Soir d’Automne – Nouvelle pour mon anniversaire 2026

Synopsis : Un soir d’automne, un jeune noble ruiné reçoit une étrange visite…

Soir d’automne

Nouvelle pour mon anniversaire – 2026

 

Le ciel avait été bleu toute la journée, mais, alors que le soleil baissait, de longs nuages sombres étaient apparus, venant du nord. Dans le village côtier, situé dans une grande crique au bord de l’océan, tous savaient qu’une nuit d’orage se préparait. Les maisons n’étaient ni imposantes, ni même toutes en pierres, mais elles y résisteraient. Leurs habitants rentraient paisiblement à l’intérieur ce qu’il ne fallait pas oublier dehors : du linge, des objets ou meubles légers que les vents auraient emportés. Les pêcheurs revenaient et prendraient soin de bien arrimer leurs bateaux avant de se mettre à l’abri. Ils avaient encore le temps, mais pourquoi attendre et le faire en urgence ?

Quelques villageois et villageoises, vêtus simplement de pantalons et de robes de lin plus ou moins longues et ceinturées, sobrement colorées, vérifiaient pour le principe que tout allait bien, faisant le tour des habitations. Le village demeurait important, il était la plus grosse bourgade à des lieues. Ici, même si on vivait simplement, surtout depuis trois ans, on vivait bien, on se serrait les coudes et c’est ainsi que nos vigilants citoyens se firent un devoir de proposer à une vieille veuve vivant seule d’aller passer la soirée et la nuit chez ses voisins qui l’accueillirent avec plaisir.

Passant à la maison suivante, le petit groupe avisa une autre vieille dame portant un kimono délavé. Petite, courbée, appuyée sur une canne en bois, elle était accompagnée de deux de ses petits-enfants, une grande adolescente forte portant un seau où gigotaient trois truites et un petit garçon portant, lui, un gros radis noir. Ils se dirigeaient vers la forêt qui bordait le village et couvrait les pentes des hautes collines encerclant la crique. Une des femmes les interpella, portant ses mains autour de sa bouche :

« Eh ! Grand-Mère ! Où vous allez comme ça ? Il faut vous mettre à l’abri !

– Merci, mais ne t’en fais pas ! lui répondit la vieille en agitant sa main pour les saluer. Nous allons juste porter ça à notre seigneur, nous ne traînerons pas. La pêche a été bonne, alors il faut qu’il en profite ! »

Comprenant, tous hochèrent la tête et une autre femme lui dit avec énergie :

« Portez-lui nos respects ! Et nos portes lui sont ouvertes ! »

Voyant le trio s’éloigner, un des hommes soupira :

« Les Dieux nous viennent en aide… Si seulement il acceptait de se mettre à l’abri… Il ne survivra pas à un autre hiver seul dans ce château glacial…

– Si seulement l’empereur connaissait la vérité, surtout… On dit qu’il est tout près avec la Cour… Quelle tristesse que notre seigneur ne puisse y paraître ! »

Le château n’était pas très loin du village. On le voyait, le dominant à travers les arbres. Mais la bâtisse était désormais bien fantomatique, à l’image de la famille qui l’occupait. Quelques années auparavant, pourtant, malgré son isolement, il restait magnifique et digne du rang de ses habitants. Mais trois années sans entretien avaient suffi à ce que les toits s’abîment, que les murs en bois ne s’effritent et se fendent, que les portes en papiers ne se trouent, que la nature ne reprenne ses droits dans le grand parc. Restait la haute silhouette, les toits en pente courbés marquant les trois étages, beaucoup de souvenirs et le respect de toute la population qui vivait sur ces terres.

Le petit garçon qui portait le radis trottait joyeusement devant sa sœur et sa grand-mère. L’adolescente portait le seau sans ciller et lui cria :

« Ne t’éloigne pas trop, Takeo ! »

La grand-mère gloussa :

« Laisse-le courir un peu, Kaoru… Il est toujours content quand on va au château.

– Il aime beaucoup notre seigneur.

– Comme nous tous. »

À travers la forêt, le large chemin serpentait jusqu’au portail, ouvert et donnant sur un jardin autrefois magnifique et désormais bien plus sauvage. Une petite parcelle, à côté de la seule portion du lieu encore habitée, était entretenue. On y trouvait des rosiers, des herbes médicinales et de cuisine et des légumes, quand c’était la saison.

Remontant l’allée aux dalles envahies d’herbes, les trois visiteurs s’approchèrent du bâtiment. Le maître des lieux dut les entendre venir, car il sortit sur le parvis pour venir à leur rencontre.

Âgé de 31 ans, c’était un bel homme brun aux traits racés. Il semblait fatigué et qui l’aurait connu plus jeune l’aurait trouvé amaigri et moins joyeux, ce qui n’échappa pas à la vieille femme. Il portait un épais kimono de soie noire au bas brodé de fils d’or et une large étole de laine carmin autour de ses épaules.

« Seigneur Takeshi ! » s’écria joyeusement le petit garçon en courant vers lui.

Takeshi sourit gentiment :

« Que faites-vous là ? Il faut vous mettre à l’abri, l’orage approche… »

Il descendit les quelques marches alors que la vieille répondait non moins gentiment :

« Nous y allons, nous y allons, Monseigneur ! Comment allez-vous ? Nous venions vous faire profiter de notre pêche ! »

Takeshi sourit encore alors qu’elles le rejoignaient, un peu après le petit garçon qui lui tendit fièrement le gros légume qu’il portait :

« Et aussi d’un beau radis ! »

Le jeune seigneur hocha la tête :

« Merci infiniment, mais promettez-moi que vous n’en serez pas lésés ?

