Pas Sans Toi – Nouvelle.

Bon, j’avoue, je sais pas si ça va devenir une habitude les nouvelles-cadeaux pour Nowel, mais l’an dernier, ça vous avait plu, alors je me suis dit, pourquoi ne pas remettre ça ? ^^

Cette année, à ma très grande honte, cependant, ce texte n’est pas totalement inédit et pas écrit exprès pour cette fête. Mais dans les faits, très peu de personnes ont dû la lire, puisqu’il s’agit d’un texte publié dans le second recueil de nouvelles Love Shot de l’association Event Yaoi.

Je vous souhaite quoi qu’il en soit un très bon Nowel !!

Résumé : Dans un pays en guerre, deux agents secrets sont chargés de tuer un jeune scientifique surdoué. Mais ce dernier n’est pas le fanatique auquel ils s’attendaient, et lorsque son amant est arrêté, ils décident de changer de plan… À la mémoire d’Alan Turing. Présence d’un lemon !!!

 

Pas sans toi

À la mémoire d’Alan Turing.

 

         L’homme regarda en silence les deux photos accrochées au dossier ouvert devant lui, sur la table basse. Deux tasses fumaient près d’une cafetière à piston à moitié vide. Le salon de cet appartement perdu dans un immeuble anonyme d’un quartier populaire de la capitale était sombre en ce jour de pluie. L’homme était assis sur le canapé, et face à lui, une jeune femme mince et brune le regardait, attendant sa réponse.

Les photos étaient celles de deux jeunes gens, un garçon brun aux traits fins et à l’air doux, et un blond au visage plus rond avec de petites lunettes et l’air plus sérieux.

« Je plains sincèrement ces deux pauvres petits… finit par soupirer l’homme.

– Malheureusement, c’était prévisible. Mais tu ne crois pas que nous avons un coup à jouer, Bastien ? »

Il la regarda avec un petit sourire, intrigué :

« Tu as une idée, Maelys ?

– Il me semble, oui.

– Explique-moi ça ? »

Elle sourit à son tour :

« Si nous reprenons tout du début, toi et moi sommes deux espions envoyés dans ce pays en guerre contre le nôtre pour éliminer un de ses chercheurs les plus brillants et prometteurs, que nous observons donc depuis maintenant près d’un mois.

– Oui, oui, tâche ingrate et immorale, mais malheureusement indispensable, vu ce qu’il nous prépare…

– Ouais, clair que c’est un génie, mais on aurait préféré qu’il mette ses 201 de QI au service de la médecine…

– Quoi qu’il en soit, ce coup du sort a dû bien le secouer. Je crois que c’est le moment d’agir…

– Tout à fait, mais peut-être pas comme prévu.

– À quoi penses-tu ?

– Ben, et si au lieu de tuer Ruting, on le récupérait ? »

Bastien la regarda quelques secondes, surpris, puis fronça les sourcils :

« Comment veux-tu faire ça ? Ce garçon a été élevé dans la plus haute élite du pays, c’est un patriote dévoué à leur dictateur depuis toujours !

– Ben, justement.

– Je ne te suis pas, Maelys…

– Alan Ruting a été élevé dans la bulle de l’élite, choyé et protégé de toute la réalité des horreurs de son pouvoir pendant toute sa vie, dévoué à un pays qu’on lui a toujours décrit comme merveilleux. Et ce pays vient de lui planter son plus beau couteau dans le dos, à lui, alors qu’il n’avait conscience de rien. Il était loyal envers un pays qui vient de le trahir. Donc, il ne doit plus du tout savoir où il en est. Re-donc, il est potentiellement susceptible de retourner sa veste. Surtout si on lui offre de lui récupérer son cher et tendre et de convoler avec lui, tranquille, chez nous. »

Bastien réfléchit un moment, puis hocha lentement la tête.

« Hmmm, pas bête… C’est vrai que malgré tout, notre pays est plutôt mal barré dans cette guerre. Récupérer Ruting pourrait changer la donne. De toute façon, ça ne coute rien d’essayer… S’il ne veut pas, on pourra revenir au plan A.

– Tout à fait, opina-t-elle.

– Et comment tu comptes récupérer son amant ?

– D’après les infos qu’on a, il est gardé dans la prison de la ville pour le moment, mais il n’est pas encore question de le déporter. Il y a des chances qu’ils le gardent au secret, ils ne doivent pas avoir super envie que la nouvelle de la perversion de leur petit génie se répande… Ça nous laisse un peu de temps.

– Maelys, t’es aussi un génie dans ton genre, tu sais…

– Je sais ! rigola-t-elle. Mais blague à part, Bastien, ça fait un mois qu’on surveille ce gosse et tu l’as vu comme moi avec ce petit chanteur, tu vas pas me faire croire que t’es pas partant pour essayer de les sauver, tous les deux ?

– Personnellement, sans souci… Et si en plus ça peut nous aider à gagner cette guerre, c’est clairement tout bénef’. Je vais essayer d’avoir des infos sur Angel… J’espère qu’il va tenir bon, ils ne doivent pas être tendres avec lui, ces connards… »

Maelys grimaça. Angel le bien nommé… Clair que le gentil petit chanteur tsigane devait en baver. Son arrestation avait déjà été plus que brutale et savamment mise en scène pour impressionner et faire se terrer tous ceux qui auraient pu vouloir protester. Elle hocha la tête :

« D’accord, je te laisse la main pour Angel. Je vais voir si je peux approcher notre petit génie… »

*********

         « Alan ! J’en ai assez ! Sors de ta chambre ! »

En boule sous sa couette, sur son lit, le jeune homme se recroquevilla plus fort encore, tremblant, serrant dans ses mains un petit lapin bleu en peluche très usé. Sa mère frappa à sa porte une nouvelle fois :

« Alan ! Bon sang ! Cesse de faire l’enfant ! Il faut que tu retournes à l’université ! Ton devoir… »

Le bruit de la sonnette de la maison interrompit le discours patriotique qui s’annonçait. Alan gémit. Son devoir ?… Quel devoir ? Pourquoi est-ce qu’ils avaient fait ça ? Où était Angel ? Pourquoi l’avaient-ils emmené ? Il n’avait rien fait de mal…

Lorsque, la veille, il était allé au cabaret, il était de très bonne humeur, tout content à l’idée de voir Angel, d’imaginer son sourire lorsqu’il lui rendrait sa peluche. Il l’avait oubliée chez lui deux jours plus tôt, quand Alan avait profité de l’absence de ses parents pour l’inviter. Quelques heures en amoureux interrompues par leur retour, alors qu’eux s’étaient endormis blottis l’un contre l’autre. Alan était parvenu à faire sortir Angel par derrière sans que ses parents le voient, mais il avait retrouvé la peluche un peu plus tard, qu’Angel, dans sa précipitation, avait laissée dans un repli des draps.

