Clair de Lune

(Nouvelle pour mon anniv’ 2019)

Avertissement : PRESENCE D’UN LEMON.

Ceci est une tranche de vie feel-good, simple, basique, garantie sans prise de tête, sans méchant, sans drame. Juste l’histoire de deux petits gars qui s’aiment dans un monde merveilleux plein de gens sympas et intelligents.

J’ai le droit de rêver, c’est mon anniv !! 🙂 Enjoy !!

Clair de Lune

Lorsqu’il repassa devant l’instrument, dans le grand hall bruyant de la gare de la Part Dieu, Gwen sourit sans même y penser. Personne ne jouait, mais la musique de ce jour-là résonna dans son esprit alors qu’il continuait son chemin.

Ce paisible gaillard blond de 41 ans, grand homme au visage aimable et au regard serein, vêtu d’un beau costume sombre avec une cravate argentée assortie à ses yeux, sous un long manteau noir, ne faisait que traverser le lieu, il n’avait aucun train à prendre. Il avait rendez-vous au siège de sa boite qui se trouvait de l’autre côté de la gare par rapport à son arrêt de tram, c’était aussi simple que ça.

Il était presque 11h20 en ce radieux mardi matin de fin novembre et c’était animé, sans être noir de monde. Il sortit du côté du parking et retint un bâillement. Il commençait à avoir faim. Il espérait que ce rendez-vous avec les RH n’allait pas durer trop longtemps…

Ça faisait un petit moment qu’il n’était pas venu au siège, dans ce grand bâtiment de verre quasi-neuf où son patron avait décidé de déménager trois ans plus tôt, quittant leurs locaux banlieusards après des décennies. La petite boite de recyclage de vêtements, verre, cartons et récupération d’invendus ou matériel usé avait en effet gagné l’appel d’offre de la Métropole. Celle-ci cherchait quoi faire de ses propres déchets et matériaux, usés et inusés, et le chiffre d’affaire de la petite PME avait explosé. Ça avait un peu été la panique, mais après une bonne réorganisation et pas mal d’embauches, ça tournait bien.

Lui-même était un des plus vieux commerciaux itinérants, mais aussi un des plus vieux employés de la maison. Il avait commencé intérimaire dans l’atelier près de vingt ans plus tôt. De fil en aiguille, il avait été embauché, était devenu chef d’équipe, puis responsable d’atelier, puis, comme il se lassait un peu, il avait été muté au service commercial où sa connaissance aiguë et concrète de leurs activités avait fait des merveilles. Il se promenait donc depuis un bon moment de client en client, de plus en plus loin, au fur et à mesure que leurs activités s’étendaient.

Il arriva au siège où la jolie brune de l’accueil le salua aimablement et prévint la personne qu’il venait voir de son arrivée. Il attendit un peu, regardant vite fait les nouvelles du monde sur son téléphone, avant que la responsable RH en personne ne vienne le chercher.

Anna Scipione était une presque sexagénaire énergique et aussi autoritaire avec les têtes brûlées que sympathique avec les autres, aussi conciliante que possible. Elle était, comme lui, de l’ancienne garde, étant carrément, elle, de ceux qui avaient fondé cette entreprise. Sa façon de manager était aussi de ces gens-là : le but était que l’entreprise tourne, ce qui nécessitait assez de personnel compétent œuvrant dans de bonnes conditions de travail. Si le patron initial avait passé la main à son gendre depuis cinq ans, ce dernier était fidèle à cette doctrine. L’important était que le travail soit bien fait de façon rentable, pas qu’il soit moins bien fait pour être plus rentable. Tant que ça tournait, un chiffre d’affaire plus élevé n’était pas une fin en soi.

Gwen se leva, souriant, pour serrer la main qu’elle lui tendait :

« Bonjour, Gwenegan. Ça faisait longtemps ! Comment allez-vous ?

– Bonjour, Anna. Ça va, merci, et vous-même ?

– Bien, bien ! Figurez-vous que je suis arrière-grand-mère ! »

Elle était radieuse et le sourire de Gwen s’élargit :

« Oh ? Félicitations ! »

Ils prirent le chemin de son bureau à travers les couloirs aux murs couverts de beaux cadres contenant des photos de forêt, de montagnes ou de bords de mer.

Le bureau était calme. Il donnait sur le parking de la gare, mais il était bien insonorisé.

Elle s’assit et il fit de même.

« Alors, Gwen ? J’avoue que votre appel m’a un peu surprise ! Que puis-je pour vous ?

– Deux choses, en fait… Déjà, c’est le plus urgent, j’aurais voulu savoir si je pouvais poser des congés du 13 au 24 février ?

– Euh, de tête, ça ne devrait pas poser de problème…

– Sachant que je ne pourrais même pas être d’astreinte… »

Anna sourit et croisa ses bras sur son bureau.

Gwen n’avait jamais renâclé à être appelé pendant ses congés, lorsque la situation était vraiment urgente. Dans les faits, c’était arrivé très rarement.

« Des projets de voyage ?

– Euh, oui, avoua-t-il, un peu rose.

– Je vais vérifier tout de suite, attendez… »

Elle prit sa souris et chercha un instant sur son ordinateur :

« Non, a priori tout va bien, rien de spécial cette semaine-là… Si vous pouvez boucler le dossier de Millery d’ici-là ?

– Je pense, oui, j’ai rendez-vous avec leur maire demain… Elle m’avait dit qu’ils avaient fait un inventaire… S’il est correct, je peux leur faire le devis très vite… Et le reste devrait suivre…

– Dans ce cas, il n’y a aucun souci. Je vous pose ça tout de suite ! »

Il sourit, content :

« Merci !

– Oh, je vous en prie. Où voulez-vous allez, si je puis me permettre ?

– Euh, en vrai, je ne sais pas encore… J’attendais d’avoir votre accord et il faut que je vérifie mon budget…

– Faites-vous plaisir, c’est le plus important. Bien ! Et la deuxième chose ?

– Ah, ça, c’est plus délicat… En fait euh… J’aurais voulu faire un point avec vous sur ma carrière et savoir si on pouvait envisager de me muter à un poste sédentaire ? »

Elle le regarda avec surprise :

« Ça alors ! Vous, notre commercial itinérant le plus ancien, le plus rodé, qui ne tient pas assis deux jours en formation, vous demandez un poste sédentaire ?…

– Présenté comme ça ! rigola-t-il. Mais je suis sérieux… Et je voulais avoir votre avis.

– Dans ce cas, je vous propose qu’on aille se poser devant une bonne assiette pour en parler plus tranquillement. Parce que je ne sais pas pour vous, mais moi, j’ai très faim.

– Ah oui, effectivement… Moi aussi. »

Il renfila son manteau et l’aida galamment à mettre le sien et ils partirent. Il était pile la bonne heure pour aller manger, juste avant le rush qui allait faire déborder tous les restaurants du quartier.

Gwen suivit Anna jusqu’à un petit restaurant à cinq minutes à peine des bureaux, où elle était connue. Le patron l’accueillit en effet avec un grand sourire et ne fit aucune difficulté à leur trouver une table un peu isolée pour qu’ils puissent parler tranquillement.

Les commandes passées, Anna demanda aimablement :

« Comment va Stanislaw ?

– Bien, bien… Tranquille…

– Le verrons-nous au pot de Noël ?

– Oh oui, sans problème, il vous aime bien. »

Gwen sourit et recula un peu pour laisser le serveur poser deux verres de vin devant eux. Ils trinquèrent et elle reprit avec amusement :

« Vous voulez vraiment un poste sédentaire, Gwen ? Je n’en reviens pas !

– C’est un peu plus compliqué que ça… En fait, il y a beaucoup de facteurs qui font plutôt que je ne pense pas pouvoir assurer mon poste de façon correcte à moyen terme… Alors, autant envisager de changer sereinement pendant que je peux, au lieu d’être obligé de me reclasser en catastrophe…

– Oh, à ce point ? » s’inquiéta-t-elle.

Il haussa les épaules en faisant un peu tourner le vin dans son verre.

« Ben, il faut regarder les choses en face… Je viens d’avoir 41 ans… Conduire me fatigue de plus en plus… J’en ai marre de passer mon temps sur la route et de rentrer à pas d’heure à cause des accidents ou des bouchons… Je commence à avoir des problèmes de dos… Et puis, les restos tous les jours, c’est bien, mais j’ai pris cinq kilos et j’aimerais bien ne pas en prendre plus, voir les perdre… Alors, tout mis bout à bout…

– Effectivement.

– Alors, nous savons très bien que je ne suis pas fait pour rester assis derrière un bureau, mais le minimum serait de limiter ma zone… »

Anna avait écouté avec attention et se caressa le menton un instant.

Le serveur apporta les entrées et Gwen regarda avec appétit le carpaccio de saumon fumé qui lui faisait face. Anna ne contemplait pas avec moins de gourmandise la petite salade lyonnaise qui se trouvait devant elle.

« Je comprends mieux, reprit-elle en commençant à manger. Je ne vais pas vous mentir, vous êtes un de nos meilleurs commerciaux et vous remplacer va être dur… Mais vous tuer à la tâche ou risquer un accident ou de réels soucis de santé serait encore plus dommageable, surtout pour vous. »

Il eut un petit rire en pressant le morceau de citron sur le saumon.

« Merci de votre considération pour ma santé.

– Je vous en prie. »

Ils rirent tous deux.

« Je ne vois pas trop où vous muter comme ça, il faudra que j’en parle avec Sayf. Vous avez une idée de poste qui vous plairait ? »

La bouche pleine, Gwen haussa à nouveau les épaules. Il déglutit et répondit :

« À vrai dire, je ne suis fermé à rien qui serait dans mes clous…

– Et si nous en profitions pour faire un bilan de compétences et une validation de vos acquis, justement ?

– Vous croyez ? s’étonna-t-il.

– Voyons, Gwen ! sourit-elle en croisant les bras, amusée. Vous n’avez même pas votre bac et vos résultats font halluciner la moitié de vos collègues ! Ça pourrait être une excellente occasion de faire un point, de faire reconnaître officiellement vos compétences. »

Gwen eut un petit rire, un peu gêné, en reprenant son verre.