– Vous avez notre parole ! promit la vieille.

– Merci infiniment, dans ce cas.

– Les hommes ont dit qu’ils vous apporteraient du bois demain… Vous en avez assez pour cette nuit ? s’enquit la jeune Kaoru en posant le seau au sol.

– Oui, merci beaucoup.

– Vous avez mis un joli kimono ! » remarqua encore le petit garçon.

À nouveau, le maître des lieux sourit et caressa la petite tête :

« J’attends un ami, ce soir.

– Oh ! Il va venir par ce temps ?

– Je pense que oui, le connaissant… Nous verrons bien. »

De toute façon, ça n’est pas comme si j’avais la moindre chance de le raisonner… songea in peto le maître des lieux.

Il remercia encore ses visiteurs, prit le radis, caressa encore la tête du garçonnet ravi et les regarda partir. Comme il s’y attendait, ils se retournèrent pour s’incliner respectueusement pour le saluer avant de passer le portail. Il fit de même et ils reprirent leur route.

Takeshi regarda le ciel. Le vent commençait à se lever, la pluie n’allait pas tarder. Il ramassa le seau dans lequel les trois poissons gigotaient toujours et rentra, content. Il allait pouvoir nourrir son hôte et lui-même un peu plus dignement que d’habitude ce soir et il resterait même une truite pour sa mère. Il pourrait la lui apporter le lendemain.

Rasséréné par cette pensée, il traversa rapidement le grand hall presque vide pour se rendre dans la pièce où il vivait désormais. L’endroit n’était pas immense, surtout eût égard au lieu, mais elle contenait une cheminée encore parfaitement fonctionnelle et demeurait de ce fait la seule pièce suffisamment confortable en cette saison, où il était seul. En son centre, en effet, dans un petit espace carré, cerné de métal, tapissé de pierres, brûlait un petit feu, sous le chapiteau incurvé, où était suspendu un crochet pour une bouilloire ou une marmite, et qui recueillait la fumée pour l’évacuer vers l’extérieur. Le futon était replié dans un coin, comme toujours à cette heure. Sur la table basse était posé son matériel de peinture, puisque Takeshi préparait une œuvre pour l’offrir à son invité lorsque les visiteurs étaient arrivés.

Il sourit en allant poser le seau et le radis dans le coin où il avait installé de quoi cuisiner, une autre table, haute, quelques couteaux et ses maigres réserves. Un sac de riz, quelques légumes, quelques condiments. Il se jugeait heureux que ses gens restent aussi attentifs et bienveillants envers lui et lui assurent provisions et tout ce qu’il lui fallait.

Il se dit qu’il verrait avec son hôte comment ce dernier souhaiterait son poisson et retourna s’agenouiller à sa table pour reprendre sa peinture. Elle était presque achevée, ne restait que des finitions qu’il exécuta avec soin et dextérité, son pinceau glissant avec légèreté sur la feuille. Il regarda son œuvre avec un sourire. Le paysage montagnard, les sapins et la neige, dominant la mer, tout ceci lui paraissait fort bien. Il la laissa donc là pour qu’elle sèche, ce qui serait rapide, si près du foyer, et il se releva en pensant qu’il allait peut-être passer un petit coup au sol ici et dans le hall…

Il se saisit donc du vieux balai de paille et commença à nettoyer avec soin. La pluie commença à tomber au-dehors, quelques gouttes, puis rapidement, des milliers. Il sourit en sortant dans le hall pour continuer son œuvre. La porte était restée ouverte et le bruit de la pluie sur le perron et l’auvent qui le protégeait était bien plus fort. Le rideau de pluie masquait tout, on ne voyait pas plus loin qu’à quelques mètres du perron. Mais ce bruit l’apaisait, lui rappelant les soirées d’automne tranquilles de sa jeunesse, lorsque, au coin du feu, son père leur apprenait sereinement, à sa jeune sœur et lui, à jouer au go pendant que sa mère jouait du koto près d’eux.

Une époque qui semblait bien lointaine…

Il se souvint que les chrysanthèmes avaient fleuri et songea à en apporter dans le sanctuaire familial du parc, sur la tombe de son père. Ce dernier aimait beaucoup ces fleurs. Il serait sûrement heureux d’en recevoir.

La poussière et les feuilles furent poussées au-dehors avant la porte ne soit refermée.

Il alla remettre le balai dans son coin et sursauta en entendant du bruit dans le hall. Surpris à l’idée que son hôte arrive si tôt, il s’y hâta, prenant un chandelier pour s’éclairer.

Mais il ne s’agissait pas de celui qu’il attendait, mais d’un homme plus âgé, la cinquantaine, peut-être, vêtu d’un pantalon de toile large, les mollets protégés de cuir et les pieds par de solides chausses, d’une tunique longue, portant un chapeau large et surtout, un sabre long et un moyen à la ceinture.

L’inconnu se dressa et Takeshi découvrit son visage avec une surprise qu’il ne laissa paraître qu’un instant. L’homme ne semblait pas si trempé. Le maître des lieux s’inclina :

« Soyez le bienvenu. »

Le tonnerre gronda et il lui sembla entendre le hennissement d’un cheval au-dehors.

« Pardonnez ma venue, je me suis perdu et j’ai été surpris par l’orage. » dit l’homme en s’inclinant également.

Un sourire poli se fit sur les lèvres de Takeshi.