Lorsqu’Alan était entré dans le cabaret, il avait trouvé l’ambiance très lourde, les regards des habitués et de la patronne très gênés, et surtout, Angel ne faisait pas le service dans la salle comme d’habitude. La patronne lui avait juste dit très nerveusement de déguerpir et de ne plus revenir, mais, voyant qu’il ne lâcherait pas l’affaire comme ça, son époux avait tenté de prendre le garçon à part pour lui expliquer en quelques mots que des gens de la Brigade de l’Ordre étaient venus arrêter Angel au matin.

Alan était resté stupéfait. La Brigade de l’Ordre était pour lui une espèce de police parallèle destinée à lutter contre le terrorisme… Qu’est-ce qu’Angel venait faire là-dedans ?… Mal à l’aise, le patron du cabaret n’avait pu que lui dire de vite rentrer chez lui et de ne pas chercher à en savoir plus. Ceux que la Brigade emmenait, on ne les revoyait jamais…

« C’est ridicule, avait répliqué Alan, furieux. Vous savez bien qu’Angel n’a rien fait ! Pourquoi vous ne l’avez pas défendu ?!

– … Défendre un tsigane face à la Brigade de l’Ordre ?…

– Ouais, ben le tsigane, vous étiez bien content quand il vous remplissait votre salle avec ses chansons ! »

L’homme était mal à l’aise et surtout terrorisé. Alan était parti, fou de rage. Mais sur le retour, la colère était retombée et les questions avaient commencé à déferler dans son esprit. Il était certain qu’Angel n’était pas un terroriste… Alors pourquoi ? Qu’est-ce que la Brigade de l’Ordre pouvait bien avoir à lui reprocher ? Il se souvint des rumeurs qui courraient sur elle, que sous le couvert de lutter contre le terrorisme, ils éliminaient en fait tous les opposants au pouvoir, sans distinction ni pitié, et avec eux tous ceux qui troublaient l’ordre tel que le voulait le Commandeur… Il n’y avait jamais prêté plus d’attention que ça, ne cherchant pas à en savoir plus. Mais en y repensant, il se souvenait qu’enfant, une des professeurs de son école de surdouées avait un jour brusquement disparu avec une de ses collègues. Officiellement, on leur avait dit qu’elles avaient été mutées. Mais des rumeurs avaient couru que des enfants les avaient vues s’embrasser… Alan avait senti son sang se glacer dans ses veines. Angel le lui avait dit au début, lorsqu’il l’avait embrassé dans sa loge, un soir après son tour de chant, le collant dos au mur :

« Arrête, Alan… Il ne faut pas, tu vas avoir des problèmes…

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

– Il y a des gens qui nous tueraient s’ils nous voyaient faire ça… Moi je m’en fous, mais je ne veux pas qu’il t’arrive quelque chose…

– Angel… »

Sur le coup, Alan avait cru qu’Angel ne voulait pas de lui, il n’avait pas pensé à autre chose et voyant son air dépité, le jeune chanteur avait souri, ce sourire si doux qu’Alan chérissait plus que tout, et repris :

« Alan, ne sois pas triste…

– Tu ne m’aimes pas ? » avait couiné le jeune chercheur.

Angel avait ri et caressé sa joue avec tendresse :

« Si, je t’aime. Justement. Je ne veux pas qu’il t’arrive quelque chose. J’en ai vu, des gens disparaître, et je ne veux pas que ça t’arrive. »

Angel avait pourtant cédé rapidement. Et Alan ne s’était pas plus posé de questions. Il était juste heureux… Heureux de venir écouter Angel chanter, de le rejoindre dans sa loge, de se balader avec lui en ville, de manger à sa table, de l’embrasser, de faire l’amour avec lui… Il se disait que dès qu’il aurait son vrai poste à l’université, il se prendrait un appartement et qu’il lui demanderait de venir y vivre avec lui…

Il ne s’était pas posé de questions. Pour lui, c’était juste inimaginable qu’il puisse arriver quoi que ce soit… On lui avait toujours dit que tout allait bien, que tout irait bien, que le Commandeur veillait sur tout pour que tout aille bien.

Pourquoi avaient-ils arrêté Angel ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?…

Il serrait le petit lapin bleu dans ses mains… Angel l’avait baptisé Dido. Il l’avait toujours avec lui, il y tenait plus que tout… Et maintenant c’était tout ce qui lui restait.

Il entendit la voix de sa mère, derrière la porte :

« … de ce qui lui arrive… Il est rentré hier, il s’est enfermé dans sa chambre et il ne veut plus en bouger !… Je suis heureuse que vous soyez là, vous pourrez peut-être le raisonner… J’espère que ses professeurs ne sont pas fâchés ?

– N’ayez pas d’inquiétude, ils sont très compréhensifs avec Alan, il n’y a pas de souci. » répondit une voix féminine qu’il ne connaissait pas.

Il grogna quand sa mère reprit :

« Assurez-les qu’il va se reprendre ! Il sait où est son devoir !

– Pas de souci. Mais vraiment, ne craignez rien.

– Puis-je vous laisser essayer de lui parler ? J’ai rendez-vous pour un thé chez la baronne Berthya…

– D’accord, pas de problème. Ne vous en faites pas… »

Alan fronça un sourcil. Il était certain de ne pas connaître cette voix et s’il était content que sa mère décampe, il aurait bien voulu que cette inconnue décampe avec. Mais elle n’avait pas l’air décidée à le lâcher :

« Alan ? C’est moi ! On s’est inquiété de pas te voir ! Qu’est-ce que tu nous fais ? »

La tête blonde émergea de sous le drap, suspicieuse, en entendant quelque chose glisser sous sa porte.

