Le Môme d’Alger – En ligne, fini.

Le Môme d’Alger est et a une longue histoire. Dans mon parcours d’auteure, il s’agit en quelque sorte d’une œuvre transitoire. je ne le considère pas vraiment comme une œuvre de jeunesse, mais ça n’est pas pour moi non plus une œuvre adulte et achevée.

La première version de cette histoire remonte à 2002 et est divisée en deux parties, baptisées Souvenirs de Guerre et Le Soleil d’Al-Rûh. Un éditeur s’étant montré intéressé par ce projet à l’époque, j’avais retravaillé, en 2005, ce texte pour tenir compte de ses remarques. Seule la première partie de l’histoire avait été reprise, et, cette maison d’édition n’ayant finalement pas donné suite, je n’ai jamais repris la suite, un peu dégoutée, je dois le dire, du mépris du second interlocuteur que j’avais eu, sacrée douche froide après l’enthousiasme du premier. Si je suis en auto-publication aujourd’hui, je le dois aussi sûrement en partie à cette aventure… Mais passons !

J’ai décidé ici, après réflexion, de vous offrir le texte retravaillé, auquel j’ajouterai la seconde partie elle non reprise, pour vous permettre tout de même d’avoir la fin de l’histoire, trop de choses restant en suspens sinon. J’avoue avoir hésité, mais malgré tout, je préfère la seconde mouture à la première, malgré le sacrifice de plusieurs passages auxquels je tenais… ^^

Je m’excuse des erreurs ou incohérences historiques présentes dans ce récit. Malgré mes recherches à l’époque, je ne suis en rien une réelle spécialiste de la Seconde Guerre Mondiale, et je reste surtout une auteure de fiction. 🙂

Vous souhaitant bonne lecture, donc !

Synopsis : Automne 1943, dans une petite ville des Monts du Lyonnais. Prostitué au service de la résistance, Alexandre, un jeune métis franco-arabe, se retrouve pris malgré lui dans le combat que se livrent deux colonels allemands… Les deux hommes se haïssent et luttent sous le regard d’un lieutenant taciturne, Heinz. La guerre va s’achever et les destins de ces quatre hommes se lier…

 

 

Le Môme d’Alger

Chapitre 1 :

La cellule était glaciale et sombre. Le vent de cette nuit de novembre pénétrait par rafales au travers de la petite lucarne. Et le prisonnier, quand il soupira, vit son souffle se matérialiser en un petit nuage blanc, devant lui.

C’était un homme d’une quarantaine d’années, à genoux sur le sol, enchaîné au mur, avec des fers assez longs pour qu’il n’ait pas les bras levés, mais trop courts pour qu’il puisse s’allonger sur le sol de terre, de toute façon gelé. Il n’était pas très grand, brun aux cheveux courts, aux yeux noisette, mal rasé, sale et amaigri. Il soupira encore.

Cinq jours. Mon Dieu, comment s’en sortir ?

Il releva la tête en entendant la clé dans la serrure et le verrou qu’on tirait. Perdu dans ses pensées, il ne les avait pas entendus venir.

La porte s’ouvrit brutalement, et la lumière pourtant blafarde du couloir éblouit le prisonnier. Il plissa les yeux, identifiant la haute et forte silhouette du colonel, celle de son nabot de caporal, et surtout l’adolescent épuisé qu’ils jetèrent sans la moindre pitié sur le sol glacé. L’homme, enchaîné face à la porte, jeta un œil alarmé au jeune corps, puis releva la tête vers le colonel, qui s’approchait de lui.

« Alors, monsieur Desprées… ricana l’Allemand, les mains sur les hanches. Avez-vous réfléchi ? »

L’homme regardait le gradé en retenant péniblement sa colère. Il en tremblait, les poings serrés. Le colonel et son âme damnée rirent, mauvais. Le colonel s’accroupit devant son prisonnier, qui ne le quitta pas des yeux, sans rien dire.

« Voyons, Desprées… reprit l’Allemand. Vous feriez mieux d’être raisonnable… Comme cette petite putain. » ajouta-t-il en jetant un œil au garçon, qui n’avait pas bougé.

Enfin, le prisonnier sortit de son silence, pour cracher, contenant tant qu’il pouvait sa fureur :

« Je sais qu’il n’a rien dit, Colonel. Inutile de mentir. »

L’Allemand le regarda un moment, avec un petit sourire moqueur, que le prisonnier sentait plus qu’il ne le voyait, dans l’obscurité.

« Peut-être, finit-il par lâcher. Peut-être pas. »

Il se releva et sortit, suivi de son caporal, qui ricanait toujours, nabot ridicule à côté de son supérieur.

« Demain, ça sera votre tour, Desprées. » dit ce dernier.

Le caporal donna un coup de pied au corps inerte de l’adolescent en sortant. Cela, plus que tout le reste, horrifia l’homme qui explosa :

« ORDURES ! » hurla-t-il.

La porte se referma sur la silhouette du soldat qui les gardait.

L’homme voulut se précipiter vers le corps inanimé du garçon, mais ses chaînes le retinrent. Il tira en vain sur elles, en criant :

« Alexandre ! »

La forme sombre, sur le sol, gémit faiblement.

« Alexandre, merde, dis-moi quelque chose ! Môme !… »

Le corps gémit encore, se dressa péniblement sur ses bras, mais trop meurtri, retomba à sa place.

« Léon… » crut entendre l’homme.

Il soupira. Il aurait voulu prendre cet enfant dans ses bras, le rassurer, panser ses plaies, et il était là, totalement impuissant, face à ce garçon torturé cinq jours par sa faute.

« Alexandre ?… »

Léon essaya de deviner dans la pénombre le visage d’habitude si souriant du garçon. Il se remémora ses traits fins, sa peau sombre et ses boucles noires qui tombaient sans cesse sur son nez. Et il n’y avait plus qu’un corps décharné, au bord de la mort.

« Léon… »

Léon sursauta et se pencha comme il pouvait, sentant le regard du garçon sur lui.

« Oui, Môme ? s’empressa-t-il.

-J’ai rien dit… J’te jure que j’ai rien dit…

-Je te crois. Ne crains rien, je te crois.

-Léon…

-Oui ?

-Est-ce que je vais mourir ? »

Léon ne sut que dire.

« Je sais pas, Alexandre, balbutia-t-il.

-J’ai pas très envie… Léon… Qu’est-ce que je fous ici ?… »

Il délirait. Léon détourna les yeux, accablé.

« … Pourquoi j’suis pas rentré au bled… Qu’est-ce que j’suis venu me perdre ici… Léon…

-Oui, Alexandre ? s’exclama son compagnon.

-… J’veux rentrer à Bâb El-Oued… J’veux pas crever comme un chien ici… J’ai peur… J’ai froid… »

Les grands yeux noirs, en amande, se refermèrent. Léon l’entendit soupirer. Le garçon s’était endormi. Léon secoua la tête.

Tout était de sa faute.

Il n’aurait jamais dû entraîner ce gosse dans la résistance. Il n’aurait jamais dû venir le voir. Les boches leur étaient tombés dessus et voilà, cinq jours que ces porcs s’acharnaient sur le garçon, d’abord devant Léon, pour le faire parler lui, puis sans lui et par pur plaisir sadique, car Alexandre ne savait rien. Il payait au prix fort l’imprudence de Léon, et ce dernier se maudissait pour ça.

Et que faire ? Comment, enfermés à triple tour dans cette cellule de la caserne allemande, auraient-ils pu s’enfuir et regagner le maquis ? À moins d’un miracle…

Léon regarda autour de lui, dans l’obscurité. Il devait être dix ou onze heures du soir, la caserne dormait, le colonel et son nabot étaient partis faire de même, et Léon se dit qu’il ne devait rester que le jeune soldat chargé de les surveiller, devant leur porte. Léon soupira en pensant que s’il avait été seul et détaché, il aurait pu tenter quelque chose.

Il sursauta soudain. Une clé tournait dans la serrure. Puis il entendit qu’on tirait le verrou. Et la porte s’ouvrit. Léon fronça les sourcils en identifiant la haute silhouette de leur gardien.

« Qu’est ce que…

-Chhhht ! » fit le soldat.

Il vint s’agenouiller devant Léon, posa son fusil au sol, et prit le bras gauche du prisonnier. Devant la stupéfaction du résistant, il se mit à crocheter sa menotte, dans la pénombre.

« Je viens vous aider, dit-il, et son accent fit tiquer Léon. Je vous expliquerai le reste dehors…

-Dehors ?…

-Chhhht… »

Le poignet gauche libéré, il s’attaqua au droit.

« Je déserte, grogna-t-il, ça vous va ?

-Heu… » balbutia Léon.

Le jeune homme le regarda, un peu énervé.

« Je suis aussi français que vous. Je suis de Molshein. D’Alsace. »

Libre, Léon se frotta machinalement les poignets, comme le jeune Alsacien se relevait, aux aguets.

Le maquisard avait froncé les sourcils, plus que suspicieux. L’Alsacien ramassa le fusil et le lui mit dans les mains. Léon le regarda et opina lentement.

« Venez vite… » reprit le déserteur.

Léon alla s’agenouiller à côté Alexandre, qui sursauta avant même de s’éveiller, et le prit dans ses bras.

« Môme !… »

-Hmmm … ?… »

L’Alsacien les fixa, stupéfait à son tour, et s’écria :

« Laissez-le, Desprées !… On arrivera à rien avec lui !

-Hors de question, répliqua Léon en se relevant, soutenant le garçon qui avait entrouvert des yeux vagues et couinait. Hors de question, après tout ce qu’il a passé, que je le laisse à ces deux porcs ! »

Il passa le bras mou d’Alexandre autour de son cou, le tenant bien. Le soldat soupira :

« Bon, suivez-moi. »

L’Alsacien sortit son revolver et les précéda prudemment dans le couloir. Léon le suivit, comme Alexandre murmurait :

« Qu’est-ce qui se passe, Léon ?…

-On se tire, Môme. »

Le couloir était étroit, froid, et ils le remontèrent lentement, sur leurs gardes, tournèrent à droite, passèrent devant la porte de la salle de torture, et s’arrêtèrent avant la bifurcation suivante. Tout droit, le couloir continuait vers d’autres cellules. À droite, un petit escalier montait vers la cour intérieure de la caserne. L’Alsacien murmura :

« Je vais voir, attendez que je vous appelle. »

Léon opina du chef. L’Alsacien disparut à droite, Léon l’entendit monter les quelques marches, ouvrir la porte. Il attendit.

Alexandre, lui, ne pensait pas, il ne le pouvait plus. Il agrippa son autre main à Léon, il avait peur de chuter. Il sentait la douleur dans chaque partie de son corps, sa tête exceptée, et il avait très froid et trop faim. Léon lui murmura, mais c’était aussi pour s’en convaincre lui-même :

« On va s’en sortir, Môme, tiens bon… »

Alexandre couina.

Léon entendit l’Alsacien les appeler. Il inspira, tourna dans le petit couloir, monta lentement les marches dans lesquelles Alexandre se prenait les pieds, et sortit dans la cour, leur ami leur tenant la porte.

La cour, déserte et noire, entourée des quatre hauts corps de logis qui l’encadraient, était silencieuse et inquiétante. Il y avait juste quelques veilleuses, au-dessus des principales portes, l’entrée à leur gauche, le réfectoire en face, le grand portail à droite, et au-dessus d’eux, l’entrée de la cave.

À la lueur de cette dernière ampoule, Léon identifia mieux l’Alsacien, beaucoup plus grand que lui, mais ce n’était pas difficile, blond aux cheveux presque rasés, aux yeux clairs. Il chuchota :

« Le vigile n’est pas là, il faut faire vite. Suivez-moi et silence. »

Léon opina encore. Force lui était de faire confiance à cet Aryen.

Il s’assura qu’il tenait bien Alexandre et suivit prudemment leur guide. Ils progressaient lentement, pour gagner le portail, lorsqu’une voix dans leur dos cria :

« Halte !!! »

Comme frappés par un fouet, ils se tournèrent. C’était le vigile, qui tenait son fusil braqué sur eux. L’Alsacien jura, et se mit entre lui et Léon et Alexandre.

« Foutez le camp, Desprées ! cria-t-il. Je vous couvre ! »

Léon se tourna, décidé à fuir aussi vite que possible. Le vigile fit feu, l’Alsacien répliqua aussitôt, comme Léon sentait le corps d’Alexandre se raidir. Il chuta, entraînant Léon dans sa chute, comme le vigile criait :

« Alerte ! Alerte ! »

Léon ne comprenait pas, fixant sans pouvoir rien faire le corps de son jeune ami, il voulut le toucher, et c’est là qu’il comprit, en voyant sa main poisseuse de sang.

« Merde… »

L’Alsacien lui saisit le bras et le releva brutalement :

« Vite, vite !… Il a donné l’alerte ! »

Horrifié, Léon opina pourtant et suivit son guide, qui franchit le portail. Ils entendirent un autre coup de feu, et Léon ne put pas ne pas se retourner :

« Alex… »

L’Alsacien le saisit à nouveau et l’entraîna vers la sortie du village, vers la forêt.

Dans la cour, sur le sol gelé, Alexandre s’était replié en boule, fou de douleur, et incapable de crier ou de pleurer. Quelle était cette foudre qui avait traversé sa hanche ?… Il sentit soudain une main sur son ventre, qui le fit sursauter vivement. Puis deux bras qui le prenaient, le soulevaient, il ne résista pas et il sentit le courant d’air froid sur son visage, quand ils franchirent le portail.

Alexandre couina, laissant ses yeux se fermer. Il grelotta, il avait froid, mais moins que sur le sol, serré contre ce corps. Il se laissait porter, conscient d’être à l’abri, entre ces bras. L’homme marchait vite, Alexandre entendait et sentait son souffle profond, régulier. Au bout d’un moment, il eut conscience qu’ils étaient dans la forêt. Il identifiait les hululements des rapaces nocturnes, et entrouvrit les yeux. L’homme s’était arrêté, ça ne dura qu’un instant, le temps pour lui de s’assurer qu’il tenait bien le garçon, puis il repartit du même pas rapide, sans faiblir. Dans la pénombre, sous les grands arbres, Alexandre ne distinguait pas ses traits.

Et la marche continua. La nuit semblait pourtant tranquille, la forêt calme, Alexandre avait mal et il soupira. Il avait refermé les yeux, la tête calée dans le creux du cou de l’homme.

Enfin, ce dernier s’arrêta, et déposa doucement son jeune fardeau sur le sol. Alexandre rouvrit les yeux et entrevit un instant, quelques secondes où la lune perça entre les nuages, deux yeux verts qui le contemplaient. Puis il sentit une main caresser ses boucles noires, et entendit une voix lui murmurer doucement quelque chose qu’il ne comprit pas :

« Dieu te garde, petit… »

Alexandre voulut tendre le bras, mais l’homme s’était déjà relevé. Le garçon gémit. Il ne voulait pas que cet homme parte. Il avait si mal, il ne voulait pas rester seul dans ce froid, dans cette nuit. Il entendit un carillon qu’on sonnait avec énergie, puis l’homme qui s’éloignait. Alexandre voulut l’appeler, mais sa voix ne pouvait plus crier. Un petit moment passa, durant lequel le garçon, perdu dans sa douleur et sa peur, implora le Ciel de lui venir en aide.

Puis, il entendit un long grincement, qui lui évoqua une porte, une lumière vive l’éblouit et il entendit un cri, une femme, et un autre. Des voix affolées qui parlaient ensemble sans qu’il y comprenne rien.

Alexandre perdit connaissance.

Caché derrière un arbre, l’homme attendit que les religieuses aient rentré le corps inanimé pour soupirer et se retirer.

 

Chapitre 2 :

L’après-midi était paisible, dans le vieux monastère. La forêt était froide, mais entre les vieux et épais murs de pierre, les sœurs parvenaient à maintenir une température agréable. Perdues dans les bois, elles menaient une vie pieuse, hors du monde secoué par une guerre sans nom, la deuxième du genre. C’était bientôt l’heure des Vêpres.

Dans une des cellules du couvent, deux sœurs se livraient à une activité fort originale pour des religieuses. La pièce était petite, neuf ou dix mètres carrés, et il y avait peu de meubles : un lit de fer, qui ne devait pas être très confortable ; près de lui, une chaise de bois, sur laquelle était présentement posée une bassine d’eau tiède, faisait office de table nuit, et un peu plus loin, contre le mur de pierre nue, une petite table de bois, sous la fenêtre haute, qui donnait un peu de lumière.

Allongé sur le lit, Alexandre, toujours inconscient. Ses yeux noirs, aux longs cils, étaient cernés et clos, son nez fin respirait avec un peu de peine, et ses lèvres charnues étaient sèches. Il était nu, mis à part le bandage qui entourait son ventre, et un linge pudiquement posé sur ses hanches. Les deux sœurs, l’une âgée d’environ soixante ans et l’autre d’une quarantaine d’années, étaient occupées à laver soigneusement son corps ambré, en faisant très attention, tant il était meurtri. Elles discutaient, sans en croire leurs yeux, malgré les jours passés, que des hommes aient pu le torturer avec une telle cruauté.

« Ces Allemands sont des monstres ! » s’écria la plus jeune.

L’autre, plus rondelette, hocha gravement la tête :

« Sœur Aurélia ! Mesurez vos paroles ! dit-elle. Ne pensez pas à ça, et regardez ce que vous faites, vous allez lui faire mal… »

Sœur Aurélia était indignée.

« Tout de même, Sœur Hortense ! Il n’a pas vingt ans ! … Comment peut-on faire ça ? … Serrer des cordes au point d’entailler les chairs ? Et ces lacérations, dans son dos ? … Et les traces au cou ? … Et…

-Le Mal se déchaîne sur le monde… Nous autres ne pouvons pas grand-chose contre lui… Alors, faisons avec soin ce que nous pouvons, et prions pour le reste. »

Sœur Hortense soupira, en contemplant le visage creusé du convalescent, seule partie intacte de son corps.

« Pauvre enfant…

-Va-t-il vraiment survivre, ma sœur ?

-Le docteur Jallion a dit que oui, avec beaucoup de repos. La balle qui a traversé sa hanche n’a rien touché d’important, à l’intérieur. Et la plaie était bien cicatrisée, la dernière fois qu’on a changé le bandage. Le reste… Tout le reste se remettra tout seul.

-Mais qui a pu faire ça ? … gémit Sœur Aurélia.

-Un homme possédé par le Démon, à n’en pas douter. »

Les sœurs avaient fini. Elles essuyèrent le garçon, puis remontèrent le drap rêche et les lourdes couvertures sur lui. Après quoi, elles sortirent en silence, et refermèrent la porte.

« Venez, reprit Hortense. Ça va bientôt être Vêpres… Il faudra prier pour cet enfant.

-Certes. Mais dites-moi, ma sœur…

-Oui ?

-C’est vrai, ce qu’on dit ?

-Quoi donc ?

-Il paraît… Enfin… Sœur Catherine a entendu le Père Gabriel, avec le Père Arnaud, parler avec notre Mère, et ils disaient que notre hôte était un grand pêcheur…

-Sœur Catherine est une bien vilaine indiscrète.

-Mais c’est vrai ? … Enfin, on parle tout de même de graves pêchés de chair… »

Sœur Hortense eut un soupir et hocha la tête :

« Effectivement… Il semble que notre jeune protégé soit un disciple de Sodome. »

Sœur Aurélia sursauta, profondément choquée.

« Alors c’est vrai ? … Mais à son âge ?! … C’est horrible ! …

-C’est une raison de plus de prier pour lui. »

Au détour d’un des couloirs, elles furent rejointes par quelques autres religieuses, dont une petite sœur ronde, voûtée, âgée, d’origine allemande, Sœur Margritt.

« Comment va notre hôte ? demanda cette dernière, toute sourire et gentillesse.

-Dieu le garde, répondit Sœur Hortense. Il n’a pas repris connaissance. »

Une autre demanda tout bas :

« Est-on sûr qu’il est bien catholique ? »

Elles s’entreregardèrent, l’une répondit sur le même ton :

« Si ça n’était pas le cas, je pense que les prêtres nous auraient averties…

-Certes, approuva Sœur Hortense. Pourquoi ne le serait-il pas ? Il est français…

-Vraiment ? … Il n’en a pas vraiment l’air…

-Sait-on d’où il vient ?

-De nos colonies d’Afrique du Nord, il paraît… C’est vrai qu’il est… typé… Il est vraiment français ? »

Perdues dans leur conversation, elles ne virent pas arriver le jeune prêtre qui approchait. Il n’avait pas trente ans ; grand, brun, aux yeux rieurs, le Père Arnaud avait toujours le sourire aux lèvres, et de fait, quand on disait de lui qu’il souriait, ça signifiait simplement que son sourire perpétuel s’était élargi. Il entendit les dernières phrases et se fit un devoir d’intervenir :

« Alexandre est effectivement français. »

Elles sursautèrent et se tournèrent vers lui d’un bloc, l’air coupable, sauf la vieille sœur Margritt qui, la surprise passée, sourit :

« Quelle bonne surprise, Père Arnaud ! Vous venez célébrer Vêpres ?

-Non, je laisse ce plaisir au Père Gabriel. Moi, je venais voir mon ami Alexandre… C’est bien par là ?

-Oui, oui, confirma Sœur Margritt. Nous parlions justement de lui. Nous nous demandions d’où il venait ?

-Alexandre ? D’Alger. Ça s’entend très bien, vous vous en rendrez compte dans quelque temps. Vous devriez y aller, vous allez être en retard à l’office. »

Arnaud poursuivit son chemin. Il se dit que ces braves sœurs étaient toutes retournées par la présence d’Alexandre dans leurs murs.

Le jeune prêtre entra dans la petite cellule. Il s’approcha du lit, et contempla à son tour le visage pâle et amaigri. Cinq jours déjà. Arnaud soupira. Son sourire était attristé. Il s’assit délicatement au bord du lit, et resta un instant encore silencieux. Puis, il prit la main du blessé dans les siennes, et murmura :

« C’est moi, Alexandre. C’est Arnaud. »

Le convalescent couina. Arnaud sursauta et fixa, stupéfait, les yeux qui tentaient en vain de s’ouvrir. Arnaud serra plus fort la main, comme Alexandre renonçait et soupirait.

« Ne te force pas, Alexandre… Ne crains rien. Tu es au monastère, à l’abri. Tu es gravement blessé, il faut te reposer. Tu ne risques rien, ici… Tu m’entends, Môme ? »

Arnaud sentit la main se serrer faiblement autour de la sienne.

« Bien. Les Allemands n’ont pas rattrapé Léon. Personne ne l’a vu, il doit être au maquis, mais il viendra sûrement chercher des nouvelles ici un de ces jours. Mado et Émilie vont bien, elles essayeront de passer. »

Arnaud resta un long moment près d’Alexandre, à lui parler, lui raconter les derniers potins de leur petite ville, des villages voisins. Les Vêpres étaient achevées depuis un moment, lorsque la porte s’ouvrit, laissant passer la mère supérieure et une jeune novice au voile blanc, qui portait un plateau sur lequel un bol de soupe fumait. La mère supérieure, une femme mûre aux traits las, mais doux, sourit à Arnaud :

« Vous êtes toujours là, mon Père ? Comment va notre hôte ?

-Il est conscient, mais très faible.

-Aidez-nous à le redresser, s’il vous plait, que nous puissions lui faire boire ce potage.

-Volontiers. »

Arnaud se leva, alla se rasseoir à la tête du lit, pour redresser le corps mou et l’appuyer sur lui-même. Alexandre vida docilement le bol. Il avait très faim, et c’était très bon. Puis, Arnaud le recoucha avec soin, le recouvrit chaudement, et lui dit :

« Nous te laissons te reposer, Alexandre. Ménage-toi, et tiens bon. Nous sommes tous là, avec toi. »

Il sembla à Arnaud que le visage de son ami s’était détendu. Il se releva, et sortit en silence avec les religieuses.

Alexandre, seul, soupira. Tous ces souvenirs… Tout se brouillait. Léon… Il avait pu s’enfuir… Il devait être dans un des camps du maquis, à l’abri. C’était une bonne chose. Alexandre pensa que lui aussi était à l’abri. Ses deux bourreaux ne viendraient pas le chercher ici. Mais il ne fallait pas se souvenir des tortures… Alexandre chercha autre chose. Le trajet entre la caserne et le monastère. Qui était celui qui l’avait sauvé, qui l’avait porté, sans faiblir ? … Il se souvenait d’un souffle profond… La douleur… Et deux yeux verts.

Alexandre se rendormit.

Pendant ce temps, Arnaud avait rejoint le Père Gabriel, qui avait profité de son attente pour confesser quelques sœurs qui le désiraient. Le Père Gabriel avait soixante et un ans, c’était un grand homme, aussi grand qu’Arnaud, et fort. Ils mirent leurs capes, par-dessus leurs soutanes, le vieux prêtre son béret, sur ses quelques cheveux blancs, et ils sortirent. La vieille voiture les attendait dehors, dans la clairière, devant la haute façade médiévale, qui faisait apparaître le monastère comme une forteresse.

Comme il faisait nuit noire, le Père Gabriel préféra laisser le volant à Arnaud. Lequel eut droit à une longue évocation de la jeunesse de son compagnon, qui pouvait conduire par tous les temps, à n’importe quelle heure, quand il était jeune. Il y eut un silence, puis le vieux prêtre se racla la gorge et demanda :

« Dis-moi, Arnaud… Es-tu sûr qu’Alexandre ne va pas faire de problèmes au monastère ? … »

Le sourire perpétuel d’Arnaud s’élargit, mais il ne quitta cependant pas le chemin forestier, étroit et tortueux, des yeux.