Il n’avait pas de problème avec ses collègues. Il en avait eu avec certains, mais ça s’était tassé. Les nouveaux ne restaient pas longtemps en mode « envahisseur », puisqu’il n’y avait, de fait, aucune concurrence dans le service et qu’on leur expliquait très vite : aucun intérêt à se marcher dessus, au contraire. Pas de primes individuelles, elles étaient collectives. On les encourageait à collaborer, à échanger les infos et les dossiers, si nécessaire, puisque le but était que ça tourne au mieux. Et Gwen, souvent considéré avec suspicion par des commerciaux « professionnels », les calmait sans même y penser. Car il se faisait un devoir de les briefer au mieux à leurs débuts, de sa position de doyen du service, n’hésitant jamais à les emmener voir des clients avec lui pour leur expliquer leur façon de fonctionner. Ce qui surprenait souvent beaucoup les nouveaux… Qui se détendaient vite. Et c’était très bien comme ça.

Ils parlèrent tout le repas, lui répondant aussi précisément que possible aux questions qu’elle lui posait, et, alors qu’on leur apportait le dessert, elle réfléchit un instant et lui fit la proposition suivante :

« Je vais voir avec Sayf dès que possible ce que nous pouvons vous proposer. Dans l’intervalle, essayez de voir, de votre côté, à qui vous pouvez confier vos dossiers. Gardez les plus importants, les clients les plus exigeants, ne prenez pas de nouveaux rendez-vous pour les autres et concentrez-vous sur ça : transmettre vos dossiers petit à petit. Il y a deux nouveaux qui arrivent la semaine prochaine, occupez-vous de les former. Vous faites ça très bien et ça nous laissera le temps de voir. Je vais me renseigner pour le bilan et la VAE.

– Ça me parait bien, merci. »

Il se fit un devoir de la raccompagner pour boire un petit café au siège où ils eurent la surprise de croiser leur jeune patron.

Sayf Alzaeim était un trentenaire dynamique qui avait pris la suite de son beau-père, Jean-Louis Gaurond, qu’il avait secondé des années. Anna et Gwen l’avaient connu tout jeune stagiaire en gestion, bien avant qu’il ne rencontre et ne tombe amoureux de la fille de son futur patron.

Content de voir Gwen, il fut tout aussi surpris, puis compréhensif, qu’Anna lorsqu’il sut ce qui se passait.

« Vous faites bien d’être venu tout de suite en parler, dit-il alors qu’ils s’étaient installés tous les trois dans le petit salon de réception. Ça m’aurait vraiment embêté d’apprendre que vous vous forciez à continuer alors que votre poste n’allait pas !

– Merci, Sayf. »

Gwen n’avait jamais réussi à appeler « monsieur » le jeune homme qu’il avait accueilli avec sympathie (alors même que la moitié de ses gars de l’atelier grognaient des propos peu dignes des valeurs fondatrices de leur République). Ce n’était pas un souci, Sayf ne l’aurait de toute façon pas toléré.

« Non, c’est normal. Vous savez bien qu’on aime les gens heureux, ici.

– Je sais, oui, ça me va bien !

– Oui, de l’intérieur, ça va à tout le monde.

– Moins de l’extérieur, mais on a décidé qu’on s’en moquait, ajouta Anna, les faisant rire.

– On va voir ce qu’on peut faire pour vous garder à un poste qui vous ira mieux, Gwen. » conclut plus sérieusement Sayf.

Gwen hocha la tête, souriant.

Il les laissa peu après, il avait quand même deux clients à voir cet après-midi-là.

*********

Stanis chantonnait en essuyant son tableau, souriant. Ce petit brun à lunettes ébouriffé était de très bonne humeur. Il faisait frais, mais beau, c’était bientôt Noël et il n’avait plus qu’une heure de cours à assurer. Il allait donc finir à 14h. Et il aimait finir tôt. Comme ça, il pouvait faire les courses tranquille avant le rush et rentrer se poser pépère, glandouiller tout l’aprem en survêt sans personne pour le déranger.

La classe entra et il répondit distraitement aux quelques salutations en finissant d’essuyer son tableau. Puis, il finit par se dire que cette petite bande était inhabituellement silencieuse… Que pouvait-il donc bien se passer ?… se demanda-t-il, intrigué, en se retournant lentement.

Ils le toisaient avec une suspicion palpable, filles comme garçons, assis dans un silence total.

Il sourit, un brin amusé, avant de poser sa brosse et de s’approcher tranquillement :

« Eh ben, qu’est-ce qui vous arrive ? »

Stanis croisa les bras et attendit sans perdre son sourire. En vérité, il savait très bien ce qu’ils avaient, mais il aimait bien les taquiner. Beaucoup aurait jugé ça suicidaire, vu l’agressivité, pour ne pas dire la violence, de certains de ces jeunes gens. Mais Stanis avait beau être un petit bonhomme à lunettes, que ses élèves ne pouvaient souvent que regarder de haut, son sang-froid et son autorité étaient indéniables et acquises de haute lutte.

 Un petit moment passa alors qu’il allait s’asseoir sur le bord de son bureau et recroisait les bras, attendant. Comme les ados s’entreregardaient, il décida de les aider un peu :

« Non, mais vous vous attendiez à quoi ? »

Ils sursautèrent et il rigola.

« Sincèrement, Youssouf, vous pensiez que j’allais leur offrir un flingue pour vous abattre ? »

L’interpelé, un grand Black de 17 ans qui était connu, mais pas pour sa douceur, sursauta et grogna. Le sourire de Stanis s’élargit.

« Vous leur avez dit quoi ? » finit par bougonner le jeune homme, en se renfrognant, s’enfonçant dans son siège.

Stanis décroisa les bras pour poser ses mains sur le bureau.

La veille au soir, il avait eu un rendez-vous privé avec les parents de Youssouf, braves immigrés sénégalais aussi aimables que dépassés par le cas de leur fils.

« Ce que vous aviez besoin qu’ils entendent. » répondit Stanis.

Le professeur continua sans s’émouvoir des regards suspicieux :

« Que vous n’étiez pas un délinquant. Que vous n’alliez pas forcément le devenir. Que, même si vous aviez de grosses difficultés, vous étiez un petit gars bien, avec plein de potentiel, qui méritait tout leur soutien. Et ce malgré son putain de caractère de cochon et ses notables difficultés à communiquer sans hurler. »

Youssouf grondait toujours alors que ça se retenait de rire dans la classe.

Stanis croisa à nouveau les bras :

« Ça serait bien que vous admettiez que je ne suis pas là pour vous enfoncer, jeunes gens. »

Son regard fit le tour de la classe.

« Je sais bien ce qu’on dit de vous. Je sais que vous entendez sans arrêt que vous êtes nuls, que vous n’arriverez à rien, fainéants, parasites, cas soc’, racailles… Je ne vais pas vous faire toute la liste, vous la connaissez tous aussi bien que moi. Je sais ce que vous pensez des adultes et je ne peux pas vraiment vous donner tort. Y a beaucoup de cons dans ce monde et vous n’avez pas fini d’en croiser. Croyez-moi, ajouta-t-il avec un soupir qui en fit encore rire quelques-uns. Vous ne pourrez pas les éviter. Mais vous pouvez apprendre à vivre avec, à vivre malgré eux. Et il faut vivre malgré eux. Sinon, vous risquez de devenir comme eux et ça, c’est moche. »

Il y eut un silence avant que Youssouf ne finisse par dire, toujours franchement bougon :

« Croyez pas que j’vais vous dire merci !

– Ce n’est pas pour ça que je l’ai fait. »

Stanis eut un sourire plus ironique :

« Je sais très bien ce que vous crachez sur mon dos, les enfants. Je sais très bien qu’elle vous gonfle, la tarlouze, avec ses grands principes à la con. Je sais bien que vous me souhaitez très régulièrement d’aller me faire mettre et de vous lâcher la grappe. »

Leur sursaut ne fit qu’agrandir son sourire :

« Mais ‘va falloir vous y faire, parce que vous allez en bouffer encore un moment, de mes grands principes !… Et laissez mon cul tranquille, il se porte très bien. »

Il inspira un coup et reprit :

« On me traitait déjà de gonzesse quand j’avais six ans. Vous croyez vraiment que ça m’atteint encore, ce genre d’insultes ?… Vous ne réussirez pas à me foutre en rogne avec ça. Vous ne réussirez pas à me foutre en rogne tout court. Parce que je ne suis pas là pour entrer dans ce trip. Je ne suis pas là pour être votre ennemi. Parce que ce n’est pas après moi que vous êtes en colère. D’ailleurs, vous n’êtes même pas vraiment en colère. Vous êtes juste à côté de vos pompes et c’est normal, ça. Mais je ne suis pas là pour régler ça, parce que vous êtes les seuls à pouvoir le régler. Moi, mon boulot, c’est de vous accompagner dans ce moment de vos vies qui n’est pas facile. De vous dire que vous n’êtes pas nuls, que vous pouvez y arriver, parce que ça dépend quand même surtout de vous. Vous êtes juste des gamins un peu paumés, ce n’est pas grave. On est tous passés par là. Rien n’est jamais joué, dans la vie. Ni en bien, ni en mal. Mais ça vaut le coup dans tous les cas. Alors accrochez-vous. Et moi, je serai là pour vous filer un coup de main ou vous botter le cul s’il y a besoin. »

Le cours se passa dans une ambiance un peu étrange, mais studieuse, et, lorsque la sonnerie retentit, Stanis souhaita une bonne fin de journée à tout le monde et se hâta de remballer ses affaires.

Comme prévu, il alla faire les courses tranquillement. Gwen et lui avaient fait la liste avec soin et à l’exception d’un petit paquet de bonbons bio aux vrais arômes de fruits, il n’en dérogea pas.

Il était donc rentré à 15h27 et se mit en tenue officielle de glandage pour se poser joyeusement devant la console avec un bon thermos de thé et une assiette de cookies maison.

Il y était toujours lorsque Gwen rentra, un peu avant 19h, mais une douce odeur de poulet rôti flottait dans l’air.

Lorsqu’il entendit la porte, Stanis posa sa manette, s’excusant auprès de Kratos et Atreus de les laisser un moment, et se leva pour rejoindre l’entrée où Gwen enlevait sa veste avec un petit sourire.

« Bonsoir, toi.

– Salut, Stanis. Ça va ? »

Stanis hocha la tête et s’approcha pour le petit rituel du soir. Alors que Gwen passait ses bras autour de sa taille pour le serrer dans ses bras, Stanis leva les siens pour les passer autour de son cou et surtout aller fourrager dans ses cheveux, les ébouriffant avec soin. Stanis n’aimait pas son homme ni en costume-cravate ni coiffé trop sérieusement. Il le préférait de loin en T-shirt-jean avec les cheveux partant un peu dans tous les sens. Gwen le laissa docilement faire en l’embrassant avec tendresse. Puis, ils s’étreignirent longuement.

« Tu as fait le poulet. Merci, t’es un amour.  

