L’Ange, la Pute, le petit carnet vert… Et un raton-laveur. (EN LIGNE – Complet)

 

 Ceci est un de mes vieux romans écrit en 2000. J’espère que ça vous plaira !

Synopsis : À Lyon, au début des années 2000 à moins que ce ne soit à la fin des années 1990, un tueur à gages prometteur, Ange, tombe amoureux d’un prostitué, Tim. ce dernier semble cacher bien des choses et une guerre de pouvoir au sein d’un clan mafieux va compliquer la donne…

Note : Cette histoire a été écrite avant l’euro, tous les prix sont donc en francs. Oui j’ai eu la flemme de les reprendre et puis ça m’amuse ^^ !

Note 2 : Cette histoire est aussi, d’un point de vue stylistique, un beau craquage dans laquelle le narrateur omniscient intervient régulièrement à la première personne pour dire des conneries… Vous êtes prévenus !

Voici donc sous vos yeux ébahis ou pas :

L’Ange, la Pute, le petit carnet vert… Et un raton-laveur.

 

 

Chapitre 01

 

                        Ange soupira et abaissa son arme. Il passa sa main dans ses boucles brunes, essuya les gouttes de sueur qui perlaient sur son front, frotta ses yeux. Ange avait de beaux yeux marron-vert, légèrement en amande. Un lointain ascendant japonais expliquait ce détail. Ange posa doucement son arme, sur le rebord, devant lui, et attendit que la cible arrive à lui. En le voyant, il sourit, satisfait. Chaque balle avait atteint son but. Il étira son grand corps, très honorablement musclé pour un homme de son âge. Ange avait 31 ans. Puis, il rangea son arme, soigneusement. Un bon ouvrier soigne toujours ses outils de travail. Ensuite, il sortit paisiblement de la salle, laissant d’autres tireurs s’entrainer. Ange alla au bar, qui se trouvait à l’étage, au-dessus de la salle de tir.

            C’était un grand bar, très classe. Ange s’assit au comptoir, grande silhouette sombre. Un doux sourire flottait sur ses lèvres fines. Il commanda une vodka-orange qu’il dégusta tranquillement. Il se sentait très bien. Le bar était calme, et le fond musical, faute d’être transcendant, était agréable. Il se sentait d’humeur à rentrer chez lui et à finir la journée en ne faisant rien. Heu, je parle d’Ange, pas du fond musical. Mais vous aviez compris.

            Ne rien faire est en soi un très bon programme, se disait Ange, lorsqu’une de ses connaissances l’aborda. Je dis connaissance, car Ange n’avait pas d’amis. Il savait dans ce cas à qui il avait affaire : ce type était un lèche-bottes fini. Il passait son temps à flatter tous ceux qu’il pouvait, pour n’avoir de problèmes avec personne. Sorti de ça, c’était un petit magouilleur, sans grande importance pour quelqu’un comme Ange.

            « Salut, Ange !… Ça faisait longtemps ! Tu vas bien ? »

            Le petit sourire d’Ange s’élargit, il serra la main que l’autre lui tendait.

            « Salut, JP, dit-il, de sa voix très douce.

            – Tu vas ?! »

            JP avait l’air encore plus excité que d’habitude, ce qui n’était pas peu dire.

            « Ça va. » répondit Ange, très calme.

            Ange était toujours calme face à ce type d’hommes.

            « Ça tombe super bien que j’te vois, continua JP. J’ai un super coup pour toi !

            – Tiens donc.

            – Ouais… »

            JP fit un clin d’œil complice à Ange, et lui murmura :

            « T’aimes toujours les beaux garçons ? »

            Le sourire d’Ange s’élargit encore. Il était intéressé.

            « Ouais, fit-il, toujours très doux.

            – Y a un nouveau mec chez Émile… Il va bosser au bar de Tobias. Il est super beau. Et j’te jure, c’est un super coup !

            – Je croyais que tu préférais les filles, JP.

            – Ouais, ouais… Mais j’l’ai vu et j’en ai parlé à des mecs qui se l’étaient fait, ben j’te jure, y-z’en redemandaient !

            – Une pute ?

            – Ouais… Tarifs réglo, pas de mac.

            – Il a quel âge ?

            – Vers les 25.

            – Pas de mac ? Pas de dealer non plus ?

            – Non, c’est pas un camé. Par contre, c’est un alcoolo.

            – Hm, hm. On peut le voir chez Tobias, tu as dit ?

            – Ouais. Mais il est très demandé.

            – Merci du tuyau. Il s’appelle ?

            -Tim. »

            Ange vida son verre et partit. Il prit sa belle BMW et rentra chez lui. Il habitait un grand appartement, au quatrième étage d’un immeuble. Il avait sa chambre, son salon, une salle à manger, pour recevoir, mais Ange recevait très rarement. Quelques relations de travail, ou un amant quand il en avait un, ce qui n’était pas arrivé depuis longtemps. Ange avait parfois l’impression qu’il n’avait plus d’âme. Si, un petit bout, pour sa soeur lointaine, et pour ses deux chats. Il les aimait bien, ses chats. Il aimait bien sa femme de ménage, qui venait tous les vendredis, aussi. Mais il lui préférait ses chats.

            Ange rentra chez lui, c’est-à-dire dans son salon. Ses chats, le siamois, Ivanoé, et l’angora noir, Lancelot, vinrent se frotter à ses jambes. Il se pencha et les caressa.

            « Bonsoir, mes chéris… »

            Il accrocha sa veste, enleva ses chaussures. Il mit ses sandales (il détestait les charentaises), s’étira. Il se posa sur son canapé avec un soupir profondément satisfait.

            Ange pensa qu’il y avait un bon moment qu’il n’avait pas fait l’amour. Il avait été client de quelques putes, mais rien de sérieux, et puis, il n’aimait pas les tapioles. Il avait arrêté. Il se demanda à quoi ressemblait le fameux Tim. JP connaissait bien les goûts d’Ange, en matière de garçons. Il ne lui aurait pas parlé de celui-là s’il n’avait pas été sûr du résultat. Ange bâilla, et caressa Ivanoé qui avait sauté sur le canapé, près de lui.

            Il serait bien allé voir ce Tim, mais ce soir-là, il se sentait trop fatigué. Il aurait justement été obligé de se contenter de voir, et Dieu sait que ce n’est pas ça le plus intéressant avec un prostitué qui connait son travail. Il irait le lendemain. Il se releva lentement, s’étira à nouveau, las. Il alla se faire un sandwich, et le mangea sereinement devant un bon film. Le téléphone trouva le moyen de sonner au milieu, ce qui était très mal élevé. Ange grogna et laissa le répondeur se mettre en marche. C’était une autre connaissance, qui voulait le voir, elle avait du boulot pour lui. Ange écouta d’une oreille, il la rappellerait plus tard. Il avait tout son temps.

            Ange avait toujours tout son temps.

 

Chapitre 02

            Le lendemain, en fin d’après-midi, Ange alla au bar de Tobias. Ce dernier évoquait un gros crapaud gluant à ceux qui le croisaient, genre Jabba dans La Guerre des Étoiles, mais on le voyait peu au bar, car il était affalé devant sa télé à l’étage les trois quarts de la journée.

            Ange entra dans le café. C’était aménagé en caverne, assez sombre, avec des lumières brunes ou violettes. Les tables étaient en marbre blanc, veiné bleu, et les sièges en cuir carmin. Ange aimait bien ce bar. C’était tranquille, un peu cher, mais on y risquait pas de mauvaises rencontres. Ange regarda autour de lui, son regard finit par se poser sur un garçon assis au comptoir. Il sut immédiatement que c’était Tim. Et resta stupéfait par sa beauté.

            Tim avait effectivement vers les 25 ans. Il était grand, probablement un peu moins qu’Ange, assis sur un tabouret du comptoir, dans une position pudiquement explicite. Ses vêtements noirs et moulants laissaient deviner un corps mince superbement fait. Ses mains étaient longues et fines, blanches.

            Il était pâle. Ses immenses yeux noirs se posèrent sur Ange, qui sentit la terre se rompre sous ses pieds. Tim se mettait toujours un peu de khôl pour les rendre plus profonds. Il avait les cheveux noirs, à la brosse, très courts. Ses lèvres sensuelles s’étirèrent en un petit sourire lui aussi très sensuel.

            Ange s’approcha, décidé. Enfin, autant qu’il le pouvait, car la vision de cette incarnation de la beauté lui avait quelque peu ôté ses moyens.

            « Salut. » dit-il aimablement.

            Le garçon avait l’air bien guilleret, mais pas saoul.

            « Salut. » répondit-il, aguicheur.

            Son regard aurait enflammé n’importe quel homme plus sûrement qu’un lance-flamme.

            « C’est toi, Tim ?

            – Ouais… »

            Tim sourit. Ange lui rendit son sourire. Le garçon reprit :

            « Et toi, t’es qui ?

            – Ange Ardolaz. On m’a dit beaucoup de bien de toi. »

            Tim rigola, et reprit, encore plus aguicheur :

            « Ah ouais ?

            – Hm, hm.

            – T’es mignon, toi… roucoula le garçon.

            – Tu es libre, ce soir, Tim ? »

            Tim prit son verre, qui était posé sur le comptoir, et but un peu.

            « Ce soir, non, dit-il, pas très joyeusement. J’ai une demi-heure tout de suite, si tu veux.

            – Ça fait court. »

            Tim haussa les épaules.

            « Le temps d’aller tirer un coup dans les toilettes, dit-il. Tu verras de quoi je suis capable, comme ça. Si ça te plait…

            – D’accord, répondit Ange, lui aussi sensuel. Voyons si tu mérites ta réputation. »

            Les WC du bar étaient spacieux et surtout très propres. C’était à ce prix que les divers prostitué(e)s venaient y travailler, car ce n’étaient pas des putes de bas étage et leurs tarifs justifiaient ce confort. En échange, ils payaient un petit abonnement à Tobias. Mais rien d’extravagant : Tobias avait beaucoup trop peur de la police pour risquer qu’elle le prenne pour un maquereau.

            C’est donc dans un endroit certes exigu, mais propre qu’Ange fit l’amour à Tim pour la première fois. Je dis bien « fit l’amour à Tim » et pas « baisa Tim », car, Ange étant parfaitement incapable de prendre du plaisir sans conduire son partenaire à l’orgasme par le chemin le plus jouissif, il s’évertua à faire jouir Tim et y parvint merveilleusement bien, compte tenu du peu de temps qu’il avait, de la situation dans laquelle ils étaient, et de la vitesse du vent.

            Tim, d’ailleurs, resta hébété d’avoir pris un pied pareil. En essayant de reprendre son souffle, il regarda Ange, lui aussi très essoufflé, passa ses mains dans ses cheveux. Ange rigola presque de voir Tim si surpris, et le reprit dans ses bras. Ils s’embrassèrent très profondément. Ils rigolèrent. Ange murmura à Tim :

            « Je te veux demain soir et si tu ne peux pas, je t’enlève. »

            Tim éclata de rire, un rire clair et fort.

            « Je peux, dit-il en rebouclant sa ceinture. À quelle heure ?

            – Dix-neuf heures ?

            – OK. »

            Ils sortirent des toilettes et retournèrent s’assoir au bar. Tim vida son verre qui l’attendait sagement, et le fit aussitôt remplir par le barman. Ange prit un whisky. Ils ne purent pratiquement pas parler, car l’autre client de Tim arriva. Ange comprit pourquoi Tim n’était pas très joyeux en le voyant ; en plus d’être très laid, ce type avait un regard de pervers fini. Ce qui n’empêcha pas Tim de le suivre dehors, après avoir sifflé son verre d’un trait. Ange finit le sien, et réalisa soudain qu’il avait oublié de payer le garçon. Il faudrait qu’il y pense le lendemain.

            Ange sortit du bar. Il grimpa dans sa BMW et démarra pour rentrer chez lui. La circulation était très dense à cette heure de la journée. Ange était satisfait d’avoir rencontré Tim, mais profondément insatisfait d’avoir du se contenter de ce qu’ils avaient fait dans ces toilettes. Il n’avait plus qu’une envie : l’honorer pour de vrai dans un vrai lit. Il était pressé d’être le lendemain au soir.

            En rentrant chez lui, il rappela la connaissance qui lui avait laissé un message la veille. Elle lui proposa du travail. Il posa ses conditions et ses tarifs, qu’elle accepta sans problèmes, puisqu’elle avait déjà travaillé avec lui.

            Satisfait, Ange prit rendez-vous avec elle pour passer le contrat et raccrocha. Il n’en prenait jamais par téléphone, ne pouvant pas être absolument sûr de l’identité de son interlocuteur, même si l’écran affichant le numéro qui l’appelait aidait quand on le joignait.

            Il dîna légèrement puis alla se coucher, fatigué. Il rêva de ses montagnes natales. Ange était né dans un hameau alpin. Sa soeur y vivait seule depuis la mort de leurs parents. Ange allait souvent la voir. Le chalet familial était un endroit où il était sûr d’être tranquille. Et sa soeur était un des rares -très rares- êtres humains auxquels il accordait une véritable affection. Il commençait à en ressentir une pour Tim. Mais il n’en avait pas encore conscience.

            Ange s’offrit une grasse matinée. Il se leva vers midi, mangea et alla à son rendez-vous, pour passer son contrat. Lui et sa connaissance, qui s’appelait Bernard, se retrouvèrent dans un bar anonyme.

            « Salut, Ange ! s’écria sa connaissance, en le voyant approcher.

            – Bonjour, répondit Ange en s’asseyant.

            – Comment vas-tu ?

            – Ça va… Alors ?

            – Alors, pour Marcel Barraques… La moitié tout de suite, je l’ai là… Et le reste après, avec son avis de décès…

            – Bien. File l’enveloppe. »

            Bernard lui tendit une enveloppe épaisse. Ange y jeta un oeil, et la mit dans la poche intérieure de sa veste.

            « Marché conclu ? demanda son client.

            – Marché conclu. »

            Ils se serrèrent la main.

            « Tu me permets une question ? reprit Ange.

            – Pose toujours.

            – Qu’est-ce qu’il a fait, ce type ?

            – C’est un grossiste, il est responsable de tout l’est de la ville. Mais il coupe la came qu’on lui fournit avec n’importe quoi pour en avoir plus et augmenter ses bénefs. Longus n’aime pas ça, deux clients en sont morts. On lui a signifié trois fois qu’il fallait qu’il s’arrête. Il n’a rien fait. Tu connais la règle, après le troisième avertissement, c’est le couperet qui tombe. On respecte la clientèle. Trop de morts, c’est mauvais pour le commerce. Les autres vont voir ailleurs. On va faire un exemple.

            – Je vois. Discipline interne. Pourquoi tu fais appel à moi ? C’est pas Philippe et son chien enragé qui s’occupe de ça, chez vous ?

            – Normalement si. Mais tu connais leurs méthodes… Baal est bien pour une petite correction, mais pour ce qui est de tuer, pas moyen de lui faire faire ça proprement. T’as pas tort de dire que c’est un chien enragé. Ce mec est un cinglé. Longus aurait dû s’en débarrasser depuis longtemps. Dieu merci, Bastian l’a à l’oeil… Mais ça n’évite pas les bavures. En fait, pour tout te dire, Baal est en congés forcés, en ce moment. Il a fait une bourde. On lui avait demandé de ramener une fille qui s’était barrée, il a voulu la corriger…

            – Et ?

            – Traumatisme crânien.

            – Ah, oui, quand même…

            – Les flics sont sur le coup. Alors, tu comprends, on préfère le laisser au chômage technique pour le moment.

            – Évidemment. »

            Ange et Bernard allaient se quitter lorsqu’une idée traversa la tête d’Ange. Avant qu’elle ne soit partie trop loin, il l’attrapa et demanda à Bernard si Tim était à eux. Bernard répondit que non. Tim avait débarqué à Lyon quelques semaines plus tôt, personne ne savait qui il était et il était totalement indépendant. Sauf de ses bouteilles. Une petite frappe sans importance. Il achetait quelques joints de temps en temps. Rien de plus. Ils se quittèrent donc. Ange alla au cinéma, et en sortit juste à temps pour être à l’heure chez Tobias.

            Tim était au comptoir, l’air un peu plus ivre que la veille. Ses yeux pétillaient. Il buvait. Il était énervé, car un type lui tournait autour en essayant de le peloter.

            « Mais casse-toi, putain ! finit par lui crier Tim. Je t’ai dit que j’étais pas libre, ce soir ! »

            Ange s’approcha. Il connaissait le type : un petit dealer insignifiant. En voyant par qui Tim était pris, il s’éloigna en se faisant tout petit. Ange passa ses bras autour de Tim qui lui souriait doucement. Ils s’embrassèrent.

            « Bonsoir, Tim.

            – Salut, toi.

            – Tu viens ?

            – Ouais, ouais… Je t’attendais… Impatiemment… »

            Tim finit son verre cul sec et se leva. Il prit sa veste et l’enfila. Puis Ange prit sa main. Tim sourit, jeta un regard doux à Ange. Ils sortirent.

            « Tu as faim ? demanda Ange en lui ouvrant la porte du passager.

            – Pas plus que ça, répondit Tim en montant.

            – Moi si, dit Ange en montant de son côté. Ça te dit, un japonais ?

            – J’aime mieux un chinois, fit Tim en bouclant sa ceinture de sécurité.

            – D’accord, accepta Ange en mettant la sienne.

            – Abuse pas des aphrodisiaques, rigola le garçon.

            – Toi non plus. » répliqua Ange en démarrant.

            Tim entrouvrit sa vitre et s’alluma une cigarette, après avoir demandé s’il pouvait. Ange lui sourit.

            « Tu es en forme ? s’enquit-il.

            – Ouais, répondit langoureusement Tim. Et toi ?

            – Ouais.

            – On ira chez toi ?

            -J’aime autant pas. Je connais un hôtel très bien. »

            Tim rit à nouveau.

            « Un hôtel de passe ?

            – Non, non. Un vrai hôtel.

            – C’est toi qui vois. C’est toi qui payes.

            – Ah oui, à propos… Je te dois quoi pour hier ?

            – Le coup dans les chiottes ? Oh,… Pfff… On va dire 150.

            – Je te réglerai ça avec le reste.

            – Tu me gardes toute la soirée ?

            – Toute la nuit, si tu peux.

            – T’as les moyens, toi…

            – C’est à dire ?

            – Une nuit entière… Il faut que ça me fasse autant qu’une nuit normale… Entre 1000 et 2000…

            – On peut dire 1500 ?

            -… Ouais, on peut dire ça. C’est que bon, j’ai mon loyer à payer, et l’abonnement à Tobias, et le reste…

            – Tu crèches chez Émile, je crois ?

            – Ouais… Un petit trou à rats infecté de cafards qui coûte les yeux de la tête… Mais Émile est indépendant et ça, j’y tiens. Et puis, ça coûte cher d’être alcoolo chez Tobias…

            – Ça, je veux bien te croire. »

 

Chapitre 03

            La cuisine chinoise a une particularité intéressante. Je ne sais pas si vous avez remarqué, c’est que, même si l’on mange beaucoup, on n’a jamais de problèmes pour digérer. Alors là, je parle évidemment de bonne cuisine chinoise. Mais comment, me direz-vous, reconnaître un bon restaurant chinois d’un mauvais ? C’est très simple : un bon restaurant chinois est celui où des vrais Chinois vont manger. Si les serveurs ne parlent que dix mots de français, notez que c’est déjà un bon signe. S’il n’y a, par contre, absolument toujours que des Occidentaux dans la salle, ce n’est pas forcément mauvais signe, mais c’est moins bon signe, disons. Si vous pouvez choisir, choisissez un avec des vrais Chinois dedans.

            La particularité dont je parlais plus haut fit qu’en sortant du restaurant, Ange et Tim avaient l’estomac plein, mais aucune lourdeur ne les gênait. Ange était surpris qu’après ses six verres de saké cul sec, Tim marche encore droit et tienne encore des propos parfaitement cohérents. Surtout qu’il était loin d’être à jeun avant le saké. C’était le moins qu’on pouvait dire.

            Ils allèrent à l’hôtel. C’était un grand hôtel, discret et très bien. Ange prit une chambre pour la nuit, veillant à ce qu’il y ait dedans un frigo plein de choses alcoolisées à boire, ce qui fit bien rigoler Tim. Ils y montèrent.

            Et ils firent l’amour toute la nuit.

            Enfin, non, pas tout à fait toute la nuit. Disons plutôt qu’ils le firent jusqu’à ce qu’ils n’aient plus la force de le faire, ce qui signifie un bon moment quand même, car Ange et Tim étaient aussi insatiables l’un que l’autre. Tim voulait satisfaire Ange, puisqu’il était payé pour, et Ange voulait satisfaire Tim, puisqu’il prenait son plaisir de le sentir jouir de tout son corps.

            Bref, il était largement le lendemain du soir de leur rendez-vous lorsqu’épuisés, ils s’endormirent, après un dernier baiser. Tim se sentait bien. Il y avait très longtemps qu’on n’avait pas rassasié son corps ainsi. Ange aussi se sentait bien, merveilleusement bien. Mais c’était pour une autre raison : il était amoureux.

            Lorsque Tim se réveilla, il était seul dans la chambre et le jour était levé depuis longtemps. Il s’étira longuement. Il était encore très fatigué, et il fallait sans doute qu’il rende la chambre. Il s’assit dans le lit. Le téléphone posé sur la table de nuit sonna à ce moment. Il décrocha. Une charmante voix féminine lui signala qu’il était 11 heures et lui demanda s’il voulait un petit déjeuner. Tim se gratta la tête. La voix se mit à énumérer tout ce qu’ils pouvaient lui proposer. Il écouta d’une oreille, vit une enveloppe près du téléphone. Il la prit et jeta un oeil dedans : son salaire et un petit mot d’Ange. Il demanda un café et un croissant, remercia et raccrocha.

            Il sortit les billets et resta sidéré. Il y avait 3000 francs. Le mot disait :

 

                                     « Après notre nuit, j’estime que

                                   je ne peux pas te donner moins.

                                       Je te recontacte vite. Je vais

                                   avoir du mal à me passer de toi.

                                                Je t’embrasse.

                                                           Ange. »

 

            Tim rangea les billets et le mot dans l’enveloppe et la posa près de lui. Il se leva. Il finissait de s’habiller lorsqu’on lui apporta son petit déjeuner. Il rangea l’enveloppe dans sa poche, but son café après avoir vidé une petite bouteille de rhum, trouvée au frigo, dedans. Il mangea son croissant, vida d’un trait une petite bouteille de whisky, en mit quelques autres dans ses poches, et descendit. À l’accueil, on lui dit très aimablement qu’Ange avait tout réglé. Alors il partit.

            Il prit un bus qui le conduisit jusqu’à l’immeuble miteux d’Émile. Il monta dans sa piaule, croisant Émile, qui engueulait un autre pensionnaire mauvais payeur, sans y faire attention. Une fois seul, il vida les poches de sa veste, la jeta sur son lit. Ça puait, comme toujours. Il ouvrit la fenêtre. Dehors, le ciel s’était couvert. Il allait pleuvoir. Il installa les petites bouteilles sur l’étagère. Il détestait cet endroit. Dix mètres carrés, puants, un lit inconfortable, une table branlante, l’étagère qui tenait par on ne savait quel miracle, les murs crades dont la peinture s’écaillait. Et ces cafards qui résistaient à tous les insecticides…

            Tim s’assit sur son lit et soupira. Il regretta encore une fois sa lâcheté. Pourquoi ne se flinguait-il pas une fois pour toutes ! Pourquoi n’avait-il pas le courage d’en finir… Quitter cette merde… Et même si le néant l’attendait, même s’il ne retrouvait pas Antoine, au moins ne souffrirait-il plus.

            Le souvenir d’Antoine déchira son cœur. Tim se mit à pleurer. Il vida une des petites bouteilles, de l’armagnac, essuya ses yeux.

            Antoine…

            Si, au moins, il avait eu la force de rester, de faire valoir les dernières volontés d’Antoine, de garder Corentin… Au lieu de fuir…

            Tim avait abandonné. Fui. Et sombré. Dans l’alcool. Et puis dans le reste. Pour payer l’alcool dans lequel il se noyait. Pour vivre… Mais pourquoi faire ?

            Tim prit un joint sur l’étagère. C’était le dernier. Il l’alluma et s’allongea sur le lit. Tim fumait très rarement. Juste pour oublier qu’il vivait pour rien.

 

Chapitre 04 

Ange et Tim eurent vite une relation suivie. Ils se voyaient souvent, une fois par semaine ou plus. Ange emmenait à chaque fois son tapin dans un hôtel différent, mais toujours propre et très bien. Ensemble, ils repoussaient toujours plus loin les limites de leur plaisir.

Ange était bel et bien éperdument amoureux de Tim. Et cela le surprenait beaucoup, lui qui n’avait pas beaucoup d’âme, que ce soit si simple, l’amour. Il suffisait que Tim soit près de lui pour qu’il soit heureux. Il lui suffisait même de penser à Tim pour se sentir bien. Évidemment, Ange ne le lui avait pas dit. Il n’avait pas envie que ça se sache : lui amoureux d’une petite pute, ça pouvait faire jaser. Il attendait de voir comment ça allait évoluer. Au besoin, il pourrait toujours faire de Tim son mec.

Tim avait encore moins d’âme qu’Ange, il était incapable d’éprouver un vrai sentiment… Il avait de vagues émotions : il était content de voir Ange, qui seul, désormais, savait apaiser son corps. Il n’était pas content de voir Tobias et Émile, qui n’étaient pas gentils avec lui. Le seul sentiment qu’il éprouvait vraiment, et qui le remplissait tout entier, c’était cette douleur atroce de vivre sans Antoine. Six ans, pourtant. Mais six ans qui n’avaient rien effacé.

Tim s’enfonçait chaque jour un peu plus dans ses verres. Les caresses d’Ange le remontaient un peu, mais pas pour longtemps.

Un jour, Ange vint voir Tim au bar. Le garçon vidait ses verres avec application, comme d’habitude. Quand il faisait ça, on croyait avoir à faire à un trou sans fond. Ange s’assit près de lui au bar. Ils échangèrent un baiser somme toute beaucoup plus pudique que ceux qu’ils s’échangeaient lorsqu’ils étaient seuls. Puis, une fois sa bouche libre, Ange demanda :

« Tu fais quoi, ce soir, Tim ?

-Théoriquement rien. » répondit Tim en avant de vider son verre et de faire signe au barman qui vint aussitôt le remplir.

Tim était sans doute le meilleur client du bar. Certains prétendaient même que si un jour il sortait de son alcoolisme, Tobias n’aurait plus qu’à déposer le bilan. Le barman l’aimait bien.

« Ça te dirait, une fête au Sofitel ?

-Explique-toi.

-Un des gars pour qui je travaille de temps en temps fait une soirée au Sofitel. ‘Faut que j’aille y faire un tour. Mais j’ai pas envie d’y aller tout seul.

-Il a les moyens, ton gars.

-Ouais.

-J’veux bien à deux conditions.

-Oui, lesquelles ?

-Tu laisses pas dix mecs me violer dans les chiottes…

-Je te garde avec moi, pas de problème.

-Je te lâche pas d’une semelle.

-Et la deuxième ?

-On finit la soirée seuls tous les deux avec tout ce que ça implique de choses indécentes et interdites aux mineurs.

-C’était sous-entendu.

-Bien. C’est quand ?

-Bientôt… On a le temps d’aller manger avant, si tu veux.

-Ah oui tiens bonne idée… approuva Tim en s’étirant. J’ai fait journée continue aujourd’hui…

-Kebab ?

-Vendu. »

 

            Chapitre 05 :

Bastian Berg regardait le paysage par la vitre de sa voiture et se sentait très fatigué. Les vastes et vertes prairies défilaient sans qu’il les voie vraiment. Il rêvassait à moitié. À l’avant, Maeva conduisait, vite, mais comme toujours superbement bien. Bastian avait quarante-deux ans. Il n’était pas très grand, mais fort bien fait, avec ses courts cheveux noirs qui commençaient à grisonner, et ses yeux bruns, qui avaient la faculté rare, mais très pratique, de faire taire les gens, dès qu’ils étaient un peu froids. Bastian avait souvent le regard froid. Ça faisait partie de son rôle. Il s’imposait ainsi très facilement, malgré le fait que ses interlocuteurs ne pouvaient dans la plupart des cas que le regarder de haut…

Personne ne savait exactement quel âge avait Maeva, environs 20, 25 ans, sans doute. Ses origines mêmes n’étaient pas très claires. Ses longs, très très très longs cheveux de jais et sa peau mâte indiquaient une provenance sud-sud-est, lointaine, mais de qui pouvait-elle bien tenir des yeux à la fois mauve et en amande ? Vendue à des trafiquants, elle s’était retrouvée en France. Une panthère… Passée de maisons de passe en maisons de passe, de plus en plus « disciplinaires », pour la dresser. Rien à faire. C’est qu’elle savait se battre, Maeva. Et beaucoup de maquereaux en avaient fait les frais… Ils avaient tout essayé : les menaces, les coups, les tortures, les viols, de l’affamer, de la pendre par les pieds pendant des heures… Et je vous en passe. Ils avaient aussi pensé à la droguer, mais ça, personne n’y était arrivé. C’était très vexant pour les maquereaux que cette gamine, car elle n’avait sans doute pas vingt ans à l’époque, leur résiste comme ça. Bref, ils s’apprêtaient à la tuer, lorsque Bastian, qui passait par là (il avait dû voir de la lumière), était intervenu. Bastian étant nettement plus intelligent que la moyenne de ses hommes, il avait très bien compris, lui, ce qu’il pouvait faire de ce petit fauve.

Le temps de réussir à l’attraper, car elle avait compris ce qu’ils mijotaient et elle s’était planquée sur le toit d’où elle balançait des tuiles à tous ceux qui essayaient de monter, et il l’avait emmenée. Bastian avait tout simplement attendu qu’elle s’endorme, épuisée. Ça faisait trois jours qu’elle était là-haut. Après quoi, il l’avait soignée, nourrie de ses mains, en un mot couvée jusqu’à ce qu’elle lui fasse confiance. Ce qui lui avait pris plusieurs bonnes semaines, et lui avait valu pas mal de coups de griffes et de dents. Mais il avait réussi. Alors, il lui avait appris à tirer, à améliorer la façon dont elle se battait, à conduire, etc., et depuis, elle lui obéissait au doigt et à l’œil. Mais n’allez pas en déduire qu’elle n’était qu’un pantin sans cervelle. Elle savait juste où était son intérêt, servir Bastian la rendait intouchable, et, même si personne n’avait jamais entendu le son de sa voix, une chose était sure : elle n’en pensait pas moins. Elle avait très souvent agi de son propre chef, et, si l’on exceptait la fois où elle avait castré un homme de Longus qui voulait la violer, Bastian n’avait jamais eu à se plaindre d’elle. En fait, ce n’était pas tant la castration qui l’avait gêné que la méthode : le couteau chauffé à blanc, c’était tout de même un peu brutal. Ceci étant, ça avait été très efficace. Depuis, aucun homme ne la cherchait.

Bastian aimait beaucoup Maeva. C’était un peu la fille qu’il n’avait jamais eue… Elle avait l’air de beaucoup tenir à lui également. Peut-être était-il pour elle le père qu’elle semblait ne pas avoir eu ? Une fois qu’il était tombé malade, elle l’avait veillé pendant des jours. Le vieux Longus aussi aimait bien Maeva. Elle faisait partie de la famille, pour lui.

Le téléphone de la voiture sonna, ce qui fit sursauter Bastian. Maeva le prit et le lui tendit. Bastian prit l’appareil et la remercia. C’était justement Longus, qui s’inquiétait qu’ils ne soient pas encore arrivés. Bastian le rassura : ils n’étaient plus très loin et seraient là à temps pour le dîner.

« Parfait, dit le vieil homme, satisfait. Nous vous attendons. Dis à Maeva que Léo est très impatient de la voir.