« Alexandre est momentanément hors d’état de faire quoi que ce soit. Je suis parfaitement conscient que sa beauté seule peut semer le trouble chez certaines sœurs, peut-être… Mais nous sommes là pour y veiller. Et puis, dès qu’il sera réveillé, il les découragera, c’est certain.

-Tu crois, vraiment ? »

Arnaud tourna pour rejoindre la route qui menait à leur petite ville.

« Mon Père, nous savons, vous et moi, qu’Alexandre ne s’intéresse pas aux femmes.

-Mais s’il… Si par miracle il revenait dans le droit chemin ? »

Arnaud ne put se retenir de rire :

« Alexandre ? Revenir aux femmes dans un couvent ?! … Mon Dieu comme vous le connaissez mal… Ça ne risque rien, soyez-en sûr. Alexandre sait se tenir, et il sera le premier à repousser les avances d’une religieuse, vraiment. Si tant est que l’une d’elles lui en fasse… Vous croyez vraiment que ça risque ?

-Nous ne sommes jamais à l’abri de notre chair. »

Le Père Gabriel ne vit pas l’amusement qui passa sur les lèvres d’Arnaud.

Ils rentrèrent à la cure. Ils dînèrent, puis chacun alla dans sa chambre, et, quand il fut sûr que le Père Gabriel dormait, Arnaud quitta sans un bruit la maison.

Il se retrouva sur la place, et attendit un moment. À sa gauche, la mairie était vide, silencieuse, accolée à la cure, qui semblait minuscule, à ses côtés. Face à lui, de gauche à droite, le cimetière, l’église, les locaux de l’école, et à sa droite, des maisons endormies. Arnaud contourna la cure, pour se faufiler dans une ruelle, il était en civil. Il tourna bientôt dans une autre petite rue, où il longea le haut mur arrière de la caserne. Le rez-de-chaussée était éteint, comme le premier, de ce côté. Par contre, Arnaud vit une fenêtre éclairée au second. Il contourna la caserne, pour rejoindre la grande rue, qui traversait l’agglomération d’est en ouest. Il passa rapidement de l’autre côté, pour s’engouffrer dans une minuscule ruelle, à droite de la façade de l’auberge, et tourna à gauche, pour entrer dans le jardin, derrière la maison vide qui faisait un L avec l’auberge. Arnaud le traversa, pour aller frapper quatre coups à la porte arrière.

Il attendit un peu. Puis, elle s’ouvrit, sur une petite femme brune, d’une quarantaine d’années, qui sourit, ce qui fit apparaître de petites rides aux coins de ses yeux sombres et de ses lèvres.

« Bonsoir, Arnaud.

-Bonsoir, mon amour.

-Entre vite au chaud, il n’y a plus personne. »

Arnaud obéit. Elle referma la porte et la verrouilla. La salle était sombre, seule la lumière au-dessus du comptoir était allumée, à l’autre bout. Les lourds rideaux opaques de l’entrée, côté grande rue, étaient tirés. Arnaud ne quittait pas la femme des yeux. Lorsqu’elle en eut fini avec la porte, il la prit dans ses bras, et ils s’étreignirent, échangeant un long baiser. Puis, Arnaud soupira :

« Oh Mado comme tu m’as manqué… C’est trop long, quatre jours sans toi… »

Mado sourit encore.

« Ça va, ma chérie ? reprit-il. Tu as l’air fatiguée. »

Elle sortit de ses bras, gardant une de ses mains dans la sienne, et ils allèrent derrière le comptoir.

« Dure journée, mais ça va. Et toi, Arnaud ?

-Pareil. »

Elle se remit à compter la caisse. Arnaud, dans son dos, l’enlaça et se serra contre elle.

« C’est bon de te voir.

-Tu m’as manqué aussi, Arnaud, répondit-elle avec un sourire.

-Il n’y a que près de toi que je suis à ma place… Aucun autre endroit sur cette terre. Et je ne peux pas croire que Dieu m’en veuille de t’aimer.

-Personne ne peut reprocher à quelqu’un d’aimer. Et puis, tu n’as pas choisi d’être prêtre. Les hommes diront ce qu’ils veulent, mais Dieu sait bien que tu es sincère.

-Je t’aime, Mado.

-Moi aussi, Arnaud, je t’aime. »

 

Chapitre 3 :

Il faisait encore nuit lorsque Mado réveilla Arnaud, qui dormait blotti contre elle, et lui murmura :

« On se bouge, mon amour… »

Arnaud grommela et resserra son étreinte. Il n’avait aucune envie de se bouger. Il entendit Mado rire, caresser ses cheveux. Il entrouvrit les yeux et soupira. La chambre de Mado était la plus grande de l’auberge, tout au fond à droite dans le couloir de l’étage. Il n’y avait que le strict nécessaire : la grande armoire contre le mur, à gauche de la porte d’entrée, le grand lit, sous la fenêtre de gauche, et sous celle du mur du fond, le petit bureau, avec à sa droite le petit meuble de toilette, avec son bac, son broc et un petit miroir, et une brosse à cheveux et des barrettes et épingles sur le rebord, sous la glace.

Arnaud sourit et se laissa rouler sur le dos, près de sa compagne. Ils étaient nus tous deux. Il tourna la tête vers elle.

« Comme tu es belle… » murmura-t-il.

Il s’étira et s’assit.

« Il faut que tu partes, Arnaud. » dit-elle doucement.

Elle se leva. Il la regarda marcher jusqu’à la chaise du bureau, y prendre sa chemise de nuit, posée sur le dossier, et l’enfiler.

« J’en ai marre de tout ça, Mado, tu sais…

-De quoi, mon chéri ? dit-elle en le regardant distraitement.

-De tout ça… De se voir en cachette,… De ne pas pouvoir t’aimer… Mado… Tu es sûre que tu ne veux pas que je fasse ma demande tout de suite ? »

Mado sourit et vint s’asseoir au bord du lit, près de lui.

« On en a déjà parlé, Arnaud. »

Il eut une mimique un peu triste. Elle prit sa main.

« C’est plus sûr pour toi que tu restes prêtre tant que la guerre n’est pas finie.

-Mais toi ?… Ça ne te gêne pas ?

-Je t’attendrai. Et ne t’en fais pas, elle ne va pas durer encore des années, cette guerre… Et quand bien même… On a bien le temps, non ?

-Si. »

Il haussa les épaules.

« J’en ai juste un peu marre de mentir. »

Elle sourit, caressa sa joue et l’embrassa.

« Tiens bon. »

Le sourire de jeune homme s’élargit.

« D’accord. »

Un peu plus tard, Arnaud quittait discrètement l’auberge, toujours par l’arrière, pour se faufiler, par les ruelles, jusqu’à la cure.

Il était loin de se douter qu’à l’aller comme au retour, quelqu’un l’avait vu.

Il était perdu dans ses pensées. Il était prêtre depuis peu, et était arrivé dans la petite ville pour seconder le vieux Père Gabriel. Arnaud n’avait pas la vocation, et c’était le moins que l’on pouvait dire, mais ses parents ne lui avaient pas laissé le choix : ils avaient eu deux fils, l’aîné avait fini militaire, et Arnaud, prêtre. Le soir de son arrivée, perdu, il était venu frapper à la porte de l’auberge. Mado lui avait offert de l’héberger pour la nuit : l’heure de couvre-feu était passée, et les Allemands, en face, nerveux. Arnaud, harassé, avait accepté. Elle lui avait servi à dîner, et ils avaient longuement parlé. Cela serait sans nul doute resté sans suite, si Arnaud avait pu vivre tout de suite à la cure, mais ça n’avait pas été le cas. Sa chambre devait d’abord être restaurée. Mado avait donc accepté qu’il vive à l’auberge en attendant. Ce qui avait duré un mois. Période durant laquelle Arnaud avait révisé sa théologie et les devoirs qu’impliquait sa fonction.

Relisant soigneusement les Évangiles, il avait conclu que le Christ n’avait jamais interdit à ses disciples de s’unir avec une femme, si c’était dans l’amour et le respect. Or, l’amour et le respect, Arnaud ne ressentait que cela pour Mado. La veuve de l’auberge, comme on l’appelait, avait retrouvé son sourire dans les bras de ce jeune homme, qui avait décidé que le célibat n’avait rien à voir avec l’abstinence. Ceci dans le plus grand secret, évidemment.

Arnaud arriva à la cure, et alla vite dans sa chambre, avant que le Père Gabriel ne se réveille. Il enfila sa soutane et alla dans la cuisine. Il prépara le petit déjeuner. Il savait que Mado avait raison. Il était à l’abri, comme prêtre, et la guerre ne durerait plus longtemps. Mais il en avait marre de cette soutane. Il la portait, car, s’il n’avait pas la vocation ecclésiastique, ça ne l’empêchait pas d’avoir une foi à toute épreuve, et la conviction sans faille que tout finirait par s’arranger, sur la Terre comme aux Cieux, amen.

Et il faisait comme prêtre tout le bien qu’il pouvait. Et réconforter les malheureux était bien ce qu’il préférait, lui dont les yeux pétillaient toujours de malice et de bonheur, et qui souriait sans cesse.

À l’auberge, Mado était, elle aussi, à sa cuisine. Elle déjeunait, sans s’être encore habillée. Elle pensait à son petit frère, Léon, qu’elle n’avait pas vu depuis des semaines, et si peu depuis 39. Elle soupira. Elle n’avait pas vraiment besoin de lui, le travail à l’auberge était assez limité depuis le début de la guerre, et Émilie et elle se débrouillaient, et elles ne s’en tiraient pas trop mal, même si les revenus d’Alexandre manquaient.

Mado eut un petit sourire, assise seule à la petite table de sa cuisine. Elle avait été réellement soulagée d’apprendre que le Môme était en vie, et à l’abri. Quant à Léon, il risquait de ne pas remettre les pieds dans le coin avant un moment. Et elle était bien obligée de se dire que ça avait été une chance pour Émilie et elle que Léon et Alexandre aient été arrêtés dans le cimetière et pas à l’auberge. Sinon, elles y seraient passées aussi, dans les cellules de la caserne.

Mado soupira. Elle mit sa vaisselle sale dans l’évier, en pensant que son défunt mari avait très bien fait de leur installer l’eau courante. Ça avait coûté cher, comme l’électricité dans toutes les pièces, ou le téléphone, mais c’était bien commode. Elle quitta la cuisine, traversa la salle du restaurant déserte et sombre, et remonta à l’étage. Elle s’arrêta un instant devant la première porte à droite, dans le couloir. Pas un bruit. Émilie dormait encore. Ça n’était pas étonnant, elle avait eu de la visite très tard, la veille. Mado regagna sa chambre, et s’habilla. Elle mit une longue jupe assez chaude, un chemisier toujours impeccable, sur lequel elle portait, en cette saison, un épais gilet de laine, aux manches longues. Elle démêla ses longs cheveux et les laissa libres. Elle ne les attachait que lorsqu’elle cuisinait. Elle mit ses bottines en cuir noir et redescendit dans le restaurant. Elle alluma les lampes. Il était l’heure d’ouvrir.

Elle alla tirer les rideaux opaques et ouvrir les portes vitrées de l’entrée. Il faisait encore nuit. Elle jeta un œil à la caserne allemande, de l’autre côté de la rue. Il y avait juste de la lumière à la fenêtre du deuxième étage située au-dessus du grand portail en bois, et un peu au premier étage.

Elle soupira et alla poser au sol les chaises qui avaient passé la nuit sur les tables.

La salle n’était pas très grande. Lorsqu’on entrait, le comptoir était tout de suite à gauche, avec ces six tabourets. Il y avait cinq tables rondes, chacune pouvant accueillir quatre à six convives. Une partie de l’escalier ouvert, en bois, dans le fond, à gauche, après le comptoir, s’avançait dans la salle. Derrière lui, on avait la porte des toilettes, et sur l’autre mur, face à la porte d’entrée, celle qui menait au salon annexe au bar. C’était une pièce avec une imposante cheminée dans l’angle au fond à gauche, un canapé, deux fauteuils, une table basse, et une commode imposante, où Mado rangeait sa vaisselle. Il y avait aussi un hangar à côté, auquel on ne pouvait accéder que de l’extérieur.

Une maison accolée à l’auberge formait donc un L avec elle. Le petit jardin, que beaucoup pensaient être à l’auberge, appartenait à cette maison. Elle était vide depuis que son propriétaire, Marius, était mort. Il l’avait légué à Alexandre, mais comme ce dernier était encore mineur, c’était Mado, sa tutrice, qui gérait en attendant. C’est-à-dire qui tenait la maison et le jardin propres.

Mado alla dans sa petite cuisine, par la porte située derrière le comptoir, remettre du bois dans la cuisinière. Il faisait frisquet, ce matin-là. Ils ne devaient pas être beaux à voir, au maquis.

Mado était bien obligée de reconnaître que les six chambres de l’auberge avaient été peu occupées depuis 1939. Le restaurant, par contre, tournait encore bien. Certains dans la petite ville avaient su profiter de la guerre et avaient toujours les moyens de manger chez elle. Il arrivait aussi au colonel de venir. Surtout quand il louait Alexandre pour le reste de la soirée. Elle n’aimait pas beaucoup ça, mais Alexandre disait qu’il savait ce qu’il faisait. Mado laissait donc couler. Après tout, c’était elle qui avait dit à Léon qu’Alexandre avait le colonel comme client, et que la Résistance pouvait lui faire confiance, au Môme.

Elle se redressa, entendant du bruit dans le bar. Elle s’essuya les mains et alla voir.

En la voyant, les deux Allemands enlevèrent prestement leurs casquettes. Elle les connaissait, ces deux-là. Elle leur sourit poliment.

Le plus jeune était un simple soldat. Il ne devait pas avoir vingt-cinq ans. Il était bien typé aryen, pas très grand, et assez réservé. L’autre, elle le connaissait aussi, et ce gars-là était un grand mystère pour elle. Car lui n’était pas typé aryen du tout.

C’était un homme grand, fort, et si l’on exceptait ses très beaux yeux verts, il avait tout d’un Latin : des cheveux, bien sûr très courts, presque aussi noirs que ceux d’Alexandre, une peau mate, et de temps en temps, il marmonnait des « Madre de Dio… » qui n’étaient certainement pas de l’allemand. D’ailleurs, elle l’avait déjà entendu parler avec d’autres soldats, et il avait un accent différent du leur. En outre, et cela aussi était surprenant, c’était un officier. Et puis, cette manie qu’il avait de porter cette vieille étole mauve comme écharpe aussi était intrigante. Car la qualité de ses vêtements et de son éducation laissait subodorer à Mado qu’il aurait eu largement les moyens de s’en offrir une moins miteuse. Ça devait être un souvenir auquel il tenait.

Le petit soldat balbutia, dans le meilleur français qu’il pouvait :

« Bonjour madame… Euh… Café s’il vous plait ?… Nous avons plus… ? Pour colonel ? »

Mado fronça un sourcil. Elle avait eu vent que le dernier convoi de ravitaillement de la caserne avait été détourné par les maquisards. Plus de café pour le petit déjeuner des occupants… Elle avait presque envie de rire. Elle répondit :

« Je n’en ai pas beaucoup non plus, et il faut que j’en garde pour mes clients. C’est pour combien de personnes ?

-Euh… Colonel et caporal…

-Juste deux ?

Ja, ja… Deux… Nous pas grave et lieutenant, pas café. »

L’officier regardait autour de lui en souriant. Il avait l’air de bien aimer l’auberge.

Mado farfouilla un moment derrière son comptoir avant de sortir un grand paquet de café. Deux villageois entrèrent en riant et leur rire s’étrangla lorsqu’ils virent les deux occupants. Ils filèrent vers une table sans un mot, inquiets, sous les yeux pourtant amicaux de l’officier. Le soldat regardait Mado mettre les graines brunes dans un petit sachet en papier, qu’elle referma soigneusement avant de le lui tendre. Il soupira et lui tendit un billet. Toujours aussi réglo, le colonel, pensa Mado en le prenant. Elle encaissa et lui rendit la monnaie.

« Merci beaucoup, madame.

-De rien. Bonne journée.

Ja… Au revoir. »

L’officier lui sourit, et ils sortirent. Mado les regarda faire, puis tourna la tête vers les deux autres.

« Comme d’habitude, les gars ? » dit-elle.

Ils opinèrent, encore inquiets, et elle vint leur servir deux verres de rouge. Ces deux hommes étaient cantonniers. Tous les matins, ils venaient se donner du cœur à l’ouvrage avant le boulot.

« Qu’est-ce qu’y voulaient, ces boches ? grommela l’un, sourcils froncés.

-Du café pour le colonel, répondit Mado avec un sourire.

-Ah ? Il tient à son confort…

-Ben oui. Et puis, comme c’est Léon qui leur a piqué le leur, j’allais pas refuser. En plus, ça m’aurait fait des problèmes.

-Ca, sûr qu’il est tatillon, le colonel. »

L’autre cantonnier soupira :

« Y z-ont de la chance, s’y z-ont du café, au maquis. »

 

Chapitre 4 :

Dans la rue encore noire, le soldat soupira encore.

« Et bien, Mader, qu’avez-vous ? demanda son compagnon, aimable.

-Oh rien, mon Lieutenant… Juste très faim… »

La rue déserte traversée, ils rentrèrent dans la caserne. Là, le lieutenant dit avec un sourire :

« Allez, donnez-moi ce café et filez déjeuner. »

Le soldat sourit et lui tendit :

« Merci, mon Lieutenant.

-De rien. Bon appétit. »

Le soldat décampa et le lieutenant sourit encore. Il le regarda s’engouffrer dans le réfectoire, et entra dans le hall du bâtiment. Le colonel déjeunait toujours dans son bureau. Pour le lieutenant, c’était fait depuis longtemps, et il alla à la cuisine, laisser le café à celui qui allait le préparer, puis, il regagna le hall, d’où il prit le large escalier qui menait au premier étage, pour aller frapper à la porte de son supérieur, sans grande énergie. Puis, comme on l’y invitait, il entra. Un drapeau nazi pendait au mur, derrière le colonel, qui était assis à son bureau, près de la fenêtre qui donnait sur la cour. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, déjà bien chauve, il ne lui restait que quelques cheveux, bruns un peu grisonnants, autour du crâne. Il se portait très bien, et transpirait beaucoup.

« Bonjour, Colonel. Votre café arrive.

-Ah, bien… » soupira le colonel.

Évidemment, son nabot était là. Il était devant la fenêtre, qui donnait sur la cour intérieure et avait tourné la tête pour voir l’arrivant.

« Vous tombez bien, Lieutenant, reprit le colonel. J’ai quelque chose pour vous. »

Le lieutenant fronça un sourcil et avança après avoir refermé la porte, sans un bruit. Il vint devant le bureau.

« J’ai beaucoup réfléchi, suite à l’évasion de Villard et Desprées, sur la fiabilité de nos hommes… »

Il n’a toujours pas digéré la désertion de Baumann, se dit le lieutenant.

« … Laisser les clés des cellules à un autre soldat me paraît peu sûr… J’ai donc décidé de vous les confier. Voici. »

Il sortit le trousseau d’un tiroir et le posa devant lui.

« Il y a là les clés des cinq cellules et celle de la salle d’interrogatoire. Celle de la chaudière est avec celui qui se charge de son entretien…

-Hm, hm.

-Je peux vous faire confiance, n’est-ce pas, Lieutenant ? »

Le lieutenant fit mine de ne pas saisir l’allusion à sa fidélité au Reich. Il répondit :

« Ça ne me semble pas être au-dessus de mes forces.

-Bon, grogna le colonel, prenez-les et rompez. »

Le lieutenant obéit, et sortit en disant gentiment :

« Au revoir, Colonel. »

Une fois seul dans le couloir, il se frotta les yeux. Il regarda ensuite le trousseau, dans sa main.

« Me voilà promu hôtelier. » murmura-t-il.

Un soldat arrivait, portant le plateau du petit déjeuner du colonel. Il sourit au lieutenant, puis demanda, un peu inquiet devant son air dubitatif :

« Ça ne va pas, mon Lieutenant ? »

Ce dernier lui montra le trousseau de clés, en lui disant :

« Degenhard me confie des cellules vides.

-Ah… »

Le soldat sourit à nouveau, comme le lieutenant frappait à la porte pour lui :

« Il ne vous tue pas à la tâche ! »

Le lieutenant lui ouvrit la porte et la referma derrière lui, puis mit les clés dans sa poche. Il partit, monta au deuxième étage, dans sa chambre, qui se situait juste au-dessus de la grande porte d’entrée, face à l’auberge. Il regarda cette dernière un moment, le jour se levait à peine, mais avec les portes vitrées il vit qu’il y avait de la clientèle.

Il se coucha sur son petit lit et plia ses bras sous sa tête. Il soupira. Puis il s’assit, enleva délicatement son étole, moins délicatement son veston, et se rallongea. Le lit se situait le long du mur, tout de suite à gauche de la porte. L’armoire était à droite, et il y avait juste, sinon, un petit bureau devant la fenêtre. Pas le moindre objet personnel ne décorait cette pièce.

C’était sûr que Degenhard ne le tuait pas à la tâche. C’était sûr qu’il n’avait rien à faire de lui, puisqu’il avait son nabot pour le seconder et obéir à tous ses ordres. Pas que ça le gênait de ne rien faire… Les parties de cartes avec les soldats, c’était très sympathique, et ça créait des liens, même si son grade les empêchait de se comporter vraiment naturellement avec lui, ce qu’il regrettait. Mais il savait combien il était apprécié, et c’était bien plus que Degenhard et son nabot, et il savait aussi que, s’ils l’avaient surnommé « Le Fantôme », ce n’était ni par raillerie, ni par manque de respect. Juste que ses silences, ses insomnies qui le faisaient errer dans la caserne, la nuit, et l’énigme de son passé, leur faisaient un peu peur. Et puis il n’était pas des leurs, et il ne le serait jamais.

Son physique si particulier faisait jaser à lui seul. Il soupira et bâilla.

« Mon vieux Heinz, se dit-il, tu réfléchis trop. »

Il plia ses jambes, et posa un de ses mollets sur l’autre genou.

Le lieutenant Heinz Lerpscher avait vingt-neuf ans, et il savait bien qu’il n’avait pas l’air autrichien. Il était pourtant né à Vienne, dans le grand hôtel particulier d’une des plus vieilles familles de la ville. Simplement, Heinz, physiquement, tenait plus de sa mère. Et cette dernière était une aristocrate espagnole pure souche, aussi brune que son époux était blond, et qui lui avait donné un fils aussi brun qu’elle, au teint aussi mat, et qui ne tenait en fait de son père que ses deux yeux verts, lesquels avaient causé beaucoup de pincements dans de nombreux jeunes ou moins jeunes cœurs féminins.

Il avait passé la nuit précédente, comme la plupart de ses nuits, à errer dans la caserne vide, et surtout un long moment sur les toits, à observer les étoiles, dans le silence. Il avait découvert, une nuit, un vieux grenier muni d’une lucarne par laquelle on pouvait y accéder. La nuit, le couvre-feu draconien de Degenhard rendait la petite ville plus silencieuse qu’un tombeau. On pouvait, de là-haut, en y faisant attention, entendre très facilement le moindre bruit de pas, même un qui se serait voulu inaudible. Degenhard aurait été bien plus avisé de mettre sa sentinelle sur le toit plutôt que dans la cour.

Heinz veillait sur le monde qui l’entourait, sur les soldats, qui savaient pouvoir s’adresser à lui au moindre souci, sur les villageois, en gardant particulièrement un œil sur l’auberge et ses deux occupantes. Heinz veillait, en ayant parfois l’impression d’être le seul être sensé dans un monde qui ne l’était plus.

Cet après-midi-là, Heinz passa un moment à visiter le sous-sol, son nouveau domaine. Il fit une inspection minutieuse des cellules, de la salle de tortures, qu’il était d’ailleurs le seul à appeler comme ça. Les autres, et surtout Degenhard et Pagener, son damné nabot, préféraient parler de « salle d’interrogatoire ». Mais Heinz avait la saine habitude, lui, d’appeler les choses par leur nom. Et pour lui, le fait d’attacher quelqu’un à une table pour lacérer, frapper, et beaucoup d’autres choses, son corps, tenait bien de la torture et pas de l’interrogatoire. Il avait bien vu notamment dans quel état ils avaient mis le jeune Alexandre Villard. Et ça ne lui avait pas rappelé de très bons souvenirs.

Quand le soir vint, Heinz regagna sa chambre, au second étage, au-dessus des dortoirs des soldats et du grand portail, et lut un moment, allongé sur son lit. Il ne s’était pas déshabillé, restant en bras de chemise. Bientôt, les voix des soldats se turent. La caserne s’était endormie. Peut-être Degenhard et Pagener, de l’autre côté, au second aussi, s’amusaient-ils à leurs petits jeux, mais ça n’intéressait pas Heinz. Il relisait, pour la millième fois peut-être, Le Cantique des Cantiques, et, comme à chaque fois, se demandait s’il retrouverait un jour le goût de vivre au point de pouvoir lire ce texte pour quelqu’un.

Comme chaque soir, Heinz savait qu’il ne dormirait pas cette nuit-là.