– Oh, de rien… Y avait pas de raison… Ça va, toi ? demanda doucement Stanis en caressant sa joue. Tu ne rentres pas trop tard, mais tu as l’air crevé ? Ça a été, ta journée ? »

Le sourire de Gwen s’élargit et il hocha la tête à son tour :

« Très bien. Anna et Sayf ont été super… Je te raconte ça après ma douche.

– D’accord ! »

Lorsque Gwen revint de la salle de bain, il rejoignit Stanis au salon, car il était réinstallé devant la console. Sur l’écran, Kratos et Atreus massacraient sans beaucoup de diplomatie des créatures humanoïdes aussi agressives que peu avenantes.

Gwen s’assit près de Stanis et passa son bras autour de ses épaules. Stanis sourit sans lâcher l’écran des yeux.

« Ça va mieux ?

– Je crois que je sens meilleur. »

Gwen lui raconta son rendez-vous avec la RH et le café avec leur patron.

« Cool. Bon, ben on va voir ce qu’ils te proposent, mais le bilan et la VAE, c’est déjà une super idée.

– Toi aussi, tu penses ?…

– Ben ouais, ça serait bien que tes compétences et ton expérience soient officiellement reconnues. T’as un super parcours, c’est bien de le valoriser.

– J’avoue que je me demande… Ils savent ce que je vaux dans la boite, j’ai rien à leur prouver… »

Stanis arrêta le jeu et la console. Ils se levèrent et allèrent dans la cuisine en se tenant la main.

« Je sais bien, tant que tu es là-bas, tout va bien. Et je ne te souhaite pas que ta boite coule, parce que ça serait très moche, mais on est à l’abri de rien dans la vie et mieux vaut prévenir que guérir. Et puis, tu n’as que 41 ans, ça te laisse le temps de partir faire d’autres choses si l’envie t’en prend, alors il vaut mieux que tu aies un CV avec des tampons officiels. »

Gwen faisait la moue. Cela fit sourire Stanis qui se dressa sur la pointe des pieds pour lui faire un petit bisou avant d’aller voir où en était le poulet (spoil : il n’avait pas quitté le four).

« Je sais que tu n’aimes pas ça, Gwen, mais tu es un homme bourré de qualités et de compétences, pour de vrai, et tu mérites vraiment que ça soit reconnu. Il n’y a aucun mal à ça. Ce n’est pas mal d’être récompensé quand on a bien bossé, tu sais. »

Comme le poulet finissait sagement de rôtir, Stanis alla sortir deux assiettes et des couverts car Gwen, dubitatif, avait été s’appuyer sur le bord de l’évier pour y croiser les bras, perdu dans ses pensées.

Stanis mit la table en silence, le laissant réfléchir.

Il connaissait bien ce grand dadais, qui souffrait d’un manque notable de considération pour lui-même et qui, sans se dévaloriser outre mesure, avait du mal à admettre qu’il était si doué que ça.

Stanis connaissait le problème : un échec scolaire qui l’avait fait abandonner l’école à 18 ans, après des années de calvaire, de redoublements et de rabaissement perpétuel. Gwen ne vivait pas mal sa situation, tout à fait conscient de la chance qu’il avait eu de tomber dans cette entreprise et d’y évoluer ainsi. Il avait d’ailleurs désormais le respect des siens, souvent impressionnés de comment le jeune cancre avait pu devenir un cadre aussi respecté. Mais lorsque Stanis avait rencontré Gwen et connu son parcours, lui n’avait pas été surpris, car ce n’était pas du tout par manque d’intelligence que Gwen n’avait jamais réussi à l’école. C’était même exactement l’inverse : Gwen était trop vif et surtout, inadapté au milieu scolaire classique. Son esprit affûté, mais hors normes, s’était retrouvé bloqué par le système et personne, dans son entourage ou parmi le personnel des écoles où il avait été, n’avait su repérer que ce garçon n’était tout simplement pas à sa place. Catalogué « cancre », « rêveur », « fainéant », « jamais motivé », il avait juste fallu qu’il la trouve pour montrer à tous que si, si, il valait quelque chose.

Le professeur avait connu quelques cas similaires et avait souvent pu leur permettre de se réorienter à temps vers des filières ou des systèmes plus adaptés. S’il trouvait dommage que Gwen n’ait pas eu cette chance, ce dernier, lui, jugeait que le passé était ce qu’il était et que le présent et l’avenir l’intéressaient plus.

Gwen finit par décroiser les bras et le rejoindre pour l’aider à finir de mettre la table.

« Et toi, ta journée ?

– Tranquille. Les TS 3 commencent à flipper pour le bac blanc de janvier et les STT 5 étaient visiblement très sceptiques que je n’ai pas demandé aux parents de Youssouf de l’euthanasier.

– Je vois… »

Gwen sourit et s’étira :

« Poêlée de légumes avec le poulet ?

– Oui, il en reste au frigo, il n’y a qu’à les passer au micro-onde. Tu t’en charges ?

– Oui, pas de problème. »

Les deux hommes passèrent bientôt à table. Alors que Stanis coupait le poulet en chantonnant, Gwen, assis face à lui à la petite table, le regardait avec un sourire doux et finit par lui dire :

« J’avais autre chose à te demander…

– Oui, quoi ? » s’enquit Stanis en lui tendant une grosse cuisse dorée et juteuse.

Gwen tendit son assiette :

« Merci. J’aurais voulu que tu me gardes ta semaine du 13 au 24 février prochains et aussi que tu me confies ton passeport… »

Stanis resta stupéfait un instant. La cuisse resta en l’air et Gwen monta diplomatiquement son assiette pour la récupérer. Se reprenant, Stanis déposa la chose, fronçant un sourcil :

« Qu’est-ce que tu mijotes…

– C’est une surprise. »

Stanis eut un sourire, fronçant son second sourcil :

« Gwen…

– Non, je ne te dirai pas, c’est une surprise. » répliqua Gwen en lui tirant la langue.

Stanis soupira en secouant la tête.

« Rappelle-moi ça tout à l’heure, il est dans le tiroir de mon bureau.

– Merci ! »

*********

Ça avait commencé par un air de piano dans le grand hall de la gare.

Gwen rentrait d’une réunion crevante à Grenoble. Une fois n’était pas coutume, il y avait été en train, sa voiture étant en révision. Il aurait pu en avoir une en remplacement, mais il n’avait pas eu envie. C’était l’automne, la nuit tombait tôt et il avait préféré se laisser conduire par un TGV confortable, pour une fois.

Il était content que sa semaine soit finie et envisageait un petit week-end glandouille des plus mérité.

L’air de piano l’avait alpagué au milieu de la foule. Il connaissait cette mélodie, mais il s’était arrêté, dubitatif, incapable de remettre un nom dessus. Comme il n’était pas pressé, il s’était approché de l’instrument autour duquel quelques personnes avaient stoppé leur route pour écouter également.

C’était un petit homme brun qui jouait, avec un encore plus petit bonhomme, brun aussi, sur les genoux. L’air était doux et empreint d’une légère nostalgie, sans être triste pour autant.

Le morceau s’était achevé et, après une petite hésitation, Gwen s’était approché pour saluer l’inconnu et lui demander le titre. Le petit brun à lunettes, qui réinstallait plus confortablement sur ses genoux le petit bonhomme qui se dandinait, lui avait souri :

« To Zanarkand.

– Ah oui, FF X, avait pensé tout haut Gwen. Je me disais bien que je connaissais ça… »

L’inconnu avait encore souri et, comme l’enfant réclamait une nouvelle musique, il avait recommencé à jouer. Cette fois, Gwen avait reconnu et il était resté écouter.

« Le thème de Terra de FF VI… » avait-il soupiré.

Le petit brun à lunettes avait hoché la tête :

« Que de souvenirs, hein ?

– À qui le dites-vous… »

Il avait ri, puis le pianiste avait demandé :

« Et celui-là, vous connaissez ? »

Avant d’attaquer un troisième morceau.

Gwen avait écouté, puis souri :

« Oui, bien sûr… Zelda.

– Un classique.

– Un beau classique. »

Ça avait continué un moment, au milieu de la foule de la fin d’après-midi, qui allait et venait autour d’eux, jusqu’à ce que le cri d’une femme ne fasse sursauter Gwen et soupirer l’autre.

« Sta-an !

– Ah ben c’est pas trop tôt… »

Le petit bonhomme avait sauté de ses genoux pour courir vers l’inconnue.

Gwen pensait depuis un moment avoir affaire à un jeune papa qui attendait quelqu’un et identifié la nouvelle venue comme son épouse, il avait donc été surpris de le voir se lever pour aller ne faire que la bise à la joli brune, un peu plus grande que lui, qui avait soulevé l’enfant dans ses bras :

« Je suis désolée ! Une heure, la voie bloquée par des vaches ! Tu y crois ?

– Ça arrive, avait laconiquement répondu le pianiste. Mais y a pas de souci, ton gnome a été sage. J’imagine que tu n’as pas le temps de boire un verre, du coup ?

– Houlà non, désolée ! Il faut qu’on file ! »

Elle n’avait de fait pas traîné et Gwen s’était approché, aimable :

« Moi, j’ai le temps d’aller boire un verre, si vous voulez. »

La perspective que ce joli pianiste à lunettes soit disponible était intéressante et le joli pianiste à lunettes l’avait regardé et avait dû se dire la même chose, car il avait souri et hoché la tête :

« Volontiers. »

Les deux hommes s’étaient présentés et avaient été s’installer au comptoir du pub qui jouxtait la gare. Ils étaient restés un bon moment là, à parler d’un peu tout et rien, faisant connaissance sans plus se prendre la tête que ça.

Le temps passant et la faim se faisant sentir, Stanis avait invité Gwen à dîner chez lui, puisqu’il n’habitait pas loin.

La soirée avait continué comme ça, paisible, devant un repas simple, mais bon, puis au salon sur Super Smash Bros. Le temps passait et Gwen n’avait pas du tout envie de partir. Stanis n’en avait pas plus envie. Il n’avait donc pas trop hésité à l’inviter à dormir là, d’autant qu’il était trop tard pour espérer avoir encore un métro. Gwen avait soupiré, l’avait regardé un moment et avait fini par dire :

« Alors, pourquoi pas, mais tu es prévenu : je suis crevé, j’ai une grosse semaine dans les pattes, alors ‘faut pas espérer qu’on fasse autre chose que dormir… »

Stanis avait ri et répliqué :

« Non, mais tu m’as pris pour un mec facile ? Je couche pas le premier soir, moi, monsieur !