-Je n’y manquerai pas, monsieur. À tout de suite. »

Bastian raccrocha et redonna le téléphone à Maeva qui le remit à sa place. Bastian transmit le message à la jeune fille, ce qui lui arracha un grand sourire.

La nuit tombait lorsque la voiture passa le portail du manoir de Longus. Une grande maison tranquille, perdue dans la campagne, au milieu d’un vaste parc. Longus s’y était installé à la mort de son fils ainé, Régis, lorsque son autre fils, Léo, avait définitivement perdu la raison. Longus voulait que Léo soit au calme, loin des turpitudes de leurs affaires. Léo avait 27 ans. Il avait un corps grand et fort, et c’était un très gentil petit garçon. Il n’avait jamais tourné très rond, mais lorsque Régis avait été tué, quelque chose s’était cassé. Depuis, il était un enfant, et plus aucun progrès n’avait été et ne serait possible. Léo avait des cheveux noirs et bouclés, assez courts, mais qui partaient un peu dans tous les sens. Ses yeux noisette pétillaient toujours d’une étrange lueur. Il ressemblait énormément à son père, mais ce dernier était plus petit, et ses cheveux commençaient à blanchir sérieusement. Ce qui n’avait rien d’anormal : Longus avait 59 ans.

Maeva gara sa voiture dans la cour, devant la maison. Elle sortit, Bastian fit de même, mais plus lentement, puis il prit sa canne. Bastian boitait. Une balle dans son fémur droit l’empêchait de pouvoir se servir normalement de cette jambe. Ils montèrent les quelques marches du perron et frappèrent. La femme de chambre, Josine, une pulpeuse fausse blonde de 23 ans, vint leur ouvrir. Ils entrèrent, elle prit leurs vestes, puis les accompagna au salon. Longus se leva de son fauteuil pour venir les saluer. Il serra la main de Bastian, baisa galamment celle de Maeva. Puis, il appela Léo qui, se battant sauvagement avec un rubicube, assis en tailleur sur le canapé, n’avait vraisemblablement pas réalisé que leurs hôtes étaient arrivés. Le grand garçon se déplia, vit qui était là, et un immense sourire éclaira son visage.

Il sauta au cou de Maeva. En fait, il était beaucoup plus grand qu’elle. Maeva eut un petit sourire, caressa le dos de ce grand garçon qui lui fit un gros bisou sur la joue. Léo était le seul homme qui pouvait se permettre ce genre de familiarités avec Maeva. Étant très doux et très gentil, il était parvenu, sans du tout le faire exprès, à la séduire. Elle était devenue sa maîtresse. Ce qui réjouissait tout le monde : Bastian, qui s’inquiétait de voir sa protégée sans amoureux, Longus, qui avait peur que son fils ne tombe sous la coupe d’une des nombreuses garces qui lui tournaient autour à la moindre occasion, Léo, qui avait retrouvé un certain équilibre (ses crises de nerfs avaient totalement disparu), et Maeva, qui s’était trouvé un amant fidèle et d’une tendresse que bien peu d’hommes lui avaient témoignée.

Ils passèrent à table, à la salle à manger. Longus était un gourmet, et sa table était sûrement une des meilleures de tout le milieu. Ils dinèrent donc excellemment, puis Maeva entraina Léo dans leur chambre, sachant que Bastian et Longus avaient à parler. Les deux hommes retournèrent au salon. Il était meublé à l’ancienne, avec un grand canapé et deux fauteuils. Tout en bois. Longus avait bon goût, il n’avait que des meubles rustiques de très haute qualité.

Longus s’assit sur son fauteuil, près de la cheminée, elle aussi très belle, et offrit à son hôte un digestif et un cigare, qui n’étaient pas de la gnognote non plus. Bastian s’était assis sur l’autre fauteuil, près de son maître. Ils dégustèrent leurs Havanes un moment, puis Bastian demanda :

« Pourquoi vouliez-vous me voir ?

-Je voulais savoir si tu avais réglé cette affaire de grossiste récalcitrant.

-Il est réglé.

-Définitivement ?

-Oui. Propre et clair, comme vous l’aviez demandé.

– « Propre » ? Ça ne doit pas être Baal, alors.

-Effectivement, répondit Bastian avec un petit sourire. Baal est en vacances forcées, en ce moment. Ça exaspère votre neveu, d’ailleurs.

-Il ne faut pas grand-chose pour exaspérer Philippe. Ces “vacances” ont une raison particulière ?

-Oui. Il devait ramener une fille, et sur le chemin du retour, il s’est un peu “amusé” avec elle… Soi-disant pour qu’elle comprenne qui est le patron… Il a failli la tuer. Elle sort à peine du coma. Et tous les flics du coin sont sur le coup.

-Et tu as donc mis Baal au placard. C’est très bien, Bastian. J’espère qu’il retiendra la leçon.

-Ça m’étonnerait. Il est complètement cinglé.

-S’il en fait trop, veille à une correction plus significative.

-À vos ordres.

-Et s’il continue, préviens-moi. Je réglerai ça avec Philippe. Il est peut-être mon héritier, mais il n’est pas encore le maître. »

Il y eut un petit silence, puis Longus reprit :

« À qui as-tu confié ce petit nettoyage, donc ?

-Le grossiste ?… À un petit tueur de la ville. Pas encore une grosse pointure, mais qui le deviendra vite. Il est très doué. Il fait du travail propre et net. J’avais déjà fait appel à lui. Il vous plairait.

-Il est à nous ?

-Non, justement. Il tient à son indépendance.

-Comment s’appelle-t-il ?

-Ange Ardolaz.

-Ardolaz ? Drôle de nom.

-Alpin, je crois.

-Tiens, tiens… »

Il y eut un long silence, le grand frère du précédent. Longus finit son verre, tira plusieurs bouffées de son cigare. Puis Bastian reprit :

« Je suppose que vous ne m’avez pas fait venir uniquement pour cette histoire que nous aurions très bien pu régler au téléphone, je me trompe ?

-Bien sûr que non, répondit Longus avec un sourire.

-Alors ?

-Te souviens-tu de Corentin Delorme ?

-Le petit Corentin ? Le fils d’Antoine Delorme ?

-Lui-même.

-Il me semble que c’était un bien gentil petit garçon. Vous avez eu de ses nouvelles ?

-On peut dire ça. »

Bastian eut un petit sourire et vida son verre à son tour.

« Expliquez-vous ? dit-il.

-Depuis la disparition de son père, Corentin vivait chez son oncle… Un politicien véreux sans grande importance… Il avait fait des pieds et des mains pour avoir la garde de son neveu, mais c’était uniquement parce qu’il détestait l’amant d’Antoine et puis, surtout, il voulait avoir la main mise sur son argent, dont Corentin héritait. Un être parfaitement méprisable.

-Ah oui, je me souviens… Le testament d’Antoine désignait son amant comme tuteur de son fils… Comment s’appelait-il, ce charmant jeune homme, déjà…

-Timothée. Timothée Velasque. L’oncle a fait casser le testament, Timothée n’avait que 19 ans, et puis, ce n’était jamais qu’une petite tapiole qui se faisait entretenir.

-Ça l’arrangeait surtout bien de le dire. Mais Antoine y tenait, à son Tim… Vous vous souvenez le jour où il nous l’avait présenté ?

-Je me souviens d’un petit jeune homme de 17 ans superbement beau et très amoureux.

-Oui, ils s’aimaient.

-Le juge en a pourtant décidé autrement, Bastian. Corentin a filé chez son oncle, Tim avait disparu…

-Moins de 48 heures après la mort d’Antoine, je crois.

-Exact. L’avocat d’Antoine a réussi à bloquer l’argent et le reste pour que personne ne puisse y toucher sauf Corentin quand il sera majeur. Son oncle essayait de casser ça, depuis…

-Pourquoi est-ce que vous parlez au passé ?

-Nous en arrivons à ce dont je voulais te parler, Bastian. Il y a environs deux semaines, l’oncle, son épouse et leurs deux filles ont été tués et leur maison littéralement mise à sac. Corentin y a échappé, car il passait le week-end chez un ami. L’épouse et les filles sont mortes relativement proprement. Pas le mari. Il semble qu’on l’ait torturé un moment avant qu’il en meure.

-Un problème avec ses ennemis politiques, peut-être ?

-Les crimes politiques sont plus discrets, mon ami. Et puis, …On n’aurait pas vandalisé la chambre de Corentin. »

Bastian fronça les sourcils. Longus reprit :

« C’est sa chambre qui a été le plus fouillée, ça ne fait aucun doute. »

Il y eut un silence, que Bastian rompit :

« L’assassin de son père se réveille ?

-Quoi d’autre ? Mais pourquoi six ans après ?!

-Quelque chose a dû le réveiller. Si seulement nous savions qui a tué Antoine et pourquoi !…

-Quelqu’un doit le savoir.

-Vous pensez à Tim Velasque ?

-Oui. Tu l’as connu comme moi. C’était une tête de mule. Et il aimait Antoine comme un fou, tu l’as dit toi-même. Sa mort a dû être un choc considérable pour lui, mais de là à disparaître dans les 48 heures sans laisser de traces, en laissant le testament d’Antoine se faire annuler, sans même se battre, ça ne lui ressemblait pas du tout. Donc, la question serait…?

-Qu’est-ce qui a pu lui faire peur à ce point ?

-Exactement, Bastian.

-Et qu’est-ce que ça pouvait être, sinon la conviction qu’il était le prochain cadavre s’il ne disparaissait pas très vite…

-Nous sommes d’accord.

-Bien. Avec votre aval, je vais lancer mes hommes sur sa piste. Ce serait bien le diable si on ne le retrouvait pas quelque part.

-Bien.

-Et Corentin ?

-Il a été placé dans un foyer sous la garde de la police. Il ne semble pas qu’elle ait fait le lien avec l’assassinat d’Antoine.

-Bon, je vous tiens au courant.

-Je vais faire quelques recherches de mon côté. »

Les deux hommes se serrèrent la main.

 

Chapitre 06 

Dans le grand salon de réception du Sofitel, la fête battait son plein. Le costard était de rigueur. Ange en avait un simple et noir, sur un T-shirt de même couleur. Tim n’en avait pas, mais comme il accompagnait Ange, les gros bras de l’entrée n’avaient pas eu le courage de la lui refuser. Tim était tout de même très joliment habillé : pantalon et chaussures noirs, débardeur noir sous une chemise blanche, très fine, imitation soie, qu’il portait comme une veste. Simple, mais classe.

Ange et lui s’étaient installés à une table, où le jeune alcoolique vidait ses verres avec une extraordinaire régularité, car, puisque c’était offert, il n’allait pas se gêner. Non mais des fois. Tant et si bien qu’il était, ce coup-là, réellement saoul. Des connaissances d’Ange passaient saluer ce dernier. Ange se disait qu’ils n’allaient pas s’attarder. Il était grand temps d’aller coucher Tim. C’était incroyable comme ce genre de fête l’ennuyait… Tous ces gens en tenue de soirée qui sirotaient du champagne en bouffant du foie gras, et en parlant de leurs trafics divers comme s’il s’agissait de vente de fruits et légumes sur un marché de campagne… Ce qu’il méprisait le plus chez ces types, c’était leur inhumanité. Étrange, pour un tueur, me direz-vous. Mais là je vous arrête !

Stop !

Qu’est-ce qui vous prend de penser un truc pareil ?!

Ange, certes, était un tueur. Je ne vous contredirai pas sur ce point. Mais, il n’avait jamais tué que des salauds, eux-mêmes souvent criminels. Parfois même plus que lui. Il était arrivé qu’on lui propose de descendre la femme ou le gosse d’un type, pour se venger, pour lui faire peur ou pour le punir. Non seulement il déclinait, poliment, mais en plus, il allait cafter à Bernard, sa relation subordonnée au vieux Longus, car il savait que ce dernier interdisait ce genre de choses. Pas par charité, ou par bonté d’âme, non… Simplement, si un homme déplaisait à Longus, ce dernier trouvait plus correct de le descendre lui que de s’en prendre à sa famille. Certaines épouses trop « délurées » pouvaient les suivre, mais Longus avait pour principe totalement irrévocable de ne jamais toucher aux enfants. Si l’un d’eux voulait un peu trop venger ses parents, il survivait rarement à son dix-huitième anniversaire. Mais on le laissait tranquille jusque là. Et la plupart avaient compris qu’il valait mieux pour eux qu’ils n’essayent pas trop de se venger.

Ange bâilla. Il avait envie de vacances… Ses jolies montagnes… Il regarda Tim qui essayait de remplir son verre avec une bouteille vide.

« Tim ?

-Hmmmmmmmouais ?

-On lève le camp ?

-J’veux bien… Y a plus rien à boire… »

Ange se leva et aida Tim à se lever. Il jeta un oeil autour de lui, entraperçut Baal qui, assis au bar, avait l’air d’en tenir une sacrée couche aussi, et le toisait d’un oeil mauvais. Ange savait que Baal ne l’aimait pas beaucoup. C’était d’ailleurs parfaitement réciproque. Ange n’aimait pas les tueurs qui torturaient les gens avant de les tuer. Pour lui, tuer n’était pas un plaisir, aussi le faisait-il vite et proprement. L’idée qu’on puisse jouir de la douleur de ses victimes lui donnait volontiers envie de vomir. Il tuait pour l’argent, pas pour prendre son pied.

Tim ne pouvant pas aller très loin, ne pouvant pas aller tout court, d’ailleurs, Ange prit simplement une chambre au Sofitel. En retirant la clé à l’accueil, il demanda qu’on lui monte un café très fort. Une fois dans la chambre, en attendant le café, Ange déshabilla Tim qui débitait des choses totalement dénuées de sens, comme quoi il allait enlever Corentin qui devait être très triste ou encore qu’il fallait qu’il achète des fleurs pour aller voir Antoine qui devait s’inquiéter qu’il ne soit pas encore venu le voir. Ange déposa doucement Tim dans la baignoire, et l’aspergea d’eau glacée jusqu’à ce qu’il soit dessaoulé, c’est-à-dire jusqu’à ce qu’il pousse un cri le prouvant, à savoir :

« Mais arrête putain c’est bon !!! »

Ange arrêta l’eau, et lui donna une grande serviette moelleuse à souhait. Tim l’accepta en grommelant, pas vraiment content de sa douche. À ce moment-là, le service de chambre apporta le café. Ange laissa un bon pourboire au garçon, qui semblait n’avoir qu’une envie : s’enfoncer sous la première couette du premier lit qu’il croiserait sur sa route. Il repartit. Ange appela Tim, qui arriva en le toisant d’un œil noir. Il avait enfilé le peignoir éponge qui, faute d’être très érotique, avait l’avantage d’absorber les restes d’humidité que la serviette de tout à l’heure avait oubliés. Ça arrive que les serviettes oublient un peu d’humidité. Mais ça n’est pas par méchanceté. C’est que les serviettes n’ont pas beaucoup de mémoire. À mon avis, elles ne mangent pas assez de poissons… Elles ne doivent pas aimer ça. Même les serviettes de plage ne mangent pas de poissons. Ça doit être une preuve, ça.

Tim avala son café, en se plaignant de ne pas avoir de rhum à mettre dedans, ce qui fit rigoler Ange. Il attendit que son petit alcoolo ait fini sa tasse, pour aller le prendre dans ses bras et lui susurrer :

« Et si on passait aux choses sérieuses ? »

Ce qui eut pour effet radical de remettre Tim de bonne humeur. Comme quoi, il suffit souvent de pas grand-chose. Bon… Je suppose que je n’ai pas besoin d’épiloguer sur ce qu’ils firent durant le reste de la nuit… Non, mais c’est vrai, quoi ! On va me taxer d’auteur porno après !

Dans la matinée, Ange ramena gentiment Tim jusqu’à la porte de son immeuble. Tim monta dans sa piaule. La paye d’Ange lui permettait de faire relâche le reste de la journée, aussi se recoucha-t-il. Ses nuits avec Ange l’épuisaient toujours beaucoup… Il se rendormit.

Il faisait un rêve particulièrement idiot lorsque des coups violents sur sa porte le réveillèrent. Il se leva mollement, alla ouvrir. Il ne comprit absolument pas ce que lui beuglait l’homme qui se trouvait là, se frotta les yeux, bâilla et demanda faiblement ce qui se passait. L’autre beugla encore, Tim ne comprit toujours pas, rebâilla, lorsqu’une autre voix, parfaitement humaine cette fois, cria :

« J’ai dit avec TACT, Marcel ! »

Un petit bonhomme aux cheveux largement blancs, le propriétaire de cette voix, s’approcha :

« Tu sais ce que ça veut dire, ‘tact’ ? »dit-il à Marcel le beugleur.

Marcel grogna et s’écria :

« M’enfin, patron ! ‘Voyez pas qu’il est en plein plane, celui-là !… »

Tim comprit ce dont on l’accusait, bien qu’il ne comprenne par contre toujours pas qui étaient ces types… En regardant le couloir, il vit qu’il y en avait plein d’autres qui frappaient à toutes les portes et emmenaient les autres locataires… avec plus ou moins de tact. Tim, donc, protesta vivement :

« Je plane pas, je dormais !… Qu’est-ce qui se passe ?! »

Le petit bonhomme aux cheveux blancs regarda Tim de bas en haut et lui dit :

« Il se passe qu’on nous a parlé de petites poudres illicites ici, alors on vient voir… Restez donc là pendant que Marcel fouille votre chambre… »

Tim regarda un moment les deux hommes et se poussa. Marcel entra. Tim bâilla encore.

« Z-êtes des flics ? demanda-t-il très mollement.

-Effectivement… Et vous ?

-Oh, moi…

-Oui, vous.

-Rien… Dites, il ne va rien piquer, votre copain, là ? »

Le petit bonhomme sursauta, piqué au vif, et fronça les sourcils, fâché :

« Pour qui prenez-vous les forces de l’ordre, jeune homme ?! »

Tim rigola :

« Pour ce qu’elles sont, je crois… »

Le petit bonhomme foudroya Tim du regard.

« Z-êtes un petit malin, vous…

-J’ai connu pas mal de flics qui profitent de leur carte pour baiser gratis… Ou d’autres qui nous gardent au frais 48 heures… Et 48 heures sans bosser, ça met si facilement en l’air une vie comme la nôtre… »

Le petit homme se dit que ce jeune homme n’avait pas l’air clair du tout. Il lui demanda ses papiers. Tim lui répondit en s’étirant qu’ils étaient dans la chambre. Marcel ressortit.

« Rien dans la chambre, patron.

-Fouille-le. »

Marcel obéit, Tim se laissa tripoter avec un soupir énervé. Il lâcha un : « Dites, n’en profitez pas trop. », qui, s’il énerva Marcel, réussit à arracher un petit sourire au bonhomme. Ce dernier reprit :

« Prenez vos papiers et suivez-nous au poste. »

Et ajouta, avec un petit sourire :

« On ne vous gardera pas 48 heures… Mais ne faites pas trop le malin. »

 

Chapitre 07 :

Tim n’en pouvait plus. Il attendait depuis des heures dans ce maudit commissariat… Il était à bout. Moralement et surtout physiquement : il n’avait rien bu depuis la veille au soir et son corps lui réclamait hargneusement l’alcool dont il ne pouvait plus se passer. Il devait être, en plus, en état d’hypoglycémie avancée… Enfin, un joli gardien de la paix, sûrement plus jeune que lui, tout mignon tout propre, vint le chercher, et lui annonça fièrement que le commissaire Lucas allait s’occuper de lui personnellement. Tim ne fut même pas surpris de se retrouver face au petit bonhomme. Il s’écroula plus qu’il ne s’assit sur le siège qu’on lui présenta. La tête lui tournait. Il en pouvait encore moins que tout à l’heure.

« Pas trop longue, l’attente ? » demanda ironiquement le commissaire.

Tim frotta ses yeux sans répondre.

« Vos papiers, je vous prie. »

Tim les lui tendit.

« Alors… reprit Lucas. Timothée Velorme… Né le 17 décembre 74… Ce qui vous fait 25 ans… Dans les Ardennes… C’est un joli coin, les Ardennes ?

-C’est plat. Très plat, là où j’étais.

-Vos parents ?

-Ils m’ont mis à la porte…

-Je voulais dire, leur profession ?

-Agriculteurs nettement plus bornés que la moyenne de leurs semblables.

-Et vous, votre profession ?

-Pute.

-Et c’est tout ?

-Oui… Je ne pense pas qu’alcoolique soit une profession… Je me trompe ?

-Pas à ma connaissance. C’est vraiment tout ?

-Oui… Pourquoi ?

-On a quand même trouvé 6000 francs dans votre poche.

-Ma recette d’hier.

-J’ai du mal à croire qu’avec une recette pareille, vous viviez dans un tel taudis.

-Ça va, soupira Tim, qui se sentait prêt à s’évanouir, il fixait le plafond. J’ai compris. Non, je ne suis pas un dealer. D’ailleurs, vous n’avez rien trouvé.

-Vous pourriez le cacher ailleurs.

-J’ai passé la nuit avec un client très content de moi et qui m’a laissé un salaire en conséquence. Ça ne m’arrive pas tous les jours.

-Hm, hm. Il a les moyens, votre “client”.

-C’est lui que ça regarde, marmonna Tim, pâle, en fermant un peu les yeux.

-Vous savez que je pourrais vous garder jusqu’à ce que vous avouiez ?

-Vous n’avez pas le droit et vous perdriez votre temps.

-Monsieur Velorme, vous habitez dans un endroit où vous semblez être la seule personne non droguée…

-J’ai pas besoin de drogues, je suis alcoolique.

-Ça, c’est vous qui le dites.

-Faites-moi une analyse sanguine, elle vous le confirmera. Ou demandez au barman du bar où je tapine.

-Hm, hm. »

Tim avait presque du mal à respirer. Il tremblait. Il était pâle comme le cul d’un œuf. Le commissaire, qui jusqu’ici se disait que Tim était mal à l’aise à cause d’une potentielle mauvaise conscience, finit par en douter. Il se pencha vers le garçon et prouva qu’il était humain :

« Eh, ça va ?

-Non. » répondit Tim.

Il releva la tête et rouvrit les yeux pour regarder le vieux policier. Ce dernier avait un peu incliné la tête sur un côté, inquiet.

« Vous êtes rudement observateur, vous, fit ironiquement Tim. Bon, décidez-vous… Vous ne pouvez rien contre moi… De toute façon, je suis déjà foutu ! Regardez-moi, commissaire… Regardez-moi ! J’ai 25 ans, je ne peux pas vivre sans passer mes jours à me saouler et pour ça je suis obligé de me laisser baiser par des porcs !… Qu’est-ce que vous pourriez faire qui puisse me faire encore plus de mal ?! »

Ils se regardèrent un moment.

« Vous pourriez vous en sortir. » dit doucement Lucas, très sérieux.

Tim trouva encore la force de sourire tristement.

« Pourquoi faire… » murmura-t-il.

Il soupira.

« … De toute façon, je n’ai aucun avenir. »

Lucas, malgré ses 39 ans d’ancienneté, n’avait jamais vu un concentré de désespoir pareil. Au moins était-il maintenant à peu près sûr d’avoir plus affaire à une victime qu’à autre chose. Il redevint donc humain et demanda gentiment à Tim s’il avait besoin de quelque chose. L’estomac du jeune homme répondit avant lui, par une longue plainte qui aurait ému la matraque d’un CRS.

« Je vois. » dit Lucas en opinant du chef.

Il sourit, se leva, sortit, et revint un peu plus tard avec un sandwich et une petite bouteille d’eau. Il les donna à Tim qui resta surpris.

« Je ne peux pas vous donner d’alcool ici, désolé, dit le vieux flic en se rasseyant à son bureau. Ceci dit, n’allez pas me brûler un cierge, je fais ça uniquement parce que je n’ai aucune envie que vous vous évanouissiez dans mon bureau. On a un petit inspecteur de la police des polices qui nous surveille en ce moment, il aurait vite fait de penser que je vous ai malmené. Il se plaignait déjà qu’on mène les interrogatoires seuls… Normalement, on le fait à deux. Mais là, pour les pensionnaires, ce n’est pas la peine, et puis on y passerait la semaine, vous êtes trop nombreux. Soyez sûr que votre Émile, on va bien le cuisiner, par contre.

-Vous ne pourrez sans doute pas l’avoir pour la drogue.

-Certains locataires sont prêts à le balancer pour sauver leur tête. Et même s’ils changent d’avis, on l’aura pour non-respect des normes de sécurité. Son “hôtel” est fermé. Vous allez être obligé d’aller vivre ailleurs. »

Cette perspective ne réjouissait guère Tim qui soupira encore. Il ne connaissait plus bien la ville. Et il avait très peur de tomber sur un de leurs hôtels…

Il fit sa déposition, la signa. Lucas lui donna un papier prouvant qu’il était passé au poste, pour qu’il puisse retourner faire son sac à l’hôtel. Sans ça, les policiers qui le gardaient le prendraient pour une pute absente lors de la descente et le ramèneraient au poste.

Tim alla remplir son sac de ses maigres affaires et quitta sa piaule, sans regret de la laisser à ses cafards, mais très inquiet. Il ne fallait pas qu’ils le retrouvent. L’indépendance d’Émile assurait sa sécurité. Où donc pouvait-il aller ?

Le plus urgent était de calmer son corps. Il traina son sac jusque chez Tobias, se posa à une table dans un recoin sombre et se mit à vider des verres. L’alcool passa vite dans son sang et son corps s’apaisa enfin. Et Tim resta à se saouler, le moral à zéro, sans doute même en dessous. Il devait donc être congelé… le moral de Tim. Et comme l’alcool ne le décongelait pas, on peut en conclure que la température du moral est indépendante de la température du corps. La température du moral dépend en effet souvent d’éléments extérieurs au corps… Mais je m’éloigne de Tim et des bouteilles vides qui augmentaient, proportionnellement au temps qui passait, sur sa table. Tim repoussait toutes griffes dehors tous les hommes qui venaient lui demander ses services.

Ange vint à passer par là. Ayant entendu parler de la descente de flics chez Émile, il venait prendre des nouvelles de Tim. Et le trouva donc broyant du noir dans son recoin sombre du bar de Tobias. Il vint se poser près de lui, et lui demanda si ça allait. Un vague grognement lui répondit. Le serveur, qui essuyait la table d’à côté, lui explique que exit Émile et tous ses pensionnaires dehors. Ange hocha lentement la tête. Il essaya de caresser les cheveux de Tim qui ne se laissa pas faire et lui cria :

« Fous-moi la paix ! J’ai pas envie de baiser avec la journée que j’ai passée !

-Tu sais, mon cœur, lui répondit doucement Ange, je peux te toucher sans que ça veille dire que je veux te baiser. »

Tim lui jeta un œil incrédule.

« Ça s’appelle de la tendresse. » reprit Ange.

Tim vida son verre.

« Je connais quelqu’un qui loue des chambres, si tu veux. » continua Ange.

Tim dressa l’oreille.

« Un ancien curé qui tient un petit immeuble de son père et qui se fait un point d’honneur de louer à des gens comme toi, pour aider.

-Ah, tiens…

-C’est pas bien plus cher que là où t’étais, et c’est propre et t’as pas de problèmes de drogues. Tu veux qu’on aille voir ?

-Pourquoi pas… »

Tim prit son sac et suivit Ange. Ils prirent sa voiture et, après les quelques embouteillages de rigueur à cette heure de la journée, ils arrivèrent devant un hôtel-restaurant d’allure extérieure fort sympathique. Un peu nerveux, Tim demanda à Ange si l’ex-curé était honnête. Ange sourit :

« Oui, rassure-toi. C’est pas un maquereau, et il ne doit rien à personne. »

Rassuré, Tim entra avec Ange. Un quinquagénaire d’un fort beau gabarit astiquait sa caisse avec une application pour ainsi dire… religieuse.

« Salut, Bob. » dit Ange.

L’astiqueur leva la tête et un sourire gigantesque éclaira sa bonne bouille bien ronde :

« Ange ! Quelle bonne surprise ! Qu’est-ce qui t’amène ? »

Voix tonitruante. Il tendit sa grande main, qu’Ange serra après lui avoir demandé de ne pas trop serrer, ce qui déclencha un énorme éclat de rire. Tim regardait cette armoire normande à pattes, impressionné.

« Que puis-je pour toi ? reprit Bob.

-Je voudrais savoir si tu as une chambre pour mon ami. »

Bob regarda Tim qui bredouilla, gêné :

« ‘Jour…

-Bonjour jeune homme !… Besoin d’un lit ?!

-Heu, oui, heu…

-Il était dans un hôtel borgne qui a fermé, dit Ange avec un sourire.

-Je vois.

-C’est quoi, vos prix ? demanda Tim.

-Tutoie-moi, va. Y a que les fonctionnaires pour me vouvoyer, moi. Mes tarifs, c’est 100 la nuit, 500 la semaine, 1500 le mois, sans les repas. Avec les repas, ‘faut compter 100 francs de plus par jour, 50 par repas.

-Sans les charges ?

-Non, avec.

-C’est pas cher…

-Non, ça me permet de faire tourner… Je cherche pas les bénéfices, tu sais. Tu payes quand tu veux, minimum une fois par mois.

-D’accord.

-Ça te va ?

-Bin, j’aimerais bien voir la chambre…

-Pas de problèmes. Suivez-moi. »

Il les emmena au premier, et leur montra : 15 mètres carrés, propres, un lit, une table, des étagères, une armoire, un fauteuil, une petite douche et des WC. Il y avait même le téléphone, Bob précisa que c’était pour recevoir des appels, pas pour en donner. Pour appeler, il y avait un téléphone à cartes, en bas. Tim tâta le lit, confortable…

« Adjugé ? lui demanda Bob.

-Oh oui… » répondit Tim.

 

Chapitre 08 :

Les chats sont des petits animaux qui ont la faculté intéressante d’avoir l’air totalement indifférents au monde alentour, sauf à leur gamelle. Ivanoé et Lancelot n’échappaient pas à la règle. À ce titre, ils avaient une autre faculté intéressante : aller se poster près du tiroir à ustensiles de cuisine dès qu’Ange mettait un pied dans cette pièce. Pourquoi diable ses deux sacs à puces allaient-ils vers les ustensiles ? me direz-vous. Parce que, ces deux chats, qui n’avaient pas de puces, je tiens à la préciser, avaient compris où était rangé l’ouvre-boite. Ustensile de cuisine, rangé avec les autres dans le fameux tiroir, et dont se servait Ange pour ouvrir leurs boites de nourriture. L’avantage, c’était qu’Ange savait tout de suite quand ses chats avaient faim, ou du moins le prétendaient. L’inconvénient, c’était que dès qu’Ange ouvrait une boite de conserve, les deux chats étaient dans ses jambes à miauler désespérément.

Ce soir-là, Ange s’était fait une grosse salade mélangée. Il la dégustait devant sa télé, regardant un vieux film d’un œil, surveillant de l’autre ses deux fauves très intéressés par le thon qu’il avait mis dans sa salade. Ange avait un peu réorganisé son salon. Comme vous ne saviez pas comment c’était avant, je ne vais pas vous bassiner avec ça, je dirais donc juste qu’il avait installé un clic-clac devant sa cheminée. C’était dans l’espoir inavoué d’un gros câlin dessus devant le feu, avec Tim. Ben oui, avec Tim… Avec qui vouliez-vous d’Ange ait un fantasme pareil ?…

Ange n’avait justement pas vu Tim depuis quelques jours et ça lui manquait. Aussi, quand son film fut fini, il l’appela. Il était environ dix heures, heure à laquelle le restaurant de l’hôtel de Bob tournait encore. Il tomba justement sur Bob, et lui demanda de lui passer Tim. Il y eut un blanc.

« Cest toi, Ange ?

-Oui… Il y a un problème ?

-Ben, il est pas là… Mais je t’avoue que je suis inquiet… Il m’avait dit qu’il serait là tôt parce qu’il était fatigué… Tu sais, avec le froid, ces jours-ci, il avait attrapé la crève… Enfin, il avait dit qu’il serait là avant la nuit, vers 5, 6 heures, quoi… Ça m’inquiète… »

Ange fronça les sourcils, puis soupira.