« Allez, fais pas la tête, mon grand ? Alan ? Tu vas bien ? »

Une feuille pliée en deux. Allons bon, qu’est-ce que c’est que ça ?

Il fronça cette fois les deux sourcils et se leva pour aller prendre la feuille, alors qu’elle continuait :

« Alan ? Sérieux ? T’es vivant ? Allez, réponds ! »

Il sursauta en lisant le message :

« Votre maison est sans doute sous écoute, jouez le jeu si vous voulez sauver Angel. »

Il cligna des yeux, stupéfait.

« Alan ? Oh, réponds, sinon j’appelle Fredo pour qu’il défonce ta porte !

– Eh, pas de blague ! répondit-il.

– Ah, il est vivant ! Allez ouvre ! Je t’ai rapporté tes bouquins ! »

Il hésita. En quelques secondes, son cerveau de surdoué avait envisagé plusieurs possibilités : qu’elle voulait vraiment l’aider, les aider, tout comme le fait qu’Angel ait pu être « arrêté » par des agents ennemis se faisant passer pour la Brigade de l’Ordre, tout ceci pour lui tendre un piège, peut-être pour la formule ? Qu’Angel soit un agent de l’ennemi qui l’ait séduit pour ça ?… Mais si c’était le cas, la Brigade l’aurait interrogé ou fait protéger… Or, personne ne lui avait rien dit, ni n’avait cherché à le contacter. Si cette fille voulait les aider, il n’avait rien à perdre à au moins l’écouter. Sa maison sous écoute ? Bon sang… C’était ça, les soi-disant réparations électriques, au moment de son admission au labo ?… Il rougit brusquement comme une tomate. Ça voulait dire que quand il avait… Avec Angel… Ils avaient tout entendu ?!… Deux jours avant son arrestation, alors qu’ils se fréquentaient depuis près de six mois… Ça ne pouvait pas être un hasard !

Il ouvrit la porte :

« C’est bien parce que c’est toi… soupira-t-il.

– Houlà, t’as une mine de déterré, Alan ! »

Il regarda cette jeune fille brune et mince qu’il ne connaissait pas et qui lui saisit le bras :

« Allez viens, il fait beau, on va faire un tour ? Ça te fera du bien de prendre l’air ! »

Il soupira :

« Tu fais suer… Tu me laisses me changer ?

– D’accord, mais fais vite ! »

Il se rinça rapidement, s’habilla proprement et la suivit dehors. Ils s’éloignèrent un peu de la maison.

« Merci beaucoup d’avoir joué le jeu, monsieur Ruting.

– Je peux savoir qui vous êtes et ce que vous voulez ?

– Non et oui.

– C’est-à-dire ?

– Je ne peux pas vous dire qui je suis. Mais ce que je veux, oui. C’est vous. »

Il soupira.

« Vous êtes d’en face ?

– On peut dire ça.

– Et vous voulez la formule.

– Pas qu’elle, votre cerveau m’intéresse dans son ensemble et le reste de votre corps aussi, il marchera mieux avec.

– Et c’est quoi le rapport avec Angel ?

– Le prix que vous êtes prêt à payer pour vivre avec lui, certes chez nous, mais tranquillement sans que personne n’ait le droit de vous séparer. »

Il la regarda. Ils firent quelques mètres en silence puis il reprit :

« Vous savez où il est ?

– Prison Centrale.

– C’est bien la Brigade de l’Ordre qui l’a arrêté ?

– Oui.

– Pourquoi ?

– Parce qu’avoir une relation homosexuelle dans votre pays est passible de cinq ans de prison minimum, même entre adultes consentants. C’est une peine à laquelle personne ne survit puisqu’on est envoyé la purger dans les mines de l’ouest. Espérance de vie moyenne estimée à trois ou quatre mois, il me semble. Et dans son cas précis, pervertir un fils de l’élite, ça n’a pas dû aider. »

Alan frémit et détourna les yeux.

« Monsieur Ruting, vous n’êtes coupable de rien. L’amour n’est pas un crime et on vous a très savamment bourré le mou depuis toujours, vous ne pouviez pas deviner qu’on vous mentait. Maintenant, la question est : voulez-vous rester ici à servir ceux qui vous ont pris l’homme que vous aimez ou voulez-vous retrouver ce dernier et servir un pays qui vous acceptera tous les deux et lutte pour que d’autres gens dans votre cas puissent aussi vivre ces amours sans peur de finir dans les mines ? »

Alan soupira. Il ne savait plus où il en était…

« Je n’ai pas besoin de votre réponse aujourd’hui, monsieur Ruting. Je vous laisse réfléchir à tout ça… Je vous recontacterai quand j’aurai du nouveau. Prenez soin de vous, en attendant. Angel serait malade de vous voir comme ça. »

Alan la regarda s’éloigner. Il soupira. Il avait l’impression de faire un cauchemar… Il fit demi-tour et rentra chez lui, sans cesser de s’interroger. Et si tout ça n’était qu’un vaste piège de l’ennemi destiné à lui voler la formule ? Angel, hameçon lancé pour le perdre, découvert et arrêté et ses alliées qui maintenant essayaient de rattraper le coup ? En arrivant dans sa chambre, son regard tomba sur un petit lapin bleu usé.

Il sentit son cœur se serrer. Et se revit, six mois plus tôt, amusé, en se réveillant blotti contre Angel, dans son lit minuscule de cette chambre en mansarde au-dessus du cabaret, la première fois qu’ils avaient fait l’amour. Tout surpris de découvrir que son amant dormait avec une petite peluche serrée dans sa main, contre son cœur.

Il avait souri, attendri. Puis voulu se redresser, le soir tombait et il devait rentrer. Angel s’était réveillé.

« Alan ?

– Il faut que j’y aille, Angel.

– Hmmm… Déjà ? »

Ils s’étaient embrassés. Puis Alan avait caressé la peluche :

« C’est quoi, ça ?

– C’est Dido. C’est mon ange gardien.

– Ton ange gardien ?

– Oui ! Ma maman disait toujours que tant que je l’aurais, il ne m’arriverait rien. » lui avait expliqué Angel avec son sourire de lumière.

Et tu as été arrêté deux jours après l’avoir perdu… C’est drôle comme hasard. Ta mère avait peut-être raison, en fait.

