Le Môme d’Alger 2 – Le Soleil d’Al-Ruh (en ligne, complet)

Suite à un bug, il m’a été totalement impossible de mettre en ligne, sur la page de la première partie, les 2 derniers chapitres de cette dernière. Je me résous donc, la mort dans l’âme, ouin et tout et tout, à le coller ici, avant la seconde partie…

Toutes mes excuses, mais après une dizaine de tentatives, je lâche l’affaire…

Bref.

Le Môme d’Alger – première partie : fin.

Chapitre 64 :

            Si d’autres filles trouvaient Heinz à leur goût, la mésaventure de Virginie suffit à calmer leurs ardeurs. On en parlait encore, courant décembre, à l’auberge. Une bande d’anciens était venue fêter les soixante ans de l’un d’entre eux. Après un bon repas, ils passèrent une bonne partie de l’après-midi à picoler en refaisant le monde. Le terme de Mado approchait, aussi la patronne de l’auberge faisait-elle la sieste dans sa chambre. Elle avait laissé à Heinz, qui réparait une table, le soin de servir de potentiels clients.

Heinz avait retourné le meuble, pour changer à son aise la patte cassée. Il écoutait sans en avoir l’air la conversation des cinq anciens.

« J’étais là, moi, elle en menait pas large, la Virginie…

-Ça !… Elle a dû se prendre une bonne raclée !…

-Ça, c’est sûr ! »

Il y eut un silence. Heinz les entendit boire puis remplir les verres.

« Mais moi, c’est l’autre histoire qui me chiffonne le plus…

-Quoi ?

-Qu’ils aient trouvé le boche au lit avec le jeune… Vous y croyez, vous ?

-Oh, ça expliquerait beaucoup de choses…

-Ah ouais, quoi ? »

Heinz souriait. Il était venu à bout de la pièce défaillante, il entreprit de mettre la nouvelle patte.

« Y m’a toujours paru bizarre, à moi, l’Alexandre…. Ça sort de nulle part, ça vit sans travail et en plus, du jour au lendemain, ça hérite de la maison d’à côté…

-Tu crois que lui et Marius… ?

-Pourquoi pas ? C’était pas un gars d’ici, Marius…

-C’est vrai que c’était un drôle de bonhomme.

-Moi, je crois que le boche est surtout resté pour Émilie.

-Tu crois ? Tu crois que c’est le père du petit ?

-Ben, pourquoi y serait resté, sinon, hein ?

-Ben justement, si c’était pour Alexandre ?

-Tu crois vraiment que lui et Alexandre… ? »

Précisément, Alexandre descendit. Il salua les anciens de loin et vint vers Heinz :

« Ça ira ? Ça avance comme tu veux ?

-Ça va… »

Puis, le garçon apporta une nouvelle bouteille à la tablée, et l’un d’eux l’interpella :

« Dis voir, petit…

-Oui, m’sieur ?

-Quand c’est qu’y va se décider à causer, ton copain, là ? »

Alexandre eut une moue intriguée.

« Heinz ? Vous plaisantez, il parle très bien français main… »

Il sursauta et se tourna vers Heinz :

« Oh non, Heinz ! Tu m’avais promis que tu ne ferais plus jamais ce coup-là ! »

Heinz rigola, le regarda et haussa les épaules :

« Quoi ? Moi on me parle pas, je parle pas. ‘Faut me dire bonjour, je réponds. Mais c’était très intéressant, j’ai appris plein de choses sur moi que j’aurais jamais soupçonnées…

-Incorrigible. » soupira avec amusement Alexandre.

Il rigola. Heinz se leva, lui sourit :

« Merci, messieurs. C’était très instructif, je vous informe aussi que je suis pas le père de Frédéric, faites-en ce que vous voulez. C’est réparé, Alex. Tu viens aider à remettre à l’endroit ? »

Alexandre opina et vint vers lui. Heinz vit qu’il avait les traits tirés. Mon petit ange a besoin de vacances, se dit-il.

« Ça va, Alex ?

-Ouais, heu… T’en fais pas, j’suis juste un peu fatigué… »

Heinz hocha la tête. Il fit semblant de le croire. Il attendit. Et ça se tassa un peu. Fin décembre, Mado mit au monde un petit garçon qu’elle baptisa évidemment Arnaud. Le moral d’Alexandre remonta, et Heinz se dit que c’était très bien. Mais il resta vigilant.

Une nuit de janvier, les cris du petit Arnaud réveillèrent l’Autrichien. Il se tourna mollement pour se rendormir, mais réalisa brusquement qu’Alexandre n’était pas là. Il se dressa sur ses bras, puis, sourcils froncés, sortit du lit ; il était nu, il enfila donc sa robe de chambre brune, et sortit. Il y avait de la lumière dans la chambre d’Alexandre. Heinz entra doucement. Son ami était assis au bord du lit, côté bureau, et il tournait et retournait dans ses mains la lettre qu’il avait trouvée dans le cahier de sa mère. Heinz s’approcha, et murmura :

« Alexandre ? »

Le garçon sursauta, se tourna vivement :

« Ah c’est toi !… »

Il s’apaisa.

« Tu m’as fait peur… »

Heinz vint s’asseoir près de lui et passa tendrement son bras autour des épaules nues du garçon, qui ne portait que son pantalon de pyjama.

« Quoi il y a, mon ange ?

-Rien, rien…

-Si, dis-moi quoi il y a. »

Alexandre sourit et le regarda :

« Rien,… Je me demandais juste si je devais poster cette lettre…

-À qui ça se adresse ?

-Je sais même pas… Je l’ai pas lue, ça me regarde pas… Elle a écrit ça avant qu’on parte, je pense, en 40… C’est trop tard, peut-être… Ça me travaille, c’est tout. »

Il soupira, jeta la lettre sur son bureau encombré.

« Tu m’aimes, Heinz ? »

Heinz sourit. Il était rare qu’Alexandre lui pose cette question moins de cinq fois par jour.

« Je t’aime, Alexandre.

-C’est comment, Vienne ? »

Heinz eut un sourire triste.

« Je sais plus pour de vrai… Pendant des années, ça a été une ville merveilleuse… Il faisait beau, j’avais des parents… Maintenant… Maintenant je me souviens du froid, du ciel gris, lourd… De la neige sale… Du cimetière où ma mère est, très loin de son Andalousie… Et de mon père… De la haine qu’il avait quand je lui ai dit adieu… J’ai du mal à me souvenir du soleil. »

Heinz soupira.

« Peut-être j’y retournerai. Mais dans longtemps. Alexandre ?

-Oui ?

-Tu crois qu’on peut pardonner à un père qui vous a jeté ?

-Je sais pas, Heinz. Plus tard, peut-être. »

Le garçon se releva, prit la main de son amant :

« Viens, j’ai sommeil.

-Oui, il faut mieux aller dormir, avant de pleurer complètement. »

Chapitre 65 :

            L’hiver, cette année-là, fut gris et pluvieux, et l’humeur d’Alexandre s’en ressentit gravement. Tout le déprimait, il était sombre, irritable, fatigué, et si Heinz n’avait pas été là pour réchauffer ses nuits, il n’aurait peut-être pas eu le courage de supporter ses jours.

            Il pleuvait fin mars, mais ce n’est pas une goutte de pluie qui fit déborder le vase. Un froid samedi matin, après une semaine pénible, où Heinz avait eu trop de travail pour être vraiment présent, il reçut une lettre de son ami David Wiesel. Il s’installa dans sa chambre pour la lire, ne voulant pas déranger Heinz qui faisait ses comptes dans la leur.

            C’était une lettre amicale, très gentille. Wiesel lui expliquait qu’il avait démissionné, pour retourner à Alger ; ses parents se faisaient vieux et n’arrivaient plus à gérer l’hôtel sans lui. Et lui, que devenait-il ? Son invitation tenait toujours, tout Bâb El-Oued avait été content d’avoir de ses nouvelles et serait ravi de le revoir, c’était quand il voulait.

            S’il avait été en forme et son moral au beau fixe, Alexandre aurait été tout content. Mais cette lettre brisa justement ce qui lui restait de moral. En une seconde, tout lui revint : Alger, le soleil, la mer, ses amis, son enfance si heureuse et bien sûr, sa mère… Il éclata en sanglots.

            Dans la pièce d’à côté, Heinz peinait, courbé sur ses comptes, et soudain, il se redressa, l’oreille dressée :

            « Alexandre ?… »

            Il reboucha son stylo, le posa délicatement sur ses feuilles, et alla voir. Replié en boule sur son lit, Alexandre sanglotait. Désolé, Heinz referma soigneusement la porte, et grimpa sur le lit, s’installa à genoux près d’Alexandre. Il l’attrapa doucement, l’emmena dans ses bras.

            « Quoi tu as, mon amour ?

            -J’en ai marre… » hoqueta Alexandre.

Il passa ses bras autour du cou de Heinz et se serra très fort contre lui.

            « J’en ai marre de ces vieux cons, j’en ai marre de cette pluie… J’veux du soleil… J’veux ma maman… »

            Il sanglota. Heinz se pencha et l’embrassa doucement. Pour la pluie et la maman, il ne pouvait pas grand-chose, mais il avait une autre méthode, il lui fit longuement l’amour, pour lui remonter le moral. Ils se câlinèrent encore un moment après. Puis, comme il se reposait, allongé contre Heinz, ses bras pliés sur son torse et sa tête dessus, Alexandre soupira :

            « Heureusement que tu es là, toi…

            -Tu as besoin de reposer, mon ptikeur. Vacances, je crois, on dit ?

            -Vacances ?… »

            L’idée fit le tour de la tête d’Alexandre. Il se redressa, et alla reprendre la lettre de sa mère, restée en souffrance sur son bureau. Il la tourna dans ses mains, s’assit au bord du lit. Heinz s’assit sur le lit, Alexandre vint se réinstaller dans ses bras.

            « Dis, Heinz…

            -Oui, Lieber ? 

            -Cette lettre, heu… Ce serait peut-être mieux de la porter, non ?… Parce que, sinon,… Enfin ce Roger, il a peut-être déménagé, depuis le temps et heu… ‘Faudrait pas qu’elle se perde, cette lettre… C’est peut-être très important… »

            Heinz sourit et bécota son cou. Alexandre rigola, ça le chatouillait.

            « Qu’esse t’en penses ?

            -Tu as envie de faire un petit voyage en Algérie. »

            Alexandre soupira. Il se bouina un peu plus contre son amant et dit :

            « J’ai envie de changer d’air, de me vider la tête de cette guerre, … Il s’est passé tellement de choses… J’ai envie d’un endroit où les gens te regarderont pas de travers tout le temps, et d’être un peu seul avec toi, … De devenir ton homme en laissant derrière moi la pute que j’ai été… J’ai du mal ici, je recroise trop souvent des hommes qui me regardent encore comme une paire de fesses sur pattes… »

            Heinz sourit.

            « On a le temps pour nous construire, tu sais, Alex…

            -J’ai envie d’être regardé normalement, tu comprends, Heinz ?… Eh oui, j’ai très envie de retourner à Alger.

            -Ben alors on va y aller, c’est une bonne idée. »

            Alexandre lui jeta un œil sceptique. Heinz sourit et reprit :

            « Ma place est près de toi, Alexandre. Et puis, moi aussi j’ai envie de prendre un peu d’air, seul avec toi. »

            Alexandre se tourna et l’embrassa :

            « Voyage de noces ?

            -D’accord. » confirma Heinz.

            Il se rallongea, Alexandre dans les bras.

« On part quand ?

-J’ai pas trop d’argent…

-T’occupe pas de ça. Dis-moi juste quand ?

-Heinz ?! sursauta Alexandre.

-J’en ai, de l’argent. Si c’est notre voyage de noces pour de vrai, je veux pas qu’on parle d’argent alors je paye et tu te tais. Dis-moi quand ? »

Alexandre regarda son amant avec des yeux ronds.

« Tu es sûr,… Heinz ?

-Oui, mon ptikeur. On dit le plus tôt possible ?

-Euh, oui, si tu veux… »

Heinz se tourna pour faire face à son amant, amusé par son air ahuri. Il l’enlaça et l’embrassa :

« Quoi tu as, Alexandre ?

-Euh, rien, rien… C’est juste que euh… »

Alexandre secoua la tête et rigola :

« Je m’attendais pas à ça…

-J’ai plus envie que tu pleures, je t’ai dit ça déjà… »

-Oui, Heinz. »

Alexandre soupira en enfouissant sa tête dans son cou. Il était bien, cet homme-là. Il avait tiré le bon numéro.

Heinz le laissa s’endormir dans ses bras sans rien dire. Il aimait bien qu’Alexandre dorme dans ses bras. Il sourit et se demanda s’ils pourraient partir pour début avril. Lui aussi était fatigué de cette guerre, de ce village qui ne le tolérait qu’à moitié. Quitte à partir, autant aller voir le soleil. Le pays qui avait donné le jour à Alexandre ne pouvait pas être mauvais…

Un voyage de noces… Heinz sourit tout seul. Il n’aurait jamais besoin de prêtre ou de formulaire pour demeurer près d’Alexandre. Juste de l’amour.

Alexandre couina dans son sommeil et marmonna en arabe. Heinz caressa ses cheveux. Juste de l’amour et ça, ils en avaient de quoi tenir plusieurs vies.

FIN de la première partie.

Avant de me lancer dans le seconde partie de cette histoire, je me dois de faire un petite point et une petite transition.

Comme je l’ai dit au début de la partie 1, si cette histoire était bien en deux parties à la base, celles-ci n’étaient pas découpées comme là. La première partie se finissait initialement au moment de l’arrivée des Alliés (chapitre 48 de la première partie). Plusieurs choses ont changé dans cette première partie par rapport à la version initiale à laquelle la partie 2, qui n’a donc elle pas été retravaillée, faisait suite. Ne vous étonnez donc pas de légères incohérences, que je vous signalerai au fur et à mesure si je les retrouve moi-même en reprenant. La différence majeure, à retenir pour la fin surtout, est qu’Alexandre n’a pas, dans cette version, cessé de se prostituer lorsqu’il s’est mis avec Heinz, pour ne pas dépendre de lui financièrement et avoir l’impression d’être devenu « sa » pute. Pour le reste, je n’ai pas d’autres exemples en tête, je verrai avec vous au long de l’histoire !

 Bonne lecture en attendant !

Le Môme d’Alger – 2 : Le Soleil d’Al-Rûh

Transition avec la partie 1 :

            Le 16 avril 1945, Heinz et Alexandre, valises bouclées, prenaient le train pour Lyon. De là, un autre train les descendit à Marseille, où ils flânèrent deux jours. Le 18 au soir, leur bateau appareillait dans un flamboyant couché de soleil. Et il était neuf heures trente lorsque, le 20 avril, ils débarquèrent à Oran.

Chapitre 1 :

            La ville était calme. Il faisait beau, l’air était tiède, et Alexandre était heureux. Heinz était content de ça et très curieux. Ils laissèrent leurs bagages à un très bel hôtel, et partirent explorer la ville.

            Ils se promenaient sans but réel et, chose très curieuse pour l’Autrichien, pouvaient le faire main dans la main dans l’indifférence la plus totale. Heinz avait d’abord hésité, puis s’était laissé faire. Et il avait effectivement constaté que ça se faisait. Dans le quartier populaire, peu français où ils erraient, il vit de nombreux hommes, arborant de viriles moustaches, ou barbes, marchant en se tenant la main, ou des femmes, voilées ou pas, déambulant bras dessus bras dessous.

Au bout d’un moment, ils arrivèrent sur un marché. Il y avait foule, et, si Alexandre était comme un poisson dans l’eau, Heinz était un peu gêné par les interpellations continues, dans un français qu’il comprenait mal, à cause de l’accent ou de l’ajout d’expressions arabes ou kabyles. Alexandre leur répondait souvent, gaîment, et expliquait à son compagnon les fruits, les épices, pourquoi ceci, pourquoi cela… Heinz écoutait, voyait, sentait. Ça n’avait pas grand-chose à voir avec le marché du village, où il avait parfois accompagné Mado, Émilie ou Alexandre. Il ignorait tout de ceux de Vienne : c’étaient les domestiques qui s’occupaient de ça. Il n’aurait jamais soupçonné qu’il existait autant d’épices.

            « Il faudra qu’on en ramène… lui dit Alexandre.

            -Oui, pourquoi pas….

            -Et ça, tu connais ?

            -Quoi ?

            -Les gros trucs verts, là…

            -Je crois, j’ai déjà vu, il y a longtemps… Quoi c’est ?

            -Des pastèques.

            -C’est gros…

            -C’est de l’eau… »

Ils quittèrent bientôt le marché et se remirent à se promener dans la ville. Les ruelles étroites, cette architecture typique, blanche, tout était nouveau pour Heinz qu prenait bien garde à ne pas lâcher la main d’Alexandre, voir à le ralentir quand il marchait trop vite.

            La journée passa ainsi. Ils déjeunèrent dans un petit restaurant sympathique, où Heinz mangea le premier couscous de sa vie. Ils retournèrent à leur hôtel à la nuit tombée, et, comme il s’agissait d’un hôtel parfaitement occidental, Alexandre s’amusa beaucoup, avec le personnel autochtone, sur le dos des responsables français. Ils dînèrent, puis allèrent dormir. Alexandre dut encore expliquer à Heinz l’utilité des moustiquaires, à cause des petits étangs du jardin, juste sous leurs fenêtres.

            Il y avait des lits jumeaux. Évidemment, l’un ne servit à rien. Heinz passa quand même un moment à la défaire assez pour que les femmes de chambre croient qu’il avait servi.

          L’Autrichien prenait un petit bain, au matin, lorsque Alexandre se réveilla. Le garçon flemmarda un moment, avant de se lever mollement et d’aller rejoindre Heinz dans la salle de bain. Il bâilla et s’assit au bord de la baignoire. Heinz lui sourit.

            « ‘Jour, mon ptikeur.

            -Salut, Heinz. Bien dormi ?

            -Ça va. Et toi, ça va ?

            -Ouais, j’ai fait un drôle de rêve…

            -Ah ?

            -Ouais… J’étais à Bâb El-Oued, avec ma mère, et elle était enceinte… J’allais avoir un petit frère… »

            Il se gratta machinalement la tête.

            « Quoi on fait, aujourd’hui ?

            -Oh, heu… Je pensais qu’on pouvait aller voir à l’adresse, s’il y a toujours ce Roger… On serait débarrassé, comme ça… On pourrait aller ailleurs, après…

            -Oui, bonne idée, ça… Tu commandes à manger ? »

            Alexandre opina, se pencha, fit un petit bisou à Heinz, puis se leva et retourna dans la chambre. Il commanda un solide petit déjeuner.

            Et ceci expédié, ils partirent, après s’être renseignés. La rue qu’ils cherchaient se trouvait un peu loin, dans un quartier français le plus huppé. On leur proposa un taxi, qu’ils déclinèrent. Il faisait un soleil radieux, Alexandre avait envie de marcher. Ça ne dérangeait pas Heinz, ils n’étaient pas pressés, et la marche était encore une des meilleures façons de découvrir une ville. D’ailleurs, il sentait que son jeune ami avait besoin de cette promenade, de prendre le temps d’arriver à cette adresse, de s’y faire. Il était un peu inquiet, se demandant bien ce qu’il allait y trouver.

            Ils prirent donc leur temps. Dans ce quartier, ils croisèrent assez peu de gens, et Heinz remarqua qu’on leur jetait des regards torves. Ces Français ne devaient pas voir souvent dans leurs rues des gens qui n’avaient ni leur couleur, ni visiblement leur richesse. Pour sa part, Heinz trouvait assez bizarres ces maisons typiquement françaises, sous ce soleil… Ça nécessitait de la ventilation… Ça n’avait pas grand sens, quand on savait la fraîcheur que les habitations des indigènes permettaient d’avoir, par leur blancheur et l’étroitesse de leurs rues.

            Ce qui amusa l’Autrichien, c’est la peur qu’ils inspirèrent à un couple qu’ils croisèrent. Alexandre les interpella le premier :

            « Excusez-moi, messieurs-dames… »

            Ils sursautèrent et reculèrent, la femme s’accrochant à son mari.

            « Heu… hésita Alexandre, qui n’avait plus l’habitude qu’on sursaute en le voyant. Je heu… »

            Heinz vint à son aide.

            « Nous cherchons la rue de la République… Pouvez-vous aider, s’il vous plait ? »

            L’homme le regarda, l’identifiant comme Allemand. Il dut se dire que l’accent n’avait rien à voir avec le physique, et Heinz reprit, très poli :

            « Nous avons une lettre à porter… Si vous pouvez nous aider ? »

            L’homme soupira et grommela avec un vague mouvement de la main :

            « Par là, troisième à gauche.

            -Merci beaucoup. »

             Le couple s’en alla à toute vitesse. Heinz regarda Alexandre, qui avait l’air contrarié, et qui dit :

            « J’avais oublié ça… Le mépris…

            -Bah… »

            Heinz passa son bras autour des épaules de son jeune amant, qui sourit. Ils se remirent à marcher :

            « Comprends-les… Se faire accoster sans prévenir par un Arabe et un Autrichien…

            -Je ne suis pas plus Arabe que toi Autrichien.

            -Oui, on est deux pauvres bâtards… Pour toujours, des mélanges que beaucoup de gens pensent pas possibles… Mais on est là, hm ?

            -On est là.

            -Et on s’aime ?

            -Et on s’aime.

            -Alors c’est pas si grave. »

Chapitre 2 :

             La rue que la République était si française que Heinz se demanda ce qu’elle faisait là. On aurait pu être dans n’importe quelle banlieue huppée de France, comme si ces gens, ou leurs ancêtres, avaient emmené leurs maisons dans leurs valises pour les poser là, telles quelles.

            Le numéro 19 n’échappait pas à la règle. C’était une belle maison, au fond d’un petit jardin bien entretenu. Alexandre tournait et retournait la lettre dans ses mains, hésitant entre la laisser dans la boite à lettres ou la remettre en mains propres. La boite à lettres indiquait bien qu’un Roger Villard vivait là, avec une Joséphine et un Alain. Heinz pensa, un couple et son fils, et regarda Alexandre qui, finalement, s’apprêtait à glisser la lettre dans la fente. Il sursauta cependant avant de le pouvoir, la lâchant, car une voix agressive, d’un homme à la fenêtre de l’étage, cria :

            « Qu’est-ce que c’est ?! »

            Alexandre le regarda, plissant les yeux à cause du soleil, et demanda, hésitant :

            « Monsieur Villard ?… Roger Villard ? »

            Heinz ramassa la lettre tombée au sol, et la rendit à Alexandre, comme l’homme reprenait, décidément peu aimable :

            « Qu’est-ce que vous voulez ?

            -Ben heu… J’ai une lettre pour vous… C’est heu…

            -Quoi, une lettre ? le coupa l’homme. De qui donc ?

            -Ben, de ma mère… »

            L’homme fronça les sourcils, sceptique :

            « Comment ça, une lettre de votre mère ? Ça veut dire quoi, ça ?

            -Ben, heu… Ce que ça dit… Je l’ai trouvée dans ses papiers, j’ai pensé qu’il fallait vous la remettre, alors, enfin bon, voilà, quoi…

            -Qui est-ce, votre mère ?

            -Hélène Villard…

            -QUOI ?!!! »

            La puissance du cri fit sursauter Alexandre et Heinz. Ils se regardèrent. L’homme ferma brusquement la fenêtre. Les deux visiteurs restèrent interdits. Ils échangèrent à nouveau un regard.

            « En tout cas, il la connaît, dit Heinz.

            -On dirait… » souffla Alexandre.

            La porte d’entrée de la maison s’ouvrit avec fracas et l’homme en jaillit. Il devait avoir une cinquantaine d’années, mais il était encore très brun, et furieux. Il sortit de son jardin et vint arracher la lettre des mains d’Alexandre, qui avait trop peur pour oser protester.

            Cependant, lorsque l’homme identifia l’écriture, il se mit à trembler. Puis, il fixa Alexandre, qui recula craintivement d’un pas, rentrant dans Heinz qui était derrière lui.

            « Le fils d’Hélène… murmura Roger Villard. Alors c’était ça… C’était ça… »

            Alexandre avait l’impression que cet homme allait le tuer. Villard s’écria brusquement :

            « Bien sûr que c’était ça !… Où est-elle ? »

            Alexandre  hésita puis balbutia :

            « Elle heu… Elle est morte… Pendant l’exode, heu… On… Une bombe, sur la route…

            -En France !

            -Heu oui… ?

            -C’était ça, ça ne pouvait être que ça ! » répéta nerveusement Roger Villard en ouvrant l’enveloppe.

            Ses mains tremblaient tant qu’Alexandre se demanda comment il parvenait à lire. Pendant ce temps, une petite femme et un autre homme, qui avait approximativement l’âge d’Heinz, sortirent par la porte restée ouverte et s’approchèrent. La petite femme semblait très alarmée, elle vint près de son époux, et demanda timidement :

            « Roger, que se passe-t-il ? »

            L’autre regardait Alexandre, qui se mordillait un ongle, et Heinz, une main posée sur l’épaule de son ami.

            « Messieurs ?

            -Bonjour, lui répondit Heinz. Alain Villard ?

            -Oui… Qui êtes-vous ?

            -Je m’appelle Heinz Lerpscher. Et voici Alexandre Villard.

            -Villard ?… » répéta Alain, surpris.

            Un nouveau cri de Roger les fit tous sursauter :

            « Ah non !…

            -Roger ! s’écria Joséphine. Qu’est-ce qui se passe ? »

            Mais il ne l’écoutait pas, il jeta la lettre au sol, en continuant, furibond :

            « Non mais, pour qui se prend-elle ?!… Elle disparaît, elle nous déshonore et vingt ans après, elle nous envoie son bâtard !… »

            Il se tourna vers Alexandre, qui ne tremblait plus, fixant, froid, les feuilles sur le sol.

            « … Fous le camp, toi ! cria Roger. T’auras pas un centime ! Qu’est-ce que tu croyais ?! Dégage ! »

            Alexandre leva des yeux sombres sur lui. Il cracha :

            « Je n’en voudrais pas pour me torcher, de votre argent, monsieur. J’ai trouvé cette lettre dans les papiers de ma mère, j’ai pensé qu’il serait juste que vous l’ayez, je ne l’ai pas lue, je ne veux pas savoir ce qu’elle vous disait. J’ai fait mon devoir. Au revoir, messieurs-dames. »

            Il tourna les talons et partit. Heinz le regarda faire avec un petit sourire. Roger Villard rentra chez lui en pestant. Sa petite femme tremblait comme une feuille. Son fils, lui, ramassa la lettre, inquiet, avant de se rapprocher de sa mère, qui balbutia :

            « L’enfant d’Hélène ?

            -Ça va, maman ?

            -Mon dieu… ! »

            Elle se reprit, et rattrapa Heinz, qui était tranquillement parti derrière Alexandre.

            « Monsieur ! Monsieur, attendez ! »

            Heinz se tourna et lui sourit.

            « Madame ?

            -Où… Où logez-vous ? Où loge-t-il ? »

            Heinz sortit son portefeuille et en tira la carte de visite de l’hôtel, et la lui tendit :

            « Là.

            -Merci… »

            Il opina et partit, Alexandre l’appelait.

Chapitre 3 :

            Alexandre ruminait sombrement. Heinz le rattrapa et prit sa main. Ils marchaient vite, Heinz suivant le rythme de son ami, qui aurait volontiers transplané au Japon s’il avait pu, tant il voulait mettre de distance entre ce Roger Villard et lui. Heinz rompit le silence.

            « Sale bonhomme.

            -Un vieux con ! explosa Alexandre. Non mais tu as vu ça ? Il aurait pu être poli ! Il parlait d’une morte, quand même ! Ah, je suis content qu’elle soit partie, j’aurais pas voulu grandir avec ce fumier dans les pattes !… »

            Ça continua sur ce ton jusqu’à l’hôtel, Heinz, attentif, le laissant soigneusement vider son sac.

            Ils arrivèrent trop tard pour déjeuner, aussi repartirent-ils, errer dans le quartier populaire, à la recherche de quoi se sustenter. Ils trouvèrent un sympathique petit cabaret, où ils mangèrent très convenablement, et le spectacle, la musique, les chants, les danses, détendirent tout à fait Alexandre.

            « Heinz… reprit-il au thé.

            -Oui, Lieber ?

            -C’était qui, à ton avis ? Mon oncle ?

            -C’est quoi j’ai pensé…

            -J’aimais mieux être orphelin…

            -Ah, la famille… soupira Heinz. C’est dur. L’avantage, pour toi, c’est que tu pouvais l’imaginer très bien…

            -Hm…

            -Moi, c’était le bordel, comme tu dirais… C’est pour ça, j’ai pas tenu… Mais j’aurais pas pu, de toute façon…. On peut pas tenir en Enfer. »

            Alexandre regardait sérieusement son ami :

            « Heinz…

            -Hm ?

            -Tu es sûr que tu ne veux pas me dire ce qui s’est passé, en Pologne ? »

            Heinz sourit tristement et dénia :

            « Non, Alexandre. Je peux pas. Je suis désolé.. »

            Alexandre sourit et posa sa main sur la sienne.

            « C’est pas grave… murmura-t-il.

-Je suis bien, avec toi, Alexandre. Je suis heureux. »

Le sourire d’Alexandre s’élargit :

            « Alors tu as tourné la page ?

            -Je sais pas si on peut tourner ça… Peut être, un jour, je te dirais… Plus tard…

            -Je t’aime, Heinz.

            -Je sais, Alexandre. Je t’aime aussi.

            -Alors c’est pas si grave ? »

            Heinz sourit.

            « Pour moi, c’est pas si grave… dit-il. Pour les autres, je crois que rien ne sera jamais plus grave.

            -Je comprends pas.

            -C’est normal. »

            Ils passèrent un après-midi paisible, à se promener, et rentrèrent à l’hôtel à la tombée de la nuit. Ils se lavèrent, et s’apprêtaient à redescendre dîner lorsque le téléphone de la chambre sonna. L’appareil étant sur la table de nuit, ce fut Alexandre, qui se chaussait assis sur le lit, qui décrocha.

            « Oui ?

            -Monsieur, il y a là deux personnes qui souhaitent vous voir.

            -Deux ?… Qui donc ?… demanda le garçon, sincèrement surpris.

            -Madame Joséphine Villard et son fils. »

            Estomaqué, Alexandre mit plusieurs secondes à réagir.

            « Heu… Nous allions descendre dîner… Heu… Bon, nous arrivons… »

            Il raccrocha et passa sa main dans ses boucles noires. Heinz s’approcha, inquiété par son air :

            « Quoi il y a ?

            -C’est heu… »

            Alexandre secoua la tête, comme pour remettre ses idées en place dedans, et lui expliqua.

            « Ah, dit Heinz. Je pensais pas les revoir si vite… Mais c’est bien… Quoi tu veux qu’on fait ?

            -Qu’on fasse, corrigea machinalement Alexandre, en mettant sa seconde chaussure.

            -… Qu’on fasse ? répéta docilement Heinz.

            -Je sais pas… »

            Alexandre se leva.

            « … On va bien voir ce qu’ils veulent…

            -J’ai faim.

            -Oui, moi aussi. Bon, on y va ?

            -Je t’attends. »

            Ils descendirent. Joséphine et Alain les attendaient dans le hall. Près d’eux se trouvait une grosse valise. Heinz et Alexandre se regardèrent, puis les rejoignirent. Joséphine, sans son mari, était une petite femme douce et aimable. Elle ne leur laissa pas le temps de leur demander ce qu’ils voulaient :

            « Je suis navrée pour ce matin, dit-elle. Roger est très colérique… Et c’était si inattendu… Nous profitons qu’il a un dîner ce soir pour venir vous voir…

            -Nous lui dirons demain, ajouta Alain.

            -Que voulez-vous ? » demanda Alexandre, un peu inquiet.

            Il avait croisé les bras. Joséphine lui sourit, un peu gênée.

            « Je crois avoir compris que vous ne saviez pas du tout qui nous étions ?… J’ai pensé que cela vous intéresserait et heu… Votre mère était ma plus vieille amie,… Alexandre… Nous avons fait toutes nos études ensemble…. Je souhaitais savoir ce qu’elle était devenue… »

            Alexandre hocha la tête et haussa les épaules.

            « Ma foi… souffla-t-il, puis il leur demanda : Vous avez dîné ?

            -Non ?

            -Voulez-vous vous joindre à nous ?

            -Pourquoi pas ? »

            Heinz sourit. Ouf, pensa-t-il, on va manger. Il demanda :

            « Quoi c’est, la valise ?

            -Oh ! »

            Joséphine regarda l’objet :

            « … Je les avais gardés… Les cahiers d’Hélène, et quelques affaires à elle…. Je les ai cachés après son départ… Roger était fou, il aurait tout détruit… Je crois que ça doit vous revenir… »

            Alexandre n’osait pas y croire, il balbutia :

            « Ses cahiers ?… Vous voulez dire… C’est son journal ?…

            -Oui, je crois qu’ils y sont tous… »

            Alexandre sourit, émerveillé. Heinz opina du chef.

            « Je vais les faire monter… Vous voulez récupérer la valise ?

            -Oh, non, non, vous pouvez la garder… »

Heinz la prit, elle était assez lourde.

            « Allez-y, je viens. »

Chapitre 4 :

            Heinz les rejoignit rapidement dans la salle du restaurant, après s’être arrangé avec un chasseur pour qu’il monte la valise, lui laissant un bon pourboire au passage, à cause de poids. Il vint s’asseoir à la droite d’Alexandre, à la table ronde, face à Alain. Joséphine et Alexandre se toisaient, elle aimable et lui nerveux.

            « On a commandé les apéros, dit Alexandre à son compagnon.

            -Suze ?

            -Oui, oui…

            -Vous avez l’accent d’Alger, Alexandre… remarqua Alain. L’accent populaire d’Alger…

            -J’ai grandi à Bâb El-Oued. » répondit le garçon.

            Joséphine soupira, rêveuse.

            « Ah, Hélène… Racontez-moi, Alexandre…

            -Heu… Je vous retourne la demande ? Quand avez-vous connu ma mère ?

            -Oh, à l’école… Nous avons été ensemble jusqu’au bac… Après, j’ai épousé Roger… Elle en était très heureuse… Nous vivons ensemble, nous étions très proches… Roger était même un peu jaloux… »

            Elle pouffa.

            « Elle était la marraine d’Alain… Roger voulait la marier… Mais elle ne voulait pas… Elle me disait toujours qu’elle attendant le grand amour… Et… Je crois que vous êtes la preuve qu’elle l’a trouvé… »

            Alexandre frémit :

            « Vous… Vous savez ce qui s’est passé ? » chevrota-t-il.

            Son cœur battait à s’en rompre. Joséphine soupira encore, perdue dans ses souvenirs.

            « Je crois… »

            Elle souriait doucement. On apporta les apéritifs, et ils commandèrent les entrées, Alexandre tremblant. Puis, elle reprit :

            « Ça ferait un magnifique roman… Voyez-vous, quelques mois avant sa disparition, Hélène avait rencontré… Nous appartenons à la haute élite d’Oran, vous savez ? Et un jour, nous avons été invités à une réception chez la cousine du gouverneur… Et il y avait là un très éminent Français-Musulman, et ses deux fils… C’était une très grande famille… Mais Roger ne les aimait pas, il ne comprenait pas pourquoi ils refusaient la nationalité française… Le fils cadet était un très beau jeune homme un peu provocateur… Il a entendu Roger pester, alors il a invité Hélène à danser… »

            Heinz rigola. Alexandre souriait doucement, pendu aux lèvres de sa tante. Il était tout rose.

            « … Hélène n’aimait pas quand Roger pestait comme ça… Alors elle a accepté… »

            Joséphine rit :

            « … Roger était furieux !… Mais il ne pouvait rien dire, il était venu le demander avec notre hôte… Et il l’a fait danser toute la soirée… Oh, ils étaient magnifiques, tous les deux, ils dansaient merveilleusement… Au bout d’un moment, on s’est aperçu qu’ils n’étaient plus sur la piste… Roger a fait un scandale… En fait, on les a retrouvés dans le jardin, avec la maîtresse de maison… Assis sur un banc, ils parlaient tranquillement… Roger a pris Hélène par le bras et il nous a fait partir avec fracas… J’étais très gênée… Mais Hélène était ravie… Elle n’écoutait même pas les réprimandes de Roger… »

            Elle rit à nouveau.

            « J’étais avec Hélène lorsqu’elle l’a revu… Par pur hasard, nous nous sommes croisés chez une amie… Ils ont beaucoup ri de Roger… Après, ils ont dû se mettre à se voir en secret, mais là, je ne suis pas au courant… Vous le saurez peut-être en lisant ses cahiers, je n’ai jamais osé, moi… Tout ce que je sais, c’est qu’un jour, Hélène m’a demandé mon aide… Elle voulait passer la nuit dehors, et évidemment, sans que Roger le sache… Elle devait voir quelqu’un, qui devait partir le lendemain, pour longtemps… Quand êtes-vous né, Alexandre ?

            -Heu… Le 23 décembre 1923…

            -Je l’ai aidée à s’en aller le soir, et à revenir le matin… Ah elle était radieuse… Elle m’a dit : “Merci, José… C’était ma plus belle nuit, un merveilleux rêve…”

            -Vous croyez… hésita Alexandre. Elle a retrouvé cet homme ?

            -Je n’y étais pas, Alexandre. Mais neuf mois après, vous êtes né. »

Chapitre 5  :

            Alexandre suffoqua. Il prit son visage dans ses mains. Tout se bousculait dans sa tête, trop de nouvelles à la fois… Il n’y avait qu’une chose… Et comme si Heinz lisait dans ses pensées, Alexandre l’entendit demander :

            « Vous vous souvenez le nom de cet homme ? »

            Alexandre se sentait sur le point de pleurer. Il fixa Joséphine, éperdu. Elle le regarda, un peu hésitante devant son émotion, et balbutia :

            « Oui… Bien sûr… Il s’appelle Abdallah Ben Yazid… »

            Alexandre saisit son verre de suze et le vida d’un coup.