« C’est courant, chez les personnes qui ne sont pas de la région, dit-il avec calme. Nous l’attendions depuis plusieurs heures. Il va sans doute pleuvoir toute la nuit.

– Oh, vraiment… »

L’homme semblait étonné et Takeshi lui désigna de la main la pièce, derrière lui :

« Vraiment. C’est commun en cette saison. J’ai peu à vous offrir, mais vous êtes le bienvenu. Venez donc près du feu. »

Il l’y précéda et se fit un devoir d’aller chercher immédiatement de quoi préparer du thé aux épices. L’homme l’avait suivi et découvrit avec stupeur la petite pièce et son pauvre ameublement. Il y entra presque avec hésitation, regardant partout, puis se reprit, se redressa et se racla la gorge :

« Sans la lumière de cette pièce, j’aurais cru ce lieu inhabité… Êtes-vous son intendant ? »

Takeshi se tourna et lui sourit une nouvelle fois :

« Oh, mes excuses de ne pas m’être présenté. Je suis Takeshi Minami, le seigneur de ces terres. »

Il s’inclina à nouveau.

« Asseyez-vous près du feu, je vous en prie. Je vais préparer du thé. »

L’homme semblait à nouveau surpris, il vint cependant s’agenouiller près de l’âtre, non loin de la table basse où la peinture avait fini de sécher. Il retira ses sabres et les posa près de lui au sol.

De son côté, Takeshi avait mis de l’eau à chauffer et vint prendre la peinture qu’il roula avec délicatesse avant de la mettre sur une étagère voisine. Il essuya ensuite la petite table et s’installa pour commencer à préparer avec soin la boisson épicée destinée à les réchauffer. Le visiteur le regardait faire et finit par reprendre :

« Je ne me serais pas attendu à trouver le seigneur du Sud vivant seul dans un tel dénuement.

– C’est une longue et triste histoire. »

Takeshi mélangeait diverses herbes et graines séchées dans un petit bol.

« En être réduit à dépendre de la bonté des habitants du village voisin pour me nourrir, j’avoue que je ne pensais pas, il y a quelques années encore, en arriver là. » reconnut-il avec un sourire.

Il releva la tête un instant pour regarder son hôte qui semblait sceptique.

« Ils m’ont apporté trois truites et un radis noir tout à l’heure. J’attends la visite d’un ami ce soir, je serai honoré de vous en offrir une à chacun, si vous devez rester des nôtres.

– Euh, merci… Mais… Et vous ?

– Moi ?

– Vous avez bien dit qu’on vous avait apporté trois poissons ?

– Oh. Oui, effectivement. Mais je tenais à apporter le dernier à ma mère. »

Takeshi se mit à pilonner avec délicatesse son mélange, dans le bol.

« Vous êtes un fils prévenant. Mais votre mère n’est pas ici ? le relança l’homme, décidément circonspect.

– Non. Nous avons réussi à la convaincre d’aller passer l’hiver au Monastère du Coquillage d’Or, un peu à l’est. Elle tenait vraiment à rester, elle aussi, mais le château est devenu trop vétuste… L’an dernier déjà, j’avais craint pour elle… Elle est bien mieux là-bas. »

La bouilloire se mit à chanter et Takeshi se releva pour aller la chercher. Il versa l’eau dans sa théière et revint poser cette dernière sur la table.

« Ma sœur aussi était très inquiète… »

Il versa ce qu’il avait broyé dans un petit panier de fer qu’il plaça dans la théière.

« Votre sœur ? Elle a épousé le fils aîné du cousin de l’empereur il y a peu, je crois.

– C’est exact. »

Takeshi posa deux tasses sur la table et ajouta, tranquille :

« Vous êtes un homme fort bien renseigné. »

Il continua tout aussi paisiblement :

« Sa demande nous avait grandement surpris et ma mère a bien failli refuser… Mais puisqu’il était sincèrement attaché à elle et elle à lui, nous avons accepté. »

Takeshi regarda son hôte en souriant, cette fois avec douceur :

« J’ignore si vous le savez, mais le cousin de l’empereur est mon parrain. C’était un élève de mon père, il lui est resté très attaché et à nous également, même après son décès. C’est d’ailleurs parce qu’il nous avait invités à venir le visiter que son fils et ma sœur se sont revus… Mais je manque décidément à tous mes devoirs. Souhaitez-vous des biscuits avec votre thé ? »

L’homme le contemplait avec gravité et hocha la tête. Takeshi se leva à nouveau pour aller chercher un pot en terre. Il ouvrait ce dernier lorsque l’homme reprit gravement :

« Je comprends mieux votre rancœur envers l’empereur… »

Le sourire de Takeshi, qui lui tournait le dos, s’élargit.

Il mit les petits gâteaux secs dans une assiette et revint pour les poser sur la table avant de s’agenouiller à nouveau en disant :

« Vous m’apprenez quelque chose.

– Quoi donc ?

– Que j’aurais de la rancœur envers notre empereur. »

Laissant son hôte à nouveau sceptique, le maître des lieux lui servit du thé avant de se servir lui-même. Une douce odeur d’épices remplit l’air et dehors, le tonnerre gronda.

« N’est-il pourtant pas responsable de votre situation actuelle ?

– Aucunement. C’est son père, notre précédent souverain, qui a banni mon père et nous de la Cour. Notre empereur n’y est pour rien. »

L’homme prit la tasse fumante entre ses mains et reprit après en avoir respiré les effluves :

« On murmure pourtant à la Cour que vous manigancez contre lui. Que votre sœur a épousé ce jeune homme pour pouvoir y revenir et vous y aider.