« Bah, il doit avoir rencontré un dernier client. Tu peux lui dire de me rappeler?

-Ouais… Il a ton numéro ?

-Ah, non…

-J’ai de quoi le noter.

-04 12 52 64 87.

-OK. »

Ange remercia Bob, lui dit au revoir et raccrocha. Il était inquiet malgré lui. Il espérait qu’il n’était rien arrivé à Tim… Il essaya de ne plus y penser. Mais ça revenait sans cesse. Il se coucha sans parvenir à dormir, se releva, regarda un porno hétéro sur Canal Plus. Il se demandait toujours si les hétéros faisaient vraiment si mal l’amour ou si c’était juste pour les besoins de ces films. Il lui semblait qu’un homme aimant une femme devait quand même s’appliquer un peu plus que ça… C’est vrai que c’est crade, les pornos… Moi, ça ne me donne pas envie de sauter dans un lit avec quelqu’un… C’est vrai, quoi… Et la tendresse, bordel ! comme disait l’autre. J’ai du mal à croire, en plus, qu’un livreur de pizza saute sur toutes les femmes chez qui il livre. Il y a une chose qui m’amuse beaucoup, par contre, c’est de lire les présentations de ses films sur les programmes télé. C’est absolument extraordinaire, ces malheureux scénaristes pornos, qui trouvent toujours des scénarios originaux pour faire baiser les acteurs !

Mais reprenons. Ange était inquiet. Il réussit à dormir un peu. Il repassait son linge lorsque le téléphone sonna. C’était Bob. Tim était à l’hôpital, dans un état grave. Pas mortel, mais sérieux. Bob n’avait pas trop compris. C’était un flic qui l’avait appelé, une histoire de drogue… Ange sursauta. Il nota l’adresse de l’hôpital que lui indiqua Bob, lui dit qu’il y allait.

« Je t’y rejoins, lui répondit Bob. Je vais lui amener quelques affaires à lui. »

Ange approuva, raccrocha, enfila son manteau et fila à l’hôpital. On lui indiqua la chambre à l’accueil, après lui avoir précisé que des policiers étaient là. Lorsqu’Ange arriva, il vit dans le couloir deux gardiens de la paix, un petit bonhomme aux cheveux largement blancs qui parlait avec un médecin, et un autre homme aussi en civil. Ange ne mourrait pas d’envie d’être interrogé par ces flics, mais le désir d’avoir des nouvelles de Tim fut le plus fort. Cependant, comme le petit groupe se trouvait à quelques mètres de la porte de la chambre de Tim, Ange essaya d’aller directement frapper à cette dernière. La voix du petit bonhomme l’en empêcha.

« Un instant, monsieur. »

Ange s’arrêta et regarda le petit bonhomme qui venait vers lui.

« Vous venez voir Timothée Velorme ?

-Oui…

-Vous êtes ?

-Un ami.

-Qui vous a prévenu ?

-Le patron de l’hôtel où il vit… Il va venir aussi, d’ailleurs, lui apporter des affaires… Mais dites-moi, que s’est-il passé, il n’a pas su me le dire ?

-Monsieur Velorme a été trouvé hier soir vers 18 heures par une vieille dame qui promenait son chien. Il était au fond d’une ruelle, en train de faire une overdose… »

Ange sursauta.

« Une overdose ?!

-Oui… La vieille dame a appelé le SAMU, votre ami est hors de danger…

-Mais ça n’a aucun sens ! Tim ne se drogue pas…

-Je sais. Il boit. Je l’ai rencontré ces jours-ci, quand on a fermé l’hôtel où il vivait.

-Vous êtes le commissaire Lucas ?

-Oui… Monsieur ?

-Ange Ardolaz. Il m’avait parlé de vous… Il va mieux ? »

Le médecin s’était approché et répondit :

« Il est épuisé. Mais il va s’en tirer. Au niveau médical, il lui faut beaucoup de repos. Ce qui m’inquiète, ce sont ses paroles… Il délire, mais il est terrifié…

-Ce qui n’est pas excessivement étonnant, si on a bien essayé de le tuer, dit le commissaire. Ce qui semble clair… puisqu’on l’a assommé avant de le piquer de manière parfaitement brutale.

-C’est un peu maladroit… dit Ange.

-Quelqu’un d’inexpérimenté, approuva Lucas. Mais c’est étrange, on lui a fait les poches, mais sans rien lui prendre, apparemment.

-Quelqu’un d’inexpérimenté, reprit Ange, cogitant, ou qui veut nous faire croire qu’il l’est. Je peux entrer ?

-Oui, allez-y. »

Ange entra doucement. Tim sursauta, apeuré, puis s’apaisa en le reconnaissant. Il était aussi pâle que les draps blancs du lit, il semblait épuisé. Ange s’assit près de lui sur le lit, ils s’étreignirent.

« Bonjour, mon chéri… dit tendrement Ange.

-Ange… Ange… J’ai peur… Il va revenir… Il va me tuer…

-Mais non…

-Si !… Il me lâchera plus…

-Tim,… Ce type ne t’aura pas, dit fermement Ange. Il est hors de question que je le laisse te faire le moindre mal.

-Y va pas te demander ton avis…

-‘M’en fous. ‘Lui donnerai quand même.

-Fais pas ça, Ange… Il est trop fort pour toi… couina Tim.

-On parie ? » dit doucement Ange.

Ange caressa la joue de Tim. Ils s’embrassèrent goulûment. Le commissaire et le médecin échangèrent un regard. Lucas toussota. Tim resta blotti contre Ange.

« Comment vous sentez-vous, Tim ? » demanda Lucas.

Tim lui jeta un œil inquiet. Lucas s’approcha, regarda le garçon qui ne l’avait pas quitté des yeux, et reprit :

« Je peux vous aider, si vous vous expliquez.

-C’est pas vrai… murmura Tim, avant de continuer plus fort : Vous ne pouvez rien, commissaire… Personne ne peut rien contre ces gens-là… Laissez-moi, ils vous tueraient aussi. »

Le vieux policier fronça les sourcils. Tim eut un sanglot.

« Laissez-moi, laissez-moi tous ! s’écria-t-il. J’veux pas qu’ils vous fassent du mal !… »

Ange voulut le serrer plus fort, mais Tim le repoussa :

« Laisse-moi, Ange… Laisse-moi crever tout seul… »

Cette fois, il se mit à pleurer vraiment :

« … C’est la meilleure chose qui puisse m’arriver, de toute façon… »

Ange serra Tim de force.

« Tu ne mourras pas. Moi vivant, je te jure que tu ne mourras pas, dit-il fermement.

-Ils vont te tuer, Ange… gémit Tim.

-J’veux pas y croire. »

Ange regarda Tim, et lui dit, doux, mais ferme :

« Je t’aime. Et tu ne vas pas mourir. »

Cette déclaration laissa Tim sidéré un moment. Puis il éclata en sanglots.

 

Chapitre 09 :

Ange avait décidé de garder Tim près de lui, jusqu’à ce que cette affaire soit éclaircie. Il ne savait pas qui voulait tant de mal à son Tim, mais il avait la ferme intention de ne pas le laisser faire. Il avait récupéré ses affaires chez Bob, lequel ne voyait pas d’un mauvais œil que Tim se retrouve en sécurité chez Ange. Dès que le garçon eut le droit de quitter l’hôpital, Ange l’emmena chez lui. Durant tout le séjour à l’hôpital, Lucas avait laissé un policier devant la porte de la chambre. Rien n’était arrivé. Le vieux commissaire ne savait que penser. Ange, lui, avait très bien compris qu’il avait affaire à un vrai pro, quelqu’un de prudent.

Les premiers temps, ce fut très simple : Tim passait son temps à boire et à dormir, sous la protection d’Ange quand il était là et d’Ivanoé et Lancelot lorsqu’Ange n’était pas là.

Puis, Tim allant mieux, il continua à boire, mais dormit moins.

Pendant que son amant se rétablissait, Ange passait son temps, lui, à trainer dans le milieu pour savoir ce qui était arrivé à Tim, ce entre deux contrats. Mais, visiblement, personne ne savait rien. Ange eut juste, grâce à sa connaissance, Bernard, la certitude que ce n’était pas la clique du vieux Longus qui était derrière tout ça.

Ange était sceptique, à la longue. La personne qui en voulait à Tim était-elle si forte que ça, ou Tim s’était-il fait peur tout seul après avoir été agressé par une petite frappe ?…

Un soir, Ange rentra chez lui, fatigué de ne rien trouver. Il entra, poussa la porte avec son pied sans se retourner, et se demanda où était Tim. Le bruit d’un déclic familier à ses oreilles, dans son dos, le fit sursauter. Il se retourna vivement.

Tim tenait un flingue braqué sur lui. Les yeux noirs du jeune homme lui fixaient avec une colère et une dureté extrêmes.

« C’est quoi, ce joujou, Ange ? demanda-t-il froidement.

-Fais gaffe, le cran de sécurité est pas mis… balbutia Ange.

-Réponds-moi, putain, Ange ! C’est quoi, cette merde ?!… À quoi tu joues ?! Et pour qui ?!cria Tim.

-Fais gaffe, Tim… dit Ange, calme, mais pas rassuré. Il est chargé…

-Réponds-moi, connard !… T’es un tueur, hein?!… J’aurais dû m’en douter, quel con j’ai été…! Pour qui tu bosses, Ange ?… Réponds ou je tire !

-Oui, je suis un tueur… Mais je bosse pour personne d’autre que moi…!… Baisse ce flingue, Tim… »

Tim avança et Ange recula.

« Je te crois pas ! cracha Tim. Pour qui tu bosse ?! cria-t-il.

-Pour ceux qui me payent, pas plus un que les autres !… s’écria Ange, qui tremblait un peu, de moins en moins rassuré. Arrête ce jeu, Tim, merde !

-Tu me jures que tu es indépendant, Ange ? Tu me jures que tu ne me mens pas ? Que tu ne vas pas me tuer ?!

-Tim…

-JURE-LE !!!

-Je te le jure ! cria Ange, à bout. Je te jure tout ce que tu veux ! Arrête, Tim, je t’en supplie arrête !… Je ne veux rien d’autre que te protéger ! Je t’aime ! T’as ma parole, je ne veux pas te faire du mal ! »

Tim tremblait. Ange se mordit les lèvres, prit le flingue, et tira Tim dans ses bras. Le garçon était à bout de nerfs. Ange le serra à l’étouffer, Tim s’agrippa à lui comme s’il était au bord d’un gouffre.

« Calme-toi, Tim… Tout va bien, je te jure… Je suis là… Je t’aime… Je vais te protéger… » murmura doucement Ange, inquiet.

Tim tremblait toujours. Il gémit.

« J’ai peur… J’ai peur !… J’me sens tellement faible, Ange… Qu’est-ce que je peux, contre eux !… Ils ont eu Antoine et ils m’auront…

-C’est pas vrai, ils ne t’auront pas. Je ne veux pas qu’ils t’aient.

-Antoine aussi disait qu’ils ne l’auraient pas… Qu’on ne risquait rien… »

Ange ne savait pas qui était Antoine et estima que ça ne le regardait pas. Il serra Tim plus fort encore.

« Tu sais, j’voulais pas te tuer… couina le garçon.

-En toute sincérité, j’en mourrais pas d’envie non plus… » répondit Ange, en caressant les cheveux de son amoureux.

Ce dernier le regarda et demanda timidement :

« C’est vrai que tu m’aimes ?

-Oui, répondit doucement Ange.

-Tu devrais pas…

-J’ai pas fait exprès… roucoula tendrement le tueur. Pourquoi tu dis que je devrais pas ?

-Parce que… Chuis lâche, tout faiblard, … Et puis chuis une pute et en plus je bois comme une éponge…

-Pour le moment, tu es un charmant jeune homme en convalescence chez moi.

-J’ai vraiment peur qu’ils te tuent, Ange…

-Qui ça, “ils” ?

-Ceux qui ont essayé de me tuer…

-Oui, j’avais compris, mais qui c’est ? »

Tim sortit des bras d’Ange, il fit quelques pas, renifla. Ange posa le flingue sur la commode, et le regarda, inquiet.

« Je veux t’aider, Tim. Dis-moi qui c’est.

-Je ne veux pas que tu m’aides, Ange, répondit Tim en regardant les chats qui se bagarraient amicalement.

-Pourquoi, bon sang ! s’écria Ange, énervé.

-Parce que tu ne peux rien contre eux.

-Dis-moi de qui il s’agit, que j’en sois sûr. » insista Ange.

Tim jeta un œil à Ange et s’assit sur le clic-clac. Il caressa le drap, regarda encore Ange, qui, visiblement, était sceptique, et dit, tout doucement :

« Viens, Ange… Viens… Fais-moi oublier toute cette merde, s’il te plait. »

Ange soupira. Il obéit. Ils firent longtemps l’amour. Sur le clic-clac, mais sans feu dans la cheminée…

Tim y mit beaucoup d’énergie. On aurait presque dit qu’il pensait qu’il faisait ça pour la dernière fois. Il faut dire qu’avec son optimisme, c’était peut-être vraiment à ça qu’il pensait,… Tim.

Toujours était-il que la nuit, elle, n’avait pas attendu qu’ils aient fini pour se coucher. Et elle avait bien eu raison. Parce que, le moins que l’on pouvait dire, c’est que ce n’était pas une heure pour se coucher, même pour une nuit, surtout bien élevée comme elle, si ponctuelle, si fidèle, tout ça.

Lorsque Tim se réveilla, ce n’était pas vraiment une heure à se réveiller non plus, mais passons. Il s’étira. Il était tout seul sur le clic-clac, emmitouflé dans la couette. Il se leva, il était nu. Il s’étira encore, caressa les chats qui étaient venus se frotter à ses jambes pour lui dire bonjour. Après, il enfila son slip et son pantalon, puis alla dans la cuisine, car, comme on dit chez moi, ses dents rayaient le parquet. Il avait la dalle, quoi. Les crocs, tout ça. Il se fit un gros sandwich relativement équilibré, bien que curieux : du jambon, de la salade, du gruyère, de la tomate, du thon en miettes, de la vinaigrette, du concombre, des oeufs durs,… et un raton-laveur. Il avala ça avec du lait. Puis, il prit une bouteille de blanc au frigo et s’installa avec devant la télé.

Soudain, le téléphone sonna. Tim sursauta, et laissa le répondeur se mettre en marche. Une sueur glaciale lui descendit le long du dos lorsqu’il reconnut la voix qui dit :

« On sait que t’es là, Tim. Écoute bien : on tient ton mec. Il est un peu mal en point, mais il est vivant. Alors, si tu veux qu’il le reste, il va falloir que tu nous donnes le petit carnet vert d’Antoine… On te rappellera. »

La voix se tut. Tim resta abasourdi. Hagard, il éteignit la TV, prit sa tête dans ses mains. Il se mordit les lèvres. Ce n’était pas vrai… Pas possible, il rêvait, il allait se réveiller, ce n’était qu’un cauchemar, ça ne pouvait être qu’un cauchemar !

… Ange…

Tim resta meurtri. Il les connaissait assez pour savoir qu’Ange était sans doute déjà mort, et que lui-même ne vivrait que tant qu’il leur serait utile.

Le carnet vert d’Antoine… Tim s’en souvenait. C’était un très joli petit carnet… Un joli vert de beau gazon, brillant, avec une couverture épaisse, et dedans, des petits carreaux de quatre millimètres de côté. À la fin, Antoine l’avait toujours sur lui. Oui, Tim se souvenait de ce carnet. Il était très important pour Antoine, il y tenait énormément. Le problème, c’était que Tim ne l’avait pas, ce carnet.

C’était donc ça qu’ils voulaient, ces salauds ! Le carnet d’Antoine… Tim s’attendait à tout, mais pas à ça…! C’était donc pour ça qu’ils avaient voulu le tuer… Et comme c’était bien pensé… Qui se serait soucié qu’une petite pute crève d’une overdose dans une ruelle, évidemment sombre ?… Si Lucas n’avait pas su que Tim était alcoolique, il n’y aurait vu que du feu. Et c’était pour ça qu’ils lui avaient fait les poches : ils pensaient qu’il avait le carnet sur lui. Tim soupira, presque amusé. En tout cas, leurs cervelles ne s’étaient guère développées en six ans… L’assommer et le piquer avant de le fouiller… Ils avaient dû être bien embêtés en ne trouvant pas le carnet, une fois que Tim n’était plus en état de leur répondre !

Il eut soudain très envie de pleurer. Il se sentait aussi impuissant qu’un cavalier polonais face à un char nazi et autant d’énergie qu’un escargot bicentenaire… Et la vie d’Ange, qui, peut-être, dépendait de lui… Il se mit à faire les cent pas dans le salon. Lancelot et Ivanoé le regardaient faire avec beaucoup d’intérêt. Ils se disaient que tout cela n’était pas très sérieux. Quel besoin avait ce bipède de tourner autour de leurs fauteuils et du gros-truc-carré-qui-faisait-du-bruit-et-de-la-lumière comme ça ?… Avait-il perdu son bol d’eau ?… Ou de vin, plutôt ?… C’était un comportement très curieux.

Indifférent aux questionnements intellectuels des deux félins, Tim réfléchissait. La force, autant ne pas y penser… Mais, pour insister autant, après six ans, il fallait que ce carnet ait une importance réellement vitale pour eux. Il pouvait peut-être jouer sur leurs nerfs, ou ruser. La ruse… Pourquoi pas ?… Après tout, foutu pour foutu, autant tenter quelque chose. Ne pas mourir en lâche.

Tim s’approche du répondeur. Il réécoute le message plusieurs fois. Il regarde le téléphone et sourit. Il y a un écran où s’affiche le numéro de la personne qui appelle. Il faudra qu’il le note, et qu’il vérifie avec un minitel. Ce ne sera peut-être qu’une cabine publique, mais il saura au moins le quartier. Après, Tim cherche, et trouve les clés de la voiture. Ange n’en a qu’un jeu. Ça veut dire que la voiture est sagement au garage. Tim sait que cette voiture est très nerveuse. Elle peut partir en un quart de seconde. C’est bien.

Alors, Tim se rassoit sur un fauteuil, il boit un peu. Le flingue est resté sur le meuble. Il est chargé.

Tim soupire. Il a une vague idée… Il attend.

Le téléphone sonna plus tard. Tim décrocha. Il était calme, très calme. D’abord, essayer de leur faire entendre raison.

« Salut, Tim… ricana la voix.

-Salut.

-Alors, ça va ?

-Non, je sens ton haleine de porc d’ici. »

Il y eut un petit blanc au bout de la ligne. Tim regarda le numéro et sourit. C’était un portable. Il cala l’écouteur avec son épaule et le nota, comme la voix reprenait :

« Fais pas trop le con, sinon…

-Sinon quoi ?… Tu vas me donner une fessée ?… Chuis sûr que t’adorerais ça… Il te plait, mon petit cul, hein ?…

-On veut le carnet, Tim.

-Ce n’est pas moi qui l’ai.

-Te fous pas de notre gueule ! On le veut, et c’est ta seule chance de revoir ton mec en vie !

-Tu parles d’Ange ?… Le tuer vous servirait à rien, à part à me mettre en colère, ce qui ne serait pas un bon plan du tout. Je réitère : je n’ai pas ce carnet.

-Ah ouais ?! Et qui, alors ? Corentin ? C’est ça que tu lui as envoyé ?! »

Tim frémit.

« Laisse Corentin en dehors de ça !…

-Ah tiens ! »

Putain, pensa Tim, c’est lui qu’ils vont flinguer !…

Alors, il mentit.

« T’as raison, c’est moi qui l’ai, le carnet, dit-il.

-Ah ! Tu deviens raisonnable !…

-Je sais où il est, plutôt. Je peux voir à le récupérer, mais je veux être sûr qu’Ange est vivant. Passe-le-moi.

-Heu… Ça va pas être possible, ça…

-Tu l’as déjà tué.

-Non, mais heu… On l’a un peu abimé, alors on l’a cautérisé comme on a pu et heu… On le tient sous morphine, depuis…

-Demmerde-toi. Je veux une preuve qu’Ange vit. Sinon, exit le carnet. C’est clair ?

-Bon, heu… Je vais voir…

-Rappelle-moi demain. Salut. »

Tim raccrocha.

Il soupira. De deux choses l’une : ou Ange était mort, et là plus rien à faire, ou il vivait et là, ils se débrouilleraient pour le garder en vie.

Tim ne dormit pour ainsi dire pas.

Le lendemain, il se promena un peu avec la voiture, pour apprendre à bien s’en servir. Puis il alla dans des papeteries, et trouva, après des recherches éprouvantes, le jumeau du petit carnet vert. Il rentra. Il mit le carnet dans un sac en plastique transparent, après avoir gribouillé dedans : « Vous vous êtes fait baiser ». Le temps qu’ils le déballent du sac soigneusement scotché, Tim aurait le temps de filer.

Ils rappelèrent. Ils dirent qu’Ange était là, capable d’émettre quelques vagues sons. Tim soupira. Ils lui passèrent.

« Hmm…?… entendit Tim.

-Ange, c’est toi ?…

-Mmmhouais… MmmhTim ?… Mmmhçva ?

-Et toi ?…

-Bof… ‘Font leurs piqures comme des sagouins… » marmonna-t-il.

Tim sourit. Il y eut un blanc.

« Ça t’ira ? grommela l’autre.

-On fera avec, répondit Tim.

-Tu as le carnet ?

-Oui…

-Parfait alors…

-Alors rendez-vous demain, dans l’impasse où tu m’as agressé, 15 heures, vous avec Ange et moi avec le carnet. C’est à prendre ou à laisser.

-Heu… Attends… »

Il y eut un blanc.

« C’est bon.

-Bien. À demain. Et soyez sage. »

Tim raccrocha. Il soupira.

 

Chapitre 10 :

Au même instant, Bastian Berg soupirait lui aussi. Ne rien trouver à ce point, c’était décourageant, surtout pour quelqu’un qui savait qu’il était seul maître du milieu de la région après le vieux Longus.

Il en venait à penser que Tim devait être mort. Cette idée le peinait un peu. Bastian l’aimait bien, Tim. Il en gardait un très bon souvenir. Un garçon gentil, souriant, prévenant, très intelligent, très discret. Et surtout, superbement beau. Bastian avait un gout exclusif pour les dames, dirons-nous pudiquement, mais il savait apprécier la beauté masculine quand il la voyait.

Bastian était chez lui, sur son fauteuil, il réfléchissait. Non loin de lui, allongée sur le canapé, Maeva lisait une bande dessinée qui l’amusait visiblement beaucoup. C’étaient les aventures d’un petit garçon de 6 ans qui s’inventait toujours des histoires abracadabrantes avec son tigre en peluche.

Bastian regarda la jeune femme et sourit. Il était très content de l’avoir. Maeva le couvait avec une affection plus maternelle qu’autre chose. D’ailleurs, il allait falloir qu’il fasse attention, il risquait de grossir.

Le téléphone sonna. Bastian quitta son fauteuil et alla décrocher :

« Allo ?…

– Bastian ?… C’est Léo.

– Bonsoir, Léo. » dit doucement Bastian.

Maeva dressa l’oreille.

« Qu’est-ce qu’il y a, Léo ? reprit-il sur le même ton.

– Papa voudrait te voir. Il dit que c’est urgent. Tu peux venir ?…

– Là tout de suite ?…

– Oui…

– Qu’est-ce qui se passe ?

– Je sais pas… C’est urgent…

– On arrive. »

Bastian raccrocha, Maeva le regardait, il lui sourit.

« Viens, ma chérie, il faut qu’on aille chez le patron. »

Elle se leva, surprise. Ils emballèrent quelques affaires ; à l’heure qu’il était, ils passeraient la nuit là-bas. Ils partirent vite. Maeva conduisait, rapide et parfaite maitresse de son véhicule. Bastian était très inquiet, elle le sentait. Pour que Longus agisse ainsi, la situation devait vraiment être périlleuse. Elle le savait comme Bastian. L’idée d’un peu d’action ne déplaisait pas à la jeune femme, elle trouvait qu’elle s’encroutait un peu. Heureusement qu’elle n’avait pas un tempérament à prendre du poids !…

Ils arrivèrent. Longus et Léo les attendaient sur le perron. La nuit était tombée. Bastian monta vite et rentra avec Longus. Léo attendit Maeva qui garait la voiture, puis elle monta à son tour. Elle lui sourit, il la serra dans ses bras, ils s’embrassèrent. Puis, gardant son bras autour de ses épaules, il l’emmena à l’intérieur.

« Viens, y a plein de bonnes choses à manger. »

Ils arrivèrent à la salle à manger. Longus et Bastian étaient déjà assis. Maeva remarqua que le vieil homme avait l’air fatigué.

La domestique apporta l’entrée.

« Que se passe-t-il, Monsieur ? demanda Bastian.

– Il semble, répondit le grand patron, que Philippe essaye de prendre le contrôle de Lyon. »

Bastian et Maeva sursautèrent ensemble.

« Quoi ? s’écria Bastian.

– Il fait tout pour se rallier du monde… Et il s’arrange pour que tout passe par lui. Je pense que son but est de s’imposer maître de fait. Je n’aime pas ça, Bastian. Philippe est une petite peste, gâtée, capricieuse, égoïste, et j’en passe. Lui à la tête du clan, ce serait une catastrophe !

– Ça, c’est une évidence. Il faut rétablir votre autorité, et vite. Vous avez une idée ?…

– Oui. Tu prends Maeva dans une main, Simon dans l’autre, et vous allez gentiment expliquer à Philippe qu’il n’est pas encore le maître, et aux hommes qui sont tentés de lui obéir aussi.

– Mmh… N’est-ce pas un peu maladroit ?

– Si, je te l’accorde. Aurais-tu une autre idée ?

– Pas une toute prête, mais nous pouvons y réfléchir un peu.

– Philippe fait des bêtises ? » demanda Léo.

Son père lui sourit.

« Oui, Léo. C’est ça.

– “Faut le mettre au coin, alors… »

Maeva sourit. Bastian et Longus échangèrent un regard.

« Votre fils n’a pas tort. Rétrograder Philippe à un poste subalterne, et faire comprendre à ses soutiens qu’il n’a pas de réels pouvoirs, ça pourrait peut-être arranger les choses… Quitte à se faire comprendre avec Simon et Maeva.

– Ma foi, soupira Longus, on peut toujours essayer. Il va falloir que je me trouve un autre successeur. Ça m’embêterait de me débarrasser trop radicalement de Philippe… Je sais que mon frère aurait compris, mais sa mère risque de faire des histoires… Cette vieille garce n’a jamais pu me sentir… Je serais curieux de savoir si Philippe est réellement le fils de mon frère…

– Il y a des doutes sérieux ?… demanda Bastian, amusé.

– Philippe se portait très bien, pour un prématuré de six semaines…

– Vraiment ?

– Oui.

– Ça pourrait être un bon argument contre lui, ça…

– C’est possible… »

Longus soupira. La domestique apporta le reste du repas. Après le dessert, Léo et Maeva s’éclipsèrent. Ils allèrent dans la chambre de Léo, où ils firent ce qu’Ange et Tim avaient coutume de faire, mais en version hétéro, si vous voulez… Léo n’avait peut-être pas toute sa tête, mais, si une chose était sure, c’est que son hypothalamus n’avait pas été touché !… Je précise que ce petit truc est indispensable à une vie sexuelle normale. Tout ça pour vous dire que Léo n’avait aucun problème de virilité. Au contraire… Ça marchait très bien. Il faut dire que Maeva savait être très motivante, en la matière.

Pendant que son fils et Maeva faisaient du sport,… Longus s’était installé au salon avec Bastian, ils fumaient le traditionnel cigare en buvant le traditionnel digestif. Longus soupira tristement.

« Tu sais, Bastian, je regrette vraiment que Régis ne soit plus là. Lui vivant, Philippe n’aurait pas fait deux pas. Régis était tout ce que Philippe n’est pas… J’aurais pu partir en paix, avec lui pour prendre le relais… Et me voilà seul… Heureusement que je t’ai, Bastian. Je ne sais pas ce que je ferais sans toi… Je n’ai plus guère confiance qu’en toi.

– Je vous en remercie. Mais je n’ai aucun mérite. J’avais donné ma parole à Régis, et je n’en ai qu’une, c’est tout. Je regrette de ne pas avoir pu le sauver.

– Tu as fait ce que tu pouvais, Bastian. Tu as failli y rester… Et puis, tu as sauvé Léo. »

Bastian soupira.

La mort de Régis était le pire souvenir de sa vie.

Il s’en souvenait parfaitement. C’était un jour d’automne, six ans auparavant. Bastian était alors le principal lieutenant de Régis. Ils s’étaient connus en prison, quatre ans plus tôt. Ils y étaient devenus amis au sens le plus noble du terme. Régis était vite sorti (Longus ne voulait pas que son fils reste trop longtemps en prison : on y faisait trop de mauvaises rencontres), et, lorsque Bastian était sorti quelque temps plus tard, Régis lui avait évité l’expulsion vers l’Allemagne, obtenu la double nationalité et l’avait pris à son service. Le petit magouilleur allemand était devenu en quelques jours l’un des hommes les plus puissants du clan. Il n’avait au-dessus de lui que Régis, Longus et son second de l’époque, Antoine Delorme.

Et puis il y avait eu ce maudit jour d’automne…

Bastian se promenait dans les bois avec Régis et Léo, non loin de la maison des Dombes où Longus vivait alors. Léo ramassait des feuilles mortes. La petite route était calme. C’était un dimanche. Le ciel était couvert, mais pas menaçant, il faisait frais.

La moto avait surgi de nulle part, portant deux hommes, casqués, l’un conduisant et l’autre, armé d’un fusil, avait fait feu une première fois, diaboliquement précis. Régis avait été touché en pleine poitrine. Léo avait hurlé. Bastian avait sorti son arme et avait répliqué aussitôt. La seconde balle du tueur avait raté sa cible, mais la troisième avait touché Bastian à la cuisse. Il avait encore eu la force de se coucher sur Léo pour le protéger, faisant feu sans arrêt. La moto avait décampé.

Bastian s’était retourné, tombant sur la route, près de Léo, regardant le ciel, haletant. Un petit bout de ciel bleu dans les nuages… Léo s’était approché à quatre pattes de son frère. Régis n’était pas encore mort.

« Régis ? avait appelé Léo. Tu as mal ? »

Régis avait esquissé un vague sourire. Bastian avait trouvé la force de se redresser et de s’approcher de son ami. Il avait ordonné à Léo de courir à la maison chercher du secours. Léo avait obéi, probablement sans comprendre ce qui se passait. Bastian avait pris la main de Régis.

« C’est trop tard, Bastian… avait murmuré ce dernier, étrangement serein.

– Ne dis pas ça…

– Si, c’est vrai… C’est curieux, je me sens bien… Bastian…

– Quoi ?!

– Jure-moi…

– Tout ce que tu veux ! Quoi ?!

– …Veille bien sur mon père… Toujours… N’abandonne jamais le Clan… Il ne serait plus rien sans toi… Jure-le-moi, Bastian…

– Je te le jure… Je n’abandonnerais jamais ton père.

– Fais très attention… Cette histoire… est très loin… d’être finie… Je te… garde… une place… en Enfer… Au… re… voir… mon… ami… »

Les mains de Régis s’étaient crispées dans celles de Bastian. Ses yeux s’étaient fermés. Et Bastian s’était mis à pleurer comme un enfant. Comme il n’avait pas pleuré depuis la mort de ses parents. Puis il avait perdu conscience. Il s’était réveillé chez Longus, dans sa chambre. Et les cris de Léo résonnaient dans toute la maison. Léo avait crié presque une journée entière. Et puis, il s’était tu. Il s’était tu pendant trois jours, regardant tout le monde avec des grands yeux de gosse, regard qui ne l’avait pas quitté depuis. Une fois Régis enterré, Léo s’était remis à parler un peu. Bastian avait tout naturellement pris la succession de Régis. Et, lorsqu’Antoine était mort, c’était tout aussi naturellement qu’il était devenu le second de Longus.