            « Ça va ? » s’inquiéta Alain.

            Alexandre souffla un gros coup.

            « Ça fait vingt et un ans que je suis un bâtard… Et vous venez de me donner un père… »

            Heinz poussa diplomatiquement le fond de son verre de suze vers Alexandre qui le vida de la même façon.

            « Ça ira ? » demanda doucement l’Autrichien.

            Alexandre était blanc comme un œuf mais il opina.

            « Quoi il s’est passé après, madame ? reprit Heinz pour Joséphine.

            -Oh, c’est très simple… J’ai appris qu’Abdallah Ben Yazid avait été envoyé poursuivre ses études en France… Hélène était triste, et environs deux mois après, elle a disparu… Je l’ai vue le matin même, elle était de charmante humeur… Et le soir, elle n’était plus là… Elle avait pris quelques affaires, liquidé son compte… Nous avons été très inquiets… Roger pensait qu’elle avait rejoint Ben Yazid, il a ameuté toutes nos relations… Il y a eu une enquête, mais il s’est vite avéré qu’elle n’était pas avec lui… Roger a pensé à un autre homme, sans avoir la moindre idée de qui… Il a engagé un détective privé… Ça n’a rien donné pendant longtemps… Sauf… Il y a quatre ou cinq ans… Il a prétendu être sur le point de la retrouver… Mais ça n’a rien donné…

            -C’était pas plutôt il y six ans ? » demanda mollement Alexandre.

            Il se gratta machinalement la tête.

            « … Je vous dis ça parce qu’il y a six ans, ma mère et moi avons quitté Alger à toute vitesse, elle avait l’air paniquée… A mon avis, elle a su que votre détective était dans le coin… Ce genre de nouvelles circulent vitre à Bâb El-Oued… Et à moi, ça expliquerait pourquoi elle est allée nous perdre à Paris… »

            Joséphine haussa les épaules.

            « Ça doit être ça. »

            Alexandre soupira. Sa mère avait sacrifié sa vie pour lui, il ne savait plus s’il devait rire ou pleurer. Il décida de ne pas faire de peine à Joséphine.

            Il édulcora donc considérablement le récit de la vie de sa mère à Alger, et après. Elle avait vécu de petits boulots, en l’élevant ; elle avait été heureuse jusqu’au bout, avec lui, heureuse comme une reine.

            « Vous pourrez dire à Roger qu’il avait raison, elle est bien partie avec un homme : c’était moi. Et je peux vous assurer que j’ai été le seul de sa vie. Son fils et son seul amour. Et qu’on a été heureux comme personne, pendant seize ans. »

            Ils dînèrent, assez paisiblement, en évoquant des souvenirs, et au dessert, Alexandre ne put plus retenir la question qui le taraudait depuis l’apéritif :

            « Dites-moi… Cet Abdallah Ben Yazid… Vous savez ce qu’il est devenu ? »

            Joséphine chercha un moment :

            « Oui… Je crois que la dernière fois que j’ai entendu parler de lui, c’était à la mort de son père… C’est un grand propriétaire foncier… Il est marié, je crois qu’il a cinq ou six enfants…C’est un homme remarquable, et ma foi, vous lui ressemblez… Même fierté… Vous ressemblez beaucoup à Hélène, aussi… Doux mais très déterminé, n’est-ce pas ?

            -Un main de fer dans un gant de soie. » approuva Heinz.

            Alexandre lui sourit.

            « T’es pas mal dans ce genre-là, non plus. »

            Le dîner s’acheva très agréablement, puis Alexandre et Heinz, après avoir raccompagné leurs invités à leur voiture, remontèrent dans leur chambre. Il était très tard. Alexandre était heureux, mais très secoué. Il voulait dormir, il aurait les idées plus claires le lendemain. Heinz était las aussi. Ils se couchèrent et dormirent tranquillement l’un contre l’autre.

            Heinz réveilla Alexandre vers dix heures et demi, au matin, en froissant doucement un papier à son oreille. Alexandre se tourna vers lui, les yeux vagues, bailla :

            « Kécécé ?

            -Regarde quoi ta tante t’a laissé, ce matin… »

            Alexandre s’assit, prit le papiers en fronçant les sourcils, et écarquilla les yeux.

            « On me l’a dit quand j’ai appelé pour manger… »

            Alexandre se mordit les lèvres. Il n’osait pas y croire.

                                                           « Mon cher neveu,

J’ai joint une amie qui a su me donner ceci qui, je crois,

                        vous fera plaisir. J’espère avoir de vos nouvelles très

                        bientôt. Bien à vous,

                                                                       Joséphine »

           

            Alexandre lut lentement :

            « Abdallah Ben Yazid, 17 cours Victor Hugo, à Sétif… »

            Une larme roula sur sa joue.

            « Tu crois vraiment que c’est possible, Heinz ?

            -Rien est pas possible, Alexandre. Tu es la preuve vivante de ça. »

Chapitre 6 :

            Heinz savait pertinemment quelle question Alexandre allait finir par lui poser, et même et qu’il allait lui répondre, mais il attendit. Il se demandait combien de temps son jeune ami allait mettre à se formuler cette question à lui-même, puis à la lui poser.

Après un agréable après-midi passé à flâner sur le port, et comme ils rentraient à leur hôtel, Alexandre poussa un gros soupir et demanda brusquement :

« Tu crois qu’il faut que j’y ailles ? »

Heinz fit semblant de ne pas comprendre :

« Où ça ?

-À Sétif, voir ce Ben Yazid… Tu crois que c’est mon père ?

-J’y étais pas non plus, tu sais… »

Alexandre jeta un œil sombre à son amant, et le stoppa brutalement, le tirant face à lui, et aboya :

« Heinz, ne te fais pas si bête, ça ne te va pas du tout !… Réponds ! »

Heinz sourit :

« Calme…

-RÉPONDS ! »

L’Autrichien haussa les épaules.

« Je sais pas si cet homme est ton père, Alexandre. Quoi je sais, c’est qu’il y a une seule façon de savoir ça, c’est aller lui demander. »

Alexandre détourna les yeux et alla s’asseoir mollement au bord du trottoir. Il prit sa tête dans ses mains et poussa un gros soupir. Heinz eut une mimique navrée et vint s’asseoir à côté de lui. Il passa son bras autour de ses épaules. Alexandre ne réagit pas.

« Alexandre… » murmura-t-il.

Un vague grognement lui répondit.

« Écoute, mon ptikeur, continua-t-il sur le même ton. La chose sûre, c’est que tu es né parce que il s’est passé quelque chose cette nuit-là, où ta mère a fait le mur… Tu vois ?

-Grmouais, fit le garçon.

-Quoi il faut savoir, maintenant, si tu veux, c’est si c’est cet homme-là qu’elle a vu… Et ça, il y a que lui qui peut le dire, maintenant. C’est toi qui décide si tu veux savoir, aujourd’hui.

-Qu’est-ce que tu ferais, toi ? » entendit Heinz.

Alexandre ne bougeait pas. Heinz retira son bras, posa ses coudes sur ses genoux, se dandina un peu. Puis, il croisa les doigts et répondit :

« Je crois que j’irais voir… Je crois que je penserais qu’il faut mieux savoir, que la vérité, quoi qu’elle est, c’est mieux que pas savoir et garder la question toujours, après… »

Heinz entendit Alexandre renifler. Le garçon releva la tête et essuya ses yeux. Il regarda son ami et gémit :

« Tu fais chier à avoir toujours raison… »

Heinz sourit et se releva. Il tendit sa main à Alexandre, qui la prit, et le tira. Ils s’étreignirent quelques secondes, puis repartirent. Il y eut un long silence, puis Heinz demanda :

« Où c’est, Sétif ?

-À l’est.

-C’est grosse ville ?

-Je crois, oui… On demandera à l’hôtel, il doit y avoir des trains.

-Alexandre…

-Oui ?

-Tu sais tu es très beau quand tu es ému ?

-Toi, tu as des pensées indécentes…

-Oui, je reconnais… Quoi tu en penses ?

-Je t’expliquerai ça à l’hôtel. »

Dès qu’ils furent seuls dans leur chambre, ils eurent un échange très profond sur la question. Puis ils remirent ça après dîner, une bonne partie de la nuit. Le lendemain, ils se réveillèrent si tard qu’ils sautèrent le petit déjeuner ; ils étaient de charmante humeur. Après le repas, ils allèrent se renseigner, à l’accueil. Il n’y avait pas de train direct entre Oran et Sétif. Il fallait passer par Alger. Bon, ben on passerait par Alger… Heinz demanda à Alexandre s’il voulait en profiter pour aller voir les Wiesel. Alexandre rigola :

« Si on y passe, on en a pour des semaines avant de pouvoir repartir… Non, Heinz. Autant battre le fer pendant qu’il est chaud. Allons à Sétif, on passera par Alger au retour. »

Heinz opina :

« Oui, c’est plus sûr… »

Ils quittèrent Oran le lendemain matin et prirent le train pour Alger. Et dans la soirée, un autre pour Sétif. Ils y étaient tard dans la nuit, qu’ils finirent en se promenant dans les rues calmes de la ville, après avoir laissé les valises à la consigne de la gare.

Et, sitôt le petit déjeuner expédié dans un café, ils prirent la direction du Cours Victor Hugo. Dire qu’Alexandre était nerveux tenait de l’euphémisme. Mais il était décidé. Les indications du cafetier étaient précises, ils n’eurent pas besoin de demander leur route. Un radieux soleil brillait dans un ciel sans nuage. Tout était paisible, à Sétif, ce 28 avril 1945.

Le 17 du Cours Victor Hugo était une grande bâtisse qui n’avait rien d’européen. Heinz regarda Alexandre, qui regardait la maison. Le garçon murmura :

« Inch Allah… »

Chapitre 7 :

            Il frappa énergiquement. Au bout d’un petit moment, la grande porte s’ouvrit, sur un homme lui aussi grand, d’une quarantaine d’années, vêtu dans la plus pure et la plus belle tradition arabe.

            « Bonjour, messieurs, dit-il de sa voix très posée. Que puis-je pour vous ?

            -Heu… balbutia Alexandre. Nous… Je voudrais voir monsieur Abdallah Ben Yazid… Voilà heu c’est vous ?

            -Non, je suis son frère, Ali… »

            L’homme sourit. Un sourire qui avait quelque chose de celui d’Alexandre, se dit Heinz.

            « … Rien de grave, j’espère ? continua Ali Ben Yazid, toujours aussi aimable.

            -Oh heu non non… répondit Alexandre. Il heu… Il est là ?

            -Malheureusement non… Et il ne rentrera pas avant un moment… C’était urgent ?

            -Oui… Où est-il, nous pouvons peut-être aller le rejoindre ?…

            -Entrez un moment, je vous en prie, répondit Ali en s’écartant. J’allais boire du thé, nous verrons cela… »

            Heinz était très agréablement surpris. Alexandre le précéda dans une petite cour, puis à l’intérieur, jusqu’au salon, où ils s’installèrent sur de très confortables coussins. Une femme voilée apporta le thé et trois tasses. Elle leur sourit, puis ressortit, après qu’Ali l’ait très tendrement remerciée. Puis, il servit ses deux invités. Heinz regardait tout autour de lui avec des grands yeux. Ali le remarqua et demanda à Alexandre :

            « Qu’a donc votre ami ?

            -Rien, rien… C’est simplement la première fois qu’il entre dans une maison musulmane. Merci de votre hospitalité.

            -Je vous en prie, c’est un devoir. Comme de vous aidez, si je le peux. »

            Alexandre lui sourit et reprit :

            « Je m’en voudrais de vous causer du souci. Je voudrais simplement rencontrer votre frère.

            -Abdallah, oui… Puis-je me permettre de vous demander ce que vous lui voulez ?

            -Oui, bien sûr. Heu… Je m’appelle Alexandre Villard… »

            Ali sourit.

            « … On m’a dit que votre frère avait bien connu ma mère…

            -Hélène. » ajouta Ali, dont le sourire s’élargit.

            Il regarda longuement Alexandre et reprit :

            « Je vois. »

            Heinz sirotait son thé. Il se dit qu’Ali avait une idée derrière la tête.

            « Hélène… Moi aussi j’ai connu votre mère. Une femme magnifique… J’étais déjà marié, je l’aurais presque regretté… Abdallah n’était pas encore marié, lui… Mais il avait une promise, qu’il a épousée depuis… Selon la volonté de notre père, qui était très à cheval sur les traditions… Même si à mon humble avis, Abdallah aurait préféré votre mère… »

            Ali but quelques gorgées de thé et Alexandre l’imita. Puis, le jeune homme demanda :

            « Pensez-vous que je puisse aller le voir ?

            -Bien sûr. Il sera ravi de rencontrer… le fils d’Hélène. »

            Le sourire d’Ali fit à nouveau penser à Heinz qu’il avait une idée derrière la tête. A quoi pouvait bien penser cet Arabe si amical et si impénétrable, pour lui l’Autrichien ?

            « Vous trouverez Abdallah et les siens dans notre propriété d’Al-Rûh, c’est à une trentaine de kilomètres à l’est d’ici.

            -Al-Rûh ? L’Esprit de Dieu ?… remarqua Alexandre. C’est un beau nom…

            -L’Esprit, le Souffle… Dur à traduire exactement, précisa Ali. C’est une belle terre. Nous la considérons comme un don divin fait à notre famille .

            -D’où son nom, je comprends. »

            Heinz finit son thé et déclara :

            « C’était délicieux, merci beaucoup.

            -Je vous en prie… Monsieur ?

            -Lerpscher, Heinz Lerpscher… Je suis Autrichien, ajouta-t-il devant l’air sceptique d’Ali.

            -Autrichien ?…

            -Sa mère était espagnole. » précisa Alexandre.

            Il jeta un œil à son ami, et sourit. Ali murmura :

            « Surprenant mélange…

            -Le croisement en valait la peine. » dit Alexandre.

            Alexandre finit son thé à son tour. Ali également, puis il leur expliqua très précisément la route à prendre pour gagner Al-Rûh, et aussi, à la demande de Heinz, où louer une voiture. Après quoi, les deux visiteurs prirent congé, en remerciant très chaleureusement leur hôte de son accueil et de son aide.

            Dès qu’il eut refermé la porte sur eux, Ali retourna au salon, se dit qu’il allait soulager un peu sa chère épouse, et prit donc le plateau qu’il ramena à la cuisine, où elle s’affairait gaiement pour le repas de midi. Ali posa le plateau sur un coin de la table, et dit en arabe:

            « Nos invités ont trouvés ton thé délicieux, ma chérie. »

            La femme sourit et déclara avec amusement :

            « Comme s’il pouvait de pas l’être !… Qui était-ce ?

            -Le fils d’Hélène Villard et un ami à lui… Tu te souviens d’Hélène, Yasmina ? »

            La femme opina.

            « Difficile d’oublier ce cyclone… Je me disais bien que ce petit me rappelait quelqu’un.

            -Oui, c’est exactement ce que j’ai pensé quand il m’a dit qui il était.

            -Je devine qui il voulait voir… Qu’as-tu fait ?

            -Je leur ai indiqué la route d’Al-Rûh.

            -Tu as bien fait. Tu as très bien fait… »

            Yasmina rit :

            « Abdallah va avoir une sacré surprise !… »

            Ali sourit :

            « Ça, c’est sûr… »

Chapitre 8 :

            Heinz loua une voiture pour la semaine, histoire d’être tranquille. Il pouvait de toute façon se le permettre, et puis il avait la curieuse intuition que ce voyage allait être plus long que prévu. Était-ce simplement sa méconnaissance des Arabes qui l’avait poussé à croire que cet Ali, au demeurant si aimable, ne leur avait pas tout dit ? Il en venait à se le demander, car Alexandre n’avait pas l’air d’être dérangé outre mesure.

            Ils récupérèrent leurs bagages à la consigne, puis quittèrent Sétif. Heinz avait noté les indications d’Ali avec soin et jugea qu’il avait fort bien fait, car il y avait de quoi se perdre mille fois, dans cette plaine à peine vallonnée, verdoyante, qui s’étendait à perte de vue. Alexandre était silencieux, regardant rêveusement la paysage.  Heinz conduisait paisiblement. La route était plutôt bonne.

            « Il est très beau, ton pays, dit-il au bout d’un moment.

            -Hm… ? »

            Alexandre le regarda :

            « Tu m’as parlé ?

            -Je disais que ton pays est très beau.

            -Je trouve, aussi… Tu as vu ce soleil ?

            -Ça, il faut être aveugle pour pas le voir… On a pas un ciel si bleu, en Autriche… »

            Il ralentit, pour laisser passer deux jeunes garçons qui guidaient une vingtaine de moutons.

            « Dis-moi, Alexandre…

            -Oui ?

            -C’est vrai que les Arabes parquent leurs femmes ? »

            Alexandre éclata de rire. Heinz redémarra, et eut droit à un long cours sur les us et coutumes algériennes, les prescriptions du Coran et leurs très diverses applications, selon les gens, les traditions locales, etc. ; il hocha la tête.

            « Je vois, murmura-t-il. Finalement, c’est comme nous avec les explications de la Bible, de Saint Paul et tout ça…

            -Exactement. »

            Ils arrivèrent bientôt. La propriété n’était pas clôturée. C’était un immense espace de terres labourées, du vignes, avec au centre un ensemble de grands bâtiments, non loin desquels on voyait un puit. Plus loin, il y avait de grandes étendues vertes sur lesquelles des moutons et des vaches paissaient tranquillement. Heinz s’arrêta. Alexandre souffla :

            « Al-Rûh… »

            La voiture repartit lentement, entre les vignes et les labours, et s’arrêta près du puit. Pas une âme, c’était l’heure du repas. Le bruit de la voiture, cependant, avait alerté quelques-uns des employés agricoles. Ils devaient être en train de manger derrière les granges, à droite, car c’est de là qu’ils vinrent. Heinz regardait le bâtiment devant eux, c’était une maison, visiblement. Elle lui rappelait celle d’Ali, en encore plus belle. Les quatre employés interpellèrent les deux arrivants, mais pas en français. Alexandre leur répondit. Le ton était aimable.

            La porte de la belle maison s’ouvrit, laissant sortir un jeune homme qui devait avoir quelques années de plus qu’Alexandre, un bel Arabe vêtu traditionnellement, et qui regarda ce qui se passait un moment, avec curiosité, avant que ses yeux ne se fixent sur Alexandre. Là, il fronça les sourcils, et posa une question. Un des employés répondit, et le jeune homme reprit, en français :

            « Mon oncle est là, oui, nous mangions… »

            Il regardait très bizarrement Alexandre.

            « Que voulez-vous ?

            -Heu, j’ai une question à lui poser… »

            Le scepticisme fit de nouveau place à la surprise :

            « Un question à lui poser ?

            -Ben oui…

            -Vous sortez de nulle part à l’heure du repas pour poser une question à mon oncle ?

            -Ben oui… »

            Un garçonnet d’une dizaine d’années sortit à son tour, et Heinz sursauta : c’était Alexandre en miniature, mais Alexandre regardait l’autre et ne fit guère attention au petit bonhomme, qui demanda au premier :

            « Qui c’est, Youssef ? »

            Youssef croisa les bras sans répondre, sans cesser de regarder Alexandre, avec une curieuse suspicion. Le petit garçon s’approcha, curieux, regarda Alexandre et demanda, cette fois en français :

            « Qui tu es ? »

            Alexandre ne répondit pas, trop occupé à soutenir le regard de Youssef, mais Heinz sourit au petit garçon quand ce dernier le regarda, et s’accroupit quand il vint vers lui.

            « Bonjour, lui dit-il.

            -Bonjour. Qui tu es ?

            -Je m’appelle Heinz. Et toi ?

            -Sayf… Qu’est-ce que tu veux ?

            -On venait voir Abdallah Ben Yazid. Tu le connais ?

            -Oui, c’est mon père… »

            Heinz sourit. Sayf reprit :

            « T’as des yeux bizarres… »

            Un autre jeune homme sortit de la maison. Celui-là devait avoir quelques années de moins qu’Alexandre, et poussa un cri en le voyant. Heinz le vit et se releva :

            « Incroyable… » murmura-t-il en allemand.

            Alexandre jeta un œil rapide au nouvel arrivant, puis revint à Youssef, mais au bout de quelques secondes, les yeux noirs revinrent sur le jeune homme, qui était resté stupéfait. Il réalisa à son tour qu’ils se ressemblaient autant que c’était possible. Un long silence passa, puis Heinz toussa. Seize yeux se posèrent sur lui. Il demanda aimablement :

            « On passe l’après-midi ici ? »

            Youssef restait visiblement méfiant. Le jeune homme ne parvenait pas à se remettre du choc causé par la vison d’Alexandre, le petit rigola et les quatre employés agricoles chuchotèrent entre eux. Alexandre fit la moue, sans rien dire, puis cracha :

            « Je crois qu’on dérange. »

            Avec un œil lourd de signification au regard peu aimable de Youssef.

            Heinz soupira. Il avait faim, il ne voulait pas avoir fait trente kilomètres pour rien. Une belle voix grave, qui ressemblait à celle d’Ali par sa douceur, sortit de la maison :

            « Où restent-ils, tous… ? »

            Son propriétaire la suivit : un grand homme, d’une quarantaine d’années, sortit. Lorsque Alexandre le vit, il se pétrifia. Pour sa part, Heinz se dit que si Alexandre était encore aussi beau que cet homme à quarante ans, ce serait parfait.

            « Qu’est-ce qui se passe ? »

Chapitre 9 :

            L’homme vit Alexandre et sursauta, surpris. Puis il se tourna vers Youssef et lui posa une question

« Qui est-ce, Youssef ?

-Je l’ignore, mon oncle. Il voulait vous parler. » répondit-il en désignant Alexandre.

L’homme regarda à nouveau Alexandre.

« Soyez les bienvenus, que puis-je pour vous ? »

Heinz sourit. Il sentait que cet homme-là ne le laisserait pas mourir de faim.

« Abdallah Ben Yazid ?… parvint à articuler Alexandre, que l’émotion paralysait totalement.

-C’est moi-même… À qui ai-je l’honneur ? »

Mais cette fois Alexandre ne pouvait même plus répondre. Heinz le vit se mordre les lèvres : son jeune amant était au bord des larmes. Il vint donc à son aide :

« Il s’appelle Alexandre Villard, monsieur. C’est de fils de Hélène Villard. »

L’idée parvint lentement au cerveau d’Abdallah Ben Yazid. Un vieux, très vieux souvenir qui revenait à sa mémoire, d’une nuit lointaine. Il passa sa main sur ses yeux :

« Oh bon sang… »

Inquiet, le petit Sayf vint prendre sa main.

« Père !… Ça ne va pas ? »

Abdallah regarda à nouveau Alexandre, sa main cette fois devant sa bouche :

« Mon dieu mon dieu mon dieu… »

Heinz sourit. Alexandre fixait cet homme, éperdu. Youssef demanda :

« Qui y a-t-il, mon oncle ? Vous le connaissez ?

-Non, mais je crois que je ne le regretterai jamais assez…. »

Le sourire d’Heinz s’élargit. Si ses calculs étaient exacts, il savait ce qu’allait ajouter Abdallah, et la suite lui prouva qu’il avait vu juste. Abdallah se reprit.

« Soyez les bienvenus, de tout mon cœur… Et pardonnez cet accueil, tout cela… est très inattendu… Venez donc partager notre repas… Je crois, ajouta-t-il en souriant à Alexandre, que nous avons beaucoup de choses à nous dire. »

Alexandre parvint à grimacer un sourire :

« Merci.

-De rien, venez au frais… »

Abdallah rentra, suivi du petit Sayf, qui n’avait pas lâché sa main, puis d’Alexandre et de Heinz, et avant d’y aller, le sosie arabe d’Alexandre demanda :

« Tu y comprends quelque chose, Youssef ?

-Rien, à part que ce garçon ressemble à ton père comme un fils, Hamza. »

Hamza fit une grimace, et ils rentrèrent tous deux.

Dans la salle, où un adolescent était resté et mangeait paisiblement, Abdallah invita ses hôtes à s’asseoir et à se servir. Il s’assit à gauche d’Alexandre, Heinz s’étant placé à sa droite. Des tables basses, entourées de moelleux coussins, étaient recouvertes de mets divers et tous très appétissants aux yeux affamés de l’Autrichien. Les autres se rassirent, Youssef et Hamza , qui s’était mis à gauche de son père, regardaient toujours Alexandre avec méfiance. Le petit Sayf semblait plus intrigué qu’autre chose, et l’adolescent également.

Heinz ne se fit pas prier pour manger, mais Alexandre avait l’estomac noué. Il n’arrivait pas à y croire. Abdallah s’inquiéta :

« Ça ne va pas ? »

Alexandre le regarda

« Pardonnez-moi… C’est si brutal… Je voulais juste savoir… Si c’était bien vous qui aviez vu ma mère, un soir en avril 1923… ?…

-La vieille de mon départ pour la France. C’était une très belle nuit. »

Abdallah lui sourit :

« Pour moi aussi, c’est très brutal. »

Hamza fit la moue et se racla la gorge :

« Abî ? »

Abdallah tourna son sourire vers lui :

«Oui, mon fils ?

-Peux-tu nous expliquer ce qui se passe ?…

-Oh, c’est une vieille histoire… Qu’as-tu, Hamza, tu en fais une tête ? »

Alexandre prit une galette et se mit à la grignoter par petits bouts. Heinz voyait bien qu’il était momentanément déconnecté de la réalité, et pensait avoir compris le problème d’Hamza, qui semblait être l’aîné d’Abdallah, et craignait probablement qu’Alexandre n’usurpe cette aînesse. Alexandre ne pouvait pas désamorcer ce malentendu, dont il n’avait même pas conscience. Heinz décida donc de trancher dans le vif, et dit en rigolant :

« On en aura les choses à raconter aux filles, en revenant !… »

Alexandre sourit et opina lentement :

« Oui…. Je ne m’attendais pas à tout ça en partant… Mais je pourrais rentrer tranquille… »

Hamza eut une grimace sceptique, qui n’échappa pas à Heinz qui en remit une couche :

« Il faudra qu’on les appelle, pour dire quand on rentre… »

Alexandre opina du chef. Abdallah toussa et demanda sans avoir l’air d’y toucher :

« Comment va ta mère ?… »

Alexandre eut un petit sourire triste.

« Elle a rejoint notre Créateur et j’en suis très heureux pour elle… Elle a eu une vie difficile, après… »

Il s’interrompit.

« Enfin, soupira-t-il, elle est en paix, maintenant. »

Abdallah tint bien le choc.

« Comment est-ce arrivé ?

-Oh, très simplement… Les bombes tombaient drues, en France, en 40… Nous avons quitté Paris, comme beaucoup de gens, et puis voilà… Elle n’a pas beaucoup souffert, rassurez-vous. Elle a juste eu le temps de me dire de continuer…

-De continuer quoi ? » intervint innocemment le petit Sayf.

Alexandre lui sourit.

« La route, ma vie… Va savoir. »

Abdallah eut un sourire.

« Je manque à tout mes devoirs… dit-il. Je ne vous ai présenté personne. »

Et il présenta ses trois fils, Hamza, Sayf et l’adolescent, Amir, et son neveu, le fils d’Ali, Youssef. Alexandre et Heinz se ré-introduisirent poliment. Le nom d’Heinz fit tiquer tous les fils et le neveu, et Amir sortit de son silence pour demander :

« D’où vous venez pour avoir un nom pareil ?

-D’Autriche. » répondit Heinz.

Abdallah sourit et hocha la tête :

« Un Autrichien, je ne crois pas qu’Al-Rûh en ait déjà vu un… D’où êtes-vous exactement ?

-De Vienne.

-Ah, je connais une très belle valse viennoise… sourit encore Abdallah.

-Ah ? s’enquit Heinz.

-Oui, avec un nom avec un nom de fleuve, heu…

An der schönen blauen Donau ?

-Peut être… Ça ferait quoi en français ? »

Heinz réfléchit un peu.

« Quelque chose comme : beau bleu Danube…

-Ah ! s’écria Alexandre. Le beau Danube bleu. Je connais aussi. C’est en France que vous avez connu ça ? demanda-t-il à Abdallah.

-Non, à Oran… C’est hm… C’est là-dessus que j’ai fait danser ta mère, le soir où je l’ai rencontrée…

-Ca c’est drôle, soupira Heinz. C’est là-dessus aussi que mes parents se sont connus,… »

Alexandre lui jeta un œil sceptique.

« Si, c’est vrai… Ma mère se mettait à pleurer dès qu’elle entendait, après… »

Abdallah était rêveur. Il dit doucement :

« Je comprends… Moi aussi, ça me fait quelque chose quand je la ré-entends… »

Hamza et Youssef mâchaient en jetant des regards sombres aux invités de leur père et oncle. Sayf et Amir chuchotaient. Alexandre bâilla, fatigué par ses émotions et sa courte nuit. Il demanda s’il pouvait aller dormir quelques heures. Abdallah le lui permit bien volontiers, et demanda à Hamza de le conduire à une chambre d’amis. Hamza obtempéra de mauvaise grâce. Alexandre le suivit, ils sortirent de la salle à manger, traversèrent la cour intérieure, où Hamza demanda sèchement :

« Que voulez-vous ? »

Alexandre le regarda :

« De quoi m’accusez-vous ?

-Vous ne voyez vraiment pas ? ironisa le garçon.

-Je voulais simplement savoir si j’étais l’enfant de votre père. Si vous craignez que je revendique son héritage, ce n’est pas la peine. Je voulais juste savoir qui j’étais. Voilà. Maintenant, pardonnez-moi, mais je suis vraiment épuisé… »

            Hamza le regarda un moment avant de le conduire à une chambre. Alexandre le remercia et se coucha. Il soupira. Avant de s’endormir, il n’eut que le temps de se dire que sa mère avait eu très bon goût.

Chapitre 10 :

            Lorsque Alexandre se réveilla, il avait la migraine, la bouche pâteuse, et surtout, très faim. Il s’étira et se leva mollement. Il sortit dans la cour intérieure, et là, entendit des rires, parmi lesquels il identifia celui d’Heinz. Il comprit d’où cela provenait, et traversa la cour, pour sortir par le passage qui conduisait à l’extérieur. Le soleil était bas sur l’horizon. Toute la famille semblait là, Abdallah, ses trois fils et son neveu, et aussi deux jeunes filles, l’une de quinze-seize ans et l’autre de onze-douze ans, elles étaient soigneusement voilées, tout comme la femme plus âgée qui était près d’elles.

            Tout le monde riait de bon cœur, et Alexandre comprit rapidement pourquoi. Heinz donnait une leçon de tir à l’arc à Hamza en faisant semblant d’être désespéré du résultat. Alexandre sourit. Il s’approcha. Abdallah le vit, et vint vers lui en lui souriant :

            « Ah, le voilà !… Ça va mieux, Alexandre ? Tu as meilleure mine…

            -Ça va, j’ai bien dormi… Qu’est-ce que vous faites ?

            -Ton ami a voulu essayer mon arc, et Hamza qu’ils fassent un concours… »

            Alexandre rigola.

            « Houlà !… LE truc à pas faire : défier Heinz à l’arc…

            -J’ai compris ! » lui cria Hamza.

            Il était cependant aussi amusé que les autres. Abdallah présenta les trois femmes à Alexandre : son épouse Zahra et ses deux filles Aïcha et Messaouda. Elles étaient absentes dans la matinée et n’étaient revenues qu’en début d’après-midi, ce qui expliquait qu’ils ne les aient pas vues au repas de midi. Alexandre les salua poliment.

            « Je les ai prévenus. » lui chuchota Abdallah.

            Alexandre hocha la tête. Un nouvel éclat de rire le fit se retourner vers les archers. Heinz prit l’arc et décocha en une seconde une flèche qui se planta au centre le la cible. Puis, tendit l’arme à Hamza :

            « C’est pourtant pas difficile… »

            Ce qui déclencha un nouvel éclat de rire général. Abdallah regarda à nouveau Alexandre et lui demanda doucement s’il était d’accord pour qu’ils aillent faire une petite promenade avant le dîner. Alexandre lui sourit :

            « C’est une très bonne idée… »

            C’est ainsi qu’ils partirent tous deux, paisibles, se promener, dans les champs, vignes, prairies qui entouraient les bâtiments. Abdallah fit faire un petit tour de ses propriétés à son hôte.

            « C’est très joli, ici, dit Alexandre.

            -Al-Rûh est notre richesse et notre fierté… Mais parle-moi de toi, Alexandre… Tu as vingt et un ans… Tu as grandi à Alger ?

            -A Bâb El-Oued. J’y ai été très heureux, avec ma mère… Elle aussi, d’ailleurs… Ça n’était pas toujours facile, mais on était heureux… Il y a six ans, on a été obligé de partir… On est allé à Paris… Là, c’était moins drôle… C’est gris, Paris, il fait froid…

            -C’est vrai, reconnut Abdallah.

            -C’est là que vous avez fait vos études ?

            -Oui, j’y ai passé deux ans.

            -Et puis, il y a eu la guerre, la fuite, et la bombe qu l’a tuée…

            -Je vois.

            -Je regrette juste qu’elle n’ait pas eu de tombe valable… Elle a du être mise dans une fosse commune ou dieu sait quoi…

            -Et toi, qu’as-tu fait ?

            -J’ai pris les valises et j’ai continué ma route… J’ai fini pas atterrir dans un petit village sympa, dans une auberge où la patronne a bien voulu que je reste… Je lui donne un coup de main… Heinz était dans les troupes d’occupation… J’ai un peu aidé la résistance et lui aussi, alors il est resté.

            -C’est un homme très agréable.

            -Oui, il est très gentil. »

            Il y eut un silence.

            « Dites-moi,… Père ? tenta Alexandre.

            -Oui, mon fils ? répondit doucement Abdallah.

            -Pourquoi… Heu… Pourquoi vous n’avez pas épousé ma mère ? »

            Le regard d’Abdallah se perdit dans le ciel qui s’assombrissait.

            « J’ai rencontré ta mère un soir comme ce soir… Il faisait doux, c’était une belle fête… C’était une belle femme. Je l’ai invitée à danser par provocation, pour défier son frère qui disait qu’après tout ce que la France avait fait pour nous, c’était un scandale que nous méprisions de devenir français… Elle a accepté par provocation aussi… Nous avons dansé très longtemps… Et puis nous sommes allés dans le jardin, nous avons beaucoup parlé… Après, la femme de notre hôte nous a rejoints… Ça a été une très agréable conversation… Jusqu’à ce que ton oncle vienne chercher Hélène, et ne reparte avec elle en hurlant que je ne perdais rien pour attendre, qu’il me ferait briser… Ça m’a beaucoup amusé… J’ai revu Hélène chez un ami, quelques temps plus tard… Nous avons à nouveau beaucoup parlé, ce jour-là… Et plus le temps passait, plus je la trouvait merveilleuse… Lorsque je suis parti, j’étais prêt à tout pour la revoir… Je lui ai écrit… Nous nous sommes revus plusieurs fois, discrètement… Nous savions tous les deux, depuis le début, que ce n’était pas possible, que ça ne pouvait pas durer… Alors nous profitions de chaque instant passé ensemble, pour être heureux… Tout s’opposait à nous : mon père, son frère, nos religions, nos cultures… L’Algérie ne serait jamais française, tant que nos deux peuples ne seront pas égaux… Tant que deux amoureux ne pourront rien parce qu’ils ne sont pas du même peuple… »

            Abdallah s’interrompit. Alexandre marchait près de lui, pleurant en silence.

            « J’ignore comment mon père a su. Je pense que des amis à lui ont dû nous voir, un jour, Hélène et moi. Il m’a pris entre quatre yeux, et il m’a très sévèrement ramené sur terre. Il était hors de question que je le déshonore en prenant une autre femme que celle qu’il me destinait. Mais il savait aussi que je ne lui obéirais pas… Alors il a tranché net. Je partais pour la France deux jours plus tard, tout était arrangé, j’allais chez un cousin, poursuivre mes études. J’étais anéanti… J’ai juste eu le temps de faire passé un mot à Hélène… Je n’avais pas le droit de quitter ma chambre, mais Ali m’a aidé… La veille de mon départ, il m’a aidé à sortir… J’ai rejoint Hélène dans un parc désert, et je lui ai tout expliqué… J’étais fou et prêt à tout laisser, si elle voulait de moi… Nous avons beaucoup pleuré… Mais nous savions tous les deux que ce n’était pas possible… Mon père, son frère nous retrouverait, où que nous puissions aller… Elle m’a dit qu’il fallait que je parte, que je fasse ma vie sans elle, elle la sienne sans moi… »

            Abdallah tremblait. Ils s’assirent, ils étaient sur un butte, et regardèrent un moment le soleil qu disparut. Abdallah essuya ses yeux. Il soupira et reprit :

            « Et puis, oui, nous avons fait l’amour… C’était la première fois, pour moi comme pour elle… Et c’était merveilleux. »

            Abdallah passa son bras autour des épaules d’Alexandre et lui sourit :

            « Tu as été conçu dans l’amour, mon fils. Et seule la lune l’a su… Crois-moi, tu n’as rien à regretter… Nous n’aurions jamais pu être heureux… Ta mère elle-même l’a compris, puisqu’elle ne m’a jamais recontacté…

            -Je sais… parvint à dire Alexandre. Mais vous avez bien su qu’elle avait disparu ?… Vous n’avez pas pensé … ?…

            -Qu’elle portait mon enfant ? Si, mais je me suis dit qu’alors, elle m’aurait rejoint. Lors de l’enquête, les policiers m’ont interrogé, mais je n’ai rien dit, juste que je l’avais revue par hasard une ou deux fois. J’ai préféré croire qu’elle avait trouvé un autre homme à aimer… Qu’elle avait fui pour lui… Je me suis accroché à cette idée comme un fou, pour ne pas perdre  la raison, pour cesser de regretter… J’ai fait mes études à Paris, je suis rentré, j’ai épousé Zahra… Je l’ai aimée, oh, pas comme ta mère, non… Comme ma femme, comme la mère de mes enfants… Hélène est restée mon secret, un merveilleux souvenir… Jusqu’à aujourd’hui. »

            Abdallah caressa tendrement les cheveux de son enfant.