Alan s’assit sur son lit, prit la peluche et la serra dans ses mains, respirant son odeur, le parfum d’Angel. Les larmes lui montèrent aux yeux. Il resta comme ça un moment, puis s’allongea sur son lit, la peluche sur le ventre, pour essayer de remettre ses idées en place.

Si Angel était vraiment un espion, il était invraisemblable qu’il n’ait rien tenté en six mois, aucune question sur ce qu’il faisait, aucune insistance pour venir chez lui ou voir où il étudiait, rien. Il était certain qu’il n’avait jamais fouillé dans ses affaires, ses poches ou son sac de cours. Il était trop maniaque, tout trop bien rangé, il s’en serait rendu compte.

Sa maison était sur écoute depuis son entrée au labo, sans doute le gouvernement voulait-il le tenir à l’œil, rien d’étonnant vu les projets sur lesquels il travaillait, qui pouvaient faire totalement basculer la guerre. Angel avait été arrêté deux jours après être venu chez lui, et ce qu’ils avaient entendu n’avait pu leur laisser aucun doute sur la nature de leur relation. Angel était un jeune Tsigane sans famille, chanteur de cabaret. Personne n’allait faire quoi que ce soit. Lui en revanche était non seulement un fils de bonne famille, mais aussi un chercheur indispensable pour des recherches militaires très importantes. Il n’avait jamais fait de vague. Ils devaient penser qu’il n’en ferait pas et de fait, il ne pouvait rien faire.

À part croire la parole d’une inconnue, accepter un marché avec l’ennemi ?… Trahir son pays et sans doute le condamner à perdre la guerre… Mais elle avait raison : un pays où on pouvait embarquer un jeune homme sans sommation pour le mettre en prison sans le moindre procès et juste parce qu’il aimait un garçon et pas une fille méritait-il de continuer d’exister ?

La propagande parlait de leurs ennemis comme d’une terre de débauche et de laxisme, de décadence, où tout était permis, sans Commandeur pour les guider dans le droit chemin… Mais quel droit chemin ? Tout le monde au même pas sans même avoir le droit d’emprunter un chemin de traverse ? De flâner ? Ou juste de marcher main dans la main avec qui on voulait ?…

Alan, pensa-t-il, si tu arrêtais de te compliquer la vie et que tu te posais des questions plus simples ?

Quel prix es-tu prêt à payer pour retrouver Angel ?

*********

         Angel peinait à garder les yeux ouverts. Ce fichu interrogatoire durait depuis plus de quinze heures… Bon sang, mais ils n’arrêteraient donc jamais ?… Ils se relayaient régulièrement pour reposer sans cesse les mêmes questions. Apparemment, ils ne savaient pas qui était son « complice » et voulaient le savoir. Il était attaché sur une chaise sans avoir pu en bouger. Son dos le faisait horriblement souffrir, ses bras pas moins et il était épuisé. Mais il n’avait pas desserré les dents.

Un petit homme sec arriva, leur chef, d’après ce qu’il avait compris. Ce type était un concentré de haine et de frustration décidé à le briser, mais Angel n’avait plus qu’une chose à perdre : Alan et il souffrirait mille morts plutôt que de l’entraîner dans sa chute. Il endurerait tout pour ne pas le perdre. Il regarda d’un œil vague le petit teigneux qui aboyait après ses hommes « même pas fichus de faire parler un sale petit bâtard de pédé ».

Il bâilla. Il les écouta parler d’interrogatoire plus « poussé » et c’est à ce moment-là qu’une voix d’homme mûr les interrompit :

« Qu’est-ce qui se passe, ici ? »

Le silence qui suivit fut surpris et gêné. Angel regarda comme les autres le militaire qui venait d’entrer, la cinquantaine, calme et droit.

« Colonel ! s’empressa le petit homme. Nous interrogeons le suspect afin d’obtenir le nom de son complice…

– Et on peut savoir de quel droit ? »

Le petit homme le regarda, stupéfait. Le colonel claqua des doigts et un soldat apparut derrière lui. Il lui fit un signe bref et il se mit à dénouer les liens d’Angel. Les yeux noirs du garçon allaient du petit teigneux au colonel sans trop comprendre.

« Mais… Colonel… Ce type de crime se commet à deux… Au moins…

– Effectivement. Mais je vous demande si vous avez reçu l’ordre d’enquêter plus avant sur ce garçon.

– Euh… Non…

– Parfait. Alors nous allons le remettre tout seul dans sa cellule et vous, vous allez l’oublier et vous contenter à l’avenir d’enquêter sur ce qu’on vous ordonne.

– Mais colonel…

– C’est un ordre. Ce garçon doit être gardé au secret et aucun d’entre vous n’a à savoir pourquoi. Point. »

Le soldat soutint Angel incapable de marcher. Ils le ramenèrent tous les deux à sa cellule et l’allongèrent sur le lit de fer.

Angel s’endormit comme une masse et ne les entendit même pas repartir. Il se réveilla en entendant le grincement d’un chariot à roulettes, bien des heures plus tard. Il se redressa sur ses bras endoloris pour voir deux hommes en blouse blanche, l’un poussant le chariot en question, entrer dans sa cellule, suivis d’un soldat qui se planta là pour ne pas les laisser seuls avec lui. Les deux hommes se mirent à le soigner, professionnels et polis, lorsque soudain l’un d’eux lâcha maladroitement un pot qui se brisa au sol, l’éclaboussant largement. L’autre se mit à l’engueuler, puis cria au soldat :

« Vous pouvez emmener ce crétin se rincer, ça pue ce truc ! Puis filez-lui une serpillière aussi, qu’il nettoie sa merde ! »

Le soldat rigola et partit avec le médecin tout penaud.

L’autre, qui bandait les poignets d’Angel, attendit que la porte se referme et regarda le garçon :

« Angel, nous avons peu de temps, alors écoutez-moi bien…

– Comment vous savez mon nom ? sursauta le garçon.

– Pas le temps pour ça. Écoutez-moi, s’il vous plaît. Nous sommes en train d’essayer d’organiser votre évasion d’ici… Et j’ai besoin de votre aide.

– Hein ? Mon évasion ?…

– Oui.

– Mais pourquoi… ? bredouilla Angel avant de sursauter : Bon sang, mais vous pouvez pas laisser Alan en paix !