Heinz ne dormait plus depuis un an. Depuis qu’il avait compris ce que le mot « enfer » signifiait. Il avait failli y laisser sa raison et sa vie. Deux mois auprès de sa mère l’avaient aidé à reprendre à peu près pied. Puis, il avait été envoyé dans ce « petit village tranquille », pour « aider son pays dans sa mission », comme « son devoir l’ordonnait ». Les sermons de son père et des amis nazis de ce dernier, Heinz les connaissait par cœur et ça le faisait toujours sourire de penser qu’ils avaient oublié sa moitié espagnole le jour de la mobilisation générale. Visiblement, la pureté de l’individu, pour peu qu’il ne soit pas juif, passait au second plan, quand on avait besoin de chair à canon.

Il en était là de ses souvenirs lorsque le bruit d’une voiture, dans la rue, lui fit dresser l’oreille. Il se redressa. Une voiture, en pleine nuit, avec le couvre-feu ?… Heinz se leva, et alla regarder par la fenêtre. C’était le véhicule d’un haut gradé SS. Heinz fronça les sourcils. S’était-il perdu ? La voiture s’arrêta devant la porte. Le chauffeur descendit et vint frapper, sans résultat. Le vigile devait s’être endormi, ou alors il était au bordel, à l’autre bout de la petite ville. Heinz ouvrit sa fenêtre et se pencha.

« Que se passe-t-il, en bas ? cria-t-il dans son allemand viennois. Que voulez-vous, soldat ?

-Heu,… Bonsoir… J’accompagne le colonel Senkel… Nous devions arriver plus tôt, mais nous avons eu une panne…

-Je n’ai pas été prévenu… Bon. Je descends vous ouvrir. »

Heinz referma sa fenêtre, gratta dans ses courts cheveux noirs. Un colonel SS ? Pourquoi Degenhard ne l’avait-il pas averti ? Il prit son revolver, suspicieux, le glissa dans sa ceinture, et descendit rapidement ouvrir la porte. Le passager était descendu. Il avait l’uniforme strict et noir d’un colonel SS très à cheval sur la discipline. Heinz eut l’occasion de le vérifier instantanément, lorsque l’arrivant, après l’avoir toisé d’un sévère œil gris, déclara sèchement :

« Et votre uniforme, vigile ?

-Je ne suis pas le vigile, Colonel. »

Heinz se mit au garde-à-vous.

« Lieutenant Lerpscher, Colonel. Si je puis me permettre, heu… Quelle est la raison de votre présence ici ? »

Le regard sévère fit place à un regard surpris. Puis, sous la casquette, les sourcils blonds se froncèrent à nouveau.

« Comment, vous n’êtes pas au courant ?

-Heu,… Non, Colonel…

-Et bien ! Ça fait plaisir de voir comme le colonel Degenhard assume ses fonctions… On a bien fait de m’envoyer. Bon. Nous règlerons ça demain matin. Vous ne savez pas s’il y a des chambres prévues pour nous, donc ?

-Non, mais vous pouvez prendre la mienne pour cette nuit, si vous voulez, Colonel. »

Cette hospitalité parvint à arracher un petit sourire à Senkel.

« Bon volontiers… Mais où allez-vous dormir, vous ?

-Je ne dors pas, moi. Venez. »

Heinz ouvrit les grandes portes, et le chauffeur rentra la voiture dans la cour. Il allait dormir dedans, ça ne le dérangeait pas. Heinz conduisit Senkel jusqu’à sa chambre, et l’y laissa, pour aller s’installer sur le toit du bâtiment.

Senkel ne dormit que quelques heures. Lorsqu’il redescendit dans la cour du bâtiment encore silencieux, il y trouva Heinz, et fut très intrigué. Le lieutenant faisait du tir à l’arc, avec pour cible un vieux matelas appuyé sur un mur, et sur lequel étaient peints des cercles grossiers. Le cercle central était si déchiqueté qu’on ne pouvait plus le viser. Heinz visait les autres. Et ses flèches frappaient sans erreur les lignes grossières là où il le voulait, malgré la quasi-absence de lumière.

« Si tôt levé, Colonel ?

-Oui… Je déteste rester au lit quand je suis réveillé. À quelle heure les autres se lèvent-ils ?

-D’ici un quart d’heure, Colonel.

-Vous faites souvent du tir à l’arc à cinq heures et demie du matin, Lieutenant ?

-C’est à peu près la seule heure où je peux. Ça me détend. Pouvez-vous répondre à ma question de cette nuit, Colonel ?

-Laquelle ?

-Que faites-vous ici ?

-Vraiment, vous ne le savez pas ?

-Je n’ai pas l’habitude de poser des questions si je connais les réponses.

-Je viens faire une enquête sur le colonel Degenhard. Que pouvez-vous me dire de lui ? »

Heinz haussa les épaules. Il ne quittait pas sa cible des yeux.

« Le colonel Degenhard est un homme qui prend à cœur sa tâche… Il est responsable de la sécurité pour les douze communes des environs, secondé par des troupes dans chaque village… Mis à part les groupes des collines qui nous mènent la vie dure, le coin est très calme. En quoi pose-t-il problème aux SS ?

-Ses supérieurs nous ont alertés, suite à l’évasion, il y a une semaine, de deux terroristes. Évasion beaucoup trop facile, et qui a coûté la vie à un soldat. Le rapport de Degenhard sur ces hommes… Pourquoi ce sourire, Lieutenant ? »

Heinz avait un petit sourire ironique sur les lèvres. Il banda son arc et la flèche se planta sur une ligne bleue.

« Que disait-il, ce rapport ?

-Et bien, reprit Senkel, qu’il avait attrapé deux terroristes, dont le chef probable du réseau des collines, et que sachant le courage de cet homme, il avait entrepris de s’en prendre à l’autre… Ça vous amuse, Lieutenant ?! »

Le sourire ironique d’Heinz s’était élargi.

« Bref, continua Senkel, comme ça ne donnait rien, il allait interroger l’autre, lorsqu’ils se sont enfuis avec l’aide d’un traître…

-Günter Baumann, précisa Heinz.

-Oui… Pourquoi souriez-vous ?

-Cette version est très intéressante… Décidément, le colonel sait tourner les faits à son avantage… »

Sur la cible, neuf flèches formaient un cercle parfait.

 

Chapitre 5 :

Alexandre regardait ses mains. Elles ne lui faisaient plus mal, c’était bien. Les traces sur ses poignets avaient pratiquement disparu. C’était bien aussi. Par contre, il ne pouvait toujours pas se lever et ça, ce n’était pas bien.

Alexandre se sentait mieux. Mis à part sa blessure à la hanche, son corps s’était bien remis. Il resterait sûrement quelques cicatrices, mais ce n’était pas très grave.

Ses idées étaient également à peu près remises en place. Ce matin-là, Alexandre regardait ses mains en pensant qu’il allait demander aux sœurs de lui faire parvenir son journal, par l’intermédiaire des prêtres et de Mado, puisqu’il se sentait à nouveau capable d’écrire.

Les sœurs commençaient à remuer. L’adolescent pensa qu’il devait être environ six heures. Il vivait, depuis quinze jours, au rythme des cloches et des offices des religieuses.

Il se sentait en forme. Il avait bien dormi. Pour une fois, il n’avait pas fait de cauchemars.

Alexandre avait tout le temps de ressasser son passé, déjà fort chargé, et il ne s’en privait pas. Il se souvenait de sa vie à l’auberge, entre l’amitié chaleureuse de Mado et Émilie, et les hommes qui le louaient, ceux qu’il aimait bien et ceux qu’il détestait, ceux qui l’aimaient bien et ceux qui le méprisaient, et Degenhard, et surtout Marius… Son accord avec Léon, leur capture… Et avant… Avant… L’exode… Les bombes… Sa mère… Et avant… La vie avec sa mère, dans ce pays froid… Et avant, Alger…

Alexandre se souvenait bien de sa ville natale, de sa chaleur, tant humaine que climatique, de ses amis « Français Musulmans », et des vrais Français, maîtres arrogants, pour qui il n’avait jamais été qu’un bâtard. Il avait mené une vie paisible à Alger. Il y avait été heureux, avec sa mère. Un jour, ils avaient dû partir, très vite, en laissant pratiquement tout. Alexandre n’avait jamais su pourquoi. Il avait alors quatorze ans. Ils s’étaient installés à Paris, où, bon an mal an, la vie avait suivi son cours… Jusqu’au printemps 40… Jusqu’à cette maudite bombe. Se retrouver seul au monde à quinze ans, c’est un peu dur. Surtout sur une route de campagne perdue au milieu de ce pays froid et humide… S’il avait été à Alger, il n’aurait pas manqué d’amis pour l’aider. Là, il n’avait pu que prendre les deux grosses valises et marcher, marcher, marcher…

On frappa à sa porte. L’adolescent sursauta, tourna la tête. La mère supérieure entra, mais elle n’était pas seule. Il y avait deux hommes avec elle. Alexandre se redressa faiblement, il avait froncé les sourcils.

« Vous avez de la visite, Alexandre. » dit la religieuse.

Le jeune homme ouvrit des yeux surpris.

« Léon ?… Mais qu’est-ce que… ?… »

Un bon sourire était posé sur le visage du résistant. Il s’assit au bord du lit et serra la main du convalescent avec chaleur.

« Alexandre ! Tu es vivant ! Je n’en reviens pas… »

Le garçon eut un petit sourire surpris.

« Comment as-tu su que j’étais ici ? demanda-t-il.

-Je le savais pas… Je venais justement demander de tes nouvelles aux curés… Comment vas-tu ?

-Pas trop mal, j’imagine, étant donné les circonstances… répondit Alexandre en se redressant péniblement pour s’asseoir contre son oreiller. Qui est ton compagnon ?

-C’est celui qui nous a fait évader… »

L’Alsacien s’approcha. C’était véritablement un pur Aryen comme tous les chefs nazis en rêvaient : grand, blond comme les blés, aux yeux gris-vert. Malheureusement pour eux, lui avait décidé qu’il était français. Léon fit les présentations.

« Alexandre, je te présente Günter Baumann. »

Les deux jeunes gens se serrèrent la main.

« Qu’est-ce qui t’est arrivé, Môme ? » demanda ensuite le chef du maquis.

Le garçon soupira et haussa les épaules. Il passa sa main dans ses boucles noires, et raconta ses vagues souvenirs. Léon regarda Günter, qui avait souri.

« C’est ton copain qui l’a sauvé ?

-Oui, répondit le jeune Alsacien. Il a dû abattre le soldat et emmener Alexandre ici.

-Sans qu’ils l’attrapent ? insista Léon, surpris.

-Il n’est pas attrapable. On voit bien que tu ne le connais pas. Il peut disparaître sans laisser la moindre trace. Et très vite. Même avec quelqu’un dans les bras.

-Et sans qu’on le soupçonne ?

-Sans qu’on le soupçonne.

-De qui vous parlez ? » demanda Alexandre.

Günter expliqua qu’il avait un ami à la caserne, qui était resté, lui, car il était précisément insoupçonnable, et qu’il souhaitait servir d’espion, et ce par l’intermédiaire des prêtres. Car le monastère était le seul lien fiable que le maquis avait avec les environs, notamment la petite ville. Depuis le début, en effet, les sœurs avaient accepté de servir de relais entre le père Gabriel, et plus récemment, Arnaud, et le maquis. Les Allemands ne voyaient rien d’anormal à ce que des prêtres aillent voir des religieuses, et le monastère, perdu dans les bois, était assez facile d’accès pour les résistants.

Alexandre rigola.

« Inch’Allah ! dit-il. Nos curés feront de bons facteurs, s’ils défroquent un jour. Dis-moi, Léon, comment vas-tu toi ?

-Bien, Môme. Ne t’en fais pas, je vais très bien.

-Ça va, au maquis ?

-Ça va… Ça tombe bien que tu en parles. Quand seras-tu sur pieds ? »

La mère supérieure, qui s’était tu jusque-là, intervint :

« Le médecin parle d’encore au moins trois semaines, pour être sûr que la plaie ne se rouvrira pas.

-Trois semaines ?… Hmmm… »

Léon réfléchit, jetant un œil à Günter qui s’était assis, ayant approché la chaise du bureau.

« Trois semaines… répéta Léon, pensif. Qu’est-ce que t’en dis, Günter ?

-Ça nous laisse le temps de préparer les autres.

-Pardon ?! » s’exclama la mère supérieure.

Léon la regarda, en expliquant :

« Alexandre est repéré, ma sœur. Il n’y a qu’une solution, vous ne pouvez pas le garder ici jusqu’à la fin de la guerre… Il faudra qu’il vienne au maquis dès qu’il pourra.

-Vous… Vous croyez ?…

-Je crois, oui, que nous n’avons pas le choix… Qu’en dis-tu, Môme ? »

Alexandre  regarda Léon, et ce dernier se dit que les yeux noirs n’avaient jamais été aussi sérieux.

« Que vont dire tes gars, Léon ?

-Rien, parce qu’ils n’ont pas besoin de savoir ce que tu faisais avec Degenhard. On va bien garder ça secret, ne t’en fais pas. »

Il se leva.

« On va y aller. Repose-toi bien, Môme.

-À plus tard, Léon… Et encore merci, Günter.

-De rien,… Môme. » répondit l’Alsacien avec un sourire.

Ils sortirent avec la mère supérieure. Alexandre regarda la porte se refermer et replongea dans ses souvenirs.

« Le Môme »… C’était Mado qui l’avait appelé comme ça, dès le premier jour. Le premier soir, plutôt. Lorsqu’elle l’avait vu, suivant sans grand enthousiasme le vieux beau très bien habillé qui l’avait ramassé aux trois quarts mort de faim au bord de la route.

Alexandre, allongé sur son lit, se dit que cette nuit avait été sa plus grande chance et son plus grand malheur.

Il pleuvait fort, sur la route, ce soir-là. Une grosse pluie de printemps. Alexandre traînait ses grosses valises. Il était épuisé, il n’en pouvait plus. Il avait froid, il était trempé jusqu’aux os, et il avait faim. Il n’avait plus d’argent, et l’image de sa mère, agonisante, puis morte, qu’il avait dû abandonner sur cette route, le poursuivait sans cesse. Il n’avait pas dormi depuis trois jours entiers. Il était désespéré.

Et puis, cette voiture s’était arrêtée près de lui. Une belle voiture, du genre de celles qu’avaient les clients du grand hôtel où ses copains allaient parfois mendier, à Alger. De ce véhicule était sorti un homme d’une cinquantaine d’années, très bien habillé, et qui regardait Alexandre avec gourmandise. Il n’avait guère fallu de temps au jeune fils de pute qu’était le garçon pour comprendre ce que lui voulait ce vieux beau. D’ailleurs, ce dernier n’avait pas tergiversé, à cause, peut-être, de la pluie qui tombait si dru.

L’homme avait simplement dit :

« Si tu veux bien être gentil, je peux te donner de l’argent… »

Alexandre n’avait pas tergiversé non plus. Il avait faim.

« Combien ? » avait-il demandé, froid.

Ils n’avaient pas marchandé longtemps non plus, car l’homme était disposé à payer très honnêtement. Alexandre avait fourré ses bagages dans la voiture et était monté près de l’homme, à la place du passager. Ils étaient repartis. Ils n’avaient pratiquement rien dit jusqu’à l’auberge. Ils y étaient entrés par le jardin. Il était très tard, mais Mado était encore là. Elle avait regardé avec curiosité le garçon qui traînait ses deux grosses valises en grommelant derrière l’homme. Ce dernier lui avait fait le baise-main, très poli. Alexandre, lui, avait soupiré, pressé d’en finir.

« Puis-je vous demander de conduire ce garçon à une chambre, Mado ?… Je dois téléphoner, je le rejoins vite… »

Mado avait eu un sourire et était allée derrière son comptoir pour prendre une clé. Pendant ce temps, l’homme était allé au téléphone. Il avait demandé un numéro, puis, après une courte attente, s’était mis à parler :

« Charles ? Oui, c’est ton père… »

Mado avait apporté un verre de gnôle à Alexandre qui grelottait de froid, le garçon l’avait vidé d’un trait, puis remercié Mado. Cette dernière lui avait souri, et avait pris une des valises, avant de le précéder dans l’escalier.

« … Je voulais juste vous avertir, j’ai eu une petite panne… Non, non ! Rien de grave !… Simplement, je serai un peu en retard… Je devrais arriver d’ici une petite heure… Oui… Voilà. Oui. Bon, alors, à tout à l’heure. Je vous embrasse tous les deux. »

Il avait raccroché, et rejoint Alexandre en haut. C’était la dernière chambre, au bout du couloir, à côté de celle de Mado. Il n’y avait alors que le grand lit, tête contre le mur de gauche quand on entrait, et le petit bureau devant la fenêtre, entre le plein que faisait le conduit de la cheminée et l’armoire à droite. Les valises étaient posées aux pieds du bureau, et Alexandre se déshabillait : il essorait ses vêtements au-dessus d’une bassine avant de les donner à Mado, qui allait les mettre à sécher. Elle était ressortie avec le tas de linge dans les bras et l’homme avait regardé le corps nu de l’adolescent avec un sourire satisfait.

« Tu es superbe… avait-il dit. Tu es vierge ?

-Oui. »

L’homme s’était approché.

« Je ne vais pas te faire de mal… »

Alexandre appréhendait un peu, mais ça s’était plutôt bien passé. Pas qu’il ait trouvé ça agréable, mais au moins, il n’avait pas eu mal. L’homme avait fait attention. Après, allongé sur le lit, Alexandre regardait l’homme se rhabiller.

« Tu vas rester ici ? lui avait demandé ce dernier.

-Je ne sais pas, avait répondu Alexandre.

-Je reviendrai sûrement te voir, si tu restes. »

Alexandre avait haussé les épaules.

« Je n’ai nulle part où aller, avait-il dit.

-Quel âge as-tu ?

-Quinze ans.

-Tu fais plus… Tu devrais au moins rester ici le temps que les choses se calment…

-Vous voulez m’avoir sous la main. »

L’homme avait ri.

« … C’est vrai que tu me plais. »

Alexandre s’était assis sur le lit, repliant ses jambes. Rhabillé, l’homme avait sorti de son portefeuille quelques gros billets qu’il avait posés sur la table de nuit.

« Voilà pour ta peine…

-Merci.

-Merci à toi… Bon, je vais y aller. Je repasserai un de ces jours… Si tu es là, ma foi… »

Alexandre avait souri, moqueur :

« Vous aurez encore quelques billets pour moi ?

-Sûrement, si tu es aussi gentil que ce soir. » avait répondu l’homme sans déceler l’ironie.

Sur le point de sortir, il s’était tourné vers le garçon :

« Tu as un très joli sourire. »

Et il était parti.

Alexandre avait soupiré. Il avait compté les billets. Ça faisait une belle petite somme… Il s’était levé, et était allé fouiller dans une des valises. Il en avait sorti un pantalon et un vieux pull, et les avait enfilés. Il avait vraiment très faim. Il avait mis un billet dans sa poche, rangé les autres dans un gros cahier brun qui se trouvait dans cette même valise, et était sorti de la chambre. Il avait fermé la porte à clé, mis cette dernière dans son autre poche. Il y avait dix portes dans le couloir, cinq à sa gauche, quatre à sa droite, et la sienne au fond (les neuf chambres et la salle d’eau). Il s’était étiré. Il était épuisé. Il allait peut-être pouvoir dormir, cette nuit. Mais le plus urgent était de trouver quelque chose à manger. N’importe quoi. En passant devant une porte, il avait entendu des cris aisément identifiables. Alexandre s’était dit, en descendant l’escalier, que les activités n’étaient pas très variées, la nuit, dans cette auberge.

En bas, il n’y avait personne, mais la lumière était allumée, et des bruits de casseroles s’entendaient au travers d’une porte située derrière le comptoir. La cuisine, sans doute ? La pendule du bar indiquait presque vingt-trois heures. Curieux, de cuisiner à cette heure-là… À moins qu’on ne fasse la vaisselle ? Alexandre était timidement allé frapper à la porte. Les bruits s’étaient interrompus et Mado était venue ouvrir.

« Ah, c’est toi, Môme… Tes vêtements sont pas secs… Bertin est parti ?

-Oui…

-Tu veux quelque chose ? »

Mado avait demandé ça très gentiment, avec son joli sourire. Alexandre était aussi haut qu’elle, à ce moment-là. Il avait bien grandi, depuis.

« J’ai faim… avait-il bredouillé.

-Entre. »

C’était une petite cuisine. Les vêtements séchaient sur un fil, près de la grosse cuisinière à charbon. Une casserole chauffait sur cette dernière. Un délicieux fumet en sortait, qui avait réveillé l’estomac du garçon. Mado avait souri, et lui avait dit de s’asseoir à la petite table. Elle lui avait mis un couvert et l’avait servi abondamment. C’était du lièvre aux légumes. Elle lui avait aussi sorti une bouteille de vin et du pain.

Alexandre s’en souvenait encore. Il salivait rien que d’y repenser. C’était merveilleusement bon.

Mado, elle, s’était remise à faire la vaisselle, dans une bassine.

« Comment tu t’appelles ? avait-elle demandé.

-Alexandre, avait répondu l’adolescent, entre deux bouchées. Alexandre Villard.

-Villard ? »

Elle l’avait regardé et avait souri à nouveau :

« Tu es un peu trop brun pour ce nom… Et c’est quoi cet accent ?

-C’est le nom de ma mère. Et c’est l’accent d’Alger.

-Ceci explique cela… Il est bon, mon lapin, on dirait ?

-Très bon.

-Moi, c’est Mado. Madeleine Guérin. Mais tout le monde m’appelle Mado.

-Vous faites souvent chauffer du lièvre à onze heures du soir ?

-Il était pour Émilie, elle n’a pas eu le temps de dîner. Ne t’en fais pas, avait-elle ajouté devant l’air gêné du garçon, il y en avait assez pour vous deux. Ah, je l’entends qui descend, d’ailleurs… »

Émilie était arrivée quelques secondes plus tard. C’était une rousse flamboyante alors âgée de vingt ans, belle à damner un saint. Ses boucles de feu étaient relevées en chignon, ce soir-là. Elle avait mis  une longue robe de chambre rose, en soie et dentelles, un cadeau de son plus vieux « client ». Alexandre l’avait trouvée très belle, elle l’avait regardé avec étonnement. Elle portait un déshabillé mauve, long, sous la robe de chambre, qu’elle avait refermée rapidement devant lui. Mado avait fait les présentations. Émilie s’était assise en face d’Alexandre, Mado l’avait servie.

« Tu comptes rester ici quelque temps, Môme ? avait demandé Mado.

-Je ne sais pas. Peut-être le temps que les choses se calment…

-C’est vrai que c’est la pagaille, en ce moment… Ah, y nous ont bien eus ces boches !… avait pesté Mado.

-D’où tu viens, Alexandre ? avait demandé Émilie.

-De Paris… Vers Pigalle, on était, avec ma mère…

-Rien que ça ? T’as pourtant un drôle d’accent… ?

-… On est parti quand ils ont dit que les Allemands allaient bombarder, il y a cinq jours… Et sur la route, y avait des bombardements aussi… »

Il se tut un instant, et reprit avec un frémissement à peine perceptible dans la voix :

« … Après, j’étais obligé de porter les deux valises… Elles sont très lourdes. » avait continué le garçon.

Émilie et Mado s’étaient regardées, horrifiées.

« … Ta mère ?… avait balbutié Émilie.

-Je vous dois quelque chose, Mado ? demanda Alexandre, comme s’il n’avait pas entendu.

-On verra. Il t’a donné quoi, Bertin ?

– Neuf cents francs. »

Mado avait haussé les sourcils :

« Et bien ! Il ne s’est pas foutu de toi ! »

Émilie les regardait sans comprendre.

« Qu’est-ce qu’il a fait, Bertin ?

-Il m’a dépucelé, avait répondu Alexandre.

-Pour neuf cents francs ? … Ah oui, c’est honnête. »

Alexandre les regardait, surpris :

« Ça ne vous choque pas ?…

-Oh, non… avait répondu Mado. Ça lui arrive, à Bertin, de venir avec des garçons… Mais c’est plus discret. C’est des garçons qui restent pas… Toi, tu devais pas être prévu.

-Il m’a ramassé au bord de la route. »

Alexandre soupira, dans son petit lit. Le destin, c’est quelque chose. Le vieux Youssef disait souvent que tout était écrit, d’avance, par Allah. Alexandre ne savait pas si c’était vrai, mais passer en cinq jours de l’état de fils au foyer à celui d’orphelin prostitué, ça ne devait pas être très banal.

 

Chapitre 6 :

Le lieutenant Heinz Lerpscher cirait ses bottes avec soin, assis sur un tabouret, à une des grandes tables de bois du réfectoire. La salle était vide, c’était un paisible dimanche matin. Les soldats vaquaient à leurs occupations, ailleurs, et tout semblait aller pour le mieux.

Heinz entendit le pas autoritaire de Senkel qui entra. Il était là depuis maintenant deux jours. Ses relations avec Degenhard étaient pour le moins tendues. Heinz comptait les points. Senkel menait largement.

Le SS, justement, s’arrêta près de lui. Sans lever les yeux de ses bottes, qu’il brossait avec application, Heinz lui demanda :

« Que puis-je pour votre service ? »

Senkel se raidit, et se mit à parler assez bas :

« C’est délicat,… Mais je pense pouvoir compter sur votre discrétion ?

-Je suis une tombe, Colonel.