            « Aujourd’hui où le destin m’offre un très beau cadeau… Celui qui me prouve que celle que j’ai aimée n’a jamais pu m’oublier. »

Chapitre 11 :

            Ils rentrèrent dans la maison, où l’on attendait qu’eux pour passer à table. Ils dînèrent tous ensemble dans une grande convivialité. Alexandre et Heinz étaient adoptés, Abdallah les invita à rester aussi longtemps qu’ils le souhaitaient. Ce à quoi Heinz répondit :

« Bien volontiers… J’ai des leçons d’arc à donner, on dirait… »

Ce qui, évidemment, fit rire tout le monde. Les deux invités décidèrent de rester jusqu’à la fin de la semaine, pour amortir la location de la voiture, et de rentrer tranquillement après, en passant par Bâb El-Oued. C’était un bon programme. Mais ils ignoraient encore que de petits imprévus allaient s’en mêler.

Le fait qu’Abdallah offre à Heinz une chambre autre que celle d’Alexandre n’empêcha pas l’Autrichien de passer une bonne partie de la nuit avec son amant. En tout bien, tout honneur, ils parlèrent simplement, assis sur le lit, Heinz au bord et Alexandre en tailleur dessus. Heinz lui expliqua que, pendant sa sieste, il leur avait expliqué les détours qui, d’Oran, les avaient conduits ici, et surtout, qu’ils n’y resteraient pas.

« J’ai bien dit que ta vie c’était en France, que tu étais juste ici pour reposer, après la guerre…

-Tu as eu raison.

-Ça a calmé Hamza et Youssef. J’ai bien dit que tu voulais juste les connaître, savoir qui tu étais, comment tes parents s’étaient connus… Ton père a été très retenu… Il a dit qu’il avait connu ta mère avant de se marier, rien de plus…

-Je le comprends. »

Alexandre eut un petit rire.

« … Il pouvait difficilement avouer à sa femme et ses enfants que ma mère avait été le plus bel amour de sa vie…

-Ça, c’est sûr.

-Ce n’est pas grave. L’important, c’est qu’il me l’ait dit à moi… Ce sera notre secret.

-Compte sur moi.

-Tu avais raison, Heinz…

-Sur quoi ?

-… On a bien fait de venir… »

Heinz sourit.

« Tu es content ?

-Oui. J’ai un père meilleur que tout ce que je m’étais imaginé… »

Il rit à nouveau, se laissant tomber sur le lit, bras en croix.

« … Et cinq petits frères et sœurs ! Tu aurais cru ça, toi ?!…

-Non. Tu dois te sentir moins seul.

-J’arrive pas à y croire… »

Il se redressa sur ses coudes.

« Tu crois que les filles nous croiront, Heinz ?

-Avec des photos, oui. »

La journée du lendemain passa très agréablement. Alexandre fit plus ample connaissance avec ses frères et sœurs, restant dans la plus délicate retenue avec ces dernières, comme il l’avait expliqué à Heinz, qui faisait de même.  Ça ne dérangeait pas l’Autrichien outre mesure ; dans le milieu où il avait été élevé, les femmes n’étaient guère plus que d’aimables potiches avec lesquelles il convenait d’être galant, et à la réflexion, il préférait ces trois femmes-là, dont le voile n’atténuait pas la forte personnalité. Même si elles ne se mêlaient guère aux hommes, en dehors des repas pris en commun, et jamais sans un mari, père, frère ou cousin pas loin, elles étaient, et de loin, nettement plus vivantes et vives d’esprit que beaucoup de ces Viennoises qui, si elles sortaient plus et pouvaient rester avec des hommes, ne servaient bien souvent qu’à décorer ces derniers.

C’est ce que Heinz expliqua à Alexandre, Abdallah et ses fils et neveu, lors de la promenade qu’ils firent tous à cheval dans l’après-midi. Il avait fallu du temps pour convaincre Alexandre de monter, d’ailleurs, car il ne l’avait jamais fait. Il allait donc doucement, entre son père et Heinz, pendant que ses frères caracolaient joyeusement autour d’eux, sous le regard attentif de Youssef, qui restait quelques pas derrière son oncle.

« Pour dire vrai, expliquait donc Heinz, à part ma mère, j’ai pas connu beaucoup de femmes dans mon milieu qui avaient une bonne conversation… La culture, elles en avaient beaucoup, mais elles osaient pas parler contre nous, dire pour de vrai quoi elles pensaient vraiment…

-Votre mère était une exception, remarqua Abdallah.

-Elle était espagnole, corrigea Heinz. Je suis allé souvent chez ses parents, quand j’étais petit, et ça avait pas grand-chose à voir… Chez eux, quand une femme voulait dire quelque chose, elle le disait… Même si elle fâchait, elle disait… Un peu comme vos femmes, là… Elles sont polies et gentilles, et elles disent. Gentiment et poliment, mais elles disent… »

Abdallah sourit.

« C’est vrai, dit-il, et j’y accorde beaucoup d’importance… Ma mère et mes sœurs sont illettrées, voyez-vous,  et malgré toute l’affection que je leur porte, j’ai toujours trouvé qu’il manquait quelque chose… Après tout, je ne crois pas que le Prophète ait interdit d’éduquer les femmes… Il faut leur faire confiance, elles n’ont aucune raison de chercher à se perdre. Elles sont tout de même aptes à comprendre ce qui est bon pour elles, y compris le respect des règles de l’Islam. Je comprends tout à fait que cela puisse leur paraître contraignant, mais si elles veulent garantir leur avenir, elles doivent s’y plier… Elles l’ont parfaitement compris, elles le font d’elles-mêmes.

-Quoi il se passerait si elles faisaient pas ? » s’informa Heinz.

Abdallah haussa les épaules. Il surveillait les ouvriers qui s’activaient dans les champs, autour d’eux.

« Avec moi, pas grand-chose… dit-il. Elles ne trouveraient sans doute pas de maris, mais je n’aurais jamais le cœur à les chasser. D’autres le feraient.

-Les chasser ? sursauta Heinz.

-Les renier, lui dit Alexandre. J’ai vu faire ça une fois, ça n’est pas très drôle… Une pauvre fille jetée à la rue pas son père, il l’a rossée devant tout le monde… On est deux-trois à être intervenu, il a failli la tuer… Soi-disant qu’elle avait cédé à un garçon… Elle jurait qu’il l’avait forcée, mais il en démordait pas : c’était sa faute à elle et elle l’avait déshonoré…

-Moi, c’est le gars que j’aurais tapé… dit Heinz.

-Ouais, approuva Alexandre.

-C’est vrai, acquiesça Abdallah. C’est ce que je ferais aussi dans un cas comme celui-là… Mais je connais des hommes qui réagiraient comme ce père… Tu sais ce qu’est devenue cette jeune femme ?

-Oui, répondit Alexandre. Elle a eu beaucoup de chance, elle a été récupérée par un petit artisan, un Français très pauvre qui n’avait pas d’honneur, lui, mais une petite fille, il était veuf. Ils se sont mariés, mais son père lui a plus jamais adressé la parole.

-Beaucoup de chance, en effet, reconnut Youssef, de derrière.

-Quoi elle serait devenue, sinon ? s’enquit Heinz.

-Probablement prostituée dans un des bordels d’Alger… soupira Alexandre. Les filles seules, les maquereaux les récupèrent vite.

-Ça, sourit Heinz, c’est pas vrai qu’à Alger.

-C’est vrai partout où il y a des hommes prêts à payer pour faire l’amour… dit Abdallah.

-C’est à dire partout, conclut Alexandre, avec un petit clin d’œil complice à Heinz.

-Oui, dit ce dernier. J’ai une grand-tante qui a déshonoré son père…

-Elle a fini au bordel ? s’enquit Abdallah avec un sourire.

-Non, au couvent.

-Ouais, c’est pas vraiment mieux… fit Alexandre.

-Oui, c’est un peu pareil, je crois, on a honte, alors on se débarrasse… Nous au couvent, c’est quand on peut, sinon, au bordel aussi, mais là on fait semblant de pas le savoir. Vous, c’est bordel tout court, puisque pas de couvent…

-Oui, reconnut Abdallah. Le parallèle se tient. »

 

Chapitre 12 :

            La journée du 30 avril 1945 commença elle aussi dans la bonne humeur et la joie la plus complète. Heinz fumait tranquillement avec Abdallah sur la terrasse, derrière la maison, lorsque Alexandre partit avec Sayf, à pied. Le petit garçon voulait emmener son nouveau grand frère dans un coin secret, près du cours d’eau. Abdallah les regarda partir, souriant.

            « Sayf nous a vraiment adoptés, remarqua Heinz.

            -Oui, répondit Abdallah. C’est vrai qu’il est très heureux… Hamza est plus proche de Youssef, il s’occupe assez peu de lui et d’Amir… J’espère qu’Alexandre ne va pas en faire trop… Sinon, votre départ va être dur.

            -Ne craignez rien. Mais dites-moi, Hamza risque pas d’être jaloux ?

            -Oh non, au contraire… Il doit être ravi que Sayf le laisse un peu tranquille… »

            Ils restèrent silencieux un moment, contemplant le décor qui s’offrait à leurs yeux, jusqu’à ce que Youssef et Hamza ne viennent s’asseoir près d’eux. Ils se mirent alors à deviser de tout et rien, mais très vite, Youssef ramena la conversation sur Alexandre.

            « Où est-il ?

            -Parti se promener avec Sayf.

            -Hm, fit le neveu, visiblement sceptique. Il me semble qu’il s’attache… »

            Heinz rit. Youssef s’interrompit et lui jeta un œil suspicieux :

            « Qu’est-ce qui vous amuse ?

            -Oh, rien, à part que vous avez pas beaucoup de suite dans vos idées… Oui, Alexandre est beaucoup attaché à ici et à vous tous, et non, il va pas rester, et pas demander un bout de l’héritage. »

            Heinz échangea un regard entendu avec Abdallah, qui reprit :

            « Voyons, mettez-vous à sa place. C’est normal de s’attacher à sa famille quand on a personne… Enfin, ajouta-t-il devant l’amical froncement de sourcils d’Heinz, quand on n’a ni parents, ni frères et sœurs. »

            Le sourire d’Heinz s’élargit.

            « Ca, c’est sûr que Alexandre et moi on a ça ensemble qu’on a plus personne sur les papiers…

            -Ah, vous non plus ? intervint Hamza.

            -Moi non plus… Ma mère est morte l’an dernier et quand j’ai appris, cet été, que mon père allait se marier encore, je suis allé à Vienne, j’ai pris toutes mes affaires et je suis parti, après m’être expliqué pour de bon. »

            Les trois Français Musulmans se regardèrent, sceptiques. Hamza demanda :

            « Pour un simple remariage ?… »

            Heinz sourit et dénia doucement de la tête. Non, pas simplement pour ça. Il expliqua l’idéologie nazie, raciale et raciste de son père, et les conséquences pour sa femme latine et pour lui, moitié de latin. Et donc, tout ce qu’impliquait le remariage avec la belle petite pure Autrichienne.

            « Je comprends mieux, dit Hamza.

            -Certes… approuva Abdallah.

            -Votre père a manqué de délicatesse, reconnut sobrement Youssef.

            -C’est dit avec beaucoup de politesse… » sourit Heinz.

            Et ils se mirent à parler de la guerre, des nazis, qu’ils n’avaient pas beaucoup vus ici, et Heinz raconta ce qu’avait été la guerre pour le village. Et quand Abdallah lui demanda ce qu’il faisait, avant d’y être, Heinz eut un sourire triste et répondit :

            « Je veux pas en parler, excusez-moi. »

            Ils n’insistèrent pas. La conversation reprit, sur divers sujets, et Amir arriva et demanda :

            « Où est Sayf ? »

            On le lui indiqua, il hocha la tête et dit :

            « Je vais les rejoindre. »

            Et il partit.

            Sur la terrasse, les quatre hommes se remirent à discuter tranquillement, bientôt rejoints par les trois femmes de la maison, qui s’installèrent près d’eux pour faire de la broderie.

            Une heure passa peut-être, avant que Heinz, qui contemplait le paysage, ne fronce les sourcils. Quelle était cette petite silhouette qui arrivait en courant ? Il se leva, mit sa main en visière. Aussitôt, les autres se turent, et se tournèrent pour voir ce qu’il guettait. Hamza fut le premier à l’identifier :

« Sayf ?! »

Il bondit de son siège, et courut vers le petit garçon qui était tombé, rapidement suivi par Heinz et Youssef. Lorsque ces deux deniers arrivèrent, ils constatèrent que l’enfant sanglotait, qu’il était nu et qu’on l’avait visiblement battu. Hamza le serrait dans ses bras, lui murmurant des mots apaisants, pour le calmer. Youssef s’accroupit près d’eux et fit de même. Heinz resta debout, pétrifié.

            Non, ça ne pouvait pas être ça.

            Ils furent rejoints par les autres. Zahra prit son petit des bras de son grand. Il ne parvenait pas à se calmer, pas à répondre aux questions qu’on lui posait. Heinz se gratta la tête et, regardant autour de lui, avisa Amir qui arrivait en courant aussi.

            Il se précipita vers lui. L’adolescent ne sanglotait pas, mais il était blanc comme un linge. Heinz s’accroupit et le saisit :

            « Ça va, Amir ?

            -Oui… Oui, je crois… Sayf…

            -Il est là, il va bien, calme-toi. Quoi il s’est passé ? »

            Hamza et Abdallah s’approchèrent, Amir reprit, à bout de souffle :

            « Quand je suis arrivé, Alexandre et Sayf se baignaient… Et puis tout à coup, un homme est arrivé, il avait un fusil, et il parlait français, mais pas bien, j’ai pas compris ce qu’il disait… Alexandre est sorti de l’eau, et est allé vers lui… Il voulait le calmer, mais l’autre l’a frappé… à la tête… Et alors Sayf il a crié et a couru vers Alexandre, et l’autre s’est mis à le taper… Moi j’ai jeté des cailloux sur lui, et Sayf a pu se relever et partir… Alors l’homme il a braqué son fusil sur moi et il m’a crié quelque chose, mais j’ai pas compris… Et Alexandre s’est réveillé, il s’est levé et il lui a sauté dessus, ils sont tombés et il m’a crié de partir… C’est ce que j’ai fait… J’ai bien fait ? »

            Amir avait couiné cette dernière phrase, car il n’était pas très fier d’avoir abandonné Alexandre. Heinz lui sourit, et le rassura :

            « Tu as très bien fait, Amir. Cet homme est fou, il t’aurait tué.

            -Mais il va tuer Alexandre ?

            -Oh non, pas tout de suite… » répondit presque tranquillement Heinz, en se redressant.

            Il soupira et eut une mimique un peu ennuyée, un peu triste. Abdallah intervint :

            « Que voulez-vous dire, Heinz ?

            -Un truc atroce… »

            Il regarda le père de son amant et reprit, sérieux :

            « Cet homme ne veut pas tuer Alexandre, il veut le torturer à mort. C’est pas pareil. Ça va nous laisser le temps de le retrouver. »

            Les yeux verts errèrent un moment sur les collines, et Heinz murmura :

            « Bienvenue à Al-Rûh, Heinrich Degenhard. »

Chapitre 13 :

            Devant les têtes horrifiées de toute l’assistance, Heinz ajouta doucement :

            « Un vieil ami… »

            Zahra, qui avait toujours Sayf dans les bras, vint vers Amir :

            « Ca va, ça va ? » s’empressa-t-elle.

            Elle s’agenouilla et les prit dans son autre bras. Abdallah reprit ses esprits :

            « Excusez-moi, Heinz… Vous connaissez cet homme ?

            -Oh oui…

            -Qui est-ce ? demanda Hamza.

            -Un vilain rancunier. »

            Heinz regarda les deux enfants. Sayf ne pleurait plus, mais restait tremblant.

            « Dites, vous deux… »

            Les quatre petits yeux le regardèrent :

            « Vous avez vu si il avait une voiture ? »

            Les quatre petits yeux se firent interrogatifs. Heinz s’accroupit :

            « C’est très important… Est-ce que vous avez vu une voiture ?

            -Moi non… dit Amir.

            -Non… couina Sayf. Pas de voiture, on l’aurait entendue…

            -Par contre, j’ai vu un âne… reprit Amir.

            -Un âne ? » répéta Heinz.

            Il se releva.

            « Ce porc a un âne… murmura-t-il. C’est la meilleure !… C’est bien, reprit-il plus haut.

            -Ça veut dire qu’il ne peut pas aller très loin… dit Abdallah. C’est bon à savoir. Reste à savoir où il va l’emmener…

            -Vous connaissez bien le coin ? lui demanda Heinz.

            -Pas par cœur, mais nous avons beaucoup d’amis.

            -Alors, on va voir si la solidarité des Arabes, c’est pas du pipeau ? »

            Abdallah sourit et hocha la tête.

            « Bon, dit-il fermement. Rentrons, nous allons organiser ça. »

            Heinz eut l’impression de se retrouver dans un conseil de guerre. Tout le monde se posa dans la salle à manger, hormis Zahra et Aïcha qui allèrent faire du thé, et Youssef prit les choses par leur début :

            « Expliquez-nous qui est cet homme, Heinz…

            -Degenhard, c’était le chef des soldats dans le village…

            -Mais qu’est-ce qu’il a après Alexandre ? » couina Sayf.

            Le petit garçon s’était installé entre Hamza et Abdallah, bien à l’abri. Heinz eut une mimique ennuyée. Quand il avait évoqué la guerre au village, il n’avait fait que décrire l’organisation des occupants, les privations des Français, la résistance… Il décida d’édulcorer.

            « Degenhard, avant d’être là, vivait à Berlin, où il a tué un garçon… Et heu… Le frère de ce garçon est devenu SS… Heu… Je vous ai expliqué, SS ?

            -Oui, oui.

            -Et cet homme-là est venu au village, pour essayer de faire tomber Degenhard pour la mort de son frère…

            -Qu’est-ce qu’Alexandre vient faire là-dedans ? demanda Youssef, très étonné.

            -J’y arrive… Alexandre a aidé le SS à faire tomber Degenhard, justement… »

            Messaouda intervint, surprise :

            « Mais pourquoi a-t-il fait ça ?

            -Parce que mettre le bordel chez nous, c’était très bien, d’ailleurs je faisais pareil… Tant que les deux autres se tiraient dans les pattes, ils chassaient pas les résistants… Enfin, on a arrêté Degenhard, mais il a réussi à s’enfuir… Il a disparu, et il est devenu fou… Et il pense qu’il y a qu’un coupable de ses problèmes…

            -Alexandre, dit sombrement Hamza.

            -Voilà, approuva Heinz.

            -Mais pourquoi pensez-vous qu’il ne veut pas le tuer ?

            -Parce que, même pas fou, il adorait déjà le torturer… Alors fou, à mon avis, il va vouloir le faire durer le plus qu’il peut.

            -C’est vraiment ignoble, fit Youssef avec une grimace de dégoût.

            -Oui, mais Heinz a raison ! s’exclama Messaouda. Ça joue pour nous, ça nous laisse du temps !… Il faut les retrouver, père !

            -Oui, ma fille, nous allons faire. »

            Zahra et Aïcha revinrent et servirent tout le monde. Heinz remercia et reprit :

            « Je crois que il faut déjà aller voir où vous étiez, avec des chiens, on pourra essayer de partir de là… Après, si ça fait rien, il faudra chercher… Il n’y a pas beaucoup de maisons, ici, mais un coin où il est sûr qu’il peut se planquer et torturer Alexandre sans qu’on l’entende, ça doit se trouver, surtout à distance d’âne…

            -Oui… Voilà bien l’esprit pratique des Européens. » sourit Abdallah.       

            Et il répartit les tâches. Hamza allait aller voir, conduit par Amir, s’il restait quelque chose à trouver sur les lieux du drame. Ils pouvaient toujours prendre un ou deux chiens et voir s’il y avait une piste. Les autres allaient voir les voisins. Un Européen fou dans les parages, ce n’était pas le genre de choses à passer inaperçu. Et s’il traînait autour d’Al-Rûh, on commencerait par interroger les ouvriers agricoles.

            Tous vidèrent leur tasse d’un trait. C’était parti.

Chapitre 14 :

            Heinz obtint de prendre l’arc et d’accompagner Hamza et Amir. S’ils trouvaient une piste avec les chiens, lui la suivrait pendant qu’eux iraient chercher du secours.

Ils prirent deux chevaux, Amir montant avec son frère, et partirent au galop. L’endroit était un creux dans le décor, qui offrait ainsi un petit coin pour se baigner à l’abri des regards. Il n’y avait plus personne. Les cavaliers descendirent prestement. Les vêtements d’Alexandre et ceux de Sayf étaient toujours là. Les chiens remuaient. Ils tournaient en rond. Heinz leur fit flairer la chemise de son ami, et ils partirent doucement, truffe contre terre.

Le terrain sablonneux offrait de belles traces. On voyait là où les deux corps étaient tombés, et ils avaient beaucoup remué. Puis, une trace de pas, que les chiens suivirent, et qui remontait sur le chemin, où on les devinait encore, ainsi que des traces d’âne.

« Il l’a porté jusqu’à son âne… dit Hamza.

-Ça y ressemble… » approuva Heinz, qui s’était accroupi près des traces.

Il se redressa, remonta sur son cheval, et dit :

« Suivons un peu les chiens…

-Tu ne veux pas qu’on aille chercher de l’aide ?

-Non, pas tout de suite… Degenhard est fou, mais pas idiot. Ça m’étonnerait qu’il se laisse avoir aussi facilement. »

Et il avait malheureusement raison. Un peu plus loin, l’âne se perdait dans la petite rivière. Ils essayèrent bien de l’autre côté, mais les chiens ne trouvèrent rien.

« Bien joué, Heinrich… » murmura Heinz.

Restait une question : avait-il remonté ou descendu le cours de l’eau ? Impossible d’y répondre.

« On rentre. » décida Hamza.

Il remonta en selle, derrière Amir, qui gémit :

« Vous ne voulez pas qu’on aille voir un peu plus loin ?

-À moins de faire toute la rivière dans les deux sens, on n’arrivera à rien, lui dit gentiment Hamza.

-Ton frère a raison, Amir, renchérit Heinz en remontant à cheval. Il faut mieux aller voir si ils ont du nouveau à Al-Rûh. »

Ils rentrèrent rapidement. Aïcha les accueillit dans la cour. Elle puisait de l’eau au puits. Ils lui expliquèrent que ça n’avait rien donné, et elle leur dit que l’interrogatoire des employés avait été plus fructueux.

« La description que vous avez donnée leur dit quelque chose, ils ont vu un homme comme ça qui rôdait autour d’Al-Rûh depuis votre arrivée…

-Comment va Sayf ? s’enquit Heinz, en descendant de cheval.

-Mieux, rassurez-vous. Il est parti avec Messaouda et notre père, pendant que Youssef et Maman allaient de leur côté… Ils se sont répartis les voisins à voir. »

Et ils ne revinrent que tard dans l’après-midi. Heinz faisait du tir à l’arc dans le jardin, en les attendant, en compagnie d’Hamza et d’Amir. Ils trompaient le temps tous trois, pendant qu’Aïcha préparait le dîner. Amir était un peu jeune pour s’en rendre compte, mais Hamza se dit que Heinz était beaucoup plus nerveux, peiné et inquiet qu’il ne voulait le paraître.

Les nouvelles que ramenèrent les enquêteurs n’étaient cependant pas mauvaises. En questionnant leurs voisins, ils avaient pu éliminer tout l’ouest d’Al-Rûh, on n’avait vu le rôdeur qu’à l’est.

« Personne ne l’a vu emmenant Alexandre, par contre… Mais tout le monde est d’accord pour nous aider… Nous aurons une cinquantaine de personnes, demain matin, pour battre la campagne. » expliqua le maître des lieux.

Le repas fut malgré tout assez sinistre. Heinz eut du mal à manger et ne parla que peu. Il avait naïvement cru que les choses iraient plus vite… Mais ce qu’il se reprochait surtout, c’était de ne pas avoir pensé, non pas que Degenhard les pistait depuis son évasion, ça c’était évident, mais qu’il les suivrait jusqu’ici…

Heinz s’injuriait abondamment, in petto et en allemand, anglais, espagnol et français.

Oh Alexandre, mon Alexandre… Tiens bon, on va te tirer de là !

Heinz sortit de son silence lorsque Sayf se remit à pleurer, hoquetant que tout était de sa faute, qu’il n’aurait jamais dû emmener Alexandre se baigner. L’Autrichien ne put réprimer un petit sourire. Que c’est beau, l’innocence…

Il caressa la petite tête, le garçon étant à sa gauche, et passa son bras autour des frêles épaules.

« Sayf, c’est pas ta faute…

-Si, si !…

-Non, non. Écoute-moi, bonhomme… »

Les yeux noirs et inondés de larmes se levèrent vers lui. Heinz sentit un poignard traverser son cœur. Non, pas ces yeux-là ! Il prit une grande inspiration et reprit d’une voix un peu tremblante :

« … Écoute-moi, Sayf. Cet homme est après Alexandre depuis dix mois. Dix mois, tu comprends ?  Il a profité de ce moment, mais c’est pas ta faute, parce que quand on est fou comme lui, rien peut arrêter, à part enfermer ou tuer. Et ça, Alexandre, il le sait. Il t’en voudra pas. Il doit même être sacrément content que vous ayez pu partir, Amir et toi.

-Il nous aurait tués ?

-Pire.

-Quoi…?! frémit l’enfant.

-Pire. Bien pire. Il est fou, oublie pas. »

Heinz décida de ne pas s’étendre sur les mœurs de Degenhard, il se leva donc, et s’inclina poliment :

« Pardonnez-moi, j’ai besoin d’être un peu tout seul… »

Il sortit sans attendre de réponse. Il avait envie de pleurer un bon coup, ça lui ferait du bien. Il alla faire ça dans les vignes, sous la lune. Il s’assit sur une pierre et sanglota.

« Mon Dieu, mon Dieu, gémit-il, par pitié, prenez tout, mon argent, ma santé, mon nom, n’importe quoi, mais pas Alexandre… Pas mon Alexandre… Je Vous en supplie… Je sais bien que Vous ne nous en voulez pas, Vous… Vous ne nous auriez pas faits nous rencontrer dans un cimetière, pas nous déclarer dans une église, pas nous unir au pied de Votre croix… Par pitié, rendez-le moi… Je n’ai que lui… Ma seul famille, mon seul amour, mon seul pays… Je ne suis plus rien si je ne suis plus son amant… Plus rien… Si je le perds… »

 

Chapitre 15 :

Le ciel commençait à peine à s’éclaircir lorsque tous les volontaires partirent, par groupes de deux ou trois. La consigne était claire : chercher, et surtout, si on trouvait, revenir chercher du renfort à Al-Rûh.

« Surtout, faites rien seuls ! avait bien insisté Heinz, traduit par Abdallah. C’est un fou et il a un fusil. »

Les femmes et Amir et Sayf restèrent à la maison, servant à recueillir les informations qu’Abdallah, Hamza, Youssef et Heinz, qui patrouillaient à cheval, entre les différents groupes, transmettaient. Mais on ne trouvait rien. Et les heures passaient.

Abdallah et Heinz caracolaient ensemble, et ils s’arrêtèrent un moment, au sommet d’une colline, silencieux. Quelque part sous nos yeux, pensa Heinz, Degenhard est en train de violer Alexandre. L’Autrichien serra les dents. S’il meurt, Heinrich, j’aurai ta peau même en Enfer. Je te tuerai même dans un siècle.

« Heinz, ça va ? » s’inquiéta Abdallah.

Heinz sursauta, le regarda :

« C’est dur.

-Nous allons le retrouver, ne craignez rien. Venez, c’est peut-être déjà fait. »

Ils repartirent au pas. Heinz soupira tristement.

« Vous tenez beaucoup à lui, n’est-ce pas ? reprit Abdallah.

-Alexandre m’a sauvé de ma folie. Si je le perds, j’y retombe. »

Il y eut un silence.

« Que voulez-vous dire ?

-J’ai été envoyé en France après avoir failli me tuer… En Pologne… »

Il y eut un silence. C’était dur à sortir.

« … En Pologne, j’étais responsable dans un camp de prisonniers… Mais quand j’ai compris… J’ai cru que j’étais fou… Ce camp, ces camps… C’était pas pour garder les gens, Abdallah… C’était… C’était pour les tuer… »

Abdallah sursauta, mais ne dit rien.

« … C’était ça… Tous les tuer, tous, sans une exception, sans indulgence… Juste parce que… ils existaient. »

Heinz tremblait, il se mordit les lèvres. Abdallah réalisa qu’il pleurait.

« J’ai vu des… des tas de gosses, disparaître… C’était pas possible… Mais c’était vrai… Ils les tuaient, ils les tuaient tous… J’ai essayé de… Mais je pouvais rien… Et j’ai essayé de me tuer, j’ai voulu me pendre, mais ils ont réussi à me sauver… Alors ils m’ont renvoyé à Vienne, et ma mère, elle, a réussi à me faire jurer de vivre… Mais c’est Alexandre qui m’a sauvé… C’est son am… son amitié qui m’a remis sur les rails… Et si il meurt, moi je suis mort aussi.

-Je vois. » murmura sobrement Abdallah.

Il sourit et tapota aimablement l’épaule d’Heinz.

« Nous le retrouverons. Puis que deux vies sont en jeu. »

Heinz eut un sourire, et regarda son hôte.

« Abdallah… Alexandre est fier d’être votre fils. »

Abdallah sourit encore.

« Je suis fier d’être son père. »

Ils repassèrent à la maison, où il n’y avait rien de neuf. Ils prirent le temps de se restaurer avant de repartir.

Et la journée finit comme elle avait commencé : dans l’attente. Heinz se rongeait un ongle, assis sur un des coussins de la salle à manger, lorsque les derniers, Youssef et Hamza, rentrèrent. Il faisait nuit noire.

« Rien. » dit Youssef.

Il était très fatigué, autant que son cousin, mais celui-ci enrageait. Il pestait en arabe, et tomba assis à côté d’Heinz en marmonnant.

Abdallah réunit toute la famille et fit le point. Ils n’avaient rien trouvé… Que faire ? Continuer le lendemain ? Il pourrait difficilement, malgré toute son influence, monopoliser autant de gens plus longtemps. Bref, si le lendemain soir, on n’avait rien trouvé, il faudrait abandonner. Hamza s’écria :

« Hors de question d’abandonner ! On peut couvrir une très grande zone, demain ! Il n’a pas pu aller si loin !… Avec un âne et Alexandre, on l’aurait forcément vu !

-D’ailleurs, reprit Youssef, on a au moins un indice. »

Ils avaient trouvé à qui l’âne avait été volé. Heinz sursauta :

« Où c’est ? »

On le lui montra sur la carte sommaire qu’on avait établie. C’était une zone qu’ils n’avaient pas encore fouillée, ils l’avaient su par le bouche à oreille, et rentraient si tard parce qu’ils étaient allés vérifier. Heinz gratta sa joue mal rasée, dubitatif.

« Je crois… On doit pouvoir éliminer tout ça, alors non ? dit-il en indiquant avec son doigt un cercle autour de la maison du volé. Il est pas resté si près, il risque trop de se faire prendre… »

Abdallah sourit, las, lui aussi.

« Si c’est le cas, ça réduit de beaucoup notre zone de recherche… »

Un immense soulagement tomba sur la salle. Aïcha s’exclama :

« Ah ! Alors on va y arriver !… En une journée, on ne peut qu’y arriver ! »

Heinz eut un petit sourire, tant de joyeuse espérance lui faisait chaud au cœur. Cette fois, Heinrich, tu peux faire ta prière.

La nuit passa assez paisiblement. Heinz ne dormit pas. Il resta sur la terrasse, à regarder les étoiles. Le ciel était très beau, la lune presque pleine. Heinz pria un moment, Dieu, sa mère, puis se mit à réfléchir tout haut :

« C’est une belle terre, ici… C’est un beau pays… C’est vrai qu’on a envie de le posséder… On les comprend, les Français… Quel dommage qu’ils ne sachent pas partager… Ils ont tort… Ils vont finir par se faire mettre dehors comme nous de France… Nous aussi, on voulait tout contrôler sans partager… Nous aussi on disait que les Français, ils n’étaient bons qu’à nous être soumis, tellement on était plus intelligents qu’eux… Alors, ils devraient le savoir, les Français, que ça ne marche pas… »

Il poussa un gros soupir.

« Degenhard aussi devrait savoir que ça ne marche pas… Mais il a une excuse, lui, il est fou… Mais peut-être que les Français sont fous, alors… »

Il se leva et fit quelques pas, en murmurant :

« C’est toi qui perds la tête, Heinz… Tu philosophes au lieu de prier pour Alexandre, ce n’est pas bien… Je crois que je suis en train de repartir dans mes délires, moi… Oui, tu repars dans tes délires, je confirme. Il est vraiment temps qu’on retrouve Alexandre, sinon, je vais me retrouver à … »

Il sursauta et se retourna vivement, pour se retrouver face à Aïcha, qu portait une lampe à huile et le contemplait avec inquiétude :

« A qui parliez-vous, Heinz ?

-Oh, à moi… Je me parle beaucoup à moi… »

Il réalisa brusquement qu’elle n’était pas voilée. Une cascade de boucles noires tombait sur ses épaules.

« Je vous ai réveillée, Aïcha ? s’enquit-il.

-Non, je ne parvenais pas à dormir… Tout ceci est si brutal… Vous nous amenez un frère, on l’enlève, on le cherche…

-Oui, nous ne sommes pas des gens très tranquilles… »

Il eut un sourire gêné. Il avait le sentiment confus qu’une musulmane sans voile était comme nue et ça le mettait très mal à l’aise.

« Ne vous en faites pas, Heinz. Nous allons le retrouver. Et punir cet homme.

-Je crois, oui… »

Il sourit :

« Ça me va bien, ça, comme programme… »

 

Chapitre 16 :

            Le lendemain, les recherches reprirent. Heinz se sentait un peu vague, un peu fatigué. Il fredonnait Le Temps des cerises. Il chevauchait, toujours en compagnie d’Abdallah, et la matinée passa atrocement lentement pour lui. Ils repassèrent manger à Al-Rûh, puis repartirent et ça recommença. Heinz avait l’impression que chaque minute en duraient douze, que ça ne finirait jamais.

            Et le soleil baissait déjà, et tout, encore une fois, semblait perdu, lorsqu’ils virent Youssef arriver au galop vers eux. Le cavalier, tout essoufflé, arrêta sa monture près d’eux.

            « Enfin je vous trouve !… Ça y est, nous pensons avoir trouvé… Les hommes qui le disent sont en route vers Al-Rûh, tout le monde est en chemin pour qu’on y fasse le point… On ne cherchait plus que vous !

            -Allah Akbar ! s’exclama Abdallah, soulagé. Allons-y vite ! »

            Ils partirent tous trois au galop. Ils furent rapidement à Al-Rûh, où l’on attendait qu’eux. Hamza et le reste de la famille jubilait.

            Trois hommes avaient repéré une cahute isolée, qui semblait abandonnée, mais la présence d’un âne attaché à côté leur avait mis la puce à l’oreille. C’était vraiment une bonne cache, cette vieille baraque cachée au creux d’une petite crevasse, à l’abri des regards. Un des trois était discrètement descendu, pour vérifier. Il avait collé son oreille à une paroi, et entendu distinctement des gémissements et des paroles, murmurées, mais véhémentes, dans un mauvais français, pensait-il, car il ne parlait pas français.

            « Il a pas pu jeter un œil ? » lui fit demander Heinz.

            Hamza traduisit et répondit :

            « Non, la seule fente était trop grosse, il risquait d’être vu. Il est remonté, et ils nous ont cherchés pour nous avertir. On y va ?

            -Le plus vite sera le mieux. » dit Heinz.

            Ils regardèrent Abdallah, qui opina.

            « À combien pensez-vous qu’il faille y aller ? demanda-t-il.

            -Le plus qu’on peut. » répondit Heinz.

            Abdallah hocha la tête, et se mit à parler en arabe. Il demanda aux hommes de rester, mais il était plus prudent que les plus jeunes rentrent chez eux. On inviterait tout le monde pour fêter ça, c’était promis.

            Il resta une vingtaine de personnes, armées de bâtons, de fourches, avec plusieurs chiens. Heinz avait l’arc et Abdallah son fusil, ils étaient tous deux à cheval.

            Ils allèrent jusqu’au bord de la crevasse, descendirent en silence. Lorsqu’ils furent tous en bas, ils entourèrent la baraque, puis on pria Heinz d’avertir ses occupants de leur présence.

            « Heinrich ! cria-t-il, les mains en porte-voix. Heinrich Degenhard ! Sors de là, si tu tiens à ta peau ! »

            Il y eut un long silence. Abdallah et Heinz étaient prêts à tirer sur ce qui sortirait de derrière la porte branlante, qui s’ouvrit dans un grincement sec, brutalement.

            Et Degenhard sortit, tenant le corps meurtri d’Alexandre devant lui. Le jeune homme était conscient, ses mains liées devant lui, mais tenait apparemment à peine sur ses pieds. Il était nu et plissait les yeux, ébloui par le soleil.

            Degenhard le tenait, son bras gauche passé autour de son cou, et tenant de son autre main un revolver braqué sur la tempe de sa victime. Il était sale, ses cheveux rares et gras partaient dans tous les sens, il n’était pas rasé et ses yeux brillaient de démence. Il jura en identifiant Heinz, qui le visait avec un calme glacial, presque dément, lui aussi, dans son genre. Enfin, se disait l’Autrichien, nous allons pouvoir régler nos comptes.