– Cool, on est raccord…

– Et en vrai, j’ai eu une semaine de fou aussi.

– On est vraiment raccord.

– T’as vu ça. C’est magique ! »

Ils avaient ri tous deux, puis Stanis avait posé sa manette :

« Ça te dit, une ‘tite infu avant d’aller dodoter ?

– Oh oui, volontiers. »

La console éteinte, ils étaient retournés à la cuisine pour déguster une bonne tisane avec des biscuits.

Puis, ils avaient été s’allonger.

Gwen avait gardé le T-shirt qu’il portait sous sa chemise et son pantalon. Stanis portait un vieux survêt noir usé et un T-shirt de même couleur pas vraiment plus neuf.

Le lit était large et ils s’étaient remis à parler tranquillement.

« … Non, t’es pas sérieux ? Un hangar ?

– Je te jure ! Trente ans qu’ils stockaient tout leur vieux matos informatique là, en vrac, sans avoir jamais rien trié !… Rien que l’inventaire, on y a passé trois semaines !… »

Et le temps passant, dans le noir, la conversation s’était faite plus intime.

« … Presque deux ans, truc comme ça… racontait Stanis. Une nana mignonne et pas conne, mais un concentré d’insécurité et de frustrations… Et qui voulait absolument se marier et avoir plein d’enfants… Pas mon truc et en plus, quand j’ai essayé d’en parler avec elle pour savoir pourquoi, jamais eu de vraie réponse… La vie avait l’air d’être une liste de trucs à cocher pour elle, c’était flippant…

– J’en connais trop, des comme ça… Et ton dernier mec ? »

Stanis était allongé sur le dos, son bras gauche replié derrière sa tête, et Gwen était en chien de fusil, tourné vers lui, à sa droite.

« Un sympa, l’année dernière, mais en fait, trop porté sur le cul, ça m’a saoulé.

– Tu n’aimes pas faire l’amour ? »

Gwen avait demandé ça sans animosité, juste curieux, et Stanis avait haussé les épaules dans la pénombre.

« Je sais pas trop, j’aime bien des fois, mais je cours pas après… Et puis pour moi, une relation ne doit pas reposer que sur ça, quoi… Et toi ?

– J’avoue, c’est cool, mais c’est pas le but ultime de mon existence non plus…

– J’ai toujours trouvé ça très surestimé.

– Tu es asexuel ?

– J’irais pas forcément jusque là… Je t’ai dit, j’aime bien un peu, mais en entendre parler sans arrêt et en voir partout, franchement, ça me gave… On ferait vraiment bien d’enseigner ça comme il faut, le sexe et surtout le respect et le consentement, ça éviterait qu’on se retrouve avec des générations de frustrés obsédés…

– On est vraiment raccord… »

Ils avaient dormi paisiblement et au matin, ils avaient encore traîné un moment au lit. Gwen n’avait toujours pas très envie de partir, mais il n’avait pas le choix. Pas de vêtements propres et pas envie de reporter les mêmes toute la journée. Stanis et lui n’ayant toujours pas très envie de se séparer, Gwen avait proposé en se grattant la tête, un peu gêné :

« Tu veux venir ?… »

Stanis avait souri et accepté, et un petit sac préparé plus tard, ils partaient tous les deux prendre le métro pour rejoindre l’appartement de Gwen, situé sur la Presqu’Ile, non loin d’une autre gare, celle de Perrache.

Stanis s’était fait un devoir de préparer un bon déjeuner pendant que Gwen se douchait et se changeait. Stanis avait trouvé Gwen encore plus mignon en mode pépère-ébouriffé et ils avaient ainsi passé le reste du week-end tranquillement, dans une bulle qu’ils avaient eue bien du mal à quitter le dimanche soir.

Et les élèves de Stanis avaient été très surpris de ne pas avoir la correction de leur devoir de la semaine précédente, le lundi, tant leur professeur était régulier là-dessus, et les collègues et clients de Gwen n’avaient pu que constater sa bonne humeur sans plus en comprendre la raison.

Les deux hommes avaient continué de se fréquenter, toujours en mode zen. Il leur avait fallu près de quatre mois pour coucher ensemble. Ils avaient trouvé ça cool et jugé qu’ils remettraient sûrement ça quand l’envie s’en ferait sentir.

Très tactile et câlin, le couple vivait sa vie tranquillement.

Presque deux ans étaient passés avant qu’ils ne s’installent ensemble et ça avait été uniquement à cause de la mutation de Stanis, nommé dans un lycée d’une banlieue dite « sensible » qui lui rajoutait pas mal de trajet (peu de bus et très irréguliers). Vite fatigués de ne plus pouvoir se voir qu’entre deux portes, les deux hommes avaient assez vite décidé qu’il valait mieux qu’elles soient au moins à eux deux.

Si une ligne de tram avait depuis rendu du temps à Stanis, les deux hommes ne regrettaient en rien leur cohabitation. Ils aimaient bien vivre ensemble.

*********

Gwen était de bonne humeur lorsqu’il arriva à son nouveau bureau, un froid matin de janvier, à 8h10. Il était très curieux de savoir ce qu’il allait trouver là. Il n’avait pas eu tant d’infos que ça sur les personnes avec qui il allait travailler, à part qu’ « il était l’homme de la situation ».

Il s’agissait de gérer une équipe de commerciaux d’une plus petite boite qui venait de fusionner avec eux. Il était censé les former à leurs méthodes pour les intégrer à leur équipe à moyen terme. Équipe fusionnée dont lui-même prendrait la direction quelques temps plus tard, au départ en retraite de leur actuel responsable. La suite du chemin était donc désormais claire pour lui et lui convenait bien : gérer cette nouvelle équipe pour se faire la main, l’intégrer, cogérer tout le monde avec son responsable pour que la succession se passe bien, puis gérer seul quand tout irait bien. Il avait eu le temps de transmettre ses dossiers et restait disponible pour les plus problématiques. Une bonne façon de commencer l’année.

Il se gara dans la cour et regarda le bâtiment, un bel immeuble récent et propre, dans un quartier sympathique et verdoyant. Toujours ça de pris… Il sonna à l’interphone, retint un bâillement en attendant qu’on réponde et s’annonça poliment. Une voix féminine fatiguée lui souhaita la bienvenue et la porte s’ouvrit.

Il se retrouva dans un petit hall clair avec quelques plantes, et rejoignit un comptoir derrière lequel une quadragénaire brune aux cheveux courts, en pantalon noir et joli pull rouge et noir, se leva, visiblement un peu anxieuse.

« Bonjour ! la salua-t-il aimablement en lui tendant la main. Désolé du retard, j’ai eu un peu de mal à trouver. Gwenegan Delnant ! Enchanté et tous mes vœux pour cette nouvelle année ! »

Elle la serra, visiblement surprise de cette entrée en matière :

« Euh, merci, de même… Amélya Wering… Soyez le bienvenu… Monsieur Alzaeim nous a avertis de votre arrivée…

– Oui, il est désolé de ne pas avoir pu m’accompagner, il est très pris, ces jours-ci. Il espère pouvoir passer demain… Enchantée, madame Wering. Si j’en crois l’organigramme que j’avais vu, vous êtes mon assistante, c’est ça ?

– Oui, oui… En tout cas, j’étais celle de monsieur Sugon, votre prédécesseur… Nous verrons si ma façon de travailler vous convient… Monsieur Alzaeim m’a dit que nous devions prendre tout le temps nécessaire pour voir tout ça…

– Tout à fait, c’est notre modus vivendi, à nous. On prend tout le temps qu’il faut pour mettre les choses en place proprement, pour que tout roule comme il faut après. »

Elle semblait un peu sceptique.

« Je compte sur vous pour m’informer de tout ce que j’ai besoin de savoir et aussi, je vous prie d’avance de m’excuser des erreurs que je vais forcément faire. Ne me laissez pas faire celles que vous verrez venir, n’hésitez pas à me prévenir. Ce poste est aussi une nouveauté pour moi, je compte sur votre aide et votre soutien et vous pouvez compter sur les miens. »

La moue sceptique se fit dubitative et elle hocha la tête en croisant les bras :

« Merci… répondit-elle avec une prudence visible. J’espère que tout va bien se passer…

– Nous allons faire pour. » répondit-il aimablement.

Elle eut un petit haussement d’épaules avant de décroiser les bras et de lui désigner le couloir qui partait à droite :

« Votre bureau est par là…

– Je vous suis. »

Le bureau était tout au bout du couloir, une pièce claire avec un beau meuble verni et des étagères assorties. Il y avait des classeurs épais et des dossiers multicolores. Amélya commença à lui expliquer quelques détails, visiblement toujours un peu méfiante, pendant qu’il enlevait sa veste et l’accrochait au portemanteau, derrière la porte.

Il l’invita à s’asseoir pour continuer de façon plus confortable. Ils s’installèrent donc et il demanda :

« Le reste de l’équipe n’est pas encore là ?

– Ils arrivent à 9h.

– D’accord. Il faudra que je les rencontre un par un pour faire un point avec chacun d’entre eux. Votre ancienne direction n’a pas pu nous fournir beaucoup d’information, et moi-même, à part qu’il y a quatre personnes, cinq avec vous, je n’ai pas su beaucoup plus de choses… Ça fait plaisir de vous avoir en tout cas, des gens spécialisés dans le recyclage des smartphones, ça nous manquait. »

Elle eut un sourire.

« Être rattaché à votre entreprise était aussi intéressant pour nous… Concernant les informations sur l’équipe, je crois que monsieur Sugon avait des dossiers sur nous, mais il faudrait fouiller ce qu’il a laissé…

– D’accord, je verrai ça, merci. »

Ils continuèrent à parler, elle se détendant un peu, lui curieux et désireux de comprendre au plus tôt leur fonctionnement pour l’adapter au leur. Le temps fila ainsi sans qu’ils y prêtent attention, jusqu’à ce que le bruit de la porte n’attire leur attention, suivi d’une voix de femme énervée :

« Quoi, mais le café n’est pas prêt ?… C’est pas possible, ça ! »

Amélya s’était raidie et ça n’avait pas échappé à Gwen qui lui sourit :

« Si vous veniez me présenter ? »

Elle soupira, nerveuse, et se leva. Il l’imita et la suivit, intrigué.

Se trouvait plantée devant l’accueil une belle femme dans un tailleur-jupe de marque, qui jeta un regard sombre à Amélya :

« On peut savoir ce que tu faisais ?!

– J’accueillais notre nouveau chef. » répondit sèchement Amélya avant de se tourner pour désigner Gwen qui regardait l’inconnue, dubitatif à son tour.