– La Cour a pourtant dû voir que ma sœur ne s’y rendait pas. La noblesse s’ennuie-t-elle à ce point ?

– On dit aussi que votre père n’a jamais pardonné qu’on vous ait bannis et vous a fait jurer de le venger.

– Encore une fois, ce n’est pas l’empereur actuel qui nous a bannis. Mon père ne l’a jamais tenu responsable de rien et nous a justement solennellement fait jurer, à ma sœur et à moi, que ni nous ni aucun de nos descendants ne chercherions à lui nuire d’aucune façon.

– Vraiment ?

– Mon père était parfaitement conscient de n’avoir été que la victime de la lâcheté de la Cour de l’époque. »

Le tressaillement de l’homme à ses mots n’échappa pas à Takeshi, qui ne fit mine de rien et continua avec calme et en regardant son interlocuteur sans ciller :

« Lorsque notre ancien empereur a envahi des terres à l’ouest, leur souverain nous a fait savoir qu’il les reconquerrait. Lorsque son armée est arrivée, il était clair que nous n’avions aucune chance. Mais notre empereur voulait mener ce combat, gonflé d’orgueil, persuadé que nous allions vaincre. Tous savaient que c’était impossible. L’État-Major, dont mon père faisait partie, a donc décidé d’aller le voir pour le convaincre de renoncer, d’éviter un bain de sang inutile. Mais comme beaucoup craignaient sa colère, mon père a proposé de parler en leur nom à tous. Tous lui ont juré de le soutenir. Le propre fils de notre empereur, notre empereur actuel, a donné sa parole. »

La foudre éclata au-dehors, les éclairant une seconde via la fenêtre voisine.

« Mais lorsqu’il a parlé, l’empereur est devenu fou de rage et au lieu de soutenir mon père, tous se sont tus. Il a été banni, renvoyé sur nos terres, et nous avec lui. La bataille a eu lieu. Nous l’avons perdu. Beaucoup sont morts. Et nous avons eu une chance infinie que notre ennemi se contente, comme il l’avait annoncé, de reprendre ses terres sans lancer une plus grande offensive sur les nôtres. Mon père a regretté que ses amis n’aient pas tenu leur parole, mais il n’en est jamais arrivé à les haïr pour ça. Ainsi ne nous a-t-il jamais transmis la moindre rancœur. Je n’ai donc rien à venger. »

Takeshi pencha légèrement la tête en clignant un peu des yeux, comme s’il était étonné :

« Mon thé ne serait-il pas à votre goût ? »

L’homme avait froncé les sourcils, contrarié, mais songeur. Se reprenant, il but un peu, puis soupira :

« Et comment expliquez-vous, alors, les graves accusations portées contre vous ?

– Elles sortent de la bouche d’un homme qui se croit au-dessus des lois, car il a les faveurs de l’empereur, répondit avec calme Takeshi en prenant sa propre tasse et sans s’émouvoir du sursaut de son visiteur. Un homme qui rage de ne pas avoir obtenu par la ruse ce qu’il convoitait et à qui il ne reste que le mensonge pour parvenir à ses fins. Mais je sais que notre empereur n’est pour rien dans son complot. Et je ne perds pas espoir que justice nous soit rendue. »

L’homme le regarda un moment avec froideur. Puis il déclara sèchement :

« Ce sont là aussi de graves accusations.

– Et bien, me voilà quitte avec lui, répliqua Takeshi avec un sourire cette fois amusé.

– Déjà, de qui parlez-vous ?

– Il s’appelle Uso Kaku. C’est un de mes vassaux qui a cru, à cause de notre disgrâce, pouvoir s’accaparer nos terres. Il a commencé par attendre le décès de mon père pour tenter de séduire ma sœur, dans le but de l’épouser pour être adopté, mais nous avons vu clair dans son jeu et refusé. C’est peu après qu’une grande partie des impôts en nature de mes gens a disparu et que le responsable impérial des taxes est venu me la réclamer, menaçant de confisquer à mes sujets ce qu’ils n’avaient soi-disant pas payé. Dans l’urgence, nous avons décidé d’avancer la somme pour ne pas risquer de famine sur nos terres. Je pensais pouvoir me faire rembourser rapidement après avoir signalé le vol, mais il ne s’est rien passé, c’est comme si ma plainte s’était évaporée… Et même chose l’année suivante. À nouveau, j’ai payé. À nouveau, ma plainte est restée sans effet.

« Et comme par hasard, notre cher Uso Kaku est réapparu, tellement compatissant de notre malheur, lui qui, entretemps, avait fait fortune grâce à un filon d’or ou je ne sais plus quoi… Et qui redemande la main de ma sœur en arguant venir à notre secours. Nous lui annonçons donc que ma sœur est désormais fiancée et que nous ne romprons pas ses fiançailles pour la lui donner. Il insiste, nous menace à mots couverts, que nous pourrions perdre plus encore si nous refusions son offre… Je lui ai donc répondu poliment de quitter les lieux et que c’était sa tête qu’il risquait s’il reparaissait devant moi. »

Takeshi souriait toujours et l’homme le regardait avec les yeux ronds, stupéfait.