            Le bras se resserra autour du cou d’Alexandre qui gémit. Degenhard cria, avec un accent pire qu’autrefois :

            « Foutez le camp ou je le descends ! »

            Alexandre prit une grande inspiration, et cria quelque chose, en arabe. Heinz et Degenhard ne saisirent pas, mais tous les visages des autochtones s’assombrirent, et se firent menaçants.

            Alexandre resserra encore son bras, et cette fois Alexandre poussa un cri de douleur.

            « Qu’est-ce que tu as dit ?! vociféra l’Allemand.

            -La vérité… gémit le garçon. Tu me tueras de toute façon… Tu crois que j’en ai quelque chose à faire que ce soit là ou dans une heure ?! »

            Furieux, Degenhard jeta Alexandre au sol et lui aurait sûrement tiré plusieurs balles dans le dos si Heinz ne lui avait pas envoyé une flèche dans le bras. Le choc dévia le coup de feu et lui fit lâcher l’arme. Il recula de quelques pas, arracha la flèche et la jeta au sol, en criant :

            « Putain de bâtard d’hidalgo ! »

            Une quinzaine d’Arabes enragés se jetèrent sur l’Allemand, Hamza en tête. Heinz, lui, se précipita vers Alexandre, s’agenouilla, sans oser le toucher tout d’abord, puis le prit doucement dans ses bras. Alexandre couina et entrouvrit les yeux :

            « Heinz…

            -C’est fini, ne crains rien, Alexandre… »

            Mais Heinz avait parlé trop vite. Dans le groupe, un cri retentit soudain, et tous s’écartèrent. Sauf Hamza. Degenhard avait un couteau et le tenait sous sa gorge.

            Heinz se redressa lentement, soutenant Alexandre qui tremblait, les bras autour de son cou, et s’évanouit.

            « Alors, qu’est-ce que tu dis de ça, pauvre crétin ?! » cria Degenhard.

Chapitre 17 :

            Heinz se dit qu’une flèche dans le cœur, c’aurait été mieux, mais que c’était un peu tard pour y penser.

« Fais pas le con, Degenhard !… Qu’est-ce que tu veux ?

            -Foutre le camp !… Il a un beau cul, ce gosse… »

Il le tâtait. Hamza n’appréciait pas du tout.

« Laisse-le, tu n’en feras rien…

            -Ta gueule, toi ! Tu devrais être content, t’as récupéré ta pute !… C’est bon de le baiser, hein ? T’adores ça, pas vrai ?

            -Je le fais jouir, moi, au moins. » répondit Heinz, sans un sourire.

Degenhard ricana.

« Dis à ce bougnoule de lâcher son fusil ! » dit-il en désignant Abdallah.

Heinz regarda ce dernier :

« Jetez ça, Abdallah, il est nerveux… »

Abdallah jeta sèchement son arme au sol.

« Tu es foutu, reprit Heinz. Laisse ce gosse, ils te tueront si tu lui fais du mal…

            -Tu me prends pour un con ?! Tu crois que j’ai pas compris ton p’tit jeu ? Rends-moi Alexandre !

            -Ca, plutôt crever.

            -Alors je garde celui-là… !… Pourquoi tu le veux ce gosse ? Alexandre te suffit pas ? Tu veux t’enfiler toute la famille ? T’as pas tort, ils sont pas moches…

            -Si tu touches à Hamza, tu es foutu… Alexandre ils m’ont aidé comme ça, mentit Heinz, ils s’en foutent c’est qu’un bâtard… Mais si tu touches à son fils aîné, ils te tueront…

            -Ferme-là ! Vas baiser ta pute, y demande que ça ! Ça faisait tellement longtemps, t’es vraiment un pauvre con, il t’a fait du gringue pendant un an et toi tu voyais rien !.. Putain, il t’aurait mis son cul sous le nez que t’aurais rien compris ! … T’attendais quoi ? La nuit de noces ? Qu’on te file le mode d’emploi ?

            -Je ne crois pas que tu comprennes grand-chose à l’amour.

            -L’amour ?! »

Degenhard éclata de rire.

« Comme si on pouvait l’aimer, cette petite salope, cette petite merde ! Comme si ça valait quoi que ce soit, une boite à bites de ce genre !… Me fais pas croire que tu veux autre chose que le baiser à l’œil !

            -Ça me regarde. » cracha Heinz.

Il y eut un silence. Les deux ennemis se toisaient, Hamza était plus inquiet que terrifié, Alexandre toujours inconscient et les autres, autour, attendaient. Abdallah semblait sceptique. Heinz reprit :

« J’ai un marché à te proposer, Heinrich.

            -Essaye toujours.

            -Lâche ce gosse et prends-moi en otage, moi. Ils te laisseront partir et tu pourras me tuer plus loin.

-Tu veux mourir ?

            -Si ces gosses vivent, ça m’est égal.

            -Rends-moi mon flingue.

            -Lâche Hamza… Tu ne risques rien, je n’ai plus mon arc, ni l’autre son fusil…

            -Rends-moi ce flingue ! »

Heinz soupira. C’était très risqué, mais tant pis. Il donna un coup de pied dans l’arme qui alla avec un nuage de poussière vers son propriétaire. Degenhard poussa brutalement Hamza et la ramassa prestement. Heinz alla donner le corps toujours sans conscience d’Alexandre à Abdallah, et lui murmura :

« Allez vite le soigner… Tentez rien pour moi, … Priez simplement. Et dites à Alexandre… Dites-lui qu’il est mon pays, il comprendra… »

Abdallah était plus que sceptique, mais il opina. Heinz rejoignit Degenhard les mains levées.

Ils montèrent sur un des chevaux, Degenhard derrière Heinz, et ils partirent au galop.

Ils galopèrent longtemps, et Degenhard ne stoppa le cheval que quand il fut sûr qu’il ne risquait plus rien, dans un endroit désert. Il descendit et souffla. Cette seconde d’inattention suffit à Heinz pour lui balancer un magnifique coup de pied en plein visage. L’Allemand chuta lourdement, et Heinz bondit du cheval pour se jeter sur lui. Le revolver avait volé dans les airs, mais Degenhard parvint à repousser Heinz et à ressortir son couteau.

« L’hidalgo se rebiffe… fit Heinz avec un sourire.

Tu vas me payer ça !

            -Bonne idée, viens me faire payer… »

Degenhard rugit et se jeta sur lui. Heinz évita quelques coups de couteau, puis saisit à deux mains le bras armé, mais sans parvenir à le tordre. Le poing libre de Degenhard s’abattit sur sa tempe avec une violence inouïe, Heinz chuta au sol, et Degenhard tomba sur lui avec son couteau.

Un bruit dans un buisson voisin le fit sursauter. Ce sursaut suffit à Heinz pour se reprendre, il se redressa et retourna la situation, au sens propre comme au sens figuré, il envoya un violent coup de poing à son ennemi, en pleine mâchoire,  puis le fit basculer pour se retrouver sur lui. Il le frappa encore plusieurs fois, tenant cette fois le bras armé d’une seule main. Sonné, Degenhard desserra un peu son poing, ce qui suffit à Heinz pour prendre le couteau. L’Autrichien souffla :

« Cette fois tu es fini…

            -Sale pédé… » parvint à articuler Degenhard.

Heinz ricana :

« Oh j’oubliais… » dit-il.

Il le frappa une dernière et très violente fois :

« Tiens, de la part de Ludwig ! »

Et il lui planta le couteau en plein cœur, penché sur lui, en lui susurrant :

« Bon séjour en enfer… »

Degenhard eut un vague gargouillis et expira. Heinz souffla, fatigué, se releva et dit :

« Hamza, je m’excuse pour tout ce que j’ai dit sur ta façon de tirer à l’arc. »

Le garçon sortit de derrière un arbre, il regarda le cadavre et répondit :

« Tu plaisantes ? Je visais son poignet, je l’ai bien loupé !… »

Heinz lui sourit, et alla récupérer la flèche perdue dans le buisson.

« Tu as détourné son attention juste quand il fallait, je te dois la vie…

-Qu’est-ce qu’on en fait ? »

Heinz rejoignit son jeune ami vers le cadavre.

« On le cache… Tu sais si il y a du passage, ici ?

-Non, personne, à part les chiens sauvages… Mais il y a plus de buissons par là, on peut le mettre dessous.

-Bon, alors on y va… »

 

Chapitre 18 ;

Heinz et Hamza rentrèrent à Al-Rûh, sur les deux chevaux, emmenant toutes les affaires du mort. Hamza expliqua en chemin qu’il avait pris l’arc et le deuxième cheval et suivit les deux hommes, et, comme il connaissait parfaitement la région, avait pu le faire d’assez loin pour ne pas être repéré.

Aïcha les accueillit dans la cour.

« Vous allez bien ? s’inquiéta-t-elle.

-Ca va, répondit Hamza. On l’a eu. »

Elle vit le gnon d’Heinz et lui dit qu’elle allait lui chercher quelque chose pour. Il sourit. Ils rentrèrent après elle à l’intérieur. Amir et Sayf accoururent vers eux. Eux aussi étaient très inquiets.

« Ca va, ça va… » les rassura leur frère.

Sayf prit la main de Heinz.

« Viens, Alexandre t’appelle… »

Heinz sourit, et laissa le petit garçon l’entraîner dans la chambre de son amant et l’y laisser. Zahra était occupée à nettoyer son corps et panser ses plaies.

« Ah, le voilà ! dit-elle. Ca va ? »

Heinz opina, et contourna le lit, pour aller s’asseoir au bord, à droite d’Alexandre, qui entrouvrit les yeux en sentant son poids.

« Heinz ? » gémit-il avant même de le voir.

Heinz prit sa main dans les siennes.

« Oui, c’est moi, Alexandre. »

Les yeux s’ouvrirent plus, se posèrent sur l’Autrichien. Zahra avait fini, elle se retira en disant qu’elle revenait. Alexandre voulut se redresser, Heinz le prit dans ses bras. Ils s’étreignirent.

Sayf arriva alors avec un petit chat blanc dans les mains, juste comme Heinz recouchait délicatement Alexandre.

« C’est fini, Alexandre. Il est mort. Il te fera plus jamais de mal.

-Heinz…

-Oui ? »

Sayf posa le chaton sur le lit :

« Tiens, c’est pour toi ! »

C’était une petite boule de poils toute blanche. Heinz et Alexandre sourirent. Heinz la caressa. Alexandre referma les yeux. Heinz le vit et son sourire se fit très doux.

« Il est épuisé… murmura-t-il.

-Maman dit que c’est sérieux mais pas grave. Il n’a rien de vraiment cassé, dit Sayf. Il faut juste qu’il dorme beaucoup, elle va lui faire des potions. Tu sais, maman, elle fait plein de bonnes potions pour tout guérir. »

Heinz hocha la tête, caressa les boucles brunes et les joues mal rasées de son jeune amant.

Il repensa à l’adolescent mince, si fragile qu’il avait connu en France, si loin, sur la tombe d’une autre victime de Degenhard. Et il regarda le magnifique jeune homme, qui avait vingt et un an, et avait tant grandi, tant forci. L’adolescent avait fait place à un superbe métis, un espèce d’ange, présentement blessé.

Et Heinz sourit à nouveau. Il caressa le petit chat, qui s’était couché en boule contre Alexandre, et murmura :

« Repose-toi, mon amour. Plus rien ne peut t’arriver, maintenant. »

Abdallah arriva et s’approcha. Il regarda, dubitatif, son fils inconscient, Heinz qui le couvait du regard, et dit à Sayf :

« Tu lui as donné Hikma ?

-Oui… Tu ne voulais pas ?

-Si, c’est une bonne idée. Nous avons trop de chats, ici. »

Abdallah caressa doucement la petite tête blanche, qui ne fit qu’entrouvrir les yeux une seconde.

« Vous pourrez l’emporter, reprit le maître des lieux pour Heinz. Vous aimez les chats ?

-Oui, beaucoup. C’est vrai que ça manque, un chat à l’auberge… Comment vous avez dit qu’il s’appelait ?

-Elle s’appelle Hikma, répondit avec un sourire Abdallah.

-Hikma ? c’est joli.

-Ca veut dire sagesse. »

Heinz sourit.

Il demeura près d’Alexandre, ne quittant son chevet que pour aller rapidement dîner, et lui rapporta vite un bon repas sur un plateau, qu’il posa sur la table de nuit. Il s’assit au bord du lit, prenant garde à ne pas écraser Hikma, qui s’y promenait, et réveilla doucement Alexandre, en tapotant délicatement sa joue mal rasée. Alexandre gémit, puis ouvrit des yeux vagues :

« Heinz ?…

-Oui, c’est moi… »

Alexandre le regarda et sourit.

« Je t’apporte à manger, tu as faim ?

-Oui, très… »

Heinz aida le jeune homme à se redresser, puis prit le plateau pour le déposer sur ses cuisses.

« Là, ça te va ?

-… Oui, merci… »

Il y eut un silence. Alexandre mangeait lentement, mâchant bien, et Heinz le regardait faire, tenant Hikma qui était très intéressée par la viande de bœuf et de mouton dont le plat était composé.

Alexandre lui en donna un peu, pour la calmer. Il regardait Heinz du coin de l’œil, un peu inquiet, et au bout d’un moment, il demanda brutalement :

« Tu m’aimes, Heinz ? »

Heinz ressentit ça comme un douloureux cri du cœur. C’était effectivement le cas. Il sourit à son amant.

« Je t’aime, Alexandre. Qu’est-ce qui va pas ? »

Alexandre soupira. Il n’osait pas répondre. Heinz pensait avoir compris et décida de l’aider un peu.

« Alexandre, il mentait… »

Alexandre sursauta et le regarda avec des yeux ronds. Heinz continua, en rattrapant Hikma, qui avait réussi à lui échapper :

« Il a pas fait mal qu’à ton corps… J’en étais sûr… »

Alexandre détourna les yeux et renifla.

« Il… Il disait que tu ne m’aimais pas… chevrota-t-il. Que tout ce que tu voulais, c’était me baiser à l’œil, et que tu me laisserais pour le premier beau parti qui passerait… Et que… Que tu ne viendrais jamais me chercher, trop content de te débarrasser de moi…

-Tu l’as cru ?

-C’est long, deux jours, Heinz. »

Heinz détourna la tête à son tour. Hikma le griffait et le mordait, mais il ne sentait rien. Alexandre eut un sanglot. Heinz prit une grande inspiration, et lui sourit. Alexandre le regardait, timide, pleurant. Heinz essuya ses larmes, lâchant ce faisant Hikma, qui se jeta sur les restes de viandes du plateau.

« C’est pas grave, Alexandre… »

Le jeune homme prit les mains de son amant dans les siennes.

« Je te demande pardon, Heinz…

-C’est moi qui devrais. On a fait tout ce qu’on a pu… Mais il vous avait bien cachés…

-Non, j’suis désolé… Je te demanda pardon… Le croire après tout ce que tu as fait, je… »

Heinz l’interrompit, posant un doigt sur ses lèvres :

« Chhht… »

Il reposa le plateau, avec la chatte, sur la table de nuit, pour venir s’asseoir plus près d’Alexandre, et le serrer tendrement dans ses bras. Le garçon sanglota à nouveau :

« Heinz, Heinz…

-Je t’aime, Alexandre. Et Degenhard est mort.

-Pardon…

-Tu as rien à te faire pardonner. »

Heinz recula un peu et le regarda :

« J’ai douté de toi… couina Alexandre.

-Oublie pas pourquoi… »

Alexandre renifla.

« C’est normal de douter quand on souffre. Même le Christ a douté sur la croix, oublie pas. »

Alexandre eut un petit sourire, se blottit à nouveau contre Heinz et soupira.

« Je t’aime, Heinz.

-Je sais, Alexandre. »

Ils auraient sans doute échangé un long baiser, à ce moment-là, si Zahra n’était pas arrivée, avec un bol fumant.

 

Chapitre 19 :

            Heinz fit mine de redresser Alexandre, qui soupira encore. Zahra s’approcha et lui tendit le bol.

            « Tiens, dit-elle, c’est pour te faire bien dormir. »

            Alexandre renifla puis trempa sa langue. Il fit une petite grimace puis vida le bol d’un trait, avant de le rendre à sa belle-mère, qui souriait, et dit en le reprenant :

            « Ce n’est pas très bon, mais c’est très efficace. »

            Alexandre, effectivement, se sentait déjà repartir. Il s’allongea, et c’est tout ce qu’il eut le temps de faire avant de s’endormir profondément. Heinz remonta le drap sur ses épaules, et regarda Hikma qui, avec un ventre démesuré pour sa si petite taille, sauta lourdement sur le lit, pour trotter pesamment vers Alexandre, jusqu’au creux de ses cuisses où elle se coucha en ronronnant. Heinz caressa la petite tête blanche et se leva. Zahra posa le bol sur le plateau et prit ce dernier. Elle sortit en souhaitant bonsoir à Heinz, qui la suivit et fit quelques pas dans la cour intérieure, sous la lune.

            Même le Christ a douté sur la croix. Heinz soupira. C’était bête, ce n’était rien… Un effleurement, rien… Alexandre avait eu deux jours pour souffrir, deux jours seul dans cette cabane, à ne rien pouvoir faire d’autre que subir… Même toi, Heinz, se dit-il, tu aurais douté, dans ces conditions. Il fallait tourner cette page, oublier, passer à autre chose, à Alger, au village, et se dire que Degenhard était mort, qu’il ne les ferait plus jamais souffrir. Ce ne serait plus rien qu’un mauvais souvenir, qui ne pourrait que s’estomper, avec l’amour, tout l’amour qu’il saurait donner à Alexandre, pour l’aider à passer le cap.

            Abdallah rejoignit Heinz.

            « Vous semblez soucieux, mon ami. »

            Heinz le regarda et eut un vague sourire.

            « Dure journée.

            -Hamza m’a raconté comment ça s’était passé… Vous avez été très courageux…

            -Oh, non…

            -Si, si. Allons, ne vous diminuez pas. Vous avez sauvé deux de mes enfants, aujourd’hui. Voulez-vous venir fumer avec moi ?

            -Avec plaisir. »

            Ils s’installèrent sur la terrasse et se mirent à fumer tranquillement. D’abord en silence, puis Abdallah dit doucement :

            « Lors que mes études en France, j’ai eu, quelques mois, un professeur allemand…

            -Ah ?

            -Oui… C’était un homme sympathique, bon vivant, ouvert… Ma foi, il n’avait qu’un seul défaut…

            -Vraiment ? sourit Heinz. Lequel ?

            -Il jurait comme un charretier. C’était affreux… Il passait son temps à dire des obscénités, et comme il était tout disposé à nous ouvrir à sa langue, il nous les traduisait… Bizarrement, j’en ai beaucoup gardé en mémoire… »

            Heinz, qui regardait le ciel, se figea, et les yeux verts se tournèrent lentement suspicieux, vers son hôte.

            « Où vous voulez en venir, monsieur Ben Yazid ?

            -Vous ne voyez pas ? fit doucement Abdallah.

            -Dites-le vous-même. »

            C’était presque un défi. Abdallah eut un sourire :

            « J’ai saisi une partie de votre échange avec cet homme. »

            Au tour de Heinz d’avoir un sourire. Il se remit à contempler les étoiles.

            -Bien, murmura-t-il. Et quoi vous allez faire, maintenant ?

            -Simplement vous posez une question.

            -Allez-y.

            -Aimez-vous Alexandre, Heinz ?

            -Chaque bout de moi vit que pour lui. »

            Il y eut un silence. Abdallah hocha lentement la tête. Il aspira une longue bouffée, l’expira, et reprit :

            « Et lui ?

            -Lui, il est heureux avec moi. Je suis pas dans son cœur, mais je crois que oui, il m’aime, moi, malgré ce que tous les autres, Degenhard surtout, lui ont fait. Il a… beaucoup souffert. »

            Il y eut un autre long silence. Puis, Heinz regarda Abdallah et demanda :

            « Vous pouvez juste attendre que Alexandre soit guéri avant de nous chasser ? »

            Abdallah pouffa, puis regarda son invité et lui sourit :

            « Je n’ai aucune intention de vous chasser.

            -Me faites pas croire que vous êtes content pour nous ! »

            Abdallah rit à nouveau, puis répondit :

            « Les lois de l’hospitalité,…

            -Blaguez pas, bon sang… soupira Heinz.

            -Bon, soit. Je ne peux pas vous approuver.

            -Ah.

            -Le Coran condamne cela très clairement… Cependant, il interdit tout aussi clairement d’exclure qui que ce soit, comme de condamner les individus… Alexandre et vous êtes extraordinaires de discrétion, c’est le principal. Et puis, pour être tout à fait honnête, et malgré toute l’affection que je lui porte, ça m’arrange plutôt qu’Alexandre n’ait pas d’héritiers.

            -C’est surtout les vôtres que ça va arranger.

            -Certes. Quant au reste, ma foi, vous vous arrangerez avec Allah. Après tout, sa miséricorde est infinie. »

            Heinz opina. Il soupira, se leva et salua poliment son hôte :

            « Je vais me coucher, Abdallah.

            -Faites, je vous en prie.

            -Merci pour tout.

            -Reposez-vous bien. »

 

Chapitre 20 :

            Que les potions de Zahra soient efficaces pour faire dormir, ça, personne n’en doutait. Puisque Alexandre n’était réveillé que cinq ou six heures par jour, et passablement vague pendant.

            Heinz ne quitta guère son chevet les premiers jours, il était inquiet. Alexandre était en état de choc et, n’ayant pas été témoin de la mort de son tortionnaire, ne parvenait pas à la réaliser et à se sécuriser. Il sursautait au moindre bruit et réclamait Heinz dès qu’il ne le voyait plus.

            Au bout de quelques jours, cependant, le jeune homme allait un peu mieux, mais il ne supportait toujours pas de rester seul. Lorsque Heinz devait le laisser, son père, ou Hamza, restaient près de lui.

            L’aîné légitime d’Abdallah avait fini par se faire à l’idée de ce grand frère et, en fin de compte, l’aimait plutôt bien. Ils arrivaient à avoir des discussions normales, intéressantes. Le jeune Algérien était très curieux de la France, cette espèce d’entité bizarre qui planait si lourdement au-dessus de son pays. Il disait que ça ne durerait pas, qu’il allait bien falloir que les choses changent, que le Gouvernement Provisoire aurait intérêt à tenir ses promesses.

            Alexandre approuvait invariablement, mais avec plus de modération.

            « Je ne sais pas s’ils sont prêts, dit-il à son frère, un après-midi.

            -Ils devraient ! répondit fermement Hamza. Moi, je sais très bien ce qui va se passer, s’ils ne font rien !… Ça peut quand même pas durer, c’est pas tolérable !…

            -Pour eux, ça l’est, Hamza.

            -Oui, mais c’est chez nous, ici.

            -Mais pour eux aussi… Tu sais qu’ils sont parfois là depuis trois ou quatre générations ? C’est pas rien. »

            Hikma entra dans la chambre, trotta jusqu’au lit et prit son élan pour y sauter. Puis, vint se coucher sur le ventre d’Alexandre, qu la caressa.

            « Je pense que les choses vont bouger, Hamza. Sincèrement. Mais peut-être pas à la minute.

            -J’espère. Ce serait triste de prendre les armes. Mais je n’hésiterai pas à le faire, s’il le faut. »

            Heinz, qui était parti chercher du thé, revint et, laissant à Hamza le fauteuil qu’il occupait normalement, s’assit au bord du lit.

            « Aïcha nous amène le thé. » dit-il.

            Il caressa la petite chatte à son tour, puis reprit :

            « Encore à parler politique ?

            -Et oui… bailla Alexandre.

            -Que veux-tu, Heinz… Il faut bien qu’on y réfléchisse puisque les Français ne le font pas.

            -Je sais. Les nazis aussi y réfléchissaient pas beaucoup.

            -Heinz ! gronda doucement Alexandre.

            -Que veux-tu dire ? interrogea Hamza.

            -Une bêtise, répondit Alexandre. Les Français ne sont quand même pas des nazis !

            -Pas dit. » fit Heinz.

            Alexandre fit la moue, sourcils froncés et bras croisés, mécontent. Heinz lui sourit :

            « À moi, il suffit de voir comment ton oncle nous a accueillis pour avoir idée de la tolérance des Français d’ici.

            -Ils ne sont pas tous comme lui ! s’écria Alexandre, indigné. J’en ai connus des très ouverts à Bâb El-Oued et…

            -C’est eux ou les copains de ton oncle qui sont les chefs dans ce pays ? » l’interrompit doucement Heinz.

            Alexandre grogna. Hamza rigola :

            « Il a raison, Alex, dit-il. Moi aussi j’en connais des Français qui se battraient pour nos droits, avec nous… Mais c’est pas ceux-là qui gouvernent, ici. »

            Alexandre grommela un vague « mouais ».

            Aïcha arriva avec le thé, sur un plateau qu’elle déposa sur la table de nuit. Elle servit les trois hommes puis demanda à Alexandre comment il allait.

            « On fait aller… J’aimerais bien que votre mère ralentisse un peu ses potions, c’est efficace, mais ça m’assomme… Tu bois une tasse avec nous, Aïcha ? »

            Elle n’avait emmené que trois tasses, elle partit donc en chercher une quatrième. Heinz souffla sur la sienne.

            « Notre thé te plait, Heinz ? demanda Hamza.

            -Oui, c’est bon… Vous le faites avec quoi ?

            -Ah, je sais pas. Moi, je le bois. Il faudrait que tu demandes à maman ou Aïcha. »

            Aïcha revint avec deux tasses, car son père l’accompagnait, portant deux coussins. Hamza lui laissa respectueusement le fauteuil et s’assit au sol avec sa sœur. Heinz demanda à cette dernière la recette de son thé. Et la conversation quitta la politique pour venir sur la gastronomie, et au bout d’un moment, ils se rendirent compte que ça leur donnait faim. Aïcha alla chercher des gâteaux, car on était encore loin du dîner.

            Les gâteaux attirèrent Amir et Sayf, et, comme la maison était déserte, Zahra, Messaouda et Youssef, qui cherchaient tout le monde, vinrent aussi.

            Alexandre était comme un poisson dans l’eau, chez lui, et Heinz, pendant un instant, se sentit terriblement seul. Lui n’aurait plus jamais d’autre famille que ce garçon, et là, cet unique point d’attache lui échappait, n’étant plus que le fils, le frère, et pas son amant.

            Hikma vint se frotter contre sa cuisse, Heinz la caressa. Elle miaula.

            « Quoi, tu veux du loukoum ? » demanda-t-il.

            Elle se dressa sur ses pattes arrière pour flairer la pâtisserie. Heinz tapota la petite tête blanche. Alexandre rigola :

            « T’as un ticket, Heinz ! »

            Et Heinz échangea un sourire avec Abdallah.

Chapitre 21 :

            La journée du 8 mai 1945 commença tout à fait normalement à Al-Rûh. Alexandre put se lever pour prendre son petit-déjeuner avec tout le monde, puis retourna dormir un peu. Heinz accompagna Abdallah, Hamza et Youssef qui faisaient le tour de leurs propriétés, contrôlant le travail des employés.

            Au retour, ils trouvèrent Alexandre jouant aux cartes sur la terrasse, avec Amir et Sayf. Le jeune homme se ménageait, mais il allait mieux. Il était moins nerveux, ne sursautant plus qu’aux bruits inhabituels.

            Il resta à se reposer sur cette même terrasse, durant l’après-midi, profitant du soleil, après son long séjour dans sa chambre, alors que les autres cherchaient plutôt l’ombre.

            Il sommeillait, et sursauta soudain, entendant une voiture qui arrivait rapidement, et freina devant la maison. Intrigué, vaguement inquiet, Alexandre se leva lentement et alla voir qui arrivait.

            La voiture était près du puits, et Alexandre reconnut sans peine l’homme qui était descendu, et ouvrait la portière arrière. Le garçon s’approcha et l’appela :

            « C’est vous, Ali ? »

            Son oncle sursauta, puis l’identifia et lui sourit. Il semblait perturbé.

            « Oh, Alexandre Villard… Vous êtes là… »

            Une jeune femme strictement voilée descendit par la porte ouverte, sans oser regarder le garçon. Une autre femme, qu’Alexandre reconnut comme sa tante, descendit de l’avant. Ils semblaient tous trois très choqués. Alexandre s’alarma :

            « Ça ne va pas ? Qu’est-ce qui se passe ? »

            Abdallah sortit, avec Youssef, qui se précipita vars Ali :

            « Abi ! » s’écria-t-il.

            Il regarda ses parents, sa sœur, et s’exclama :

            « Que se passe-t-il ?! »

            Inquiet aussi, Abdallah s’approcha, et invita son frère et les siens à rentrer au frais, boire un thé à la salle à manger. Ali et les deux femmes obéirent mécaniquement. Alexandre et Youssef suivirent, le premier plus intrigué qu’autre chose, et, comme il marchait encore assez lentement, il fut rapidement distancé. Il croisa Heinz dans la cour, ils prirent la direction de la salle des repas.

            « Dis-moi, Alexandre…

            -Oui, Heinz ?

            -Tu veux plus te raser ? »

            Le jeune homme sourit et passa sa main sur sa joue barbue d’une semaine :

            « Ça te plait pas ?

            -Si, ça te va bien… Tu fais plus homme… »

            Ils arrivèrent dans la pièce commune où tout le reste de la famille était, autour des trois arrivants, Zahra leur servant du thé. Abdallah était assis près de son frère et Youssef entra sa mère et sa sœur. Les deux derniers arrivants se posèrent où ils purent.

            Ali but sa tasse et se mit à parler, en arabe. Heinz attendit poliment qu’Alexandre lui traduise, chuchotant :

            « Il dit qu’après l’annonce de la capitulation de l’Allemagne, il y a eu une manifestation arabe à Sétif qui a mal tourné… Et que ça tue dans tous les sens… Des Français ont été tués, alors les Français tuent aussi… Eux sont partis parce qu’ils tuent sans jugement, presque au hasard… »

            Il y eut un silence. Puis, Abdallah murmura :

            « Les fous…

            -Ça allait mal depuis une semaine, reprit Ali. Au défilé du 1er mai, ils avaient sorti le drapeau d’Abdel Kader… Il y avait déjà eu quelques morts… L’armée avait tiré sans prévenir…

            -Mon dieu… » gémit Abdallah.

            Il secoua sa tête et soupira.

            « Que devons-nous faire, Père ? demanda Hamza.

            Nous protéger et protéger tous ceux que nous pourrons… Ça va s’étendre… Qu’en penses-tu, Ali ? »

            Le frère aîné d’Abdallah haussa les épaules.

            « Tu as raison. Ça va s’étendre. Mais ça ne peut pas aboutir… Les imbéciles !… C’est beaucoup trop tôt !… Restons en dehors de tout ça, et sauvons ce qui peut l’être. Nous pouvons aménager les granges pour les blessés, s’il y en a…

            -Il y en aura sûrement. »

            Hamza grommelait.

            « Pourquoi ne pas nous battre, Père ?! s’exclama-t-il.

            Parce que la violence ne règle rien, mon fils. Et que notre pays n’est pas encore prêt. Si les Français nous prennent pour des fous furieux, montrons-leur que ce n’est pas le cas. Ta fougue n’y changera rien, Hamza, ajouta-t-il devant la mine sombre du garçon. Il faut mieux que tu restes en vie aujourd’hui pour pouvoir te battre quand le temps viendra. Plus tard. »

            Abdallah et Ali se levèrent.

            « Bon, allons voir ce que nous pouvons faire… »

            Ils sortirent, suivis de Youssef. Alexandre, qui était près d’Hamza, et avait tout traduit à Heinz, dit :

            « Il a raison, Hamza. Ça ne sert à rien de se battre si c’est perdu d’avance.

            -C’est toi qui dis ça ? Après tout ce que tu as fait en France ?

            -Nous, on savait que les Alliés arrivaient.

            -Mais qui te dit que ce n’est pas qu’un début ?

            -Attends d’en être sûr. S’il te plait. »

            Heinz opina :

            « Écoute ton frère, il sait quoi il dit. »

            Les Ben Yazid étaient les seuls propriétaires arabes de la région. C’est donc tout naturellement vers Al-Rûh que les populations autochtones se tournèrent lorsque les violences s’amplifièrent.

            Quelques blessés et des femmes avec leurs enfants arrivèrent le 8 au soir, mais assez peu. Tous parlaient de Français rendus fous parce que des Arabes avaient tué d’autres Français.

            La journée du 9 fut plus chargée. Beaucoup d’autres gens vinrent chercher refuge à Al-Rûh. Toujours la même histoire. Le monde semblait avoir perdu la raison.

 

Chapitre 22 :

L’état d’Alexandre ne lui permettait pas de faire grand-chose, il aidait comme il pouvait. Tous, y compris Heinz, faisaient de leur mieux. Alexandre ne se sentait pas très bien, mais n’osait le dire à personne. Il avait envie de partir. Il n’en pouvait plus de toute cette violence, lui qui n’était venu ici que pour trouver la paix. Il se faisait des reproches : il se devait d’être là, d’aider ces malheureux.

Il en était là, l’après-midi du 10, changeant le bandage d’un vieil homme blessé à la cuisse, qui le remerciait sans cesse, lorsque Hamza le rejoignit. Les granges étaient pleines, et il y faisait une chaleur très pénible. Hamza distribuait de l’eau. Il en donna au vieillard.

« Ça va, Alexandre ?

            -Ça ira… mentit le jeune homme.

Tu as mauvaise mine, tu devrais te reposer un peu.

            -Oui, je finis ça, j’y allai… »

Alexandre soupira, acheva son pansement, laissa le vieil homme le bénir et se leva péniblement. Il n’eut que le temps de sortir de la grange avant de s’évanouir.

Il reprit conscience en sentant qu’on tamponnait doucement son visage avec un linge frais. Il entrouvrit les yeux, pour découvrir son oncle, au-dessus de lui.

« Ça va, Alexandre ?… »

Le jeune homme se redressa durement sur ses bras, hagard.

« Tu devrais te reposer…

-Mmh… »

Heinz, qui passait, accourut. Il souleva son ami dans ses bras.

« Je vais le coucher. » dit-il à Ali.

Heinz porta stoïquement Alexandre jusqu’à sa chambre, se disant que ce jeune homme était beaucoup plus lourd que le faible adolescent qu’il avait porté jusqu’au monastère. Ou alors, c’est moi qui vieillis… pensa-t-il. Il coucha son ami. Alexandre s’était laissé faire, docile. Il regardait son amant à travers ses paupières entrouvertes, et se dit que ce corps-là lui manquait la nuit, et qu’il avait hâte d’être remis des violences de Degenhard, pour pouvoir à nouveau accueillir Heinz en lui.

« Ça ira, Alexandre ?

-Heinz… »

Alexandre tendit ses bras tremblants vers lui :

« … Serre-moi dans tes bras… »

Heinz s’assit au bord du lit et obtempéra tendrement.

« Quoi tu as, mon ptikeur ?

-Rien, je fatigue…

-Tu es sûr que c’est juste ça ?

-Serre-moi plus fort… Tu m’aimes, Heinz ?

-De tout mon ptikeur à moi… Tu te reposes ?… Dors un peu, tu en fais trop, il faut te ménager.

-Je t’aime, Heinz…

-Oui, Alexandre. »

Heinz le coucha doucement.

« Repose-toi.

-Embrasse-moi… »

Heinz était gêné et voulut faire ça rapidement, mais Alexandre saisit sa tête et le retint plus longtemps. Puis l’étreignit, au bord des larmes, en gémissant :

« Heinz, Heinz…

-Quoi il y a ? »

Alexandre allait répondre, mais Abdallah arriva. Ali l’avait averti et, inquiet, il venait voir son grand fils. Heinz se redressa, gêné, et Abdallah s’approcha.

Alexandre soupira. Il n’osa pas dire devant son père qu’il voulait partir, qu’il n’en pouvait plus. Il eut un vague sourire, balbutia qu’il était fatigué, que ce n’était pas grave, qu’il devait dormir et que ça irait mieux. Abdallah lui sourit, et se voulut rassurant : ils ne manquaient pas d’aide, lui pouvait se reposer sans se sentir coupable.

Alexandre opina du chef. Heinz et Abdallah repartirent. Une fois seul, Alexandre se mit à pleurer.

Hikma, qui se promenait, vint se coucher près de lui, et lui réclamer des caresses, en se frottant à lui. Alexandre câlina longuement sa petite chatte, et se sentit mieux. Ils s’endormirent bientôt tous deux, la boule blanche blottie contre son maître.

Le soir tombait lorsqu’il se réveilla. Il ne se sentait guère mieux. Il soupira, poussa doucement Hikma qui ne broncha pas, et se redressa. Que faire, que faire…

Il se leva et sortit dans la cour. Il faisait frais, c’était agréable. La cour était sombre, et aucune lumière ne sortait de la salle à manger. Une autre pièce, par contre, était éclairée. Alexandre gratta sa joue barbue et s’y rendit, c’était la chambre d’Hamza. Une pièce simple, pratiquement pas meublée, mis à part le lit et une petite table. Les murs étaient vides, sauf, pendu au-dessus du lit, le drapeau d’Abdel Kader.

Hamza lisait le Coran, en tailleur sur son lit. Il sursauta lorsque Alexandre demanda, de l’entrée :

« Je te dérange ? »

Hamza lui sourit :

« Non, non, viens, je t’en prie.

-Merci. »

Il s’approcha et contempla un moment le drapeau suspendu au mur : l’étoile rouge dans le croissant de même couleur, sur fond vert et blanc.

« Tout ça pour ça… murmura-t-il.

-Il est beau, tu ne trouves pas ?

-Si. Mais je ne sais pas trop si c’est une raison… »

Alexandre s’assit mollement près de son frère.

« Tu sais, Hamza, moi la guerre, je l’ai faite en France… Avec des hommes qui pensaient vraiment changer le monde… Que tout serait mieux, après… Bien sûr que c’était bien de foutre le nazisme en l’air… Mais le reste ? À quoi ça a servi si je suis toujours un bâtard, Heinz un sale boche ?