Cette dernière sursauta. Lui sourit à Amélya :

« Si vous faites du café, j’en veux bien, s’il vous plait. »

Puis, il rejoignit la nouvelle venue, aimable :

« Gwenegan Delnant, enchanté. Madame ? »

Elle s’était reprise et le gratifia d’un immense sourire charmeur :

« Cynthia Boyer, enchantée, monsieur Delnant ! Soyez le bienvenu ! »

Ils se serrèrent la main et il trouva un peu étrange la façon dont elle le regardait, mais il ne releva pas et reprit :

« Je vais prendre le temps de regarder un peu les dossiers que mon prédécesseur a laissés, après quoi il faudra que je vous vois tous en tête à tête. On va faire ça tranquillement, mais si vous pouviez juste être au clair sur les affaires en cours, ça serait bien.

– Comptez sur moi ! » répondit-elle avec ce même sourire.

Il hocha la tête et regarda sa montre. 9h20… Cynthia n’était pas très en avance et pas de traces des trois autres… Il allait noter ça.

Il sourit encore aux deux femmes :

« Bon, je vous laisse, on se revoit plus tard. Vous m’appelez quand vous voulez pour le café, ajouta-t-il pour Amélya, interdiction de se stresser dès le lundi matin. À tout à l’heure. »

Il les laissa donc là et retourna dans son bureau. Avisant son téléphone mobile qui clignotait, posé sur la table, il le prit et sourit. Stanis venait visiblement de se réveiller (il commençait à 11h le lundi) et lui souhaitait bon courage pour sa journée et son nouveau boulot. Gwen s’assit avec un soupir, content. Il finissait à 16h, normalement, et espérait avoir le temps de repasser à l’agence de voyage avant de rentrer. Tout devait être prêt et il pourrait ainsi offrir tout ça à Stanis le lendemain, pour leur anniversaire (pas de rencontre, mais du jour où, après quelques mois à se voir beaucoup, ils avaient admis que se mettre en couple officiellement était une perspective intellectuellement plus honnête). Il espérait de tout cœur que ça lui plairait, mais un sondage subtil effectué en sous-main par un vieil ami à eux lui laissait peu de doute.

Amélya lui apporta son café un peu plus tard, alors qu’il avait commencé à étudier les dossiers.

« Oh, merci, madame Wering, mais il ne fallait pas vous déranger, je serais venu le chercher…

– Il n’y a pas de souci, répondit-elle. Ça va, vous vous y retrouvez ?

– Oui, oui, je n’ai pas encore mis la main sur ses notes sur vous, si elles existent, mais j’ai là un bilan assez précis de l’an dernier… Est-ce que tout le monde est arrivé ? »

Il était presque 10h. Amélya soupira :

« Les filles sont là, Didier est en retard. »

Il hocha la tête, la regarda un instant, puis demanda sérieusement en croisant ses mains sur le bureau :

« Puis-je vous demander si ces retards sont habituels ? »

Elle se raidit nerveusement et il sourit avec un geste apaisant :

« Madame Wering, il n’y a aucun problème. Tout le monde a le droit d’être en retard de temps en temps… Mais si c’est récurent, j’ai besoin de le savoir pour organiser le service au mieux. »

Elle semblait en proie à un violent débat intérieur, bras croisés et nerveuse, puis elle finit par reconnaître :

« Didier n’est pas très consciencieux sur les horaires… Il est très rarement là avant au moins 9h30, surtout le lundi… Pour le reste, je ne peux rien assurer sur ses horaires à l’extérieur, mais il part toujours bien à l’heure quand il est là l’après-midi.

– D’accord. Je vois, merci. »

Il y eut un silence. Gwen hocha la tête, puis reprit aimablement :

« Si vous pouvez dire à ses dames que je les attends, dans l’ordre qu’elles voudront. Ça ne sert pas à grand-chose d’attendre, je finirai de lire les dossiers plus tard. Je ferai un point avec vous quand je les aurais tous vus, si vous voulez bien.

– Euh, d’accord…

– N’hésitez pas à m’appeler s’il y a besoin, quand vous voudrez.

– Euh oui, merci… »

Elle repartit, toujours un peu mal à l’aise, et il réfléchit un instant. Il avait une drôle d’impression… Entre cette femme, visiblement compétente, mais tout aussi visiblement travaillée par quelque chose, l’autre si étrangement doucereuse et ce jeune homme peu ponctuel… Il allait y avoir quelques bricoles à mettre à plat.

On frappa à sa porte restée ouverte et Cynthia Boyer se pencha, avec toujours ce sourire bizarre :

« Je peux entrer ?

– Oui, oui, venez vous asseoir. » lui dit-il gentiment en lui montrant la chaise.

Elle approcha d’un pas qui ne paraissait que peu naturel… Il lui sembla aussi que sa chemise était plus déboutonnée que lorsqu’il l’avait vue dans le hall… En tout cas, il était sûr qu’il aurait remarqué cette vue difficilement ratable sur sa généreuse poitrine s’il l’avait eue plus tôt.

Son alarme interne sonna, inquiète. Mais il ne fit mine de rien, la laissant s’asseoir et croiser les jambes, dans une position qui les mettait très clairement en valeur.

Gwen sourit in peto en se disant que son pansexuel chéri aurait apprécié le spectacle, qui le laissait pour sa part indifférent. Mais il avait désormais une idée assez précise des intentions de cette jolie commerciale…

Il allait se faire un devoir de garder une distance toute professionnelle avec elle.

Ce qu’il fit et les tentatives d’approche de sa vis-à-vis lui parurent de plus en plus évidentes, voire manquant un peu de subtilité sur la fin. Elle restait professionnelle dans ses réponses et il ne douta pas de ses compétences réelles, cela dit. Mais sa façon de tenter sans arrêt de mettre ses seins dans son champ de vision ne lui échappa pas.

Elle repartit, visiblement plus étonnée que contrariée.

La suivante, Caroline Hadont, était une blonde au décolleté encore plus plongeant et ses avances étaient encore moins subtiles… Il eut plus de mal à la garder sur les seuls sujets qui l’intéressaient, à savoir ses clients et ses dossiers…

Lorsqu’elle partit, elle visiblement contrariée, il soupira et se massa un peu les tempes.

Le débriefing général s’annonçait compliqué…

La troisième larronne, Nadège Coutorel, était du même acabit. Pas incompétente, pas aussi entreprenante que Caroline, mais tout de même bien décidée, visiblement, à mettre plus en avant des atouts couverts de dentelle qu’autre chose.

Lorsqu’elle le laissa, de mauvaise humeur aussi, il resta un instant à réfléchir, bras croisés à son bureau. Bon, il était plus de 11h avec tout ça, il allait recevoir le fameux Didier et avec un peu de chance, il pourrait faire un point avec Amélya avant de manger.

L’entretien fut… intéressant.

Didier Nuvidia n’avait pas très bonne mine… Son week-end avait dû être festif. Ce que le jeune homme (Gwen lui donnait 25 ans tout mouillé) avoua sans trop de mal, tout comme il reconnut que son retard était dû à une panne de réveil elle-même due justement à ses activités festives… Didier semblait vivre dans un monde merveilleux où il n’avait qu’à venir un peu traîner ici et gérer quelques dossiers pour toucher un bon salaire et des primes tout aussi sympathiques… Il proposa d’ailleurs à Gwen de venir avec lui après le boulot, connaissant un très bon bistro où ils pourraient s’en jeter de bons sans se prendre la tête, avec des serveuses trop bien roulées.

Gwen déclina poliment.

Lorsque le garçon le laissa, il se massa à nouveau les tempes un moment.

Bon.

Voyons le bon côté des choses.

S’il arrivait à faire quelque chose de ces quatre-là, gérer l’autre équipe, ça serait des vacances.

Il réfléchit un moment et prit son téléphone interne pour appeler Amélya. Il avait au moins le temps de faire un premier point avant de manger.

Cette dernière arriva rapidement, cette fois visiblement un peu amusée.

« Asseyez-vous, j’espère ne pas vous avoir dérangée ? s’enquit-il.

– Rien d’urgent, répondit-elle. J’ai vu que vous aviez fini les entretiens. J’espère, moi, que tout s’est bien passé ? »

Il haussa les épaules, souriant, finalement amusé comme elle. Il s’accouda au bureau et demanda :

« Bon, on peut y aller franco ?

– Euh, oui… ?

– C’est quoi ces quatre-là ? Trois dames un peu trop entreprenantes sur des choses qui ne devraient rien avoir à faire ici et un jeune fêtard pas très au fait des responsabilités qui vont avec un emploi… ? »

Elle soupira avec un haussement d’épaules, lasse, mais toujours amusée.

« Votre prédécesseur n’avait pas votre professionnalisme concernant ses subordonnés…

– Jusqu’à quel point ?

– Disons que les primes dépendaient plus de la profondeur du décolleté que d’autre chose… Et ces dames savaient très bien en jouer.

– Je vois… Savez-vous jusqu’où ça a pu aller ?

– Jusqu’à ce qu’il couche avec une, mais elle n’est plus là… En fait, monsieur Sugon gérait l’entreprise, mais notre vrai patron, c’était son père, un homme très à cheval sur la morale. Quand il a su que son fils avait trompé sa femme avec une de ses employées, il l’a envoyé gérer autre chose et revendu notre boite, après avoir licenciée la fautive avec un chèque suffisant pour éviter tout scandale.

– Et Didier Nuvidia ?

– Le fils d’un ami de monsieur Sugon fils, qu’il a embauché sans chercher plus loin que leur faire plaisir. Et Sugon aimait bien aller boire quelques verres avec lui…

– Je vois. Et vous, dans tout ça ?

– Ma mère est une très vieille amie de l’épouse de monsieur Sugon père… Alors ça plus l’absence de décolleté, ça m’a mise à l’abri. »

Gwen hocha lentement la tête, ses mains l’une contre l’autre devant ses lèvres.

Il comprenait mieux. Elle ajouta, avec son sourire amusé :

« La première chose qu’elles ont remarqué, c’est que vous n’aviez pas d’alliance, alors elles ont dû se dire que la chasse était ouverte…

– Ça a dû leur faire bizarre… Mais je vous remercie, je comprends bien mieux les choses. Et que pensez-vous de leurs compétences, formellement ?

– Qu’ils en ont, indéniablement. Malgré tout, on tourne bien. »

Elle se retira peu après et, affamé, Gwen se jeta sans plus de sommation sur son repas.