 -Bien. Où puis-je trouver une femme, Lieutenant ? »

Heinz releva la tête et observa un moment le colonel. Puis, il répondit doucement :

« Vous avez le choix… Il y a un bordel à l’autre entrée de la ville… »

La route principale coupait l’agglomération d’est en ouest. La caserne se trouvait côté est, le bordel, côté ouest.

« … Sinon, vous n’avez qu’à traverser la rue.

-Traverser la rue ?

-Oui, si vous préférez la discrétion. Il y a une belle rousse à l’auberge. Et il paraît que si on est très poli avec elle, elle veut bien qu’on monte dans sa chambre… Moyennant une honnête rémunération, bien sûr.

 -Vraiment ? Que me conseilleriez-vous ?

 -Je ne peux pas vous dire. Je n’ai jamais mis les pieds au bordel, ni à l’auberge, ou pas pour ça.

  -Auriez-vous un amour caché, Lieutenant ? ironisa Senkel.

Non, répondit simplement Heinz. Les soldats vont bien au bordel, si vous voulez leur demander leur avis. Pour la rousse, ils n’ont pas les moyens.

-À l’auberge, en face ? Ce n’est pas là que vivait un des évadés ?

-Si. Le jeune Villard.

-Celui que Degenhard et Pagener ont pris tant de plaisir à torturer ?

-Oui.

-Vous savez ce qu’il y faisait ?

-Il y a deux versions. La patronne dit qu’il donnait un coup de main… On le voyait souvent servir, ou balayer.

-Et l’autre version

-Une lettre anonyme nous l’avait dénoncé comme prostitué. Degenhard n’avait jamais donné suite.

 -Prostitué ? Gigolo ?

 -Pas vraiment.

-Vous voulez dire… ?

-On reçoit tellement de lettres dénuées de sens…

-Hm ! »

Senkel eut une mimique dégoûtée.

« Mouais, fit-il. Voilà qui me donne une raison valable d’aller dans cette auberge sans trop éveiller l’attention… Merci, Lieutenant.

 -À votre service. »

Senkel repartit de son pas strict. Heinz avait fini d’astiquer ses bottes. Il les mit, et se leva. Un soldat vint lui dire que Degenhard voulait le voir. Heinz hocha la tête, et rejoignit paisiblement le bureau de son supérieur, au premier étage.

Degenhard était assis à son bureau. Heinz entra, après avoir frappé :

« Vous me demandiez, Colonel ?

 -Heil. » marmonna Degenhard en lui jetant un œil.

Il lisait une feuille avec attention.

« Heil. » répondit Heinz en s’approchant.

Il resta debout devant le bureau, attendant que son supérieur ait fini sa lecture. Enfin, Degenhard posa son papier et le regarda.

« J’ai su que Senkel vous avait parlé au réfectoire ?… »

Pagener fouine, pensa Heinz.

« C’est exact, répondit-il poliment.

-Que voulait-il ?

-La confirmation qu’Alexandre Villard vivait bien à l’auberge, pour aller interroger la patronne et la locataire.

-Ah.

-Rien de plus, mon Colonel. Il y est parti, je crois.

-Bien, bien. Je craignais qu’il ne vous ait importuné à mon sujet.

-Rien de tel, sourit Heinz.

-Les SS me surveillent… »

Heinz haussa les épaules.

« Ils sont simplement furieux qu’un déserteur ait fait s’enfuir deux terroristes… dit-il. Vous n’y êtes pour rien. Puis-je me retirer, colonel ? Je voudrais aller à la messe.

-Allez-y. » répondit sèchement Degenhard.

Heinz le salua et repartit.

Il retourna dans sa chambre, y enfila sa veste d’uniforme, la boutonna soigneusement, puis alla à l’église. Elle se trouvait à deux pas de la caserne, sur la grande place du village, près de l’école et de la mairie.

Heinz allait à la messe tous les dimanches, prier pour ceux qui étaient restés en enfer, et supplier Dieu de pardonner au peuple du Reich le mal qu’il faisait.

Comme toujours, Heinz resta debout au fond de l’église. Il ne bougea que pour la communion, sans faire attention aux regards sombres que les paroissiens lui jetaient. Il n’y avait guère qu’Arnaud pour lui sourire, mais Arnaud souriait à tout le monde.

La messe achevée, les paroissiens repartis, Arnaud fit le tour de l’église, il arrivait que des gens oublient quelque chose sur des bancs. Il n’y avait rien, ce jour-là, sauf un rectangle blanc, sur l’autel. Arnaud s’approcha. C’était une enveloppe. Il la prit, intrigué. Une petite enveloppe, banale, sur laquelle une écriture soignée avait écrit : Günter Baumann. Arnaud se demanda si c’était du lard ou du cochon… Le temps qu’il aille à la sacristie enlever son surplis, n’importe qui avait pu poser ça. Et si c’était un piège ?

L’église était déserte. Arnaud regarda le grand crucifix, derrière l’autel, et la statue du Christ qui y était clouée. Puis à nouveau l’enveloppe.

Piège ou pas, personne ne pourrait lui reprocher d’aller au monastère… et savoir qu’il y avait porté cette lettre.

Pour sa part, Heinz était paisiblement rentré à la caserne. En passant devant l’auberge, il avait vu Senkel, assis à une table, sirotant tranquillement une quelconque boisson, sa casquette posée près de son verre, en tenant discrètement la belle rousse à l’œil.

Il y avait toujours du monde, le dimanche matin, après la messe, qui venait boire un coup à l’auberge. Cependant, ce jour-là, la présence de Senkel mettait une sale ambiance, faite de messes basses et de regards inquiets, et personne ne traînait, dès que son verre était vide. Même les notables, relativement à l’aise avec Degenhard, n’en menaient pas large devant le SS.

Émilie faisait le service, allant et venant entre le comptoir où Mado remplissait les verres et les tables où elle-même les portait. Elle était comme toujours simplement et joliment vêtue. Le violet lui allait de toute façon très bien. Sous une robe mi-longue, avec un décolleté tout à fait raisonnable, elle avait de vrais bas noirs. Elle aussi tenait le SS à l’œil, tout comme Mado, car elles se doutaient toutes deux que ce bel Allemand n’était pas là que pour boire sagement son calva. Tout le monde savait qu’il était venu à cause de l’évasion d’Alexandre et Léon, et Alexandre vivait à l’auberge, et Léon était le frère de Mado.

Bientôt, il ne resta plus que le SS, quatre anciens à une table, et l’alcoolique du coin, un vieux monsieur mal fagoté et mal rasé, qui répondait au nom de Benoît. Émilie vint s’asseoir au comptoir, près de Mado, qui lavait ses verres, et elle lui murmura :

« Mado, il veut quoi, à ton avis, le SS ? »

Mado leva le nez de ses verres, jeta un œil à l’occupant, puis souffla à sa jeune amie :

« Je sais pas trop. Mais il te regarde avec un peu trop d’insistance.

-Tu… Tu crois qu’il veut… ? Mais comment a-t-il su… ?

-Tout le monde le sait, Émilie. »

Mado sourit à la jeune femme.

« Tout le monde le sait que tu montes avec certains clients.

-Même les boches ? … Pfff… souffla-t-elle. Et lui, il veut monter, hein ?

-Ça m’étonnerait pas.

-Tu crois que je peux, avec un boche ?…

-Pourquoi pas ? Tu fais pas ça pour le plaisir, ça, tout le monde le sait bien aussi. Pis, entre nous, je sais pas ce que t’en penses mais il est plutôt pas moche… J’en ai connu de bien pires quand je bossais en ville. »

Émilie se mordillait un ongle. Sûr qu’il était loin d’être moche, le SS. Un peu vieux, peut-être, et encore, il ne devait avoir qu’une quarantaine d’années. Le cerveau de la serveuse tournait à toute allure. Il avait l’air propre et bien élevé et en plus, il devait avoir de l’argent. Pouvait-elle, tout bêtement, se passer de ce revenu ? Elle savait que sans ceux d’Alexandre, l’auberge n’allait pas très bien. Et qui savait quels ennuis il pourrait leur faire si elle le repoussait ?

Le SS finit son verre et se leva, sa casquette à la main. Il vint vers les deux femmes, au comptoir, et tendit à Mado un billet qu’elle prit après s’être essuyé les mains sur son tablier. Pendant qu’elle allait encaisser et chercher de la monnaie, Senkel se tourna vers Émilie qui trembla et eut un petit mouvement de recul, qu’il fit semblant de ne pas voir, et déclara dans un excellent français :

« Vous êtes ravissante, mademoiselle.

-Heu… Merci, bredouilla-t-elle, sans oser le regarder.

-Puis-je espérer vous le redire dans votre chambre ? »

Elle sursauta, et le fixa, estomaquée. Pas de doute, il savait qu’elle montait. Mado, qui revenait avec la monnaie, remarqua avec un petit sourire en coin :

« Vous êtes direct, vous. »

Senkel lui jeta un œil :

« Je n’aime pas perdre mon temps. »

Mado lui rendit sa monnaie en la décomptant soigneusement, comme à son habitude. Émilie regardait le SS. De près, il n’était pas mal non plus. Il empocha son argent, puis la regarda à nouveau.

« Mademoiselle ?

-Heu… Pourquoi pas… balbutia-t-elle en essayant de sourire. Heu… Ce soir ?…

-Bien volontiers.

-Alors,… Venez vers huit heures.

-Comptez sur moi. »

Elle frémit quand il lui fit un doux baisemain, puis il dit :

« À ce soir donc, ma chère. Madame, ajouta-t-il pour Mado. Bonne journée. »

Il remit sa casquette et sortit.

 

Chapitre 7 :

Alexandre avait courageusement décidé de se lever. Il avait trop chaud sous cet énorme édredon, il voulait ouvrir un peu la fenêtre de sa petite cellule. Ses jambes étaient encore faibles, mais en s’appliquant et en se tenant aux murs, il y parvint.

Il était donc nu, hormis son bandage autour du ventre, à respirer un peu l’air frais de la forêt, lorsque la porte s’ouvrit, et que deux cris retentirent.

Alexandre tourna la tête. Sœur Hortense et la jeune novice, Marie-Pascale, se cachaient les yeux. Le jeune homme ne put se retenir de pouffer, et regagna son lit aussi vite qu’il le put.

« C’est bon, vous pouvez regarder… » dit-il en remontant le drap jusqu’à sa taille. Il resta assis.

Les deux sœurs écartèrent leurs doigts avant d’enlever leurs mains de devant leurs yeux. Alexandre contenait péniblement son rire. Il jeta un œil aux religieuses, et dit :

« Vous frapperez, la prochaine fois…

-Vous auriez pu prendre le drap… balbutia la novice, encore toute rouge.

-Vous n’auriez pas dû vous lever, oui ! s’écria Sœur Hortense.

-J’avais trop chaud, expliqua le jeune homme. Et puis j’ai pas envie de m’encroûter. Il faudrait que vous me trouviez des vêtements. »

Alexandre sourit à la novice, qui restait bien rose.

« Vous n’aviez jamais vu de fesses masculines, … Ma sœur ? Ça va ? »

Elle rougit encore plus.

« Comment pouvez-vous être aussi impudique ?! » gronda Sœur Hortense.

Alexandre lui sourit et susurra, venimeux :

« Je suis une pute, ma sœur… Ce qui est hors du commun, c’est que vous ayez vu mes fesses gratuitement, pas que vous les ayez vues. »

Sœur Hortense soupira, en le regardant d’un air désolé. La novice était toujours aussi rouge.

« Pauvre enfant… commença-t-elle.

-Ah non pas de ça ! la coupa violemment Alexandre, piqué au vif.

-Quoi ?… balbutia la sœur, interloquée.

-Pas de ça ! répéta le jeune homme, qui serrait les poings. J’aime mieux votre dégoût que votre pitié ! »

Les deux religieuses se regardèrent. Alexandre grommela, puis leur jeta un œil.

« Qu’est-ce que vous vouliez ? reprit-il.

-Simplement voir comment vous alliez, répondit Sœur Hortense. Beaucoup mieux, donc.

-Beaucoup mieux, confirma le garçon avec un hochement de tête. Je crois que je ne vous embêterai plus très longtemps. »

Alexandre bailla et se rallongea. Il passa sa main dans ses cheveux.

« Qu’est-ce que je donnerais pour ne jamais être parti d’Alger… » murmura-t-il en arabe.

L’arrivée d’Arnaud et de la mère supérieure, qui riaient ensemble, les fit sursauter tous trois. Les deux sœurs s’écartèrent pour les laisser entrer. Arnaud alla chaleureusement serrer Alexandre dans ses bras, après s’être assis au bord du lit.

Ils s’écartèrent. Arnaud ébouriffa les boucles noires et Alexandre rigola.

« Alors, comment il va, mon homme de mauvaise vie ? demanda joyeusement le jeune prêtre.

-Il va pas mal, répondit Alexandre. Et toi, ça va ?

-Oh oui… Tant qu’on a la foi…

-Amen. ‘Faudra que tu m’apportes la communion, un de ces jours…

-Bien sûr. ‘Faudra te confesser, aussi.

-Oh ça, ça va… rigola le convalescent. À part avoir choqué quelques sœurs, j’ai pas pu pêcher beaucoup, ici.

-Certes.

-Tu as des nouvelles de Mado et d’Émilie ?

-Oui, elles vont bien… Elles essayeront de passer te voir, demain ou après-demain. »

Alexandre sourit :

« Vrai ?

-Ben oui.

-Ah, chouette ! Mais par contre,…

-Oui ? »

Le garçon s’étira le dos.

« Tu pourras leur dire de m’apporter des vêtements ? »

Arnaud hocha la tête.

« D’accord. Elles m’ont dit de te dire qu’elles veillaient bien sur la tombe de Marius, comme tu leur avais demandé. »

Un sourire triste passa sur les lèvres d’Alexandre. Ses yeux se perdirent.

« C’est bien… murmura-t-il.  J’ai beaucoup prié pour lui… »

Alexandre sourit péniblement au jeune prêtre :

« J’ai encore une chose à te demander…

-Si je peux, ce sera avec plaisir, Môme.

-Tu peux. Je voudrais que tu me donnes l’extrême-onction. »

Un silence stupéfait s’abattit sur la petite chambre. Alexandre observa Arnaud, puis les trois religieuses, qui échangeaient des regards effarés.

« Excusez-moi de prévoir que je peux mourir… » reprit très doucement le jeune homme.

Arnaud se reprit et hocha la tête.

« C’est vrai qu’au maquis, ça arrive…

-Exactement, Arnaud, confirma Alexandre, sur le même ton doux. Au maquis, ça arrive. Et si c’est à moi que ça arrive, je veux être au clair avec Dieu. »

Arnaud lui sourit.

« Ne t’en fais pas. Dieu n’a pas besoin de ça pour savoir que tu crois. Il le sait.

-Ah ?

-Oui. Comme il le savait pour Marius.

-Marius était athée, objecta le Môme.

-Il était beaucoup plus près de Dieu que beaucoup de croyants que je connais, et il n’y a que ça qui compte.

-‘Faudrait que tu m’expliques ça. »

Le sourire d’Arnaud s’élargit, il se leva.

« Marius n’allait pas à la messe, dit-il. Mais il était toujours là pour les autres, quels qu’ils soient, non ?

-Si… répondit Alexandre en souriant à nouveau, content.

-Alors, tu vois. Marius n’a jamais lu la Bible et pourtant je n’ai jamais vu quelqu’un appliquer Matthieu 25 avec autant d’énergie que lui.

-Rappelle-moi, Matthieu 25 ? » demanda en bâillant Alexandre, sans prêter attention aux regards indignés des trois sœurs.

Arnaud sourit et récita de mémoire :

« ‘ Alors le Roi dira à ceux de droite : ‘Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume qui vous a été préparé depuis la fondation du monde. Car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire, j’étais un étranger et vous m’avez accueilli, nu et vous m’avez vêtu, malade et vous m’avez visité, prisonnier et vous êtes venu me voir.’ … Tu te souviens ?

-Oui, après Il envoie les autres balader…

‘…En vérité je vous le dis, dans la mesure où vous ne l’avez pas fait pour un de ces plus petits, c’est à moi que vous ne l’avez pas fait.’ … Marius n’a jamais rien refusé à personne… Tout ce dont les autres avaient plus besoin que lui, il le donnait sans jamais réclamer. Il n’y a que ça qui compte, Alex. Dieu verra cela, et je ne crois pas que vos hm… galipettes y changeront quoi que ce soit. »

Les trois religieuses s’entreregardèrent, sceptiques. Visiblement, les idées des deux jeunes gens contrariaient leur vision du monde. Arnaud serra encore la main d’Alexandre.

« Je t’apporte ton extrême-onction avant que tu files au maquis, tu as ma parole. À bientôt, Môme.

-Salut, Arnaud. »

Le prêtre repartit. Les trois sœurs le suivirent. Resté seul, Alexandre se rallongea. Il se sentait un peu fatigué. Il soupira et ferma les yeux. Quelques minutes plus tard, il était endormi.

Marius…

Était-ce d’avoir parlé de lui avec Arnaud ?… devait se demander Alexandre, après s’être réveillé en sursaut, hagard et en sueur, de ce cauchemar atroce ?

Marius.

Il faisait nuit noire. Allongé dans son petit lit, dans la cellule éclairée faiblement par la lune, Alexandre plia ses bras sous sa tête, et replongea dans ses souvenirs.

Il avait rencontré Marius quelques jours après son arrivée à l’auberge. Bertin était revenu le voir, et lui avait même amené un ami, un monsieur Vigoux, poli, mais moins attentif. Il payait aussi bien,… autant pour louer le corps du garçon que pour s’assurer de son silence. Alexandre se faisait donc à l’idée qu’il était devenu un prostitué, ce qui, finalement, ne l’empêchait pas de dormir.

Un matin, tard, descendant dans la salle du bar, il avait repéré, assis à une table, un beau quadragénaire aux yeux gris, qui buvait un verre de blanc. Ce type le regardait attentivement, un regard doux et précis, Alexandre se sentait nu comme un ver. Le jeune homme était venu vers Mado, au comptoir, lui demander s’il pouvait manger quelque chose. Mado lui avait souri, la poule au pot était presque prête. Alexandre lui avait souri aussi, hoché la tête, puis jeté un œil au quadra qui ne l’avait pas quitté des yeux.

« Qui c’est çui-là ? » avait murmuré le garçon, pour Mado.

La veuve avait relevé la tête, elle astiquait son comptoir où une tache résistait. Elle avait souri, et répondu sur le même ton :

« C’est Marius, notre voisin. C’est lui qui possède la maison qui fait l’angle avec l’auberge, et le jardin.

-Ah oui… Il vient souvent ?

-Quand ça le prend… Il est un peu bizarre, t’inquiète pas. C’est un artiste, il peint. On dirait que tu l’intéresses ?

-En tout cas, il me regarde. »

Émilie était descendue à ce moment. Elle était allée faire la bise à Marius, et ils avaient parlé un petit moment. Alexandre avait soupiré. Marius avait fini son verre, s’était levé, et s’était approché du jeune homme, le scrutant toujours attentivement. Il lui avait un peu tourné autour, comme pour le voir sous différents angles. Alexandre ne le quittait pas des yeux, de plus en plus intrigué. Enfin, Marius s’était assis à côté de lui.

« Bonjour… avait commencé Marius, timide.

-Salut. » avait doucement répondu Alexandre, sensuel.

Il avait flairé le client potentiel.

« … Alexandre, c’est ça ?…

-Oui…

-Que faites-vous cet après-midi ?

-Rien de spécial…

-J’aimerais beaucoup que vous posiez pour moi… »

Alexandre avait sursauté, surpris.

« Parce que heu… s’était empressé le peintre. Je cherche un modèle heu… Et si ça vous intéresse… Je vous paierai, hein… »

Alexandre avait accepté, en se disant que ce type devait avoir une idée derrière la tête, et penser à autre chose que faire son portrait, et, sitôt la poule au pot avalée, il avait traversé le jardin pour aller tapoter à la porte de Marius. Le peintre lui avait ouvert, et s’était poussé pour le faire entrer, aimable.

Marius habitait seul dans cette grande maison, quasi aussi grande que l’auberge, et ce qui avait tout de suite frappé l’adolescent, c’était l’ameublement : car il y avait assez peu de meubles, mais c’était tous de véritables œuvres d’art. Aux murs étaient suspendues de nombreuses toiles, des originaux de Marius, d’autres des copies, par ailleurs très réussies, de toiles de maître. Alexandre n’avait cependant pas la culture nécessaire pour faire le tri.

Marius avait emmené le jeune homme dans son atelier. C’était une grande pièce très claire, pleine de meubles et décors divers, un lit à baldaquin, des fauteuils, un bureau, un canapé, un fût de colonne, des plantes… Il y avait un chevalet posé au milieu de tout ça. Marius avait installé une grande toile blanche sur ce dernier.

« Lorsque Émilie avait posé pour moi, avait expliqué le peintre, je l’avais payée 50 francs de l’heure… Cela vous va-t-il ?

-Ah heu oui… Ça me paraît bien…

-Ça vous dérange de poser nu ?

-Non… avait répondu Alexandre avec un sourire, que le peintre, occupé à fixer sa toile, n’avait pas vu.

-J’aimerais vous peindre allongé sur le lit…

-Comme vous voulez. » répondit Alexandre, dont le sourire s’était élargi.

Alexandre s’était déshabillé, pendant que le peintre continuait de déballer son matériel, puis Marius regarda longuement son jeune modèle.

« Vous êtes magnifique.

-Merci.

-Allongez-vous… »

Alexandre avait obéi. Marius l’observait toujours, il lui avait fait prendre diverses positions, avant de s’arrêter sur une. Alexandre avait donc passé plusieurs heures paisiblement appuyé sur d’épais coussins, mi-allongé, mi-assis, sur le lit. Il observait Marius qui peignait en silence, et sentait confusément que le peintre était en train de lui faire l’amour, jouissant de son corps à travers ses pinceaux aussi sûrement que Bertin et Vigoux sans pinceaux. Les yeux gris l’enveloppaient, le caressaient, il pouvait presque le sentir, malgré la distance, malgré le respect évident que lui témoignait Marius.

Alexandre avait fini par s’endormir. Lorsque Marius l’avait réveillé, sa toile achevée, il faisait nuit noire. Alexandre avait ouvert des yeux vagues, et s’était étiré langoureusement. Marius s’était assis au bord du lit. Il regardait Alexandre. Il avait effleuré pudiquement, pensif, le fin torse glabre du bout de ses doigts tachés de peinture. Alexandre avait eu un sourire, et avait négligemment lâché :

« Qu’est-ce que vous attendez ?

-Quoi donc ?

-Pour me prendre, vous attendez quoi ? Vous en crevez d’envie.

-C’est vrai, vous êtes très désirable.

-Alors ?

-Je ne peux pas. Un reste de la  Grande Guerre…

-Vous l’avez faite ? avait sursauté le garçon.

-Oh non, avait souri le peintre, j’étais trop jeune. Mais la maison de mes parents a été bombardée.

-Et ça vous a laissé impuissant.

-Et oui.

-C’est bien dommage. J’avais presque envie de vous. »

Marius avait souri à son tour.

« Venez voir la toile. »

Alexandre avait renfilé ses vêtements avant de rejoindre Marius de l’autre côté du chevalet. Et le garçon était resté bouche bée.

« Qu’en pensez-vous ?

-Ce… C’est superbe… Mais heu, c’est vraiment moi, ça ?…

-Tel que je vous ai vu, en tout cas… Mais, vous savez ce qu’a dit Degas… ‘Le dessin n’est pas la forme, il est la manière de voir la forme.’

-C’est sympa, comme formule. »

Marius avait opiné.

« … C’est qui, Degas ? avait ajouté Alexandre.

-C’était un peintre. »

Marius avait souri, et emmené le garçon dans sa bibliothèque. Il avait une collection de livres d’art très impressionnante. Ils avaient passé une bonne partie du reste de la nuit à en feuilleter, Degas d’abord, puis beaucoup d’autres.

 

Chapitre 8 :

Alexandre dormait comme un loir, dans sa petite cellule monacale, lorsque, dans l’après-midi du jour suivant, Mado et Émilie vinrent le voir. Le trouvant ainsi, les deux femmes échangèrent un regard ému.

« Il est beau, notre Môme, quand il dort… murmura Émilie. On dirait un ange.

-Oui, répondit Mado, sur le même ton. Il n’y a guère que quand il dort, qu’on dirait un ange, d’ailleurs. »

Elles rirent. Les entendant, Alexandre grogna, puis ouvrit des yeux vagues. Apercevant les deux femmes, il leur sourit. Elles lui firent la bise en le serrant affectueusement dans leurs bras. Puis, alors que Mado s’asseyait sur la chaise, qu’elle avait approchée, et posait son sac au sol, Émilie s’installa au bord du lit. Alexandre se redressa sur ses oreillers et s’étira.

« Alors, comment il va, notre petit frère ? demanda gentiment la belle rousse.

-Il va bien, répondit Alexandre avec son joli sourire de gosse heureux. Il devrait pouvoir prendre le maquis d’ici une semaine.

-Bon courage, soupira Émilie.

-Merci.

-Léon aura intérêt à tenir ses gars à l’œil. » ajouta Mado.

La porte de la cellule s’ouvrit, et, justement, pour laisser entrer Léon et Günter. Mado se leva pour aller embrasser son petit frère, et ils s’étreignirent avec une grande tendresse, pendant qu’Alexandre présentait Émilie à Günter. Mado sermonna gentiment Léon :

« … Sortir du maquis en plein jour ! T’es pas fou ?…

-J’venais voir Alexandre… répondit tout doucement le maquisard, en lui faisant les yeux doux.