« Il s’est levé en criant qu’il avait désormais l’oreille de l’empereur et que je paierai cher de l’attaquer, je lui ai répondu que ça ne le rendait pas immortel. Il est parti en courant et nous ne l’avons plus revu. Nous n’avons eu aucun souci avec les impôts cette année. Mais les pertes sont là… Notre château tombe en ruine, nos rares soutiens à la Cour n’osent plus tenter de nous aider vu la place qu’a prise cet homme auprès de l’empereur… Seul son cousin nous reste loyal… Et son fils avec lui.

– Et l’héritier du trône, paraît-il. » lui dit froidement son hôte, très droit.

La foudre tomba non loin du château avec fracas, les éclairant encore un instant. Takeshi n’avait pas perdu son sourire.

« C’est vrai. Le prince aussi, maintenant.

– C’est cette histoire que vous lui avez racontée pour le séduire ? s’enquit non moins sèchement l’homme.

– Non, pas précisément, mais c’est venu plus tard dans nos conversations… »

Takeshi but encore un peu de thé, visiblement indifférent au froncement de sourcils de son vis-à-vis.

« Il est tout de même intrigant que le mariage de votre sœur, votre relation avec le prince, arrivent opportunément alors que vous vous retrouvez sans le sou.

– J’aime à penser que les Dieux ont eu pitié de nous.

– Et cette histoire d’impôts détournés est pour le moins… surprenante.

– Pensez-vous que j’aurais vendu nos meubles, renvoyé mes gens, laissé mon château tomber en ruine, juste pour me donner un air misérable ? Et puisque vous parliez de choses qui arrivent opportunément, l’enrichissement soudain de notre ami n’est-il pas lui aussi suspect ? »

Il y eut un silence.

Le tonnerre gronda. Dehors, la pluie était moins forte et à nouveau, des hennissements se firent entendre et aussi comme une rumeur peu claire derrière eux.

« Je n’ai pas manigancé quoi que ce soit pour rencontrer notre prince. Nous nous sommes revus par pur hasard lors de la visite à mon parrain dont je vous ai parlé, celle-là même où ma sœur a rencontré son époux. Il n’était même pas invité, lui, il passait juste voir ses cousins… Il est vrai que nous nous sommes plu dès ce jour, mais je ne me serais pas permis. C’est lui qui est venu me revoir un peu plus tard, profitant qu’il supervisait des exercices militaires non loin d’ici.

– Son intérêt pour vous ne peut tout de même que servir les vôtres.

– En quoi cela serait-il incompatible avec la sincérité de mes sentiments ? »

La crispation de son invité ne lui faisait aucun doute, pourtant, Takeshi souriait toujours et désormais avec douceur.

« N’avez-vous pas profité de votre aînesse pour l’influencer ?

– Voyons, nous n’avons même pas trois ans d’écart… Notre prince n’est plus un enfant.

– Il reste jeune et impulsif.

– Notre empereur avait cinq ans de moins lorsqu’il a donné sa parole à mon père de le soutenir face au sien. »

À nouveau, l’homme frémit. Il se reprit pour finir sa tasse.

« Il reste que détourner notre prince de ses devoirs maritaux… »

Takeshi l’interrompit sans vraiment le vouloir en soupirant avec lassitude et répliqua avec plus de force qu’auparavant :

« Bon sang, ne soignez pas insultant ! Ai-je l’air idiot au point de ne pas connaître ma place ? Que croyez-vous, que je vais m’opposer à ses noces, demander à me faire couronner prince consort ? Pensez-vous, même, que lui est si peu digne de confiance et si inconscient de son rôle qu’il l’accepterait ? »

Il y eut un silence.

« Alors, si ce n’est ça, que voulez-vous ?

– Vivre à ses côtés, le servir et à travers lui, l’empire que mes ancêtres ont aidé à bâtir avec les siens, je ne demande rien de plus.

– Vous prétendez que votre loyauté envers notre empereur est intacte.

– Elle l’est, répondit très sérieusement Takeshi.

– Alors, que feriez-vous si l’empereur vous ordonnait de ne plus approcher son fils ? » demanda très gravement le visiteur en le regardant avec sévérité.

Mais à sa grande surprise, une nouvelle fois, Takeshi sourit :

« Ce serait, à mon avis, un bien mauvais choix de la part de notre empereur.

– Tiens donc, et pourquoi ça ?

– Parce qu’il vaut mieux pour tous que le prince reste dans une relation stable avec une personne fiable et loyale à la couronne. Et cela même si finalement, ce n’était pas moi, d’ailleurs. Qu’il se mette à courir après des gigolos ou qu’il tombe sous la coupe d’un arriviste ou d’un comploteur serait une bien mauvaise idée. »

Le tonnerre gronda une nouvelle fois.

« Et puis… Comment un père pourrait souhaiter briser ainsi le cœur de son fils ? » demanda Takeshi.

La foudre s’abattit avec fracas, les éclairant encore.

« Comment pourriez-vous souhaiter briser ainsi le cœur de votre fils, Votre Majesté ? »

Il y eut un long silence. Les deux hommes se regardaient et l’empereur finit par demander avec calme :

« Quand m’as-tu reconnu ?

– À l’instant où vous avez passé mon seuil.

– Dois-je considérer que tu t’es moqué de moi ?

– Aucunement. Je n’ai vu là qu’une occasion de vous parler à cœur ouvert et vous de même, il me semble. Qu’avais-je à perdre ? »

L’empereur ne put répondre, une voix apeurée cria avec force depuis le hall :

« Takeshi ?… Takeshi ! Tu es là ?! »

L’empereur était à nouveau étonné. Takeshi, lui, se leva, les sourcils froncés :

« Pardonnez-moi, je reviens tout de suite. »

Il gagna rapidement l’entrée pour y découvrir avec une tendresse mêlée d’inquiétude celui qui était là, armé, dégoulinant et tremblant, et dont le regard paniqué s’arrêta sur lui.