-Je ne te suis pas bien… »

Alexandre sourit :

« Ma Bible contre ton Coran que tu lisais les Versets sur le Jihâd.

-Oui, comment tu as deviné ?

-‘… Tuez les Infidèles quelque part où vous les trouviez ! Prenez-les ! Assiégez-les ! Dressez contre eux des embuscades !…»… ‘Combattez ceux des infidèles qui sont dans votre voisinage… ’ Etc., etc.,… Bon, et après ?

-Quoi, et après ? … Et puis où as-tu appris le Coran, d’ailleurs ?

-Chez un vieux soufi, à Bâb El-Oued. Peu importe… Ce que je veux dire, Hamza, c’est que l’épée ne fait pas tout.

-… ?…

-Il faut beaucoup de cœur après. Pour accueillir les vaincus, pour les aider à reconstruire… Je sais ce que les Français font, Hamza, surtout en ce moment, mais bon. Admettons que ça tourne en vraie guerre et que vous les jetiez à la mer. Ça ne servira à rien si vous ne faites pas l’effort de sortir de votre haine.

-Et pourquoi ?

-Parce que c’est cette haine qui détruit, c’est tout. Et que quand on commence à haïr, on a du mal à s’arrêter, et on se trouve toujours de nouveaux ennemis… Je te reprends l’exemple du village où je vis, en France. On était tous copains, au maquis. On avait tous le même ennemi, le même combat. Simplement, il y avait ceux que se battaient pour la France, et ceux qui se battaient contre les Allemands. Tu vois ?… Parmi ceux-là, y en a un qui les haïssait vraiment, qui voulait un peu tous les massacrer, ce genre de chose… Quand les Allemands ont été partis, ce gars-là, il avait toujours sa haine, et il n’a pas pu s’en débarrasser, elle était trop ancrée…

-Et alors ?

-Alors ? Il a failli tuer Heinz. Parce que c’était un Allemand et donc obligatoirement un ennemi à tuer.

-Heinz ? Mais tu m’as dit qu’il vous avait aidés ?

-Oui, c’est ça. Tu vois ce que je veux dire ?… À quoi ça a servi, cette guerre, à quoi ça a servi qu’on la gagne, si on ne fait rien pour les Allemands, si on les hait toujours ? Si par cette haine, on les maintient dans la leur ? Ça va refaire un guerre dans vingt ans, j’en ai pas très envie… Alors que si on leur tend la main, si on leur dit : ‘Bon, allez, on arrête les conneries, on est copains, maintenant.’, si on les aide à se relever, on va faire connaissance, on va se dire qu’ils ne sont pas si méchants que ça, et eux pareil de leur côté, et on évitera une guerre dans vingt ans. Mais ça c’est pas encore le pire…

-C’est quoi, le pire ?

-Le pire, c’est quand on reporte sa haine sur des amis, pour des broutilles… On a vu, ça, aussi… On était tous copains, et puis on se met à se dire qu’untel est pas bien, parce qu’il a pas nos idées politiques ou n’importe quoi d’autre… Ca aussi, c’est pareil, c’est cette haine qu’on a au fond du ventre, qui peut plus se retourner contre de vrais ennemis, alors on s’en invente, on s’en crée,… Ça peut aller très loin aussi, ça. Parce que quand on prend goût à la haine, on trouve toujours de quoi l’entretenir.

-Oui, bon, mais ‘faut quand même une guerre, avant une paix, non ?

-Il n’en faudrait pas si vous abandonniez vos haines tout de suite, les Français et vous… »

Hamza s’écria, outré :

« Après tout le sang qu’ils ont versé ?!… Bon sang, Alex !… Tu es là, tu as vu tous ces gens !… Pas un qui n’ait un proche tué, et pour rien ! »

Alexandre soupira.

« Et combien de morts demain si vous ne comprenez pas que vous êtes tous égaux, Français et Algériens, sur cette terre ? » murmura-t-il.

 

Chapitre 23 :

Hamza faisait un peu la tête à son grand frère, au dîner, et Alexandre était peiné. Il se disait qu’il faudrait qu’ils reparlent, qu’Hamza ne l’avait pas compris.

La nuit passa dans une certaine anxiété. On entendit les bruits de la révolte, au loin, mais si près, et les véhicules de l’armée française qui patrouillaient.

La journée du 11 mai commença comme la veille, très tôt. Quelques nouvelles personnes arrivèrent. On les installa dans un coin de la grange, mais on manquait de place. Puis, on fit le tour des blessés. Personne n’était mort, mais certains demeuraient dans un état critique. Après avoir nourri tout ce monde, les maîtres des lieux se réunirent, et firent le bilan des provisions. Ça allait. Ils allaient faire abattre deux bœufs dans l’après-midi, pour avoir de la viande à offrir pour le repas du soir.

Alexandre, en sortant de cette réunion, essayait de rattraper Hamza, qui filait comme une flèche pour ne pas lui parler, lorsqu’un cri leur parvint. Ils se pétrifièrent tous deux, en reconnaissant la voix d’Aïcha, et sortirent en courant.

Leur sœur était au puits, son vase renversé à ses pieds. Un peu plus loin était garée une jeep de l’armée, et trois soldats étaient dessus. Deux autres étaient près d’Aïcha, armes au poing, et elle était terrifiée. Le ton qu’ils employaient, fort et grossier, en aurait apeuré d’autres.

Hamza sortit, furieux, serrant les poings. Alexandre resta à l’entrée, contre le mur, essoufflé, et très inquiet.

Hamza se mit fermement entre sa sœur et les soldats, qui semblèrent s’en irriter.

« Rentre, Aïcha. » cracha-t-il en les foudroyant des yeux.

Elle obéit en un battement de cils. Comme elle passait près de lui, Alexandre lui dit :

« Va chercher Père, vite !

-Oui… !… »

Elle fila. Alexandre était très inquiet. Hamza, Hamza, bon sang, fais attention… Il sortit et s’approcha lentement, comme son frère demandait, très énervé, à ces soldats ce qu’ils faisaient là. Ce à quoi l’un des deux répondit, très violent :

« Les questions, c’est nous qui les posons, pigé ?!
-Y a rien pour vous ici, foutez le camp ! » répliqua Hamza.

Alexandre n’eut que le temps d’hurler le prénom de son frère, lorsque ce dernier poussa brutalement le soldat. La balle partit trop vite. Et Hamza s’écroula.

Et Alexandre sentit son cœur s’arrêter. Il se précipita, inconscient de tout, vers ce corps, tomba à genoux près de lui, déjà anéanti, déjà en larmes, car il avait compris. Il saisit ce corps dans ses bras, son petit frère, tas de chair que la vie avait abandonnée.

Alexandre caressa ce visage, ces cheveux, incapable de rien d’autre. Puis, il s’écroula, en sanglots, sur ce corps, en le pressant dans ses bras.
C’est à peine s’il entendit le cri d’Aïcha, qui revenait avec Abdallah, Ali, Youssef et Heinz. Les quatre hommes restèrent stupéfaits un moment, avant d’approcher.

Abdallah tenait le choc avec une dignité qui surprit Heinz, et força le respect des soldats, qui s’étaient écartés de quelques pas du mort et d’Alexandre, qui sanglotait toujours.

« Messieurs ? » demanda poliment Ali.

Youssef semblait prêt à les massacrer, mais un geste précis, mais clair de son père le retint.

Les soldats regardèrent la jeep, d’où un gradé descendit, et s’approcha. Heinz, sans trop savoir pourquoi, pensa à Haase et à Roguet, en le voyant.

« Major Bernard, fit-il, sec. On nous a signalé que vous cachiez des révoltés… »

Abdallah et Ali se regardèrent, sceptiques, et Ali répondit, calme :

« Il n’y a ici que des femmes, des enfants, des vieillards et des blessés. Ma foi, vous pouvez tout fouiller si ça vous chante, vous ne trouverez rien d’autre… »

Heinz se dit que ce petit teigneux était du genre à prendre mal tout ce qui pouvait venir d’eux : énervé, Hamza était un fanatique dangereux, et calme, Ali était un fanatique dangereux aussi, fourbe et manipulateur.

Alexandre se redressa à genoux, serrant toujours Hamza dans ses bras. Il pleurait encore, lui ferma doucement les yeux. Il leva la tête vers le soldat qui avait tiré, et demanda d’une voix de gosse :

« Mais pourquoi… ?… »

Le soldat ne semblait pas gêné, sûr de n’avoir fait que se défendre. Le major eut une mimique dédaigneuse, comme s’il venait d’écraser une guêpe.

« Vous prétendez ne cacher aucun combattant ? cracha-t-il à Ali.
-Nous ne cachons aucun combattant. » confirma calmement Ali.

Il soutenait sans ciller le regard du militaire. Furieux de cette résistance passive, ce dernier s’apprêtait à donner un ordre à ses hommes, lorsqu’une autre jeep entra sur le domaine. Elle s’arrêta près de l’autre et les cinq soldats se mirent au garde-à-vous, quand un haut gradé en descendit. Ali et Abdallah se regardèrent, puis croisèrent les bras dans un bel ensemble.

« Que se passe-t-il, major ? demanda le haut gradé.
-Mon colonel. Ils refusent d’avouer, mon colonel.
-D’avouer ?… Ah oui, cette histoire de révoltés ?… Je ne pensais pas que vous l’aviez prise au sérieux… Tout le monde sait que Dumas veut cette terre et ne sait plus quoi inventer contre ses propriétaires… »

Il avait fait quelques pas, et s’immobilisa soudain, louchant sur Alexandre, qui pleurait toujours, en fredonnant un vieux chant, berçant le corps de son frère.

« Mon Dieu ! » s’écria le colonel.

Alexandre fredonnait doucement ce chant qu’il avait offert à la lune, après la déportation d’Arnaud. Il berçait son frère, absent, sans faire attention, semblait-il, au colonel. Ce dernier se tourna vivement vers le major :

« Que s’est-il passé ? »

Bernard répondit, sûr de lui :

« Il a menacé Martin, mon colonel.
-Menacé… ?… »

Le colonel regarda le dénommé Martin, puis le cadavre, et il était clair qu’il ne pouvait pas croire que ce petit jeune homme ait été une vraie menace pour ce soldat armé. La voix d’Alexandre, douce, s’éleva à ce moment. Sans lever la tête, il dit :

« Tu entends, Hamza ? Tu as menacé Martin. Ce n’est pas bien. »

Tous le regardèrent. Il continua, atrocement doux :

« Pauvre petit frère… Dix-huit ans et même pas un canif dans la poche… Juste inconscient de toute cette bêtise, de toute cette violence…

Dix-huit ans… C’est un peu tôt pour mourir… Va-t-en, va, et laisse-nous dans cette merde, dans nos guerres, dans toute cette bêtise… Tu es en paix, toi, maintenant… Et tu n’auras plus jamais mal… Va vite dire à ma mère que je l’aime… Et à Günter, à Marius, à tous les autres… Et que moi, je vous porterai tous jusqu’à la fin… »

Il se remit à sangloter.

Heinz vint s’agenouiller derrière lui, et posa sa main sur son épaule. Alexandre ne réagit pas.

Le colonel était navré.

« Je suis vraiment désolé, monsieur Ben Yazid… »

Abdallah et Ali avaient la même froideur dans les yeux, lorsque Abdallah répondit péniblement :

« Je vous crois, colonel Richard. Mais ça ne me rendra pas mon fils.
-Hélas ! » gémit le colonel.

Pris d’une saine colère, il se tourna vers le major et Martin, et leur cria :

« Imbéciles !… Vous croyez que c’est comme ça que vous les calmerez, les fanatiques ? En tuant des enfants sans somation ? Vous savez qui sont ces gens ? Des proches de la famille du gouverneur et…
-Eux ?! » ne put retenir le major.

Comme si c’était invraisemblable.

« Eux ! cria le colonel. Les ordres étaient clairs : pas de brutalités ! Respect des individus et des maisons !… On a assez à réprimer les insurgés, bon sang !… Allez, foutez-moi le camp ! Et plus vite que ça ! »

Les trois militaires grimpèrent dans leur jeep qui décampa.

 

Chapitre 24 :

Le colonel la regarda disparaître, poings sur les hanches, puis se retourna vers les autres. Abdallah commençait à accuser le coup. Il vint s’agenouiller près d’Alexandre et gémit. Youssef aussi passait de la colère à la douleur, quant à Aïcha, elle rentra à l’intérieur en pleurant.

Ali contourna le groupe assis et raccompagna le colonel à sa jeep. Ce dernier l’assura qu’ils devaient porter plainte, qu’il ferait tout son possible pour les appuyer. Ali opina, le salua, et la jeep repartit.

Ils eurent beaucoup de peine à faire lâcher le cadavre à Alexandre, qui se remit à sangloter. Heinz le serra contre lui. Abdallah prit le corps de son fils dans ses bras, et le souleva, se relevant.

Zahra, Messaouda, Amir et Sayf jaillirent de la maison, suivis par Yasmina, et sa fille qui soutenait Aïcha, qui sanglotait. Il y eut des cris, des pleurs, mais Alexandre ne les entendait plus. Il se sentait glisser ailleurs. Il cessa de pleurer, et se leva péniblement, sans remarquer Heinz qui le soutenait. Il n’eut même pas conscience de s’écrouler dans ses bras, lorsqu’il s’évanouit.

Il eut un sommeil très agité, peuplé de vivants et de morts. Heinz le veilla, se sentant de trop au milieu de ses cris, de ces pleurs qu’il ne comprenait guère. Tant de douleur si ouvertement exprimée le dérangeait, il ne savait pas comment réagir. En Europe, on restait si froid, si sérieux, quand quelqu’un mourait…

Alexandre s’agitait sur son lit, parlait, mais en arabe. Heinz était inquiet. Il était à cheval sur une chaise, près du lit, et se disait que le destin s’acharnait sur son amant avec une étrange cruauté.

Alexandre reprit conscience dans l’après-midi. Il tourna la tête vers Heinz, qui se leva et vint s’asseoir au bord du lit, près de lui. Alexandre leva les bras et caressa son visage. Heinz prit ses mains dans les siennes, et murmura doucement :

« Comment tu te sens ?
-Bizarre… Pas mal, mais bizarre… »

Il se redressa et s’assit contre ses oreillers, repliant ses jambes devant lui.

« Elles crient beaucoup… souffla-t-il. J’avais oublié ça…
-C’est toujours comme ça ?
-Oui, les femmes pleurent et crient, et les hommes se retiennent. Ils vont faire pour l’enterrer demain…
-Si tôt ?
-Oui, c’est comme ça… Il s’est passé autre chose ?
-Non… Les femmes crient et les hommes continuent à s’occuper des gens dans les granges… »

Alexandre eut un petit sourire.

« Et Amir et Sayf ?
-Je ne sais pas… Tes sœurs sont avec Zahra, Yasmina et Leïla, je crois qu’elles s’occupent du corps. »

Il y eut un silence. Heinz reprit :

« Tu es sûr que ça va, Alexandre ?
-Je sais pas trop… Hamza est mort… C’est un soldat français qui l’a tué… Pour rien… C’est la France, et moi j’ai passé trois ans à me battre pour elle… Et c’était pour ça… ? Pour qu’elle tue mon frère ?… Je crois qu’il y a quelque chose qui cloche… Dis-moi, Heinz, je suis français ou algérien ?
-Les deux, mon ptikeur.
-Je peux choisir ?
-Non. Tu es obligé d’être déchiré entre tes deux sangs, sauf si tu dis que tu es apatride, comme moi.
-Apatride… »

Alexandre soupira.

Sayf et Amir arrivèrent. Le plus petit chougnait et l’autre n’en menait guère plus large. Sayf grimpa sur le lit pour venir se blottir dans les bras d’Alexandre. Amir s’assit au bord du lit, entre Heinz et ses frères. Sayf se remit à pleurer, et Amir demanda sourdement :

« Mais qu’est-ce qui s’est passé… ?… »

Il regarda Alexandre qui répondit :

« Une bêtise. Une banale balle perdue. C’est très courant ces jours-ci…
-Mais c’est pas possible de tuer comme ça !… s’écria Amir.
-En période de guerre, tout est possible, dit Heinz. J’en ai vu de biens pires, si je peux me permettre.
-M’enfin on est quand même pas des chiens ! Y z-ont pas le droit !… Ah, il a bien raison, Hamza !… ‘Faut tous les tuer ces Français ! »

Alexandre tendit la main et caressa les cheveux de son frère.

« Dis pas ça, Amir…
-Pourquoi non ?!…
-Parce que ça ne te rendra pas Hamza. »

Heinz passa son bras autour des épaules de l’adolescent, qui le regarda, et dit :

« Imagine, tu tues le soldat… Quoi tu crois que son frère à lui va dire ?… Il va avoir très mal, il va vouloir te tuer, et après ?… À toi, ça rendra rien. Toute ta haine, toutes tes malédictions, tout le sang de toute la terre, rien ne te rendra jamais Hamza.

-Et ‘faut faire quoi, alors ?! Se laisser tuer sans rien faire ?! »

Amir était une boule de colère. Alexandre sourit à nouveau.

« Pas forcément. Mais il faut savoir se battre au bon moment. »

Il prit les mains d’Amir et de Sayf, qui le regardèrent, le petit tout tremblant, et le grand tout nerveux, et leur dit :

« Écoutez-moi, tous les deux. Je sais qu’il n’y a pas de mots pour décrire ce qu’on ressent. Moi aussi, j’ai mal, j’ai l’impression qu’on m’a arraché le cœur… Mais c’est trop tard maintenant… C’est toute ma vie que je regretterai de ne pas avoir réagi plus vite face à ses soldats… Et après ?… Il va bien falloir qu’on vive… Je veux juste vous demander une chose : ne faites surtout pas la bêtise de vouloir vous venger. »

Il articulait très clairement :

« Vous êtes encore des enfants, tous les deux, mais je sais très bien que vous y pensez. Mais ça ne servirait à rien, rien d’autre à vous faire tuer, et pour rien. Pensez à notre père, à votre mère, à nos sœurs… Père va avoir besoin de vous, maintenant… »

Il frémit :

« … Maintenant qu’il n’a plus que vous. Si la guerre, la vraie, doit venir, elle viendra. Mais par pitié, attendez-la ! Attendez de pouvoir vous battre, et ne le faites pas maintenant, ça ne servirait à rien, insista-t-il. Père a raison : vous devez vivre pour pouvoir être là, vraiment prêts, quand il faudra. »

Il y eut un long silence, Amir se dandinait, et Sayf finit par demander timidement :

« Mais tu seras là, toi, à ce moment-là ?… »

Alexandre le regarda, caressa ses cheveux.

« Je serais toujours là où il faudra. »

 

Chapitre 25 :

Abdallah arriva dans la chambre. Il était très abattu, mais restait immensément digne. Il s’assit sur la chaise laissée vide par Heinz, l’ayant remise dans le bon sens.

« Comment vous sentez-vous, Père ? » demanda Alexandre.

Il berçait doucement Sayf. Abdallah eut un pâle sourire.

« Triste, mais face à tant de folie, que pouvons-nous…

-C’est pas juste… chevrota Sayf, en se remettant à pleurer.

-La mort est jamais juste, fit sombrement Heinz.

-Oui, approuva Alexandre, mais il faut bien faire avec. Comment vont nos pauvres hôtes, Père ?

-Bien… Le petit blessé à l’épaule a repris connaissance… Sa fièvre a baissé, il va s’en sortir… Le vieil homme dont tu t’es occupé va mieux aussi… Ils savent ce qui est arrivé, et ils prient tous pour Hamza. Nous l’enterrerons demain matin.

-Ici ? demanda Alexandre.

-Oui, c’est ici que toute la famille repose depuis que cette terre est à nous. »

Il y eut un silence. La petite Hikma vint faire un tour. Heinz se leva et fit quelques pas, puis demanda :

« Vous allez porter une plainte ? »

Le sourire triste d’Abdallah s’élargit.

« À quoi bon… »

Il caressa la chatte qui se frottait à son mollet.

« Il n’y a pas de justice pour nous, dans ce pays… Et puis, face à tous les morts de ces derniers jours, c’est d’autant plus inutile… Quant à Dumas, ma foi…

-Qui c’est, ce Dumas ? intervint Alexandre.

-Un Français qui a beaucoup de terres, pas loin d’ici. Ça fait des années qu’il veut Al-Rûh, et qu’il passe son temps à essayer de nous discréditer aux yeux de tous… Sans le soutien que nous donne la sœur du gouverneur, il est fort possible qu’il serait arrivé à ses fins depuis longtemps. Plus le temps passe et plus il nous hait… Ce n’est pas étonnant qu’il ait profité des circonstances… Mais bon… Il devra bien s’expliquer avec Allah, puisqu’il se moque des hommes… »

Alexandre eut une mimique méprisante.

« Comme c’est lassant, ces haines… Hm, j’ai faim… soupira-t-il.

-Nous allons bientôt dîner, mon fils, lui dit Abdallah. Puis nous veillerons… Tu pourras veiller, Alexandre ?

-Je ne sais pas, Père. »

Heinz regardait Alexandre. Il lui trouva l’air étrange. Il était bizarre, là sans y être.

Un peu plus tard, ils allèrent dîner. Alexandre était décidément absent, et Heinz s’inquiétait. Il finit par lui demander discrètement, pour ne pas déranger les autres :

« Quoi tu as, Alexandre ?

-Hm ? fit son ami en lui souriant distraitement.

-Tu as l’air pas là…

-Je pensais à ma mère… J’ai rêvé d’elle tout à l’heure… Elle était belle… Elle disait qu’elle m’attendait… »

Heinz n’aimait pas du tout l’étrange lueur dans les yeux pétillants de son ami.

« Ça a l’air bien, la mort… » ajouta doucement ce dernier.

Heinz sursauta, et murmura vivement :

« Alexandre !… Quoi tu as ?!

-Rien, rien… »

Le jeune homme sourit à nouveau à son amant.

« Je suis un peu fatigué, ne t’en fais pas. »

Il pouffa, et ajouta doucement :

« Non, je ne vais pas me suicider. »

Mais Heinz restait inquiet, sourcils froncés :

« En es-tu si sûr ? »

Alexandre détourna les yeux sans répondre.

À la fin du repas, Abdallah prit la parole, dans un silence sinistre :

« Mes chers parents… et ami, ajouta-t-il pour Heinz, dans cette épreuve, il nous faut nous soutenir, et veiller à ce que notre foi reste ferme pour qu’Allah nous aide… Nous enterrerons Hamza demain matin… Nous prierons pour lui et tous les morts de ces derniers jours… Nous sommes loin d’être, hélas, les plus à plaindre… »

Alexandre se leva brusquement et sortit. Heinz soupira. Pourvu qu’il ne fasse pas de bêtise… pensa-t-il. Il s’excusa, se leva et suivit son ami. Ce dernier alla se coucher. Heinz s’assit au bord du lit.

« Quoi tu as ?

-“Suis fatigué, grogna le jeune homme en lui tournant le dos. Tu peux veiller pour moi ?

-Oui, bien sûr. Il n’y a que ça, pour de vrai ?

-Chut, je dors. » souffla Alexandre.

Heinz eut un sourire, se leva, éteignit la lumière et, avant de franchir la porte, tourna la tête et dit avec tendresse :

« Tu mens très mal, mon amour. »

Il retourna s’asseoir dans la salle à manger.

« Rien de grave, Heinz ? s’enquit Aïcha.

-Il dort. Il est à bout. Il était venu chercher la paix ici, ça a été dur pour lui en France… Et on tombe sur Degenhard, et puis cette répression et Hamza qui… Enfin, ça fait beaucoup…

-Certes, reconnut Youssef.

-Si vous me permettez de prier avec vous ?… demanda Heinz.

-Bien sûr, s’empressa Abdallah. Vous êtes le bienvenu, ne craignez rien.

-Merci. »

Après le repas, tous allèrent dans la chambre d’Hamza, où il reposait, dans son linceul, sur le lit couvert d’un voile blanc. Les femmes gémissaient, pleuraient, avec Amir et Sayf qui sanglotaient, en ne cessant de répéter toutes les vertus du jeune disparu. Les hommes se recueillaient, récitant des prières et Abdallah peinait à retenir ses larmes.

Heinz s’était agenouillé, un peu en retrait, et priait. Il était sincère, mais ses pensées le ramenaient parfois vers Alexandre.

Un long moment passa. Puis soudain, Heinz dressa l’oreille. Il y avait du bruit dehors. Il se leva et sortit discrètement, sans déranger les autres.

Dans la cour, un groupe de leurs hôtes, une trentaine de personnes, âges et sexes confondus, regardaient au loin en parlant vivement. Inquiété par ces exclamations, même s’il ne les comprenait pas, Heinz vint voir. Ils s’écartèrent, et l’un d’eux parlait assez français pour lui dire :

« Y a feu, là-bas…

-Mein Gott ! » souffla Heinz.

Quelque chose, mais il était trop loin pour voir quoi, brûlait vivement au loin. Bon sang, mais ça n’en finira donc jamais ? songea-t-il.

Il regarda les gens qui l’entouraient, et dit à celui qu le comprenait :

« Je vais voir… Allez prévenir Ali et Abdallah.

-Oui, oui, Sahid… »

Heinz fila à l’écurie, ne prit que le temps de passer le mors à un cheval, grimpa sur son dos à cru et fila au triple galop vers les flammes.

 

Chapitre 26 :

C’était une grange, qui brûlait ardemment, et le feu avait gagné l’écurie voisine et menaçait la maison, qui leur était accolée. Dans la cour, une quinzaine de personnes s’affolait. Une femme, une jeune fille et trois enfants se tenaient serrés, terrorisés, tétanisés, et les autres courraient dans tous les sens.

Heinz stoppa son cheval près du groupe.

« Ça va ? demanda-t-il en sautant au sol.

Le groupe sursauta et se tourna d’un bloc vers lui.

« Vous avez besoin de aide ?

-Qui êtes-vous ? bredouilla la femme. D’où sortez-vous ?

-J’étais chez les Ben Yazid, j’ai vu le feu… Je peux faire quelque chose ?… »

Deux jeunes gens parvinrent à sortir des bêtes de l’écurie en feu. Puis l’un y retourna, malgré que les efforts de l’autre pour le retenir, car c’était trop tard. Les autres s’organisaient, pour faire une chaîne entre le puits et la maison, pour tenter au moins de la sauver elle, mais ils n’étaient pas, et de loin, assez nombreux. L’un d’eux cria très violemment au groupe de femmes et d’enfants de venir aider. Le jeune homme cria :

« Père ! Père ! Henri est dans l’écurie ! »

Mais comme personne ne l’écoutait, il courut rejoindre les autres, et Heinz se dit qu’Henri ne les attendrait pas. Il se précipita donc dans l’écurie, sans qu’ils s’en rendent compte.

Tout brûlait, mais la fumée, surtout, empêchait d’y voir. Heinz progressait en toussant. Cette faible bâtisse de bois était sur le point de s’écrouler. L’autre jeune homme avait raison : c’était trop tard. Il fallait sortir de là… Où était-il, cet Henri ?…

« Henri ! » appela Heinz.

Une poutre s’effondra non loin de lui. Il appela à nouveau. Ça sentait la viande grillée, et de façon parfaitement absurde, Heinz se dit qu’il avait faim. Au passage, il donnait des coups de pied les barrières en flammes, qui s’écroulaient, permettant aux animaux de s’enfuir, des moutons, des chèvres, car les animaux plus grands se libéraient seuls.

« Henri ! » cria à nouveau Heinz.

Il toussa. Enfin, il entendit faiblement appeler au secours. Il vit le garçon, une jambe coincée sous une poutre. Il se précipita, évitant un veau, et s’agenouilla près d’Henri, et se mit à pousser la poutre, qui était brûlante, mais il parvint à dégager le jeune homme. Ses mains lui faisaient très mal, il souffla.

« Qui êtes-vous ?… toussa le garçon.

-Vous permettez, commença Heinz en le redressant, je me présenterai dehors… »

Il se releva, soutenant Henri, le tenant aussi fermement que ses mains le lui permettaient, et, entre trois poutres qui tombaient, un mouton et deux vaches, ils parvinrent à sortir.

Ils s’étalèrent dans la poussière du sol, et Heinz se mit sur le garçon pour le protéger, car quelques secondes plus tard, l’écurie s’effondra.

Heinz se redressa, comme il entendait qu’on criait :

« Henri ! Henri ! »

La femme et l’autre jeune homme accouraient. Ce dernier s’agenouilla près d’Heinz, qui soupira, et souffla sur ses mains, et d’Henri, qui avait perdu connaissance.

« Oh, vous l’avez sauvé ! gémit la femme, les larmes aux yeux.

-Ce fut un plaisir… » répondit Heinz.

Il laissa la femme prendre Henri dans ses bras et lui tapoter les joues. Les autres continuaient à lutter, mais leur nombre était dérisoire, et le feu progressait.

Heinz vit d’autres cavaliers s’approcher, ils venaient d’Al-Rûh. Il cessa de souffler sur ses mains brûlées et vint vers eux. Youssef fut le premier à sauter de cheval :

« Que se passe-t-il ?

-Un méchoui improvisé… D’autres arrivent ?

-Une quinzaine a bien voulu venir, dit Ali, descendant, comme son frère. On est chez les Dumas, ici.

-J’avais compris. » opina Heinz.

Il se remit à souffler sur ses mains.

Or justement, le maître des lieux, celui-là même qui avait si violemment ordonné aux femmes et aux enfants de venir aider, s’approchait d’eux avec son fils aîné. Mais c’était uniquement pour vociférer :

« Qu’esse que vous foutez là ?! Foutez le camp, on vous a rien demandé ! »

Le fils semblait plus modéré.

« Mais Père, nous n’y arriverons jamais, sans aide !

-J’en veux pas de leur aide à ses sauvages ! »

Heinz hocha la tête et gratifia Dumas père d’un splendide crochet du droit qui l’assomma d’un coup :

« Pardon. »

Puis, il regarda le fils qui était stupéfait.

« Quoi on peut faire ? »

Le fils eut un sourire presque amusé, et dit :

« Venez… »

Ils se mirent à la chaîne. Seul Ali, qui avait quelques connaissances rudimentaires en médecine, alla voir Henri, sur la prière de Heinz. Le garçon avait repris conscience, mais sa jambe était gravement brûlée. Ali dit à l’autre garçon :

« Prenez un cheval et conduisez-le à Al-Rûh. Ma belle-sœur saura le soigner, en attendant un vrai médecin.

-D’accord… »

La mère faillit protester, mais le garçon se relevait déjà, entraînant son frère. Il partit avec lui aussi vite que possible. Ali dit à la femme :

« Allez donc plutôt veiller sur votre époux. »

Il rejoignit la chaîne, alors qu’elle, après avoir poussé un petit cri horrifié, se précipitait vers le corps inanimé de Dumas.

 

Chapitre 27 :

Un orage inopiné les aida à venir à bout de l’incendie. La maison était endommagée, mais cela restait réparable. Le toit était par contre gravement touché, et, la pluie ne cessant pas, Ali et Abdallah proposèrent aux Dumas de finir la nuit à Al-Rûh. Le père, étant toujours inconscient, ne put refuser, et il devait se réveiller quelques heures plus tard dans cette maison qu’il haïssait tant.

Pour l’heure, Zahra, Yasmina, Aïcha et Leïla accueillirent tout le monde avec du thé et des gâteaux, pour les aider à se remettre de leurs émotions. L’ambiance, dans la salle à manger bien pleine, était assez tendue, mais la fatigue était trop lourde, et calmaient les potentielles agressivités.

Le jeune Henri et son frère Gabriel, qui l’avait emmené, étaient là. Zahra avait soigné la brûlure. Les enfants s’endormirent vite, et les adultes ne savaient pas trop quoi se dire, les Français atrocement gênés d’être redevables à ces Arabes, eux simplement très réservés, comprenant bien cette gêne.

Au bout d’un moment, Alexandre arriva, pieds nus et visiblement ivre de fatigue.

« Qu’esse qui s’passe ici ?… » grogna-t-il.

Il s’avança pour tomber assis près de Heinz, qui laissait Zahra panser ses mains brûlées.

« Qu’esse t’as, Heinz … ? »

Heinz lui sourit :

« Rien de grave… »

Et il ajouta sans avoir l’air d’y toucher, avec un petit sourire :

« Nous t’avons réveillé ?
-Oui, je dormais bien… Qu’est-ce qui se passe, ici ? Ils sont venus pour la veillée, ces gens ? Qui c’est ?
-Les Dumas. »

Alexandre sursauta légèrement, puis fit gravement :

« Ah.
-Il y a eu un incendie, chez eux, cette nuit. On a été aider. »

Alexandre prit un gâteau :

« Décidément, ça arrête pas, aujourd’hui… »

Il mangea son gâteau et se releva péniblement :

« Bon, je retourne dormir… »

Il sortit en titubant plus qu’en marchant.

Abdallah s’excusa peu après, il souhaitait retourner près de son défunt fils. Il sortit sans remarquer les yeux ronds de Gabriel et Henri, suivi de Zahra et d’Aïcha. Ali servit une tasse de thé à Heinz, qui la tenait comme il pouvait avec ses mains bandées.

« Hamza est mort ?… » balbutia Gabriel.

Tous les regards convergèrent vers lui. Il semblait bouleversé. Sa mère s’écria :

« Quoi, tu le connaissais ?
-Ben heu… chevrota-t-il. Oui,… On se voyait de temps en temps, quoi… »

Ali eut un sourire, et expliqua sobrement ce qui s’était passé, sans du tout les incriminer.

« Nous l’enterrons demain matin. Libre à vous de venir, si vous êtes encore là. «

Ali et Youssef distribuèrent leurs hôtes dans les quelques chambres qu’ils avaient, puis rejoignirent Abdallah et les siennes.

Heinz avait laissé son lit, il alla se coucher près d’Alexandre. Le garçon se blottit quasi instinctivement dans ses bras.

« Ça va, Alexandre ? chuchota Heinz.
-Crevé…
-Oui, c’est pas tout près, cette ferme, même à cheval.
-Qu’est-ce que tu veux dire ?
-Il me semble que ce feu, il s’est pas mis tout seul…
-Comme si c’était mon genre, d’aller mettre le feu chez les gens !… »

Heinz alla caresser les fesses de son amant en lui susurrant :

« C’est vrai que c’est un autre genre d’incendie que tu mets, d’habitude… »

Alexandre soupira :

« T’es pas drôle.
-Je suppose que c’est pas la peine que j’aille dire à ton père qu’il manquait un cheval, quand je suis arrivé à l’écurie ?
-Parfaitement pas la peine. Il a assez de soucis comme ça.
-Et si Dumas les accuse ?
-Tu étais avec eux tous, moi je dormais, et tout le monde sait que Dumas les hait et n’arrête pas de mentir sur eux. »

Il y eut un silence. Puis Heinz rigola :

« Je t’aime, Alexandre…
-C’est gentil, Heinz. Moi aussi, je t’aime, dit doucement le jeune homme.
-… Mais t’es vraiment une garce, quand tu t’y mets ! »

Alexandre rigola.

« Que veux-tu, mon chéri… On a tous nos petits défauts. »

 

Chapitre 28 :

Dumas quitta la maison avec fracas, mépris, sans l’ombre de la plus petite reconnaissance, dès qu’il fut réveillé. Et il partit avec les siens, alors que le soleil se levait à peine, refusant même la charrette qu’Ali voulait leur prêter. Les Dumas partirent à pied, suivant le père qui pestait, sous l’œil las de l’oncle d’Alexandre. Seul, le jeune Gabriel se retourna, pour faire un signe triste à Ali, qui lui sourit.

Réveillés par ce tumulte, Alexandre et Heinz sortirent. Ils étaient tous deux torse nu, n’ayant pris que le temps d’enfiler leur pantalon.

« Quoi il y a ? demanda Heinz.
-Oh, rien… ironisa Ali. Monsieur Dumas nous remerciait pour notre aide et notre accueil.
-C’est pas une heure pour gueuler ! pesta Alexandre. Et pas le lieu ! On est en deuil, merde ! »

Il rentra en grommelant. Ali, surpris de sa vulgarité, demanda à Heinz :

« Il s’est levé du pied gauche … ?
-Alexandre se fâche vite quand il est triste. »

Ils rentrèrent tous deux, tous les autres dormaient encore, car leur fatigue était telle, après l’incendie et la veillée, que les vociférations de Dumas ne les avaient pas dérangés. Puisqu’eux deux étaient réveillés, Ali demanda à Heinz :

« Voulez-vous m’aider à creuser la tombe, mon ami ?
-J’en serai fier.
-Venez. »

Ils prirent deux pelles, et Ali conduisit Heinz dans le coin des jardins où reposaient les ancêtres de la famille, au milieu d’un espace vert et fleuri.

« C’est un bel endroit… dit Heinz.
-Oui. Il y a vingt-huit personnes, ici. »

Une seule stèle, immense, où les noms étaient gravés en arabe, était fichée dans la terre. Ali et Heinz se mirent à creuser, dans un coin resté vierge. Ils le firent en silence. La pluie de la nuit avait rendu la terre molle, mais pas boueuse. Dans la fraîcheur du jour qui se levait, c’était agréable. Heinz avait presque froid.

Lorsqu’ils sortirent du trou, Ali remarqua que Heinz s’était sali.

« Oh, c’est rien, dit l’Autrichien, c’est de la terre…
-Je peux peut-être vous prêter quelque chose ? Vous êtes à peu près de ma taille…
-Oui, si vous voulez… »

Ils retournèrent dans la maison, dont les habitants se réveillaient, et entendirent les femmes qui s’affairaient dans la cuisine. Ils croisèrent Abdallah, qui portait du linge. Il avait pris dix ans en une journée. C’est du moins ce que pensa Heinz quand il leur sourit, si digne dans sa douleur, pour les saluer.

« Dure nuit, dit-il. Le déjeuner est bientôt prêt.
-Oui, répondit Ali. Le temps de donner des vêtements propres à Heinz et nous arrivons.
-Vous avez vu Alexandre ? » demanda Heinz.