– C’est beaucoup plus compliqué que ça, et on vous expliquera tout dehors. Est-ce que vous voulez avoir une chance de le revoir, de partir avec lui quelque part où vous pourrez vivre tous les deux ?

– Comment… balbutia le garçon. Ça serait possible… ?

– Oui, peut-être. Si vous m’aidez. »

Angel était au bord des larmes. Il finit par chevroter, tremblant :

« D’accord… Qu’est-ce qu’il faut que je fasse ?

– Alan hésite à nous faire confiance et on ne peut pas lui en vouloir. Est-ce que vous pourriez me donner quelque chose pour le convaincre que je vous ai vu, que vous êtes d’accord pour tenter de fuir avec lui ? »

Angel réfléchit une seconde :

« Dites-lui de prendre soin de Dido jusqu’à nos retrouvailles.

– Dido ?

– Oui. Il comprendra.

– D’accord. Alors prenez ça. »

Il lui donna un petit cachet bleu.

« Si tout se passe bien, à un moment, on vous fera entendre un signal, dit l’homme en lui montrant la fenêtre. Avalez ça quand vous l’entendrez. Ça vous fera mal, très mal, mais c’est passager, ça forcera les soldats à nous appeler et on pourra prétexter ça pour vous évacuer.

– Entendu. »

La porte se rouvrit et l’homme et le garçon ne purent qu’échanger un regard.

Un peu plus tard, les deux « médecins » repartirent tranquillement dans leur voiture.

« C’est bon, Bastien ? dit le faux maladroit. Vous avez pu lui parler ?

– Oui, Jeff, merci. Il est d’accord. On n’a plus qu’à convaincre Ruting… On croise les doigts. Merci du coup de main.

– De rien ! Vous aider à embarquer Ruting ne peut que vous aider à gagner cette guerre et donc à renverser ce vieux connard, et ça, on lutte pour depuis assez longtemps, nous autres. »

Jeff laissa Bastien à sa planque. Il monta dans l’appartement et sentit une bonne odeur. Il rejoignit Maelys à la cuisine.

« Alors, du neuf, Bastien ?

– Angel a reçu son cacheton.

– Super ! Bon, j’ai une bonne nouvelle aussi. J’ai reçu des ordres du commandant, l’avion viendra nous chercher dans deux jours.

– Parfait… Tu lui as dit qu’on comptait lui ramener Ruting et pas le tuer ?

– J’allais, mais liaison de merde, on a été coupé.

– Bon ben, on lui fera la surprise…

– Ben ouais.

– Ça va être fun…

– Ouais !

– On va voir Ruting ?

– Après mon cake ! »

Ils mangèrent et repartirent. À cette heure, ils le trouveraient à l’université. Il y était retourné de mauvaise grâce au matin, ils le savaient. Tout comme ils savaient qu’il avait l’habitude, quand il était de mauvais poil, d’aller se poser au calme dans un coin désert du parc, au pied d’un arbre avec un ou deux ou trois bouquins.

Et il y était. Il les regarda arriver et soupira.

« Monsieur Ruting ! Comment allez-vous ?

– Tiens, tiens, mon intrigante inconnue.

– Où en êtes-vous de vos réflexions ?

– Et vous, où en êtes-vous ?

– Nous pouvons vous faire quitter le pays dans deux jours, si ça vous dit, répondit Maelys.

– Et Angel est d’accord pour partir avec vous, ajouta Bastien.

– Comment vous sauriez ça ?

– J’ai été lui rendre une petite visite… »

Alan ferma dans un claquement sec le livre qu’il lisait et se leva :

« C’est ça, dans la prison la plus sécurisée de la ville, vous êtes entré comme ça pour voir Angel et ils vous ont dit “Bien sûr, c’est par là…”…

– Il voudrait que vous preniez soin de Dido jusqu’à vos retrouvailles. »

Alan se figea. Maelys et Bastien se dirent que la remarque avait fait mouche. Un sourire passa sur les lèvres du jeune homme, fugace, mais bien réel, et il hocha la tête :

« Il n’a pas à s’en faire pour ça. »

Maelys et Bastian échangèrent un sourire. Gagné.

« Vous n’avez pas peur de l’avion, j’espère… »

*********

         Angel était couché en chien de fusil sur son lit, fatigué. Il n’avait revu personne depuis la visite des « médecins ». Ses repas étaient glissés par la fente, sous sa porte, sans que personne ne rentre. Il attendait. Il voulait de toutes ses forces croire à ce que lui avait dit cet homme, croire qu’il allait pouvoir fuir, retrouver Alan, et partir ailleurs, quelque part où ils pourraient s’aimer. Retrouver Alan… Juste le revoir, se serrer dans ses bras… Il fallait qu’il y croie.

Alan… J’espère que tu vas bien…

Il sourit tout seul. Alan… Ils s’étaient rencontrés par hasard, un soir que des collègues du jeune chercheur l’avaient traîné au cabaret après une grosse journée de boulot. Il les avait servis avant son tour de chant, puis après, et ce beau blond qui semblait pas très content d’être là au début lui avait souri avec douceur après. Il ne pensait pas le revoir, et pourtant il était revenu… Il l’avait séduit… Angel savait que c’était dangereux, il le lui avait dit… Mais c’était tant de bonheur de le voir, de dormir dans ses bras…

Il sursauta soudain en entendant des cris venant du dehors. Il se redressa. Il crut d’abord à une dispute d’ivrognes, mais si près de la prison, c’était impossible et surtout, le dialogue était très précis :

« Ah, mais t’es con ! Tu dis que tu veux t’en tirer, alors tu avales ta pilule et tu fais pas chier !

– Tu crois, c’est maintenant qu’il faut ?

– Ouais, ouais, maintenant ! Magne-toi ! »

Angel sourit. Si ça, ce n’était pas pour lui… Il sortit le cachet dissimulé sous l’oreiller et l’avala sans hésitation.

Son hurlement quinze secondes plus tard ne passa pas inaperçu du tout.