-En plein après-midi ?!

-Ben, on faisait une patrouille,… Et on a vu de la lumière ici, alors on est entré… »

Alexandre, Émilie et Günter rigolaient. La porte s’ouvrit à nouveau, et la mère supérieure entra.

« Le père Arnaud m’a remis ceci pour vous, monsieur Baumann, dit la religieuse en tendant une petite enveloppe blanche à Günter.

-Merci… » dit ce dernier en la prenant.

Il sourit en identifiant l’écriture soignée.

« Ah ! s’exclama-t-il.

-C’est quoi ? demanda Léon, inquiet.

-Des nouvelles de mon espion ! » répondit joyeusement Günter en tirant une feuille noircie de la même écriture, plus fine cependant.

Il la lut sans perdre son sourire. La mère supérieure se retira. Alexandre s’étira puis soupira.

« Tu as l’air en forme, dit Émilie.

-Ça va mieux. » confirma-t-il.

Mado alla ramasser son sac et le posa sur la chaise.

« On t’a amené quelques nippes, dit-elle en les sortant.

-Et mon journal ? »

Les deux femmes échangèrent un regard.

« Oh zut ! s’écria Émilie, une main devant la bouche.

-On te le fera passer par Arnaud… On y a plus pensé.

-C’est pas très grave… répondit Alexandre, malgré son air déçu. ‘Tardez pas trop, j’aurai beaucoup de choses à écrire…

-Promis. »

Günter replia le papier, le remit dans l’enveloppe et glissa cette dernière dans sa poche. Il souriait paisiblement.

« Quoi de neuf ? demanda Léon.

-Y a un Colonel SS au village… Pour enquêter sur votre évasion, officiellement, mais qui ne s’entend pas avec Degenhard.

-Aïe… grogna Léon, en grattant dans ses courts cheveux bruns. Un SS, c’est moins marrant.

-Sauf s’il est plus occupé contre Degenhard que contre nous… Et pour des raisons mystérieuses, il semble que ce soit le cas.

-Comment il s’appelle, ce SS ? demanda Léon.

-Friedrich Senkel. » répondirent Émilie et Mado avant Günter.

Alexandre sursauta brusquement en entendant ce nom.

« Senkel ?! » cria-t-il.

Ils le regardèrent tous, intrigués, et Émilie répondit :

« Oui, il est venu me voir l’autre jour… Très poli.

-Ça ne va pas, Alexandre ? » s’inquiéta Mado.

Le jeune homme avait pâli et semblait pris dans un furieux débat intérieur. Il finit par secouer la tête.

« Non, je dois me tromper… » murmura-t-il.

Mado et Émilie se regardèrent. Émilie haussa les épaules, et Mado décida de changer de sujet, elle se tourna vers Léon et Günter.

« Dis, Léo ?…

-Oui, ma grande ?

-… Tu les surveilles, tes gars. J’veux pas qu’ils fassent de mal à notre Môme.

-J’y veillerai, ‘t’en fais pas. J’y tiens pas non plus. Normalement, on est quatre à être au courant, et y a pas de raison que ça s’ébruite. Ça pourrirait trop l’ambiance, je peux pas prendre ce risque.

-C’est qui les quatre ? demanda Alexandre.

-Moi, Günter, et Fernand et Maurice, on te les présentera au camp. Je pense pas qu’il y ait de risque. »

Léon haussa les épaules et reprit:

« Ce sont de braves gars… Mais pas très ouverts. Et je crois pas qu’ils comprendraient ton rôle dans cette histoire. Déjà, ils ont du mal à comprendre pourquoi tu viens, et y en a pour dire que tu seras qu’une bouche de trop…

-Forcément, intervint Mado, s’ils se souviennent que du petit serveur de l’auberge…

-… Et puis, le coup des tortures, continua Léon, non sans remarquer qu’Alexandre frémissait à cette simple évocation, ils n’y croient pas trop. Tu leur parais un peu jeune pour avoir résisté à ça. »

Alexandre eut une mimique lasse :

« J’ai de belles cicatrices, s’ils y croient pas. »

Léon eut un sourire, lui, et acheva :

« Il vaut mieux éviter de leur préciser comment tu espionnais Degenhard. Mais Günter, les deux autres, on sera là si y a besoin. Sois tranquille. »

Les deux maquisards ne tardèrent pas à repartir, et Mado et Émilie non plus. Dès qu’il fut seul, Alexandre prit sa tête dans ses mains.

Senkel.

Le nom résonnait dans sa tête.

Se pouvait-il que ce soit … ?

Le garçon resta allongé sur son lit, mais il était agité. Il n’avait pas son journal, ni la lettre, il ne pouvait pas vérifier.

Mais si c’était bien Senkel ?

Si c’était ce Senkel-là ?!…

Alors, peut-être que venger Marius n’était plus un rêve !… Peut-être était-ce vraiment possible ?

Alexandre frémit.

Il avait juré sur la tombe du peintre que Degenhard paierait son crime. Il s’était taillé la paume pour le jurer sur son sang.

Degenhard aurait pu tout se permettre, tout. Mais pas tuer Marius.

Alexandre sentit les larmes lui monter aux yeux, et soupira tristement. Marius fusillé « en représailles des actions des terroristes »… Beau prétexte. Meilleur que la jalousie et la peur.

Marius…

Alexandre était rapidement devenu le modèle privilégié du peintre, et aussi son amant. Amant certes particulier, puisque Marius ne pouvait pas l’honorer dignement, mais le peintre avait des doigts baladeurs…, et cela suffisait plus que largement au garçon. Alexandre n’avait pas menti à Bertin lorsqu’il lui avait dit qu’il était vierge. Le garçon savait la chance qu’il avait eu de tomber sur lui pour son dépucelage, plutôt que sur Vigoux par exemple, mais tout de même, il ne pouvait pas ne pas regretter de ne pas avoir eu le choix, de ne pas avoir connu de plaisir.

Marius avait rattrapé ça en beauté. Son handicap ne privait nullement l’adolescent, puisque Marius avait eu toute sa vie d’homme pour apprendre à s’en passer, et la qualité de ses caresses, de ses mains ou de ses lèvres, avait donné à Alexandre tout ce que ses clients ne lui donneraient jamais. Marius était un amant idéal pour Alexandre : gentil et attentionné. Il était heureux de partager son lit, et de lui donner aussi du bonheur, à ce peintre qui en avait eu si peu.

Marius et Alexandre ne s’étaient jamais disputés. Marius était puissamment amoureux du garçon qui, sans l’aimer d’amour, s’était également pris d’une vive affection pour lui. Et ça avait duré jusqu’à la mort du peintre. Mort brutale. Ils s’étaient vus le matin même, mais le dernier portrait d’Alexandre devait rester inachevé. Marius était mort dans l’après-midi. À cause de la lettre. Et de la jalousie de Degenhard.

Mais il allait bien finir par le regretter. Alexandre, lui, n’avait plus rien à perdre.

Il soupira.

Il se dit qu’il avait à peine dix-neuf ans, un passé trop lourd et une vie sans avenir devant lui. Il était fatigué. Mais s’il avait une chance de se venger de Degenhard, il fallait bien qu’il tienne.

Le garçon pensa aussi que dans une semaine au plus tard, il serait au maquis. Il allait falloir serrer les poings pour s’y faire une place. Ça risquerait de prendre du temps… Mais il savait que Léon et Günter ne le laisseraient pas tomber.

Le lendemain, Arnaud vint le voir. Il le confessa, et lui donna l’extrême-onction, comme il s’y était engagé. Mais il avait oublié le journal. Alexandre était très déçu. Il ne pourrait pas l’avoir avant de partir au maquis. Arnaud lui dit qu’il essayerait de lui apporter, ou lui ferait passer s’il était déjà parti. Alexandre fit la moue.

« Y a une lettre dedans. ‘Faut pas la perdre.

-D’accord.

-Arnaud…

-Oui ?

-Faites très attention à vous… Toi, Mado et Émilie…

-On fait… De quoi est-ce que tu as peur ?

-Je connais Degenhard. Faites attention. J’ai peur qu’il s’en prenne à vous. »

Arnaud sourit.

« Suis ta route, Alexandre.

-Oh, ‘fais pas ton philosophe ! grogna le garçon. Je connais ce fumier, je sais de quoi il est capable.

-On sera vigilant, ne t’en fais pas pour nous. »

Le prêtre se leva.

« Prie pour moi.

-Ne crains rien. »

Arnaud lui sourit et ajouta :

« Tu es dans la main de Dieu. »

 

Chapitre 09 :

L’aube du froid matin d’hiver ne se lèverait pas avant plusieurs heures, et Heinz faisait paisiblement des trous dans son vieux matelas, ses flèches se plantant toujours exactement là où il le voulait, à la seule lumière des veilleuses de la cour. Comme à chaque fois qu’il tirait à l’arc, ses traits étaient tendus par la concentration, mais ce matin-là, ils étaient aussi tendus par autre chose : le « Fantôme » n’avait pas eu de nouvelles de sa mère depuis plus d’un mois, il était très inquiet. D’habitude, elle répondait beaucoup plus vite à ses lettres, il avait peur qu’il lui soit arrivé quelque chose.

Le pas sec de Senkel retendit dans la cour. À l’oreille, Heinz se dit que le SS était plutôt calme, par rapport à d’habitude. L’Autrichien tira une dernière fois et observa la cible. Puis, il alla retirer ses flèches, comme Senkel venait vers lui :

« Encore le premier levé, Lieutenant ?

-Pas couché, corrigea sans y penser Heinz en se remettant à la distance de tir.

-C’est vrai, vous ne dormez pas… » se rappela tout haut Senkel.

Heinz ne répondit pas. Il y eut un silence, pendant lequel il tira deux flèches. Senkel le regarda faire, eut une mimique impressionnée et reprit :

« J’ai eu votre dossier. Vous êtes un cas, Lieutenant.

-Pour vous autres, sûrement, répondit le “Fantôme” en bandant son arc.

Pourquoi ne m’avez-vous pas dit que vous aviez été SS ? »

La flèche frappa le mur à près d’un mètre du matelas. Heinz s’était pétrifié. Il abaissa lentement son arc, avant de jeter sèchement :

« Je ne souhaite pas en parler. »

Il tremblait et commençait à redresser son arc lorsque Senkel insista :

« C’est pourtant tranquille, pour ce que j’en sais, les camps de Pologne. »

Heinz rabaissa son arc, et rétorqua froidement :

« Alors, c’est que vous ne savez rien. »

Il jeta un œil au SS.

« Que s’est-il passé, là-bas ?! s’entêta Senkel.

Rien que vous puissiez comprendre.

-Je vais essayer. »

Heinz soupira :

« Laissez tomber. »

Senkel croisa les bras, et continua :

« Qu’est-ce qui s’est passé pour que vous soyez rapatrié d’urgence à Vienne et intégré d’office dans les troupes d’occupation de la Wehrmacht ? »

Heinz ne répondit pas, il ferma les yeux. Senkel continuait, énervé :

« Un accident ?… Je suis sûr que ce n’est pas ça ! Votre dossier ne tient pas, là-dessus ! Vous n’êtes pas handicapé ! Quel accident aurait pu être assez grave pour que vous soyez renvoyé chez vous, sans qu’il vous laisse la moindre séquelle ?! Qu’est-ce qui s’est passé ?! »

Heinz passa sa main libre sur ses yeux. Il tremblait nerveusement. Il se mit à respirer profondément. Du calme, Heinz, du calme… Là, respire, tiens bon… Senkel attendait en grommelant. Il reprit :

« On vous donne un poste de planqué dans un camp où vous n’avez qu’à encadrer des sous-hommes…

-J’ai essayé de me pendre. » coupa Heinz, sec, pour le faire taire une fois pour toutes.

Sa main retomba, et il tourna lentement son visage vers le SS. Les yeux verts restaient glaciaux, mais Heinz avait repris son calme. Senkel était stupéfait. Il parvint à balbutier un :

« Quoi ?… »

Heinz continua presque paisiblement :

« Ce n’était effectivement pas un accident. J’ai été renvoyé chez moi parce que mon père a fait des pieds et des mains pour qu’ils ne m’achèvent pas. Et il a aussi fait tout ce qu’il pouvait pour que je sois incorporé dans la Wehrmacht sans vague et sans que je sois rétrogradé. Et il a aussi veillé à ce que je sois nommé dans un village où il ne se passe rien de très intéressant pour être sûr qu’on m’oublie. Cela répond-il à votre question, Colonel ? » ajouta très cyniquement Heinz.

Senkel s’était repris, il secoua la tête.

« Vous avez essayé de vous pendre ?…articula-t-il lentement.

-Avec mon étole. Je n’avais qu’elle sous la main… »

Les yeux gris du SS étaient fixés sur Heinz, et étonnamment ronds. Il secoua plus vivement la tête, et reprit d’un ton peu sûr :

« Bon,…Vous avez essayé de vous pendre avec votre étole… »

Heinz se remit en position de tir et décocha une flèche, les lèvres serrées. La flèche se planta là où elle le devait et il soupira, soulagé.

« Et… Pourquoi ? » demanda le SS.

Heinz fit la moue.

« Je vous ai dit que vous ne comprendriez pas.

-Je peux essayer ?… »

Heinz lui jeta un œil. Comment dire l’indicible à un de ses organisateurs ? Il soupira, cette fois par lassitude, et fit une tentative.

« Vous avez une idée de ce que c’est que l’enfer, Colonel ? »

Mais c’était perdu d’avance et il le savait. Pris au dépourvu une nouvelle fois, Senkel répondit avec bonhomie :

« Comme tout le monde, j’imagine.

-C’est ça, les camps de Pologne. Il n’y a pas d’autre mot. »

Senkel fronça les sourcils.

« L’enfer ? En quoi donc ?

-Vous ne traiteriez pas un chien même galleux comme on traite les prisonniers, là-bas. »

Senkel plaida avec mauvaise humeur :

« Voyons, Lieutenant ! Ce sont les rebuts de l’humanité !

-Ce sont des êtres humains. » répliqua fermement Heinz.

Ils se regardèrent et Senkel eut un sourire moqueur.

« Youpins, cocos, pédés et criminels.

Êtres humains, répliqua doucement Heinz.

Admettons… Mais ce n’est quand même pas pour ça que vous avez essayé de vous tuer ?…

-Je vous avais dit que vous ne comprendriez pas. » répondit tranquillement Heinz.

Il se remit à tirer. Senkel fit la moue à son tour. Il le regarda décocher quelques flèches, puis reprit aimablement :

« Je crois que vous devriez vous distraire… La rousse de l’auberge est très bien.

-Ça ne m’intéresse pas.

-Vous préférez le bordel ?

-Ni l’un ni l’autre, je croyais vous l’avoir déjà dit. Ça ne m’intéresse pas, répéta-t-il clairement.

-Oui, mais permettez-moi d’en douter…

-Pourquoi donc ?

-… Un homme, ça a des besoins, hm !

-Pas moi. »

La cloche sonna, annonçant le réveil du reste de la caserne. Heinz soupira encore.

« Je ne dors plus depuis un an… dit-il, les yeux perdus. Et j’ai hâte que tout ça soit fini… »

Il regarda le ciel.

« Et j’espère que Dieu aura pitié de l’Allemagne… »

Senkel sursauta, outré, et attrapa Heinz pour le secouer :

« Mais vous êtes complètement fou ! cria-t-il, furieux. On débarrasse le monde de ses parasites, enfin !… C’est une tâche noble,… L’humanité entière nous bénira ! »

Heinz se laissa faire, les yeux mis-clos, vagues. Puis il murmura :

« Je suis  fatigué…

-Vous feriez mieux de prendre des somnifères ! » grogna Senkel en le lâchant sèchement.

Le SS s’éloigna en grommelant. Heinz le regarda faire, et chuchota :

« J’espère que Dieu vous pardonnera aussi. »

Il ramassa ses flèches, alla reprendre celles plantées dans le matelas, et remonta tout ranger dans sa chambre.

Il s’assit au bord de son lit, et prit sa tête dans ses mains, ses coudes appuyés sur ses genoux.

« J’ai mal à la tête… » gémit-il.

Il se sentait nauséeux, il avait le cœur au bord des lèvres, ne trouvant rien à faire contre les flots de souvenirs qui noyaient son cerveau, toutes ces images, ces cris… Ces visages…

Dire que tout cela continuait, là-bas, en Pologne…

Heinz se redressa. Il fallait bien vivre, pourtant… Qui sait si l’occasion de se racheter n’allait pas se présenter ?

Ce soir-là, en revenant de voir Émilie, le colonel Friedrich Senkel se dit qu’effectivement, les femmes françaises valaient leur réputation. Il constata avec satisfaction que le vigile était à son poste, ce qui n’avait rien d’étonnant, puisque celui qui n’y était pas le soir de son arrivée était resté un moment au gnouf.

Il rentra et monta dans sa chambre, où il se déshabilla et se coucha. Il était très tard.

Il avait la conviction sans faille de servir son pays et l’humanité. Senkel avait trente-huit ans. Il croyait en l’avenir du Troisième Reich et au bien fondé de ses théories. Pour l’avenir de l’enfant qu’il avait laissé en Allemagne, et pour celui de l’humanité en général, il était effectivement bon qu’on se soit une fois pour toutes décidé à se débarrasser de tous ceux qui empêchaient la terre de tourner rond. N’en déplaise à quelques sensibles, comme le lieutenant Lerpscher. Un cas, ce Lerpscher.

Senkel ne pouvait cependant pas s’empêcher d’éprouver de la sympathie pour lui. Cet homme brisé par sa sensiblerie lui inspirait de la compassion. C’était d’ailleurs curieux qu’il ait été nommé dans un camp, sans qu’on remarque qu’il était trop faible pour. Après tout, il était à moitié latin, ceci devait expliquer cela. Il avait dû être pistonné. Son dossier indiquait que son père avait une grande influence dans le Parti, à Vienne.

Senkel, lui, était Berlinois. Une famille également influente. Assez pour lui permettre de venir ici, alors que rien n’aurait dû l’y destiner. Degenhard se doutait de quelque chose, c’était certain. Mais il ne pouvait rien dire. Senkel serra les poings, froissant les draps, rageur. S’il trouvait la moindre preuve…

Il faudrait tout de même qu’il demande à Lerpscher, discrètement, s’il ne savait pas quelque chose. En attendant, il allait falloir continuer à donner le change. Chasser ces terroristes l’occuperait… Ce petit Villard l’intriguait beaucoup… Le portrait que lui en avaient fait la veuve Guérin et Émilie était beaucoup trop sage, car enfin, Degenhard et son nabot n’avaient quand même pas pu le torturer uniquement pour le plaisir ? Encore que…

Senkel finit par s’endormir, pendant que, bien sûr, Heinz ne dormait pas. Il était allé s’installer sur le toit, comme à son habitude, indifférent au froid. La nuit était claire, la lune brillait. Heinz essayait de reconnaître les étoiles. Son grand-père catalan, Santiago, lorsqu’il était enfant, l’emmenait souvent sur la terrasse de leur grande maison, la nuit, pour regarder les étoiles. Maintenant, l’Espagne gémissait sous Franco, l’Allemagne, l’Autriche et tant d’autres sous Hitler,… Et la France faisait ce qu’elle pouvait, coincée entre son maréchal, dont il n’arrivait pas à retenir le nom, et les nazis.

Heinz se coucha sur les tuiles et plia ses bras sous sa tête. Pas de nouvelles de sa mère. Il était décidément inquiet. Il se souvint de la dernière discussion qu’il avait eue avec elle, la nuit qui avait précédé son départ pour la France. Elle l’avait trouvé au salon de leur grand hôtel particulier de Vienne, vers deux heures du matin. Il feuilletait un vieil album photo, un verre de porto posé près de lui, sur une table basse. Elle s’était approchée du fauteuil et lui avait souri :

« Que fais-tu là, Heinz ? Tu devrais te reposer.

-Je vous ai réveillée ? s’était-il inquiété.

-Non, j’avais soif. Que faisais-tu ?

-Je regardais ces photos… Je me disais que j’avais eu une belle enfance. »

Il avait soupiré. Elle avait à nouveau souri :

« Tu voulais tellement grandir…

-Maintenant, je voudrais n’avoir jamais grandi. Être encore le petit garçon qui venait se blottir dans vos bras. J’ai laissé tout ce que je pensais des Hommes en Pologne. S’ils peuvent ça… L’Humanité n’est rien. »

Elle s’était approchée plus près pour serrer le buste de son grand fils contre sa poitrine. Il l’avait pressée dans ses bras.

« Tu vis, Heinz. Il va falloir que tu fasses avec.

-Je n’ai pas demandé à Père de me sauver.

-Il l’a fait, pourtant. Il a usé de toute son influence pour qu’ils ne te tuent pas. Pour que tu nous reviennes en vie.

-Parfois, je me dis que je serais bien mieux mort.

-Ne dis pas ça ! Oh, Heinz…

-S’il les avait laissés m’achever…

-Ne dis pas ça…

-Après avoir connu ça, comment pourrais-je encore être heureux…

-Tu le seras, Heinz. »

Elle l’avait lâché, gardant juste ses mains dans les siennes.

« Je ne crois pas, Mère.

-Moi, si. Sois patient. Un jour, tu rencontreras quelqu’un, quelqu’un qui te fera dire que la vie est merveilleuse.

-Seriez-vous voyante ?… avait-il demandé avec un petit rire triste.

Non. Mais j’ai envie d’y croire. Si un jour quelqu’un te rend le sommeil, Heinz, ne le laisse plus jamais partir.

-Que voulez-vous dire ?

-Que oui, je me fais prophétesse un instant. Un jour, tu t’endormiras à nouveau, blotti contre un corps. Alors, ne laisse jamais plus ce corps s’éloigner de toi. »

Elle avait caressé ses cheveux et embrassé son front.

« Suis ta route, mon fils. Trace-la toi-même. Tant pis si ce n’est pas celle que ton père, ou même moi, souhaitons te voir suivre. Sois heureux comme tu pourras. Le reste, c’est du baratin. Ne laisse personne faire ton bonheur à ta place. »

Heinz avait promis, sans y croire. En y repensant, cette nuit-là, seul sur le toit de la caserne, il se dit que sa mère lui manquait atrocement. Elle était, finalement, le seul lien qu’il lui restait avec Vienne, avec l’Autriche et avec le Reich.

Le lieutenant Heinz Lerpscher avait vingt-neuf ans, et vivait sans savoir pourquoi. Il y avait juste sa mère… Et l’idée que peut-être, effectivement, son histoire n’était pas encore finie. Il s’en remettait au Ciel.

Il regrettait de ne pas parler français, il ne pouvait pas se confesser. Il ne pensait pas avoir beaucoup pêché, mais pouvoir se confier à quelqu’un, discuter un peu religion, ça lui manquait. D’autant que le jeune prêtre avait l’air bien aimable.

Il se demandait aussi ce que devenait le jeune Villard. Il était bien mal en point, la dernière fois qu’il l’avait vu.

Heinz se remémora sa première rencontre avec le garçon. Ils se connaissaient de vue, jusqu’au jour où Degenhard l’avait envoyé le chercher. Degenhard convoquait très régulièrement le jeune homme depuis quelque temps. C’était environ une semaine après l’exécution du peintre. C’était sur la tombe de ce dernier qu’il avait trouvé le jeune homme.

Il ne pourrait jamais oublier la silhouette tremblante. En s’approchant, il avait vu que le garçon pleurait en silence. Ému, Heinz était resté un moment sans oser le déranger. Puis, il avait toussé aussi discrètement que possible. Le garçon avait sursauté, vif, et s’était retourné. Il avait promptement essuyé ses larmes. En y faisant attention, Heinz avait remarqué que ce garçon était aussi français que lui autrichien (c’est à dire à moitié).

Ils étaient restés un petit moment à s’observer. Heinz avait mis un autre petit moment à faire comprendre à l’adolescent, qui ne parlait pas un mot d’allemand, ce qu’il voulait. Il avait fini par le prendre par le bras pour le tirer. Il n’avait pas compris pourquoi ça l’avait fait rire.

 

Chapitre 10 :

Il était très tôt, ce matin-là, quand Günter et Léon vinrent discrètement frapper à la porte du monastère. Levée pour la circonstance malgré l’heure, Sœur Aurélia les fit rentrer. Ils laissèrent poliment leurs fusils près de la porte. Les guidant le long des couloirs silencieux, elle leur dit :

« Il est encore très faible. Vous êtes certains que vous ne pouvez pas attendre encore un peu ? »

Comme Léon peinait un peu à suivre le pas plus que vif de la religieuse, ce fut Günter qui répondit :

« Il veut venir, et il le faut. Depuis que le SS est là, les patrouilles se sont multipliées. C’est de plus en plus dangereux pour nous de nous déplacer… On pense qu’on pourrait être amenés à se replier sur les camps de secours, et ça peut nous arriver demain… Et quand ça arrivera, on ne pourra plus venir le chercher. Et puis il ne faut surtout pas que les boches le trouvent ici, s’il leur prend l’envie de venir vous voir. »

Léon renchérit, malgré son essoufflement :

« Les cinq camps sont en alerte. On a déjà eu trois accrochages sérieux avec des patrouilles, boches ou milice. Ils vont intensifier. Et puis ils risquent de finir par vous soupçonner… »

La sœur soupira :

« Soit. Mais ménagez-le bien. Et faites attention qu’il ne prenne pas froid ! »

Son ton autoritaire fit sourire les deux hommes, qui échangèrent un regard pendant qu’elle ouvrait la porte.