Abdallah opina.

« Il se lave, je lui apportais des habits… Il n’a plus de linge propre, comme vous.
-Oui, on pensait pas rester si longtemps…
-C’est très bien que vous soyez là. »

Abdallah poursuivit son chemin. Heinz le regarda entrer dans la chambre de son fils illégitime. Il suivit Ali qui lui remit le seul costume européen qu’il possédait, ainsi qu’une chemise blanche, pour aller avec. Heinz le remercia et alla dans sa chambre, où il se rafraîchit, se rasa et s’habilla, ça lui allait comme un gant. Il alla ensuite dans la salle à manger, où les autres ne l’avaient pas attendu. Il s’assit et rosit de tous les compliments qu’on lui fit.

Abdallah et Alexandre ne tardèrent pas. Le silence stupéfait qui les accueillit fit se retourner Heinz, qui tournait le dos à la porte. Il écarquilla les yeux, estomaqué.

Alexandre sourit, mais c’était à peine si on pouvait le reconnaître, tant la moitié française s’effaçait sous la djellaba noire qu’il portait. Il vint paisiblement se poser à côté d’Heinz, dont les yeux ronds exprimaient assez bien l’état d’esprit.

« Salam Alekum, Heinz…
-Ça… Tu es sûr que c’est toi ?
-Oui, oui… Ça va ? » demanda doucement le jeune homme.

Il semblait las, mais pacifié. Heinz se remit à manger.

« Ça va… Ça hm… Ça te va bien… Ça te change, mais ça te va bien…
-J’ai dit à Père que nous partirions demain, ça te va ? »

Heinz regarda Alexandre. Comme tu as vieilli, toi aussi, pensa-t-il. Il lui sourit et opina :

« C’est bien… Mais si tu veux rester un peu plus ?
-Oh, répondit Alexandre avec un sourire doux, j’aurais bien le temps de revenir… Après tout, reprit-il avec un silence, je n’ai que vingt et un ans… »

Sayf se rapprocha d’Alexandre et gémit :

« Tu t’en vas ?… »

Alexandre le regarda, passa son bras autour des épaules de son petit frère et le serra contre lui.

« Oui, Sayf, nous allons partir.
-Pourquoi tu restes pas ?
-Parce que… Je… Je veux pas. Si je reste ici, je vais remplacer Hamza. Il ne faut pas. Ma vie n’est pas ici, elle m’attend en France. Mais je reviendrai, c’est juré. » insista-t-il en caressant la petite tête.

Sayf renifla :

« Juré ?
-Juré. »

 

Chapitre 29 :

Une longue procession se forma, qui fit lentement le tour d’Al-Rûh. Tous les hôtes étaient là, suivaient, les femmes criant et pleurant, les hommes récitant des prières. Après quoi, la famille seule entra dans le jardin, faute de place, porta le corps jusqu’à la fosse, où ils le déposèrent délicatement. Ali récita les prières rituelles, en tant que chef de famille et surtout parce qu’Abdallah en était incapable. Heinz était non loin d’Alexandre, qui tenait ses deux jeunes frères en larmes contre lui. Youssef peinait à retenir les siennes. Un long silence suivit. Heinz se signa. Deux larmes roulèrent sur les joues d’Alexandre, qui murmura :

« Adieu, mon frère… »

Chacun prononça ensuite des vœux pour le repos du défunt. Puis, ils l’enterrèrent et rentrèrent dans la maison. Ils se retrouvèrent à la salle à manger, pour le repas de midi, froid et léger. L’ambiance était assez morose, un silence morbide régnait. Heinz était ennuyé. Il regarda Alexandre, qui mangeait, et ses frères qui manquaient sérieusement d’appétit. Abdallah poussa un profond soupir.

« Ça va, mon frère ? » s’inquiéta Ali.

Abdallah haussa mollement les épaules.

« Inch Allah… dit-il. Mektoub… »

Alexandre eut un sourire.

« La mort a beau être toujours injuste, dit-il, certaines sont tout de même plus injustes que d’autres…

-Tu es sûr que tu ne veux pas rester, Alexandre ? couina Amir.

-Certain, répondit d’un ton plus ferme Alexandre. Je reviendrai plus tard… J’ai besoin de me reposer de tout ça… Trop de sang, j’en ai plus que marre… J’étais venu chercher la paix ici, loin de la violence et… J’en peux plus. Ça me reste sur l’estomac, j’ai besoin de digérer. Ça risque d’être un peu long, je reviendrai après. Vous avez ma parole. »

Le lendemain matin, le calme commençait à revenir. L’armée française avait fait le nettoyage par le vide, les morts se comptaient par milliers. Si Abdallah insista à son tour pour que son fils et Heinz restent, c’était lui uniquement parce qu’il craignait qu’ils aient des problèmes avec les soldats. Heinz le rassura, à la place d’Alexandre, qui cherchait Hikma avec Sayf et Amir.

« Vous en faites pas, mon ami. Alexandre est français et moi autrichien, et nos papiers sont parfaitement en règle.

-Pourriez-vous tout de même nous envoyer un télégramme d’Alger ?

-Bien sûr.

-Ça nous rassurera quand même.

-Comptez sur nous. »

Alexandre revint avec ses petits frères, et la petite chatte dans un panier d’osier.

« Dis donc, elle s’était bien planquée… Tu as tout chargé, Heinz ?

-Oui… Nos valises et les provisions qu’on nous a si gentiment données… »

Zahra et Yasmina avaient insisté, on ne savait jamais, une panne, ou un retard du train… Heinz pensait qu’il y avait à manger pour douze, mais ça n’était pas grave. Ça pourrait se garder jusqu’à Alger.

« Bon, on va y aller… » dit Alexandre.

Abdallah hocha la tête, et dit à Amir d’aller chercher le reste de la famille. Puis, il regarda Alexandre :

« Viens, je voulais te donner quelque chose… »

Alexandre le suivit, étonné, jusqu’à la chambre d’Hamza. Abdallah décrocha le drapeau, le plia et le tendit à son fils. Alexandre resta bête un instant, puis le recueillit délicatement.

« Merci… balbutia-t-il, très ému.

-Garde-le bien, en souvenir de ton frère.

-Merci, Père. »

Le jeune homme se mordit les lèvres. Il ressortit, portant sa relique avec soin. La famille s’était réunie devant la maison pour les saluer. Alexandre rangea pieusement le drapeau dans sa valise, avec son linge et les deux djellabas qu’on lui avait offertes (la noire et une carmin). Aïcha et Messaouda avaient aussi un cadeau pour lui : un porte-bonheur, un pendentif rond, doré, avec en son centre un petit œil bleu. Alexandre sourit et le pendit à son cou :

« Merci.

-Prends bien soin de toi, grand frère. » dit Aïcha.

Alexandre les étreignit et leur murmura :

« Prenez bien soin de Père.

-Compte sur nous. »

Puis il serra ses deux petits frères.

« À bientôt, vous deux… »

Heinz serrait des mains en saluant leur propriétaire, baisant galamment celles des femmes, qui en riaient de bon cœur.

« … Alors, pas de bêtises, hein ? Vous vous souvenez de ce que je vous ai dit ?

-Oui, oui, on sera sages, dit Sayf.

-On va bien s’occuper de Père. » renchérit Amir.

Alexandre alla ensuite saluer son père. Ce dernier l’étreignit et le bénit.

« Repose-toi bien, mon fils.

-À très bientôt, Père. »

Alexandre s’écarta pour laisser Heinz saluer Abdallah.

« Merci pour tout, mon ami.

-Merci à vous de prendre soin de mon fils.

-Je vous en prie, c’est un plaisir. À bientôt ? »

Abdallah sourit.

« Ce sera un plaisir. »

Les deux hommes se serrèrent chaleureusement la main. Puis, les deux voyageurs montèrent dans la voiture qui démarra. Alexandre avait son panier sur les genoux.

« Des regrets ? » lui demanda doucement Heinz, en sortant de la propriété.

Alexandre eut un sourire triste.

« Des tonnes.

-Tu es l’air fatigué.

-J’ai fait un cauchemar, cette nuit… Tous mes morts qui me reprochaient d’être vivant, de les avoir tués… C’est un peu dur… Et Hamza qui me collait aux basques… J’espère qu’il va rester à Al-Rûh… »

Heinz lui sourit.

« Il peut pas t’en vouloir.

-Je sais pas… J’avais besoin de partir…

-On part, on part, … On va à Alger… Tu as toujours envie d’y aller ?

-Oui, bien sûr. »

Chapitre 30 :

Sétif était une ville plus morte que vive. Alexandre le ressentit très durement, aussi Heinz se hâta-t-il de le laisser avec leurs bagages à la gare, avant d’aller ramener la voiture. Le loueur était mort. Heinz présenta ses condoléances à sa femme, et lui laissa un gros chèque en dédommagement des jours où ils avaient gardé la voiture, plus du double du temps prévu initialement. Il rejoignit ensuite Alexandre, qui mangeait nerveusement, il s’était fait un sandwich avec une galette et du poulet aux épices froid. Heinz se posa près de lui, sur le banc du hall qu’il occupait, près de leur volumineux tas de bagages.

« Bonjour, jeune homme…
-Salut.
-C’est à vous ces beaux yeux-là ?
-Ben oui.
-Vous habitez chez vos parents ?
-Non, je sus pute dans une auberge. »

Ils rirent.

« Tu as faim, Heinz ?
-Oui, ça commence.
-Sers-toi. »

Alexandre expliqua à son ami que le prochain train pour Alger partait vers dix-neuf heures. Il avait pris deux billets, mais il ne restait plus de place dans les wagons-couchettes.

« Pas grave, pour une fois. On dormira en arrivant.
-J’ai appelé David pour lui dire qu’on serait là dans la nuit.
-Tu as bien fait. »

Deux policiers bien français rôdaient dans le hall. Heinz reprit :

« Quoi on fait en attendant ?
-Je sais pas, frémit Alexandre. J’aurais bien aimé avoir un train tout de suite… Parce que rester dans cette ville, ça me fait froid dans le dos… »

Les deux policiers louchaient sur le volumineux tas de bagages.

« Il y a un problème, messieurs ? » leur demanda Heinz.

Hikma sortit le nez de son panier, sentant le poulet. Alexandre lui en donna un morceau, n’accordant pas un regard aux représentants de l’ordre. L’un demanda :

« Qu’est-ce qu’il y a, là-dedans ?
-Oh, beaucoup de trucs, répondit Heinz. Du linge surtout… Et des provisions… La belle-mère de mon ami avait peur qu’on meure de faim entre ici et Alger…
-Vous allez à Alger ?
-Avec le train de ce soir.
-Vous avez vos papiers ?
-Oui, bien sûr. »

Alexandre les leur tendit sans un mot. Heinz fit de même, les deux policiers les regardèrent dans tous les sens, celle d’Alexandre avec scepticisme. Le jeune homme soupira devant leur air suspicieux, et finit par ironiser :

« Je suis français, oui. Je sais que ça tombe pas sous le sens, mais c’est le cas. Ma carte est périmée ? »

Son ton acerbe fit que les policiers lui rendirent vite sa carte en grommelant :

« Non, non, c’est en règle. »

Ils tendirent aussi la sienne à Heinz qui les remercia, et partirent. Alexandre leur jeta un œil sombre. Heinz rangea paisiblement sa carte dans son portefeuille.

« Voyons, mon ptikeur, te formalise pas… Tu sais bien que notre paire intrigue toujours les gens…
-On va dire ça. »

Ils restèrent à deviser de choses et d’autres sur le banc, en attendant leur train. Il était à l’heure et il était bondé. Ils allèrent se serrer dans un compartiment, et arrivèrent à Alger tard dans la soirée.

La ville était calme, ils trouvèrent un taxi qu les conduisit à Bâb El-Oued, devant l’hôtel des Wiesel. Le chauffeur chantait, ça n’était pas désagréable. Alexandre le paya, car cet homme parlait trop peu français pour Heinz, pendant que ce dernier déchargeait les bagages. David vint rapidement à son aide. Et ses vieux parents sortirent eux aussi, pour accueillir chaleureusement les arrivants.

« Ay Alexandre, comme tu es beau ! s’écria la mère en le serrant à l’étouffer. Aaaah mais tu as maigri ?… Ah, tu n’as pas de femme pour te faire à manger, toi !… Tu as faim ?…
-Non, non, Rachel, ça va, je t’assure… Fatigué, c’est tout… Le train était plein à craquer, c’était pénible… Mais on a bien mangé, on a des restes, d’ailleurs… »

Puis ce fut le père, Schmolo, qui vint l’étreindre, avec autant de vigueur. David rigolait. Rachel vint vers Heinz, qui se présenta poliment, un peu intimidé, et elle lui sauta également au cou.

« Bienvenue, bienvenue !
-Heu, merci… »

Elle le tira vers l’intérieur.

« Venez, venez, il y a du thé… »

Elle attrapa Alexandre et les rentra tous deux, en disant à ses hommes :

« Allez, rentrez ces affaires, vous, fainéants ! »

David et Schmolo rirent et se mirent à l’œuvre, pendant que Rachel installait Alexandre et Heinz au salon, les saoulant de questions, comment ça allait, est-ce qu’ils avaient faim, soif, d’où est-ce qu’ils venaient exactement, combien de temps ils restaient, combien de sucres dans le thé, et des gâteaux secs, ou non, elle en avait faits exprès pour eux qui sortaient juste du four et ça faisait une chaleur atroce dans la cuisine elle allait en mourir, c’était affreux, mais les gâteaux étaient très bons et d’ailleurs c’était une recette ancestrale de sa famille… Et ils n’entendirent pas la suite, car elle était partie dans la cuisine. Heinz souffla un coup et regarda Alexandre qui riait.

« Elle est toujours comme ça ?
-Toujours.
-Houlala ! »

Schmolo revint. Il se posa sur un fauteuil et dit en plaisantant :

« Ma parole, vous avez des bagages pour faire le tour du monde ! »

David arriva avec Hikma dans une main, qu’il rendit à Alexandre, et dans l’autre, les restes des victuailles qu’il apporta à sa mère, à la cuisine. La petite chatte était apeurée, mais se calma avec les caresses d’Alexandre, pour finir par se coucher sur ses genoux.

Chapitre 31 :

Le bateau quitta le port d’Alger dans la matinée. Ce qui n’empêcha pas la moitié de Bâb El-Oued, estima Heinz, d’être sur le quai pour leur dire au revoir. Alexandre avait le cœur gros, mais comme Rachel voulait absolument le marier à sa nièce, il avait décidé que douze jours, ça suffisait. En plus, Heinz était presque mûr pour se convertir à l’Islam, et ça, il ne valait mieux pas non plus.

Il faut dire à la décharge de l’Autrichien que Youssef, le vieux Soufi, parlait d’Allah et de Son Amour d’une façon qui aurait amené la chrétienté entière à l’Islam, s’il avait pu être entendu. En tout cas, Heinz avait beaucoup apprécié.

Les deux amants regardèrent longtemps le port diminuer, puis il disparut. Alexandre poussa un gros soupir.

« Et voilà… fit-il. Demain soir à Marseille, après-demain au village et retour à la normale.
-Bah… Nous reviendrons. Comment tu te sens ?
-Bizarre. »

Une petite brise fraîche soufflait sur le pont. Ils allèrent boire un thé dans leur cabine, Alexandre avait froid. Hikma dormait sur la couchette du haut. Alexandre s’assit mollement sur celle du bas, et Heinz sur le fauteuil, en face, après qu’il ait mis la table basse entre eux deux.

« C’est étrange, tu sais, Heinz… reprit le jeune homme en tenant sa tasse serrée dans ses deux mains. J’étais bien, à Bâb El-Oued… Mais c’était plus chez moi… C’était plus là… Tous ces gens, c’étaient de vieux amis, de vieux copains, que j’aime beaucoup, mais c’est plus pareil…
-Oui, Alexandre, c’est normal… Quoi te pose problème ? Tu croyais que tu te sentirais chez toi, encore ?
-Non, non… C’est juste de penser que ma vie est de me faire sauter dans ce bled… »

Heinz sourit.

« On en a déjà parlé, Alexandre…
-Je sais, je sais…
-… Si tu veux, juste si tu veux, ça peut s’arrêter pour toujours.
-Je sais, Heinz. Tu es riche. Tu me l’as dit… Tu me l’as prouvé… Merci de tout mon cœur pour ce merveilleux voyage… Mais non, je te l’ai déjà dit aussi, je ne veux pas que tu n’entretiennes. Sincèrement. Je ne veux pas, Heinz… Pas toi. J’aurais trop l’impression d’être ta pute, je ne veux pas de ça. Tu m’as dit que ça ne te dérangeait pas ?
-Ça me dérange pas. J’ai confiance, je sais que tu m’aimes… Tant qu’à eux tu vends ton corps et qu’à moi tu donnes ton cœur, ça va.
-Alors, je n’ai qu’une chose à te dire : si un jour, ça te dérange, dis-le-moi sans attendre… Je me débrouillerai, je m’arrangerai avec Mado, je vendrai la maison, on verra, mais je ne veux pas dépendre de toi, jamais, pour rien au monde… Je veux que notre amour soit libre, de ton côté comme du mien, toujours… D’accord ?
-D’accord. Moi ça m’embête juste parce que je vois bien que ça te plait pas, de te vendre, c’est tout.
-Bah, y a pire… Et puis, je suis pas sûr d’être le plus baisé dans cette histoire. Entre nous, ces messieurs sont de jolies marionnettes… »

Alexandre but son thé d’une traite. Pus il reposa sa tasse, et alla regarder la mer, par le petit hublot. Il soupira.

« J’me sens très seul… »

Il sentit deux bras passer autour de son torse, un corps qui se serrait contre lui et une voix chuchota :

« Je suis là, moi… »

Alexandre gémit, se tourna et se serra contre Heinz, chevrotant :

« Oh mon amour chuis désolé…
-C’est pas grave.
-Tu es là, toi… C’est toi, mon pays… Je me demande bien pourquoi je le cherche ailleurs… »

Heinz le ramena doucement s’asseoir sur le lit, s’assit près de lui, gardant un bras autour de ses épaules. Alexandre renifla.

« J’ai quelque chose pour toi, Alexandre… » dit Heinz.

Il fouillait dans sa poche de pantalon.

« … Je comptais te l’offrir à notre retour, mais après tout… »

Il sortit une petite boite qu’il donna à Alexandre. Intrigué, ce dernier l’ouvrit, et ses yeux s’écarquillèrent. Il prit la bague, le saphir entouré de petits rubis, puis regarda Heinz et demanda :

« Dois-je considérer ça comme une demande en mariage ? »

Heinz sourit, puis répondit :

« En quelque sorte, oui… »

Il caressa la nuque de son jeune amant et reprit :

« Je te demande de partager mes jours et mes nuits, de m’aider à porter ma vie, de me permettre de t’aider à porter la tienne, de partager mes joies, mes larmes, mes défauts, ma vie pour ce qu’elle est… Je t’aime, Alexandre. Veux-tu de moi pour toujours ?

-Ca me dit bien… »

Il avait passé la bague à son petit doigt gauche et la regardait. Puis, il regarda Heinz, lui sourit, et l’attrapa pour le coucher sur le lit, sur lui. Heinz, surprit, hésita :

« Alexandre ?… Tu es sûr que… ? Je ne vais pas ?
-Chhht… » souffla le garçon en posant un doigt sur ses lèvres.

Ils s’embrassèrent goulûment.

Heinz était très ému. Les violences de Degenhard et les circonstances matérielles de leurs séjours avaient été telles qu’ils n’avaient pas pu refaire l’amour depuis l’hôtel d’Oran.

Plus tard, les deux amants devaient se dire en riant qu’ils n’avaient pas fait les choses dans l’ordre : la nuit de noces après le voyage de noces, lui-même dix mois après la Lune de Miel… Mais ça leur importait peu, puisqu’ils étaient sûrs de s’être trouvés. Et quoi que l’avenir leur réservait, ils seraient désormais deux pour l’affronter.

Chapitre 32 :

Par chance, un radieux soleil brillait sur la France, et, même s’il y faisait nettement plus frais, la différence avec l’Algérie était moins flagrante qu’ils l’avaient crainte. Ils ne restèrent pas à Marseille, cette fois, et remontèrent sur Lyon directement, par le premier train. De là, par contre, ils prirent un taxi, car il y avait vraiment trop de bagages, tant les Algérois leur avaient fait de cadeaux à leur départ. Heinz ne se sentait vraiment pas le courage et porter tout ça entre la gare et l’auberge ; de toute façon, c’était impossible, quant à Alexandre, il n’était guère plus en forme.

Le chauffeur était sympathique et curieux, mais il ne chantait pas. Les trouvant bien bronzés, il leur demanda d’où ils revenaient et, comme Heinz s’était endormi, Alexandre lui dit trois mots sur leur voyage.

Il les laissa devant l’auberge, et les aida à décharger. Heinz le paya généreusement, le chauffeur lui fit une grande révérence et s’en alla.

C’était le milieu de l’après-midi. Le village était tranquille. Alexandre gratta sa joue barbue et s’étira. Heinz lui sourit, et le précéda à l’intérieur, portant déjà une valise. Alexandre le suivit en faisant de même.

Le café était tranquille aussi. Il y avait juste le vieux Benoît qui cuvait, et quelques anciens qui refaisaient le monde. Mado était près de ces derniers, et elle se précipita vers les arrivants lorsqu’elle les vit, et sauta au cou d’Alexandre puis à celui de Heinz en s’exclamant :

« Ah, vous avez des couleurs, ça fait plaisir !… Mais je ne vous attendais pas si tôt… Ça va ?

-Ça va, répondit Heinz. On a pris un taxi, de Lyon… Trop de bagages… Viens voir… »

Il l’entraîna dehors et lui montra le monstrueux tas de trucs divers, simples valises, paniers ou malles, posé devant sa porte.

« Houlala !… Où vous avez trouvé tout ça ?

-Un peu partout. »

Resté à l’intérieur, Alexandre regardait les deux bébés qui jouaient dans un coin, sur une couverture. Émilie devait être au turbin. Le petit Frédéric le vit, gazouilla et se mit à trotter à quatre pattes jusque lui. Alexandre s’accroupit. Le petit bonhomme s’appuya sur son genou pour se redresser :

« Papapapapapapapa… ?…

-Salam Alekum, Fred… Tu me reconnais ?

-Papapapa… Ahreueueu… »

Alexandre prit le bébé dans ses bras et se redressa. Heinz se mit à rentrer les affaires, pendant que Mado allait chercher son petit Arnaud qui, très fâché d’être resté tout seul, avait déclenché son alarme d’incendie personnelle. Il prit peur devant Alexandre (et surtout sa barbe), et la sirène ne s’arrêta pas. Mado soupira :

« T’en fais pas, dit-elle à Alexandre, qui laissait Frédéric caresser sa barbe en gazouillant. Il fait l’œuf, mais ça va lui passer.

-J’espère bien !

-Comment vas-tu, toi ? Tu as l’air épuisé.

-Dur voyage riche en émotions diverses… Ça ira, je pense. Il faut que je me repose un peu… Je crois que je vais aider Heinz à monter tout ça et que je vais aller dormir un peu, avant le dîner… »

Ce qu’il fit. Hikma s’installa près de lui.

Heinz le laissa se reposer et redescendit au bar. Les deux bébés s’étaient remis à jouer dans leur coin. Heinz vint s’asseoir au comptoir, près de Mado, qui servait le jeune Bertin. Les deux hommes se serrèrent la main.

« Content de te revoir, Heinz. Alors, ce voyage ?

-Très bien, mais épuisant. Je crois qu’Alexandre va avoir besoin d’un peu de temps pour atterrir. »

Mado servit un verre à Heinz et lui dit :

« J’ai pas compris grand-chose à ton coup de fil d’avant-hier… À part que vous rentriez aujourd’hui avec une chatte… Où est-elle, d’ailleurs ?

-Elle dort avec Alexandre.

-Elle est gentille ?

-Adorable. Ne crains rien pour les enfants. »

Émilie descendit, sourit, radieuse, en voyant Heinz, et vint lui sauter au cou. Il rigola :

« Salut, la belle…

-Ah, ça fait plaisir de te revoir !… Ça va ?… Où t’as perdu Alexandre ?

-Il dort un peu… Dur voyage.

-Ça a été, alors ? Vous l’avez trouvé, ce type, à Oran ?

-Oh oui… On a même pas trouvé que lui… »

Et, comme Alexandre le lui avait demandé, ne se sentant pas de raconter ça lui-même, Heinz fit un bref récit de leur voyage. Les trois auditeurs en restèrent cois.

« Eh ben dis donc effectivement… souffla Mado. Vous n’y êtes pas allés pour rien…

-Ca non… On a ramené plein de choses, plein d’épices, Alexandre voulait vous faite goûter ça… Mais méfiez-vous, y en a des teigneux… »

Bertin père arriva avec Léon. Il fut un peu gêné que son fils soit là, mais ne fit mine de rien, et vint serrer la main d’Heinz et baiser celles de Mado et d’Émilie. Mado rigola :

« Monsieur le maire nous fait l’honneur de sa visite ?

-Votre frère et moi-même avons appris le retour de nos voyageurs, nous venions les saluer. Comment allez-vous, Heinz ?

-Ça va.

-Qu’avez-vous fait d’Alexandre ?

-Je l’ai oublié sur le quai, à Alger… Alors le temps qu’il revienne à la nage, il est pas là encore… »

Ils rirent. Léon serra à son tour, avec enthousiasme, la main de l’Autrichien.

« Ça s’est bien passé, dis voir ?

-Oh, un rien agité… »

Il regarda l’heure.

« Hm, excusez-moi, je dois téléphoner… Tu permets, Mado ?

-Je t’en prie… Qui veux-tu appeler ?

-Un vieil ami de Berlin. »

Chapitre 33 :

Heinz s’installa au téléphone, un peu à l’écart des autres, et décrocha. Un petit moment passa avant qu’il n’obtienne la ligne qu’il voulait. Le téléphone sonna trois fois, avant qu’il n’entende que ça décrochait, et qu’une voix féminine ne dise :
« Famille Senkel, j’écoute ? »
Heinz sourit en la reconnaissant, et répondit :
« Bonjour, Bettina. Puis-je parler à votre frère, s’il est là ?
-Heu… Oui… Je vous l’appelle… »
Elle n’en demanda pas plus, en jeune fille bien élevée, et il y eut un silence. Puis, la voix attendue lui parvint :
« Oui, j’écoute ?
Bonjour, Friedrich. »
Il y eut un petit blanc.
« … Heinz ?… » balbutia Senkel.
Un silence, puis l’ancien SS reprit froidement :
« Que voulez-vous ?
-Simplement vous avertir que Degenhard est mort. »
Encore un silence.
« Friedrich ? Ça va ? s’inquiéta Heinz.
Heu… Oui… Vous… Vous en êtes certain ?
-Oui, c’est moi qui ai planté le couteau.
-Ah… Évidemment… Et hm… Heu sinon… Comment allez-vous ?
-Ma foi, ça va…
-Vous êtes resté au village ?
-Oui, ça me plaisait bien…
-Si ça vous va, hm… »
Un nouveau silence.
« Et vous, à Berlin ? Ça va comment ?
-Oh, on se débrouille… Il faut reconstruire, ça occupe… Nous avons encore du mal à réaliser… Tous ces bombardements, tous ces morts… Berlin est un champ de ruines, et plus moyen de faire un pas sans voir des soldats alliés… Et encore, nous avons de la chance, nous sommes dans la zone anglaise… On nous a dit des horreurs sur la zone soviétique…
-Toute votre famille va bien ?
-À peu près. »
Encore un silence.
« Merci pour la lettre, Heinz.
-De rien. Elle ne pouvait plus m’être utile… Vous avez pu vous en servir ?
-J’ai pu faire réhabiliter mon frère… Les Degenhard eux-mêmes ont reconnu la culpabilité de leur fils, et nous ont présenté leurs excuses… Il faut dire qu’entre la lettre et les témoignages d’Illert et de Villard, ils ne pouvaient guère faire autrement… Mais comment se fait-il que ce soit vous qui l’ayez eue, cette lettre ?
-Je l’ai trouvée dans la chambre d’Alexandre la nuit où je l’ai veillé, quand Degenhard a voulu l’empoisonner… Elle était sous son armoire.
-Ah oui, je me rappelle…
-Une lettre d’un Ludwig Senkel qui pestait contre un Heinrich Degenhard qui l’avait perverti, je me suis dit que ça pouvait être utile à garder.
-Vous m’avez bien eu… »
Le ton était plus amical que vexé. Heinz sourit :
« À la guerre comme à la guerre.
-Mouais.
-Et alors, votre petit, c’était bien une petite ?
-Oui, une belle petite fille… Nous l’avons baptisée Émilia.
-Émilia ? répéta Heinz, goguenard. Tiens, tiens…
-Oui, heu… Du nom de l’amie j’ai eu au village… La vieille veuve, vous voyez ?
-Votre sœur est toujours près de vous ? rigola Heinz.
Heu oui… Pas loin…
-Bon, rassurez-vous, je vois très bien de quelle vieille veuve vous parlez. Je lui dirai, vous permettez ? Ça lui fera plaisir.
-Si vous voulez…
-D’ailleurs, pour votre information, cette vieille veuve a baptisé son fils Frédéric.
-“Frédéric” ? Ah bon ?…
-Oui, passez voir, si vous revenez un jour. Vous ne pouvez pas le renier.
-Vous lui transmettez mes amitiés…
-Volontiers.
-Et vous, toujours célibataire ?
-Oui et non…
-Pardon ?
-Disons qu’il y a peu de chances que l’Église bénisse un jour l’union que j’ai contractée.
-Parfait, rigola Senkel. Ne m’en dites pas plus, je ne veux rien savoir.
-Je n’ajouterai rien. Bon, je dois vous laisser, mon ami. »
Hikma descendait l’escalier, ce qui signifiait qu’Alexandre n’était pas loin derrière.
« … J’ai été très heureux de vous entendre.
-Moi aussi, ça m’a fait plaisir d’avoir de vos nouvelles, Heinz.
-Au revoir, Friedrich.
-Au plaisir, Heinz. »
Hikma était assise au pied de l’escalier, et regardait Alexandre qui descendait en se frottant les yeux. Émilie vint le saluer. Ils s’étreignirent.
« Oh Alex, tu es superbe ! Ça te va très bien, cette barbe,… Ça fait viril… »
Comme le petit Frédéric accourait à quatre pattes en gazouillant, très intéressé par Hikma, qui miaula craintivement, Alexandre ramassa sa petite chatte, comme Émilie son bébé. Ce dernier essayait de toucher l’animal, qui n’en menait pas large. Heinz avait raccroché, il s’approcha.
« Bien dormi, Alex ?
-Ça fera jusqu’à ce soir… Tu me trouves plus viril avec cette barbe ?
-Ça te vieillit, je te l’ai déjà dit. Tu fais plus homme, oui. J’aime bien. »
Léon et les deux Bertin vinrent le saluer, et Benoit leur apprit au passage que son père avait été élu maire, aux élections parfaitement régulières qui avaient eu lieu en leur absence. Léon était son adjoint. Heinz applaudit et Alexandre sourit.
« Voilà de bonnes nouvelles… dit-il. Et sinon, quoi de neuf ? »
Léon semblait soudain très excité.
« J’ai hm… J’ai quelque chose qui va te faire très plaisir… dit-il.
-Ah ? Dis voir.
-Le Gouvernement a décidé de t’accorder une médaille pour ton action dans la résistance… »
Alexandre suffoqua et faillit lâcher sa chatte, qui s’agrippa toutes griffes dehors à ses mains pour ne pas tomber, en miaulant de surprise.
« Pardon ?
-Oui, ton rôle dans la désorganisation des troupes du coin les a épatés ! »
Abasourdi, Alexandre ne savait que dire. Comme d’habitude dans ce genre de cas, Heinz vint à son secours, en disant sur le ton de la plaisanterie :
« Ah, Léon, tu l’achèves !… Redis-lui plus tard, il va faire un malaise…
-C’est vrai, remarqua Émilie, alarmée. Il est tout pâlot…
-Voyage fatiguant… » » couina Alexandre.
Il secoua la tête pour reprendre ses esprits.
« Heu… Je vais donner à manger à Hikma… »
Il partit dans la cuisine.

Chapitre 34 :

            Le soir venu, laissant Hikma explorer le jardin, Alexandre lisait, couché, attendant Heinz qui se rasait. Depuis l’annonce de Léon, il était maussade. Tout le monde avait mis ça sur le compte de la fatigue, des émotions du voyage, dûment édulcorées par Heinz dans son récit, mais l’Autrichien sentait bien autre chose derrière cet énervement soudain. Aussi ne s’attarda-t-il pas dans la salle d’eau, et rejoignit-il vite son amant dans leur lit.

Là, il embrassa doucement sa joue, et lui susurra :

« Ça va, mon ange ? »

Alexandre soupira, ferma son livre dans un claquement sec, et le posa violemment sur sa table de nuit.

« Non. »

Il trembla de colère.

« Je suis un héros pour le pays qui a tué mon frère. Je me suis fait violer je ne sais plus combien de fois… J’ai tout accepté, les tortures, les pires humiliations… J’ai… »

Il bouillonnait.

« … J’ai failli crever vingt fois pour ce putain de pays et il a tué Hamza ! »

Il tremblait, serrant les poings. Heinz le prit doucement dans ses bras. Alexandre cracha :

« J’en veux pas, de cette putain de médaille… J’ai aidé un pays à renaître, et c’est un criminel, pas meilleur que celui qu’on combattait !… J’veux pas être un héros ! cria-t-il. J’veux plus être français !… J’en ai marre et j’ai honte ! Oh mon frère… gémit-il après un silence. Pardonne-moi… J’aurais jamais pensé te tuer en me battant contre Hitler… »

Heinz le berça et caressa ses cheveux.

« En fais quand même pas trop… » murmura-t-il.

Alexandre le regarda, un peu décontenancé.

« D’abord, tu es pas responsable de la mort de ton frère. Après, oui, la France a pas fait du joli à Sétif, mais ça n’a rien à voir avec le Gouvernement de la Libération, n’importe quel gouvernement français aurait fait pareil, si tant est qu’il y soit pour quelque chose, moi j’ai surtout compris que c’étaient les Français et l’armée de là-bas qui avaient fait sans trop demander l’autorisation… Mais admettons… Aucun gouvernement n’est prêt à accepter que les Algériens aient leur mot à dire, pas encore.

-Tu crois… ?…

-Oui. Ça a rien à voir avec la résistance, et accepte cette médaille. Tu as lutté contre le nazisme et crois-moi, j’ai vu bien pire que Sétif dans ce qu’ils ont fait.

-Pire que de massacrer des innocents ? grogna Alexandre.

-Pire par la quantité d’innocents, et par la méthode. Surtout par la méthode. Et puis, accepte-la pour les autres, ici. J’en ai parlé plus avec Léon pendant que tu faisais manger Hikma. Tu sais, ils sont tous très fiers pour toi. Fais-le pour eux, Alexandre. Ils comprendraient pas que tu refuses… Et puis, aussi, ça fermerait le bec à tous ceux qui disent que t’as fait que la plonge, au maquis. »

Alexandre poussa un gros soupir.

« Tu crois ?

-Oui. On s’est battu pour des très belles idées, et c’est bête si la France les met si mal en application, mais l’idéal vaut quand même qu’on le garde là. »

Il tapota la poitrine d’Alexandre, qui sourit.

« Bon, d’accord… Mais je crois quand même que je la garderai pas.

-Ça, ça te regarde. »

Ils s’embrassèrent.

« Ça va mieux, Alexandre ?

-Oh, on survivra… »

Il fallut un contrôle intense à Alexandre le jour où l’envoyé du gouvernement lui remit sa décoration, un mois et demi plus tard. Car, lorsqu’il avait su qu’il avait affaire à un Algérois, il avait concocté un magnifique discours exaltant les vertus patriotiques des amis de la France qu’étaient les autochtones de ces régions, que la France s’était fait un devoir de sortir de la barbarie, en se donnant pour mission de leur apporter la civilisation, et, si une torrentielle pluie d’orage n’avait pas interrompu l’allocution, Alexandre aurait sûrement prouvé à l’assistance que sa moitié arabe pouvait très facilement redevenir barbare.

Prétextant qu’il voulait se changer, car il était trempé (plus que les autres, car il avait un moment cherché Hikma dans le jardin, pour la rentrer), il quitta le bar, où se déroulait le petit pot donné en son honneur, pour aller se calmer dans sa chambre. Par chance, l’émissaire partit vite, étant attendu ailleurs. Heinz vint alors prévenir Alexandre, qui prit une grande inspiration avant de redescendre. Tous l’applaudirent et il eut un sourire las. Il prit le verre que lui apportait Mado et tous portèrent un toast à sa santé, puis lui même en porta un à Günter et à tous ceux qui y étaient restés. Une lourde émotion salua les disparus.

Plus tard, assis avec lui à une table avec Léon, Fernand, Michel, et Edmond, Benoit regardait la médaille. Il la rendit à son propriétaire en lui demandant :

« Tu vas la garder ?

-Je crois pas, répondit Alexandre. J’avais envie de l’offrir à quelqu’un. »

Heinz vint s’asseoir près d’eux, il portait le petit Frédéric qui commençait à articuler quelques mots. En tendant l’oreille, on pouvait comprendre : « maman », « Mao », « Aneze », mais il avait du mal avec Alexandre. La plupart du temps cependant, ça restait des sons inarticulés.

« Te voilà chargé de famille, dit Fernand à l’Autrichien.

-Oui, sourit ce dernier, et c’est qu’il commence à être lourd…

-Un vrai petit plomb, confirma Alexandre. Il s’en donne la peine, avec tout ce qu’il avale… »

Frédéric était très intéressé par le verre d’Alexandre. Le décoré le poussa hors de sa portée.

« T’es trop jeune, Fred.

-Papapapa ?…

-Non, t’es trop jeune.