Ne sachant pas où il allait se retrouver, il s’était emmené un thermo de soupe et un bon bento contenant une salade de lentilles à la feta et aux épices, spécialité de Stanis. Il lui envoya un texto pendant qu’il mangeait :

Ta salade est orgasmique, mon chéri. *v*

La réponse lui arriva rapidement :

J’avais peur d’avoir eu la main lourde sur la coriandre, mais en fait ouais, elle passe bien. Ça va toi ? Ça dit quoi ce nouveau job ? ^^

Très intéressant, je te raconterai. J Et toi, ça va ?

Ouais, zen. Mes STT sont cool, on a pas mal bossé ce matin, ça fait du bien. 😉

Super si tu avances avec eux J !!

Ils échangèrent encore quelques mots doux, puis Gwen, sa salade finie, se servit de la soupe et, pendant qu’elle refroidissait, il appela son patron. Besoin urgent de faire un point avec lui.

Sayf Alzaeim décrocha rapidement :

« Oui, Gwen ? Bonjour ?

– Bonjour, Sayf. Je ne vous dérange pas ?

– Je déjeunais en compagnie de moi-même, vous êtes le bienvenu pour vous joindre à nous. Pour tout vous dire, j’attendais votre appel…

– Je m’en doute. »

Sayf avait l’air un peu nerveux et Gwen se fit un devoir de désamorcer le malaise :

« Je comprends mieux pourquoi j’étais l’homme de la situation… Vous auriez quand même pu vous assurer que je n’étais pas bisexuel. »

Il y eut un petit blanc avant que Sayf ne rit.

« Effectivement, j’aurais dû.

– Je peux savoir ce qui s’est passé ?

– Oh, c’est très simple… »

Gwen prit sa soupe en écoutant son patron lui expliquer :

« Sugon père est un vieil ami de mon beau-père et, quand il a su pour cette triste histoire de coucherie, ce dernier lui a offert de racheter la boite pour éviter qu’elle disparaisse, car les gars des ateliers de recyclage sont très compétents, mais dur de les embaucher sans les commerciaux qui gèrent les dossiers clients. Je vous passe les détails financiers et tout le bazar, Louis m’a annoncé ça en décembre, mais il ne m’a rien caché des soucis du service commercial… Du coup, lorsqu’on a fait un point avec Anna, qu’on a cherché qui mettre là le temps de l’intégration, on a tout de suite pensé à vous.

– Aussi incorruptible aux décolletés qu’aux soirées au bar.

– Voilà. Et si nous ne vous avons pas prévenu, c’est parce que nous voulions éviter que vous ayez des a priori trop négatifs… Nous ne doutons absolument pas de vos capacités à remettre les choses en ordre. Ces personnes sont compétentes, il n’y a quasi pas de doute là-dessus.

– Il faut juste rétablir les priorités.

– Voilà.

– D’accord, je vais donc me faire un plaisir de convoquer tout ce petit monde en réunion cet après-midi pour tout mettre à plat.

– Je n’en attendais pas moins de vous. »

Une fois son repas fini, il sortit voir si Amélya était par là.

Son assistante était en train de refaire du café. Le silence ambiant laissait entendre que les autres n’étaient pas là. Elle lui sourit :

« Je vous prépare une tasse ?

– Volontiers. Nos amis sont partis manger à l’extérieur ?

– Comme toujours…

– Savez-vous s’ils reviennent après leur repas ? J’aurais voulu faire une réunion générale de mise au point.

– Ah, je vois. Je vais regarder leur planning… »

Pendant que le café coulait et qu’une bonne odeur se répandait dans l’air, elle alla regarder sur son ordinateur.

« Aloooors… Normalement, tout le monde est là… Didier et Nadège ont des rendez-vous, mais à 16h et 16h30, donc, avant 15h30, c’est bon.

– À quelle heure sont-ils censés revenir ? »

Elle regarda la pendule qui affichait 13h25.

« À partir de maintenant jusqu’à 14h…

– Bien. Ponctuels ?

– Plus au moins…

– Je vois… Bon, ben on va la faire simple, je n’en ai pas forcément pour très longtemps pour cette première réunion. Donc, dès qu’ils arrivent, vous les prévenez que dès qu’on est tous là, on y va. J’imagine qu’il y a une salle de réunion ?

– Oui, elle est là-bas… Et je me rends compte que je ne vous ai même pas fait visiter ?

– Effectivement… »

Ils rirent tous deux.

Pas qu’ils doivent rester là encore très longtemps. Sayf espérait bien les faire déménager au plus tard début février, mais ils devaient pour ça réorganiser leurs locaux pour leur faire une petite place. Mais Amélya se fit un devoir de lui faire faire un petit tour du propriétaire. Tour rapide. Il y avait le petit open-space des quatre commerciaux, les sanitaires, la salle de repos avec une petite terrasse pour les fumeurs, la salle de réunion entre l’accueil et son bureau à lui.

Gwen se dit qu’ils seraient mieux dans leurs locaux à eux, plus lumineux et aérés, plus colorés aussi. Tout simplement plus conviviaux.

Il but son café et retourna dans son bureau prendre proprement quelques notes en attendant qu’Amélya ne vienne le chercher, quand tout le monde fut revenu.

Trois tables disposées en U devant une autre, près d’un tableau blanc, des fenêtres qui donnaient peu de lumière à cette heure-ci sur le côté, la salle de réunion était à l’image du reste du lieu : petite, mais fonctionnelle.

La petite équipe était là et les murmures entendus du couloir se turent lorsqu’ils entrèrent. Amélya s’assit tranquillement alors que Gwen décidait de rester debout, posant simplement ses notes à portée de main.

Comme on le toisait avec suspicion ou, pour Caroline, toujours une rancœur visible (elle avait vraiment l’air d’avoir mal pris qu’il repousse ses avances), lui leur sourit :

« Tout le monde a bien mangé ? Je sais que c’est l’heure de la sieste, mais je vais avoir besoin d’un peu d’attention. Pas trop, promis, et ceux qui ont des rendez-vous ne devraient pas se mettre en retard. »

Personne ne lui répondit, mais il ne perdit pas son sourire :

« Avant de vous expliquer comment on fonctionne chez RecyTransfo, j’avais juste une chose à vous signaler et une première consigne à vous donner. Comme vous le savez, vos collègues des ateliers de démontage et recyclage ont rejoint nos ateliers la semaine dernière, et donc, même s’ils sont à part vu leur spécialité, ils sont chapotés par le responsable des lieux, ce brave Geoffrey Phillibert qui les a accueilli avec sa vigilance et sa bonhomie habituelle. Vous aurez sûrement l’occasion de le rencontrer et pour vous le situer vite fait, le terme « Père Noël » le caractérise assez bien… »

Amélya, Cynthia et Didier sourirent.

« Ce brave Jojo m’a donc dit plusieurs choses : déjà, qu’ils étaient très compétents, ce qui est une bonne base, mais surtout, et c’est là-dessus que je voulais attirer votre attention, qu’ils souffraient d’une masse de travail trop importante vu leur nombre et qu’il fallait donc, à court terme, ralentir un peu le rythme afin de leur laisser le temps de former d’autres personnes pour mieux gérer cette masse de travail. Puisque nous allons ici être nous-même en réorganisation et déménagement, le plus simple me paraîtrait, si ça vous parait possible à vous, de simplement repousser les prochaines échéances à février pour nous laisser, et leur laisser, le temps de voir tout ça. »

Si Caroline boudait toujours, ce fut Nadège qui se lança :

« Non, mais si on les écoutait, à l’atelier, ‘faudrait rien leur donner comme boulot… »

Gwen la regarda un instant avant d’avoir un sourire en coin et de l’inviter à continuer :

« Qu’entendez-vous par là ? »

Elle reprit avec humeur :

« Mais qu’ils sont toujours à se plaindre qu’ils ont trop de boulot, ils ont qu’à se bouger, ces feignasses !

– Savez-vous combien de temps est nécessaire pour démonter complètement un téléphone portable pour le recycler, madame Coutorol ? » la coupa Gwen, aussi doux que ferme.

Elle fronça les sourcils :

« Pardon ?

– Savez-vous combien de temps est nécessaire pour démonter complètement un téléphone portable pour le recycler ? répéta-t-il sur le même ton, en croisant les bras.

– Euh… Non… ?

– Bien. Moi non plus, je vous rassure. Mais je me demande alors sur quels éléments vous vous basez pour prétendre que vos collègues des ateliers se plaignent par fainéantise. Avez-vous déjà, et là, je m’adresse à vous tous, été rencontrer ces personnes pour voir leur fonctionnement et pouvoir envisager quelle masse de travail était réellement envisageable, en prenant en compte leur rythme de travail ? »

Un silence lourd de sens lui répondit. Il hocha la tête et reprit :

« Je vais vous apprendre une chose qui devrait vous intéresser. Les ateliers de RecyTransfo, j’y ai travaillé plus de dix ans, je les ai dirigés plus de cinq ans et Jojo, c’est moi qui l’ai formé pour qu’il puisse me succéder. Donc, quand ce mec-là accueille un nouveau service et m’explique qu’ils sont compétents, mais surchargés, ça ne veut pas dire qu’ils sont incompétents et fainéants, ça veut dire qu’ils sont compétents, mais surchargés. Donc, que vous, vous prenez trop de commandes sans tenir compte de leur réelle capacité à y répondre. Et c’est peut-être comme ça que mon prédécesseur travaillait, et je sais que c’est une façon de faire propre à beaucoup d’entreprises, mais ce n’est pas comme ça que nous, nous travaillons. Et ce n’est donc pas comme ça que je vais vous demander de travailler à l’avenir, du moins si vous voulez rester avec nous. »

Il ajouta avec un grand sourire :

« Vous êtes, et vous serez toujours, totalement libres de démissionner si nos méthodes ne vous conviennent pas. »

À part Amélya et Cynthia qui le regardaient avec intérêt, bien que sceptique pour la seconde, les autres étaient toujours aussi grognons. Enfin, surtout Caroline et Nadège. Didier semblait plutôt avoir un peu trop bu à son déjeuner et piquer du nez.

Gwen reprit sans s’en émouvoir :

« Chez RecyTransfo, nous avons pour principe, inaltérable depuis le début, que nous sommes tous une équipe, que chaque service dépend du bon fonctionnement des autres et que chaque maillon de la chaîne est de valeur égale, et aussi digne d’intérêt et de respect, que toutes les autres, pour que l’entreprise fonctionne au mieux pour nous tous. De ce principe en découle un autre, c’est que chez nous, toutes les primes sont collectives. »

Leur sursaut le fit sourire.

« Eh oui. La collaboration est la base de notre fonctionnement. Et les rivalités inutiles, notre bête noire. »

Il décroisa enfin les bras pour aller s’asseoir sur le bureau, près du tableau blanc.