Bastian regarda son seigneur et soupira encore :

« Si, au moins, nous avions pu retrouver ses meurtriers… Vous savez, ça me travaille, que son crime soit resté impuni…

– C’est vrai, je le regrette aussi. Tiens, à propos de meurtre impuni, as-tu des nouvelles de ce dont nous parlions l’autre jour ?

– Le meurtre d’Antoine ?… Rien. À croire que Tim s’est volatilisé. À moins qu’il ne soit mort, c’est possible, mais ça ne simplifierait pas les choses.

– Certes. Enfin, continue ça… On ne sait jamais.

– Bien. »

 

Chapitre 11 :

Tim n’avait évidemment pas dormi de la nuit. Mais il ne se sentait pas fatigué. Il tenait grâce à ses nerfs. Il donna à manger aux chats, s’habilla, prit ses papiers, le flingue, tout l’argent liquide qu’il put, les clés de la voiture, et il partit. Il passa chez la voisine pour lui demander de nourrir les chats. Comme c’était une charmante vieille dame qui en avait elle-même quatre, elle accepta volontiers. Puis il alla au garage et prit la voiture. Si ses calculs étaient exacts, il arriverait un peu en retard. L’impasse était trop étroite pour qu’eux puissent y entrer en voiture. Tim se mordit les lèvres en espérant très fort qu’il ne se trompait pas.

Pendant que Tim espérait, Ange, lui n’espérait plus. Non pas qu’il fut mort, ou désespéré, simplement, les trop fortes doses de morphine le déconnectaient totalement d’une quelconque réalité. Ange avait une sale blessure au ventre. Durant le trajet de son lieu d’enlèvement à son lieu de séquestration, il avait perdu beaucoup de sang. Ses kidnappeurs, en l’absence de la plus petite miette de bout de parcelle de connaissance médicale, avaient cautérisé avec les moyens du bord… C’est à dire au feu. Depuis, ils bourraient Ange de morphine, plus pour le tenir tranquille que pour le soulager, même si ça le soulageait quand même.

Ils l’avaient fourré dans leur voiture et ils étaient partis. À 14h45, ils se garaient près de l’impasse et à 14h50, ils attendaient, eux debout et Ange avachi, mollement, à leurs pieds. Ils espéraient que Tim allait faire vite, car la blessure d’Ange s’était un peu rouverte. Le sang coulait à nouveau.

Ange se dit que sa chemise était mouillée et que c’était très désagréable. Il avait les yeux bandés. Ils ne l’avaient jamais laissé les voir.

Enfin, Tim arriva. Il fit entrer la voiture dans l’impasse, et en sortit. Il croisa ses bras sur le dessus de sa portière.

« Salut, les gars, fit-il mollement.

– T’as le carnet ?! lui cria-t-on nerveusement.

– Ouais, sûrement… fit Tim, toujours mou.

– Donne ! lui cria-t-on encore.

– Installez Ange à la place du mort, déjà… »

Tim referma sa portière et resta nonchalamment appuyé contre le véhicule. Les deux hommes se regardèrent. L’un fit signe à l’autre, qui grogna, puis ramassa Ange, qui couina, et alla l’installer dans la voiture. Tim se dit qu’il fallait vite le conduire à l’hôpital. Il attendit que l’autre ait refermé la portière pour sortir le carnet de sa poche et le lancer au second, qui n’arriva pas à la rattraper. Le premier le ramassa. Tim était remonté dans la voiture. Il décampa.

Dès qu’il fut assez loin, il soupira. Vite. Il profita d’un feu rouge pour enlever le bandeau qui couvrait les yeux d’Ange. Ces derniers étaient vagues, fixes. Tim fonça à l’hôpital. Il se gara devant la porte. Instinctivement, Ange avait posé sa main sur sa blessure. Celle-ci saignait toujours.

Tim sortit Ange de la voiture et le soutint jusque dans le hall. Là, deux infirmiers et un médecin, flairant le problème, bondirent. Un troisième infirmier apporta un brancard sur lequel ils allongèrent Ange. Le toubib, en l’examinant, demanda à Tim ce qu’il avait.

« Pour le ventre, je sais pas… répondit le garçon. Mais ils l’ont drogué à la morphine… »

Le médecin observa la blessure d’Ange et grogna. Ce n’était pas beau du tout. Il fallait rouvrir pour voir si certains organes étaient touchés, et recoudre proprement.

Sans plus faire attention à Tim, le médecin fila avec deux infirmiers. Le troisième resta avec Tim, pour lui faire remplir les papiers d’usage. Ce que Tim fit comme il put, il ne savait pas grand-chose d’Ange. Puis il demanda où il pouvait trouver une cabine téléphonique. L’infirmier lui indiqua aimablement. Tim y alla et composa en se rongeant un ongle le numéro du commissariat. Il demanda à parler au commissaire Lucas. Ça renâcla un peu, mais ça finit par le lui passer.

« Allo ?

– Commissaire ?… C’est Tim… Vous vous souvenez ? demanda nerveusement le garçon.

– Oui, bien sûr… Comment allez-vous ? demanda gentiment Lucas.

– Mal, ça va mal…

– Oh ? couina le vieux policier.

– Écoutez, j’peux pas m’expliquer plus… Ange, Ange Ardolaz, il a eu… Disons un gros problème… Il est à l’hosto, celui où j’étais… Je voudrais que vous le fassiez protéger… C’est possible ?

– Bien sûr.

– Merci…

– Et vous, alors ? Vous n’en avez pas besoin ?…

– Je vais aller voir ailleurs, j’ai quelque chose d’urgent à faire… On verra après… Veillez bien sur Ange, je vous rappellerai pour avoir de ses nouvelles… D’accord ?

– Oui… Je vais vous donner mon numéro de portable, ce sera plus discret, et plus simple… Vous avez de quoi noter ?

-Heu, oui… »

Tim nota soigneusement. Il remercia le commissaire et raccrocha. À l’autre bout de la ligne, le commissaire soupira.

Décidément, ce petit jeune homme avait de gros problèmes. Lucas était ennuyé. Il avait vraiment envie de l’aider, mais comment faire ?… Il passa sa main dans ses cheveux blancs.

Timothée Velorme…

Velorme, Velorme… Ce nom lui disait quelque chose. Il réfléchit. Ah non, c’était Delorme. Antoine Delorme. Il s’en souvenait bien. Un gars du milieu qui s’était fait descendre… Sans que ça ressemble vraiment à un règlement de compte. Curieux. On n’avait jamais retrouvé le meurtrier.

Lucas soupira encore. Il eut un sourire. Le plus urgent était de mettre Ange à l’abri. Même s’il avait l’intuition que cet homme n’avait d’angélique que son nom.

Lucas sortit de son bureau. Aussitôt, l’inspecteur de la police des polices lui sauta dessus.

« Où allez-vous ?! lui cria-t-il.

– À l’hôpital, répondit calmement Lucas. Ça vous intéresse ? »

Ce gamin (il ne devait pas avoir trente ans, Lucas avait plus du double) l’amusait plus qu’autre chose. Lucas partait bientôt en retraite. Il savait bien qu’il ne pouvait plus rien lui arriver.

« Et qu’est-ce que vous allez y faire ?

– Et bien, venez… »

Lucas partit de son pas tranquille. Le gamin le suivit en grommelant. Lucas emmena aussi un planton, et ils partirent tous les trois.

Lorsqu’ils arrivèrent à l’hôpital, Ange sortait de la salle d’opération. C’était sérieux, mais ses jours n’étaient pas en danger.

Lucas laissa le planton devant la chambre d’Ange et devisa longuement avec le médecin. Ce dernier lui dit que la blessure devait remonter à 48 heures, faite au couteau, cautérisé au feu, puis de la morphine à très fortes doses pour tenir le blessé tranquille. Le jeune homme qui l’avait emmené était très vite reparti, avec sa voiture, une BMW noire.

Lucas nota ça dans un coin de sa tête. BMW noire… La voiture d’Ange, il se souvenait l’avoir vu quitter l’hôpital avec quand Tim y était. Il pourrait sans doute retrouver le numéro d’immatriculation, et faire rechercher cette voiture.

Le vieux commissaire sourit. Il remercia le médecin et repartit. Le gamin le suivit et s’écria :

« Vous n’avez pas l’autorisation du juge pour faire protéger cet homme !

– Mon petit, lui dit Lucas, paternel, il y a des fois où nous devons anticiper. Ceci dit, allons le voir, le juge. Je crois que cette affaire l’intéressera beaucoup. »

Le gamin grogna. Lucas lui tapota l’épaule et rigola.

« Détendez-vous, voyons… Vous voulez qu’on prenne un café ?

– Vous n’êtes pas sérieux ! Vous ne respecterez pas les règlements !

– Moi ?… Oh… Vous voulez que je vous dise, mon petit… Je ne veux pas vous choquer, mais, vous savez…

– Quoi ?

– … Les règlements…

– Oui, et bien ?

– … je les respectais déjà à une époque où vous nagiez encore dans les couilles de votre père. »

Le jeune homme resta interdit.

« Alors, maintenant, c’est possible que je m’amuse un peu. » conclut Lucas avec un gentil sourire.

 

Chapitre 12 :

Tim roulait vite et bien. Plus vite que bien, d’ailleurs… Connaissant ses ennemis, il pensait que ces derniers allaient sûrement croire que c’était Corentin qui avait le carnet et s’en prendre à lui. Tim était dans un tel état de rage et de fatigue que l’idée d’affronter le politicard véreux qui servait d’oncle au petit garçon ne lui faisait même pas peur.

Il faut dire que Tim s’en voulait à mort d’avoir envoyé une K7 audio pour les 11 ans de Corentin, trois mois plus tôt… Il n’aurait jamais pu imaginer que ces enflures surveillaient le courrier du petit garçon !… Ils avaient cru, à tous les coups, que l’enveloppe un peu épaisse contenait le carnet !…

Tim ne savait pas ce qu’il y avait dans ce carnet, mais ça commençait à le travailler sérieusement… Qu’est-ce qu’Antoine avait bien pu trouver qui ait une telle importance ?… Tim soupira. Maintenant, Corentin était en danger, et c’était de sa faute. Mais là, ils avaient fait une erreur. Tim pouvait, à la rigueur, admettre qu’on s’en prenne à lui. Il pouvait comprendre qu’on s’en prenne à Ange. Ça ne lui plaisait pas, mais il pouvait le comprendre. Mais il ne laisserait jamais personne toucher à un seul cheveu de Corentin. Ils avaient fait la seule et unique, mais alors, vraiment unique ! chose qui pouvait le tirer de sa torpeur éthylique : menacer le fils de son Antoine.

À force de rouler vite, Tim finit par arriver, et là où il voulait, ce qui tombait plutôt bien. Il gara sa BMW devant le portail, en sortit, et là, il sentit bien que quelque chose clochait. La maison, un peu plus loin derrière l’allée, était visiblement vide, volets fermés, et des scellés sur la porte… Tim, à bout, faillit s’écrouler. Est-ce qu’il arrivait trop tard ?!…

Il se rassit sur son siège, et réfléchit. L’avant-veille, son interlocuteur, kidnappeur d’Ange, avait parlé de Corentin au présent… Il ressortit de la voiture, alla voir de plus près. L’état de la pelouse et des massifs de fleurs indiquait que la maison était vide depuis beaucoup plus longtemps que ça, peut-être un mois.

Tim alla frapper à la maison d’à côté. Un papy édenté lui ouvrit.

« J’achète rien ! grommela-t-il.

– Je n’ai rien à vendre, répondit Tim.

– Ah ouais ? J’réponds pas aux sondages non plus !

– Ce n’est pas ça que je veux. »

Décontenancé, le papy regarda Tim de bas en haut et demanda :

« Ben, qu’esse vous voulez, alors ?… »

Tim sourit gentiment.

« Je suis un ami du petit garçon qui vivait là, à côté… dit-il.

– Ah, le ch’tit Corentin ?

– Oui, c’est ça. Ça faisait un moment que je n’avais pas eu de nouvelles, alors je passais voir… Ils ne sont plus là ?

– Ah, ben non, y sont pu là.

– Vous savez où ils sont ?

– Ah, ben Corentin, il est dans un foyer, à Louhans…

– Un foyer ?…

– “Savez pas ce qui s’est passé ?

– Non, quoi ?

– Ah, ben… C’est que ça s’est fait massacrer sévère, là-d’dans… Y a que le ch’tit qui s’en est tiré, passe qu’il était pas là… Les flics, y disent que c’est un cinglé… Mais c’est des couillons, y-z-ont rien pigé !… Y m’l’a dit à moi, Corentin… C’est ici qu’il est venu quand il a trouvé les cadavres, en rentrant… Y m’a dit, pendant qu’on attendait les flics, que c’était lui que ces gars-là voulaient… »

Le vieil homme regardait toujours attentivement Tim.

« ‘Seriez pas Tim, vous ? » finit-il par demander.

Tim sursauta, s’écriant :

« Comment vous savez ça ?!

– Y m’avait parlé de vous, Corentin… ‘Pensait qu’vous alliez le tirer de là…

– Je viens un peu pour ça, oui. »

Tim était très ému que Corentin, non seulement ne l’ait pas oublié, mais compte encore sur lui. Il sourit au vieil homme.

« Je vais aller le voir tout de suite. Merci beaucoup, monsieur.

– Oh, de rien !… Si j’avais 30 ans de moins, j’vous aurais bien accompagné !… Faites-leur la peau, à ses salauds ! S’en prendre à un si gentil môme ! »

Le vieux rigola :

« Par contre, remerciez-les pour l’oncle ! N’a eu que ce qu’il méritait, çui-là, depuis le temps qu’il détournait nos impôts pour se payer sa piscine ! »

Tim sourit, remercia encore le vieil homme, et repartit. Il n’eut pas beaucoup de mal à trouver le foyer à Louhans, car il n’y en avait qu’un et de jolis panneaux l’indiquaient très aimablement.

Tim se gara devant, mit ses warnings et descendit. Des enfants jouaient dans la cour. Tim chercha un moment Corentin du regard. Il tombait bien, sans le savoir : le policier chargé de surveiller le petit garçon était en train de draguer une éducatrice sensible au prestige de l’uniforme, à l’intérieur des bâtiments. Quant à l’homme de Longus chargé de la même mission, il avait ordre formel de ne pas intervenir tant que le petit garçon n’était pas en danger, et par contre, de photographier tous ceux qui venait le voir. C’était surtout l’absence du policier qui allait considérablement faciliter la tâche de Tim.

Comme il n’y avait aucun adulte dans la cour, Tim poussa le portail et se faufila. Les enfants ne le virent pas avant que le ballon ne vienne dans ses jambes, et qu’il envoie à l’autre bout de la cour d’un coup de pied très fort. Pas plus intrigués que ça par sa présence, les enfants partirent comme un seul homme derrière le ballon. Sauf un. Un petit garçon qui devait avoir oh… Au hasard, 11 ans…, aux cheveux bien bruns et aux yeux verts. Il regardait Tim, s’approcha craintivement, et couina :

« C’est toi, Tim ?… »

Tim sourit. Corentin lui sauta dans les bras.

« Tim ! Tim ! J’étais sûr que tu viendrais ! J’étais sûr que tu me laisserais pas tomber ! »

Tim serra le petit garçon dans ses bras.

« Salut, poussin…

– Tu m’emmènes ? Tu vas t’occuper de moi ?

– Oui, je t’emmène… Et vite, avant que les salauds qui veulent ta peau et la mienne ne rappliquent… Tu as quelques affaires que tu veux prendre ?

– Non… Les trucs auxquels je tiens, j’les ai toujours sur moi… C’est plein de voleurs, ici…

– OK. Alors on file avant que quelqu’un arrive. »

Tim prit la main de Corentin et l’entraina vite dans la voiture, qui filait juste comme le policier déboulait dans la cour… Mais, même s’il avait battu le record du cent mètres, il ne les aurait pas rattrapés. L’homme de Longus, lui, avait réagi beaucoup plus vite. Il avait bondi dans sa voiture et les suivait déjà. Et comme Longus avait prévu que Corentin pourrait être enlevé, il avait confié sa surveillance à un as de la filature. Tim ne se douta de rien.

Une petite heure plus tard, Tim et Corentin étaient à Bourg-En-Bresse. Tim s’arrêta dans un petit hôtel, laissant sa voiture sur le parking. Il ne restait qu’une chambre avec un grand lit, que Tim prit, épuisé. Ils mangèrent au restaurant, puis allèrent se coucher. En se déshabillant, Corentin sortit d’une de ses poches une chaine dorée et un pendentif qu’il donna à Tim.

« Tiens… C’est à toi, ça, non ? »

Tim prit le bijou et sourit, très ému :

« Mince, c’est toi qui l’avais ?… »

Corentin sourit :

« Je voulais te le rendre… »

Tim s’assit sur le lit, se mordit les lèvres. La chaine d’or et la petite clé en argent… On aurait dit une vraie clé.

« Mince, j’en reviens pas… Tu sais ce que c’est, ça, Corentin ?

– Je me souviens plus…

– C’est le dernier cadeau que ton père m’a fait… J’étais parti tellement vite que je l’avais oublié… Il m’a manqué, tu sais… »

Tim alla embrasser le petit garçon :

« Merci, poussin.

– De rien. »

Ils se couchèrent. Et ils s’endormirent vite. Parce que bon, les émotions, ça fatigue.

Un qui ne dormait pas, par contre, c’était l’homme de Longus. Il se disait que les polaroïds, ça coutait cher, mais qu’on avait les photos tout de suite. Celles qu’il avait prises du jeune homme qui avait emmené Corentin étaient réussies. Quand il vit ce jeune homme entrer dans l’hôtel avec le petit garçon, il se dit que c’était bon. Il prit donc son portable pour appeler son patron. Il ne l’avait pas fait plus tôt, car il n’aimait pas téléphoner en conduisant, surtout quand il filait quelqu’un en plus.

« Allo ?

– Bonjour, monsieur. Arno au rapport.

– Ah, j’attendais ton coup de fil. Du neuf ? »

Le vieux Longus avait l’air de bonne humeur. Arno lui expliqua rapidement ce qui s’était passé.

« D’accord. Ne bouge pas… Le Finot et Marc vont venir. Le Finot te ramènera ici et Marc prendra ta place. Attends-les, surtout ne pars avec personne d’autre.

– Compris, monsieur. À tout à l’heure.

– À tout à l’heure, Arno. T’as fait du bon travail. »

Une petite heure plus tard, les deux hommes arrivèrent. Le Finot était un grand sac d’os au crâne rasé. Marc était un bonhomme au physique très banal. Arno repartit avec le Finot, pendant que Marc reprenait la garde.

Une petite heure plus tard, Arno et le Finot arrivèrent chez Longus, dans sa propriété que vous connaissez bien, et qui se trouvait aux environs de la Tour du Pin. C’est dans l’Isère, à l’est de Lyon.

Bastian, Longus et Bernard étaient là, au salon. Pas loin, Maeva jouait aux échecs avec Léo.

Arno réexpliqua tout aussi précisément que possible, leur donna les photos, et eut l’autorisation d’aller manger et se reposer. Il ne se fit pas prier : il n’attendait que ça.

Longus regarda attentivement les photos et fronça les sourcils. Il regarda Bastian, Bernard, puis se tourna vers son fils.

« Léo ?

– Oui, papa ?

– Tu peux aller chercher l’album photo de tes 20 ans ?

– Oui…

– Alors, vas-y. Amène-le-moi.

– D’accord… »

Léo se leva et partit. Bastian, n’y tenant plus, demanda ce qui se passait. Sans répondre, Longus soupira et lui tendit les photos. Bastian les regarda et ses yeux s’arrondirent exagérément.

« C’est pas vrai… » murmura-t-il.

Il éclata de rire. Bernard, intrigué, demanda aussi ce qui se passait. Bastian lui tendit les photos. Bernard fronça les sourcils, puis demanda, tout penaud :

« Ben, c’est Tim… Pourquoi cette petite pute vous intéresse ? »

Bastian s’était repris, et demanda, surpris à nouveau :

« Tu le connais, Bernard ?

– Ben, heu, ouais…

– Comment, dit Longus, il y a trois ans que tu travailles pour nous… Comment se fait-il que tu connaisses Tim ? »

Bernard, intrigué, regarda à nouveau les photos puis reprit :

« Écoutez, si c’est bien le mec que je crois, c’est une pute qui est sur Lyon depuis, oh, je dirais un mois et demi…

– Son nom ?

– Heu, Velorme. Tim Velorme, je crois. »

Maeva s’approcha et regarda les photos à son tour, avec son petit sourire curieux. C’était donc lui, le fameux Tim ? Plutôt beau gosse !

« Il a changé de nom, alors… murmura Bastian, avec un sourire immense, et des yeux pétillants. Ah, j’ai compris : Velasque plus Delorme égal Velorme… Hé hé hé…

– On va vérifier. » dit Longus.

Léo revint avec l’album photo.

« C’est quoi, cet album ? demanda Bernard.

– Les 20 ans de Léo et les 25 ans de Régis. Antoine Delorme était venu avec Tim et Corentin… C’était la première fois qu’on voyait Tim… Il avait, 18 ans, par là… Corentin avait 5 ans… Donne, Léo… »

Longus feuilleta l’album un moment.

« Ah, là on le voit bien. Rendez-moi une des photos… »

Bernard obéit, puis s’approcha avec Bastian. Léo regardait par dessus la tête de son père. Maeva s’approcha aussi. Et ils tombèrent tous d’accord : c’était bien le même garçon, qui avait coupé ses longs cheveux noirs et avait un peu grandi et forci.

Tout le monde retourna à sa place initiale.

« Alors, Bernard, dit Longus. Tu le connais ?

– Ben, heu, ouais, comme ça… »

Bernard raconta ce qu’il savait de Tim, et aussi ce qui leur était arrivé, à lui et à Ange. Longus et Bastian écoutèrent attentivement.

« Une idée, Bastian ? demanda Longus.

– Ouais… murmura l’interpellé. Ouais. Il va falloir faire vite. »

Il y eut un silence.

« Très vite. »

 

Chapitre 13

Ange était à peu près de retour sur terre après avoir plané un moment très loin dans l’atmosphère. Les médicaments calmaient bien la douleur et avaient l’avantage non négligeable de ne pas assommer leur consommateur. Ange ne se souvenait pas de grand-chose à part de son agression elle-même, et ce que le médecin avait pu lui raconter (son arrivée remarquée dans les bras d’un très beau jeune homme, Tim, sans doute) n’était pas pour le rassurer. Où diable Tim était-il passé ? Ange savait qu’il était à l’hôpital depuis environ 36 heures… Et il avait pu s’en passer, des choses, en 36 heures ! En prime, il y avait un planton devant sa porte !… C’était la meilleure, celle-là ! Ange attendait avec impatience la visite-interrogatoire du chef de ce poireau !

En fait, Ange était mort d’angoisse. Ce coup-ci, il savait que Tim avait raison : c’était bien à un sacré morceau qu’ils avaient affaire. Qu’avait-il bien pu se passer ?… Qui l’avait enlevé ? Pourquoi lui ? Et pour quelle raison ?…

Car, si sa blessure clouait Ange au lit, son cerveau, lui, marchait très bien. En tout cas beaucoup mieux.

Soudain la porte de la chambre s’ouvrit doucement. Ange rouvrit les yeux. Un petit bonhomme boitant lui sourit aimablement.

« Ange Ardolaz ?

– On se connait ? » grogna Ange.

Le sourire du petit bonhomme s’élargit. Il vint s’assoir sur la chaise qui était près du lit, après avoir soigneusement refermé la porte.

« Disons que oui… »

Ange se redressa un peu, suspicieux.

« D’ailleurs, reprit le petit bonhomme, réglons la question. Si je vous dis que je m’appelle Bastian Berg, ça doit vous dire quelque chose ? »

Ange fronça les sourcils.

« Berg ? L’éminence grise de Longus ?

– On peut dire ça, oui… »

Ange eut un petit sourire.

« Vous venez m’achever ?

– Oh, non… Je viens vous voir car vous connaissez, plutôt intimement, je crois, un jeune homme que nous cherchions en vain depuis quelque temps… »

Bastian enleva sa veste, et sourit à nouveau.

« Il s’appelle Tim Velasque… Mais vous le connaissez sous le nom de Velorme, je crois… »

Ange était méfiant.

« Qu’est-ce que vous lui voulez ? demanda-t-il froidement.

– Juste lui parler… Voyez-vous, de drôles de choses se passent en ce moment, et nous pensons que Tim en sait peut-être plus que nous… Et le fait qu’on ait essayé de le tuer renforce cette idée.

– Qui a essayé de le tuer ?

– Si nous le savions, il nous aurait déjà expliqué pourquoi, croyez-moi. Mais vous-même, vous ne savez rien ?

– Je sais que Tim était terrorisé et qu’il disait qu’il allait mourir, que personne ne pouvait rien pour lui.

– Ne vous aurait-il pas dit un mot d’un défunt Antoine ? »

Ange réfléchit. Berg était un allié non négligeable… D’autant qu’il ne serait certainement pas déplacé lui-même s’il lui avait voulu du mal : quand Berg voulait faire parler quelqu’un, il le faisait enlever et torturer sans prendre la peine de se déplacer. Ange prit donc le parti de lui faire confiance.

« Il m’a vaguement parlé d’un Antoine qui pensait ne rien avoir à craindre, mais qui était mort, oui… Mais rien de plus.

– Savez-vous qui est votre Tim, Ange ?

– Je suppose que vous allez me le dire, Bastian.

– Un petit Ardennais fils de paysans… Ses parents l’ont chassé alors qu’il avait à peine 17 ans, quand ils ont découvert qu’il était homo… Quelques jours plus tard, il a été pour ainsi dire ramassé par Antoine Delorme, qui était alors le second du Clan. Moi, à ce moment, j’étais au service de Régis, le fils ainé de Longus. Il y a six ans, Régis a été tué, puis Antoine deux semaines plus tard. Tim a disparu dans les deux jours… Laissant le fils d’Antoine à son oncle,… qui a été tué il y a presque un mois, avec sa femme et ses deux filles.

– Ça fait beaucoup de morts, tout ça. Vous pensez qu’il y a un lien ?

– Sincèrement, je n’en sais rien. Mais je pense que si Tim a disparu si vite à la mort d’Antoine, c’est qu’il avait peur d’y passer aussi.

– Ça se tiendrait.

– Et puis, il sait peut-être pourquoi Antoine a été tué, et ça, nous aimerions bien le savoir, surtout depuis que son fils est menacé.

– Il a du blé à vous, ce gosse ?

– Oui, mais surtout, c’est le fils d’Antoine. On ne laisse pas tomber ses vrais amis, chez nous.

– Les fils de vos vrais amis non plus, donc ? »

Bastian rigola.

« Non plus. »

Ange soupira.

« En plus, reprit Bastian, monsieur Longus a des problèmes avec son neveu. Il aimerait bien régler cette histoire, pour pouvoir se consacrer à sa succession sereinement.

– Son neveu, c’est le fameux Philippe?

– Oui… Vous savez qui vous a agressé, Ange ?

– Non, ça a été trop vite… très violent, ce type devait m’en vouloir beaucoup.

– Ce qui n’est pas vraiment un indice. Vous avez, tout comme nous, beaucoup d’ennemis.

– Sans doute, reconnut Ange.

– Je crois qu’il faudrait vous mettre à l’abri, Ange.

– Je ne le suis pas, ici, selon vous ?

– Si quelqu’un de fort veut votre peau, ce n’est pas le flic devant votre porte qui empêchera ses tueurs de vous avoir. Ceci étant, je pense qu’avec la complicité du commissaire qui a ordonné ça, je peux le régler.

– Vous voulez intimider Lucas ?! s’exclama le blessé.

– L’intimider, ça me parait difficile… Ça a l’air d’être un homme intelligent. On devrait pouvoir s’entendre. Je vais laisser un gars à moi dans le couloir… De quoi renforcer votre protection.

– Vous êtes rudement charitable, ironisa Ange.

– N’exagérons rien. Je pense juste que vous êtes un pion important dans cette histoire. Et puis, ajouta-t-il avec un sourire, je suis sûr que Tim m’en voudrait beaucoup si je ne faisais pas tout pour vous maintenir en vie. Marché conclu ? acheva-t-il en tendant sa main à Ange.

– Marché conclu, répondit ce dernier en la serrant.

– Parfait. Ah… »

Bastian sortit un petit revolver d’une des poches de sa veste et le tendit à Ange.

« Tenez, il est chargé. On ne sait jamais. »

Ange le prit et l’examina d’un oeil las, mais expert.

« Beau joujou.

– Je vous le laisse. Et je m’en vais. Il faut que j’aille voir ce vieux flic, dit Bastian en se levant. Au revoir, Ange.

– Au revoir, Bastian. »

Ils se serrèrent encore la main. Puis, Bastian parti, Ange soupira, cacha la petite arme sous ses oreillers et referma les yeux. Il sommeillait un peu lorsque la porte s’ouvrit à nouveau. Ange, qui s’était allongé sur le côté, glissa sa main sous son oreiller et rouvrit les yeux. Fausse alerte, c’était Lucas. Ce dernier sourit, lui fit un petit « coucou » de main et vint à son tour s’assoir sur la chaise.

« Alors, monsieur Ardolaz ? Il parait que vous allez mieux ?

– Ça va. » répondit Ange.

Le vieux flic en avait l’air tout ravigoté. Un peu affalé, il croisa ses mains sur son ventre et reprit :

« Votre gardien m’a dit qu’un ami était venu vous voir ?

– Effectivement… Dites-moi, commissaire, c’est de vous, le gardien ?

– Oui, sur la supplique de votre ami, Tim.

– Tim ?! »

Ange se redressa vivement. Enfin, aussi vivement qu’il pouvait, plutôt. Parce que bon, il ne pétait pas encore le feu, Ange. Il y avait quelques étincelles, mais c’était tout.

« Vous avez eu des nouvelles de Tim ?! s’exclama-t-il.

– Des nouvelles, c’est beaucoup dire. Il m’a joint après vous avoir laissé ici. Il m’a dit que ça allait mal et m’a demandé de vous protéger. Il m’a rappelé tout à l’heure pour avoir de vos nouvelles….

– Il allait bien ? demanda Ange, inquiet.

– Très nerveux, fatigué à mon avis. Et très inquiet… Vous comprenez quelque chose à ce qui vous arrive, à tous les deux ?

– Pas vraiment… »

Ange préférait ne rien dire sans l’aval de Bastian. Lucas posa plusieurs questions auxquelles Ange répondit sans y répondre, puis le vieux policier partit.

C’était l’heure du déjeuner, il rentra chez lui. Une de ses chattes avait mis bas la nuit précédente, il voulait s’assurer que tout allait bien.

 

Chapitre 14 :

Lucas entra dans son vieil immeuble de la Croix-Rousse. Il habitait dans 39,06 mètres carrés, depuis son divorce, au premier étage, avec quatre chats, enfin, neuf depuis la nuit précédente, et ça lui allait très bien. Lucas ne regrettait rien. Au contraire, il avait toujours su que son travail l’occupait trop et que sa femme n’était pas heureuse avec lui. Elle avait fini par partir, avec leurs deux enfants, un sous chaque bras, et était retournée chez sa mère. Bon prince, Lucas leur avait rendu leur grand appartement et était, lui, parti dans ce petit, qu’il avait acheté, avec ses chats. Ils avaient divorcé à l’amiable et lorsqu’ils se revoyaient, c’était toujours avec beaucoup de tendresse. Ce qui rendait le nouveau mari de sa femme très jaloux, même après 20 ans. Les deux enfants, eux, revoyaient toujours leur père avec joie.