-Ahreueueueu…

-C’est pas une raison. »

 

Chapitre 35 :

Un paisible après-midi, Alexandre était assis à une table du bar et se tirait les cartes. Heinz était à la menuiserie, Émilie gardait les enfants au jardin, où il y avait assez d’ombre pour qu’ils puissent jouer à l’abri du soleil radieux qui brillait en cette fin de juillet. Mado se reposait, et, comme il n’y avait personne d’autre que le vieux Benoît qui ronflait sur sa table, Alexandre en profitait pour se prédire son avenir. Et il était sceptique. Car il voyait toujours trois enfants. Il se lécha les lèvres. Sinon, un avenir paisiblement heureux, à court terme, peut-être un peu plus agité plus tard. On verra, pensa-t-il. Par contre, il y avait quelque chose qu’il comprenait mal : le retour d’un mort… ?…

Heinz rentra et, profitant du calme ambiant, il vint doucement faire un bisou à son amoureux.

« Salut, mon p’tit cœur…
-Salut, Heinz… Si tôt rentré ?
-Oui, pas beaucoup de travail, aujourd’hui… Que fais-tu ?
-Je me prédisais mon avenir…
-Ah ? Et ça dit quoi ?
-Ça va. »

Alexandre sourit à son amant.

« Pourquoi, tu as un problème ? demanda-t-il.
-Non, répondit l’Autrichien, je t’aime.
-Bon alors… ?… Par contre, il y a un truc que je comprends pas…
-Quoi donc ? »

Heinz enleva sa veste, tira d’une de ses poches sa pipe et son tabac et se mit à la bourrer paisiblement. C’était une habitude qu’il avait prise depuis peu, de fumer tranquillement une pipe en rentrant de la menuiserie, sur une chaise devant l’auberge ou dans le jardin, car Mado ne voulait pas qu’on fume à l’intérieur.

« Les cartes me parlent de trois enfants…
-Hm, hm ?
-Et y en a que deux, Frédéric et Arnaud…
-Tu es enceint ?
-Heu, non, je crois pas… rigola Alexandre, puis il ajouta plus sérieusement, et avec tendresse : Ca te manque ?
-Oh, non… Fred et Arnaud me vont bien… Puis que je sers de caution morale à cette maison… »

Il est vrai que les bonnes consciences du village, celles qui refusaient d’admettre que leur cher village puisse contenir des mœurs déviantes, voyons voyons, mais ce n’est pas possible, on est pas dans une ville ici, et la campagne c’est sain et tout ça, voyaient en Heinz la seule personne morale de l’auberge, et même, sans lui, il aurait été scandaleux de laisser des enfants là-bas, entre une veuve engrossée par un prêtre défroqué (pas étonnant, il était d’origine urbaine), une putain et un garçon qu’à moitié chrétien aux mœurs bizarres, ces deux prostitués dont la clientèle était (et comment donc !) évidemment totalement extérieure au village.

Heinz caressa les boucles noires d’Alexandre.

« Je vais fumer dehors… Tu m’appelles si tu as besoin d’aide ?
-D’accord.»

Heinz prit une chaise en chantonnant, et alla la poser au soleil, devant la porte, sur le trottoir en terre. Il s’assit, soupira de bien-être et alluma sa pipe.

Détente…

C’est incroyable, se dit-il, comme la vie peut être simplement belle, avec un beau soleil de juillet, le calme d’une fin d’après-midi et une bonne pipe. Même si cette dernière ne valait pas le narguilé d’Abdallah.

Alexandre avait reçu une lettre de son père, quelques jours auparavant. Ce dernier l’assurait que tout allait aussi bien que possible. La région était pacifiée, amis personne n’arrivait à dire combien de gens étaient morts. Une seule chose était sûre : ça se comptait en milliers. Dumas avait essayé de porter plainte contre eux pour l’incendie, mais, de passage à Al-Rûh dès qu’elle avait appris la mort d’Hamza, la sœur du gouverneur avait été lui signalé que s’il ne voulait pas avoir quelques problèmes, pour avoir causé la mort du jeune homme par sa fausse accusation, il avait intérêt à cesser définitivement ses continuelles plaintes.

« J’espère que cette fois, il aura compris. » concluait Abdallah.

Il joignait à sa lettre une photo qu’ils avaient prise à Al-Rûh, juste quelques jours avant la mort d’Hamza. Alexandre avait demandé à Heinz de lui faire un cadre, mais ce dernier n’avait pas encore eu le temps.

Hikma, bien acclimatée, vint se frotter aux jambes d’Alexandre, puis sauta lestement sur ses genoux. Le garçon la caressa distraitement.

« Ça va, ma belle ?
-Miaou…
-Je vais répondre à Père… Je lui donnerai ton bonjour, tu es d’accord ?
-Mrrr..
-Je vais m’en occuper tout de suite… »

Il ramassa ses cartes, reposa doucement la chatte au sol, se leva, alla chercher du papier et son stylo dans sa chambre, et redescendit. Mado dormant toujours, il se devait de rester au bar. Il avait également pris la petite boite contenant sa médaille. Hikma l’avait suivi, et, le voyant se rasseoir à la table, elle s’étira et sortit voir Heinz, la porte étant ouverte. Elle se posa poliment sur ses genoux, et s’y endormit.
Alexandre se mit machinalement à écrire en arabe, puisque c’était dans cette langue que son père lui avait écrit.

« Mon très cher père, chers vous tous,

Dieu vous bénisse et vous garde sous sa main.

J’ai bien reçu votre lettre et je vous en remercie. Ici, les choses vont bien. Hikma s’est bien adaptée, elle vous salue, ainsi que Heinz, qui a tranquillement repris son travail à la menuiserie. J’ai été soulagé d’apprendre que vous alliez tous bien, tant les choses étaient encore tendues à notre départ. Ici, les gens n’ont rien su, à part une “petite révolte de quelques fanatiques” pour les mieux informés. J’étais triste, plus que furieux, mais j’ai bien peur que les mentalités françaises aient bien du mal à évoluer et à admettre vos droits. Je prierai pour qu’une guerre soit évitée, de toutes mes forces, mais j’ai hélas peu d’espoir.

Ici, je suis un héros pour ce que j’ai fait contre les nazis et vous ne pouvez pas savoir à quel point j’en suis malade. Malade d’avoir aidé la France, malade d’être français… La France en laquelle je croyais est morte avec Hamza.

Vous trouverez ci-joint la médaille que l’on m’a remise très solennellement, pour mon action dans la résistance. Je n’en veux pas, mais je souhaiterais que vous l’enterriez avec Hamza. Je crois qu’elle y sera à sa place, et c’est tout ce que je peux donner à mon malheureux et bien-aimé frère. Pour ma part, il va falloir que j’accepte mon pays pour ce qu’il est, mais ça ne va pas être facile.

Merci beaucoup pour la photo. Elle m’aidera à patienter jusqu’à ce que je revienne vous voir, l’hiver ou l’été prochain, je ne sais pas encore.

Je compte sur vous pour ne pas me laisser sans nouvelles d’ici là, je répondrai toujours avec plaisir à vos lettres. Et si l’un de vous veut venir quelque temps ici, il sera toujours le bienvenu.

Je dois vous laisser, à mon grand regret, et j’attendrai votre réponse avec impatience.

Que Dieu vous garde.

À très bientôt.

Votre fils respectueux,

Alexandre Villard. »

 

Chapitre 36 :

Heinz dormait à moitié, sur sa chaise, avec Hikma, lorsque le bruit d’une camionnette freinant devant l’auberge les réveilla en sursaut. Un homme sauta du plateau arrière, y récupéra un sac qu’il posa au sol, avant d’aider une petite fille à descendre, en la prenant dans ses bras. Il l’y laissa le temps d’aller remercier le conducteur.

« Merci beaucoup, entendit Heinz, qui caressait pour l’apaiser Hikma qui était toute hérissée. Vous nous avez bien aidés, on en pouvait plus…

-Oh, de rien, j’vous l’ai dit, c’était ma route. Allez, ‘faut qu’j’y aille. Au plaisir.

-Au revoir. Merci encore. »

Le véhicule repartit, en faisant un tel raffut qu’Hikma déguerpit à toute allure à l’intérieur, terrifiée. Heinz tira sur sa pipe, dubitatif, regardant l’homme, assez maigre, poser la fillette au sol, et lui demander doucement :

« Ça va, Sarah ?

-Oui… »

La voix de l’enfant était à peine un souffle.

Heinz se disait : je le connais, ce type. Je le connais.

L’homme ramassa le sac, prit la main de la fillette, ils firent un pas, puis le regard de l’arrivant et celui de Heinz se croisèrent, et restèrent accrochés. Ils étaient aussi effarés l’un que l’autre.

Heinz sentit son cœur s’accélérer. Il bondit de sa chaise, se précipita vers l’homme, saisit son bras et remonta sa manche. La série de chiffres qui y était tatouée acheva de lui glacer le sang.

Il regarda ce visage amaigri, que sa mémoire lui renvoyait si souriant, et Arnaud, un peu surpris, un peu perdu, eut un vague sourire en l’identifiant aussi, et chacun sut à cet instant que l’autre savait.

Heinz déglutit durement, prit une grande inspiration et réussit à se reprendre.

« Venez, dit-il, vous devez être épuisés… »

Arnaud parvint à sourire à nouveau, et le laissa prendre le sac.

« Vous parlez mieux français que la dernière fois que je vous ai vu… Viens, Sarah, c’est un ami… »

La petite fille regardait Heinz avec méfiance, et serra la main d’Arnaud dans les deux siennes. Ils rentrèrent comme Alexandre finissait d’emballer la médaille et sa lettre, et lorsque le jeune homme entendit la voix d’Arnaud : « … Vous êtes resté, alors ? Vous vivez ici ? », il sursauta, se tourna vivement sur sa chaise, puis se leva et courut lui sauter au cou :

« Arnaud !… Ah enfin !… J’étais sûr que tu reviendrais ! J’en ai toujours été sûr !… »

Arnaud sourit, ils s’étreignirent.

« Salut, Môme…

-Ça va ?

-Doucement… Et heu… Je vous présente Sarah… C’est heu, ma fille… Enfin, c’est compliqué, elle était là-bas et son père est mort et je l’ai gardée et… Heu… Enfin, je vous expliquerai… Heu… Mado n’est pas là ?

-Je vais la chercher ! » répondit joyeusement Alexandre et il partit en courant à l’étage.

Arnaud resta sans bouger, un peu vague. Heinz lui sourit :

« Vous voulez quelque chose ? Il y a longtemps que vous avez mangé ?

-On a cassé la croûte en fin de matinée, mais on avait plus grand-chose… Il était temps qu’on arrive.

-Vous avez faim ?

-Oui, je mangerais bien quelque chose, sans vouloir vous déranger, hein ?… Tu as faim, Sarah ? »

La fillette regardait toujours Heinz avec méfiance.

« Qu’est-ce qu’il y a, ma chérie ? lui demanda Arnaud, en s’accroupissant.

-C’est un Allemand ?

-Oui, mais c’est un Allemand gentil. Tu sais, comme Albrecht… Tu te souviens d’Albrecht ?

-Oui…

-Et bien, lui, c’est pareil, il est gentil comme Albrecht.

-C’est sûr ?

-Évidemment, sinon, il ne serait pas resté ici…

-Comment il s’appelle ?

-Et bien, demande-lui… »

Arnaud se redressa, avec fatigue. La fillette regarda Heinz et demanda timidement :

« Tu t’appelles comment ?

-Heinz, répondit-il gentiment. Et je ne suis pas allemand, je suis autrichien. »

Alexandre redescendit, il jubilait.

« Elle arrive… » dit-il avant de filer par la porte du jardin.

Arnaud se frotta un œil.

« Dur voyage ?

-Oui, on a eu beaucoup de mal à revenir… »

Mado descendit, encore un peu ensommeillée, et intriguée, car Alexandre lui avait dit de descendre vite, mais pas pourquoi.

Arnaud se mit à trembler. Durant toute sa déportation, une seule idée, fixe, lui avait permis de tenir : j’ai juré à Mado que je reviendrai. Je reviendrai. Je l’épouserai. Et maintenant qu’elle était là, la question qu’il avait sans cesse refoulée lui sautait à l’esprit : l’avait-elle attendu ?

Il était pétrifié. Il ne pouvait même pas faire un pas vers elle.

Elle le vit et fronça les sourcils. Non, se dit-elle, ça ne peut pas être lui ?… Elle finit de descendre l’escalier, rapide, hésita, en bas, maudissant Alexandre, puis regarda à nouveau Arnaud, et se mit à trembler comme lui. Puis elle s’approcha de lui, au bord des larmes. Il n’en menait guère plus large, parvint à sourire, et la pressa brusquement dans ses bras, sans plus retenir ses larmes.

Heinz les contourna pour aller prendre la main de Sarah, et lui murmura :

« Viens, je crois qu’il faut les laisser un peu seuls… Tu as faim ?

-Oui !…

-Viens, on va voir quoi il y a à la cuisine. »

Il l’entraîna. La fillette lui dit très sérieusement :

« On dit “qu’est-ce qu’il y a”…

-Je sais, répondit Heinz en poussant la porte. Je fais des fautes, il faudra que tu me dises bien, que je fasse mieux… »

Arnaud et Mado s’embrassaient profondément. Puis ils s’étreignirent encore un moment.

C’est là que le vieux Benoît se réveilla et réclama fermement une nouvelle bouteille.

Mado sortit des bras d’Arnaud, essuya ses yeux et la lui apporta.

« Merci bin, Mado, z-êtes bin brave… Ça va pas ?… ajouta-t-il en voyant qu’elle essuyait encore ses yeux.

-Oh si, ça va très bien… Regardez qui est là… »

Le vieux Benoît loucha sur Arnaud qui lui fit un petit signe de la tête.

« Hm… Ce serait-y pas vot’ petit curé ?

-Si.

-Ah !… Ben c’est bin s’il est revenu ! »

Et il se remit à boire sans rien ajouter.

 

Chapitre 37 :

Mado retourna vers Arnaud et prit ses mains.

« Viens, il faut que je te présente quelqu’un…

-Ah ?…
-Oui, c’est qu’il y a un autre homme dans ma vie, depuis ton départ… »

Arnaud fronça les sourcils, sentant la plaisanterie dans la comprendre. Elle lui tira le bas.

« Viens voir… »

Il la suivit, suspicieux, jusqu’au jardin. Émilie faisait marcher Frédéric, en tenant ses mains, pendant qu’Alexandre gardait le petit Arnaud, qui gazouillait tout seul.

Mado vint chercher son bébé, et revint vers Arnaud qui était resté bête, après avoir passé la porte. Le bébé exprima son étonnement par une série de sons interrogatifs.

« Regarde, Arnaud, lui dit sa mère. C’est Papa… »

Le papa en question posa sa main sur sa bouche, ébahi, puis se mordit les lèvres et sourit.

« Mon dieu… murmura-t-il. Mado… C’est… c’est mon fils ?
-Et oui… Un reste que tu m’as laissé avant de partir… Qu’en dis-tu ?
-Oh, c’est… Heu… Assez inattendu, mais heu… Ça me plait bien… Ce sera bien, un petit frère pour Sarah… Heu… Je peux ?… »

Mado le lui tendit. Le bébé se laissa faire, gazouillant gentiment. Alexandre, Émilie et son petit à elle s’approchèrent, et ils rentrèrent tous. Heinz avait installé Sarah à une table, et elle mangeait du pain et du fromage. Arnaud s’assit près d’elle, et, ayant rendu son fils à Mado, se mit à manger aussi. Elle s’assit près de lui, les autres s’installèrent autour.

Arnaud expliqua sobrement qu’il avait connu Sarah et son père dans le camp où il était, qu’ils étaient tous deux parvenus à cacher la fillette, et que lorsque son père était mort, il lui avait juré de veiller sur elle. Quand ils avaient été libérés, il s’était donc fait passer pour lui, changeant au passage d’identité, pour pouvoir la garder avec lui.

« Comment tu t’appelles, alors ? lui demanda Alexandre.
-Michel Vélin, répondit-il, et il ajouta en souriant à Mado : Veuf et tenu par aucun vœu de célibat… Alors, heu, si tu veux toujours… ?
-Oh, mais oui ! Maintenant que tu es là, je te garde ! » s’exclama-t-elle.

Émilie sourit :

« A mon avis, le père Gabriel va pas vouloir.
-On en a pas besoin, fit Alexandre, la mairie suffit.
-Tu crois que Bertin voudra ? » intervint Heinz.

Alexandre eut un sourire :

« Bertin, je peux m’en occuper. Et même s’il s’obstine, Léon pourra, et ça m’étonnerait qu’il dise non à sa grande sœur. »

Mado sourit.

« Ca, dit-elle, ça m’étonnerait aussi.
-Oui, mais le curé va quand même faire des problèmes, prédit Émilie. Il est très à cheval sur les principes… Sans compter tous ses amis bien-pensants…
-Oh, ça changera pas grand-chose pour ceux-là… rigola Alexandre. On est déjà un foyer de débauche, alors un pervers de plus ou de moins…
-De ce côté, rien à craindre, confirma posément Heinz. Reste que pour les enfants, c’est plus grave… Si le curé se met en tête de rendre Arnaud à l’église, ça sera plus dur.
-Je veux pas ! » s’écria Sarah, terrifiée.

Arnaud lui sourit, et dit doucement :

« Ça n’arrivera pas, ma puce. J’ai des papiers tout à fait authentiques, et toi aussi. S’ils veulent prouver le contraire, ils vont avoir du mal.
-Oui, c’est un tel bazar en ce moment… soupira Émilie. Avec les prisonniers et les déportés qui reviennent de partout, ils doivent avoir du mal à faire le tri entre le vrai et de faux…
-Ce qui, dans le cas présent, nous arrange plutôt… » remarqua Alexandre avec un sourire.

Comme la petite Sarah, le ventre plein, se frottait les yeux, épuisé par son long voyage, Arnaud monta la coucher, avec Mado qui lui ouvrit une chambre. Il installa confortablement la fillette, puis ressortit doucement de la chambre, elle dormait déjà. Il soupira, sourit à Mado, las, et se blottit dans ses bras.

« Tu ne veux pas dormir un peu aussi, Arnaud ? dit-elle en le serrant tendrement, protectrice. Tu es épuisé, toi aussi.
-Mado… Tu m’aimes encore ? Tu m’aimes vraiment ?
-De tout mon cœur. Tu ne veux pas dormir, tu es sûr ?
-Plus jamais sans toi. »

Il caressa ses cheveux.

« Plus jamais rien sans toi… »

Ils s’embrassèrent.

 

Chapitre 38 :

Heinz soupira. Ils étaient restés assis à table, avec les bébés. Alexandre s’inquiéta et caressa délicatement le bras de son amant :

« Ça ne va pas, mon cœur ?…
-Rien, j’espère que le curé va lui foutre la paix… Après ce qu’il a passé, il faut qu’il puisse se reposer tranquille…
-Il revient d’un de ces camps dont ils parlent dans les journaux, c’est ça ? » demanda Émilie.

Heinz opina du chef, sombre.

« Autant dire de l’Enfer. » maugréa-t-il.

Émilie insista naïvement :

« Tu crois vraiment que c’était si terrible que ça ? »

Il la regarda un moment avec des yeux si sérieux qu’elle en frémit. Alexandre les regarda l’un après l’autre, sans arriver à rien dire.

« J’y ai été, dans ces camps, Émilie, finit par répondre l’Autrichien, péniblement. Il n’existera jamais de mots pour dire ce qui s’y passait. Jamais. »

Alexandre prit sa main.

« N’y pense plus, Heinz, c’est fini.
-Pour eux, ça ne finira jamais. »

Quelques clients rentrèrent, et Émilie alla remettre son fils dans le coin où il pouvait jouer, pour aller faire le service. Alexandre, lui, garda le petit Arnaud sur ses genoux.

« Hm… Mon père m’a dit ce que tu lui avais raconté… Des camps pour tuer ?
-Des camps pour tuer, confirma Heinz.
-C’est fini…
-Tu arrives à y croire ?
-Si tu le dis, répondit le jeune homme en se levant pour aller aider Émilie, c’est que c’est vrai, Heinz.
-Et tu crois que les autres y croiront ?
-On fera pour. »

Heinz resta songeur à sa table. Mado et Arnaud n’étaient pas redescendus. Alexandre posa le bébé près de Frédéric puis servit plusieurs clients.
Léon arriva précipitamment, et se jeta presque sur lui :

« Alexandre !…
-Houlà houlà ! cria le garçon, qui avait failli lâcher les quatre verres qu’il tenait. Qu’est-ce qui t’arrive ? »

Léon hésita :

« Où est Mado ?
-En haut, mais ‘faut pas la déranger.
-Elle dort ? »

Léon le suivait entre le comptoir et les tables.

« Ça ne va sûrement pas tarder… rigola le garçon. Qu’est-ce que tu as ?…
-Heu.. C’est qui, le gars et la gamine qui sont ici ?
-Un déporté de retour de camp et sa gosse, Michel Vélin et Sarah… Pourquoi ?
-Tu te fous de moi, Môme ?
-Moi ?.. Oh, comme si je pouvais oser ça… »

Léon soupira, énervé. Il était planté sur ses jambes, croisa les bras, pianotant. Alexandre rigola. Heinz se leva péniblement, vint vers l’adjoint du maire, le prit par le bras et l’entraîna vers le salon, à côté.

« Je vais t’expliquer… »

Léon se laissa faire de mauvaise grâce. Une fois qu’ils furent seuls dans la pièce, il explosa :

« C’est quoi, cette histoire ?! Tous ceux qui l’ont vu ont reconnu Arnaud ! »

Heinz lui fit signe de se calmer.

« Asseyons-nous, tu veux ? »

Léon obéit après une hésitation. Heinz avait pris place sur le canapé, l’ancien chef du maquis se posa sur un fauteuil, à sa gauche.

« Ça ne va pas, Heinz ?
-Des mauvais souvenirs qui reviennent.
-C’est Arnaud, oui ou non ?
-Bien sûr que c’est lui.
-Il a réussi à revenir ?
-Oui.
-Mais cette gosse ?
-La fille d’un gars de là-bas, qui est mort, il lui a juré de veiller sur elle. »

La lumière se fit dans l’esprit de Léon :

« Michel Vélin ? »

Heinz eut un sourire trop las pour être vraiment moqueur.

« Bravo. »

Léon se leva brusquement, furieux, sans faire attention à Alexandre qui entrait sans un bruit dans son dos, et s’écria :

« Ah, mais ça va pas se passer comme ça !… C’est complètement illégal… »

Mais Alexandre le coupa, le faisant sursauter.

« Tu poses mal le problème, Léon. »

Léon le regarda sans comprendre. Heinz se releva, soupirant avec lassitude, et compléta la réflexion d’Alexandre :

« Tu tiens vraiment à ce que ton neveu, il reste un bâtard ? »

Léon resta bête.

« Ah ben merde… » finit-il par lâcher.

Heinz eut un sourire.

« Tu vois mieux les enjeux de ce petit changement d’identité ? demanda Alexandre en s’approchant.
-Vu comme ça, évidemment… » bredouilla l’ancien maquisard.

Il se gratta la tête.

« Mais enfin, tout le village sait que c’est faux !
-Quelle importance, si personne le dit ? dit Heinz.
-Le père Gabriel laissera jamais passer ça.
-Pourquoi pas, si on lui explique bien ? reprit Heinz. Et après ? On a pas besoin de lui.
-Il a raison, Léon, l’État est laïc, ici, si la mairie ne bouge pas, il restera à crier tout seul.
-Il peut nous mettre toutes ses bonnes âmes à dos…
-Elles ne font pas l’état civil non plus. »

Léon se rassit, il réfléchit un moment. Pus reprit, en se relevant :

« Si Arnaud épouse Mado, il peut reconnaître le petit, et elle adopter la petite…
-Voilà, fit Heinz.
-Sinon, ajouta Alexandre, on va se retrouver avec un prêtre défroqué, une femme-mère, un bâtard et une orpheline qui va filer à l’assistance publique, et le temps qu’Arnaud se fasse réduire à l’état laïc, ce sera foutu pour Sarah…
-D’accord, d’accord, soupira Léon, je me rends. »

 

Chapitre 39 :

Émilie déboula dans le salon, paniquée, faisant sursauter les trois hommes.

« Alex ! Heinz ! Le père Gabriel est là ! »

Ils se regardèrent tous quatre.

« Qu’est-ce qu’on fait ? demanda anxieusement Émilie, en se tordant les mains.

-Arnaud et Mado sont toujours en haut ? s’enquit Alexandre.

-Oui… répondit-elle. Qu’est-ce qu’on fait ? Qu’est-ce qu’on peut faire ?

-On peut gagner du temps… Lui dire que c’est pas Arnaud… tenta Léon.

-Non, c’est reculer pour mieux sauter, dit Alexandre.

-Alors, il faut lui dire la vérité. » trancha Heinz.

Et devant les regards incrédules de ses trois comparses, il soupira :

« OK, je m’en charge. »

Et il les planta là, repassant au bar où, dans un silence complet, le vieux prêtre attendait, visiblement furieux.

« C’est un scandale ! » s’écria-t-il en voyant Heinz venir vers lui.

L’Autrichien était calme et très déterminé.

« Tout de même, c’est un monde !…

-Calmez-vous, mon père. S’il vous plait.

-… On m’annonce que mon jeune collègue est de retour, avec une enfant, qu’il est ici ! Sans même passer me voir !… Qu’est-ce que ça signifie ?! Où est-il ?

-En haut, il se repose, répondit posément Heinz. Son voyage a été très dur. »

Émilie, Alexandre et Léon sortirent prudemment du salon, et, comme Émilie montait discrètement, les deux autres vinrent derrière Heinz, qui leur jeta un œil, comme le prêtre reprenait, toujours aussi virulent :

« Que fait-il ici au lieu d’être revenu à la cure ? »

Et là, Heinz fut très clair :

« Il est venu rejoindre sa maîtresse et leur fils. »

Un long silence suivit. Léon et Alexandre échangèrent un regard un peu inquiet. Émilie redescendit, Alexandre la rejoignit au pied de l’escalier :

« Alors ?

-Heu… commença-t-elle. Disons que c’est pas du tout le moment de les déranger. »

Il y eut quelques rires dans la salle. Heinz lui même eut un sourire, qu’il échangea avec Léon, et reprit poliment :

« Pouvez-vous repasser demain, mon père ? Vous avez pas choisi le bon moment pour le voir. »

Le prêtre explosa :

« Bande de pervers !… Ah, je comprends bien votre complot de débauche ! Mais ça ne se passera pas comme ça ! J’en appellerai à l’évêque, au pape ! On verra bien ce que vous pouvez contre la Sainte Église, maudits impies ! »

Il partit, en claquant la porte, évidemment.

« Amen. » fit froidement Heinz.

Il se tourna vers Alexandre, Léon et Émilie.

« Ça va être plus dur que prévu, dit la jeune femme.

-Pas dit, observa Alexandre. Il faut juste qu’il se calme. »

Ça chuchotait autour des tables.

« Ça va aller, ça ira bien… voulait se convaincre Léon.

-Dieu t’entende. » conclut Heinz en jetant à œil à la porte, qui tremblait encore.

L’Autrichien ne semblait pas convaincu.

Ça marmonnait fort dans la salle, les clients semblaient très intéressés par ce qui se passait. Et la petite Sarah, réveillée par les cris du curé, descendit timidement l’escalier, en tenant la rampe à deux mains, pieds nus. Elle semblait de pas très bien tenir debout. Alexandre monta la rejoindre, craignant qu’elle ne tombe, elle semblait si fragile.

« Ça ne va pas, Sarah ? Tu es toute pâlotte…

-Où il est Papa ?

-Il se repose… Tu as fait un cauchemar ?

-Qui c’est le monsieur qui criait ?

-Il est parti… »

Heinz les rejoignit.

« … Il criait comme le méchant du camp… Il va revenir ?

-Oui, peut-être, mais on te protègera, la rassura Heinz. On le laissera pas vous faire de mal. »

Il y eut un silence. Heinz caressa doucement les épais cheveux bruns de la fillette.

« Tu as l’air épuisée, Sarah… Tu veux retourner dormir ?

-J’veux mon Papa…

-Il se repose, ma puce… » plaida Alexandre.

Elle se mit à chougner.

« J’veux mon Papa ! »

Alexandre et Heinz se regardèrent, ennuyés, lorsque la voix de Mado, du haut, les fit sursauter :

« Qu’est-ce qu’il y a ? »

Alexandre la regarda.

« Elle veut son Papa.

-Il dort. »

Ca, pensa Alexandre, le contraire m’aurait étonné !

La petite fille remonta les marches et prit la main de Mado, implorante :

« J’peux aller avec lui ? »

Mado hésita, mais Heinz lui fit signe de le faire. Elle emmena donc la fillette jusqu’à sa chambre, et ouvrit doucement la porte. Arnaud était couché sur le dos, dormant paisiblement. Il était nu, mais couvert jusqu’à la poitrine. Il entrouvrit les yeux, vague, et jeta un œil vers la porte. Sarah échappa des mains de Mado et courut grimper sur le lit. Arnaud sourit en l’identifiant, et la laissa se coucher près de lui, avant de se rendormir aussitôt. Mado sourit en les voyant ainsi, et ressortit sans un bruit. Elle redescendit au bar.

 

Chapitre 40 :

Heinz passa un bon coup de balai. Le lendemain, c’était samedi. Il serait donc là. Tant mieux. Il faudrait sûrement faire front commun face au curé, s’il ne s’était pas calmé.
Alexandre et Émilie, au comptoir, expliquaient à Mado ce qui s’était passé. Elle avait froncé les sourcils. Léon était reparti, sans doute essayer de voir Bertin. Heinz mit la poussière dehors et alla ranger le balai derrière le comptoir. Il attrapa au passage une phrase de Mado :
« Mais à part gueuler, il peut quoi ?
-A mon avis, pas grand-chose, répondit Alexandre. L’assistance publique a assez d’orphelins sur les bras, ils ne vont pas s’encombrer d’une de plus, surtout si ses papiers sont en règle.
-Tu crois ? » couina Émilie.
Si Mado gardait la tête froide, la belle rousse semblait avoir été très affectée par la violence du prêtre. Heinz s’approcha d’eux :
« Il faut quoi ? Il prévient l’assistance, elle envoie quelqu’un et après ? Si personne lui dit… Il peut dire que c’est Arnaud, on peut dire que c’est pas lui, les sosies, ça existe… Il a des vrais papiers… Et t’as raison Alexandre, ils ont sûrement comment vous dites ? Des autres chats à fouetter ? , dans l’assistance.
-À propos, où est passée Hikma ? demanda distraitement Alexandre.
-Elle dort sur notre lit. » lui dit Heinz.
Le bar s’était un peu vidé, et on vit soudain surgir Benoit Bertin, qui se précipita vers eux :
« C’est vrai ce qu’on dit ? Le père Arnaud est revenu ?
-Ça dépend, lui dit Alexandre avec un sourire. Tu veux la version officielle ou la version officieuse ? »
Benoit resta bête, puis bafouilla :
« Heu… Les deux… »
Les quatre comploteurs rigolèrent. Puis Alexandre fit les deux résumés. Le garçon resta stupéfait. Puis bredouilla :
« Ah… Et heu, qu’en dit le père Gabriel ?
-Il est furieux, dit Heinz. La dernière fois qu’on l’a vu, il voulait appeler l’évêque et le pape…
-Bon. Et Arnaud, il en dit quoi ?
-Il n’est pas au courant, dit Émilie, il heu… Il se reposait quand le père est passé. Il n’est pas encore réveillé.
-Et la petite ? Elle est Juive ?
-Ça, on a pas demandé… fit Alexandre.
-Vélin, c’est pas juif, remarqua Émilie.
-Sa mère l’était peut-être, proposa Mado.
-C’est pas la question ! les coupa sèchement Heinz. Elle et Arnaud ont survécu parce qu’ils étaient tous les deux, juste grâce à ça. Si on les sépare, on les tue.
-Quel optimisme ! remarqua Benoit.
-Tu peux pas comprendre. »
Hikma descendit l’escalier et, après s’être gratté la nuque et étiré un moment, elle vint se frotter aux jambes d’Alexandre, qui se pencha, l’attrapa délicatement et la prit dans ses bras. Elle se frotta à sa joue barbue, câline, et se mit à ronronner. Heinz sourit. Puis, il interpella Benoit :
« Quoi tu penses qu’il va dire, ton père ?
-Oh, à mon avis, il va surtout voir de quel côté penchent ses électeurs.
-Mais lui, il pencherait plutôt où ?
-Il a très peur de ce que peut le père Gabriel. Beaucoup de gens vont à la messe, ici, et il suffit d’un sermon pour l’anéantir aux yeux des paroissiens. »
Alexandre rigola :
« C’est vrai, dit-il d’un ton un peu bizarre, que ton père est un bon maire et que ce serait dommage que sa réputation soit gâchée par une bêtise. »
Heinz jeta un œil à son jeune amant, un rien amusé, mais ne dit rien. Benoit continua :
« Oui, d’autant qu’il voulait se présenter comme député..
-Alors, ce serait d’autant plus dommage. » dit Émilie avec elle aussi un petit sourire.
Mado soupira tristement :
« Bon sang, on n’est pas sorti de l’auberge… »
Elle passa une main lasse dans ses cheveux. Elle semblait au bord des larmes.
« … et notre amour est si simple, pourtant… »
Heinz fronça les sourcils, et la prit dans ses bras, en lui disant vivement :
« Tiens le coup, Mado. Ils ne peuvent rien, on a rien perdu et on ne peut rien perdre ! »
Il la secoua un peu :
« On va y arriver. D’accord ? »
Elle eut un pâle sourire :
« D’accord… »
Il insista :
« On se bat et jusqu’au bout. Compris ?
-Oui, oui… Houlà ! » s’écria-t-elle en sortant de ses bras.
Son sourire était un peu plus joyeux.
« … Je ne t’ai jamais vu dans cet état, Heinz ! Qu’est-ce qui t’arrive ?
-Je sais d’où ils reviennent, Mado. Et si Dieu les a fait revenir, c’est pas pour que des cons gâchent tout. Ca, non, je laisserai pas faire. Même s’ils ont une soutane ou une écharpe de trois couleurs.
-Ils ne gâcheront rien, Heinz, dit tranquillement Alexandre. Et toi, Benoit, qu’esse t’en penses ? »
Le jeune homme haussa les épaules.
« Oh, moi, ça m’est bien égal. Si vous vous aimez, oui, il faudrait vous marier. Surtout avec les petits.
-Alors, explique ça à ton père. »

Chapitre 41 :

La soirée s’acheva aussi tranquillement que possible. Mado ferma le bar plutôt que d’habitude, pour qu’ils puissent manger tous ensemble, et lorsque Léon revint, il avait au moins une bonne nouvelle : il avait eu confirmation que lui-même, en tant qu’officier municipal, avait le droit de marier.
« Alors, conclut-il, même si Bertin refuse, je pique les registres et je m’en occupe. »
Mais monsieur le maire avait reçu la visite du père Gabriel et, le moins qu’on pouvait dire, c’était qu’il avait quelques réticences à ce mariage… Entendant ça, Alexandre eut un sourire. Arnaud, qui était assis près de Mado, hocha la tête.
« Bon sang, mais qu’est-ce qu’ils ont, tous… C’est si dur de nous laisser être un peu heureux ? Qui ça dérange, mon Dieu, qui ça dérange… »
Il y eut un long silence, qu’Alexandre rompit :
« Ne t’inquiète pas, Arnaud. Le père Gabriel est un peu vieux jeu, mais ce n’est pas un imbécile. Quand il comprendra que tu es sincère, et surtout que ta décision est irrévocable, il acceptera. Il faut juste qu’il soit assez calme pour que vous puissiez vous expliquer pour de bon.
-Mouais.
-Mais si… Et puis on sera là, t’en fais pas.
-Mais Bertin ?…
-Bertin, lui répondit doucement le jeune homme, il n’est pas idiot non plus. Je crois même qu’il comprendra très bien le problème. »
La soirée ne se prolongea pas tard, et, lorsqu’ils furent seuls dans leur chambre, Heinz demanda à son ami, qui se déshabillait, assis au bord du lit :
« Tu t’occupes de Bertin ?
-Oh, oui… Monsieur le maire n’a pas intérêt à me fâcher… Sinon, il regrettera que ce ne soit pas le père Gabriel qui lui ait fait sa réputation…
-Il peut vouloir se venger…
-Non, il sait ce qu’il risque… C’est très facile à lancer, une rumeur… Et s’il fait quoi que ce soit contre moi… Mais !… Tu es inquiet, Heinz ? »
L’Autrichien, qui enlevait sa chemise, soupira.
« Je suis pas tranquille.
-Qu’est-ce qui te fait peur ?
-J’aime pas te voir jouer avec le feu, Alexandre. »
Alexandre eut un sourire :
« C’est vrai que la dernière fois, c’est toi qui t’es brûlé… »
Heinz rigola.
« Exact, en plus, c’est moi qui me suis brûlé… Mais tu vas pas aller foutre le feu chez Bertin ?
-Pas le même que l’autre fois.
-Ah, l’autre ?
-Oui, celui que je déclenche habituellement, d’après toi… Viens près de moi, Heinz. »
L’Autrichien vint s’asseoir près de lui. Alexandre passa ses bras autour de son cou.
« Je m’occupe de Bertin. Toi, aide Arnaud face au curé.
-D’accord. Mais fais attention.
-Toi aussi. » chuchota Alexandre.
Ils s’embrassèrent.
Le lendemain matin, Heinz fut le premier réveillé, très tôt. Il avait cauchemardé une bonne partie de la nuit. Les souvenirs remontaient à la surface, ces visages, tous ces visages… Tous ces morts… Lorsqu’il quitta le lit où Alexandre dormait encore tranquillement, il jura à tous ces fantômes qu’il n’abandonnerait pas ces deux survivants-là.
Le soleil se levait à peine, et tout était calme. Il alla à la cuisine, se fit du thé. Puis s’assit à la petite table, devant sa tasse vide et la théière. Il posa ses coudes sur la table et joint ses mains devant son visage :
« Mon Dieu… Je sais que je Vous dérange souvent, ces derniers temps, pardonnez-moi… Mais là, on a vraiment besoin de Vous… Je Vous prie, pour que Vous m’aidiez à aider Arnaud… Pour que je puisse mettre des mots sur la souffrance que lui ne saura jamais dire… Pour que le père Gabriel comprenne… Et surtout, pour que je ne m’énerve pas de son incrédulité… »
Il soupira et se servit son thé.
Le café était ouvert depuis un moment, et Heinz aidait Mado au service, pendant qu’Alexandre et Arnaud déjeunaient à une table, lorsque le père Gabriel arriva. Il était calme, mais d’un calme glacial. Un silence total s’abattit sur la salle, à son entrée. Arnaud soupira, puis leva la tête, le regardant s’approcher. Il ressemblait plus à un homme fatigué d’avance d’avoir à expliquer une évidence qu’à quelqu’un de terrorisé et de mal avec sa conscience. Il n’eut pas un frisson. Le prêtre dut le sentir, car il sembla avoir une petite hésitation. Il vint se planter à côté de la table, comme Alexandre vidait sa tasse. Arnaud, qui touillait la sienne, désigna au prêtre une chaise vide, à sa gauche, après lui avoir jeté un bref regard. Le père Gabriel ne s’assit pas. Heinz, du comptoir où il nettoyait des tasses, les tenait à l’œil.
Émilie, qui était en haut, descendit rapidement l’escalier pour venir chuchoter quelque chose à l’oreille d’Alexandre, qui sursauta et la regarda avec des yeux ronds, et dont les lèvres articulèrent sans un son quelque chose. Émilie opina. Alexandre ne fit ni une ni deux, il bondit de sa chaise, et ne prit que le temps d’un clin d’œil à Heinz avant de monter l’escalier en courant. Heinz eut un sourire.
Arnaud but une gorgée de café et rompit enfin le pesant silence.
« Vous devriez vous asseoir, mon père. Nous risquons d’en avoir pour un moment.
-A quoi donc ?
-À nous expliquer, répondit Arnaud, toujours sans le regarder, avant de se remettre à boire.
-Je ne suis pas venu pour m’expliquer. Je suis venu te chercher. »
Arnaud soupira et lui jeta un œil très las.
« Je ne repartirai pas avec vous, mon père. S’il vous plait, asseyez-vous. »

Chapitre 42 :

Alexandre arriva à la porte de sa chambre de travail, prit une grande inspiration et entra.