Les soldats le trouvèrent recroquevillé au sol, le visage déformé par la douleur. Il se tenait le ventre en criant. Totalement paniqués, les gardes se ruèrent sur le téléphone pour appeler des secours… Sans savoir que les hommes de la résistance, accompagnés de Bastien, n’attendaient que ça. Ils avaient infiltré les services médicaux depuis suffisamment longtemps pour ne même pas besoin de voler un véhicule… L’ambulance arriva dans les dix minutes. Bastien et Jeff, accompagnés de deux complices, se précipitèrent avec une civière et décrétèrent rapidement :

« Ça pue l’occlusion intestinale ! On l’embarque, il faut l’opérer ! »

Les soldats, n’y connaissant rien, allaient les laisser faire lorsque le petit teigneux arriva.

« Qu’est-ce qui se passe ?!

– Un malade à opérer d’urgence ! » lui répondit Jeff alors que ses hommes installaient le garçon sur la civière.

Reconnaissant Angel, le petit teigneux protesta :

« Ce prisonnier doit être gardé au secret !

– Ouais, vous êtes marrant vous ! répliqua Jeff. On va pas l’opérer dans sa cellule !

– Il faut l’autorisation de mon supérieur…

– Pas de souci, vous lui annoncerez son décès en même temps ! Oh, y a risque d’hémorragie interne, là, vous croyez qu’on a le temps de remplir des formulaires ?! »

Le ton furieux du résistant fit son petit effet et le petit teigneux grogna, mais les laissa partir. Aussitôt qu’ils furent dans l’ambulance, celle-ci partit à fond et à l’arrière, Jeff et Bastien se tapèrent dans les mains :

« Gagné !

– Ouais ! »

Bastien regarda Angel qui était à bout de souffle, mais ne criait plus. Il caressa sa tête, son visage en sueur :

« Ça va mieux, Angel ? »

Incapable encore de parler, le garçon hocha la tête.

« Impressionnant, hein ? Désolé. Mais pour qu’ils vous lâchent, il fallait au moins ça.

– Ça va passer, ne vous en faites pas, renchérit Jeff. Tenez bon. Vous serez bientôt à l’abri. »

Un peu plus tard, ils laissèrent l’ambulance et prirent une voiture. Jeff et Bastien partirent seuls avec Angel, laissant les autres. À l’arrière, Angel s’endormait, un doux sourire aux lèvres, juste heureux à l’idée qu’il allait revoir Alan.

Ils sortirent de la ville. La nuit tombait. Jeff conduisait et soupira :

« Pourvu que l’avion puisse se poser sans problème…

– Ça ira, le temps est clair. J’espère que Maelys a pu récupérer Alan… »

*********

         Alan avait fait son sac et attendait. Ils lui avaient dit qu’ils viendraient quand il ferait nuit noire, que quand il entendrait du bruit dehors, il devrait filer sans attendre. Il serrait Dido dans ses mains.

J’arrive, Angel. Je t’aime. Je veux vivre dans un pays où on aura le droit d’être ensemble… Tant pis pour eux.

Soudain, un horrible crissement de pneu le fit sursauter, suivi d’un fracas de carrosserie assourdissant. Il prit son sac, mit Dido dedans, et sauta par la fenêtre agilement. Il fila en courant au point de rendez-vous, un parc, un peu plus loin. Il y arriva à bout de souffle. Maelys était assise à une balançoire, elle lui sourit.

« Et ben, rapide !

– C’est ce que vous m’aviez demandé, non…

– Tout à fait, opina-t-elle. Jojo ? Alors ? »

Alan vit avec stupeur un autre homme arriver derrière lui :

« Nickel, comme prévu ses cons sont en train de se prendre la tête avec les gars qui ont emplâtré leur voiture. Personne ne l’a suivi.

– Parfait ! Alors on décampe ! »

Une voiture les attendait et ils filèrent.

« Ah le coup de la diversion, ça marche toujours, rigola Maelys.

– La voiture grise, là, dans ma rue ? Je l’avais repérée, moi aussi.

– J’étais sure qu’ils vous tenaient à l’œil… Mais ils étaient si mal garés et un accident la nuit quand on est à moitié sur la route feux éteints, c’est si vite arrivé.

– J’espère que vos complices ne vont pas avoir de souci.

– Ne vous en faites pas pour eux ! »

La route était longue jusqu’au champ qui servait de piste d’aviation à la résistance et ses alliés extérieurs, assez loin de la capitale, en rase campagne. Ils se garèrent et rejoignirent les autres.

« ALAN ! »

Alan reçut de plein fouet son amoureux qui, l’ayant vu à la lueur de la lune, avait couru pour lui sauter au cou. Le sac tomba au sol alors que les deux garçons s’étreignaient à se broyer. Maelys rejoignit tranquillement Bastien, Jeff et les autres gars présents.

« Bonsoir les mecs !

– Salut. La route a été bonne ? »

Alan et Angel arrêtèrent de s’embrasser avant de s’étouffer (mais de pas longtemps). Alan caressa la joue de son amant, au bord des larmes.

« Tu vas bien ?… J’étais si inquiet…

– Oui ! Je vais bien ! Tu es là… Ils ne t’ont rien fait, n’est-ce pas ? J’avais tellement peur qu’ils t’arrêtent aussi…

– Non, non, ne t’en fais pas… Je suis désolé, Angel, reprit-il en ramassant son sac. J’ai pas pu récupérer tes affaires au cabaret… »

Il sortit la peluche et la lui rendit :

« J’ai juste Dido… »

Angel prit son vieux lapin bleu, rayonnant :

« Ooooooh mon Dido ! »

Il sauta encore au cou d’Alan :

« Merci Alan merci !! »

Angel se serra dans ses bras. Il avait Alan et Dido, il n’avait besoin de rien d’autre.

L’avion arriva peu après, une vieille carlingue militaire et ils y montèrent sans un regret, le bras d’Alan autour des épaules d’Angel, le bras d’Angel autour de la taille d’Alan. Ils laissèrent les résistants récupérer les caisses de matériel qui leur étaient destinées, puis Bastien et Maelys remercièrent chaleureusement Jeff et l’avion décolla.

L’avion n’était pas confortable, eux quatre assis au sol. Angel se coucha rapidement, la tête sur les cuisses d’Alan qui lut un moment en caressant ses cheveux. Il commençait à sommeiller lui aussi lorsqu’ils atterrirent. Bastien et Maelys descendirent alors que lui s’étirait et secouait doucement Angel pour le réveiller.

Leur commandant les attendait sur la piste :

« Content de vous revoir ! s’exclama-t-il. Tout s’est bien passé ?