La mère supérieure était auprès d’Alexandre. Elle était en train de lui énumérer le contenu de son sac, afin d’être sûre qu’il n’oubliait rien. Le garçon était assis sur le lit, tentant de lacer ses grosses chaussures en cuir brun, pour qu’elles tiennent bien ses chevilles.

Il avait effectivement les traits tirés. Il était assez pâle, relativement à son teint naturellement mat, et ses yeux étaient cernés. Son expression était lasse, mais sérieuse. Il fronçait les sourcils. Il jeta un œil aux arrivants et leur serra distraitement la main, avant de se remettre à ses lacets. La mère supérieure acheva son énumération et Alexandre hocha la tête.

« Bien, dit-il, je crois qu’on a tout. »

Il bâilla. Léon fit la moue et s’inquiéta :

« Ça ira, Môme ?

-Pourquoi, j’ai le choix ? » répondit le garçon avec un sourire.

Il ajouta en lâchant les lacets :

« J’ai grandi pieds nus, moi… »

Günter rigola et vint s’agenouiller devant lui :

« Je vais t’aider.

-C’est gentil… » bâilla Alexandre.

Ce fut fait en deux minutes. Alexandre se leva, enfila son manteau et ses gants, et ne fit aucune difficulté quand Günter déclara qu’il allait porter son sac. L’Alsacien l’endossa sans effort ; mis à part un peu de linge, il n’y avait pas grand-chose. Alexandre regarda une dernière fois la pièce, puis il fit ses adieux aux sœurs, les remerciant chaleureusement pour tout. Elles les raccompagnèrent à la porte, qu’elles refermèrent derrière eux dès que les deux hommes eurent repris leurs armes.

Il était environ cinq heures du matin. Il faisait très froid. La pleine lune brillait, on y voyait quasi comme en plein jour.

Alexandre grelotta, et regarda un instant la haute façade.

« Bon, allons-y. » déclara Léon.

Ils se mirent en route, Alexandre suivant Léon, qui ouvrait le chemin, et précédant Günter, qui sifflotait doucement, son arme sagement en bandoulière dans son dos, avec le sac du garçon.

Les deux maquisards faisaient attention à ne pas aller trop vite, sentant bien que leur jeune ami n’était pas en état de courir. Les bêtes nocturnes regardaient passer ces trois bipèdes avec la plus totale indifférence. Au bout d’un moment, sans s’arrêter ni se retourner, Léon demanda :

« Ça va, Alex ?

-Oui, oui… » répondit péniblement le jeune homme, sur un ton qu’il voulait indifférent.

Sa peine n’échappa pourtant pas à son chef, qui déclara après un court silence :

« On va faire une petite pause à la rivière. »

Furieux qu’on ait compris sa faiblesse, Alexandre s’écria :

« Mais ça va !… Je peux continuer ! »

Léon eut un sourire. Il mentit aimablement, en se tournant vers le garçon, dont il sentit le regard coléreux dans la pénombre :

« Je sais, Alex. C’est pour moi, j’ai soif. »

Alexandre grommela, pas vraiment dupe. Günter rigolait en douce, et reçut un regard sombre, accompagné de marmonnements en arabe qui ne devaient pas être très polis.

« Pardon ?! » sursauta l’Alsacien.

Alexandre ne répéta pas. Ils arrivèrent au bord de la rivière. Effectivement, Léon descendit vers la rive pour boire un bon coup et il en profita pour remplir sa gourde d’eau fraîche. Il prit bien son temps et quand il remonta, il trouva Günter assis en tailleur au sol, mais Alexandre, debout, n’avait fait que s’appuyer contre un arbre.

« Bon ! On y retourne ? Ce n’est plus très loin, Alex.

-Ça ira, Léon, bon sang ! grogna le garçon. Tu m’as déjà laissé trois semaines de convalescence en rab’ !… Je vais bien. »

Günter se leva en déclarant joyeusement :

« On va y être juste pour le p’tit déjeuner !

-Y a des chances, approuva Léon.

-Tu as faim, Alex ? reprit l’Alsacien.

-Pas trop… répondit le garçon en se redressant de contre son arbre. J’ai eu un bon déjeuner tout à l’heure… »

Ils se remirent en marche.

« Dis donc, continua Günter, elles te bichonnaient, les bonnes sœurs !

-Ça allait, confirma Alexandre. Mais je les voyais assez peu, et toujours les mêmes… C’est bizarre, j’ai l’impression que je leur faisais peur… »

Il y eut un silence.

« Je suis si impressionnant que ça ? »

Léon sourit, et répondit :

« Disons qu’on voit assez peu de personnes ayant ton physique, dans le coin.

-Moi, j’en avais jamais vu, renchérit Günter.

-Ah, à ce point ?… s’étonna Alexandre. C’est curieux. Moi, des grands blonds, j’en avais vu avant de venir en France. »

Ils traversèrent la rivière en amont, sur un vieux pont de bois.

« C’est qu’il doit y avoir plus de Français en Algérie que d’Algériens en France, dit Léon. Surtout en Alsace. Moi, je crois que j’en avais vus en 18, qui passaient par ici pour rentrer chez eux après l’armistice. »

Alexandre ne répondit rien. Sans s’en rendre compte, ses deux amis avaient forcé l’allure, et il peinait à suivre. Il se concentra sur sa marche et son souffle, entendant sans l’écouter la suite de leur dialogue. Mais ses jambes y mettaient de la mauvaise volonté et ce qui devait arriver arriva : il finit par tomber.

Ses amis se précipitèrent, inquiets. Alexandre se redressa sur ses bras en pestant en arabe, et se releva en essayant de contenir ses tremblements, et en grommelant :

« Bon sang, sur quoi j’ai trébuché ? On y voit rien dans cette forêt ! »

Léon l’aida à se relever sans insister. Günter fit de même, et ils repartirent, en faisant cette fois attention à leur allure.

Le reste du trajet se fit sans encombre. Ils entendirent, au loin, les cloches du monastère sonner sept heures, et, peu après, ils arrivèrent à destination.

Il y avait en tout cinq camps, dans les collines. Quatre étaient dispersés autour des communes, le dernier, beaucoup plus loin dans les bois, sur les monts, n’était pas occupé, il servait pour les cas de repli, et pour stocker les armes et provisions, dispatchées ensuite vers les autres camps. Tout cela fonctionnait sous la direction unique de Léon, secondé par un homme sûr dans les trois camps où il n’était pas. Malgré son petit gabarit, Léon s’était posé en chef de fait, et sans problèmes. Parti pour Londres le 19 juin 1940 au matin, il était assez vite revenu avec pour mission de mener la vie dure aux occupants, ce qu’il faisait depuis avec opiniâtreté et un certain talent. Personne, sur ses soixante-dix hommes, ne cherchait à remettre en cause son autorité, ce que, de toute façon, il n’aurait pas permis. Car il était le seul ciment qui tenait ses hommes très divers ensemble, et savait trop bien les conséquences qu’auraient des discordes.

Comme Günter l’avait prédit, le camp s’éveillait et, autour du feu, deux hommes préparaient avec soin le « petit déjeuner ».

Avec Alexandre, les effectifs allaient s’élever à quatorze. La plupart avaient entre trente et quarante ans, un quarante-six et le plus vieux, cinquante-quatre. Ils venaient de la bourgade ou des villages voisins, de professions diverses, mais plutôt manuelles. C’était loin d’être de grands intellectuels, mais ils étaient aimables, débrouillards et de bon sens.

Léon, Günter et Alexandre s’approchèrent du feu. Ce dernier était entouré par trois tentes, assez grandes pour qu’on puisse y tenir debout. Léon et Günter en partageant une avec Fernand, un grand sac d’os (celui qui avait quarante-six ans), au visage anguleux avec des tempes grisonnantes, taciturne. Les dix autres se partageaient les deux tentes restantes. On y dormait comme on pouvait, sur les matelas ou des couvertures, selon ce qu’on avait.

Fernand était assis sur une des neuf grosses pierres plates qui entouraient le feu, coupant du pain. Ils les avaient récupérées dans la forêt et s’en servaient comme sièges. Il regarda les trois arrivants et les salua d’un signe de tête. Il serra la main d’Alexandre quand Léon les présenta, et n’eut qu’un mot :

« Bienvenue. »

Puis, Léon le présenta au fort quinquagénaire qui faisait chauffer de l’eau, Michel, et la bouille ronde de ce dernier se fendit d’un large sourire quand ils se serrèrent la main.

« Ravi de te rencontrer, petit !

-Merci… » répondit Alexandre, impressionné par sa carrure.

Le jeune homme bâilla, et se gratta la tête. Il commençait à sentir qu’il n’avait dormi que quelques heures. Il grelotta. Léon sourit, vint vers lui et posa sa main sur son épaule, paternel. Alexandre le regarda de biais, un peu vague.

« Tu veux dormir un peu, Alex ?

-Euh… Ouais,… J’ai eu une petite nuit…

-On le met où ? demanda Günter.

-Avec nous.

-D’accord, opina l’Alsacien. Viens, Alex, tu vas prendre mon lit pour tout de suite, on t’en installera un tout à l’heure. »

Plus endormi qu’éveillé, Alexandre le suivit et s’écroula sans broncher sur les couvertures, sans même enlever son manteau. Günter le recouvrit avec un sourire, posa son sac à côté, et ressortit en silence.

Alexandre se tourna et soupira. Quelques minutes plus tard, il dormait profondément.

D’autres résistants avaient rejoint le foyer. Le groupe déjeunait joyeusement. Maurice, le dernier informé des activités professionnelles d’Alexandre, sortit de sa tente, rejoignit le groupe, salua Léon et Günter et demanda :

« Ben, il est pas là le petit ?

-Il dort, répondit Léon. Il est pas encore très en forme. ‘Faudra le ménager encore un p’tit moment, je compte sur vous les gars. »

Les hommes opinèrent du chef dans un bel ensemble.

« C’est pas mal, finalement, intervint Michel, on aura le temps de l’entraîner un peu… Il sait se servir d’une arme ?

-Je sais pas, répondit Léon, ‘faudra voir. »

Le soleil ne se leva que quelques heures plus tard, et il était haut lorsque Alexandre se réveilla. Il s’étira, s’assit, se demanda quelques secondes où il était. S’en souvenant, il se leva, et sortit en bâillant.

Le camp était quasi désert ; il y avait juste Michel qui préparait le repas de midi, assis près du feu.

« Ah, ça y est, tu es réveillé, petit ? … Bien dormi ?

-Oui, ça va… Où y sont tous ?

-En patrouille, à part Maurice et Günter qui font un peu de lessive à la rivière. Assis-toi, tu grelottes.

-Oui, merci. »

Alexandre s’assit sur une pierre, et regarda l’ancien qui coupait soigneusement ses légumes en petits bouts, pour les jeter dans une marmite posée au sol près de lui.

« Vous êtes plutôt bien installés, reprit le garçon, histoire de dire quelque chose.

-Ça, depuis 40 !… Quand on est arrivé, y avait rien, tu sais. Les tentes, on les a piquées dans unconvoi… Le reste, ben on l’a eu au fur et à mesure, quand les autres arrivaient, ou des fois on allait récupérer un truc chez nous… C’est vrai qu’on est bien, maintenant… T’arrives au bon moment.

-Ouais, pas vraiment de gaieté de cœur, mais je prends le maquis… »

Il y eut un silence.

« J’serais bien resté à l’auberge.

-Bah, c’est pas grave… Ça devrait plus durer trop longtemps, et puis ça nous fait du bien, à nous, un peu de jeunesse ici. Y se sentait seul, Günter. Dis, tu es d’Alger ? »

Alexandre sursauta :

« Comment tu as deviné ?! s’écria-t-il.

-J’en ai connu, des Arabes, en 14-18… Tu leur ressembles… Finesse du visage, et puis les yeux, surtout. J’en ai connu un d’Alger, j’ai reconnu l’accent. Qu’est ce que tu fais ici ?

-Je sais pas trop… Je suis venu avec ma mère en 38… Après, avec l’exode, je… Je me suis retrouvé tout seul et j’ai atterri à l’auberge… Et puis voilà. Je peux t’aider ?

-Volontiers. Je vais te chercher un couteau… »

Alexandre lui fit signe de ne rien en faire et se releva. Il retourna dans la tente pour en revenir avec à la main un couteau au manche d’ébène, avec une lame à double tranchant d’une quinzaine de centimètres. Il se rassit et prit une carotte. La lame coupait comme un rasoir.

« Beau jouet, dit Michel.

-Un cadeau d’adieu d’un ami d’Alger. J’y tiens beaucoup, il était sacré pour lui, il s’en servait toujours pour l’Al-‘id al Kabir.

-La quoi ?

-La fête du mouton, soupira Alexandre avec un sourire.

-Ah exact… Oui, je me souviens, j’y avais été invité une fois… »

 

Chapitre 11 :

Alexandre avait lavé son couteau avec soin, avant de le ranger dans sa gaine de cuir, et d’accrocher solidement le tout à sa ceinture.

Il remuait le feu, sous la marmite, quand Günter et Maurice revinrent, avec les bacs de linge mouillé. L’Alsacien présenta son compagnon à Alexandre, qui lui serra la main par pure politesse, n’aimant pas vraiment la façon dont ce type le regardait. Il les aida cependant sans broncher à installer des fils d’étendage à côté du feu, et à y pendre les habits. Puis, il se remit à surveiller la marmite. Au bout d’un moment, Günter le rejoignit.

« Qu’est-ce que tu nous mijotes de bon ?

-Des légumes sans trop de choses avec… J’ai surtout peur que ce soit très fade… Vous manquez vraiment d’épices, dans ce pays. »

Il sourit et ajouta :

« Ma mère, à Paris, elle mettait toujours du paprika dans le cassoulet… Ça faisait hurler les voisins, c’étaient des vrais Toulousains… Mais c’était bien meilleur comme ça. Et de l’harissa dans la choucroute… » ajouta-t-il en guettant la réaction de son ami.

Ce dernier sursauta, les yeux écarquillés.

« De quoi ? C’est quoi ça l’harissa ?!

-Une espèce de poivre rouge. »

L’Alsacien grimaça, scandalisé, et Alexandre rigola.

« Le plus dur, c’était de les trouver, les épices… » acheva-t-il.

Il touilla dans la marmite, les yeux perdus dans le vague. Il soupira. L’espèce de potage était juste prêt pour le retour de la première patrouille. Alexandre regarda attentivement les six hommes qui sortirent de sous les arbres, et répondit d’un hochement de tête au signe de la main que lui fit Léon. Le chef du maquis ordonna à ses hommes d’aller ranger leurs armes, et lui-même vint près du feu.

« Ça va mieux, Môme ?

-On fait aller. Vous tombez à pic, on allait commencer. »

Un peu plus tard, tous étaient rassemblés autour du foyer, avalant en silence leur déjeuner. Léon avait présenté à Alexandre les cinq autres patrouilleurs : Basile, un homme quasi aussi large que haut, Victor, un petit blond assez mince, Paul, qu’Alexandre connaissait de vue, car il était le cordonnier de leur bourgade avant de prendre le maquis, Denis, un petit brun nerveux, et Lucien, un binoclard au crâne déjà bien dégarni. Tous regardaient Alexandre avec curiosité, et ce dernier s’étonna de la vitesse à laquelle ils vidèrent leurs gamelles, comme s’ils avaient un train à prendre. Ça creusait à ce point, les patrouilles ? Lui, comme Günter d’ailleurs, prenait son temps.

L’autre patrouille arriva. Alexandre reconnut Fernand, et Günter lui nomma les autres : Félix, un rouquin au nez de fouine couvert de taches de rousseur avec de toutes petites lunettes, Gautier, un homme aux cheveux et à la barbe poivre et sel, mais au regard vif, Edmond, voûté et l’air renfrogné, et Aimé, un grand châtain à l’air jovial. Alexandre hocha la tête. Il lui faudrait sûrement quelques jours pour ingurgiter tout ça. Tout comme il faudrait le même temps à ces hommes pour se faire à son physique si particulier. Car c’était maintenant tous les maquisards, à l’exception de Léon, Günter et Michel, qui avaient les yeux braqués sur lui. Simple curiosité, se dit Alexandre, sauf dans le cas de Maurice ; la lueur dans ses yeux ne revenait décidément pas au jeune homme. Il ne devinait que trop ce qu’elle signifiait.

Alexandre passa l’après-midi à deviser avec les gars, qui étaient très amicaux à son égard, et très curieux. Lui restait assez évasif, préférant rester pour eux le petit serveur-plongeur de l’auberge et pas le petit pédé prostitué.

Le premier soir de maquisard d’Alexandre tomba sans plus d’histoires. Il s’était installé un matelas avec quelques couvertures. Il eut beaucoup de mal à s’endormir, non pas que ses compagnons ronflaient trop, mais lui n’arrivait pas à tenir ses yeux fermés. Sans savoir pourquoi, il s’était mis à penser à Alger, à son vieil ami David Wiesel, mais surtout à celui qui lui avait donné son couteau, un homme qui avait une quinzaine d’années de plus que lui et dont il avait été longtemps amoureux. Cet homme s’appelait Ahmad et c’était le fils de Youssef, le vieux Soufi. Il n’était pas marié. Il n’avait jamais touché Alexandre, et Alexandre n’avait jamais laissé paraître ses sentiments.

Il jouait sagement aux osselets avec des copains, quand on était venu le chercher pour lui dire que sa mère voulait qu’il rentre immédiatement, et quand, après être revenu en courant, il avait appris qu’ils partaient sur l’heure, la première chose qu’il avait pensée, c’est qu’il allait perdre Ahmad.

Il était resté stupéfait, regardant, complètement hagard, sa mère qui entassait n’importe comment n’importe quoi dans des valises. Elle semblait totalement affolée. Au bout de quelques minutes, elle s’était arrêtée, et l’avait regardé. Il était pétrifié. Elle était venue à lui et l’avait pressé dans ses bras, il restait amorphe. Elle avait juste dit :

« Fais-moi confiance, Alexandre… Il faut qu’on parte, on a pas le choix. »

Il s’était dégagé, il avait fait quelques pas, passé ses mains dans ses cheveux. Bon sang, qu’est-ce qui se passe ?… Elle semblait au bord des larmes. Elle aussi avait très mal. Elle l’avait à nouveau serré dans ses bras, pris son visage entre ses mains, et embrassé son front :

« Vas vite dire au revoir à tes amis. »

Il avait couru chez Youssef comme un fou, et trouvé Ahmad dans leur cour intérieure. Le voyant en larmes, Ahmad s’était levé brusquement, inquiet, avait saisi ses épaules. Alexandre le fixait, éperdu.

« Qu’est-ce qu’il y a, petit Djinn ? » avait-il demandé, en arabe.

Ahmad ne l’avait jamais appelé autrement. Alexandre avait balbutié :

« On s’en va… »

Encore ce soir-là, il se demanda si c’était bien un éclair de désespoir qu’il avait vu passer dans ses yeux. Ahmad l’avait étreint avec une force incroyable. Puis l’avait brusquement lâché, soudain très gêné de son geste, sans oser le regarder.

« Ahmad ?… »

Ahmad avait reposé ses yeux sur lui et eu un sourire.

« Reste là, petit Djinn, je reviens. »

Et il avait disparu à l’intérieur, pour en revenir très vite, avec ses parents. Le vieux Youssef avait béni Alexandre, et sa femme l’avait serré contre lui en lui souhaitant tout le bonheur du monde. Ahmad lui avait tendu son couteau, soigneusement rangé dans sa gaine de cuir. Alexandre l’avait pris d’une main tremblante et n’avait pas pu se retenir ; il avait sauté au cou d’Ahmad. Ils s’étaient étreints, et Alexandre était parti, le couteau serré dans sa main, et résonnant dans sa tête, les quelques mots qu’Ahmad avait murmurés :

« Je sais que tu reviendras. »

Ça, Alexandre en était persuadé, car il était loin de se douter, à cet instant, qu’il allait se retrouver à Paris.

Il fit la moue et regarda Günter qui dormait paisiblement à côté de lui.

Le garçon se réveilla assez tard, car ses compagnons l’avaient laissé dormir. Il se leva en bâillant et sortit en se grattant la tête. Il avait bien dormi, il se sentait reposé.

Le camp était calme. Léon était assis près du feu avec Michel, Günter et Fernand. La discussion semblait animée. Mais si Alexandre s’approcha, c’était plus pour voir s’il restait quelque chose à manger ou à boire. Michel, debout, partit lui chercher du pain. Alexandre se posa sur une pierre et tendit ses mains vers le feu. Après l’avoir salué, les trois autres reprirent leur discussion.

Celle-ci portait sur le principal problème du maquis à ce moment-là. Ce problème s’appelait Robert Ducat, était un milicien plus que zélé, et qui avait pour principal défaut d’être un ancien garde-forestier. Il ne mettrait plus longtemps à deviner l’emplacement des camps. Günter et Fernand plaidaient pour son exécution immédiate. Léon était bien sûr d’accord, mais se demandait comment. Ducat ne se baladait jamais sans au moins dix copains, et leurs armes, fournies par les Allemands, étaient nettement plus performantes que celles du maquis.

« Il faudrait être au moins quinze pour les attaquer sans risque… dit-il. On est pas assez, sauf à faire une attaque groupée avec un autre camp.

-On est quatorze, ici ! plaida Günter.

-Hors de question de laisser le camp sans surveillance. » répliqua fermement Léon.

Fernand les regardait à tour de rôle sans trop rien dire. Michel revint et donna à Alexandre un quignon de pain presque aussi dur que du bois, que le couteau du jeune homme trancha pourtant sans la moindre difficulté. Michel s’assit.

« Faudrait tendre une embuscade, proposa-t-il.

-Ils prennent à chaque fois des itinéraires différents… » soupira Léon.

Il semblait découragé.

« Et on peut pas aller l’égorger dans son lit ? » proposa Alexandre, la bouche pleine.

Huit yeux curieux se posèrent sur lui. Il déglutit et reprit, regardant le pain qu’il coupait :

« Je crois que Ducat est veuf, son fils prisonnier en Allemagne, son chien ne ferait pas de mal à une mouche, et sa maison est isolé au milieu d’un grand jardin.

-En plein cœur du village, remarque Michel.

-Oui, ben ‘faut p’t’être pas trop en demander non plus ! » intervint Fernand.

Il parlait si peu que tous se taisaient systématiquement pour l’écouter.

« C’est ça ou regrouper deux camps. » dit-il encore.

Il y eut un long silence.

« On ne peut pas regrouper deux camps, finit par dire Léon, dubitatif. Je ne suis pas cassé la tête à les séparer pour prendre le risque de les regrouper.

-Bon, alors il faut le tuer chez lui, le Môme a raison. » conclut Michel.

Léon fit la moue, puis opina du chef :

« On mettra ça au point. »

Alexandre acheva de manger, puis se leva et alla uriner à l’abri des regards. Il se reboutonnait lorsqu’il entendit qu’on approchait derrière lui. Il jeta un œil par-dessus son épaule et reconnut Maurice et son sale regard.

« Ça va, petit ? demanda ce dernier. Bonne, ta première nuit ici ?

-Pas mal. » répondit par pure politesse Alexandre.

Il était décidé à regagner le camp au plus vite, mais il s’arrêta brutalement en sentant la main que lui passa Maurice, et tourna vers lui un regard meurtrier.

« Ne recommence jamais ça. » cracha-t-il.

Maurice rigola, très vulgairement au goût du garçon.

« Fais pas ta sainte Nitouche, petit, va !… Je sais très bien ce que tu es ! »

Alexandre se tourna pour lui faire face, sa main serrée sur le manche de son couteau.

« Moi aussi je sais très bien ce que tu es, Maurice. Un pauvre type qui crève d’envie de se vider les couilles. »

Maurice sursauta, outré.

« Tu crois que j’ai pas vu comment tu me regardais ?… T’es pas le premier à vouloir m’enfiler, tu sais. J’les connais, ces yeux-là. Par contre, tu vas aller voir la veuve Poignet parce que moi, je suis pas là pour ça. Si tu me retouches, tu es mort. »

Il tourna les talons et regagna le camp, pestant en arabe. Michel l’appela du foyer, souhaitant son aide pour préparer le repas. Alexandre alla s’asseoir près de lui. Sa mine sombre alerta l’ancien de la Grande Guerre.

« Eh, ça va pas, Môme ?

-Rien, rien, soupira le garçon. T’es fais pas, Michel. Une connerie. C’est réglé. »

Michel n’était pas dupe, mais il n’avait aucune idée de ce que pouvait être le problème. Il fit à manger avec le garçon, qui ne tarda pas à retrouver sa bonne humeur. Michel garda pourtant ce qui s’était passé dans un coin de sa tête. Et il remarqua aussi, pendant le repas, le regard quasi haineux que Maurice jeta à Alexandre, et le mépris que les yeux du jeune homme répondirent, sans plus en comprendre le sens.

Cet échange muet d’inamabilité n’échappa pas non plus à Fernand, qui eut soin, sitôt le repas fini, de prendre Léon entre quatre yeux pour le lui rapporter, avec sa concision habituelle :

« Problème entre Maurice et le Môme. Regard très mauvais. »

Léon grimaça, et réfléchit un instant :

« Bon, on laisse couler pour le moment. Tiens Alex à l’œil. »

Fernand opina.