François Bertin l’attendait, assis sur le lit. Il avait posé sa veste et son chapeau sur la chaise-table de nuit. Alexandre le gratifia d’un immense sourire. Celui du maire fut plus timide.

« C’est gentil de venir me voir, François… roucoula Alexandre en s’approchant. Ça faisait longtemps… » continua-t-il en s’installant, plus que sensuel, à cheval sur les cuisses de son client. Il caressa ses cheveux.

« Je me demandai si tu m’aimais encore… couina-t-il enfin, avec une moue de petit garçon triste.

-Ne dis pas de bêtises… » répondit Bertin.

Il l’embrassa.

« … C’est juste que… J’ai beaucoup de choses à faire, maintenant que je suis maire, tu sais… » expliqua-t-il, pendant qu’Alexandre enlevait prestement sa chemise.

Le garçon se laissa caresser, pendant qu’il déboutonnait celle du maire.

« C’est quand même pas gentil de me laisser tomber… Toi, mon plus vieux client !… Tu te souviens ? »

Alexandre eut un petit rire apparemment innocent, et ajouta en tirant la chemise :

« Quand je pense à la scène que le curé va faire à Arnaud !… T’imagines, s’il savait que tu m’as dépucelé à seize ans ? »

Bertin frissonna.

« Qu’est-ce que tu veux dire ? » balbutia-t-il.

Alexandre le coucha en riant.

« Mais rien, j’y pense comme ça, c’est tout… »

Il se pencha au-dessus de Bertin, s’appuyant sur ses mains posées de part et d’autre de ses épaules, et susurra :

« Monsieur le maire a des envies particulières ? »

Bertin haussa les épaules, caressant toujours le garçon, et lui dit :

« Tu es bizarre, aujourd’hui… Qu’est-ce qu’il y a ? »

Alexandre soupira, en défaisant la braguette du maire.

« Oh rien… J’ai dit que je ne t’en parlais pas… »

Bertin se redressa sur ses coudes :

« Ce n’est pas grave, au moins ? Tu m’inquiètes… »

Alexandre lui jeta un œil, visiblement ennuyé, en laissant ses mains faire seules ce qu’elles savaient très bien faire.

« Si… C’est heu… Bon, d’accord. C’est Arnaud.

-Le bébé ?… Il est malade ?

-Non, son père… Léon t’a expliqué, non ?… »

Bertin se rallongea et ferma les yeux.

« Oui… souffla-t-il.

-Ca m’embête, mais bon… Je ne voudrais pas abuser de notre amitié pour te forcer la main… »

Les siennes stoppèrent brutalement ce qu’elles faisaient. Bertin gémit.

« Ça m’embête beaucoup, surtout pour Mado et les petits… »

Il soupira et se remit à l’œuvre. Pus s’arrêta à nouveau.

« C’est bête… »

Puis il sembla revenir à ce qu’il faisait et s’y remit vivement.

« Désolé… J’suis pas doué aujourd’hui…

-… Pas grave… Continue… »

Alexandre continua, s’appliquant beaucoup, acheva de les déshabiller, puis s’installa sur les hanches de Bertin et se mit à le chevaucher tranquillement. Puis s’arrêta brusquement. Bertin couina plaintivement :

« Alexandre !…

-Oh pardon ! »

Le jeune homme repartit au galop. Bertin saisit ses hanches et le ralentit un peu :

« Bon sang, tu n’es vraiment pas à ce que tu fais !…

-Je m’excuse…

-Ça t’embête à ce point, cette histoire ?…

-Ben oui, quand même…

-Mmmh ?…

-C’est mes amis tout ce monde-là, quoi… »

Il s’arrêta à nouveau.

« Dis, François… » demanda timidement Alexandre.

Le maire poussa un profond soupir. Seigneur, on va pas y arriver !

« Quoi ? gémit-il.

-Tu pourrais pas arranger tout ça ?…Tout le monde te respecte, toi… Si tu leur expliquais ? continua le garçon sur le même ton implorant.

-Mais coa ?!…

-Qu’ils s’aiment, qu’il faut qu’ils puissent se marier… C’est tellement simple, puisque Arnaud a des vrais papiers…

-On verra ça plus tard, Alex, s’il te plait, continue ! »

Alexandre reprit et, quand il sentit son client sur le point de jouir, il s’arrêta à nouveau. Bertin retint un cri plus douloureux que furieux :

« Alexandre !!!

-Tu pourrais pas ?

-Mais bordel c’est pas le moment !

-Allez, dis-moi… Tu pourrais ou pas ?

-Alexandre ! supplia Bertin.

-Dis juste ?

-Mais bien sûr que je pourrais ! Continue, je t’en prie !

-Tu peux ?

-Alexandre !

-Tu peux ? Tu le feras ? »

Bertin gémit.

« Allez dis ! Tu le feras ?

-Mais oui, mais…

-J’ai ta parole, tu le feras ?

-Oui ! cria Bertin, à bout. Oui, je le ferai ! Tu as ma parole ! Dans une heure, si tu veux, je les marie ! Mais je t’en supplie, CONTINUE !!! »

Et Alexandre lui offrit le bel orgasme de sa carrière.

Un peu plus tard, il le regardait reprendre son souffle, allongé près de lui. Il y eut un silence, puis Bertin soupira :

« Alexandre, tu es une sacrée garce.

-Je sais, merci. » répondit gentiment le garçon.

Il se redressa sur un coude, et sourit à son plus vieux client.

« On se bat avec les armes qu’on a, tu sais… reprit-il, doux et sérieux.

-Et tu as réussi à m’arracher un drôle de serment.

-Tu le tiendras ?

-Je ne me suis jamais parjuré, dit Bertin en se redressant. Ce n’est pas aujourd’hui que je vais commencer. »

Il ramassa ses vêtements et commença à se rhabiller.

« Je marierai Mado et son “Michel“ je sais plus comment, tu as ma parole. Et puis, pour tout t’avouer… »

Il sourit au jeune homme.

« … Ça ne me gêne pas plus que ça de faire la nique à ce vieux cureton et à sa bande de grenouilles de bénitiers. »

Ils rirent tous deux. Alexandre s’assit au bord du lit.

« Merci, François.

-Oh, de rien, vraiment. »

Le maire caressa les boucles noires et ajouta avec un sourire :

« “Faut mieux pas qu’on apprenne que je t’ai dépucelé.

-‘Faut mieux pas. » confirma Alexandre en lui rendant son sourire.

 

Chapitre 43 :

Si la réponse d’Arnaud avait troublé le prêtre, ce dernier n’en laissa rien paraître, et ne s’assit pas.
« Arnaud, ton emprisonnement a dû t’épuiser, et…
-J’ai toute ma tête et je vais encore insister, mon père. Si vous acceptez de m’écouter, asseyez-vous. Sinon, partez tout de suite, appeler Gerlier, Pie XII ou Dieu lui-même, si ça vous amuse. Moi, je ne vous suivrai pas. »
Le père Gabriel poussa un profond soupir et, enfin, s’assit à la gauche de son ancien collègue, qui finissait sa tasse, assez tranquillement.
Au comptoir, Heinz ne les quittait pas des yeux, ni Mado, qui passait un coup de balai. L’Autrichien était attentif, sérieux, et prêt. Mado gardait son calme, mais elle semblait plus inquiète. Émilie s’occupait des bébés dans leur coin, elle n’était pas tranquille du tout.
Arnaud reposa sa tasse sur la table, et regarda le père Gabriel.
« Il est délicieux, vous en voulez ?
-Je ne suis pas venu pour ça, Arnaud, répondit sèchement le prêtre.
-Moi, je vais en reprendre une tasse. Il t’en reste, Heinz ?
-Je t’en amène. » répondit l’interpellé.
Il prit la cafetière et vint le resservir.
« Tu veux autre chose ?
-Non, merci. »
Le père Gabriel commençait à s’impatienter. Il se mit à pianoter sur la table.
« Arnaud, ne me pousse pas hors de mes gongs…
-La patience est une vertu primordiale, mon père, c’est vous qui me l’avez appris. Pour commencer, d’ailleurs, vous pouvez arrêter de m’appeler Arnaud. Arnaud est mort, à Treblinka. Je m’appelle Michel Vélin, aujourd’hui.
-Voyons, ne dis pas de bêtises. Je sais très bien qui tu es.
-Qu’est-ce que ça change ? Vous ne pourrez jamais le prouver.
-Tu plaisantes ? s’échauffa le prêtre. Je peux trouver des tas de gens qui témoigneront t’avoir reconnu !
-Je peux en trouver autant pour l’inverse.
-Des menteurs !
-Et après ? »
Arnaud eut un sourire. Sa dernière réponse avait laissé le prêtre muet.
« OK, reprit posément Arnaud en fixant sa tasse, qu’il touilla un peu. Admettons que vous me traîniez devant un juge, admettons qu’il reconnaisse qu’il y a eu changement d’identité, qu’il me rende mon ancien nom et mon ancienne fonction. Vous penserez avoir gagné ? »
Le prêtre ne sut que répondre.
« Répondez, insista froidement Arnaud.
-Ma foi… Les choses seraient redevenues normales… »
Arnaud éclata brusquement d’un rire atroce, et reprit d’un ton acerbe :
« Normales ?!… Mais bon sang comment pouvez-vous être aussi aveugle ?! »
L’ancien déporté venait de perdre son calme. Mado et Émilie se figèrent, stupéfaites. Heinz jura entre ses dents. Il se tint prêt à bondir. Tant qu’Arnaud ne faisait que crier, ça n’était pas grave, mais ça pouvait mal continuer. Depuis son retour, Heinz s’attendait à ça. Les nerfs d’Arnaud ne pouvaient pas tenir éternellement.
« Non, mais je n’en reviens pas !… Nous avons passé deux ans sous le même toit sans que vous vous rendiez compte que j’étais prêtre contre ma volonté ?… Sans que vous vous doutiez que j’aimais Mado, comme un fou, depuis mon arrivée ici ?… Sans que vous compreniez que la seule chose que je voulais, c’était foutre cette putain de soutane au feu et l’épouser ?!… Et maintenant que je peux le faire, en toute légalité et sans que ça dérange personne, maintenant qu’elle m’a fait un enfant et que j’en ai, moi, une à protéger, vous venez me dire que mon état normal, c’est de redevenir prêtre ?! »
Le père Gabriel était lui aussi stupéfait, tant il ne s’attendait pas à un tel accès de colère. Il parvint à balbutier, après un mouvement de recul :
« Mais… Arnaud… Tu… Ça ne va pas !… Il faut… I-i-il faut te soigner !… »
Heinz jura à nouveau entre ses dents, quand Arnaud ricana et susurra, venimeux :
« Ben voyons !… Qu’est-ce qui vous fait croire ça ?… Quelle raison pourrais-je avoir d’allez mal ?… Vous ne savez pas d’où je reviens, mon père ?… Vous ne savez pas ?… Comme si vous pouviez savoir… J’ai survécu pour Sarah, j’ai survécu pour lui donner une mère, Mado, ma Mado, et pour en faire ma femme… Alors, faites tout ce que vous voulez. Arnaud est mort et même si vous le ressuscitez, il n’aura qu’un but : se faire réduire à l’état laïc, même si ça lui prend des années, et il épousera la femme qu’il aime envers et contre vous. Tout ce que vous y gagnerez, c’est de condamner une innocente petite fille à l’orphelinat. »
Le père Gabriel soupira, énervé.
« Mon pauvre ami, je crois surtout que tu as grand besoin de te faire soigner. »
Arnaud n’eut qu’un sourire méprisant :
« Ben voyons.
-… Sans compter ce que tu risques !… As-tu pensé à ton âme ? Aux conséquences ?…
-Laissez-moi deviner… Je vais griller en enfer ?…
-Mais enfin oui !… Tu ne te rends pas compte… »
Le sourire ironique était le même sur les lèvres d’Arnaud que sur celles de Heinz. Arnaud coupa le curé :
« Non, c’est vous qui ne vous rendez pas compte.
-Comment ça ?! s’étrangla le prêtre.
-L’enfer, j’en reviens, alors si vous croyez que ça me fait peur… »
Le père Gabriel haussa les épaules.
« Enfin, je sais bien que ces camps étaient très durs, mais de là à… Et puis, n’oublies pas que les épreuves nous sont imposées par Dieu pour nous éprouver et… »
Personne ne comprit immédiatement ce qui suivit. Arnaud se leva si brutalement qu’il fit tomber sa chaise, il était comme fou, et personne ne saurait jamais ce qu’il aurait fait si Heinz n’avait pas réagi si vite. Il cria très violemment quelque chose en allemand, personne ne comprit, sauf Arnaud qui se pétrifia. Heinz souffla et reprit vivement :
« Mado, emmène-le dans votre chambre, vite !
-Mais qu’est-ce que…
-Fais ce que je te dis, VITE ! »
Mado obéit sans comprendre, et emmena Arnaud qui se laissa faire comme un pantin sans vie. Le père Gabriel était à nouveau stupéfait. Heinz soupira, et lui dit :
« Vous venez de perdre une très belle occasion de vous taire, mon père. »

Chapitre 44 :

L’Autrichien sortit lentement de derrière le comptoir. Il semblait ivre de fatigue. Il vint s’asseoir face au prêtre, à la place qu’avait occupée Alexandre. Le père Gabriel se reprit et demanda vivement :

« Mais que ?… Que lui avez-vous dit ?

-Rien qui vous concerne, répondit mollement Heinz, mais sans doute la seule chose qui pouvait l’arrêter.

-Mais enfin ! »

Le curé s’emportait à nouveau.

« … Vous n’aviez pas à intervenir ! Nous n’avions pas fini et…

-D’accord, l’interrompit Heinz, je le laisserai vous tuer, la prochaine fois. »

Le prêtre sursauta, et Heinz reprit avec un sourire :

« Vous préférez ? »

L’Autrichien regardait le prêtre avec sérénité et ironie. Il était mollement avachi sur sa chaise, et croisa les bras.

« Il y a une chose qu’il faut que vous compreniez, mon père. Arnaud que vous avez connu, c’est fini. Y a plus. Tout ce qui reste, l’homme qu’on a là, c’est plus Arnaud.

-Ah, fit le prêtre, sec. Et qui est-ce, alors ?

-Mais rien, justement, mon père. » répondit très doucement Heinz, souriant toujours.

Le père se raidit.

« Que voulez-vous dire ?

-Que c’est plus une personne… C’est… Comment dire… »

Heinz étendit ses bras sur la table, les doigts croisés, cherchant ses mots. Les yeux verts regardaient le plafond, ils finirent cependant par revenir sur le prêtre.

« C’est pas : qui, la question, c’est : quoi…

-Je vous suis mal, Heinz…

-Pendant sa déportation, Arnaud a été… Je trouve pas de mot pour bien le dire… Changé en chose, vous voyez ?

-Déshumanisé ? » tenta, de loin, Émilie, qui suivait.

Heinz claqua des doigts et lui sourit :

« C’est ça, dé-humanisé… Merci, ma belle.

-Déshumanisé ? répéta le prêtre, incrédule. Mais c’est impossible, voyons…

-Non, c’est très possible… Et c’était ça… »

Le père Gabriel fronça les sourcils :

« Et qu’en savez-vous ? »

Heinz soupira tristement.

« J’ai été dans un de ces camps, au début de la guerre, avant de venir ici.

-Quoi, vous avez été déporté ?…

-Non, je… »

Heinz haussa les épaules avec un petit sourire :

« J’étais pas de ce côté-là des grillages. »

Un silence complet régnait sur le bar. Alexandre redescendit sans un bruit, et alla discrètement reprendre la vaisselle, derrière le comptoir.

« C’était pas Treblinka, mais ces camps-là, c’était partout pareil. Moi, j’ai failli devenir fou quand j’ai compris quoi il se passait, là-dedans… C’est pour ça que j’ai atterri ici, ils m’ont viré mais peu importe… Revenons à Arnaud, voulez-vous ? Je voulais que vous compreniez que les prisonniers, là-bas, c’étaient pas des êtres humains. C’étaient… des choses… C’est ça, des choses… Juste bonnes à travailler, et à tuer quand elles pouvaient plus… Je sais pas quoi Arnaud faisait, mais il lui faudra beaucoup beaucoup beaucoup de temps pour pouvoir en parler… Ça, il pourra peut-être un jour… Mais là, il est encore dedans, vous voyez ?

-Heu, à peu près… balbutia le prêtre, visiblement impressionné.

-Il est une chose encore… Et la preuve, c’est que quand je l’ai traité comme ça, il a réagi exactement comme s’il était là-bas… Il a tenu grâce à Sarah et à Mado. Moi, je crois qu’il a réussi à garder un équilibre, à vivre, grâce à elles… À s’accrocher à ça pour pas devenir fou… »

Le prêtre se remporta :

« Comment ça, il n’est pas fou ? Vous avez dit vous-même qu’il a failli me tuer ! »

Heinz l’interrompit d’un geste de la main.

« Laissez-moi finir. Vous allez comprendre, c’est simple. Vous voyez les gens qui marchent sur des fils ?

-Des funambules ?… Quelle rapport ?

-C’est une image pour expliquer. Imaginez Arnaud comme un funambule, comme vous dites, et Mado et Sarah, c’est les deux grands bâtons qui l’aident à pas tomber…

-Oui ?

-Il marche, c’est pas facile, mais il y arrive.

-Et pourquoi, alors, voulait-il me tuer ?

-Parce que vous alliez lui arracher ses bâtons. » répondit Heinz avec son plus beau sourire.

Le prêtre sursauta, et mit sa main devant sa bouche, très gêné. Heinz continua, toujours très doucement :

« Vous comprenez ? Il est pas fou, Arnaud. Pas du tout. Mais il sait très bien pourquoi il l’est pas et ce qui va lui arriver si vous faites ce que vous disiez… Il a peur. Et c’est cette peur, plus votre heu… Le fait que vous le compreniez pas, qui lui a fait perdre contrôle, tout à l’heure. »

Il y eut un long silence. Puis, le prêtre soupira.

« Je vois… Enfin, je pense que je comprends… »

C’est à ce moment que Sarah descendit, portant encore la vieille chemise de nuit que Mado lui avait trouvée la veille, dans un placard. Elle était pieds nus, ébouriffée, pas encore très bien réveillée. Elle tenait la rampe à deux mains, pas très assurée, les marches étant un peu hautes pour ses petites jambes. Arrivée en bas, elle regarda tout autour d’elle et demanda :

« Il est où Papa ?

-Il dort encore, ma puce. » répondit Heinz, prenant les autres de vitesse, en se levant.

Il regarda le prêtre :

« C’est la petite Sarah, mon père. »

Le prêtre hocha la tête, et sourit :

« La fille de Michel Vélin ?

-C’est ça, répondit Heinz en lui rendant son sourire, avant de regarder Alexandre, qui semblait tout content derrière son comptoir : Tu peux la faire déjeuner, Alex ? Je vais voir ce que devient son père.

-D’accord. » répondit joyeusement le jeune homme.

 

Chapitre 45 :

Heinz frappa à la porte de la chambre. Mado vint lui ouvrir, partagée entre la colère et l’inquiétude :
« Ah te voilà, toi ! Qu’est-ce que tu lui as dit ? Il est complètement prostré !
-T’occupes.
-Le curé est toujours là ?
-C’est réglé.
-Tu as réussi à ?…
-Oui. Va vite le remercier. Je m’occupe d’Arnaud. »
Mado hésita, puis opina :
« Bon, je te fais confiance. »
Elle le laissa entrer et sortit.
Arnaud était assis au bord du lit, les bras ballants et les yeux perdus. Heinz s’assit près de lui. Il s’en voulait terriblement de l’avoir renvoyé là-bas, mais il n’avait pas trouvé d’autre solution. Et maintenant, pas le choix : il fallait aller le chercher.
« Comment tu te sens, Bout ? »
Bout… Stück. C’était comme ça que les déportés s’appelaient, comme ça que lui-même l’avait appelé, pour le stopper dans son élan de folie. « Arrête, Bout ! » … Heureusement que Sarah ne l’avait pas entendu. Arnaud sembla reprendre un peu vie :
« Que se passe-t-il ?… Qu’est-ce que vous allez me faire ?… Vous allez lâcher vos chiens sur moi, comme sur Michel ?…
-Calme-toi, je ne vais pas te faire de mal. Calme-toi. Respire, regarde autour de toi… Tu sais où tu es ? »
Le regard d’Arnaud erra à droite à gauche, sans regarder Heinz, qui n’était qu’une voix qui semblait vouloir l’aider.
« Dans une chambre…
-Oui, et quelle chambre ? »
Arnaud regarda mieux, huma, et fronça les sourcils :
« On dirait… La chambre de Mado ?…
-Hm, hm…
-Qu’est-ce qu’elle fait ici ?
-Où es-tu ?
-Je… Je ne sais plus… Dans cette chambre ?…
-Où es-tu ?
-Dans cette chambre… Je suis… Je suis revenu au village ?… Je ne suis plus à Treblinka ?… Où est Mado ?… Et Sarah ?… Où sont-elles ? »
Heinz soupira. Il passa son bras autour des épaules d’Arnaud :
« En bas, elles sont, au bar. »
Arnaud le regarda :
« Heinz… C’est toi ?
-C’est moi.
-Je suis revenu avec Sarah, Je suis à l’auberge…
-Oui.
-… Mado m’aime encore et… »
Il sursauta :
« … Le père Gabriel ! »
Il voulut se lever, mais Heinz le retint :
« Tout va bien, c’est réglé.
-Comment ça ? »
Le déporté tourna un visage torturé vers Heinz, qui reprit :
« C’est réglé. Je lui ai tout expliqué. Je lui ai dit tout ce que tu peux pas dire. Il a compris. Il va te laisser tranquille. »
Arnaud se mit à trembler.
« C’est vrai… ? »
Il se mit à pleurer, regarda à nouveau Heinz :
« Il va nous laisser tranquilles, tous les quatre ? Pour toujours ?
-Je crois vraiment que oui. Mais je serai là pour lui expliquer encore et encore, s’il faut. Aie pas peur, Arnaud. Tu as plus rien à craindre. Tout va très bien aller, tu vas te reposer beaucoup, beaucoup, et on sera tous là, et on va t’aider à vivre à nouveau.
-Tu crois que c’est possible ?
-Ca prendre le temps qu’il faut, mais tu y arriveras. »
Heinz tapota son épaule :
« Tu y arriveras. »
Ils se levèrent, et Arnaud, toujours en larmes, étreignit Heinz.
« Tu y arriveras. Et tu sais que je sais, si tu veux parler.
-Merci, Heinz… » parvint à répondre Arnaud.
Il essuya ses yeux, et ils redescendirent au bar. Sarah courut se blottir dans les bras de son père d’adoption. Ce dernier s’agenouilla et la pressa dans ses bras :
« Papa !
-Bonjour, ma chérie…
-Ça va ? T’as une drôle de voix…
-J’suis pas encore très bien réveillé. »
Le prêtre était parti. Heinz alla s’asseoir au comptoir, près de son Alexandre qui faisait toujours la plonge, puisque Mado s’occupait de Sarah. Les deux amants se mirent à parler tout bas.
« Heinz, t’as été extra !
-Merci, Lieber. Et de ton côté ? J’ai bien compris ton clin d’œil ? C’était Bertin ?
-Oui, oui.
-Et ?
-Je lui ai fait jurer de les marier.
-Parfait. Méthode incendiaire ?
-Oui. C’est radical.
-Ça, toi, quand tu t’y mets, tu ferais jurer à un ange qu’il est un démon.
-C’est un compliment ?
-Oui, on peut dire ça.
-Alors, merci. Mais ça n’avait pas l’air de le déranger tant que ça. Et maintenant que le curé est calmé…
-Alexandre…
-Oui ?
-Je t’aime. »
Alexandre sourit, tout rose.
« Oui, Heinz. Moi aussi iche libeu diche.
-Tu as encore des progrès à faire pour l’accent.
-Mon allemand est meilleur que ton arabe.
-Oui, bon. Égalité ?
-D’accord. »

 

Chapitre 46 :

Le mariage eut lieu un mois plus tard, le 24 août. Il n’y eut qu’un mariage civil, célébré par monsieur le maire, qui ne put être secondé par son adjoint, ce dernier se trouvant être un des témoins de sa sœur. L’autre, Émilie, s’était faite remarquablement belle, et Alexandre, qui avait sorti sa djellaba carmin pour l’occasion, était superbe aussi. Lui était, avec Heinz, témoin pour Arnaud. Sarah et les deux bébés faisaient, plus en théorie qu’en pratique, office de garçons et demoiselle d’honneur. Mado avait mis une belle robe, évidemment pas blanche, une des robes de soirée de la mère d’Alexandre, trouvée dans ses malles. Heinz n’avait pas eu le mauvais goût de ressortir son uniforme, ni Arnaud sa soutane, naturellement, et si les deux hommes étaient bien sûr sur leur trente-et-un, ils l’étaient en civil.
Il y eut malgré les circonstances pas mal de gens qui vinrent à la cérémonie, par sympathie, simplement, et des bruits coururent, prétendant que le curé lui-même avait fait passer un discret billet de félicitations. Si c’était vrai, personne ne le vit jamais.
Après, il y eut un bon repas de noces et un bal à l’auberge, et là encore, il y eut du monde. Le vin coula bien. On dansa beaucoup, on rit beaucoup, ce fut une belle fête.
Cette fête battait son plein, et Alexandre rangeait le balai derrière le comptoir (il venait de nettoyer les éclats d’un verre brisé par un joyeux drille), quand Heinz l’y rejoignit. L’Autrichien n’était pas ivre mort, mais assez saoul pour prendre Alexandre dans ses bras sans trop réaliser qu’on pouvait les voir. Alexandre, qui était resté sobre, rit, et se tourna, face à son amant, sans pour autant sortir de ses bras. Il passa les siens autour de son cou, tendre, sachant bien que personne ne faisait attention à eux, et susurra :
« Qu’est-ce que tu as, mon amour ?
-Regarde l’heure. »
Alexandre obéit. La pendule indiquait une heure quarante.
« Oui, on est demain…
-Hm, hm. »
Heinz embrassa Alexandre :
« Bon anniversaire, mon amour… »
Alexandre comprit, et, tout content, resserra son étreinte.
Cela faisait un an qu’ils s’étaient déclarés, amoureux, dans l’église du village.
« Oh mon chéri… » ronronna le jeune homme.
Ils s’embrassèrent profondément.
« J’ai envie de fêter ça dignement. » dit Heinz.
Ses mains étaient très clairement posées. Alexandre rigola.
« Oui, dit-il coquin, tu as raison. Un an, ça se fête !… Monte, je préviens Mado et j’arrive. »
Ils s’embrassèrent encore, et Heinz lui murmura :
« Fais vite. »
Il le laissa filer, et monta. Alexandre trouva la mariée soufflant un peu, entre deux danses, sur sa chaise. Il lui chuchota :
« Ça va, ma grande ?
-J’ai mal aux jambes.
-Ah, c’est plus de ton âge ces fêtes !
-Attends un peu que je puisse te botter les fesses, sale gosse ! » gronda-t-elle doucement.
Il rit et embrassa sa joue :
« Dis-moi que tu es heureuse, Mado…
-Oh, c’est le plus beau jour de ma vie depuis mon premier mariage !
-C’est absolument ce que je voulais entendre. Bon, je monte, Heinz a un truc urgent à me dire… »
Mado éclata de rire.
« Je vois, file. S’il attend trop, il va l’oublier !
-Je saurai bien lui rafraîchir la mémoire… »
Il l’embrassa encore :
« Allez, continuez bien !
-Compte sur nous. »
Il monta à son tour, remarquant au passage que Léon n’avait fait danser qu’Émilie de toute la soirée. Tiens, tiens…
Il rejoignit Heinz sans plus y penser.
Son amant l’attendait et ils s’enlacèrent amoureusement. Cette nuit-là, ils firent l’amour comme des fous, jusqu’à l’épuisement, jusqu’à ce qu’ils tombent harassés, et l’aube n’était pas loin, lorsqu’ils s’endormirent blottis l’un contre l’autre.
Personne ne les dérangea, et c’était le milieu de l’après-midi quand Alexandre se réveilla. Il sourit, avant même d’ouvrir les yeux, en pensant à l’homme qui dormait dans ses bras. Curieux, le destin. Cet homme-là avait déboulé dans sa vie comme un chien dans un jeu de quilles, manquant de le rendre fou, et il avait fallu beaucoup de patience et d’amour pour retrouver un équilibre après ce débarquement.
Alexandre caressait Heinz qui dormait comme un loir, rêvant peut-être à eux, à leur histoire. Alexandre repensa au timide lieutenant de la Wehrmacht qui n’avait pas osé le déranger devant la tombe de Marius, à l’espion de la résistance qui passait son temps à lui sauver la vie, à l’homme traqué réfugié dans l’église, puis à son amant caché au monastère, et à son compagnon, paisible menuisier, et amant si semblable à ce qu’il avait toujours voulu.
Heinz remua et ouvrit les yeux. Il soupira d’aise.
« Bonjour, mon amour…
-Guten Tag, meine Liebe. »
Ils s’étreignirent. Pus Heinz rigola :
« J’ai rêvé que j’envoyais une carte à mon père pour lui annoncer notre mariage… »
Alexandre sourit et bâilla.
« Tu me rappelles qu’il faut que je réponde à la dernière lettre du mien…
-Quoi il disait ?
-Encore quelques tensions, mais ça allait pas mal. Je me demande s’ils vont arriver à s’en sortir sans guerre.
-Ca m’étonnerait, mais s’il le faut… C’est triste, mais après tout, c’est ce qu’on a fait, nous… Et le soleil a bien fini par se relever sur la France…
-Oui, et il finira bien par se relever sur l’Algérie. »
Alexandre regarda Heinz. Ils s’enlacèrent et échangèrent un long baiser.
« Il se lèvera. » confirma Heinz.
Il embrassa encore Alexandre.
« Mais si je crois ton réveil, c’est plutôt à nous de nous lever, pour le moment… »
Et le rire d’Alexandre résonna dans l’auberge.

FIN

Merci beaucoup d’avoir suivi cette longue histoire ! N’hésitez pas à me donner votre avis 🙂 !

18 réponses à Le Môme d’Alger 2 – Le Soleil d’Al-Ruh (en ligne, complet)

  1. Oaléria dit :

    Bonjour, j’ai pas encore lu toute l’histoire mais ce que j’ai lu jusqu’à maintenant était très prometteurs pour la suite, j’adore !!
    Merci beaucoup d’écrire de si magnifiques histoires !

  2. Ai dit :

    On ne sait jamais hein, je n’étais pas présente à l’époque ou se déroule ton histoire ^o^

  3. Ai dit :

    Que de tristesse…
    C’est bientôt la fin? Il serait temps pour le pauvre Alexandre de se reposer, pour de bon…

    Sinon, tu sauras qu’à un enterrement musulman (ou du moins, arabe), les hommes mettent le corps en terre puis font une des 5 prières obligatoires (selon l’horaire de l’enterrement) et récitent des implorations, mais les femmes restent à la maison. La tradition (du moins, la tradition algérienne) est de faire un repas aux femmes qui sont sous le toit du défunt, après la sortie de son corps. C’est une aumône faite pour le défunt (une sadaka) afin que les personnes qui partagent ce repas, prient pour son repos.
    Je ne sais pas si c’est claire, mais en gros: les hommes sortent le corps pour le mettre en terre, puis les femmes servent le repas à la maison du défunt (en général les enterrements ont lieu à la prière du Dohr, vers 13h). Puis chacun rentre chez lui. Oui, les hommes ne mangent pas. C’est méchant mais c’est comme ça. Je devrais peut-être m’informer du pourquoi de la chose XD

    Bonne continuation!

    • Ninou Cyrico dit :

      @Ai : Il y a encore pas mal de chapitres, je n’ai plus le chiffre exact en tête.
      Merci pour toutes tes infos !!! Je garde ça en tête si jamais je retravaillais ça 🙂 ! Je crois que je m’étais renseigné à l’époque, pourtant, mais j’avais pas dû m’adresser à la bonne personne visiblement… 😉

  4. Ai dit :

    Yep, je me disais que le choix des dates n’était pas anodin…
    Je suis curieuse de lire la suite!
    Je sens venir la disparitions de personnages importants… Ou c’est juste un excès d’imagination…

  5. Ai dit :

    Si tu as d’autres soucis d’arabe, tu peux me contacter quand tu veux! ^^
    Je suis très heureuse de constater que tu t’es bien documentée concernant la culture algérienne de l’époque et la religion musulmane pour écrire cette œuvre. On ne voit pas ça tous les jours…
    Je te souhaite de continuer de la sorte, si ce n’est mieux!

    PS: Je me suis permise de te tutoyer. Depuis le temps que je te lis, c’est venu naturellement ^^
    PS2: Abû, ça reste quand même le singe d’Aladin XD

    • Ninou Cyrico dit :

      @Ai : Merci, c’est noté ^^’ !
      Ben, à vrai dire, à l’époque où j’ai écrit ça, je devais être pendant ou juste après (?) ma licence d’histoire pendant laquelle j’ai eu de très bons cours sur l’histoire musulmane, ancienne et contemporaine. J’imagine que ça a dû aider ^^ ! Après, je suis pas du genre à raconter trop de bêtises sur ces sujets… J’espère !!!
      PS : Pas de souci ^^ !
      PS2 : Oui, je me demande si je ‘étais pas fait la réflexion à l’époque d’ailleurs ^^’ !

  6. Ai dit :

    Salut salut!
    Juste pour préciser que Hamza devrait dire « Abî », non pas « Abû » ^^
    Bonne continuation.

    • Ninou Cyrico dit :

      @Ai : Merci de cette précision. Ne parlant pas du tout arabe, j’avais un peu cherché à l’époque, mais visiblement, j’avais pas trouvé ce qu’il fallait ^^’ !

  7. NINALI dit :

    Bonjour
    Bonne année et heureuse année 2014
    Merci pour vos publications que j’attends impatiemment

  8. Shomei dit :

    Hello !
    Bon c’est certain, je veux rejoindre ton fan-club, on s’inscrit où ? 😉
    J’ai vraiment adoré la première partie et la deuxième me semble bien prometteuse également !
    Je serai au rendez-vous tous les dimanches, maintenant, merci beaucoup pour ton travail !
    Bisous
    Shomei et ses bébés pandas qui sont fans eux aussi ;p

    • Ninou Cyrico dit :

      @Shomei : A ma connaissance, j’ai pas de fanclub en tout cas rien d’organisé… :p
      Merci, j’espère que la suite te/vous plaira aussi 🙂 !!!

  9. Ordalya dit :

    Deux choses, tout d’abord : Joyeux anniversaire 😉 simplement parce que ça fait un an à un ou deux jours près que je lis ce que tu écris, ça ce fête, non ? Je sais que je ne poste pas beaucoup (bel euphémisme, n’est-ce pas ?), mais je suis toujours au rendez-vous le dimanche soir. J’ai toujours le sourire quand je termine de lire un chapitre du Môme ou une de tes nouvelles. Et deuxième chose : bonne année à toi aussi ! Bonne santé, tout plein de bonnes choses pour la nouvelle année 😀

    • Ninou Cyrico dit :

      @Ordalya : Owi, ça, ça se fête ! Champomy donc ! *Pop*
      Merci, ça me fait vraiment chaud au cœur de savoir qu’au moins quelqu’un me suit ! ^^ Des fois je me sens un peu seule ici… ^^’
      Merci merci merci et très bonne année à toi également 🙂 !!!

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