Lucas rentra chez lui, attendri d’avance par les cinq petites peluches qui l’attendaient. Il fut surpris que sa porte ne soit pas fermée à clé. Puis, il se dit qu’inquiet, le matin, il avait dû oublier. Il entra, dans sa cuisine, accrocha son vieil imper de flic au portemanteau. Trois chats vinrent se frotter à ses jambes.

« Bonjour, mes chéris… »

Il s’accroupit pour les caresser.

« Ça va, vous ? »

Trois petits moteurs se mirent en marche. Lucas se releva, content. Il allait voir les petits et leur mère, puis se ferait un bon casse-croûte, il avait très faim. Mais une surprise de taille l’attendait dans son salon, qu’il devait traverser pour rejoindre sa chambre où étaient les chatons. Un homme était assis paisiblement dans un des fauteuils, une canne entre les jambes. Il sourit aimablement à Lucas.

« Bonjour, commissaire. »

Lucas se reprit en un quart de seconde et fronça ses sourcils blancs.

« Pouvez-vous m’expliquer ce que vous faites ici, vous ?!… demanda-t-il, ferme.

-Et bien, j’avais à vous parler, répondit nonchalamment le visiteur.

-…Et par où êtes-vous entré, d’abord ?

– Par la porte, bien sûr. Je ne suis pas un voyou. Vos fenêtres sont intactes. »

Presque amusé, Lucas reprit :

« Ça vous prend souvent ?

– Non,… Seulement quand je veux impressionner mes interlocuteurs, répondit l’inconnu avec un sourire.

– Si c’est ça, rigola Lucas, c’est raté. Excusez-moi un instant, reprit-il en traversant le salon, j’ai quelque chose d’important à vérifier. »

Il alla dans sa chambre, vers le carton où, sur une vieille couverture, la chatte se trouvait avec ses petits.

« Chloé… fredonna le vieux policier. Chloé, ma chérie… Alors, ça va ? »

Intrigué, mais voulant surtout s’assurer que Lucas n’allait pas chercher un bazooka, le visiteur vint voir.

« Alors, continua doucement Lucas, tu m’as fait de jolies petites peluches, dis-moi… »

Il s’accroupit et caressa Chloé.

« C’est très bien, ma chérie. »

Le visiteur se pencha au-dessus du carton et eut une mimique impressionnée. Lucas, continuant à caresser la chatte, lui dit :

« Vous avez vu ça ? Elle ne s’y met pas souvent, mais elle fait du beau travail…

– Ça va vous en faire combien ? »

Lucas se redressa.

« Neuf. Ça tombe bien, c’est mon chiffre porte-bonheur. Bien. À qui ai-je l’honneur de m’adresser ? »

Les deux hommes étaient aussi haut l’un que l’autre.

« Bastian Berg. »

Lucas regarda un moment Bastian, puis s’exclama :

« Tiens donc !… Vous voulez vous repentir ?

– Pas du tout.

– Je me disais aussi. Vous ne venez pas me tuer, non plus ?

– Non plus.

– Alors, que puis-je pour vous ?

– Disons que j’ai un marché à vous proposer.

– Allons bon… soupira Lucas, puis il reprit benoitement : Vous avez déjeuné ?

– Heu, non… répondit Bastian, surpris.

– Alors, venez… L’expérience m’a appris que l’on marchandait beaucoup mieux devant une bonne assiette. »

Bastian, très surpris, suivit le vieux flic jusqu’à sa cuisine. Il s’assit, comme Lucas l’en priait, et le regarda farfouiller dans son frigo. Bastian se dit que ce vieil homme avait vraiment dû en voir de toutes les couleurs…

« Un doute m’effleure, commissaire…

– Je n’ai pas l’intention de vous empoisonner, si c’est ça…

– Non, non… Vous êtes sûr que vous savez qui je suis ?

– Je pourrais réciter votre CV par coeur, Berg. Je sais très bien que vous avez plus de saloperies sur la conscience qu’il y a d’eau dans le Rhône.

– Et vous n’avez pas peur ?

– Non. Je sais très bien aussi que si vous êtes un criminel, vous êtes également un homme de parole. Et puis, vous pourriez être mon fils. Je n’ai pas l’habitude de me laisser impressionner par des gamins, même mafieux. Bon, vous aimez le dindonneau ?

– Heu,… Oui…

– Parfait. »

Bastian regarda Lucas s’agiter devant ses fourneaux en sifflotant. Il était content d’avoir trouvé un interlocuteur à sa mesure. C’était très rare qu’on lui parle librement et sans crainte. La plupart des gens se faisaient tout petit devant lui.

Lucas lui servit peu après du dindonneau à la crème accompagné de spaghettis al dente.

« Bon appétit, dit le vieux flic en s’asseyant.

– Merci. »

Ils commencèrent à manger.

« Alors, Berg ? Ce marché ?

– J’ai besoin de votre aide sur une affaire…

– Tiens, tiens… Depuis quand les gens comme vous ont-ils besoin de l’aide de gens comme moi sur une affaire ?

– Disons que je veux être sûr que vous ne me mettrez pas de bâtons dans les roues.

– Ah ! Voilà qui est mieux. Expliquez-vous.

– J’ai les moyens de mettre Ange Ardolaz et Tim Velasque… Velorme, à l’abri, plus sûrement que vous.

– Ce ne serait effectivement pas une mauvaise chose… Notez, l’abri…

– Oui ?

– …C’est un cercueil ?

– Non, non. Je veux les garder en vie tous les deux.

– Définitivement ?

– Oui.

– J’ai votre parole ?

– Vous l’avez.

– Bien. Je suppose que vous savez où est Ange ?

– Évidemment.

– Et Tim ?

– Nous l’avons retrouvé hier.

– Vous dites qu’il ne s’appelle pas Velorme ?

– Non, il s’appelle Velasque. »

Bastian prit le parti de tout dire à Lucas. Ils durent marchander un moment, mais finirent par arriver à se mettre d’accord. Bastian allait voir avec Longus (ce que le vieux flic lui demandait, il ne pouvait pas lui accorder sans l’accord de son patron), et rappellerait Lucas le soir. Puis, Bastian partit. Lucas retourna voir ses chatons. Il était content de lui. Si ça marchait, il allait finir sa carrière en beauté… tout en baisant ses supérieurs en beauté aussi !

Il jubilait comme un gosse. Depuis le temps qu’il rêvait de ça !

 

Chapitre 15 :

Longus lisait très paisiblement un bon polar devant sa cheminée, où une bûche se consumait paisiblement aussi, car ce jour-là, il avait plu et il faisait presque froid. Près de lui, sur un autre fauteuil, Léo se débattait avec son rubicube, car, depuis la première fois que nous l’avons vu, il n’en était toujours pas venu à bout.

Soudain, des cris les firent sursauter tous les deux. Et puis, ils s’apaisèrent après avoir échangé un regard. Rien de grave. Philippe Longus venait faire une scène à son oncle.

Josine ouvrit la porte et elle fit bien, sans quoi Philippe l’aurait sans doute défoncée,… la porte. Longus posa son livre sur la table basse, et croisa ses mains sur son ventre. Léo, qui était en tailleur sur son fauteuil, regarda son cousin. Ce dernier était comme d’habitude dans son costard anthracite froissé, ses cheveux blonds étaient comme d’habitude sales et gras, il suait,… comme d’habitude. C’était un gars d’un fort beau gabarit,… Sauf au niveau de la cervelle… Il en avait une, mais mieux vaut ne pas en parler… C’est vrai, quoi. Restons humains. Je ne veux pas l’accabler, non plus, ce malheureux garçon.

Longus soupira, et regarda son neveu avec des yeux sévères.

« Quoi, encore ? » demanda-t-il froidement.

Cette froideur fit quelque peu perdre pied à Philippe, puis il se reprit et s’écria :

« Mon oncle, je veux une explication ! »

Comme Longus le regardait sans répondre, Philippe reprit, toujours en criant (il devait avoir une impossibilité à parler normalement) :

« Vous me ravalez au rang de valet ! Moi ! Votre neveu !… Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ?!

– Tu le sais très bien, Philippe. »

Longus soupira et se leva.

« Tu sais très bien que j’ai horreur qu’on essaie de me doubler. »

Léo se remit paisiblement à son rubicube. Ce qui se passait près de lui ne le dérangeait pas, il connaissait la chanson : Philippe allait se faire engueuler,… Rien de nouveau, en somme.

« Vois-tu, cher neveu, ton petit jeu du « Confiez-moi-la-recette-de-vos-affaires-que-je -les-donne-à-mon-oncle » m’a passablement énervé, surtout les cinq pour cent que tu t’octroyais. »

Devant l’air abasourdi de son neveu, Longus continua avec un sourire cynique :

« Tu pensais vraiment que je n’en saurais rien ?… Tu sais, Phil, mes hommes sont peut-être des criminels d’une malhonnêteté rarement atteinte dans l’histoire de notre profession, mais la plupart d’entre eux savent, eux, que leur patron c’est moi.

– Mais… Heu… Mais heu je heu… balbutia Philippe. Je voulais juste vous soulager, mon oncle…

– Sois sûr que je le comprends, cher neveu, répondit Longus avec son sourire le plus beau, bien qu’un peu carnassier. Simplement, je te déconseille ce genre de petites manœuvres dans mon dos. Et tu vois, tu as beaucoup de chance, parce qu’après un coup pareil, n’importe lequel de mes hommes serait mort. Tu ne vis encore que parce que tu es mon neveu, et surtout parce que je n’ai aucune envie que ta mère me fasse une scène, elle me tape sur les nerfs. Ceci dit… »

Longus regarda son neveu droit dans les yeux.

« … Fous-toi dans le crâne que je ne laisserai rien passer d’autre ! Et que l’héritage des pouvoirs dans ce Clan n’a rien d’obligatoirement héréditaire !… En d’autres termes, tu as intérêt à te tenir tranquille une fois pour toutes. Bien. »

Longus se rassit paisiblement.

« Tu avais autre chose à me dire ? demanda-t-il gentiment.

– Heu, oui, heu… Je voulais savoir quand est-ce que Baal pourra reprendre du service, heu… Parce que bon, l’inactivité lui pèse, heu…

– Fous-le dans un bordel, les filles le calmeront. » dit Longus avec un petit sourire.

Léo rigola.

« Ben, c’est c’que j’ai fait… Mais il en peut plus.

– Il a compris la leçon ?

– Oui, oui.

– Tu en es sûr ?

– Oh oui !

– Bien. On verra si on lui trouve quelque chose à faire. Dis-lui toujours qu’il n’aura pas d’autre chance non plus. »

Philippe ne put pas répondre, car soudain Léo bondit de son fauteuil pour aller presser dans ses bras Maeva qui venait d’entrer avec Bastian. Ce dernier regarda froidement Philippe et dit :

« Un problème, monsieur ?

– Non, Bastian. Nous avions fini. »

Philippa partit en grommelant et en claquant toutes les portes qu’il croisa.

« Du nouveau, Bastian ? » demanda aimablement Longus.

Léo revint sur son fauteuil et fit signe à Maeva de venir s’assoir sur ses genoux. La jeune femme obtempéra.

« T’as vu j’ai presque fait une face… » lui dit Léo.

Bastian s’assit sur le canapé en haussant les épaules. Il soupira.

« Ardolaz va plutôt bien… Il est d’accord pour collaborer. Il faut le mettre à l’abri.

– Pas de problèmes. Léo sera ravi d’avoir de la compagnie. Et le vieux poulet ?

– Encore très fringant. Vous vous entendriez très bien. Mais dur en affaires !

– Il t’a demandé combien ?

– Pas d’argent, justement. C’est bien pour ça que ça a été dur à négocier !

– Qu’est-ce qu’il veut ?…

– Qu’on lui livre les coupables au lieu de les tuer.

– Quoi ?!… » s’écria Longus.

Le vieil homme était très surpris.

« Quoi ?… Alors ça !

– En échange de quoi, il nous couvre et nous aide. Nous avons sa parole. »

Il y eut un silence. Longus réfléchit un moment, puis regarda son second :

« Qu’en penses-tu, Bastian ?

– Il me semble que nous avons les moyens de faire que ces gens restent assez en prison pour être sûrs d’avoir la paix.

– Oui, évidemment. Tu penses que ces gens qui s’agitent sont à nous?

– C’est possible… Ou ce sont des gens à nous, ou c’est un autre clan qui essaye de s’installer. Dans les deux cas, il faut y mettre bon ordre. Et ma foi, si ce brave homme veut bien nous aider, autant en profiter.

– Certes. Bon, ben on fera comme ça. »

Léo posa son rubicube pour pouvoir serrer Maeva dans ses bras. Elle sourit et caressa ses cheveux.

Bastian leur jeta un oeil et sourit. En voilà toujours deux qui vont bien, se dit-il.

« Ah, Bastian…

– Oui, monsieur ?

– Peux-tu trouver un petit boulot sans importance pour Baal ?

– Une de nos boites avait besoin d’un plongeur… »

Les deux hommes rigolèrent.

« Je vais voir ça, monsieur. »

Longus sourit.

« Et Tim et Corentin ?

– Je les récupère demain, avec Maeva et Simon.

– Bien. Très bien. »

 

Chapitre 16 :

Corentin était très impressionné. Non seulement Tim avait vidé deux bouteilles de vin, ce qui n’était déjà pas rien pour le petit garçon, mais en plus, il n’était même pas saoul!…

Ils étaient installés dans la salle de restaurant de l’hôtel, Corentin finissait son assiette. Tim fumait en attendant le café qu’il avait demandé. Tim était allé travailler durant la nuit, il avait bien fait son boulot et gagné de quoi voir venir.

Mais voir venir quoi ?

Tim tira sur sa clope. Il était fatigué. Il fallait qu’ils mettent les voiles… Mais où ? Hors de la région, ils seraient sans doute à l’abri… Restait à quitter cette région. Il allait falloir vérifier combien d’essence il restait dans la voiture.

Tim soupira. Il fallait qu’ils partent avant la nuit. Ces salauds étaient probablement déjà sur leurs traces…

On apporta son café à Tim. Il le touilla vaguement et soupira. Il allait appeler Lucas. Il était inquiet pour Ange. Il se mordilla un ongle… Il se sentait aussi responsable de ce qui lui était arrivé. Là-dessus, il se trompait. Certes, si Ange ne l’avait pas connu, il n’aurait pas été entrainé dans cette galère, mais Ange s’y était laissé entrainer de son plein gré, en toute conscience, et tout ça. Enfin, quand je dis en toute conscience, c’est en toute conscience d’homme amoureux. Alors, après, on peut se demander si un homme amoureux peut agir en toute conscience par rapport à l’être aimé… Mais, comme nous ne sommes pas dans un cours de philo, je vous épargnerais une dissertation là-dessus. Et j’espère que vous m’en serez éternellement reconnaissants !

Reprenons.

Après le repas, Tim et Corentin retournèrent dans leur chambre. Corentin se posa devant la télé, Tim prit le téléphone. Il composa, en mordillant toujours ce pauvre ongle qui ne lui avait rien fait, et qui souffrait stoïquement. Cet ongle avait été stoïcien dans une vie antérieure et ça lui était resté…

« Allo ?… dit, à l’autre bout, la voix guillerette de Lucas.

– Commissaire ?… C’est Tim… bredouilla Tim.

– Ah ! Salut ! Comment allez-vous ?

– Heu, ça va… dit Tim, complètement déstabilisé par la bonne humeur de Lucas.

– Ah, c’est bien !

– Je heu… je vous appelais pour avoir des nouvelles d’Ange…

– Il va bien, il va très bien… Il se levait déjà, vous vous rendez compte ? Il faisait enrager ses médecins.

– Il faisait…? Vous voulez dire qu’il n’est plus à l’hôpital ?

– Il y a de ça.

– Où est-il ?

– Après ce qui lui est arrivé, j’ai préféré le faire mettre à l’abri…

– Ah… Il… Il est en sécurité, alors ?

– Oh que oui ! Impossible d’être plus en sécurité !

– Ah, bon… Bon… Ben moi, je vous fais confiance… Vous pouvez lui transmettre un message ?

– Oui…

– Il faut lui dire que je suis obligé de quitter la région… Je l’appellerai plus tard… Et qu’il fasse attention, surtout. Très attention.

– Oui… »

Lucas était redevenu sérieux.

« Dites-moi, Tim…

– Oui ?

– Vous ne pouvez pas me dire ce que vous avez, une fois par toutes ?

– Y vaut mieux pas…

– Libre à vous, mon petit. J’espère juste que vous ne faites pas une bêtise… Faites très attention à vous aussi.

– Oui, oui…

– Promis ?

– Promis.

– Ah, et puis saluez Corentin pour moi, ajouta malicieusement le vieux flic. Au revoir, Tim. »

Lucas raccrocha avant que Tim ne puisse réagir. Le garçon resta sidéré. Il faillit rappeler, mais renonça. Mieux valait partir vite. Si Lucas l’avait trahi, il pouvait sans doute localiser son appel. Tim prit donc Corentin, régla leur séjour, et ils allèrent sur le parking. Tim était nerveux. Ils arrivèrent à la voiture. Tim l’ouvrit. Et c’est là que la voix douce et gentille de Bastian s’éleva :

« Salut, Tim. »

Tim sursauta, comme frappé par un fouet, tira le flingue d’Ange de sa ceinture et le braqua sur Bastian.

« Houlà ! Nerveux ? » fit ce dernier.

Tim grogna sans répondre. Corentin se rapprocha de lui, apeuré.

« Qui c’est ? lui demanda-t-il.

– Le fumier qui a fait tuer ton père, cracha Tim.

– Quoi ?! » s’écrièrent dans un ensemble particulièrement touchant Corentin et Bastian.

Bastian était embêté. Si Maeva et Simon pensaient qu’il était en danger, ils risquaient de descendre Tim…

« Qu’est-ce que tu as dit, Tim ? demanda-t-il en fronçant les sourcils.

– N’espère pas que tu vas m’avoir comme ça, Bastian ! »

Bastian se dit que la situation se compliquait beaucoup trop, tout à coup.

« Baisse ce flingue, Tim, qu’on cause un peu.

– Pas question.

– Pourquoi tu dis que c’est moi que ai fait tuer Antoine ?

– Tu me prends pour un con, ou quoi ?!

– Excuse-moi, mais j’aime pas qu’on m’accuse, quand je suis innocent…

– Ça doit pas t’arriver souvent.

– Justement. Tim, crois-moi et baisse ce flingue. Je n’ai pas fait tuer Antoine.

– Joue pas au plus con avec moi, Bastian… »

Tim foudroyait son interlocuteur du regard.

« Tim, s’il te plait…

– NAON !!!

– Dis-moi au moins sur quoi tu te bases pour m’accuser ? »

Tim eut un rire nerveux.

« Tu me prends vraiment pour un con…

– Non, justement, et je serais content que tu viennes. Ange était très inquiet pour toi. »

Tim sursauta. Corentin les regardait tous les deux, il avait peur.

« Qu’est-ce que tu lui as fait ?! cria Tim, dont la voix avait tremblé malgré ses efforts.

– Rien. Je l’ai mis à l’abri de ceux qui vous veulent du mal.

– À l’abri de toi ?

– Oh, Tim… Tu vas finir par me vexer. Ton Ange va bien. Il était très pressé que je te ramène.

– Tu peux toujours rêver !

– T’es toujours aussi têtu, toi… Bon, alors ?

– Quoi, bon alors ?

– Tu me dis pourquoi tu dis que c’est moi qui ai fait tuer Antoine ? »

Tim était tellement focalisé sur Bastian qu’il ne réalisa absolument pas qu’une autre voiture arrivait dans son dos, trop doucement pour que ce ne soit pas sournois.

« Va te faire foutre, Bastian ! Je sais très bien que Baal n’aurait jamais tué Antoine sans ton ordre ! »

Bastian en resta comme deux ronds de flan. Après, tout s’enchaina trop vite. Une voix féminine cria :

« BASTIAN ! ATTENTION ! »

La voix en question, qui était à Maeva, accourait avec sa propriétaire qui, elle, avait très bien vu la voiture sournoise. Bastian se tourna brusquement vers elle. Il fit bien… Car celui qui le visait de la voiture rata son coup : la balle ne fit qu’effleurer sa tempe. Bastian s’écroula quand même sous le choc et perdit connaissance.

Tim baissa son arme et se tourna vers la voiture. Brutalement, il ne comprenait plus rien. Deux types cagoulés en sortirent et se jetèrent sur lui, avant qu’il n’ait pu se défendre, ils l’avaient attrapé. Ils le trainèrent jusqu’à leur voiture, pendant que leur tireur les couvrait. Maeva s’était plaquée au sol. Corentin s’était tapi derrière la BMW d’Ange. La voiture partit en trombe. Maeva se redressa et courut vers Bastian. Elle s’accroupit près de lui et vérifia son pouls. Et soupira, soulagée.

Simon arriva.

« Suis-les, vite, dit-elle.

– Et Bastian ?

– Ce n’est pas grave, je m’en occupe. »

Simon sauta dans sa voiture et fila derrière les autres. Corentin s’approcha timidement de Maeva, et couina, tout pâle :

« Qu’est-ce qui se passe ?

– J’en sais foutrement rien. » répondit-elle.

Elle prit son mouchoir, l’humidifia avec un peu de salive et essuya la blessure de Bastian. Elle ne s’était pas trompée : ce n’était pas grave. Elle sourit et tapota les joues de son patron. Bastian rentrouvrit les yeux, puis les rouvrit complètement et se redressa sur ses coudes.

« Qu’est-ce qui s’est passé ?… murmura-t-il en portant sa main à sa blessure.

– Comment te sens-tu ? lui demanda Maeva.

– Sonné… Mal au crâne… »

Elle lui donna son mouchoir, qu’il tint contre sa plaie, et lui expliqua. Il hocha la tête.

« Bon, dit-il en se relevant comme il pouvait. On rentre. »

Maeva le soutint jusqu’à la BMW, qu’elle finit d’ouvrir (Tim avait eu la bonne idée de laisser les clés sur la portière), et installa Bastian à l’arrière. Puis elle appela Corentin et l’assit à l’avant. Après quoi elle prit le volant.

« T’en fais pas, ch’tit. » Nous sommes des amis, dit-elle doucement à Corentin.

Bastian, brutalement, s’écria :

« Mais !… Maeva?!… Tu parles ?!

– Hm, hm. » répondit-elle avec un petit sourire.

 

Chapitre 17 :

Ange trainait son inquiétude dans le couloir. Il s’était levé et faisait quelques pas hors de la chambre que Longus lui avait aimablement prêtée, avec une béquille. Il se demandait bien ce que foutait Bastian. Pourvu que tout se soit bien passé !

La tête de Léo apparut à l’angle du couloir, à quelques mètres d’Ange. Le reste du corps suivit et vint vers le convalescent.

« Ça va ? demanda le jeune homme avec son joli sourire de gosse.

– Ça va, répondit Ange. Où est ton père ?

– En bas, au salon. Il attend Bastian… Il est énervé, ils sont en retard. »

Ange hocha la tête. Il demanda à Léo de l’aider à descendre, voulant rejoindre Longus pour attendre avec lui. Léo sourit. Il prit le bras libre du blessé (le gauche), et ils descendirent l’escalier pour gagner le salon. En voyant arriver Ange et son fils, Longus se leva de son fauteuil.

« Vous n’auriez pas dû vous lever, Ange. Le médecin va vous gronder. »

Léo installa Ange sur l’autre fauteuil.

« Votre toubib est pire que ceux de l’hôpital, dit Ange. Je ne suis pas à l’agonie, ne vous en faites pas. La blessure est bien refermée, elle ne risque plus de se rouvrir maintenant, sauf si nos ennemis l’y aident, mais il n’y a pas de raison que ça arrive. »

Ils entendirent une voiture arriver. Léo alla guetter à la fenêtre. Il dit que c’était une grande voiture noire… Que Maeva sortait… Un petit schtroumpf… Et Bastian qui avait l’air d’avoir mal à la tête… La porte s’ouvrit et Josine hurla. Et ils entendirent Bastian s’écrier :

« Ça va, Josine ! Appelez le médecin au lieu de hurler ! »

Ange était inquiet… Où était Tim ?

Bastian arriva, il tenait toujours le mouchoir contre sa tempe. Il s’assit sur le canapé et soupira, plus énervé qu’autre chose. Maeva entra, elle tenait Corentin par la main, il n’était pas très rassuré. Léo sauta évidemment au cou de Maeva, qui rigola. Ils s’étreignirent.

« Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda Longus.

– Si je le savais ! grogna Bastian. Cette fois, je n’y comprends plus rien…

– Où est Tim ? demanda Ange, n’y tenant plus.

– Enlevé par des types… Ils ont essayé de me descendre… Simon les a suivis…. expliqua Bastian. Cette fois, on est sûr d’avoir affaire à un gros morceau… Et il en veut bien à votre pouvoir, monsieur. Je me demande pourquoi ils s’acharnent sur Tim, par contre…

-Ça n’a aucun sens. » marmonna Ange.

Corentin vint s’assoir près de Bastian.

« Pourquoi Tim y disait que c’était toi qu’avais fait tuer papa ? lui demanda-t-il.

– Parce que c’est ce qu’il pensait… répondit Bastian dans un soupir.

– Quoi ? » s’exclama Longus.

Bastian enleva le mouchoir. La plaie ne saignait plus. Josine vint timidement annoncer que le médecin arrivait.

« Vous avez bien entendu, monsieur, reprit sombrement Bastian. Tim pensait que c’était nous qui avions fait tuer Antoine… C’est pour ça qu’il était parti si vite.

– Mais… Pourquoi pensait-il ça ?

– Il a dit que c’était Baal qui avait tué Antoine. »

Un lourd silence accueillit ces mots. Il resta là un petit moment puis décida d’aller voir ailleurs s’il y était. C’est alors que Longus reprit, scié :

« Baal ?…

– Tim a été enlevé juste après avoir dit ça, dit Bastian. Il n’a pas eu le temps d’en dire plus.

– Baal ? répèta Longus. Mais ça n’a aucun sens ! »

Le téléphone sonna. Longus se leva pour aller décrocher. C’était Simon qui avait sagement suivi les kidnappeurs jusqu’à leur repère, obéissant qu’il était, serviable et tout, et qui attendait les ordres. Longus mit le haut-parleur. Simon expliqua précisément où étaient les ravisseurs et le ravissé (Heu, enfin… Tim, quoi), troisième maison abandonnée à droite en sortant de l’autoroute de Paris par Villefranche.

Longus lui dit de ne pas bouger, il le rappellerait sur le téléphone de la voiture, et raccrocha.

« On envoie Lucas ? fit Longus.

– Il vaut mieux, dit Bastian. Vous voulez que je l’appelle ?

– Oui, vas-y. »

Bastian se leva et alla composer rapidement le numéro du portable du vieux flic.

« Allo ? chantonna la voix de Lucas.

– Bastian Berg, ici.

– Ah, bonjour ! Du neuf ?

– Justement, on a besoin de vos services.

– Chouette ! Que puis-je pour vous ?

– Tim a été enlevé.

– Oh ? couina Lucas.

– Nous savons où il est. Vous pouvez aller le récupérer et coffrer ses ravisseurs ?

– Oh, mais avec joie !…

– Je compte sur vous pour leur faire dire pour qui ils ont fait ça.

– Mais évidemment, c’était sous-entendu… »

Bastian lui expliqua où était retenu Tim. Lucas lui dit qu’il y partait, le temps de rassembler les forces nécessaires.

« Parfait, dit Bastian. On vous rejoint là-bas.

– D’accord. À tout à l’heure. »

Bastian raccrocha en se disant que ce vieux poulet était encore plus fou-fou qu’il ne l’avait pensé. Mais mieux valait l’envoyer lui ; si Baal avait trahi, il n’était sûrement pas le seul. Et alors, comment savoir à qui faire confiance ?

À Lucas, au moins, on pouvait !

Maeva s’approcha de Bastian pendant que Longus rappelait Simon pour le prévenir. Elle regarda sa blessure.

« Tu veux y aller, vraiment ? dit-elle.

– Oui.

– T’es pas raisonnable. Attends au moins le médecin. On est pas à deux minutes.

– Maeva… tenta Bastian.

– Non, Bastian, hors de question. Tu attends le médecin. »

Le ton de la jeune femme n’acceptait pas de réplique. Bastian tenta encore le regard suppliant, mais rien n’y fit. Ange se releva et fit quelques pas.

« Je vous accompagne, dit-il. Ça tranquillisera Tim de me voir.

– Vous pensez que ça ira ? lui demanda Maeva.

– Ça ira. » répondit Ange.

Léo s’approcha de Maeva, l’enlaça traitreusement par-derrière et lui susurra :

« T’as une jolie voix. »

Une maîtresse parlante, c’est quand même plus rigolo qu’une maîtresse muette, car ça peut avoir des discussions plus intéressantes.

Maeva sourit et caressa la joue de son amoureux.

« Elle te plait ? lui demanda-t-elle doucement.

– Beaucoup. »

Sur ce, le médecin arriva. Il essaya de réprimander Ange d’être debout et habillé, mais un « Oh, la ferme. » du convalescent le fit renoncer. Il s’occupa alors de la tempe de Bastian, et ce dernier parvint à le convaincre que ce n’était pas grave du tout. Découragé, le médecin se laissa faire, fit un petit pansement joli comme tout et partit.

Maeva soupira avec un sourire.

« Et bien ! Me voilà obligée de jouer les gardes-malades ! rigola-t-elle. Bon, ben allons-y, messieurs. Villefranche, c’est pas tout près. »

Ange sourit, échangea un regard avec Bastian. Ils eurent un petit rire et suivirent la jeune femme.

Elle prit le volant, conduisant vite et bien. Bastian était près d’elle et Ange à l’arrière. Se faire conduire dans sa propre voiture, c’était curieux, mais ça lui plaisait.

« Comment tu la trouves, ma BM ? demanda-t-il.

– Un peu nerveuse, mais super une fois qu’on l’a en main. » répondit Maeva.

Ange sourit. Bastian se tourna vers lui et lui demanda s’il comprenait pourquoi on en voulait à Tim comme ça.

« Aucune idée… » répondit Ange.

Il soupira, inquiet. Pourvu qu’il ne soit pas trop tard…

« Dites-moi, Bastian, je repense à un truc…

– Oui ?

– Vous m’avez dit qu’Antoine était mort deux semaines après Régis… Il y avait un lien ?

– Pas à notre connaissance… Mais ça a été une période très troublée, vous savez… Pourquoi dites-vous ça ?

– Comme ça, une idée… C’est encore loin, Maeva ?

– On approche… Pourquoi, t’as une envie pressante ? »

Ils rigolèrent.

« Non, c’est bon…

– On y sera bientôt. »

 

Chapitre 18 :

Bon ! Ceci étant, vous me permettrez un petit retour en arrière chronologique, pour aller voir ce qui était arrivé à Tim pendant ce temps-là.

Premier point : il était encore en vie, et à peu près intact…

Les deux gros bras qui l’avaient attrapé l’avaient jeté sans beaucoup de ménagement à l’arrière de leur voiture avant de s’y replier. Ils l’avaient donc à moitié écrasé en s’installant, avant de le ligoter soigneusement avec du gros scotch brun pour les poignets et orange pour les chevilles. Ils avaient aussi mis un petit bout d’orange pour coller ses lèvres. Esthétiquement, sur les vêtements noirs de Tim, ce n’était pas terrible, mais au moins il ne risquait pas de se détacher en détendant les cordes, puisque ce n’en était pas.

Tim, alors, n’avait pas cessé de grommeler et de gigoter. Et les coups qu’on lui assenait ne le faisaient pas arrêter.

Au bout d’un petit moment, on avait laissé la voiture pour une camionnette, ce qui était plus discret, car personne, de l’extérieur, ne pouvait voir Tim. Puis ils étaient repartis.

Au bout d’un long moment cette fois, et après un nombre non négligeable de coups divers, la camionnette s’arrêta.

Les deux gros bras attrapèrent Tim et descendirent. Tim se débattait toujours, il avait décidé de ne pas être un prisonnier docile.