« Et puisqu’on parle de choses inutiles, un détail personnel pour que les choses soient claires. Le fait que je ne porte pas d’alliance ne signifie pas pour autant que je sois célibataire et pour que les choses soient encore plus limpides, aucune d’entre vous, mesdames, n’est mon type de mec. Vous non plus, hein, Didier, rassurez-vous, précisa-t-il avec un sourire alors qu’ils sursautaient. J’ai passé l’âge de m’intéresser aux jeunes fêtards, surtout hétéros. Mon compagnon et moi préférons de longue date les soirées bière-jeu vidéo aux soirées cocktail-boite de nuit. Bref, je sais que monsieur Sugon appréciait vos formes, même un peu trop, mesdames, mais personnellement, je suis ici pour travailler. Avec vous. Mais dans le respect et pas le harcèlement sexuel. Parce que, d’un point de vue purement pragmatique, le respect fonctionne mieux. »

Gwen put partir à 16h, comme il l’avait espéré, et repasser à l’agence de voyage. On l’y accueillit avec amabilité et comme prévu, tout était prêt. Il récupéra tout ça et repartit tranquillement. Il passa acheter une jolie grande carte, rangea le tout dans sa sacoche et rentra.

Stanis n’était pas là. Le lundi, il finissait à 18h. Gwen eut donc tout le temps de rédiger un petit mot sur la carte, d’y glisser la feuille récapitulant tout, de mettre le tout dans l’enveloppe et d’aller ranger cette dernière dans le tiroir de sa table de nuit.

Il se mit ensuite aux fourneaux, en chantonnant, de très bonne humeur. Il prépara avec soin et amour, mais aussi des pâtes, de la sauce tomate, des légumes et du fromage râpé, un bon plat de lasagnes. Le four préchauffait tranquillement lorsqu’il entendit la porte. Il lâcha la salade qu’il lavait pour rejoindre l’entrée.

Stanis s’étirait, visiblement un peu fatigué. Ils se sourirent, s’enlacèrent et Gwen se laissa ébouriffer. Ils s’embrassèrent longuement et Stanis se blottit contre son torse, mode câlin. Gwen ne s’en offusqua pas et caressa sa tête :

« Dure aprem, mon chéri ?

– Chaud les cinq heures de 13 à 18, j’avoue. Ils étaient hystéros à la fin… Je préfère les avoir après la piscine qu’après les maths, ils sont plus calmes quand ils viennent de nager une heure ou deux… »

Gwen rigola, amusé, et frotta son dos.

« Tu vas pouvoir te poser, je m’occupe du repas.

– T’es le meilleur…

– Je sais. »

Ils rirent tous deux en s’étreignant encore, puis Stanis quitta ses bras, prit sa main et l’entraîna vers la cuisine :

« Alors, ce nouveau boulot ? Bien ou bien ? »

Gwen le laissa s’asseoir à la table, leur sortit deux petites bières du frigo et retourna à sa salade en lui racontant ses aventures. Stanis l’écouta avec intérêt et amusement, accoudé à la table, la bière dans la main gauche et sa joue dans la droite.

« Voilà qui est fort intéressant… Tu penses que tu vas y arriver ?

– Je pense, oui. En tout cas, de ce que j’ai vu après la mise au point, Cynthia a l’air d’accrocher au concept, Caroline, elle, semble remise de l’échec de ses tentatives de séduction, puisque sa féminité n’est finalement pas remise en cause, Nadège n’a pas l’air d’y croire, mais ça viendra, j’espère, et Didier, ben, je vais lui prévoir un rendez-vous avec Anna, la RH, pour qu’elle voit s’il y a besoin d’adapter ses horaires à son rythme de vie…

– C’est faisable, ça ?

– Ben, tu sais bien qu’on est entre 30 et 35h, nous. Et que tant qu’on les fait, on se fout un peu de quand on les fait… S’il préfère bosser de 10 à 18 ou de 11 à 19 que de 9 à 17, voir se tasser sur 4 jours, s’il veut son lundi pour décuiter, y a moyen de faire.

–  Cool.

– Ouais, j’ai regardé ses dossiers, il est plutôt bon. Ça serait con qu’on le perde juste pour une histoire d’horaires… D’autant qu’il n’est jamais en retard quand il a un rendez-vous client et qu’ils ont l’air de l’apprécier.

– Bon, ben c’est plutôt bien.

– Ouais, on devrait y arriver… »

Gwen vint boire une gorgée de bière. Puis, il contempla Stanis et lui dit :

« Serais-tu potentiellement intéressé pour une petite douche à deux ?

– Comportant des activités interdites aux mineurs de moins de quinze ans ?

– Possiblement, si ça te dit. »

Stanis fit la moue, puis hocha la tête :

« Ouais, ça me dit bien… Bon, un round par contre, mon cœur, on a plus 20 ans et j’ai quand même envie de profiter de la soirée.

– T’inquiète, je pourrais pas faire plus. On peut y aller pendant que ça finit de cuire et que la salade trempe, si tu veux. Le four est réglé, il y en a encore pour une heure.

– Vendu. »

Ils finirent leurs bières tranquillement et Stanis se leva pour revenir un instant se blottir entre les bras de Gwen. Ce dernier passa vite fait dans la chambre prendre le tube de gel. Puis, ils allèrent à la salle de bain et se déshabillèrent avant de rejoindre la grande douche italienne. Stanis alluma l’eau et la régla bien chaude, alors que Gwen venait dans son dos et l’enlaçait avec tendresse. Stanis lui glissa le savon dans les mains. Gwen sourit :

« Ah, savon tout simple ?

– N’espère rien si ta queue sent le gel-douche à la pomme…

– Argument recevable. »

Gwen se mit donc à savonner savamment son petit binoclard qui se tourna rapidement pour faire de même. Ils s’enlacèrent, s’embrassèrent longuement, sans cesser leurs caresses moussues et appliquées, insistant avec soin sur les zones qu’ils savaient particulièrement sensibles l’un et l’autre.

Stanis et Gwen n’étaient pas des sex-addicts. Mais lorsqu’ils s’y mettaient, ils aimaient faire ça bien, prendre leur temps, faire monter la sauce et en profiter. Alors, les séances de caresses, les baisers, les étreintes, pouvaient durer très longtemps, leurs mains se promener encore et encore sur leur peau, leurs dos, leurs cuisses, leurs fesses et tout le reste… Stanis fut le premier à haleter, tremblant, et à glisser sa main entre les cuisses de Gwen. Ce dernier sourit et se lécha les lèvres, appréciant la caresse. Il finit de durcir plus rapidement qu’il avait commencé et ne se fit pas prier lorsque Stanis le poussa doucement contre la paroi froide pour s’agenouiller devant lui. L’eau rinça le savon, une main experte se chargea des petits résidus de mousse restants, avant qu’une voix enrouée de désir ne murmure :

« J’aime bien ta queue…

– Je crois qu’elle t’aime bien aussi…

– Oh, je vais être gentil, alors… »

Une langue s’appliqua donc fort et lentement à remonter le long du sexe, alors que deux mains se plaçaient, l’une derrière les bourses pour y caresser un périnée qui semblait n’attendre que ça et l’autre les caressèrent avant de remonter sur la verge, suivant la langue qui s’amusa à chatouiller le gland. Gwen gémit, puis serra les dents pour ne pas crier, haletant à son tour, lorsque Stanis le prit en bouche, la main redescendant sur son scrotum. Gwen ferma les yeux. Stanis savait y faire… C’est qu’il le connaissait, son corps, depuis le temps, autant que lui le sien… La main remplaça la bouche et inversement, cette dernière allant lécher et sucer ses bourses. Gwen eut un sursaut et arrêta la seconde main de Stanis lorsque cette dernière s’aventura entre ses fesses :

« Eh, non non non, pas là ! »

Un regard goguenard se leva sur lui :

« Ben quoi ? Tu fais ta chochotte ?

– Rien à voir… »

Gwen caressa la tête brune. Stanis massait toujours son sexe, donnant de petits coups de langue dessus, sans avoir cessé de le regarder. Gwen se reprit et dit doucement en l’ébouriffant :

« C’est juste que je vais jamais tenir si tu me fais ça, alors j’adore, mais ce soir, j’ai surtout envie de te prendre bien fort… Alors si ça te va, ‘faut pas me pousser plus… »

Les yeux de Stanis avaient brillé et il prit sans attendre la main que Gwen lui tendait désormais pour l’aider à se relever. Ils s’enlacèrent encore, s’embrassèrent encore, bien plus passionnément cette fois, Stanis frottant son sexe, tout aussi motivé, à celui de Gwen. Ce dernier le souleva, l’appuyant à son tour contre le carrelage. Comprenant, Stanis passa ses jambes autour de ses hanches et frémit en sentant son sexe contre ses fesses. Il passa ses bras autour des épaules de Gwen, passant ses mains dans ses cheveux mouillés. Ils s’embrassèrent encore, Gwen se frottant pour faire encore monter le désir, et lorsqu’il sentit son Stanis à bout, il lui murmura :

« Ça te va, comme ça ?

– OK si tu me finis par derrière…

– D’accord. Et ça ira si je jouis en toi ?

– Aucun problème, fais-nous plaisir… »

Gwen hocha la tête. Ils préféraient toujours voir ça avant, car dans le feu de l’action, c’était moins évident d’y penser.

Gwen prit donc le lubrifiant, laissé à portée, et, tenant Stanis d’une main, il laissa ce dernier lui verser du gel sur l’autre, avant de la glisser entre ses fesses, pour caresser son orifice. Stanis appuya sa tête sur son épaule :

« Dépêche…

– Chhht, laisse faire, je n’ai pas envie de te faire mal… »

Stanis eut un petit sursaut lorsqu’il commença à le doigter, puis se mit à gémir, impatient. Gwen ne le fit pas plus languir. Lui-même commençait à perdre patience. Il enduisit son propre sexe avec soin et le pénétra doucement.

Stanis se tendit un peu en gémissant, son regard déjà perdu. Ils n’avaient pas fait d’études anatomiques poussées sur le sujet, mais il leur semblait (à force de pratique) que le sexe de Gwen était calibré pile-poil pour lui. Gwen attendit tout de même son feu vert pour se mettre en mouvement. Stanis resserra ses bras et se mit à crier rapidement. Gwen n’était pas en reste, même si lui gémissait plutôt. Il était moins vocal que son ami, pour ça. Stanis resserra aussi ses jambes autour de lui, fermant les yeux, parti très loin dans son plaisir. Gwen le connaissait par cœur, il savait exactement où et à quel rythme le frapper pour les envoyer dans la stratosphère par le plus court chemin.