Et il s’acquitta de sa tâche attentivement durant tout le reste de la journée, sans rien remarquer de particulier.

Le soir venu, après le dîner, Alexandre se coucha rapidement, laissant ses compagnons papoter autour du feu, ou jouer aux cartes dans leur tente. Il s’endormit sans peine, et se réveilla en pleine forme, et avant Günter et Léon. Il sortit sans bruit, et rejoignit Fernand devant le feu. Le taciturne lui servit sans un mot un gobelet du vague café qu’ils faisaient encore avec les quelques grains esseulés qu’ils leur restaient.

Alexandre sirotait ça paisiblement lorsque quelques autres arrivèrent, et là, les regards qui se posèrent sur lui lui rendirent impossible de plus rien avaler. Il les regarda, Basile, Edmond et Félix, en se disant que ce n’était pas vrai. Fernand était en train de penser exactement la même chose. Il s’assit juste à côté du garçon, sans quitter des yeux les trois hommes, qui s’étaient eux assis le plus loin possible de lui. Alexandre prit son visage dans ses mains, Fernand, lui, regardait toujours les autres.

« Bonjour. » dit-il.

Trois grognements lui répondirent. Ils fixaient Alexandre avec un dégoût palpable. Félix cracha :

« Pourquoi tu restes assis là ? Tu sais pas qu’il est pédé ?! »

 

Chapitre 12 :

Personne ne comprit ce que cria Alexandre en se levant brutalement, mais il n’y avait pas besoin d’être arabophone pour saisir qu’il était furieux. Il s’éloigna en pestant sous les arbres.

Fernand, pour sa part, n’avait toujours pas quitté les trois autres des yeux. Ils marmonnaient entre eux. Le grand taciturne soupira, hocha la tête et se déplia. Mieux valait ne pas laisser le Môme seul.

« Eh Fernand, il est où le pain ? lui demanda Basile.

-Demmerdez-vous. »

Les laissant bêtes, il s’élança à la poursuite d’Alexandre.

Le maquisard avança sous les arbres, oreille tendue, et il finit par entendre un froissement de feuilles séchées. Il trouva le garçon assis au sol contre un arbre, replié et tremblant. Un instant, Fernand crut qu’il pleurait. Mais Alexandre tremblait de rage.

Fernand s’accroupit près de lui, et posa, protecteur, sa main sur son épaule.

« Fous-moi la paix, grogna Alexandre en essayant de se dégager.

-Tu comptes mourir ici ? » demanda Fernand, un rien goguenard.

La vanne fit sourire Alexandre malgré lui. Il releva la tête et grelotta.

« Reviens, reste pas là.

-C’est ce qu’ils veulent, non ?

-On les emmerde.

-J’arrive pas à croire qu’il ait vendu la mèche, ce porc… » grogna Alexandre en posant son front sur sa paume.

Fernand opina lentement, puis se releva et attrapa le bras de jeune homme pour le redresser. Alexandre se laissa faire sans grande énergie.

« Ils vont me démolir, Fernand…

-Ils ne vont rien te faire, Môme. Fais-nous confiance. »

Fernand tapota paternellement son dos. Alexandre eut un sourire las.

« Ca te dégoûte pas, toi ? »

Fernand le regarda un moment, avant de hausser les épaules et de répondre :

« T’es grand. Et t’es des nôtres. »

Le sourire du garçon s’élargit. Il suivit son compagnon. Ils eurent l’agréable surprise de voir que Günter et Léon, levés, étaient assis vers le feu avec les autres. Alexandre hésita, puis alla leur serrer la main, essayant de ne pas prêter attention aux regards mauvais qu’il sentait venir de partout. Fernand chuchota quelque chose à Léon, qui hocha gravement la tête avant de sourire à Alexandre.

« Ça va, Môme ?

-On fait aller, répondit platement le garçon.

-Dis-moi, tu sais t’en servir de ton couteau ? »

Alexandre le regarda sans comprendre. Léon reprit :

« On a recausé de Ducat, hier soir. Elle est pas mal, ton idée de l’avoir dans son lit. »

Alexandre croisa les bras, attendant la suite.

« Simplement, on peut pas le descendre, ça s’entendrait.

-Hm, hm… »

Alexandre sentait venir la chute, mais il attendit que Léon lui demande :

« Si ton couteau et toi pouviez régler ça ? »

Les autres maquisards, hormis Günter et Fernand, qui sourit, sursautèrent, et Basile s’écria :

« Ça va pas, Léon ? »

Léon lui jeta un œil et regarda à nouveau Alexandre :

« Tu pourrais, Môme ? »

Alexandre haussa les épaules, et allait répondre quand Félix déclara :

« Une goutte de sang, cette lopette, elle va s’évanouir ! »

Ça ricana. Alexandre ne leur adressa pas un regard et répondit :

« J’ai déjà égorgé pas mal de moutons. Oui, je peux le faire, Léon. Pourquoi moi ?

-Parce que tu es assez fin et souple pour pouvoir. Ducat dort la fenêtre ouverte, si je ne m’abuse, c’est par-là qu’il faudra passer. Le chien te connaît ?

-Oui, comme tout le monde… »

Au tour d’Edmond d’intervenir :

« T’es pas sérieux, Léon ?! »

Léon continua, imperturbable :

« Il faudra que tu entres par le jardin et que tu attaches le chien, après tu grimpes au lierre, tu entres, tu le tues, tu ressors. Même si le chien se met à aboyer, tu devrais être loin avant que ça n’attire du monde. Ça te va ?

-Pas de problèmes. Quand ?

-J’ai mon idée, je t’expliquerai. »

Alexandre n’insista pas. Basile s’écria :

« M’enfin, Léon, c’est pas vrai !… Comment veux-tu qu’elle y arrive, cette tapiole ?… Une claque et il va la mettre au tapis, Ducat !… Et….

-Je t’ai demandé ton avis, Basile ? » le coupa froidement Léon.

Basile trembla. Quand Léon parlait ainsi, ça n’annonçait rien de bon.

« Euh non…

-Bon, alors ferme-la. »

Il se leva et fit signe à Alexandre d’aller sous leur tente :

« Moi je sais qu’il s’en tirera très bien, et je vous dispense de vos commentaires. »

Fernand et lui rejoignirent Alexandre dans la tente. Ils s’assirent au sol.

« Qu’est-ce qui s’est passé, Alex ? » demanda très sérieusement Léon.

Alexandre haussa les épaules et raconta, sombre, la main que Maurice lui avait passée et la dispute qui avait suivi. Léon hocha gravement la tête.

« Bon. Et ben on est pas dans la merde… soupira-t-il. C’est pas vraiment ça qu’il a raconté… »

Il eut une moue mi-lasse, mi-énervée. Et Alexandre eut un sourire :

« Laisse-moi deviner… Je l’ai outrageusement allumé et il a virilement repoussé mes avances ?

-En gros, ouais.

-Tu le crois ? »

Au tour de Léon de sourire.

« Non. Je te connais. T’as meilleur goût que ça. »

Ils rigolèrent, puis Léon se gratta la joue et reprit plus sérieusement :

« Il va se prendre un savon qu’il n’est pas près d’oublier !… Quel con !… Bon, en attendant, que ça se tasse, surtout ne l’éloigne pas, Môme, et au moindre souci, tu nous appelles. »

Alexandre opina. Sa main tripotait nerveusement le manche de son couteau.

La matinée ne se passa pourtant pas aussi mal que le garçon l’avait craint. Fernand le prit à part pour se mettre à lui apprendre à manipuler les différents types d’armes qu’ils possédaient, avec patience et pédagogie. Bien qu’il ne puisse pas s’entraîner à tirer, car le bruit d’une arme à feu se serait entendu à des kilomètres, le garçon était attentif et saurait quoi faire en cas de besoin.

Au bout d’un moment, Michel les rejoignit. Il regarda Alexandre qui chargeait aussi vite que possible un fusil, assis en tailleur au sol, Fernand comptant les secondes à côté. Michel resta à observer, et quand Alexandre eut fini, il commenta :

« Pas mal, petit. »

Mais c’était visiblement uniquement pour dire quelque chose. Fernand opina cependant :

« Ouais. Ça ira pour le moment, Môme.

-OK. » bailla Alexandre.

Il se releva et s’épousseta.

« Tu viens me donner un coup de main pour préparer le déjeuner, Alexandre ? » lui demanda Michel.

Le garçon lui jeta un oeil suspicieux. Michel soupira.

« Bon, d’accord, dit-il. Oui, je sais ce que Maurice a raconté. Et non, je n’y crois pas. Je t’ai, non, je vous ai vus hier. C’est lui qui t’en voulait et toi qui restais à distance, pas l’inverse. »

Fernand eut un sourire. Michel reprit, en croisant les bras, sourcils un peu froncés :

« Qu’est-ce qui s’est passé ? »

Inquiet, Alexandre regarda Fernand qui lui fit signe qu’il pouvait parler. Il dit donc :

« Ben disons que dans sa version, Maurice a inversé les rôles. »

Michel le regarda sans trop comprendre. Alexandre le vit, grogna et précisa :

« C’est lui qui a voulu me sauter. »

Michel opina lentement, sourcils vraiment froncés. Alexandre soupira, un peu triste, et acheva :

« Je suis bien pédé. Et je suis bien une pute. Mais j’suis pas là pour vous vider les couilles, à aucun d’entre vous. »

Michel le regarda longuement, et Fernand, un peu surpris de cet aveu, aussi. Puis, l’ancien de 14-18 opina à nouveau du chef, et sourit au garçon :

« T’as du courage, petit. Et ici c’est que de ça qu’on a besoin. Bon, alors, tu me le files ce coup de main pour le repas ? »

Alexandre lui sourit, soulagé de ne pas être rejeté. Michel était la première personne qu’il rencontrait, en France, qui connaissait un peu les mœurs algériennes et surtout, les respectait.

« D’accord. Qu’est-ce que tu voulais faire ? »

Ils regagnèrent le camp, tous trois, Alexandre et Michel établissant le menu. Fernand les suivait avec un sourire. Il était lui aussi content du comportement de Michel. Un de moins à surveiller, et un de plus pour surveiller les autres.

Pendant l’intervalle, Léon avait pris Maurice entre six yeux, avec Günter, pour lui mettre les points sur les i, et lui ordonner plus que fermement de dire aux autres qu’il ne s’était rien passé. Maurice ravivait le feu lorsque Alexandre arriva avec Michel. Il lui jeta un œil furieux et cracha par terre avant de partir en marmonnant. Alexandre fit la moue, mais ne releva pas. Michel soupira :

« Pauvre type… ! »

Un peu plus tard, Alexandre et lui épluchaient des patates, qu’ils jetaient ensuite dans la marmite, près du feu. Mais une question taraudait tout de même Alexandre, et, comme ils étaient seuls, il se permit de la poser :

« Ça te gêne vraiment pas que je sois pédé, Michel ? »

Michel sourit sans le regarder :

« J’ai fait la guerre, petit. Quatre ans dans les tranchées, sans une femme. Comment tu crois qu’on a tenu ? »

Alexandre en resta coi. Il n’avait pas pensé à ça.

« Alors, continua Michel, on avait beau dire qu’on faisait que se soulager, qu’on était des hommes et tout, moi, je sais bien que certains aimaient vraiment ça et se racontaient des salades. À choisir, j’aime mieux un p’tit gars honnête comme toi plutôt que ces gars qui s’assumaient pas. Et puis je sais bien que t’es pas ce que Maurice a dit. Si t’avais le feu au cul autant qu’il l’a raconté, t’aurais allumé tout le monde, pas juste lui. »

Alexandre sourit, un peu rose. Décidément, ce Michel, c’était un type bien, gentil et plein de bon sens.

« Et je compte sur toi pour que tu gardes ça.

-Tu peux ! » répondit vivement Alexandre.

Le repas fut tout de même assez tendu, et le groupe clairement coupé en deux. D’un côté, Léon, Günter, Fernand et Michel entouraient Alexandre, qui faisait de gros efforts pour faire comme si de rien n’était, et le reste marmonnait, plus qu’ils ne parlaient à haute voix. Les quelques regards qu’Alexandre jeta vite fait à Maurice suffirent à faire comprendre au jeune homme que le maquisard lui en voulait toujours à mort. Mais sans doute se tiendrait-il tranquille, maintenant que Léon avait mis les choses au point.

L’après-midi passa sans histoires, le repas du soir ressembla beaucoup à celui du midi, et après, les hommes gagnèrent rapidement leurs tentes, sauf Basile et Félix qui montaient la garde. Alexandre dormit quelques heures, puis se réveilla avec une furieuse envie d’uriner. Il se leva, enfila en grognant son manteau sur son torse nu, enjamba délicatement Günter et sortit. Il alla un peu à l’écart et poussa un énorme soupir de soulagement. Quand il finit, il se sentait une livre plus léger. Il se reboutonnait lorsqu’il entendit qu’on arrivait dans son dos. Il se tourna. Basile et Félix le regardaient avec un profond dégoût. Alexandre les regarda l’un après l’autre, inquiet. Il grelotta et resserra son manteau, puis fit un pas pour retourner dans sa tente. Mais les deux hommes ne s’écartèrent pas pour le laisser passer.

« Pardon. » soupira-t-il sans les regarder.

Mais ils ne se poussèrent pas. Il grelotta de nouveau, et déclara en retenant un bâillement :

« Les gars, j’aimerais bien retourner dormir. J’ai froid et il est tard. »

Basile daigna enfin ouvrir la bouche :

« Tu ferais mieux de foutre le camp et de retourner te faire baiser par ton boche ! »

Merde, pensa Alexandre. Il leur a lâché ça aussi… Il parvint à répondre :

« J’ai envie de dormir, les gars.

-Dégage !

-Laissez-moi passer. »

Il essaya de passer de force. Les deux hommes le repoussèrent si brutalement qu’il tomba au sol, à moitié assommé.

 

Chapitre 13 :

Le lieutenant Heinz Lerpscher regardait le colonel Friedrich Senkel qui goûtait avec un soin d’expert le vin rouge que Mado leur proposait pour accompagner son bœuf bourguignon. Il vit le SS opiner du chef, et Mado remplit leurs deux verres, avant de s’éloigner pour les laisser manger.

« Bon appétit, Lieutenant.

-De même, Colonel… »

Le SS goûta et eut une mimique plus que satisfaite. Heinz se sentait mal à l’aise. Quelle mouche avait donc piqué le colonel de l’inviter à dîner et quelle autre mouche l’avait piqué lui d’accepter ?

Il regarda autour de lui, il y avait des villageois et ces derniers s’étaient installés le plus loin possible d’eux. Senkel regarda son compagnon, amicalement intrigué :

« Vous n’aimez pas le bœuf bourguignon, Lieutenant ? »

Heinz sursauta et le regarda :

« Pardon ?

-Votre assiette va refroidir.

-Ah, oui… »

Heinz se mit à manger.

« Vous n’êtes pas très bavard, Lieutenant. » reprit Senkel au bout d’un moment.

Heinz sourit, but une gorgée de vin et répondit :

« Pardonnez-moi, Colonel. C’est que je ne saisis pas vraiment le sens de cette invitation.

-Je n’avais pas envie de manger seul.

-Admettons, mais pourquoi moi ?

-Qui d’autre ?

-Qu’en sais-je, moi… Degenhard est de votre rang, de votre ville et de votre milieu. »

Senkel pouffa.

« Sérieusement, vous me voyez dîner en tête-à-tête avec lui ? »

Heinz sourit à son tour.

« Sérieusement ? Non. Mais votre amie, la jolie rousse, elle n’aurait pas pu faire l’affaire ?

-Les rapports que j’entretiens avec elle sont d’une autre nature. »

Cette fois, Heinz rit carrément et de bon cœur. Senkel sourit :

« Quoi ?

-Rien… Je me disais juste qu’effectivement, vous n’aviez que moi. Je vous plains, c’est dramatique. »

Senkel pouffa :

« Il y a de ça.

-Je le prends comme un compliment. Je suis si intéressant que ça ?

-Intriguant, je dirais. Et puis, je ne connais pas l’Autriche, ni Vienne.

-À part ses valses, j’imagine.

-Comme tout le monde. »

Au comptoir, Mado tenait les deux hommes à l’œil. Elle aurait été curieuse de savoir ce qu’ils se racontaient. Senkel était déjà venu manger, il avait dû en avoir marre de le faire seul. L’autre avait décidément l’air bien aimable. Elle regrettait presque qu’il ne parle pas français. Émilie vint s’asseoir près d’elle.

« Ça y est, ils sont tous servis.

-Parfait. On va pouvoir souffler un peu… Onze personnes, ça faisait longtemps qu’on avait pas eu tant de monde… Et Arnaud qui doit venir tout à l’heure… J’espère qu’ils ne vont pas traîner la moitié de la nuit.

-Avec le SS dans la salle, ça m’étonnerait. »

Mado opina. Ils rigolaient bien, les deux boches. Émilie bâilla. Elle espérait en tout cas que Senkel n’allait pas lui demander de finir la soirée avec lui, car elle était très fatiguée. Elle n’était pas très bien depuis quelques semaines. Il allait falloir qu’elle aille voir le docteur Jallion. Il était toujours très gentil avec elle, et sans arrière-pensée. Il ne lui avait jamais rien demandé. Elle bâilla encore.

« Tu devrais aller dormir, ma grande, lui dit gentiment Mado.

-Non, non, je vais rester t’aider. »

Il y eut un silence. Émilie soupira, et appuya son coude sur le comptoir. Elle reprit, un ton plus bas :

« J’espère que tout va bien pour notre Môme… Il a dû arriver au maquis hier… Pourvu que ça ait été… J’ai vraiment peur, tu sais… Peur qu’ils lui fassent du mal…

-Oui, c’est vrai qu’il risque gros s’ils apprennent qu’il est pédé… Mais fais confiance à Léon. Il les laissera pas faire, il les tiendra à l’œil.

–J’espère… Bon sang, pourvu qu’on ait vite des nouvelles !

-T’en fais pas, ma grande, t’en fais pas. »

Pendant ce temps, après une visite virtuelle de Vienne, les deux occupants continuaient leur discussion. Senkel demanda :

« Et votre mère est originaire de quelle région d’Espagne ?

-Andalouse, par son père. Sa mère est de Grenade. Descendante des derniers califes de l’Alhambra, selon la tradition familiale. »

Senkel fronça les sourcils :

« Vous auriez du sang arabe ?

-Vieux de cinq siècles… Il ne doit plus rester grand-chose. Vous n’avez jamais visité l’Alhambra de Grenade ?

-Non, je n’ai jamais mis les pieds en Espagne.

-C’est un lieu superbe… Des jardins magnifiques… Je ne crois pas avoir à rougir de cette filiation, si elle est réelle. »

Senkel eut un sourire un rien narquois.

« Vous revendiqueriez cette ascendance ? »

Le sourire qui devança la réponse de Heinz était presque un défi.

« Je suis déjà une ignominie pour l’ordre nazi, Colonel. Un bâtard légitime… Une moitié de race inférieure. Mes enfants, si j’en ai, seront purs si j’épouse une Aryenne, ce vers quoi mon père me pousse de toutes ses forces… Ne me regardez pas ainsi. Je n’ai rien à faire de votre compassion. Personne ne peut rien à ce que je suis. Il y a vingt-neuf ans, mon père ne pouvait pas savoir les conséquences que ce mariage aurait aujourd’hui. Ma mère et moi lui ferions presque honte. Mais nous sommes là, pourtant.

-Ne vous fâchez pas, Lieutenant…

-Mais je ne me fâche pas, Colonel… » répondit doucement Heinz.

Il parlait effectivement avec le plus grand calme.

« Vous êtes bien une moitié de race inférieure, reprit le SS, ce n’est pas moi qui vous dirais le contraire, mais bon, il y a des exceptions partout. Degenhard est bien indigne d’être aryen…

-Et moi digne de l’être ? » compléta Heinz.

Son sourire était très ironique, quand il continua :

« Vous m’en voyez ravi, vraiment.

-Vous vous moquez de moi, Lieutenant ?

-Juste un petit peu. Voyez-vous, après l’Anschluss, des gens que je considérais comme de vrais amis, de mon groupe d’études par exemple, se sont mis à me fuir comme si j’avais eu la galle. Un seul m’a donné une explication pour eux tous : je n’étais plus fréquentable dans le nouvel Ordre, et leurs parents ne voulaient plus entendre parler de moi. Point. Lorsque mon père m’a demandé d’arrêter mes études pour venir me former dans une de ses ébénisteries, j’ai accepté sans une seconde d’hésitation. Savez-vous pourquoi ? »

Senkel le contemplait avec gravité.

« Parce que j’aurais fini par massacrer l’université entière. Vous vous imaginez ne plus pouvoir dire bonjour, simplement bonjour, à des gens que vous connaissez parfois depuis plus de dix ans ?… Ça a été le bonheur pour moi de me retrouver dans cette menuiserie, loin de ces gens si cultivés, intelligents, plus serviles que des chiens, qui me rejetaient. Les employés de mon père ne savaient parfois même pas lire, mais au milieu d’eux, j’étais un être humain.

-Comme vous l’êtes avec les hommes de troupe… »

Senkel hocha la tête.

« … Je me demandais aussi pourquoi vous étiez toujours fourré avec eux.

-Eux ne sont pas systématiquement en train de calculer mon pourcentage de pureté, grogna Heinz.

Bah, votre mère est une aristocrate, ça remonte quand même le niveau.

-Magnifique… On arrive à 60% ? fit Heinz, les bras croisés.

Ne plaisantez pas, Lieutenant. La pureté de la race est tout de même une question de survie !

-Quand on fait ça avec les animaux, ils dégénèrent, pourtant… La pureté est une illusion, à mon sens. Une illusion dangereuse. Et ça me donne juste envie de ne pas me reproduire… »  finit sèchement Heinz.

Il soutenait sans frémir le regard consterné de Senkel.

Les deux assiettes étaient vides, et Mado interrompit cet intéressant débat en venant débarrasser. Elle sentait qu’il y avait de l’eau dans le gaz, mais Arnaud ne tarderait plus.

« Fromage, messieurs ? J’ai un bon Bleu d’Auvergne. »

Senkel traduisit la question à Heinz qui accepta volontiers, en souriant à Mado qui, du coup, lui sourit aussi. Elle les servit et retourna derrière son comptoir.

« Vous savez, Lieutenant, il y a des idiots même chez nous autres Aryens… »

Heinz ne répondit pas, car il avait la bouche pleine, mais les yeux verts étaient réellement amusés de cette réplique.

« Et c’est sans nul doute ce genre de personnes que vous avez rencontré… Pour ma part, vous semblez être un homme certes particulier, mais de valeur… Bon, pas autant de valeur qu’un vrai Aryen, mais tout de même. »

Et l’Autrichien pensait : ne réponds pas, Heinz, ne réponds pas… Mange-moi ce savoureux Bleu d’Auvergne et ne réponds pas…

« … Vous ne dites plus rien ?

-Pardonnez-moi, Colonel, mais je n’aime pas beaucoup parler de tout ça.

-Pardonnez-moi si j’ai manqué de tact… »

Heinz ne put s’empêcher de sourire. Cet homme avait autant de tact qu’un panzer… Et pourtant, il le trouvait presque innocent, tant il ne faisait que répéter ce que ses pères disaient, en bon fils soumis.

« Ce n’est pas grave, Colonel. Je préfère les gens sincères et honnêtes, à ceux qui me sourient de face et me poignardent dans le dos.

-Ça, je vous comprends.

-Comme mon supérieur bien-aimé, pour ne pas le nommer.

-Degenhard ?… Oui, j’ai effectivement remarqué qu’il ne vous aimait pas beaucoup.

-Ni lui ni Pagener.

-Un étrange duo, vous ne trouvez pas ? »

Heinz sourit et Senkel insista :

« Ils semblent liés par quelque chose de bizarre… Par moment, Pagener regarde Degenhard comme si c’était lui le supérieur…

-Vous l’avez remarqué ? » dit doucement Heinz, sans perdre son sourire.

Senkel soupira, et vida le fond de la bouteille de vin également entre le verre de Heinz et le sien.

« Oui, ça m’a choqué. Vous qui êtes ici depuis plus longtemps que moi, vous n’avez rien remarqué ? »

Heinz attendit que Mado ait débarrassé les assiettes à fromage et apporté le dessert pour répondre :

« Je ne sais rien de précis. Sinon que la relation entre Pagener et Degenhard est très particulière et définitivement pas claire. Je pense par contre que quelqu’un en sait beaucoup plus.

-Qui donc ?! » sursauta le SS.

Il avait l’air très empressé soudain. Heinz le remarqua et reprit :

« Vous savez que je ne dors pas, Colonel…

-Oui, et bien ?

-Lorsque j’étais sur les toits, certaines nuits, j’ai vu Degenhard venir ici. Il était très, trop discret. Il attendait que toute la caserne dorme.

-Où voulez-vous en venir ? »

Senkel était intrigué, mais son excitation semblait un peu retombée.

« Lorsqu’il a attrapé le jeune Villard, il s’est enfermé seul avec Pagener pour le torturer, pendant trois jours, sans aucun témoin. »

Cette fois, les yeux du SS brillèrent.

« Vous pensez que c’est Villard que Degenhard venait rejoindre ici ?

-Qui d’autre ? La chambre d’Émilie donne sur la rue, je ne l’ai jamais vu éclairée après que Degenhard soit entré, ce qu’il faisait par le jardin.