Ils étaient visiblement dans un coin isolé, avec une maison, abandonnée depuis tellement longtemps qu’elle ne devait plus savoir à quoi un être humain ressemblait. Le conducteur et le tireur descendirent aussi, et tous les cinq se dirigèrent vers la bâtisse ; enfin, sauf Tim qui se laissait diriger en grognant. Ils entrèrent. Un autre homme les attendait dedans, assis à une vieille table en bois qui se portait encore très bien.

« Mission accomplie, Bob. » dit le conducteur.

Le type assis eut un sourire mauvais.

« Bien… Le patron sera content… On va le mettre au frais. »

Bob se leva en rigolant, s’approcha de Tim qu’un des deux gros bras tenait tourné vers lui, devant lui. Bob ne fit pas attention au regard très noir de Tim, et lui dit :

« T’as de la chance que le patron ait ordonné qu’on te touche pas avant qu’il arrive, la pute, pass’ que moi les tapioles, j’en fais facile du pâté !… Il a un message pour toi : il veut savoir où est le carnet… T’as la nuit pour y cogiter, il sera là demain matin… Et si tu causes pas, tu vas morfler ! »

Tu vas morfler avant moi, pensa Tim. Il était juste à la bonne distance de Bob pour lui envoyer ses pieds dans un endroit très sensible du corps masculin, que, par pudeur, je ne vous citerais pas ; vous êtes grands, vous avez compris. Et Tim ne s’en priva pas. Et Bob le sentit passer !

Il se releva comme il put, grimaçant, et cria :

« Foutez-moi cette garce à la cave ! Et t’as d’la chance que j’ai des ordres, SALOPE ! »

Tim fut donc jeté sans ménagement dans la cave, par une trappe évidemment sombre de la pièce… Il ne se fit pas trop mal, assez, mais pas trop, grogna, soupira, et se tourna en grommelant. Au-dessus, ça parlait, ça criait, ça riait grassement, tout content que c’était d’avoir un petit pédé à torturer le lendemain. Tim soupira encore. Il avait un peu de lumière par un soupirail, car il faisait encore jour.

Cette fois, il n’avait aucune chance… Ces brutes n’avaient pas plus de cervelle qu’une tarte aux pommes (pardon d’avance s’il y en a une qui me lit), il ne servait à rien de leur expliquer qu’il ne savait pas où était le carnet. Alors là, ils pouvaient bien le torturer tant qu’ils voulaient, ils auraient du mal à le faire parler.

Tim était désespéré. Il se mit à pleurer comme un gosse. Il aurait tant voulu que tout ça ne soit qu’un cauchemar… Et se réveiller au chaud dans les bras d’Ange…

Sans compter qu’en plus, il n’y comprenait plus rien. Si ces types avaient descendu Bastian, c’est bien qu’il était hors du coup… Ou alors, il avait essayé de doubler Longus et c’était ce dernier qui était derrière tout ça ?

Mais en fait, ce qui déprimait le plus Tim, c’était l’idée qu’il allait mourir sans même savoir ce qu’il y avait dans ce maudit carnet… Mourir, ce n’était déjà pas drôle, surtout torturé par une bande de pervers qui allaient probablement jouir en le voyant crier, mais sans savoir pourquoi, c’était franchement dur à vivre.

Merci du cadeau, Antoine… pensa Tim. Et puis, pragmatique qu’il était, il finit par se dire qu’après tout, ce n’était qu’un long et atroce moment à passer.

Il resta un moment sans plus penser du tout, observant une araignée qui se battait contre quelques fourmis, non loin de lui.

Après quoi, il se remit à réfléchir. Il faisait de plus en plus sombre, dans la cave. Il se dit qu’après tout, il pouvait toujours les baratiner, leur dire que le carnet était dans un coffre-fort, en Suisse, un truc comme ça…

Et sur ces bonnes résolutions, il s’endormit, épuisé par tous ces événements.

Il fut réveillé quelques heures plus tard, par du bruit au-dessus.

 

Chapitre 19 :

Un qui n’avait pas chômé pendant ce temps-là, c’était Lucas. Il avait réquisitionné une vingtaine d’hommes, quatre voitures, un fourgon, et était parti avec tout ça. Pour garder Tim, pas besoin d’être 150 armés jusqu’aux dents. S’ils étaient dix, ça devait être le maximum.

Quelques kilomètres avant d’arriver, Lucas fit éteindre les gyrophares et les sirènes, histoire de ne pas se faire repérer. Une seule petite voie menait à la maison, Lucas la bloqua avec le fourgon, gara le reste des véhicules le plus près possible du bâtiment, puis il sortit, et Simon vint à sa rencontre.

Arrêtons-nous une seconde sur Simon, je ne vous l’ai pas encore présenté. Simon David, un mètre quatre-vingt-neuf, soixante-dix-neuf kilos, 36 ans, un cerveau en parfait état de marche, beaux yeux brun-vert, cheveux bruns, régulièrement ramenés en arrière par une main fine et fort belle. Après, ça se complique… Simon était le fils adoptif du premier mari de la sœur cadette de Longus. Ce premier mari, comme le second et le troisième, d’ailleurs, avait servi le Clan et était mort au combat, pourrait-on dire. Simon avait alors dix-sept ans. Et Longus l’avait tout naturellement pris à son service. Et comme il était doué et serviable, le brave garçon, il était devenu en quelque temps un des proches du seigneur Longus, au même titre que Maeva pour Bastian.

Donc, Simon vint vers Lucas. Ils se présentèrent. Puis Lucas demanda :

« Combien sont-ils ?

-J’en ai vu cinq. Il n’y a qu’une sortie, ils sont encore à l’intérieur avec Tim. Ils ont fait la fiesta un moment, ils doivent cuver. Pas de cris, par contre. Ils doivent attendre des ordres.

-Bon… On y va… Vous attendez là, vous ?… Vos amis ne devraient pas tarder.

-D’accord. »

Lucas alla organiser la chose. Rien de très compliqué : entrouvrir la porte et lancer une bombe fumigène, et cueillir gentiment ce qui sortirait… Une bombe fumigène, mais surtout pas dangereuse, car ils ne sortiraient pas forcément Tim qui devait être ligoté dans un coin. Juste de quoi leur faire peur pour les faire sortir.

Un homme s’approcha silencieusement pour exécuter la manœuvre. Notez, il pouvait, car vous avouerez que ce n’était pas une manœuvre très innocente.

Au bout d’une vingtaine de secondes, cinq types sortirent en courant. Notez, ils ne coururent pas longtemps, car il y avait en moyenne quatre flics pour un seul d’entre eux… Ils furent vite maitrisés, menottés, bref mis hors d’état de nuire.

C’est à ce moment que la BMW arriva, ce qui eut pour conséquence de faire arriver aussi Bastian et son pansement, Ange et sa béquille et Maeva et son petit sourire.

Ils vinrent vers Lucas qui regardait ses arrêtés avec un sourire profondément satisfait. Bastian en reconnut un : Marc, c’était le type qu’ils avaient chargé de surveiller Tim et Corentin (vous vous souvenez ?)… Il comprenait mieux comment ils avaient retrouvé Tim… Il reconnut aussi Bob, il avait été chassé du Clan quelques années plus tôt, pour s’être fourvoyé avec un autre gang.

« Bien, messieurs… dit Lucas. Pourriez-vous nous dire où vous avez caché votre prisonnier ? »

Ils ne répondirent pas. Lucas insista, rien à faire. C’est alors que Maeva intervint :

« Vous permettez, commissaire ?

-Si vous ne les abimez pas…

-Ça dépendra d’eux… »

Maeva prit son flingue et le mit en état de marche. Elle avait bien observé les cinq hommes. Elle savait lequel céderait. Elle vint donc vers lui, il eut un mouvement de recul, mais les flics le tenaient fermement. Maeva lui sourit et posa doucement le canon de son arme sur la braguette du pauvre homme, qui perdit toutes ses couleurs.

« On t’a posé une question, bonhomme… » lui dit-elle doucement.

Il tenta de se débattre, mais rien n’y fit. Il finit par s’écrier que Tim était dans la cave, qu’il y avait une trappe et putain enlevez ce flingue de là !

Maeva enleva son flingue de là et lui sourit.

« Merci. »

Et elle ajouta :

« Tous les mêmes, ces hommes,… Dès qu’on les touche là, y a plus personne. »

Lucas rigolait.

Ange et Maeva partirent comme un seul homme vers la maison. Les policiers embarquèrent les cinq hommes dans le fourgon. Pendant ce temps, Lucas réglait quelques détails avec Bastian et Simon. Ils décidèrent que Tim, s’il était en état, allait faire sa déposition tout de suite, avec Maeva et la BM pour le ramener après, pendant que Bastian rentrerait directement avec Simon et Ange.

À l’intérieur, la fumée avait disparu. Maeva trouva vite la trappe, la souleva. Le bruit réveilla Tim. Il faut dire que le mécanisme n’avait pas vu d’huile depuis un temps certain, ce qui faisait longtemps. Tim grogna. C’était déjà l’heure d’aller se faire torturer ?…

Maeva descendit l’escalier seule, il était beaucoup trop raide pour Ange. Ce dernier, d’en haut, appelait :

« Tim ?… Tim, tu es là ? »

Tim remuait et couinait, mais Ange, d’en haut, ne l’entendait pas. Maeva avançait à tâtons, car il faisait maintenant noir comme dans un four, dans cette cave. Tant et si bien qu’elle finit par trébucher sur Tim, et par s’écrouler en criant : « Aïe ! »

Ange entendit la chute et les quelques grognements qui suivirent.

« Eh, ça va ? » demanda-t-il.

Et il entendit Maeva s’écrier :

« Dis donc, Tim ! Ça t’amuse de faire tomber les gens dans le noir ? »

Et aussi les protestations bâillonnées de Tim.

« Ça va, ça va ! » rigola Maeva.

Il y eut un silence. Ange entendit que ça remuait.

« Mais… Ils t’ont attaché avec quoi ? demanda Maeva.

-Mmm, mmm ! répondit Tim.

-Ça va, j’ai compris… Attends que je trouve ta tête… Ah,…

-Mm !

-Oups ! Désolée…

-Quoi ? demanda Ange.

-Je lui ai mis le doigt dans l’oeil… Ah, voilà… »

Il y eut un silence, puis Ange entendit la voix de Tim :

« Merci.

-À ton service. Attends, j’ai un couteau dans la poche…

-À qui ai-je l’honneur ?…

-On m’appelle Maeva.

-C’est joli.

-Merci… Ah, je l’ai trouvé… Alors… Voilà… Les mains… Ah, j’ai compris ! C’est du gros scotch !

-Me coupe pas…

-J’vais essayer… Oualà… ‘A va ?

-Ouais… ‘Reste les chevilles…

-Oui… Alors… ‘Scuse, j’y vais à tâtons…

-Hé ! N’en profite pas !

-Désolée… Ah, les voilà… »

Lucas entra dans la maison et vint vers Ange.

« C’est bon ? demanda-t-il.

-Oui. » répondit Ange, sans quitter le trou des yeux.

Tim en sortit, rapidement suivi par Maeva. Ange et son amant s’étreignirent très fort, sous l’œil attendri de Lucas et goguenard de Maeva. Puis Lucas fit un rapide débriefing pour que la situation soit claire, et, après qu’Ange eut déclaré solennellement qu’il allait accompagner Tim, parce que bon, ‘fallait pas pousser, maintenant qu’il l’avait retrouvé, il n’allait pas le laisser filer comme ça, ils sortirent tous les quatre.

Les flics étaient prêts à partir. Bastian vint vers Maeva :

« Dis, toi, puisque tu parles…

-Oui ?

-Tu pourrais témoigner à ma place, pour l’enlèvement ?

-Sur le parking ?… Ouais… Tu ne tiens pas à ce que ton nom apparaisse sur le dossier des flics ?

-On va dire ça.

-OK, je m’en occupe. »

Bastian et Lucas se serrèrent la main.

« Je compte sur vous, dit Bastian.

-Vous pouvez, vous pouvez. » répondit Lucas, tout content.

Et ils partirent chacun de leur côté, Simon conduisant Bastian, Maeva conduisant Ange et Tim, derrière les flics.

 

Chapitre 20 :

Au commissariat, l’ambiance était calme. Tout le monde dormait plus ou moins. L’arrivée de notre bande, sur le coup des 23 heures, réveilla un peu tout ça. Lucas fit enfermer les cinq malfrats, puis il félicita ses troupes et les libéra. C’est là que le petit inspecteur de la police des polices lui sauta dessus :

« Où est-ce que vous étiez passé ?! »

Lucas sursauta puis répliqua :

« Ça va pas la tête ? J’ai le coeur fragile, moi !

-Répondez-moi ! »

Lucas lui expliqua flegmatiquement ce qui s’était passé. Après quoi il emmena Tim, Ange et Maeva dans son bureau. Tim et Maeva déposèrent gentiment. Tim signait ses déclarations et Maeva finissait de relire les siennes, lorsque le portable de Lucas sonna. Surpris qu’on l’appelle à cette heure, le vieux flic décrocha, inquiet.

« Allo ?… Oui… Ah, c’est vous, oui… Quoi ?!… Attendez, parlez moins vite… Oui, je vais vous passer Maeva, attendez… »

Lucas tendit l’appareil à la jeune femme qui le prit, inquiétée par l’air sombre du vieux flic.

C’était Simon. En rentrant, ils avaient trouvé Josine en piteux état, bien que vivante, et Longus sans conscience, gravement blessé à la tête. Ils attendaient une ambulance. Josine leur avait dit, entre deux sanglots, que dix hommes avaient débarqué, une heure après leur départ, qu’ils les avaient tabassés, Longus et elle, et pas que tabassés pour elle, d’ailleurs, comme l’état de ses vêtements le laissait à supposer, avant de partir en emmenant Corentin et Léo, et en leur conseillant de rallier le nouveau grand patron.

Bastian était effondré.

« On arrive. » dit Maeva.

Elle raccrocha, rendit l’appareil à Lucas et leur expliqua ce qui se passait.

« Merde… murmura amèrement Ange.

-Corentin… » gémit Tim en prenant sa tête dans ses mains.

Lucas se leva.

« Bon, dit-il. Allez-y. Moi, je vais laisser ces gars mariner cette nuit, je les interrogerai demain matin. Je vais rentrer dormir un peu, mes chats vont s’inquiéter… Rappelez-moi demain s’il y a du nouveau. Ah, juste une chose : s’ils vous passaient un coup de fil, notez bien l’heure. Ça me permettra de les retrouver, avec France-Télécom.

-D’accord, répondit Maeva. Bon, on bouge, messieurs ? » ajouta-t-elle pour Tim et Ange.

Ils se levèrent. Tim, visiblement, restait sous le choc. Ange passa son bras libre autour des épaules de son ami. Tim couina :

« Corentin… »

Ange le serra et lui murmura :

« On va le retrouver, t’en fais pas… »

Ils partirent. Maeva conduisit encore plus vite et bien que d’habitude. Ils furent rapidement à la vieille maison isolée. Simon les attendait au seuil, et leur expliqua les dernières nouvelles : l’ambulance était venue et repartie, Longus était dans un état grave, Josine, ça irait avec beaucoup de repos, et Bastian avait vidé deux bouteilles de whisky en les attendant. Ce que Maeva résuma par la formule suivante :

« Ça va mal. »

Ils allèrent au salon. Bastian grognait sur un fauteuil, visiblement bien rond, ce que fit penser à Tim que lui-même n’avait pas bu d’alcool depuis un petit moment. En voyant Bastian, Maeva soupira. Tim et Ange se posèrent sur le canapé, et Simon sur l’autre fauteuil,… d’où il se leva aussitôt, car Bastian aboya :

« Tire-toi, c’est le fauteuil du patron ! »

Simon fit quelques pas, hésitant. Maeva regarda Bastian, soupira encore, puis ordonna fermement :

« Simon, va me dessaouler ce crétin. »

Simon resta interdit :

« Quoi ?

-Tu m’as comprise, vas passer Bastian sous une douche très froide. »

Bastian se leva, aussi décidé qu’il pouvait, c’est-à-dire en titubant, et cria à Maeva :

« Depuis quand tu donnes des ordres ?! »

Elle lui jeta un regard glacial, s’approcha de lui et lui donna une gifle monumentale. Comme il en restait bête, sa main sur sa joue écarlate comme un poivron (rouge, hein, pas vert), elle lui montra la main avec laquelle elle l’avait frappé et lui cria :

« T’en veux une autre, pour te remettre les idées en place, Bastian ?! »

Comme il n’osait pas répondre, elle reprit sur le même ton :

« Tu devrais avoir honte !… Ton patron manque de se faire tuer, et tu restes là à te beurrer comme un p’tit Lu au lieu de chercher une solution ?! Oui, tu aurais dû être là ! Et après ? Tu te serais fait tabasser aussi ?! Ça nous aurait bien avancés ! Oui, quelqu’un essaye de prendre le pouvoir du Clan ! Mais ce qu’il faut te dire, c’est qu’il n’a pas encore gagné ! ALORS TU VAS TE DESSAOULER ET PLUS VITE QUE ÇA !!! »

Bastian quitta le salon sur la pointe des pieds, suivi de Simon.

Tim s’était blotti contre Ange. Maeva soupira encore et vint vers eux.

« Tim ? » dit-elle.

Un faible couinement lui répondit. Et le téléphone sonna. Ange et Maeva échangèrent un regard, et la jeune femme alla décrocher.

« Allo ?… » soupira-t-elle.

Maeva était très douée pour les soupirs. Elle entendit que ça ricanait à l’autre bout.

« Allo ? répéta-t-elle.

-Hé hé hé…

-Vous avez cinq secondes pour parler ou je raccroche… 1… 2… 3… 4…

-Attendez, attendez ! s’écria l’interlocuteur.

-Ah. Que puis-je pour vous ?

-Tim est là ? grogna la voix.

-Bof… Il est occupé à chougner dans les bras de son cher et tendre… Je peux prendre un message ? »

Il y eut un blanc. On changea de voix.

« Qui est là ? entendit-elle.

-C’est Maeva.

-Tu parles, toi ?

-Ouais, ça m’a prise, comme ça… Bon, vous pouvez dire ce que vous voulez ? J’ai pas que ça à faire, moi.

-Faut dire à Tim qu’il doit donner le carnet bleu, heu non, vert à qui il sait, s’il veut avoir une chance qu’on laisse Léo et Corentin en vie…

-D’accord, je lui dis. Et moi, j’ai un message pour ton patron. Tu vas lui dire qu’en règle générale, j’aime pas qu’on s’en prenne à un gosse, mais que s’il touche à un cheveu de mon mec, ça va chier, il a ma parole.

-Tu ferais mieux de te rallier ! Dis ça à tes copains ! Le pouvoir a changé de mains, vous feriez bien de vous y faire !

-Et vous, vous feriez bien de vous faire à l’idée que nous n’avons pas dit notre dernier mot. »

Il y eut un silence.

« Passe-moi Léo, dit sèchement Maeva.

-Heu… Heu… Attends… »

Il y eut un blanc, puis Maeva entendit la voix de son Léo.

« Maeva ?

-Ça va, mon coeur ? demanda-t-elle doucement.

-Ouais… Dis, Tim est vers toi ?

-Ouais…

-Chouette ! J’ai un message pour lui : y faut lui dire que le secret d’Antoine est dans son coffre et qu’y a que lui qui peut l’ouvrir… dit-il très vite. T’as compris ?

-Heu… Oui…

-C’est important ! l’entendit-elle crier de loin, puis l’autre voix reprit, énervée:T’as fini de dire des conneries, toi ?!, et à Maeva : On rappellera ! »

Et ça raccrocha.

Maeva reposa le combiné, sceptique. Elle regarda Tim qui dormait dans les bras d’Ange, et se dit qu’elle lui transmettrait le message de Léo le lendemain.

« Vous devriez aller vous coucher, vous deux. »

Ange eut un sourire las, caressa les cheveux de son amoureux puis le secoua un peu. Tim se réveilla assez pour aller dormir. Maeva écrivit le message pour ne pas l’oublier. Simon revint, il lui dit qu’il avait couché Bastian qui n’en pouvait plus. Maeva hocha la tête.

« Fais pareil. Il y a une chambre d’amis prête en haut. Troisième porte à gauche, dit-elle.

-Et toi ?

-Je vais dormir ici, au cas où ils rappelleraient, ou si quelqu’un vient.

-Tu es armée ?

-Oui, ne t’en fais pas. À mon avis, ils ne tenteront rien d’autre cette nuit. »

Simon opina tristement, et fit quelques pas pour sortir. Puis, il se retourna :

« Maeva ?

-Oui ?

-Tu crois qu’on va s’en sortir ?

-Oh oui… On est coriace. »

 

Chapitre 21 :

Tim avait passé la nuit, ou ce qu’il en était resté, blotti dans les bras d’Ange. Il avait dormi comme une masse, épuisé qu’il était par sa rude journée. Il ne savait plus trop s’il pouvait faire confiance à Bastian, mais il savait qu’au pire, Ange présent, il ne risquait rien.

Une suave odeur de café mêlée à celle de pain chaud réveilla les estomacs de nos deux tourtereaux sur le coup des 9 heures 30, et ses estomacs se hâtèrent de réveiller leur propriétaire. Tim émergea le premier, se demanda un moment ce qu’il faisait dans ce lit à baldaquin, certes fort joli et confortable, dans cette chambre qui fleurait bon le temps passé, tout ça, puis il se souvint des derniers évènements. Son coeur se serra lorsqu’il se souvint que Corentin avait été enlevé, mais les appels de son estomac affamé étaient insistants. Tim regarda Ange et vit que ce dernier était réveillé et lui regardait, yeux mi-clos, en lui souriant. Tim eut un petit sourire triste et se recoucha contre son Ange qui passa tendrement ses grands bras forts autour de lui.

« Bonjour, mon coeur… susurra Ange.

-Mmmmh… » roucoula Tim, donc le sourire s’était élargi.

Rien de tel qu’un petit câlin pour se remettre de bonne humeur.

« Comment te sens-tu, ce matin ? reprit doucement Ange.

-Mort de frousse… Tu crois qu’ils vont tuer Corentin ?

-Hm… Ça m’étonnerait. À mon avis, ils vont plutôt essayer de le soumettre. Il y a beaucoup d’argent en jeu derrière Corentin… S’il meurt, ce blé passe sous le nez de tout le monde. Mais celui qui a ce gosse, et se démerde pour pouvoir gérer son argent… C’est pas négligeable du tout. Même s’ils décident de le buter après, ça leur prendra assez de temps pour qu’on puisse intervenir. »

Tim soupira et s’assit.

« Ange…

-Oui, mon chéri ?

-… Tu m’en veux ? »

Ange se redressa et passa ses bras autour de la taille de Tim. Il embrassa son épaule.

« De quoi je devrais t’en vouloir ?

-De t’avoir caché tout ça.

-Non, pas du tout… »

Tim pencha sa tête et la cala sur l’épaule d’Ange.

« J’avais peur pour toi…

-Je sais, Tim.

-Dis,… Tu crois qu’on peut vraiment faire confiance à Bastian ?

-Ouais. répondit sérieusement Ange. C’est un homme de parole. Et puis, on a visiblement les mêmes ennemis.

-L’union fait la force…

-Ouais, y a de ça. »

Ils se sourirent. Tim redressa la tête, mais se recula pour se serrer un peu plus contre Ange. Ce dernier prit pour la voir mieux la petite clé que Tim portait toujours autour du cou.

« C’est joli, ça… C’est quoi ? »

Tim reprit le bijou, le regarda et sourit.

« C’était un cadeau d’Antoine… »

Il regarda Ange :

« Il m’a dit en me l’offrant que c’était la clé de notre amour…

-C’est rigolo, on dirait une vraie. »

Ils se câlinèrent encore un peu, puis, faim oblige, ils se levèrent, se vêtirent (ils avaient dormi nus), et gagnèrent la cuisine, où Simon déjeunait en papotant avec Maeva qui, elle, buvait juste une grande tasse de thé, appuyée sur le rebord de l’évier. Ange s’assit, fatigué, et se mit à manger goulûment. Tim, lui, prit juste une grande tasse de café.

« Du neuf ? demanda-t-il.

-Rien de plus qu’hier soir, répondit Maeva.

-Qu’est-ce qu’ils disaient, hier soir ? demanda Ange.

-Ils ont dit qu’ils laisseraient peut-être Léo et Corentin en vie si Tim leur donnait un certain petit carnet bleu…

-Vert. » corrigea Tim, qui frémit et pâlit.

Il s’assit lentement sur une chaise, les trois autres le regardaient.

« Ah, oui, vert, exact, dit Maeva.

-C’est pas vrai… gémit Tim.

-C’est quoi, ce carnet ? demanda Simon.

-J’en sais rien ! » s’écria Tim.

Il hocha la tête, soupira, et reprit, nerveux :

« Il était à Antoine… Il y tenait beaucoup… Ces connards sont persuadés que c’est moi qui l’ai… Mais je sais pas où il est !… Je sais même pas ce qu’il y a dedans !

-C’est pour ça qu’ils t’emmerdent depuis le début ? s’exclama Ange.

-Ouais…

-Tim… dit Maeva.

-Mh ?

-J’ai eu Léo hier, il avait un message pour toi… »

Elle s’approcha de Tim et articula clairement :

« Il a dit que le secret d’Antoine était dans son coffre et qu’il n’y avait que toi qui pouvais l’ouvrir. »

L’idée fit lentement le tour de la tête de Tim. Il ferma les yeux un moment, et murmura :

« C’est pas vrai… »

Il rouvrit les yeux, prit sa petite clé et la regarda encore. Ange sourit :

« Ce n’est pas que la clé de votre amour, hein ? dit-il.

-J’ai l’impression que non… » répondit distraitement Tim.

Il se leva.

« Il n’y a qu’une façon d’en être sûr. Tu me passes les clés de ta voiture, Ange ?

-Où vas-tu ? dit l’interpellé, inquiet.

-La maison d’Antoine ne doit pas être loin d’ici… C’était vers Valencin…

-C’est à une demi-heure, dit Simon.

-N’y va pas seul, reprit Ange.

-Je l’accompagne. » dit Maeva.

Elle sourit et sortit les clés de la BMW de sa poche. Ils prirent deux flingues et des chargeurs, passèrent dire au revoir à Simon et Ange et prirent le chemin de l’entrée, qui allait leur permettre de sortir. Traversant le hall, ils croisèrent Bastian, qui descendait déjeuner, et qui leur demanda ce qu’ils fabriquaient.

« On va chercher le secret d’Antoine. » répondit Maeva, en se tournant vers son chef sans cesser de se diriger vers la porte.

Bastian les regarda sortir sans comprendre, vaguement inquiet, puis soupira et gagna la cuisine. Simon lui servit son café, en lui demandant comment ça allait. Bastian soupira encore et haussa les épaules. Ange le mit au courant des derniers évènements. Il y eut un petit silence, que Bastian rompit.

« Curieux qu’on en revienne à Antoine, dit-il, tout bas, comme pour lui même. Admettons que ce soit bien Baal qui l’ait tué… Pourquoi et pour qui ? Qui aurait pu avoir intérêt à ce qu’Antoine meurt ?…

-Il avait beaucoup d’ennemis ? demanda Ange.

-Comme nous tous. » répondit Bastian.

Il avait sa voix douce et calme, pensive.

« Mais il était craint, reprit-il. Très craint. Vous n’aviez pas tort, en disant que sa mort pouvant être lié à celle de Régis, Ange. Longus a perdu en deux semaines ses deux piliers les plus solides…

-Ça pouvait être une attaque pour prendre le pouvoir à Longus, remarqua Simon.

-Ça y ressemblait, approuva Bastian. Mais alors, pourquoi se sont-ils arrêtés là ? »

Ange, qui s’amusait à lancer en l’air pour la rattraper une pièce de cinq centimes qu’il venait de retrouver au fond de sa poche, dit :

« À cause du carnet. »

Simon et Bastian le regardèrent.

« Le carnet d’Antoine ? demanda Bastian.

-Ui… fit Ange en jetant sa pièce en l’air. Admettons, continua-t-il en la rattrapant, que dans ce carnet, il y ait quelque chose que nos ennemis veulent absolument garder pour eux… Qu’ils fumaient du hasch’ quand ils étaient jeunes, n’importe quoi… Pour eux, le carnet disparait avec Tim, et ils se retrouvent bloqués… Tim réapparait et hop ! Ça les relance.

-Mais pourquoi s’en seraient-ils pris à Corentin entretemps ? demanda Simon.

-Ils ont pu penser que c’était lui qui avait le carnet. » dit Bastian.

Il y eut encore un silence.

« J’aimerais bien que Tim et Maeva le trouvent… dit Ange, rêveur.

-Moi aussi, approuva Bastian. Je me demande bien ce qu’il y a dedans. »

 

Chapitre 22 :

Maeva avait laissé le volant à Tim. Au bout d’une petite demi-heure, ils étaient arrivés à Valencin. La maison d’Antoine, désertée depuis sa mort, bien qu’entretenue par l’avocat de ce dernier pour que Corentin la trouve en bon état, était un peu à l’extérieur du village lui-même, dans une belle propriété. Le portail n’était pas fermé à clé. Ils entrèrent et garèrent la voiture devant la maison. En la revoyant, Tim sentit son coeur se serrer. Il avait vécu là trois ans d’un bonheur absolu.

Il sortit lentement de la voiture.

C’était une jolie maison, aussi belle que celle de Longus, aussi vieille. Tim se mordit les lèvres, il sentait les larmes lui monter aux yeux. Sensible… Maeva monta sur le perron. La porte était évidemment fermée. Tim monta lentement les trois marches, et regarda la grande porte de bois sculpté, avec son ouverture vitrée qui permettait de voir qui frappait et d’éclairer le hall. Maeva s’était accroupie, elle crochetait la serrure. La porte s’ouvrit.

Ils entrèrent. C’était un grand hall, au sol superbement dallé de toute une gamme de gris, et de noir et blanc, dessinant des rosaces magnifiques. Devant partait le grand escalier, qui plus haut se séparait en deux et grimpait le long des murs. À droite, sous les marches, une porte, près d’elle, un petit meuble sur lequel un téléphone prenait la poussière. À gauche, il y avait une cheminée décorative, au-dessus de laquelle était accrochée une peinture, un bouquet de roses rouges, dans un vase bleu, sur un support ocre-brun, sur fond gris bleuté. C’était une très belle toile.

Maeva vit que Tim était pâle comme un oeuf.

« Hé, ça va ? » demanda-t-elle.

Il eut une mimique triste, soupira péniblement, et balbutia :

« C’est dur… »`

Il lui jeta un oeil, et reprit :

« C’est ici qu’il est mort, tu sais… »

Elle le regarda, inquiète. Pour lui changer les idées, et aussi parce qu’ils étaient un peu venus pour ça, elle posa sa main sur son épaule et lui demanda :

« Tim, où est le coffre ? »

Il sursauta comme au sortir d’un rêve, regarda autour de lui et alla vers la fausse cheminée. Il se mordit les lèvres, prit le tableau et le retira en tremblant. Maeva s’était approchée, le coffre était apparu. Il y avait une petite serrure et huit chiffres à trouver. Tim retira lentement sa chaine, et mit la petite clé dans la serrure. Elle entrait.

« Mais les chiffres… gémit-il.

– Huit chiffres, ça peut être une date… Une date qui comptait pour lui et que tu connais… »

Tim hocha lentement la tête, sans quitter le coffre des yeux. Il composa doucement : 19, 12, 1991. Puis il tourna la clé. Et le coffre s’ouvrit.

Gloria in exclesis deo…

Tim recula, stupéfait lui-même que ç’ait été si simple. Puis il se ravança, se mordant les lèvres, et plongea ses mains dans le coffre. Il en tira devinez quoi… Un petit carnet vert et aussi un grand cahier turquoise sombre, couverture reliée. Tim les regarda, regarda le coffre. Il n’y avait plus rien.