Gwen tentait de garder pied, soucieux de satisfaire les consignes établies précédemment. Il accéléra, ses lèvres s’égarant sur la peau d’un Stanis frémissant, mordillant son cou et son épaule, et lorsqu’il le sentit prêt à basculer, au bord de l’orgasme, il saisit ses hanches pour le soulever, se libérant et lui arrachant un cri de frustration certain.

Il le reposa doucement au sol, tremblant autant que lui, et ils restèrent un instant, juste le temps que ça retombe un peu. Stanis se tourna vite pour poser ses mains à plat contre le carrelage, et lui tendit un postérieur que Gwen regarda avec gourmandise. Il se serra dans son dos, caressant, et se frotta un peu en lui murmurant à l’oreille :

« Impatient ?…

– Un peu… souffla Stanis en tournant la tête pour lui voler un baiser. Pas toi ?…

– Si si… »

Gwen saisit ses hanches et replongea en lui sans sommation, lui arrachant un nouveau cri.

« …Très. »

Il se remit donc à l’œuvre avec énergie, étant dans une bien meilleure posture pour ça, désormais. Stanis se mit à crier à nouveau. Rien de tel que cette position-là pour les rendre fous… Les gémissements de Gwen se firent plus graves alors que Stanis se mettait à trembler. Et lorsqu’il sentit la main de Gwen se refermer sur son sexe, son cerveau tomba officiellement en panne.

Gwen passa son bras autour de sa poitrine pour le retenir, le sentant faiblir, sans cesser de le masturber avec force. Stanis criait sans grande cohérence son nom, des suppliques de continuer, des purs râles de plaisir… Gwen se sentait partir aussi. Il ferma les yeux, se concentrant sur ses assauts. Stanis sentit comme de la foudre traverser son corps, il serra les dents pour tenir un instant de plus, mais ne le put pas longtemps. Il jouit dans la main de Gwen, se resserrant aussi sur lui. Cette sensation délicieuse et attendue provoqua aussi la jouissance de Gwen et l’éjaculation qui la suivit, dans un ultime coup de reins, le second orgasme de Stanis, intérieur cette fois.

Se sentant faiblir à son tour, à bout de souffle, Gwen s’assit lentement au sol, gardant un Stanis tout flagada dans ses bras.

Un petit moment passa avant que ce dernier ne s’étire avec un grand sourire satisfait. Gwen sourit aussi et embrassa encore sa nuque.

« Ça va ?

– Ouais… Ça fait du bien.

– Ouais. Tu n’as pas mal ?

–  Non, non, c’est bon, t’en fais pas… »

Ils se relevèrent peu après, se rincèrent encore un coup avant de se sécher, se mettre en tenue de nuit et de retourner à la cuisine. Il restait seize minutes à la cuisson. Stanis se rassit donc, laissant à Gwen le soin de mettre le couvert. Ce dernier s’exécuta en chantonnant, de meilleure humeur encore que plus tôt.

Ils dînèrent tranquillement, Stanis se régalant pour le plus grand bonheur de Gwen, puis allèrent se poser devant la console. Le prof regarda un moment son compagnon jouer avec un Spiderman coincé entre beaucoup trop d’ennemis pour s’ennuyer. Piquant du nez cependant, il l’abandonna en cours de balade entre les immeubles new-yorkais pour aller se coucher.

Gwen aida encore Spidey à botter quelques fesses malintentionnées avant de le rejoindre.

Stanis dormait déjà. Mais la lumière était encore allumée, son livre sur sa poitrine, ses lunettes sur son nez. Gwen eut un petit rire silencieux et vint doucement s’asseoir au bord du lit pour lui prendre le livre, le poser sur la table de nuit, puis enlever délicatement les lunettes et les mettre sur le livre. Il éteignit sa lampe de chevet et resta à le regarder un instant à la lueur de la sienne, avant de se pencher pour l’embrasser doucement avant de se relever pour aller se coucher de son côté.

Ils étaient déjà réveillés, au matin, Stanis blotti contre le flanc de Gwen, lorsque le réveil sonna. Gwen l’éteignit sans attendre et soupira. Stanis sourit.

« Motivation ++. 

– T’as pas idée… »

Il s’étira. Stanis s’écarta, se redressa sur son coude et le regarda aller prendre une grande enveloppe dans le tiroir de sa table de nuit pour lui tendre.

« Bon anniversaire, Stanis ! »

Le prof la prit, intrigué, et se fit un devoir d’aller chercher ses lunettes pour regarder ça mieux.

« Merci, mon tout beau.

– Mais de rien ! »

Stanis ouvrit délicatement l’enveloppe et sortit la carte. Il sourit en lisant le petit mot :

« Pour fêter sept ans de bonheur avec un petit binoclard sympa. Je t’aime, mon Stanis, j’espère encore de longues années près de toi, aussi longtemps qu’on voudra. J »

Stanis déplia ensuite la feuille et écarquilla les yeux. Il jeta un coup d’œil en biais à Gwen, ému, avant de se tourner vers lui :

« Un séjour à Prague pour la St-Valentin ?…

– Il parait que c’est très joli, en hiver.

– Tu deviens romantique ?

– Que veux-tu, répondit Gwen en se blottissant à son tour contre lui, je vieillis… »

Stanis caressa sa tête :

« Merci, mon namoureux.

– De rien, ça te fait plaisir ?

– Très. T’es le meilleur. »

Il se pencha pour lui dire :

« Alors moi, j’ai rien à te donner, j’ai juste réservé un bon resto ce soir…

– T’es le meilleur aussi. »

*********

Il faisait froid dans la capitale tchèque et la pleine lune éclairait magnifiquement le bord du fleuve.

Les deux hommes marchaient tranquillement, sortant d’un bar des plus sympathiques où ils avaient assisté à un excellent petit concert d’un groupe local, très énergique. Il était très tard, la ville était calme. Ils avaient une petite marche avant leur hôtel, situé de l’autre côté du grand pont St-Charles.

Ils étaient là depuis trois jours, avaient déjà visité la cathédrale, vu la grande horloge, et ils comptaient aller voir le vieux quartier juif le lendemain. Ils avaient aussi bu pas mal de bières et bien mangé.

Stanis était tout joyeux, chantant encore un air du concert, et Gwen le regardait avec amusement.

« Calme-toi, Stanis, tu vas réveiller tout le monde… »

Stanis lui tira la langue, mais lui obéit. Il se rapprocha et vint prendre sa main.

« J’ai froid ! »

Gwen sourit encore et passa son bras autour de ses épaules :

« On arrive au pont, on sera vite au chaud dans notre lit douillet.

– Cool ! »

Ils s’engagèrent sur le grand pont. Gwen reprit la parole au bout d’un moment :

« Anna m’a envoyé un message, le petit stage de découverte de ma petite équipe dans notre atelier se passe bien, apparemment.

— Cool ! Ils s’en sont remis, de devoir aller mettre un peu la main à la patte ?

— Pas le choix, leurs bureaux sont en train d’être installés, il fallait bien les occuper. Mais ça va, j’ai bien briefé Jojo, il gère. Ça va aider pour la suite. Un commercial est toujours meilleur quand il connait le boulot des techniciens. Et ils sont pas si nuls, il parait. Sinon, Anna insiste pour que je fasse une VAE niveau ingénieur…

– Ça me parait une super idée.

– Tu penses vraiment ? J’ai le niveau ?

– Oh que oui !! »

Stanis se resserra contre lui :

« Si tu fais une VAE en dessous d’un niveau Master, de toute façon, je boude ! »

Gwen rit et ils avancèrent un peu en silence. Avant de s’arrêter de concert au pied d’une statue couverte de neige, pour contempler la ville, admirable, à la lueur de la lune.

« Tu sais quoi ? demanda Stanis.

– Quoi ?

– Si on était dans une comédie romantique à deux balles, ça serait le moment idéal pour une demande en mariage. »

Stanis le regarda, amusé, et Gwen gloussa.

« Merde, c’est dans le scénar ?

– Je crois pas, mais je l’ai pas lu.

– Ah, ben on va dire que non, alors… »

Ils se regardèrent, s’embrassèrent et reprirent leur chemin.

« Tu sais que ma mère me tanne pour qu’on se marie ? reprit Stanis.

– Je sais, oui, elle me tanne aussi.

– Ça me gave…

– Laisse courir. Ça lui passera. »

Ils s’arrêtèrent encore un instant. La vue du pont sur les vieux bâtiments enneigés était vraiment sublime.

« Est-ce que tu connais La Non-demande en mariage ? demanda doucement Gwen.

– Euh… Non, ça me dit rien ?

– Une chanson de Brassens, une des plus belles chansons d’amour que je connaisse. On la filera à ta mère… Ça l’aidera peut-être à comprendre. »

Stanis était intrigué :

« Ça dit quoi ?

– Je saurais plus te la réciter par cœur… En gros, c’est un homme qui explique à sa douce qu’il ne veut pas l’épouser pour garder leur amour libre et le faire durer… Ça commence comme ça, je crois : Ma mie, de grâce, ne mettons / Point sous la gorge à Cupidon / Sa propre flèche, Trop d’amoureux l’ont essayé / Qui de leur bonheur ont payé / ce sacrilège

– Oh, c’est joli.

– Oui. Le refrain, c’est : J’ai l’honneur de ne pas te demander ta main, ne gravons pas nos noms au bas d’un parchemin… Il y a plein d’autres belles images… Il dit qu’il veut pas effeuiller la marguerite dans du pot-au-feu, que garder la pomme défendue dans un pot de confiture, ça lui ôte son vrai goût… C’est vraiment une très belle chanson.

– Faudra que je cherche ça. 

– Et je pourrais transposer la fin pour nous, ça donnerait : Qu’en éternel fiancé, au jeune homme de mes pensées, toujours, je pense. »

Stanis sourit en se blottissant à nouveau contre lui. Ils repartirent, bras dessus bras dessous.

« Mais toi, t’es le dernier, mais toi, t’es le premier, / Avant toi y avait rien, avec toi, je suis bien… chantonna Stanis et Gwen finit avec lui :

C’est toi que je voulais, c’est toi qu’il me fallait, / Toi que j’aimerai toujours, ça sert à ça, l’amour… »

Fin

Voilà, j’espère que ça vous a plu 🙂 !! N’hésitez pas à laisser un p’tit comm’ !!

1 réponse à Clair de Lune

  1. Pouika dit :

    Merci, une histoire toute légère et très jolie

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