« Je suis là, mon prince. »

Le prince se précipita pour le prendre presque violemment par les épaules de ses mains grelottantes :

« … Tu vas bien ? Tu n’as rien ?…

– Ça va, ne craignez rien.

– Bon sang… »

Il prit en tremblant son visage entre ses mains glacées :

« … J’étais fou d’angoisse… »

Takeshi soupira avec la même inquiétude tendre en posant ses mains sur les siennes :

« Vous êtes trempé…

– Je suis venu dès que j’ai su…

– Et je vous en remercie. Ça me touche plus que vous ne pouvez le penser. Mais par pitié, venez vite près du feu. »

Il garda sa main dans la sienne pour l’entraîner vers la petite pièce.

« Installez-vous, je vais chercher de quoi vous sécher… »

Takeshi alla immédiatement dans la petite pièce attenante chercher des linges secs alors que le prince, lui, regardait avec colère son père qui répondit avec un regard aussi calme que supérieur.

« Eh bien, mon fils. Vous voilà dans un bien piètre état.

– Comment avez-vous osé… gronda le prince.

– Allons, calmez-vous, je vous prie. Vous voyez bien que je ne lui ai rien fait. »

Takeshi revint avec ce qu’il fallait et répondit :

« Nous prenions le thé en parlant sereinement, entre gens de bonne compagnie. Installez-vous, je vais vous chercher de quoi boire… »

Takeshi avait dit cela en dépliant un grand linge blanc et le mit d’autorité sur la tête mouillée pour commencer à la frotter doucement. Le prince grommela, mais se laissa faire et son père sourit, amusé.

L’héritier du trône s’installa ensuite, en grommelant toujours, à la table pendant que son ami allait lui chercher une tasse. Takeshi se réagenouilla lui-même près de lui et ne put retenir son sourire lorsque le prince retira le linge de sur sa tête pour le garder autour de ses épaules, le découvrant tout ébouriffé. Puis il lui servit une tasse de thé aux épices et lui mit d’autorité dans les mains.

Le regard du prince sur son père était toujours plus que soupçonneux, mais ce dernier restait calme. Il regardait les deux jeunes gens, son fils, qu’il avait rarement vu si furieux, et son amant, qui semblait, lui, surtout alarmé par l’idée que le prince ait fait une telle chevauchée sous la pluie pour le rejoindre.

Une bien étrange soirée, en vérité.

Il était arrivé pour confondre le conspirateur qui manipulait son fils et s’était retrouvé face à un homme calme, pragmatique, qui avait su retourner la situation avec talent pour parvenir à lui faire entendre une autre vérité, alors qu’il ne pouvait ignorer les risques qu’il courait… Sa mort immédiate, pure et simple.

Quelqu’un qui ressemblait bien plus qu’il ne l’aurait pensé à son père banni, quand ce dernier avait tenté avec le même bon sens posé de convaincre son souverain de renoncer à une bataille perdue d’avance.

Il sourit et se leva lentement :

« Ton père m’a dit un jour : ‘‘Il est préférable d’entendre la réprimande du sage que d’être trompé par la flatterie des imbéciles.’’, je pense que je vais devoir y réfléchir. Je vais vous laisser. Je crois que j’ai à faire pour vérifier certaines accusations portées contre un homme en qui j’ai peut-être tort d’avoir confiance.

– Faites, faites, Père. Débarrassez-nous de ce flagorneur avant que je ne m’en charge… gronda encore le prince.

– Vous aurait-il irrité ? s’enquit son père en glissant ses sabres dans sa ceinture.

– Il est possible que, lorsqu’il m’a dit avec hauteur que vous étiez parti régler le cas du seigneur du Sud et qu’il le deviendrait lui-même sous peu, je lui aie répondu qu’il serait plus intelligent pour lui, s’il tenait à sa vie, de prier pour que j’arrive avant que le pire ne se soit produit. Et que j’ai ajouté, lorsqu’il m’a répliqué qu’il avait votre oreille, que vous n’étiez pas puissant au point de pouvoir recoller sa tête sur ses épaules après que je l’aurai tranchée. »

L’empereur gloussa et regarda à nouveau les deux amants avec amusement :

« Vous êtes finalement bien assortis… »

Il continua ensuite pour Takeshi :

« Sois remercié de ton accueil. Ton thé était excellent. Je serais un piètre hôte si je ne te retournais pas l’invitation, mais ceci attendra la fin d’une enquête que je me dois de faire mener de façon approfondie par des personnes sûres. »

Takeshi s’inclina jusqu’au sol :

« Votre venue était un honneur. Je vous remercie de votre clémence pour vous avoir reçu bien en deçà de votre rang. J’ai confiance en vous et votre justice. J’attendrai donc votre invitation. »

L’empereur hocha la tête, regarda son fils, qui inclina la tête.

« Je vous laisse profiter de vos truites en paix. Passez une bonne soirée. »

Il sortit de la pièce et sursauta en voyant l’homme qui l’attendait près de la porte, dos appuyé contre le mur, bras croisés et tapotant du pied.

« Mon cher cousin, que fais-tu ici ?