– Alors oui, mais pas comme prévu, lui dit Bastien.

– Euh, c’est à dire ? s’enquit le commandant.

– Alan Ruting ne travaillera plus pour nos ennemis… répondit Bastien.

– Bonne nouvelle ! Mais alors, quoi ?

– Ben, il est d’accord pour travailler pour nous. » répondit Maelys.

Le commandant regarda alors, stupéfait, les deux amoureux descendre à leur tour. Alan soutenait, souriant tendrement, Angel qui dormait debout.

« Euh, comment vous avez réussi ça ? demanda le commandant, les yeux ronds.

– On va vous expliquer, mais là il leur faut un lit. »

Angel regardait autour de lui d’un œil plus que vague :

« … N’est où ?…

– Ça ressemble à une base militaire… lui dit Alan.

– N’est sauvé ?… »

Alan contemplait les bâtiments massifs et presque lugubres dans la nuit. Le commandant s’approcha d’eux. Le jeune homme se sentit soudain à la fois immensément soulagé et tout aussi épuisé.

Sauvés…

« Ouais… dit-il doucement. Ouais. T’en fais pas. »

L’officier et le chercheur se toisèrent un instant. Angel se resserra contre Alan avec un soupir de bien-être et un grand sourire.

« Bonsoir, salua Alan, voyant que le soldat le regardait sans savoir quoi lui dire.

– Euh, bonsoir…

– Puis-je vous demander d’avertir qui de droit que mon compagnon et moi-même demandons à votre pays l’asile politique ?… Et permettriez-vous que nous nous expliquions demain ? Je ne donne pas dix minutes avant qu’Angel ne s’écroule et pour être honnête, je ne vaux pas mieux…

– D’accord… Pas de souci… Suivez-moi, je vais vous montrer où vous reposer. Vous êtes à l’abri et nous ne sommes pas à quelques heures…

– Merci. »

La pièce était petite et le lit à peine assez large pour eux deux, mais ils n’en demandaient pas plus. Alan eut encore la force de traîner Angel sous la douche et dès que cela fut fait, ils s’écroulèrent sans autre forme de procès.

Alan dormit peu, comme à son habitude, mais pour la première fois de sa vie, il ne se leva pas d’un bond dès son réveil. Ceci pour deux raisons : besoin de réfléchir un peu et surtout, envie de profiter du corps d’Angel blotti contre le sien.

Alan était allongé sur le dos, en caleçon et t-shirt, Angel couché contre son flanc gauche, lui nu, Dido dans sa main. Alan plia ses bras sous sa tête. Les choses avaient été vite, mais il ne regrettait rien. Il resta là à réfléchir un peu à la façon dont la suite pouvait se passer lorsqu’il sursauta en sentant une main caresser délicatement son érection matinale à travers son caleçon. Il tourna la tête : Angel avait à peine entrouvert les yeux et souriait doucement. Alan sourit aussi et caressa sa tête. Angel se redressa pour venir l’embrasser et posa Dido sur la table de nuit. Ils s’étreignirent un moment, puis les mains d’Alan descendirent le long du dos nu, pour se poser sur des fesses qui frémirent et les caresser. Angel se redressa sur ses bras, yeux fermés, laissant les mains de son amant remonter au creux de son dos, puis une redescendre sur ses cuisses et l’autre caresser sa poitrine. Il soupira d’aise. Ils s’embrassèrent encore, puis Angel recula un peu à quatre pattes et sourit. La petite érection matinale d’Alan avait pris de l’ampleur, tout comme la sienne d’ailleurs. Il se pencha pour embrasser le sexe à travers le tissu.

Alan sourit et ferma les yeux. Angel sourit sans cesser ses baisers, heureux de sentir le sexe d’Alan durcir, grandir encore. Il saisit le caleçon pour l’abaisser, dégageant le phallus. Le sourire d’Alan s’élargit, puis il gémit en sentant une langue remonter le long de son sexe, titiller son gland, puis une bouche l’engloutir sans plus attendre. Deux mains glissèrent sous son t-shirt pour caresser son ventre et sa poitrine, s’arrêtant sur ses tétons pour les dorloter tout particulièrement. Les mains d’Alan se resserrèrent sur le drap. Il rentrouvrit des yeux vagues alors qu’Angel remplaçait sa bouche par sa main pour se mettre à sucer ses bourses avec appétit.

Alan se redressa sur ses coudes, le souffle court. Il sourit et caressa les cheveux d’Angel. Ce dernier lécha une dernière fois la verge avant de s’agenouiller sur les hanches d’Alan et de l’enlacer. Ils s’étreignirent en échangeant un long baiser. Puis Angel enleva son t-shirt à Alan et ce dernier se remit à caresser son dos et ses fesses. Angel sourit quand Alan caressa ses lèvres du bout des doigts. Le jeune chanteur les lécha sans attendre, puis les suça goulument. Alan sourit, gourmand. Il l’allongea et s’allongea contre lui, glissant sa main entre ses cuisses. Angel les écarta largement pour laisser Alan se glisser doucement en lui. Un doigt, puis deux, puis trois… Angel cria et se cambra. Alan sourit et embrassa sa joue et son cou en continuant savamment à le préparer. Quand il le sentit prêt à la recevoir, il retira sa main, s’assit et tapota ses cuisses. Angel se redressa, haletant, le regarda et sourit.

Il vint s’accroupir au-dessus de lui, s’empalant en ne retenant pas un long râle de plaisir. Alan passa ses bras autour de lui, caressa sa poitrine avec force alors qu’il se mettait en mouvement, embrassant sa nuque. Ils se mirent à crier ensemble au fur et à mesure qu’Angel accélérait le rythme.

La même pensée les traversa à ce moment : libres de s’aimer désormais… Plus jamais à rien craindre pour un baiser ou une caresse… Plus jamais à trembler pour une nuit d’amour.

Angel finit par tomber contre Alan, incapable de continuer. Alan le serra dans ses bras. Il le poussa doucement. Angel se mit à quatre pattes devant lui, pantelant. Alan se lécha les lèvres en venant derrière lui, saisit ses hanches et le prit sans plus attendre. Angel ferma les yeux et ne put retenir ses cris. Ses bras cédèrent rapidement, il tomba le nez dans le drap qu’il serrait à le déchirer.