Tim donna machinalement les deux objets à Maeva, puis referma le coffre, remit son pendentif et le tableau à leur place.

Puis il reprit le carnet et le cahier à Maeva et ils ressortirent. Tim, tremblant, les tenait serrés contre lui. Il s’assit à la place du mort. Maeva referma la porte, et vint s’installer au volant. Elle repartit vite, et jeta un oeil à Tim. Il avait posé leurs deux trouvailles sur ses genoux, et était visiblement parti très loin dans ses souvenirs.

« Tim…

– Mmmmm…

– Je comprends que tu sois ému, mais je te rappelle que Léo et Corentin sont entre de très sales mains… Si tu regardais ce qu’il y a dans ce carnet ? »

Tim avait sursauté. Il regarda la jeune femme, hocha lentement la tête et prit le petit carnet. Il lut et pâlit à nouveau.

« Oh nom de dieu !

– Quoi ?

– Tu m’étonnes qu’ils voulaient récupérer le carnet !

– Quoi ?!

– C’est bien Baal qui a tué Antoine…

– M’étonne pas de lui… Pourquoi ?

– Et bien, Antoine avait trouvé qui avait tué Régis… C’est ce qu’il a noté là…

– Laisse-moi deviner… C’est Baal qui a tué Régis ?

– On dirait…

– Et sur ordre de Philippe ?

– C’est ce qui est marqué…

– Donc, Philippe a ordonné à Baal de tuer Antoine… Hm… Ça se tient. On verra ce que Lucas aura à nous dire…

– De quoi ?

– Je l’ai appelé ce matin, pour qu’il identifie le coup de fil de cette nuit…

– Les voix ne te disaient rien ?

– Non, ça devait être des sous-fifres. »

Il y eut un silence.

« Si ton Antoine ne s’est pas trompé, ça nous promet du remue-ménage. J’espère qu’ils n’ont pas trucidé Léo et Corentin. Sinon, je crois que je vais oublier que Bastian a donné sa parole de les livrer en vie.

– Ouais… soupira Tim. Moi aussi. »

Il y eut encore un silence.

« Et l’autre cahier, c’est quoi ? demanda Maeva.

– Oh, ça… »

Tim eut un sourire rêveur, et le caressa du bout des doigts.

« C’était le journal d’Antoine… »

 

Chapitre 23 :

Théodora Longus, la mère de Philippe, était une grosse femme brune, les cheveux tirés dans un chignon serré, outrageusement maquillée, et qui portait une robe de soirée moulante orange fluo rayée mauve horizontalement.

Bref, n’importe quel être humain ayant un minimum de bon goût l’aurait fui en hurlant.

Elle était, présentement, langoureusement allongée sur son sofa rose, et sirotait une boisson bleue. À ses pieds, son grand chien noir dormait sur le tapis brun.

Théodora n’était pas un modèle de bon goût. En fait, il suffisait qu’un objet soit cher pour qu’il lui plaise… Quelles que soient sa couleur ou sa forme. Bref, l’intérieur de sa grande maison ultra-moderne était, comment dire ça poliment…, assez hétéroclite… La façade du rez-de-chaussée était entièrement vitrée. Au-dessus, c’était normal : un alignement de sept fenêtres. Un haut mur entourait le jardin, et Théodora se croyait à l’abri. Ce qu’elle ne savait pas, c’était que dans l’immeuble d’en face, théoriquement plein de bureaux d’une société bancaire, il y avait une petite pièce où on avait une vue absolument imprenable sur la maison. Longus tenait sa belle-soeur à l’oeil.

Il faut faire que Théodora détestait Longus et ne s’en était jamais cachée. Elle avait passé son temps à essayer de dresser son mari contre lui. Ce qu’elle voulait, c’était qu’il devienne maître du Clan. Mais Longus était l’ainé et son frère savait se tenir. Lorsque ce dernier était mort, c’était Philippe qu’elle avait poussé à se rebiffer contre lui. Philippe n’avait pas inventé l’eau chaude, mais il avait les dents longues, et l’idée de devenir seigneur lui plaisait beaucoup. Et puis, il n’aimait pas Longus, lui non plus. Il trouvait qu’il ne lui accordait pas une place assez importante.

Ce jour-là, personne ne surveillait la maison et Théodora buvait sa boisson bleue. Elle était persuadée que son temps était venu, que les barons du Clan allaient se mettre à ses pieds et à ceux de Philippe, privés de leur vieux seigneur. Pour elle, c’était clair : ils auraient peur d’eux puisqu’ils avaient osé renverser Longus, et en dressant Corentin et Léo à leur cause (la force n’étant pas à exclure pour ça), tout serait réglé.

Son chien se dressa tout à coup. Philippe arrivait de l’étage. Il vint s’assoir sur le fauteuil très design, vert clair, presque fluo, près de sa mère.

« Alors ? » demanda-t-elle d’un ton de grande bourgeoise sure de la réponse.

Philippe lui jeta un oeil ennuyé.

« Ça ne va pas… » balbutia-t-il.

Elle se dressa, empourprée par la colère. Théodora n’avait aucune patience. Tout devait marcher tout de suite.

« Quoa ?! » croassa-t-elle.

Philippe se tortillait sur son siège, mal à l’aise.

« Corentin dit qu’il veut rentrer chez Tim et que sinon, son avocat va se fâcher… Et Léo dit que si on lui fait du mal, Maeva va se mettre très en colère… »

Théodora eut un sourire sadique. C’était très habituel chez elle.

« Eddy va être là ce soir ? demanda-t-elle.

– Bien sûr, mère. Lui et son réseau sont notre premier pilier, en attendant que les barons se rallient. C’est grâce à son argent que nous avons tout fait. »

Théodora rit, d’un rire sadique qui lui était très habituel aussi.

« Parfait ! dit-elle. Ce vieux Coralin est un imbécile… Se passer d’un réseau pédophile !… Quand on sait ce que ça rapporte… »

Théodora adorait appeler Longus par son prénom, en ajoutant « ce vieux » devant. C’était du mépris.

« Si Eddy est là, reprit-elle avec une certaine langueur, nous allons lui confier Corentin quelques heures…

– Vous croyez, mère ?

– Oh oui !…»

Elle éclata de son rire qui était toujours sadique. On ne se refait pas.

« … Après ça, crois-moi, ce satané gosse filera droit !

– Bien… Et pour Léo ?

– Léo ?… Nous pouvons lui mettre une gentille fille dans sa chambre… Qui lui donne assez de plaisir pour lui faire perdre la tête… On a ça ?

– Oh, ça peut se trouver… Il faut demander à Baal… Il connait toutes les putes du Clan… »

Théodora but une gorgée de sa boisson bleue. Puis elle demanda :

« Où est-il, celui-là, d’ailleurs ?

– Il avait pris sa matinée… Il sera là au déjeuner… Je lui avais demandé d’aller prospecter, pour que nous sachions comment les barons réagissaient à notre offensive… Et à notre invitation de ce soir… »

Théodora éclata encore de son rire sadique.

« Ce soir, ils seront tous à nos pieds, mon chéri…

-Et si certains refusent ?

-Depuis quand un pantin s’occupe-t-il de savoir qui est son marionnettiste ? »

Théodora pensait que Longus était un despote absolu, elle se trompait. Les barons étaient puissants, certains, encore plus : ceux-là, on les appelait les maîtres. Ils pouvaient facilement faire la pluie et le beau temps dans le Clan ; aussi Longus se les était-il conciliés. Il était leur seigneur et pas leur tyran.

« Si l’un d’eux se rebiffe, reprit-elle, nous le tuerons pour l’exemple… Ça devrait suffire aux autres. »

Elle rit à nouveau.

« Ce soir, nous serons grands patrons, mon chéri… »

Elle était ravie.

 

Chapitre 24 :

Après leur petit-déjeuner, Bastian, Ange et Simon s’installèrent au salon. Ils échafaudèrent quelques théories bancales, sans grand intérêt, que je ne vous rapporterai pas, et soudain, la sonnerie de la porte retentit. Ce qui eut pour premier effet de faire sursauter nos trois lascars, comme deuxième effet de les faire s’échanger un regard inquiet, et comme troisième, la sonnette insistant, de faire se lever Simon. Il sortit son arme, retira le cran de sécurité, et alla dans l’entrée. Il jeta un oeil dans le judas, et ouvrit lentement la porte.

C’était Bernard, dans un joli costume croisé brun sombre, accompagné d’une jeune femme rousse, très belle, aux yeux verts profonds, portant une tunique verte resserrée à la taille par une ceinture de cuir brun, qui moulait ses formes, et elle en avait, et un pantalon trois-quarts, assez moulant aussi, de couleur noire. Aux pieds, des sandales. Il faisait chaud, ce jour-là. Cette jeune femme s’appelait Lisa. C’était la nièce de Bernard, et une des plus jeunes baronnes du Clan, elle avait 23 ans. Ce matin, ses boucles rousses étaient relevées dans un chignon tenu par une grosse barrette, sauf quelques mèches rebelles.

« Bonjour, Simon. » dit Bernard.

Il était visiblement inquiet.

« ‘Jour. grogna Simon, nerveux, en tapotant son arme contre sa cuisse. Qu’esse vous voulez ?

– Longus est là ? » demanda Lisa en se penchant pour regarder à l’intérieur.

Elle était inquiète, elle aussi.

« Non, répondit Simon.

– Il lui est arrivé quelque chose ?! » s’écrièrent ensemble les deux visiteurs.

Simon eut une mimique ennuyée. Il observa les alentours. À côté de sa voiture, celle de Lisa. Rien d’autre.

« Bon, entrez. » fit-il.

Ils le précédèrent au salon. Bastian soupira en les voyant, et échangea un regard avec Ange. Ils avaient pensé la même chose : amis ou ennemis ?

Bernard se précipita vers Ange et lui serra la main avec émotion.

« Content de te revoir ! s’exclama-t-il. J’étais inquiet ! Où as-tu disparu ?

– Oh, j’ai bêtement été enlevé et blessé… » répondit Ange, sur le ton de la conversation.

Lisa alla faire la bise à Bastian et fronça les sourcils en voyant son pansement.

« Que s’est-il passé ? demanda-t-elle.

– C’est une très longue histoire, répondit Bastian. Que faites-vous ici ? »

Bernard s’assit près d’Ange, Lisa sur l’autre fauteuil, et Simon resta debout près de la porte, surveillant tout ça. On ne savait jamais.

« Et bien, commença Bernard, figure-toi que tous les barons ont reçu ce matin une invitation de Philippe et Théodora, pour venir chez elle ce soir, afin de prêter serment à Philippe, notre nouveau patron, parait-il, et de fêter tout ça…

Tous les barons ? demanda Ange.

– Absolument tous. » répondit Lisa.

Bastian murmura :

« Oh les chiens… »

Il leva les yeux, et reprit, froid :

« J’aurais dû m’en douter…

– De quoi ? demanda Lisa.

– Que c’était Philippe et sa putain de mère qui étaient derrière tout ça !… cracha Bastian. Mais quel rapport avec Antoine…?… pensa-t-il tout haut.

– Moi je sais… chantonna Ange.

– Quoi ? »

Bastian le regarda.

« Tu as oublié ce que t’as dit Tim ? fit Ange, content de lui. C’est Baal qui a tué Antoine… Et Baal est le molosse attitré de Philippe. »

Bastian se leva, fit quelques pas, puis il regarda Bernard et Lisa :

« Que disent les barons des prétentions de Philippe ?

– Les avis sont partagés, répondit Bernard.

– Certains ont été achetés, visiblement, et clament que Longus ne fait plus le poids et que Philippe est le seigneur qu’il faut au Clan… Et disent aussi qu’il n’y aura pas de pitié pour ceux qui refuseront de se rallier à lui… Certains sont contre et menacent de lâcher le Clan pour faire bande à part. Les autres seraient favorables à ce que Longus reprenne la barre, et attendent sa réaction. Où est-il ? »

Il y eut un silence. Bastian baissa les yeux et soupira tristement.

« Hier soir, la maison a été attaquée alors que mon maître était seul avec Josine, Léo et Corentin…

– Corentin ? l’interrompit Lisa.

– Corentin Delorme.

– Le schtroumpf d’Antoine ? s’exclama-t-elle.

– Oui. Ils l’ont emmené avec Léo.

– Et Longus ? s’enquit Bernard.

– Tabassé. Il est dans le coma. »

Un lourd silence suivit ses mots.

« Ils… Ils ont osé… » balbutia Lisa.

Elle serra les poings et se leva, outrée.

« Oh les enflures ! s’écria-t-elle. Les bâtards ! Les traîtres !… »

Elle les insulta encore un petit moment, jusqu’à ce que le grincement de la porte d’entrée la fasse arrêter. C’était Tim et Maeva qui revenaient. Ils stoppèrent à l’entrée du salon, interloqués d’y voir tant de monde.

« Alors ? leur demanda Bastian. Du nouveau ? »

Maeva opina avec un grand sourire.

« Oh oui ! fit-elle en rigolant. On a trouvé le piti carnet et on a tout compris ! Hein, Tim ?

– Houlà oui !… C’est du saignant… » renchérit le garçon.

Lisa regardait Maeva, sciée :

« Mais… Tu parles, toi ?!

– Ben ouais…

– Ça t’a pris comme ça ?…

– Ben, c’est-à-dire que c’est quand j’ai vu qu’on visait Bastian et qu’il ne s’en était pas rendu compte… C’est sorti d’un coup…. Et depuis, ça sort tout seul… »

Lisa se tourna vers Bastian, verte de rage :

« Ils ont essayé de te tuer ?!

– Heu, oui… Heu… »

Lisa ressemblait à un volcan prêt à exploser.

« Alors ça c’est le pompon ! » cria-t-elle.

Ange se leva, prit sa béquille et vint vers Tim. Il passa son bras libre autour de sa taille. Tim lui sourit, ravi, et posa ses mains sur le torse de son Ange.

« Vous n’avez pas eu de problèmes ? demanda ce dernier.

– Aucun, répondit Tim.

– C’est bien Philippe qui a fait tuer Antoine ? » lui demanda Bastian.

Le sourire de Tim disparut. Il soupira tristement.

« Oui. » répondit-il.

Ange l’emmena s’assoir près de lui sur le canapé. Bernard se poussa un peu. Lisa se rassit, un peu calmée. Maeva posa le carnet et le cahier sur la table basse, avant d’aller s’assoir sur l’accoudoir du canapé, à droite d’Ange. Bastian se re-posa à son tour.

« Bon. Briefing. » dit-il.

Lisa et Bernard, puis Maeva racontèrent chacun ce qu’ils savaient. Tim, triste, s’était blotti contre Ange.

En apprenant que c’était Philippe qui avait fait tuer Régis, Bastian avait pâli, fermé les yeux, puis les avait rentrouverts en murmurant :

« Il a de la chance que j’ai donné ma parole de les livrer en vie… »

Puis il avait rouvert les yeux pour fixer le plafond. Bernard, après le petit silence qui suivit les explications, reprit :

« J’ai une dernière info qui est peut-être liée à tout ça… J’ai appris qu’Eddy Copen était à nouveau sur Lyon, depuis quelques semaines…

-Copen ?…» souffla Bastian.

Il fronça les sourcils, cherchant dans sa mémoire.

« Le Copen ? Celui que Longus avait chassé ?

– Lui-même, approuva Bernard. Il aurait monté un réseau sur Lyon.

– C’est pas vrai ?! sursauta Bastian, surpris.

– Si.

– Oh merde ! fit le Second du clan. Putain, y manquait plus que ça…!»

Il soupira, blasé.

« Qui c’est, ce Copen ? demanda Ange.

– Une sous-merde bonne à flinguer, répondit Bastian.

– Un pédophile, ajouta Bernard. Il voulait monter un réseau sur la région, sous la protection du Clan. Longus avait refusé et mit sa tête à prix sur tout son territoire. Il avait disparu.

– Tu sais où il crèche ? demanda Bastian à Bernard, en bâillant.

– Non, mais je peux le savoir.

– Alors, fais-le. On le donnera à Lucas, ça lui fera plaisir.

– Bonne idée. » approuva Ange.

Le téléphone sonna. Ce qui les fit tous sursauter. Bastian se leva péniblement pour aller répondre.

« Allo…?

– Berg ? entendit Bastian.

– Ouais… répondit-il mollement.

– Vous êtes rudement mou, ce matin ! Ça ne va pas ? fit gaiement la voix.

– C’est vous, Lucas ? soupira Bastian.

– Évidemment, qui voulez-vous que ce soit !

– Vous avez l’air drôlement joyeux, vous… »

Lucas rigola.

« J’ai du nouveau ! s’exclama-t-il.

– Moi aussi.

– Ça n’a pas l’air de vous faire plaisir…

– Ça fait beaucoup de nouveau d’un coup… »

Lucas rigola à nouveau.

« Vous voulez que je rappelle plus tard ?

– Non, non… Allez-y…

– Les kidnappeurs de Tim ont causé.

– C’est vrai ? »

Bastian sourit. La bonne humeur de Lucas était communicative, même au téléphone.

« Comment vous avez fait ? demanda Bastian.

– Et bien, l’un d’eux m’a dit que s’ils parlaient, on allait les tuer..

– Et alors ?

– Et bien, je leur ai dit qu’ou ils parlaient, et se retrouvaient à l’abri, en prison…

– Ouais…

-… Ou je les relâchais en annonçant très fort qu’ils avaient tout dit. »

Bastian pouffa.

« Et ils ont parlé ?

– Évidemment. »

Bastian éclata de rire.

« Lucas, vous êtes génial !… Et alors ?

– Alors, ils ont agi sur l’ordre d’un certain Dennis Lacoux…

– Lacoux ?

– Vous le connaissez?

– Je ne connais que lui… On le surnomme Baal, c’est un cinglé… Mais tout est lié, cette fois, c’est sûr…

– Ah ?

– Oui.

– Si vous le dites…

– Vous faites quoi, ce soir, Lucas ? »

 

Chapitre 25 :

Il était environ 22h30, chez Théodora Longus, et la petite fête battait son plein. Tous les barons étaient présents, car ils savaient que l’avenir du Clan se jouait ce soir-là. Bernard et Lisa étaient près du buffet. Il portait un costard noir très élégant, elle une robe de soirée violette, moulante ; elle était superbe. Ils avaient passé l’après-midi au téléphone, appelant tous les barons et leurs principaux lieutenants, pour tâter le terrain. La plupart se contentaient d’attendre de voir de quel côté le vent allait tourner, mais étaient plutôt favorables à ce que Longus reprenne les manettes, même provisoirement, pour que la succession se passe plus lentement. Et puis, Philippe leur semblait très immature et trop impulsif pour faire un bon seigneur. Sauf s’il acceptait que Longus et Bastian le secondent un moment. Mais tous savaient que cette dernière hypothèse n’avait aucune chance… Les barons étaient très réalistes : Théodora ne lâcherait jamais le pouvoir pour Longus. Philippe était une vraie marionnette dans les mains de sa mère.

Lisa but une gorgée de champagne.

« Bastian ne devrait plus tarder, dit Bernard.

– Pourvu que tout se passe bien… soupira Lisa.

– Ne crains rien. Je connais Bastian. Il ne laissera aucune chance au hasard. Ce soir, Longus sera à nouveau maître du Clan.

– Oui, où nous serons tous morts.

– Tout de suite, le goût du drame !… Tiens, voilà Eddy Copen… »

Eddy Copen était un quinquagénaire avec plus beaucoup de cheveux et une brioche assez prononcée. Il alla saluer Théodora, qui était assise sur un fauteuil comme sur un trône, au milieu de la salle, et Philippe qui était près d’elle. Puis Copen se perdit dans les invités, mais rares furent ceux qui acceptèrent de lui adresser la parole.

Bastian arriva un peu plus tard avec Simon, Maeva et Tim. Tous quatre s’étaient faits beaux, et les invités furent pour beaucoup surpris de constater à quel point Maeva savait être belle, et aussi, pour ceux qui arrivèrent à détourner leurs yeux de la superbe jeune femme, de voir Tim. Mais ils n’allèrent pas vers eux, attendant la suite.

Bastian, suivi de ses trois comparses, vint vers la maîtresse de maison et son fils, qui, cette fois, faisait le fier. Lui et sa mère pensaient que Bastian venait se soumettre, car il n’oserait pas, surtout privé de son maître, se rebiffer au milieu de cette assemblée, qui, croyaient-ils, leur était toute dévouée.

Bastian s’arrêta à un mètre du fauteuil et regarda autour de lui, pensant que la décoration était toujours aussi moche, mais le fait que ce rez-de-chaussée soit entièrement vitré allait bien arranger les choses.

« Je ne me souviens pas t’avoir invité, Berg. » fit dédaigneusement Philippe.

Bastian lui jeta un oeil.

« Je ne suis pas venu pour le plaisir de te voir. » répondit-il aimablement.

Ça rigola un peu autour d’eux. Philippe, devinant que son interlocuteur venait de marquer un point, demanda froidement :

« Tu es venu te soumettre ?

– Bien sûr que non. Je ne suis pas un traître, moi. »

Deux-zéro.

Lisa s’approcha de Tim et lui murmura :

« Tim… Je viens de voir Copen monter l’escalier… J’ai peur pour Corentin, on ne l’a pas vu…

– Il y a longtemps ?

– Cinq minutes…

– J’y vais… Accompagne-moi à l’escalier. »

Lisa prit délicatement le bras de Tim et l’entraina plus loin, sous l’oeil mauvais de Théodora, qui piailla :

« Ne faites pas le malin ici, Berg ! Si vous tenez à Léo et Corentin !

– Je vous retourne le conseil, madame. Si vous tenez à vos vies. »

Le hall était à peu près désert, sauf un homme de main qui ronflait là. Lisa laissa Tim au pied de l’escalier, puis retourna au salon. Le jeune homme sortit son arme, monta quelques marches, puis sortit un petit talkie-walkie de sa poche avant de continuer son ascension.

« Ange ? »

La voix grésillante de son amant lui répondit :

« Oui ?…

– Ça va ?

– Impect. C’est génial, ces vitres. Je vois tout comme si j’y étais, avec ma lunette. »

Ange était planqué dans l’immeuble d’en face, avec un fusil à lunettes très précis.

« Et chez vous, ça va ?

– Je sais pas, je suis parti à la recherche de Corentin… Est-ce que tu peux me dire si tu le vois à une fenêtre, à l’étage ? »

Ange, qui surveillait Philippe et Théodora, braqua sa lunette sur les fenêtres de l’étage. Sept fenêtres…

« Rien, sauf une ouverte, il y a de la lumière, mais les rideaux sont fermés… Attends… Il y a des ombres… C’est la seconde à ma droite…

– OK. Je vais voir, merci.

– Rappelle-moi si tu veux, je re-surveille les autres.

– OK. »

Tim enleva le cran de sécurité de son arme. Deuxième fenêtre à droite pour Ange, c’était sixième porte à droite pour lui. Il avançait lentement, sur ses gardes, tendant l’oreille. Si ce type avait fait du mal à Corentin, ça risquait de mal se passer pour lui.

Tim avançait dans le couloir désert, lorsque soudain, il entendit Corentin crier. Après une sueur froide, il courut et arriva devant la porte.

C’était une très belle porte en bois massif. Elle avait été faite avec un chêne d’une forêt polonaise, et les fées de cette forêt avaient été très tristes de perdre ce très vieil arbre. En effet, beaucoup de fées vivaient dans ce chêne et elles y faisaient souvent leurs fêtes. Et figurez-vous qu’un jour…

Bon, là, je m’arrête, parce que je sens que vous vous énervez. Vous vous dites, ça y est, elle va encore nous faire trois pages sur des absurdités sans nom, alors que Corentin est en train de se faire violer !

Bon, d’accord, je reprends… Je vous parlerais des fées plus tard.

Tim ouvrit la porte mal fermée d’un coup de pied très fâché, braquant son arme devant lui. Et là, pour parler pudiquement et vous situer, je dirais qu’Eddy n’avait pas encore fait son entrée, mais que c’était moins une. Corentin sanglotait, au trois quarts étouffé sous le poids de Copen.

Ce dernier regardait Tim avec des yeux tous ronds. Tim lui cracha très froidement :

« Peux-tu te casser de là avant que je devienne méchant ? »

Copen se releva, recula vers la fenêtre, mais sans lâcher Corentin, en le gardant entre lui et l’arme de Tim. Corentin se débattait, pleurant toujours.

« Foutez le camp ou je… tenta Copen.

– Ou tu quoi ? » demanda calmement Tim, glacial.

Le problème fut que Corentin, à force de se débattre, finit par faire perdre l’équilibre à Copen, qui bascula en arrière, et, comme la fenêtre, derrière les rideaux, était ouverte, Copen tomba avec Corentin. Ils crièrent tous les deux.

Théodora avait été très bien inspirée de faire sa piscine juste sous cette fenêtre… Vous ne trouvez pas ?

En voyant ça, Tim soupira, posa son flingue et son talkie-walkie et plongea. Très beau plongeon. Aux Jeux Olympiques, il aurait fait un carton.

 

Chapitre 26 :

Retournons au rez-de-chaussée, là où nous avions laissé Bastian, après qu’il ait dit :

« … Si vous tenez à vos vies. »

Entendant ça, Théodora bondit de son fauteuil, manquant de casser la coupe à champagne qu’elle tenait dans sa main.

« Vous osez me menacer ?! croassa-t-elle.

– Vous pouvez le prendre comme ça. » répondit-il aimablement.

Théodora éclata de son rire sadique, qui s’étrangla lorsque Maeva déclara, après avoir goûté au champagne :

« Quelle piquette !… Où ont-ils trouvé un mousseux aussi mauvais ?

– Que veux-tu… soupira Simon. Tout le monde n’a pas le bon goût de notre grand patron. »

Bastian sourit à ses deux jeunes amis.

« Vous vous attendiez à une fête réussie ? » fit-il.

Théodora bouillonnait.

« C’est pas un sale boche qui va faire la loi chez moi ! hurla-t-elle. Vous n’êtes rien, Berg ! Plus rien ! »

Bastian avait toujours son petit sourire, mais ne répondit pas. Théodora devait rêver de le traiter de sale boche depuis qu’ils se connaissaient. Pour se calmer, elle porta sa coupe à ses lèvres pour boire un peu. Elle ne le put pas : la coupe explosa à deux centimètres de son visage. Le sourire de Bastian s’élargit. Théodora, mouillée, resta stupéfaite.

« Voyez-vous, ma chère, reprit posément le second de Longus, il y a quelqu’un dans les environs qui n’aime pas qu’on m’insulte. »

Théodora se reprit :

« Si vous refaites ça, vous ne reverrez pas Corentin et Léo en vie ! fit-elle.

– Vous auriez tort, madame. Vous avez assez de sang sur les mains comme ça. » répondit sérieusement Bastian.

Tous les barons s’étaient approchés et écoutaient.

« Nous rendre Léo et Corentin serait un bon point pour vous assurer notre clémence, ajouta Bastian.

– Votre clémence ? »

Théodora éclata de rire.

« Vous parlez comme si nous n’étions pas les maîtres !

– Mais quand pensez-vous l’avoir été, madame ? » demanda doucement Bastian.

Théodora s’apprêtait à appeler ses hommes pour qu’ils fassent taire Bastian à coups de fusil, lorsqu’un cri mêlant la voix d’un homme à celle d’un enfant, suivi d’un gros « plouf », la fit sursauter avec toute l’assistance. Un autre « plouf » suivit, puis des bruits mouillés divers.

Maeva sortit son petit talkie-walkie de son sac :

« Ange, qu’est-ce qui se passe ?

-… Justement, répondit la voix grésillante d’Ange, j’essaie de comprendre… Alors, y a du monde dans la piscine, et ça fait pas une nage très conventionnelle… Je crois que ça se bagarre… Ah, y a quelqu’un qui sort… C’est Corentin… Il va prendre froid, avec ce vent, vous devriez y aller…

– Et les autres ?

– Ça doit être Tim… Il a l’air sacrément en pétard… L’autre, je sais pas… Il a l’air assez tout nu, lui, par contre… »

Maeva se dit qu’elle avait bien fait de prendre son châle en laine noir. Sa robe, bien que superbe, était assez légère. Elle sortit par une des portes vitrées de la salle, devant laquelle plusieurs barons regardaient la scène. Maeva s’approcha de Corentin, qui cachait son sexe en tremblant de froid, trempé, très gêné de se retrouver tout nu devant tout ce monde, et pleurant toujours, en prime, encore sous le choc de ce qui venait de lui arriver.

Par contre, dans la piscine, ça se battait toujours.

Maeva emballa Corentin dans son grand châle. Il renifla et essuya ses yeux, puis eut encore un sanglot. Maeva lui sourit et le prit dans ses bras.

« C’est fini, poussin, t’en fais pas… lui dit-elle doucement, avant de reprendre son talkie-walkie. Ange ? Tu peux régler la question ?

– Impossible. Ils bougent trop, et avec l’eau, je vois rien.

– D’accord.

– Ça se calme, on dirait… »

Effectivement, ça éclaboussait moins. Tim sortit, tout essoufflé. Maeva lui sourit, Corentin courut vers lui. Tim sourit et le souleva dans ses bras, le serrant contre lui.

Maeva sortit son arme et la braqua sur Copen qui sortait à son tour. Il avait morflé, même dans l’eau… Il couvrit ses parties intimes avec ses mains, très gêné. Lisa sortit.

« Ça va ? demanda-t-elle.

– ‘Fait froid, répondit Tim. Sale petite brise. On devrait rentrer.

– Bonne idée, dit Maeva. Passez donc devant, monsieur Copen… »

Il obéit, sous les yeux goguenards des barons. En les voyant arriver, Simon rigola.

« Vous avez des serviettes, quelque part ? » demanda-t-il.

Théodora fulminait. Philippe n’était plus si sûr de lui.

« Vous n’avez pas de très bonnes fréquentations, madame. » dit froidement Bastian, en regardant Copen qui aurait sans doute été ravi de se changer en souris et de disparaître très vite.

Bastian regarda sa montre, visiblement ennuyé. Un des barons vendus à Philippe et Théodora intervint, prenant les autres à témoins :

« L’activité de monsieur Copen est très lucrative ! Pourquoi le Clan devrait-il s’en passer ?

– Le Clan n’a pas à développer des activités sans l’accord de son grand patron, lui répliqua Bastian avec une voix qui charriait des icebergs.

– Alors, pourquoi Longus refusait-il ?

– Demande à Corentin. » répondit doucement Tim.

Il s’assit sur une chaise, tenant toujours Corentin serré contre lui.

« Hein, mon poussin ? reprit-il, toujours très doucement. Qu’est-ce que tu en penses ? C’est bien que le Clan ait des enfants à louer à des messieurs comme ça ? »

Corentin dénia vivement, avant de se serrer un peu plus contre Tim, qui continua :

« Alors, il faudra que tu fasses un contrat avec le chef, pour qu’il s’engage à ne pas faire ça…

– Depuis quand un gosse fait la loi dans le Clan ?! s’indigna le même baron.

– Depuis que ce gosse est le fils d’Antoine Delorme. » répondit Bastian.

Il regarda à nouveau sa montre.

« Antoine a laissé beaucoup de dossiers très précis auxquels seul son héritier peut avoir accès… Il peut couler tout le Clan s’il le veut. » ajouta-t-il.

Brutalement, il fronça les sourcils, regardant tout autour de lui :

« Où est passée Maeva ?! »

La voix grésillante d’Ange répondit, par le talkie-walkie de Simon :

« Elle est partie chercher Léo. »

Bastian opina. Il n’y pensait plus à celui-là… Mais Maeva ne l’avait évidemment pas oublié. Bastian sourit et regarda encore sa montre.

« À propos d’Antoine, Philippe… continua-t-il. Qu’as-tu à dire pour ta défense ? »

Philippe essaya de faire celui qui est innocent comme un nouveau-né tout frais pondu, et dit dédaigneusement :

« Je ne vois pas de quoi tu veux parler.