– Il se trouve que j’étais avec ton fils lorsque nous avons croisé notre ami Uso Kaku à moitié ivre et visiblement très satisfait de t’avoir convaincu que Takeshi Minami était un traître qui avait séduit ton héritier pour le pousser à se retourner contre toi… Le sang de ton fils n’a fait qu’un tour, mais j’ai décidé de l’accompagner… N’en veux pas à tes gardes de nous avoir laissés passer, je te prie. Je leur ai garanti que j’en porterai seul la responsabilité.

– Tu es moins trempé que lui ?

– J’ai ma cape en cuir, lui n’a pas pris le temps d’en chercher une. »

Le cousin de l’empereur se redressa et reprit avec agacement :

« J’avoue qu’il est très vexant que tu aies cru que j’avais pu offrir mon fils aîné à la sœur d’un traître visant à te perdre. »

L’empereur haussa les épaules :

« Je crois que les Dieux m’envoient un sévère rappel de ma faillibilité.

– C’est plus que possible. Médites-y bien. »

Une dernière surprise attendait l’empereur lorsqu’il sortit. Il pleuvait toujours, même si moins violemment, et la quinzaine des membres de sa garde, troupe d’élite s’il en était, regardait avec une angoisse certaine la foule de villageois, hommes, femmes, même enfants et vieillards, qui leur faisait face, équipés de lanternes et armés de fourches, de bâtons et d’autres outils de fortune qui risquaient malgré tout de s’avérer très dangereuses si bien maniées…

« Eh bien, que se passe-t-il ? demanda l’empereur au chef de sa garde, mais ce fut son cousin qui répondit :

– Je te présente les habitants du village que nous avons traversés pour venir ici, qui nous ont vus, savaient où nous allions puisqu’il n’y a qu’une seule route, se sont donc inquiétés que nous venions faire du mal à leur seigneur et ont décidé de venir le protéger.

– Vraiment… »

L’empereur contempla ces gens, aussi étonné qu’admiratif de leur courage. Entendant une petite voix, il avisa un petit garçon, dont il ignorait qu’il s’appelait Takeo, accroché à la jupe de sa grand-mère, et qui demanda d’une voix larmoyante :

« Notre seigneur… S’il vous plaît… Il va bien… ? »

L’empereur hocha la tête :

« Braves gens, votre dévouement à votre seigneur est remarquable. Ne craignez rien, il va bien et les faits qu’il m’a rapportés ont été entendus. Notre empereur veillera à ce que justice soit rendue et que toutes les personnes impliquées soient châtiées. Rentrez dans vos foyers en paix. »

Il remonta sans plus attendre dans le palanquin qui l’avait amené et comme ce dernier était assez grand, invita son cousin à s’y installer pour lui tenir compagnie.

Ils partirent au milieu d’une foule qui s’écarta en silence, les laissant faire, lui et sa garde.

« Eh bien ! s’exclama l’empereur quand ils furent assez loin. Ces gens sont d’une abnégation rare…

– Le commandant de tes hommes m’a dit qu’ils étaient arrivés rapidement et que lorsqu’il leur avait ordonné de repartir, ils lui ont répondu qu’ils ne le feraient que si aucun mal n’était fait à Takeshi. Et d’ajouter que comme lui avait tout perdu pour eux, eux n’auraient aucun regret à tout perdre pour lui. »

L’empereur sourit, pensif :

« Vraiment, quelle nuit singulière… »

Takeshi était resté un moment comme il était, incliné face contre terre, lorsque son souverain les avait quittés, et cela avait fini par inquiéter le prince qui avait posé une main sur son dos :

« Takeshi ? »

Le seigneur du Sud avait poussé un énorme soupir de soulagement avant de se redresser, ses bras tremblant.

« Bon sang…

– Eh ? Tu vas bien ? »

Takeshi eut un petit rire nerveux :

« Oui, oui… Mais je vais devoir faire des offrandes aux Dieux jusqu’à ma mort pour les remercier de m’avoir donné la force d’affronter votre père ainsi… Il est vraiment la dernière personne au monde que je m’attendais à trouver à ma porte ce soir !… Je ne sais même pas comment je suis simplement parvenu à rester calme et à lui proposer du thé… »

Le prince secoua un peu la tête, attendri :

« Tu l’as fait. C’est l’essentiel. Maintenant qu’il a entendu la vérité, tout devrait bien se passer. Il y a bien quelques personnes qui en ont encore après les tiens à la Cour, mais bien moins que ceux qui en veulent à ce chien. »

Les deux amants tournèrent la tête de concert en entendant de loin la déclaration de l’empereur et Takeshi écarquilla les yeux en comprenant que ses gens étaient venus malgré l’orage.

S’excusant donc auprès de son prince, il se releva immédiatement pour aller vérifier cela et resta stupéfait en découvrant les villageois qui regardaient l’équipage partir dans un silence grave.

Le cri du petit Takeo, qui était sans doute le seul à regarder encore vers la bâtisse, anxieux, les fit tous se retourner :

« SEIGNEUR ! »

Le garçonnet avait filé comme une flèche pour rejoindre Takeshi sur le perron. Ce dernier s’accroupit pour recevoir son étreinte :

« Je vais bien, Takeo. Tout va bien. »

Il serra un instant l’enfant dans ses bras avant de se redresser.

Tous les regardaient désormais, avec un soulagement bien réel. Lui se sentait au bord des larmes et soupira avec un sourire ému :

« Merci à vous tous et toutes d’être venus. Vous n’imaginez pas à quel point ça me touche… Tout va bien. L’envoyé de la Cour a entendu mes mots et je n’ai aucun doute sur le fait que les torts qui nous ont été faits ne seront bientôt qu’un souvenir.  Maintenant, par pitié, rentrez vite vous sécher au chaud… Je ne me pardonnerais jamais si un seul d’entre vous tombe malade. »

Les villageois se permirent de grands cris heureux, bénissant l’empereur et les dieux, puis ils obéirent et se retirèrent dans le calme et la joie.