Alan ne criait pas moins, jouissant du plaisir d’Angel encore plus que du sien. Il se pencha pour l’enlacer, et rapidement, sa main glissa pour se refermer sur son sexe et le branler avec force. Angel se redressa dans un sursaut, rouvrant les yeux, pour les refermer aussitôt en serrant les dents. Alan ne faiblit pas alors qu’il sentait Angel se mettre à trembler, le souffle coupé. Il jouit dans un cri, en sentant Alan se répandre en lui et en se répandant lui-même dans sa main.

Ils tombèrent tous deux sur le lit, sonnés, s’enlacèrent et s’embrassèrent.

Un soldat vint toquer à leur porte quelques heures plus tard. Le commandant voulait les voir. Alan, qui était venu lui ouvrir après avoir renfilé son caleçon à toute vitesse, opina et lui demanda juste des vêtements propres pour Angel qui n’avait que ce qu’il avait porté des jours en prison.

Laissant son amant se préparer, Alan se vit conduire au réfectoire où l’attendait un petit déjeuner aussi nourrissant qu’austère : gruau et mauvais café. Le commandant l’attendait là, cependant, avec un autre homme à l’air fatigué. Ce dernier était un chercheur envoyé en urgence évaluer le réfugié. Alan se laissa interroger sans rechigner et répondit aux questions sans rien cacher. Il commença par noter la formule et, si le commandant la lut sans ciller, le chercheur, lui, blêmit.

« … Quelles sont les chances que vos anciens collègues puissent arriver à fabriquer ça ? demanda-t-il, soucieux.

– Sans moi, aucune. »

Il ajouta avec un sourire :

« Je me demande combien de temps ils vont mettre à comprendre que je leur ai laissé des notes bidon…

– Je vois, sourit aussi le chercheur. Ça risque quoi s’ils s’en servent quand même ?

– De libérer pas mal de postes à la fac… »

Angel arriva, vêtu d’un treillis et d’un débardeur noir un peu trop grands pour lui. Il s’assit à côté d’Alan en bâillant.

« De libérer pas mal de terrain aussi, d’ailleurs… ajouta Alan.

– Les potentialités de cette formule sont absolument terrifiantes… soupira le chercheur en sortant son briquet pour brûler le papier, désireux de ne pas le laisser traîner.

– Oh, il y a moyen de décliner ça de façon moins radicale… » dit Alan.

Il gribouilla une autre ligne de chiffres et la lui tendit. Le chercheur sourit avant de la brûler également :

« Comment changer une bombe sale en bombe propre en une équation… Vous êtes dans la recherche aussi ? » demanda le chercheur à Angel qui mangeait son gruau en essayant de prendre le temps de mâcher, mais il était vraiment affamé.

Le garçon dénia du chef :

« Non, moi je chante… »

Les deux garçons furent vite évacués vers la capitale. Bastien et Maelys profitèrent d’ailleurs du voyage. Ils n’eurent aucun mal à obtenir leur statut de réfugiés politiques et, malgré les difficultés de la guerre, se virent attribuer un appartement confortable non loin du laboratoire où Alan se mit à travailler immédiatement, soucieux de rembourser son nouveau pays autant que d’aider à renverser le Commandeur. Angel, pour sa part, désireux lui aussi de se sentir utile, s’engagea auprès des sinistrés et, repéré rapidement, finit par participer à des concerts de charité ou de soutien aux troupes.

La nouvelle se répandit vite et les deux jeunes gens devinrent malgré eux un symbole. Dans leur pays d’origine aussi, d’ailleurs, où une campagne de haine sans précédent éclata. Alan eut ainsi, un soir, la désagréable surprise de voir, à la télévision, ses propres parents le renier publiquement.

Sa réponse ne se fit pas attendre : le lendemain, il demanda, lui aussi publiquement, Angel en mariage. Ils s’unirent un jour de printemps.

Ils avaient fait leur choix, ils en avaient payé le prix. Ils se jurèrent de ne jamais le regretter, que chaque jour de leur avenir serait un jour heureux.

*********

         Angel se réveilla de la plus délicieuse des façons, en sentant une main caresser doucement sa cuisse puis sa hanche, puis des bras l’étreindre alors qu’un corps chaud se blottissait dans son dos. Il sourit et se retourna sans lâcher Dido qu’il serrait comme toujours dans sa main. Les lèvres d’Alan se posèrent sur les siennes avant même qu’il ouvre les yeux.

« Bonjour, mon amour. »

Angel ouvrit les yeux sans perdre son sourire et se serra aussitôt très fort contre Alan en ronronnant :

« Hmmmmmmmmmm…

– Tu as bien dormi ?

– Oui… C’est du bonheur ce lit… Je m’en lasse pas… Et me réveiller dans tes bras, je m’en lasse pas non plus… »

Ils s’embrassèrent encore.

« Je t’aime, Alan. Je t’aime…

– Oui, Angel… Dis-moi, tu veux faire quoi, aujourd’hui ? Je suis d’astreinte, mais normalement, je devrais avoir la paix.

– La paix… C’est un mot que j’aime bien, ça.

– Oui, moi aussi.

– Il a l’air de faire beau… On pourrait pique-niquer au parc ?

– Oh, bonne idée. J’espère qu’on ne croisera pas encore une horde de tes fans en furie… »

Angel rigola :

« Tu es jaloux, Alan ?

– Non, c’est bien que tes chansons marchent, mais j’aime aussi qu’on se balade sans être embêtés.

– Être embêtés par des gens qui nous aiment et nous disent qu’on fait un couple magnifique, c’est pas si mal, tu ne crois pas ? »

Alan sourit :

« Vu comme ça… »

Angel l’embrassa encore. Ils s’étreignirent plus sensuellement et Angel posa Dido sur la table de nuit de façon à ce qu’il leur tourne le dos. Alan éclata de rire :

« Angel, arrête avec ça !

– Non, on en a déjà parlé, j’ai pas envie qu’il nous regarde ! »

FIN.

Alan & Angel couleur

3 réponses à Pas Sans Toi – Nouvelle.

  1. Amakay dit :

    Ben moi je la connaissais pas donc ça me fait un cadeau inédit.

    Merci, c’était sympa comme tout comme nouvelle.

    Biz

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