– Je veux parler du meurtre d’Antoine Delorme, père de Corentin et compagnon de Tim Velasque ici présents… Tu sais, Antoine… Le grand brun qui n’arrêtait pas de te renvoyer à tes rosiers… Qui disait que tu ne serais jamais rien si tu ne sortais pas des jupes de ta mère…

– Qu’est-ce que le meurtre d’Antoine vient faire ici, Berg ? demanda un autre baron.

– Disons qu’il semble que Philippe n’y soit pas tout à fait étranger… N’est-ce pas, Tim ? »

Tim allait répondre, lorsque Théodora, explosant, sortit un couteau et le brandit contre Bastian avec, visiblement, la ferme intention de le faire taire. Mais Ange veillait. Une balle vint se loger dans le bras de la grosse femme et mit fin à ses volontés meurtrières. Simon prit son talkie-walkie :

« Beaux réflexes, Ange, dit-il.

– Merci. » répondit Ange entre deux grésillements.

Bastian jeta un oeil quelque peu méprisant à Théodora et regarda encore sa montre.

« Verriez-vous un inconvénient à ce que les barons soient mis au courant de nos dernières découvertes, madame ? dit-il doucement.

– Des mensonges ! cria-t-elle.

– C’est sans doute pour ça qu’elle a voulu le faire taire si radicalement, intervint Bernard.

– Auriez-vous un tel dégout du mensonge, Théodora ? ironisa Lisa. Ou bien la vérité vous dérangerait-elle ? »

Bastian regarda encore l’heure et soupira.

« De quoi accuses-tu Philippe, Berg ? » demanda un autre baron, Markus.

Markus était un des maîtres du Clan. Il avait soixante-quatre ans. Et s’il intervenait, tous, même les vendus, se taisaient pour l’écouter.

« J’accuse Philippe, entre autres choses, d’avoir fait tuer Antoine Delorme.

– Pourquoi aurait-il fait ça ? continua Markus.

– Parce qu’Antoine avait découvert que c’était Philippe qui avait fait tuer Régis Longus. »

Des murmures surpris ou indignés parcoururent l’assemblée.

« As-tu des preuves ?

– Oui, Markus, j’en ai.

– Vas-y, nous t’écoutons.

– Tim a vu Baal tuer Antoine. Et Antoine a laissé un carnet où il avait noté toutes les preuves que lui avait trouvées. Ça fait un mois que Philippe et Baal harcèlent Tim pour récupérer ce carnet.

– Où est-il, ce carnet ?

– Et bien… »

Bastian regarda à nouveau sa montre :

« … C’est un ami qui l’a, et il est en retard…

– On pourrait interroger Baal en attendant, proposa Simon.

– Bonne idée, approuva Markus. Où est-il, celui-là ? »

La voix de Maeva s’éleva du fond de la salle :

« Il arrive ! »

Elle tenait Baal en respect avec son arme, il marchait craintivement devant elle. Léo les suivait, torse et pieds nus, regardant tout autour de lui avec des grands yeux étonnés et son gentil sourire de gosse. Derrière venait une fille dont le maquillage et la tenue indiquaient, sans doute possible, qu’elle avait pour profession, comment dirais-je… de donner du plaisir aux messieurs qui en avaient les moyens.

« Où l’as-tu trouvé ? demanda Tim à Maeva.

– Au sous-sol… Attaché sur un lit de camp… Baal tabassait cette pauvre fille, qui n’avait soi-disant pas fait son boulot… »

En effet, la fille avait les joues rouges et les lèvres un peu enflées.

« Elle voulait que je lui fasse un calin, dit Léo. Mais moi, je voulais pas… »

Il vint vers Tim et Corentin, et s’accroupit pour être à leur hauteur.

« Ça va ?

– Oui, Léo, ça va. répondit doucement Tim.

– Vous vous êtes baignés ?

– Y a de ça.

– T’as trouvé le secret d’Antoine, Tim?

– Oui, Léo. Merci.

– Oh, de rien. Moi j’ai juste transmis le message comme Antoine m’avait dit…

– Et toi, ça va ?

– Oui… Papa va bien ? »

Tim eut un sourire triste.

« Il est à l’hôpital, il dort.

– Ah. C’est grâce ?

– Oui, il a pris de méchants coups sur la tête. »

Contrarié, mais pas fâché, Léo se releva, et se tourna vers Philippe, qui aurait bien aimé être très loin, à Madagascar ou un truc comme ça, et Théodora qui tenait son bras blessé en bouillonnant sur place.

« Pourquoi vous avez fait taper Papa ?…

– Son temps est révolu ! cracha Théodora. Et Philippe est le seul susceptible de lui succéder !

– Si tu veux… reprit Léo, qui n’avait pas compris grand-chose à la déclaration édifiante de sa tante. Mais pourquoi vous avez fait taper Papa ? »

Bastian posa sa main sur le bras du grand garçon, qui continua :

« On vous a jamais appris qu’il faut discuter avec les gens quand il y a un problème, au lieu de taper et de tuer ?… Ça vous aurait évité de tuer Régis et Antoine… »

Un silence abasourdi suivit ces mots. Ne comprenant pas ce que ses paroles avaient d’extraordinaires, Léo regarda l’assemblée :

« Ben quoi ?… fit-il.

– Tu es en train de dire que tu savais que c’étaient ces deux-là qui avaient fait tuer Régis et Antoine…? demanda Bastian, effaré.

– Bien sûr.

– Et heu… On peut savoir comment ?

– C’est Antoine qui m’avait dit…

– Et tu ne nous as jamais rien dit… ajouta le Second du Clan, presque amusé.

– Ben non.

– Et on peut savoir pourquoi ?…

– Parce qu’Antoine m’avait dit de rien dire, sauf à Tim. Et Tim était parti, alors j’ai pas pu.

– Si tu le dis… pouffa Bastian, finalement trop scié pour le prendre mal.

– Qu’est-ce qu’Antoine t’avait dit, au juste, Léo ? demanda Markus.

– Vous n’allez quand même pas croire ce cinglé ! » cria Théodora.

Maeva jeta un regard très méchant à cette dernière.

Léo jeta un oeil à sa tante et lui sourit :

« Tu devrais aller voir un docteur…

– Tu veux répondre à la question de Markus, Léo ? insista Bastian, redevenu sérieux.

-Oui… Antoine, il m’a parlé à la soirée après l’enterrement de Régis… Il m’a dit qu’il avait un secret… Que ce secret, il était dans son coffre et qu’il y avait que Tim qui pouvait l’ouvrir… Il m’a dit aussi qu’il fallait que je dise ça à Tim s’il mourait… Alors moi, je lui ai demandé s’il était malade… Et il m’a dit que non, mais que Philippe avait beaucoup d’intérêt à ce qu’il le devienne… Parce que sans lui et sans Régis, Philippe il deviendrait le chef… Moi, j’ai pas compris tout de suite… Mais en y repensant, je me suis dit que Philippe il était assez bête pour les avoir tués tous les deux. »

Il y eut un silence.

« Depuis quand sais-tu ça, Berg ? reprit Markus.

– Nous en avons eu confirmation ce matin.

– Que proposes-tu que nous fassions ? »

Brutalement, des sirènes de police retentirent. Tous les barons s’entreregardèrent, inquiets. Bastian soupira en regardant sa montre une dernière fois.

« Ne vous en faites pas, dit-il. C’est la solution qui arrive. »

 

Chapitre 27 :

Bastian regarda Lucas qui arrivait, avec son inspecteur Marcel, en regardant le décor avec des yeux surpris.

« Mais dites-moi, c’est très moche, ici… »

Bastian soupira et sourit.

« Trois quarts d’heure de retard, Lucas. » dit-il.

Lucas prit un air suppliant :

« Je sais, je suis désolé… couina-t-il, avec un petit sourire en coin. Une stupide alerte à la bombe à la Part-Dieu… J’ai eu un mal de chien à venir… Mais dites-moi, vous vous en êtes tirés, sans moi ?

– Si ce n’était pas le cas, nous serions déjà morts, mon ami. » dit doucement Tim.

Lucas lui sourit :

« Autant pour moi, Tim… Vous avez pris un bain de minuit ?

– C’est un peu long à vous expliquer. Je vous présente Corentin Delorme.

– Ah ! »

Lucas se pencha et sourit au petit garçon :

« Enchanté, Corentin. »

Markus regarda Bastian, puis Lucas, puis à nouveau Bastian, puis encore Lucas, et demanda :

« Peux-tu nous expliquer ce qui se passe, Berg ? »

Bastian sourit. Lucas se redressa.

« Ne vous en faites pas, messieurs-dames, je sais très bien que je suis au milieu d’une assemblée de gens parfaitement irréprochables… Sauf deux ou trois… Attendez que je sorte ma feuille… »

Il sortit un papier de sa poche. Tim éclata de rire :

« C’est pas vrai ! s’écria-t-il. Vous avez fait une liste ?! »

Lucas opina en dépliant la feuille :

« Il y a de quoi… Alors… Y-a-t-il un certain Dennis Lacoux dans l’assistance ?

– Il est là. » dit Bastian en le désignant.

Lucas s’approcha de Baal :

« C’est vous, Lacoux ?

– Heu, oui…

– Alors… Je vous arrête pour enlèvement et séquestration sur les personnes de… Ange Ardolaz, Timothée Velasque, Corentin Delorme et Léon Longus… Coups et blessures sur Ardolaz… Tentative de meurtre sur Tim… Et aussi, bien sûr, les meurtres d’Antoine Delorme et de Régis Longus… » dit Lucas, lisant son papier.

Il releva la tête, regarda Baal qui était sidéré, et ajouta :

« En gros… Il doit y avoir quelques autres bricoles, mais on en reparlera… Ah, j’oubliais de préciser pour l’assistance, toute irréprochable qu’elle est, que la villa est cernée et que si un garde du corps, sans doute irréprochable aussi, s’avisait de m’empêcher de coffrer ceux que je suis venu chercher, ça se passerait très, très mal pour vous tous. Vous avez ma parole, ajouta-t-il encore, en regardant tout le monde. Bien… Reprenons. Philippe Longus ?…

– C’est lui. » dit Markus.

Bastian échangea un sourire avec le vieux baron.

« Alors, pour vous… »

Théodora interrompit Lucas en s’interposant entre lui et Philippe, et en criant :

« Qu’est-ce que vous lui voulez ?! »

Lucas la regarda et sourit poliment :

« Vous êtes la maman ? Vous devriez aller voir un médecin, vous êtes blessée… Mais on peut régler votre cas tout de suite, si vous voulez… »

Brutalement, le vieux commissaire se tourna vers Marcel et s’écria :

« Dis donc, Marcel ! T’attends quoi pour menotter notre premier prévenu ?! Que je te donne le mode d’emploi des menottes ?! »

La vanne fit rigoler les barons malgré eux. Marcel obéit rapidement. Lucas hocha la tête avec un sourire.

« Faut vraiment tout lui dire… »

Le vieux flic se retourna vers Philippe et sa mère. Léo s’étira. Lucas lut paisiblement les accusations ; il repliait son papier, et Marcel, qui avait compris la leçon, s’était précipité pour les menotter, lorsque le petit inspecteur de la police des polices déboula, visiblement fâché, avec trois jolis petits flics en uniforme, et se planta devant Lucas pour lui dire froidement :

« Vous avez intérêt à avoir une très bonne explication. »

Lucas lui tendit sa feuille sans rien dire, d’une main, en cherchant quelque chose dans sa poche de l’autre. Il en tira un chronomètre qu’il arrêta.

« Félicitations, mon petit. Vous avez mis moins d’une demi-heure à me retrouver. Vous êtes donc témoin que j’arrête Philippe et Théodora Longus et Dennis Lacoux pour les faits indiqués sur ce papier…

– Vous avez un ordre du juge, au moins ?! »

Lucas lui déplia une autre feuille sous le nez.

« Oualà !

– Ouais… Bon, ça va. Emmenez-moi les trois prévenus, vous autres. » grogna l’inspecteur à ses trois subordonnés en uniforme.

Lucas se tourna vers Bastian.

« Puis-je autre chose pour vous, mon cher ?

– Oui… »

Bastian lui montra Copen.

« Vous pouvez coffrer celui-là, aussi.

– Oui, qu’est-ce qu’il a fait ?

– Tim l’a surpris alors qu’il allait violer Corentin. »

Lucas eut l’air surpris.

« Sans blague ?… Ça explique sa tenue et celle de Corentin… Bon, je l’emmène. Mais trouvez-lui un pantalon. »

Ce détail réglé, l’inspecteur de la police des polices emmena Copen avec Marcel. Lucas serra la main de Bastian, qui lui dit :

« Avec votre talent d’inquisiteur, vous pourrez sans doute lui faire avouer tout ce qui concerne son réseau. Il est fort possible que vous receviez des preuves à ce sujet… Anonymement, bien sûr… »

Lucas rigola, serrant la main de Bastian dans les deux siennes.

« Travailler avec votre aide est un réel plaisir, Berg, vraiment. Je serais ravi de remettre ça un de ces jours.

– Ça arrivera peut-être si certaines personnes ne se souviennent pas très vite qui est leur seul patron, répondit Bastian. Vos chats vont bien ?

– Oh, merveilleusement… Ils commencent à courir partout, ils sont adorables. »

Lucas rigola encore, rendit le carnet vert à Bastian, fit quelques pas pour partir puis se retourna :

« Au fait, Berg… Vous serez content d’apprendre que votre ami Longus est sorti du coma… Il est hors de danger. Bonne fin de soirée, messieurs-dames. »

Il partit en sifflotant. Bastian et Tim le regardèrent disparaître avec un sourire.

« Tu as de drôles de fréquentations, Berg. » fit ironiquement Markus.

Le sourire de Bastian s’élargit. Il regarda le vieux baron sans répondre. Lisa déclara fermement :

« J’aime mieux les mauvaises fréquentations de Bastian que celles de Philippe. »

Tim se releva et posa Corentin au sol. Le petit garçon, soulagé que Copen ait été arrêté, commençait à sentir qu’il avait faim et le signala. Léo, qui était dans le même cas, prit le petit garçon par la main et ils allèrent voir ce qui restait sur le buffet. Bastian prit son talkie-walkie.

« C’est bon, Ange. Tu peux venir.

– OK. » répondit Ange.

Les barons s’entreregardaient. L’un de ceux qui s’étaient vendus à Philippe signala quand même, indigné, que Bastian semblait avoir perdu la mesure : s’allier à des flics ! Quelle honte !

Ce qui fit littéralement éclater Tim de rire. Bastian redevint en une fraction de seconde le Second du Clan, pour déclarer très fermement :

« Mon seigneur seul a le droit de me juger. S’il trouve que j’ai mal agi, j’accepterais sa punition. Pour préserver l’unité du Clan, qui est la seule garantie de son pouvoir, j’ai dû, aujourd’hui, faire la part du feu. J’ai effectivement livré trois membres à la police, c’est uniquement parce que j’avais donné ma parole et que je n’en ai qu’une, vous le savez tous, ici. »

Ange arriva, sa béquille dans une main et son fusil à lunettes dans l’autre.

« Ceci étant, continua Bastian, si j’avais su avant de donner cette parole que les coupables étaient ces trois-là et surtout qu’ils étaient aussi responsables des morts d’Antoine et Régis, non seulement je ne les aurais pas livrés aux flics, mais je vous jure que je les aurais tués de mes mains ! »

Les barons échangèrent des regards approbateurs.

« Et si ce flic leur en fait dire trop ? demanda l’un d’eux.

– Lucas sait très bien à qui il a affaire et où il doit s’arrêter, ne craignez rien. » dit doucement Tim, qui s’était approché d’Ange.

Il caressa doucement son visage. Tim était très doux, tout à coup. Une douceur de maître. Genre gant de velours pour une main en acier trempé…

« Ça va, toi ? demanda-t-il.

– Fatigué…

– Il reste quelques trucs à manger, si tu veux…

– Non, ça ira… »

Markus opinait. Il déclara :

« Je propose que nous déclarions cette affaire close, et que nous envisagions de régler calmement la succession de notre grand patron Coralin Longus. Il gère encore très bien les affaires, mais il serait temps qu’il commence à former son héritier. »

Les barons approuvèrent.

« Bien. Nous en reparlerons lorsqu’il ira mieux.

– Parfait, approuva Bastian. Une dernière chose, je vous prie.

– Oui, Berg ?

– Seriez-vous favorable à ce que Tim Velasque soit officiellement nommé tuteur de Corentin Delorme et gère pour nous ses affaires jusqu’à sa majorité au moins ? »

Il y eut un silence.

« Cet acte ferait de lui un maître du Clan, remarqua un des barons.

– C’est exact, approuva Bastian.

– Selon toi, en est-il capable ?

– Oui, répondit sans hésitation Bastian, si on le met bien au courant des affaires et qu’on le seconde quelques temps.

– Pouvons-nous lui faire confiance ?

– Antoine lui faisait assez confiance pour lui confier ce rôle il y a 6 ans, remarqua Lisa. Ça me semble suffisant. »

Tim s’approcha avec Ange.

« Et puis, ajouta Bastian, il a un sacré ange gardien… »

Ange sourit.

« Puis-je régler cette question avec l’avocat de Corentin ?

– Oui, oui…

– D’accord…

– De toute façon, on peut toujours le changer s’il y a un problème…

– Oui, on ne risque rien…

– Si Antoine lui faisait confiance…

– Oui, on peut bien, nous aussi… »

Il y eut encore des approbations de ce genre, puis Bastian conclut :

« La question sera réglée demain. Mesdames, messieurs, à moins que l’un d’entre vous ait quelque chose à ajouter, je pense que nous pouvons déclarer cette soirée close. »

Personne n’eut quelque chose à ajouter.

 

Chapitre 28 :

Dans la voiture, au retour, nos sept comparses se serraient un peu. Maeva conduisait, Bastian était à la place du mort, et à l’arrière, Léo, Simon, Ange et Tim se tassaient, Tim tenant Corentin à moitié endormi sur ses genoux. Heureusement, comme c’était une grande voiture, c’était tout à fait supportable.

Tim cala sa tête sur l’épaule d’Ange.

« Ça ne te gêne pas, toutes ses responsabilités qui me tombent dessus ?

– Oh non… Tu vas avoir besoin d’un bon garde du corps, ça m’occupera… »

Il passa son bras autour des épaules de Tim qui sourit.

« J’espère que ma voisine s’est bien occupée des chats… Dis donc, Tim…

– Oui, mon Ange ?

– T’as pas envie de prendre des vacances ? »

Tim avait fermé les yeux. Il haussa les sourcils, surpris.

« De jolies vacances, à la montagne…

– À quoi penses-tu ?

– À aller voir ma soeur. J’ai envie de te la présenter. Le temps que tout ça se tasse, que Corentin se remette de ses émotions…

– Ah oui, bonne idée… »

Léo s’étira comme il put. Simon se pencha vers Bastian et lui demanda s’il était sûr que tout était fini. Bastian fit la moue et opina.

« J’irais voir mon seigneur demain. J’espère qu’il n’est pas trop inquiet. »

Brutalement, Maeva mit ses warnings et se rangea au bord de la route. Elle avait pâli. Elle ferma les yeux, respirant profondément. Inquiet, Bastian la regarda :

« Eh, ça ne va pas?…»

Elle sourit, et rentrouvrit les yeux, caressant son ventre.

« Ça va… dit-elle doucement. Léo ? »

Le grand garçon se pencha vers elle.

« Vi ?

– Tu as envie d’un bébé ?

– Un bébé ?… Tu as un bébé qui pousse dans ton ventre ?….

– C’est fort possible.

– C’est bien. » dit Léo.

Bastian était sidéré. Il balbutia :

« Maeva… Tu… Toi ?… Tu es enceinte ?…

– Oui… Il semble que je vous prépare un petit héritier à la dynastie des Longus…

– Moi, j’aime bien les bébés. » dit encore Léo.

Bastian était émerveillé. Il sourit. Plus prosaïque, Simon demanda à Maeva si elle pouvait encore conduire. Se sentant nauséeuse, elle préféra lui laisser le volant pour aller finir le trajet dans les bras de Léo.

Ils rentrèrent. Et ils allèrent se coucher. Léo prêta un de ses vieux pyjamas à Corentin. Dans leur chambre, Ange se déshabilla et se coucha, pendant que Tim se douchait : il n’aimait pas sentir le chlore. Il revint en s’essuyant les cheveux, vêtu d’un pantalon sec ; il s’assit au bord du lit. Ange le regardait en souriant. Il se pencha et caressa son dos. Tim frémit. Il regarda Ange et lui sourit.

« Tim…

– Oui ?

– Je t’aime. »

Le sourire de Tim s’élargit. Il vint se blottir dans les bras d’Ange.

« Ange…

– Oui ?

– Tu vas me rendre heureux ?

– Très. »

Un timide « toc-toc » à la porte les surprit.

« Oui ? » dit Tim.

Corentin entra, timidement aussi.

« J’arrive pas à dormir, j’ai peur… »

Tim sourit et lui tendit les bras. Corentin vint s’y blottir sans hésiter.

« Eh, Corentin… dit Ange.

– Hmm ?…

– Tu nous fais pas ce coup-là tous les soirs, hein… rigola le convalescent.

– Ange ! s’indigna Tim.

– Quoi ? couina innocemment Ange.

– C’est juste cette nuit, j’ai peur… dit Corentin.

– Je rigole, poussin. » Susurra Ange en ébouriffant amicalement le petit garçon.

Corentin passa la nuit blotti contre Tim, mais ce dernier ne lâcha pas la main d’Ange.

L’avocat du petit garçon, appelé tôt par Bastian, arriva vers 11 heures le lendemain matin. Tim alla réveiller Corentin qui dormait encore.

Ange, lui, s’était installé au salon, dans un fauteuil, fatigué de ses efforts de la veille. C’est précisément au salon que Tim, Bastian, l’avocat et Corentin s’installèrent pour se mettre d’accord.

L’avocat défendit les intérêts de son petit client avec âpreté. Il savait très bien à qui il avait affaire, et ne voulait surtout pas que Corentin se fasse bouffer par les intérêts du Clan. Il avait été pendant longtemps, depuis la mort d’Antoine en fait, le seul ami du petit garçon, et s’était beaucoup attaché à lui. D’ailleurs, Corentin l’appelait « Tonton Daniel », c’était tout dire.

Tonton Daniel, donc, monnaya fermement la tutelle de Tim. Il obtint d’avoir un droit de regard sur les affaires de Corentin et surtout que ni Bastian ni Longus ne puissent s’y ingérer. Pour le reste, Tim et Ange lui semblaient de bons tuteurs, et puis de toute façon, Corentin n’avait plus de famille pour le réclamer…

Ce qui réglait le problème.

Après un bon mois passé dans le village d’Ange, auprès de sa soeur, Tim, Corentin et lui aménagèrent dans la belle maison d’Antoine. Tim, comme Longus, préférait être au calme.

Le vieux seigneur s’était parfaitement remis de son agression. Il attendait avec impatience la naissance de ses petits-fils : Maeva attendait des jumeaux. Baptisés d’avance Régis et Antoine. Léo était ravi.

Le Clan, n’arrivant pas à trouver un héritier à Longus, finit par se ranger à une idée qu’avait eue Ange : nommer un espèce de conseil de régence en attendant qu’ils trouvent, si Longus décidait brusquement de prendre sa retraite. Mais c’était loin d’être le cas : la grossesse de Maeva l’avait dopé, il se disait prêt à attendre que ses petits-fils puissent lui succéder…

Lucas, pour sa part, avait été félicité d’avoir si bien mené cette affaire. Les journaux régionaux s’en étaient fait des gorges chaudes pendant des jours : pour eux, la mafia lyonnaise avait perdu en Philippe un de ses leaders les plus importants… Il y en eut même pour dire que le vieux Longus ne s’en relèverait pas.

Une fois à la retraite, Lucas vint souvent voir Longus. Ils jouaient aux échecs et pouvaient parler pendant des heures.

Josine, pour sa part, s’était trouvé des patrons moins turbulents.

Bon, je crois que j’ai à peu près fait le tour… Ah, j’ai oublié Bastian.

Bastian s’était installé chez Longus, au calme, ne voulant surtout pas, du moins c’est ce qu’il disait, abandonner la bonne cuisine de Maeva. Il voulait surtout être là pour mieux servir son seigneur. Et puis, pour être tout à fait honnête, la nouvelle domestique de Longus ne le laissait pas indifférent du tout. À tel point que ça m’étonnerait qu’il finisse l’année sans avoir mis un petit en route.

Et comme disait Maeva :

« Il était temps qu’il se case. »

Ce à quoi Léo répondait :

« Ça va faire beaucoup de bébés. »

Après quoi il demandait toujours :

« Quand c’est que Tim et Ange, ils font un petit frère à Corentin ? »

Et Maeva répondait que Régis et Antoine feraient très bien l’affaire. Car elle ne voulait pas se lancer dans un cours de biologie.

 

Chapitre 29 :

Tim mit un moment à décider d’aller se recueillir sur la tombe d’Antoine. Il y alla seul, l’automne suivant, cinq mois jours pour jours après sa rencontre avec Ange.

Il resta longtemps au cimetière. Il ne pleura pas. Antoine lui avait sauvé la vie, comme Ange. Tim avait sauvé Corentin et Ange. La boucle était bouclée. La vie pouvait continuer.

Tim laissa un gros bouquet de roses rouges sur la tombe. Il repartit, rêveur, repensant aux mots qu’Antoine avait écrits dans son journal le jour de leur rencontre, le 19 décembre 1991.

« J’ai ramassé un petit ange au bord de la route en rentrant. Presque mort de froid. Il est beau comme un dieu.

                C’est très curieux, l’impression qu’il m’a faite. Je crois que je suis amoureux. Quand il m’a regardé, j’ai senti la terre se rompre sous moi. Ça doit être ça, l’amour. Je suis heureux. C’est simple. »

Tim rentra. Ange faisait du feu dans le salon. Corentin était à l’école. Tim vint s’assoir au sol, près d’Ange. Ils se regardèrent, puis Ange sourit. Il serra Tim dans ses bras, et ils firent l’amour, sur le tapis moelleux, devant la cheminée, sous les regards philosophes d’Ivanoé et de Lancelot, qui se disaient que décidément, ces bipèdes n’étaient pas sérieux du tout, et qu’à part le miam, y avait rien à en tirer.

Après, reposant contre Ange, Tim se dit qu’en effet, c’était très simple d’être heureux.

 

                                                               FIN

 

Fini d’écrire le 29 Juin 2000, à 0h32.

 

38 réponses à L’Ange, la Pute, le petit carnet vert… Et un raton-laveur. (EN LIGNE – Complet)

  1. Skyland dit :

    Une jolie fin comme je les aime… J’attends ta prochaine histoire avec impatience…

  2. Alissa dit :

    Roooooohlala mais la fin est juste sublime ! J’aime beaucoup le dernier chapitre, c’est tout mignon ~
    Une autre de tes histoires de ce genre me tenterai vraiment beaucoup =3

  3. Skyland dit :

    Moi aussi, je me demande ce qu’il y a dedans…

    Un autre polar me tente bien… ^^

  4. Amakay dit :

    non pas d’inquiétudes rien de trop méchant, ça fait juste horriblement mal, une chance que j’ai de quoi me changer les idées.

  5. Amakay dit :

    Salut ma belle, je rentre de l’hôpital et je trouve une suite….. merveilleux mais on arrive à la fin …ohhhohohohoh!! Va falloir nous préparer autre chose en attendant le tome 2. Moi je veux bien ce que tu as proposer en intro, d’autres polars et pourquoi pas ce roman historique. Je comptais aller au JE cette année également mais je ne serais pas remise à temps dommage la prochaine fois tu me dédicacera le tome 1 ET le tome 2. bon WE biz

    • Ninou Cyrico dit :

      @Amakay : Houlà ! Rien de grave, j’espère ? :s Bon ben dommage, mais bon ce n’est que partie remise !!! Garde-toi bien et OK, on organisera la suite, pas de problèmes !

  6. Skyland dit :

    Oui, tu as ma reconnaissance éternelle… Mdr !

  7. Amakay dit :

    La suite, la suite……. merci pour tes efforts

  8. Amakay dit :

    Tu as encore une fois, bien travaillé ma belle. Merci pour tout et bon dimanche

  9. Skyland dit :

    Oh non, je veux connaître la suite ! Toujours aussi bien et agréable à lire !

  10. Maru dit :

    et une histoire de plus que j’adore ! y’a pas à dire ton style me plaît vraiment ^^ comme j’ai d’abord lu « Après », je dirais que leurs nuits torrides ne sont pas assez détaillées, (ça a bien changé depuis ^^) mais c’est bien aussi comme ça ! ce site va bientot se retrouver dans ma barre perso de navigation si ça continue … merci pour tout 🙂

    • Ninou Cyrico dit :

      @Maru : Et oui j’ai été jeune et pudique il y a fort longtemps… ^^’ C’est vrai qu’à relire ça aujourd’hui, ça me fait doucement rire aussi… Et de rien, surtout pour celle-là, c’est du congelé réchauffé au micro-onde quand même :p ! Comme quoi le congelé c’est pas toujours de la m****…. 😉 !

  11. Skyland dit :

    Oh oui ! Très vite la suite ! ^^ De plus en plus intéressant…

  12. Amakay dit :

    Je me lasse pas de la relire cette histoire, géniale… mais on ne s’attend pas à moins venant de toi.
    bon week

  13. Alissa dit :

    Encore une histoire que j’aime. Décidément, j’adore ta plume ! Et les petits moments où tu t’incrustes sont excellents ^^ J’ai hâte de lire la suite !

    • Ninou Cyrico dit :

      @Alissa : Merci ^^ ! Oui j’avais vraiment craqué en l’écrivant… C’est marrant à relire avec le recul, je traiterais pas du tout ça comme ça aujourd’hui mais bon, ça reste sympa ^^ !

  14. Ninou Cyrico dit :

    @Skyland : Aucune idée, demande à Tim ^^ !!!

  15. Skyland dit :

    Petite question, c’est bon du raton-laveur ? Xd

  16. Aspirant Skyland dit :

    Non t’inquiète, tu ne te feras pas traiter d’auteur porno mdr !
    C’est vrai que les apartés sont marrantes, justement c’est un petit plus dans le récit…
    Comme toujours aussi agréable à lire ton histoire…
    Vivement la suite…

  17. Amakay dit :

    J’adore toujours tes petits apartés, c’est trop drôle cocotte.
    Allez bon dimanche !

    • Ninou Cyrico dit :

      @Amakay : Ouais j’avais complètement craqué sur cette histoire… C’est la seule que j’ai écrit comme ça, ça m’avait bien plu ^^ !!! Bon dimanche à toi aussi !

  18. Amakay dit :

    J’ai pas d’inquiétude pour ça, ton travail m’a toujours plus. Pas de raison que ça change.

  19. Amakay dit :

    Salut ma belle,

    Elle était super cette histoire, tu as une suite. J’ai adoré tes petites insertions rigolotes et tu as raison en francs c’est plus drôle.

    • Ninou Cyrico dit :

      @Amakay : Ouais ouais j’ai la suite… En tranchettes comme dit dans le news. A venir ^^ ! Oui, en reprenant les chapitres après avoir galéré à trouver une version de Word capable de les ouvrir (format trop vieux pour Open Office), j’ai rigolé toute seule en voyant que c’était en francs… Douze ans déjà… J’espère que la suite t’ira aussi. 🙂

  20. Aspirant Skyland dit :

    J’ai lu ça tellement vite que je veux la suite ! (Et je fais des rimes Xd)
    J’ai accroché tout de suite à l’histoire et j’ai un coup de cœur pour nos deux personnages… J’ai hâte de voir comment leur relation va évoluer…

    • Ninou Cyrico dit :

      @Aspirant Skyland : Ah ben suite la semaine prochaine, l’avantage des trucs finis c’est que vous aurez pas à attendre que mon cerveau ponde la suite pour l’avoir…
      Contente que ça te plaise !

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