Puis, rentré dans la petite pièce du château, Takeshi fit immédiatement retirer ses vêtements mouillés au prince et l’envoya se laver à l’eau bien chaude dans la minuscule salle de bain attenante. Il lui apporta de quoi s’habiller pour la nuit. Lorsque le prince revint dans la pièce, son hôte découpait le radis noir, debout devant le plan de travail.

Le prince vint derrière lui pour l’enlacer avec un long soupir. Il embrassa doucement son cou, ce qui le fit sourire.

« Vous êtes réchauffé, ça y est ?

– Oui, merci. »

Ils se turent un instant.

« Je suis si heureux que tu ailles bien… J’ai eu tellement peur…

– Votre père n’est pas une brute… Il n’y avait pas de raison que ça se passe mal.

– J’imagine, oui… Tout devrait aller vite, maintenant… Kaku ne devrait pas faire long feu à la Cour et ce que lui et ses complices t’ont volé te sera rapidement rendu.

– Je serai heureux de raconter à ma mère que les choses vont s’arranger, quand j’irai la voir demain.

– J’aimerais bien la revoir.

– Libre à vous de venir.

– Pourquoi pas. Après tout, aller remercier les Dieux au temple serait plutôt bienvenu.

– En effet… »

Il y eut un silence.

« Je suis heureux à l’idée de vous accueillir bientôt plus dignement.

– Tu n’as jamais été indigne pour moi. Tu es la sagesse qui manque à ma fougue et j’aimerais que tu restes avec moi pour me la partager, pour que je règne en paix quand cela viendra. »

Takeshi sourit :

« Je vous le promets. »

Il tourna la tête, amusé :

« Mais puisqu’on parle de paix, laissez mes habits tranquilles pour le moment, voulez-vous ?

– Après dîner, alors ? s’enquit le prince avec une petite moue suppliante en cessant tout de même de dénouer sa ceinture.

– Promis. »

Et leurs rires retentirent dans la nuit.

 

*********

 

L’été était chaud sans être étouffant et la Cour profitait de l’ombre des hauts arbres du parc du plus grand château de l’empire. Un grand repas était prévu dans la soirée et beaucoup de rumeurs circulaient, tant parmi les nobles que parmi les serviteurs, sur les personnes que l’empereur avait personnellement invitées. Beaucoup se demandaient si tout ceci était vrai, d’autres se réjouissaient de la fin d’une disgrâce jugée bien injuste, certains, encore, craignaient que ce retour ne génère des tensions, persuadés que le seigneur du Sud chercherait à se venger des personnes qui avaient trahi son père et les avaient laissé être exilés. D’autres encore attendaient, curieux de ce que tout ceci allait modifier dans les jeux de pouvoir.

Car le retour de Takeshi Minami et des siens n’était pas tout. La chute spectaculaire d’Uso Kaku, celui que bien trop de nobles avaient considéré, à tort, comme le prochain seigneur du Sud, avait, cet hiver-là, rappelé à tous qu’il ne faisait pas bon se moquer du souverain.

Ses complices et lui allaient avoir le temps d’y réfléchir depuis les mines où ils se trouvaient désormais…

Mais la rumeur la plus étrange restait tout de même celle qui prétendait que c’était parce qu’il avait séduit le prince que le seigneur du Sud était parvenu à obtenir justice.

C’est donc avec une curiosité réelle et plus ou moins visible que beaucoup vinrent voir l’arrivée des invités d’honneur de la journée, quand elle fut annoncée.

Takeshi était à cheval, paisible. Il regardait autour de lui avec curiosité, intrigué de ce lieu qu’il n’avait pas revu depuis bien longtemps. Près de lui, le palanquin qui transportait sa mère et sa sœur s’arrêta. Tous trois étaient très bien vêtus, même s’ils ne seraient pas les plus richement parés du jour.

Trois hommes arrivaient à leur rencontre et tous s’inclinèrent avec respect devant le prince, que suivaient le cousin de l’empereur et le fils ainé de ce dernier.

Globalement indifférent aux autres personnes présentes, Takeshi sourit en les voyant. Le prince sourit également en lui tendant la main : 

« Soyez les bienvenus.

– Merci infiniment de cette invitation. » répondit Takeshi en la prenant.

Le prince resserra imperceptiblement sa main sur la sienne.

« Tu remercieras mon père. Il avait hâte de te rendre cette politesse. »

Takeshi hocha la tête et lâcha la main pour démonter. Il s’inclina et demanda ensuite avec son habituelle sérénité :

« Puis-je vous demander de nous guider jusqu’à lui, dans ce cas ? Je n’ai plus aucune idée d’où se trouve la salle de réception. »

Le prince sourit.

« Volontiers… Mais ne crains rien, tu retrouveras vite tes marques ici, maintenant que tu y as retrouvé ta place. »

Le sourire de Takeshi s’élargit.

« Ma place ? »

Le prince hocha la tête et répondit très sérieusement :

« La place du seigneur du Sud est à la Cour. »

Et il ajouta plus bas et avec plus de douceur :

« Et celle de Takeshi Minami est auprès de moi. »

Takeshi s’inclina encore :

« N’en doutez jamais, mon prince. »

 

FIN

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