-Bien sûr… Hmmm… Ça expliquerait ce que vous m’aviez dit, que Degenhard n’ait jamais donné suite à la lettre qui dénonçait la prostitution de Villard, s’il était lui-même son client… Bon sang, pensa-t-il tout haut, avec ça je pourrais peut-être l’avoir !…

-Pardon, Colonel ? » s’enquit Heinz.

Senkel sursauta, soudain gêné.

« Rien, rien… Hm… Il faudra voir avec ce Villard si nous le rattrapons… »

Heinz hocha la tête sans insister. Ainsi donc, Senkel voulait la tête de Degenhard… Pas qu’il en doutait réellement, mais c’était plus que bon à savoir sûrement.

« À quoi ressemble-t-il, ce Villard ? reprit le SS.

À ce qu’il est, un métis… Un métis d’Arabe, je crois, pour ce que j’en connais… Il a dix-neuf ans, et un très sale caractère. Beaucoup de courage. Je n’ai pas été surpris qu’il tienne bon. Moi, je ne l’aurais pas torturé cinq jours, c’était évident qu’il ne dirait rien. Ce qui me laisse à penser que Degenhard et Pagener n’ont fait que s’amuser. »

Senkel eut une mimique écœurée.

« S’amuser, répéta-t-il sèchement.

-Je crois, oui. Un petit jeu sadique.

-Je ne comprends pas qu’on puisse torturer par jeu… Je l’ai déjà fait, ça n’a rien d’amusant. Je reconnais que ça peut être nécessaire, mais ça n’a vraiment rien d’un loisir.

-Voilà au moins un point sur lequel nous nous retrouvons, Colonel. »

 

Chapitre 14 :

« NOOOOOOOOON !!! »

Le hurlement poussé par Alexandre réveilla en sursaut ses trois compagnons de chambrée. Fernand saisit son fusil et bondit dehors, et Léon et Günter ne prirent que le temps de réaliser que la couche du garçon était vide avant de l’imiter.

La nuit était glacée, mais ils ne s’en rendirent même pas compte. Ils filèrent sans prêter attention aux visages ensommeillés qui émergeaient des autres tentes.

Lorsqu’ils arrivèrent, Günter resta choqué par le spectacle. Fernand tenait son fusil braqué sur la nuque d’un Basile pétrifié, qui était agenouillé sur les cuisses nues d’Alexandre, qu’à l’autre bout, Félix tenait fermement face contre terre.

Basile s’apprêtait visiblement à sodomiser Alexandre avec son fusil.

Si Günter resta cloué, Léon, lui, fut saisi d’une des plus violentes colères de sa vie. Sans un mot, il frappa violemment Basile en pleine tête, avec la crosse de son fusil. Apeuré, Félix se redressa et recula de quelques pas. Fernand laissa Günter, que la toux d’Alexandre réveilla, se précipiter vers le garçon qui se redressait péniblement.

Léon tremblait de colère, il en eut du mal à parler :

« Alors ça… Ça… »

Basile se redressa et gémit :

« M’enfin, on s’amusait juste, quoi… »

Fernand n’eut que le temps de retenir Léon, sans quoi la crosse de son arme aurait sûrement remis ça plusieurs fois.

Alexandre se reboutonna, haletant. S’il y avait eu plus de lumière, tous auraient pu voir qu’il avait autant de couleur que la lune.

D’autres maquisards arrivaient, mal réveillés, en demandant ce qui se passait.

« J’étais juste sorti pisser, Léon, j’te jure… »

La voix du garçon était à peine un souffle, mais l’entendre apaisa un peu le chef du maquis. Il regarda son jeune ami :

« Je te crois, Môme. Ça ira ? »

Alexandre opina et soupira. Le regard de Léon fit le tour de ses hommes, ils étaient tous là.

« Réunion immédiate, tout le monde autour du feu. On va mettre les choses au point une fois pour toutes. »

Michel partit le premier et raviva le feu, pendant que les autres arrivaient. Alexandre tremblait et regardait tout le monde avec inquiétude. Il s’assit sur une pierre plate entre Fernand et Günter. Il appuya ses coudes sur ses genoux et enfouit son visage dans ses mains.

Basile avait le visage en sang, le coup de Léon lui avait ouvert la tempe, et Félix n’en menait pas large non plus.

Léon arriva le dernier, et tous ne purent que frémir devant son air. Ça allait chier.

Il soupira et s’adressa à eux tous, son ton allant crescendo :

« Est-ce que je peux savoir ce que j’ai fait au Bon Dieu pour mériter une bande de crétins pareils ?! »

Sa voix dut résonner dans toutes les collines. Ses hommes étaient estomaqués. Ils ne l’avaient jamais vu aussi furieux.

« Vous êtes ici pour quoi ?! Vous vous souvenez ?! C’est pour libérer votre pays ou perdre votre temps à accabler ce gosse ?! »

Il désigna Alexandre, dont la mine défaite émergea de sous ses mains. Les yeux noirs, vagues, restèrent à regarder le feu. Il semblait curieusement absent, sans doute trop choqué. Léon continua, toujours sur le même ton :

« Je croyais que vous aviez des cerveaux !! »

Il se tourna vers Basile et Félix.

« Vous vous rendez compte des conséquences que ça aurait pu avoir, tous les deux ? Torturer un gosse, et que les boches auraient pu nous attaquer dix fois, pendant vos conneries !

-M’enfin, c’est pas de la torture, on s’amusait juste… »

Léon les regarda un moment, avec mépris, avant de lâcher :

« Les boches aussi, ça les amusait beaucoup…

-TAIS-TOI !!! »

Tout le monde sursauta, et regarda Alexandre, qui se leva brusquement en s’écriant, les yeux exorbités :

« Je ne veux plus entendre parler de ça ! »

Il courut se réfugier dans leur tente, et s’enfouit totalement sous sa couverture. Fernand alla jeter un œil puis revint près du feu. Le silence qui y régnait était cette fois très gêné. Les yeux de Léon firent le tour de ses hommes et il reprit, très froid, mais cette fois sans crier :

« Degenhard et son nabot se sont amusés comme ça pendant cinq jours avec Alexandre. Vous aussi, vous avez ce goût des jeux pervers ?… »

Basile et Félix regardaient le sol.

« Bien. »

Le jeu semblait calmé, mais Denis eut le malheur de dire tout haut ce que la plupart de ses collègues pensaient tout bas :

« On en veut pas, de cette lopette, Léon ! »

Et des « Ouais ! », « Ouais ! » accueillirent cette déclaration.

Cette fois, Léon explosa :

« Depuis quand est-ce que vous discutez mes ordres ! » rugit-il.

Günter jeta un oeil inquiet à Fernand, qui lui fit un petit clin d’œil en réponse.

« Je repose la question : qu’est-ce que vous êtes venus faire dans ce camp ?! » continua sur le même ton Léon.

Nul doute que si la scène avait eu lieu en été, on aurait entendu les mouches voler.

« Pour qui, pour quoi est-ce que vous vous prenez ?! Et pour qui vous me prenez, moi ?!… C’est quoi ces salades !… Je sais plus ce que je fais, c’est ça ?! J’encombre le camp avec un petit pédé qui ne peut rien pour notre combat ?! … Il en a déjà fait plus que vous tous réunis, bande d’idiots !… Et il est beaucoup plus précieux pour notre lutte que la plupart d’entre vous ! Et vous n’avez pas à savoir pourquoi ! Ceux qui n’ont plus confiance en moi peuvent dégager ! Et les autres sont priés d’obéir et de la fermer, je sais ce que je fais ! Est-ce que c’est clair ?! »

Un ange passa et Michel fut le seul, peut-être du fait de son âge, à oser prendre la parole.

« On a eu raison de te suivre jusqu’ici, Léon. On te lâchera pas. Si tu dis que ce petit nous est utile, c’est qu’il l’est. Pédé ou pas. »

Léon respira pour se calmer un peu. Puis il reprit :

« Vous savez tous à quel point notre survie est fragile, ici… Alors on continue de former une bonne équipe en oubliant ces conneries ou on va tous y passer !… On peut pas prendre de risque et laisser ce genre de disputes prendre le dessus, on est fort parce qu’on se soutient, on est tous dans la même merde, foutez-vous ça dans le crâne, bon sang, on a déjà surmonté pire que ça !… Bon, ajouta-t-il après un petit silence. Maintenant, qu’on soit clair : le prochain qui touche à Alex, je le descends. Fernand, demain tu conduis Maurice au troisième camp. À la première heure. »

Fernand opina et Maurice, que tout le monde regardait, s’écria :

« Quoi, qu’est-ce que j’ai fait ?!

-Que tu aies voulu te soulager sur Alex, c’est déjà pas malin, mais que tu te sois permis de lâcher à tout le monde les infos qu’on t’avait données sur lui, je peux pas le laisser passer. Qu’on soit clair, Maurice, si tu étais moins doué pour l’entretien des armes, tu serais déjà mort. Ta vengeance était d’une mesquinerie sans nom et à cause de toi, une de mes pièces maîtresses contre les boches a failli mourir ce soir. Balancer que c’était lui qui t’avait allumé, c’était le condamner à mort et tu le savais. Alors tu vires d’ici et tu vas voir au troisième camp si j’y suis, et ça vaudra mieux pour toi que j’y sois pas. »

Maurice fulminait, mais il eut la sagesse de la fermer.

« C’est moi qui place les pièces sur cet échiquier, et Alexandre est une pièce bien plus importante que toi. Donc c’est toi qui gicles. Bon, maintenant, tout le monde au lit. Michel, tu soignes Basile. Félix, tu continues la garde, je t’accompagne, je suis trop énervé pour me rendormir. Fernand, Maurice, départ vers cinq heures. Reposez-vous bien. »

Fernand opina.

Michel pansa la plaie de Basile avec habileté, pendant que les autres rentraient dans leurs tentes, tous penauds. Günter et Fernand soupirèrent dans un bel ensemble en voyant qu’Alexandre était toujours en boule sous sa couverture. Fernand vint s’agenouiller et tapota la masse informe. Un grognement très peu amical lui répondit. Il se redressa et murmura :

« Bon, il doit dormir… »

Günter était sceptique, mais il n’insista pas. Ils se couchèrent tous deux et s’endormirent sans trop de difficulté. Quant à Alexandre, il ne dormait pas, mais il était trop occupé à pleurer pour parler et surtout, il ne voulait pas qu’on le voie en larmes. Il se jura de ne plus faire un pas sans son couteau. Le prochain qui le touchait, il le tuait. Il tremblait. Il ne voulait pas se souvenir… Pourquoi est-ce que Léon avait reparlé de ses tortures ? Il ne voulait pas, il ne voulait plus jamais entendre parler de ça !…

Il se réveilla, très tard, le matin suivant, sans avoir eu l’impression de dormir, tant il n’avait fait que cauchemarder et se réveiller. Il se redressa mollement, épuisé, passa sa main dans ses cheveux et soupira. Il regarda autour de lui. Il faisait largement jour, à en croire la luminosité ambiante, pourtant Léon dormait comme un bienheureux sur son matelas. Alexandre ne se doutait pas que son ami n’était couché que depuis quelques heures, mais il sortit sans bruit, et inspira profondément l’air frais de dehors.

Près du feu, Günter et Michel préparaient à manger. Non loin d’eux, quelques autres étaient occupés à graisser des armes et remplir des chargeurs. Alexandre alla d’instinct près des flammes, vers ses deux amis. Ils se serrèrent la main, puis le garçon s’assit près d’eux et bâilla.

« Un peu plus et on te réveillait avec le déjeuner ! rigola Günter.

-Il est si tard que ça ? baîlla encore Alexandre.

-Oh, pas loin de midi et demi… dit Michel. Tu as bien dormi ?

-Non, très mal… répondit le garçon en se grattant la tête. J’ai fait beaucoup de cauchemars… J’ai l’impression d’être plus crevé que quand je me suis couché hier… Pfff… Qu’est-ce qui s’est passé après que je me sois recouché hier ?… J’ai entendu Léon crier, mais j’ai pas compris ?… »

Michel et Günter échangèrent un sourire et lui firent un compte-rendu complet du resserrage de boulons de la nuit.

« Il a dit qu’il descendait le prochain qui me touchait ?…

-Textuellement.

-C’est gentil… Il en aura pas besoin, mais c’est gentil.

-Tu crois vraiment qu’ils vont te laisser tranquille ?… »

Alexandre répondit, assez fort pour que les autres entendent aussi :

« Non, mais j’aurais égorgé le prochain avant que Léon le descende. »

Il jeta un œil au groupe qui ne lui accorda qu’un rapide regard inquiet. Alexandre sortit son couteau et se mit à couper des légumes avec ses amis.

Léon émergea des bras de Morphée un moment après le repas, qui avait été très tendu, pour d’autres raisons cependant que la veille. Cette fois, c’était par peur que personne ne parlait à Alexandre, peur de Léon ou du couteau que le jeune homme gardait bien en vue.

Alexandre faisait la vaisselle avec Günter, quand Léon, mal réveillé, vint mollement d’asseoir près d’eux. Alexandre lui sécha une écuelle et lui mit le reste du frichti à réchauffer sur le feu. Il le servit abondamment.

« Merci, Môme. Ça va ? »

Alexandre sourit et se remit à la plonge.

« Oh, il y a une petite amélioration. Hier je les dégoûtais, aujourd’hui je leur fais peur. Ça rend pas le dialogue plus facile, mais au moins ils me laissent tranquille.

-Bon, c’est le principal… »

Günter rigola :

« T’aurais vu leurs têtes à midi, Léon !

-Oh, il y a des chances qu’ils l’aient encore ce soir. » dit Michel en s’approchant.

Il avait l’air inquiet, et reprit :

« Léon, Fernand est pas encore rentré… Il est loin, le troisième camp ?

-Pas mal, oui. Il ne devrait pas tarder, je pense… »

Fernand tardait pourtant, tout le camp s’inquiétait, et lorsqu’il revint enfin, la nuit tombait.

Il se posa près du feu, accepta avec un soupir le grog que lui prépara Michel, et expliqua :

« Failli me faire avoir… Ducat et ses hommes… J’ai été obligé de me planquer deux heures dans une fosse !… Ils étaient tout près, Léon, juste de l’autre côté de la rivière !

-Il est temps d’agir, grogna sombrement Léon. Plus que temps. »

Il envoya chercher Alexandre, qui, après une bonne sieste qui l’avait retapé, se repayait une leçon de manipulation avec Günter. Les deux jeunes gens revinrent près du foyer. Ils furent soulagés de retrouver Fernand en entier, et Léon les fit s’asseoir.

« Alex, tu te souviens de ce que je t’ai demandé hier, pour Ducat ?

-Bien sûr.

-Tu peux le faire ?

-Oui, je te l’ai dit.

-Bon.

-Tu as décidé quand on le faisait ?

-Cette nuit. »

Un silence abasourdi accueillit ces mots. Puis Alexandre opina lentement du chef.

« D’accord.

-Günter et Aimé t’accompagnent. »

 

Chapitre 15 :

Les trois hommes étaient à la lisière de la forêt, tout près du village endormi. Il faisait nuit noire, le ciel couvert ne laissait filtrer ni la lumière de la lune, ni celles des étoiles. Mais depuis le camp, les yeux des maquisards avaient eu tout le temps de se faire à l’obscurité.

« On y va ! » décida Günter.

Ils se faufilèrent par les ruelles, évitant soigneusement la caserne allemande, contournèrent l’auberge, et Alexandre sentit son cœur se serrer. Une idée lui vint, mais il la garda pour lui, sa mission avant tout.

Ils arrivèrent bientôt devant le portail de Ducat. La maison était à une dizaine de mètres en retrait. Le vieux chien vint voir qui arrivait, sans grande énergie. Alexandre s’accroupit et lui tapota la tête.

« Salut, mon vieux… »

Le chien passa la tête entre les barreaux, visiblement très content de se faire un peu papouiller. Il remuait vivement la queue. Günter donna à Alexandre la corde qu’ils avaient emmenée, le garçon la noua délicatement autour du cou de l’animal, puis se releva et chuchota :

« J’y vais. Si ça tourne mal, foutez le camp.

-On t’attend. » répondit fermement Günter.

Alexandre eut un sourire et entra. Le chien le suivait sans résistance, et se laissa attacher à sa niche sans aucune difficulté.

« Désolé, vieux frère… » lui dit Alexandre en le caressant une dernière fois.

Le garçon regarda la façade couverte de lierre. Si Ducat dormait bien la fenêtre ouverte, c’était celle tout à gauche, au premier étage.

Il sortit son couteau, le coinça entre ses lèvres et entama son escalade. Le lierre, sec, était étonnamment résistant, car très épais. Il s’agrippa au rebord de la fenêtre, qui était très large, s’y hissa, s’assit au bord, et regarda à l’intérieur. Noir comme dans un four. Il inspira et entra sans bruit. Il s’accroupit au sol, et attendit un long moment, que ses yeux se fassent à ce lieu. La moindre erreur pouvait réveiller Ducat, qui était bien là, il l’entendait ronfler.

Le temps passant, il devina le lit, face à lui, sur lequel le milicien dormait. Il devina aussi un bureau, un nécessaire de toilette, un tapis au sol, une armoire avec une glace…

Il se redressa en silence, son couteau serré fermement dans sa main. Ne tremble pas, Alexandre. Ne réfléchis pas. Un couteau, ça n’a pas besoin de penser.

Il s’avança près du lit, respirant à peine. Ducat ronflait béatement. Alexandre inspira.

Inch Allah.

Pendant ce temps, au-dehors, Günter et Aimé attendaient, anxieux.

« C’est trop long ! s’écria tout bas Aimé. Je suis sûr qu’il s’est fait avoir !…

-Dis pas de conneries, si Ducat l’avait attrapé, la lumière serait allumée, et il le traînerait chez les boches !

-On va pas l’attendre toute la nuit, Günter !

-Laisse-lui un peu de temps, bon sang ! répliqua sèchement Günter. J’aimerais bien t’y voir ! »

Soudain, le chien aboya, les faisant sursauter tout deux.

Alexandre revenait. Il avait l’air un peu vague, absent. Il sortit, referma la grille, et bâilla.

« Bon, allons-y ! » ordonna Günter.

Énervé, Aimé secoua un peu Alexandre, en lui demandant vivement :

« C’est bon, tu l’as eu ?! »

Alexandre lui jeta un œil et lui essuya sans sommation son couteau ensanglanté sur le bras. Aimé recula, horrifié.

« J’aimerais bien passer à l’auberge, dit doucement Alexandre, pour récupérer mon journal. J’en ai pour deux minutes. »

Aimé le regarda avec des yeux ronds, estomaqué. Günter grimaça. Alexandre les regarda l’un après l’autre et reprit :

« Il est dans ma chambre. Je peux y entrer par dehors sans déranger personne. Le chien n’aboie plus,… On a deux minutes ?… Partez devant, si vous voulez, je vous rejoindrais dans la forêt. »

Günter hocha la tête, et dit :

« Écoute, Alex. Le clocher vient de sonner une heure moins le quart. On va t’attendre à la lisière de la forêt. Si t’es pas là à une heure, on se casse. C’est clair ?

-Il me faudra pas si longtemps.

-J’espère, parce qu’on pourra pas t’attendre. »

Alexandre opina.

Les trois hommes partirent. Aimé et Günter laissèrent Alexandre derrière l’auberge. Le garçon vit que les volets de sa chambre étaient fermés. Il se faufila dans le jardin, escalada sans bruit l’escalier extérieur, et entra dans la chambre voisine de la sienne, par la porte toujours ouverte. Il était tellement sûr que sa chambre était vide qu’il ne prit même pas la peine de coller deux secondes son oreille à la porte.

Il aurait dû.

Ça lui aurait évité de se retrouver face avec le dos de Senkel, très occupé à honorer Émilie, à la faible lumière de la lampe de chevet. La belle rousse sursauta en poussant un petit cri, et Alexandre n’eut que le temps de sauter sur le pistolet que le SS avait laissé avec ses vêtements sur le sol, avant que Senkel ne bondisse du lit.

Mais se retrouver face à sa propre arme le calma instantanément. Il jura. Alexandre se relava sans baisser le revolver :

« Je frapperai, la prochaine fois, excusez-moi… Bonsoir, Émilie… Je suis vraiment navré d’interrompre cet intéressant tête-à-tête… Émilie, tu peux me passer mon journal, s’il te plait ? C’est le gros cahier brun sur mon bureau, et le stylo qui est avec, merci… Ne bougez pas, Senkel, j’ai aucune envie de vous tuer… »

Alors qu’Émilie cherchait en tremblant, Senkel, qui fulminait, cracha :

« Alexandre Villard.

-En personne, Colonel Senkel, et ravi de faire votre connaissance. »

Émilie fit tomber le cahier sous l’armoire, elle le ramassa rapidement.

« Comment connaissez-vous mon nom ?

-Disons que vous ressemblez à s’y méprendre à votre frère, avec quinze ans de plus, bien sûr… »

Cette fois, Senkel se pétrifia, stupéfait. Alexandre prit d’une main le cahier et le stylo que lui tendait Émilie, sans abaisser l’arme qu’il tenait fermement de l’autre. Senkel fit tout pour calmer le tremblement de sa voix lorsqu’il demanda :

« Qu’est-ce que vous savez de mon frère ?!…

-Deux, trois trucs que je n’ai malheureusement pas le temps de vous expliquer… Peut-être de quoi coincer son meurtrier… Tournez-vous.

-Coincer son meurtrier ?!

-J’ai dit : tournez-vous. »

Senkel obéit en serrant les poings, furieux et abasourdi. Alexandre l’assomma de toutes ses forces avec la crosse de l’arme, puis souffla, quand le corps fut tombé au sol. Il se tourna alors vers Émilie et lui dit, rigolant à moitié :

« Dis donc, ma belle, ça t’arrive souvent de te faire des boches dans mon pieu ?

-Je suis désolée, Alex ! Ma chambre était en désordre… »

Il alla l’embrasser.

« C’est pas grave… T’as bon goût, il est superbe… Bon, laisse-moi deux minutes et… »

La porte s’ouvrit violemment sur Mado, qui sursauta :

« Môme ?! Qu’est-ce que tu fais là ?

-Émilie t’expliquera, je dois filer… Laissez-moi deux minutes et filez donner l’alarme à la caserne… D’accord ? Et occupez-vous de lui, y faut pas qu’il vous soupçonne ! »

Il embrassa Mado.

« Vous me manquez, toutes les deux.

-La guerre sera vite finie, Môme, dit doucement Mado avant de l’embrasser sur le front. File. Tu nous manques aussi. »

Il sortit et se précipita dans la chambre voisine. Émilie l’attrapa juste comme il sortait :

« Alex !… Je voulais juste te demander… Tu voudras bien être le parrain de mon bébé ?… »

Après deux secondes de stupéfaction, le jeune homme sauta au cou de son amie :

« Oh oui, oui, oui, oui !!! »

Il descendit l’escalier et lui fit un dernier signe avant de passer la porte. Il entendit alors que le clocher sonnait une heure. Il jura et courut de toutes ses jambes vers la forêt, le journal serré dans ses bras.

Comme Günter attendait la seconde sonnerie, malgré les protestations d’Aimé, il put les rejoindre, ne prit que le temps de leur dire qu’ils devaient filer, et ils déguerpirent tous trois.

Pendant ce temps, alors qu’Émilie essayait de ranimer Senkel, Mado avait enfilé ses bottines, mis son grand châle par-dessus sa chemise de nuit, et elle tambourinait à présent sur la porte de la caserne.

Le vigile, réveillé en sursaut (il s’était endormi en douce dans un coin de la cour), vint ouvrir et la regarda avec apathie :

« Vite ! lui dit-elle. Le colonel s’est fait agresser par un terroriste à l’auberge ! Vous pouvez peut-être encore le rattraper !…

Was… ? »

Quelqu’un écarta brusquement le vigile, et Heinz se faufila dehors, inquiet :

« Qu’est-ce qui se passe ?… demanda-t-il. Madame ? Problème ? »

Mado réunit ses rares connaissances d’allemand pour articuler :

« Oui, problème avec Colonel… Venez s’il vous plait ? »

Heinz donna un ordre au soldat qui opina, un peu plus réveillé, et suivit Mado sans hésiter. Ils allèrent directement dans la chambre où Senkel, assis sur le lit, reprenait péniblement ses esprits. Émilie avait enfilé le peignoir d’Alexandre, le SS avait remis son pantalon. Alarmé, Heinz se précipita vers lui :

« Colonel ! Ça va ? Que s’est-il passé ?

-Envoyez immédiatement des hommes dans la forêt, il ne doit pas être très loin…

-Qui ?

-Villard. Faites vite.

-À vos ordres… Voulez-vous que je fasse appeler le médecin ?

-Si vous voulez, mais dépêchez-vous. »

Un quart d’heure plus tard, le docteur Jallion, habillé comme l’as de pique, examinait le crâne du SS avec attention. Heinz avait envoyé dix hommes à la poursuite des résistants, en sachant pertinemment que c’était trop tard, surtout en pleine nuit. Le temps que les soldats s’équipent, les fuyards devaient être loin.

Heinz revint tout de même prévenir le SS que son ordre avait été exécuté.

« Bien. Merci, Lieutenant. »

Le docteur Jallion bailla, remballa son matériel et déclara :

« Une grosse bosse, rien de plus. Je vais vous donner des cachets pour la migraine… Le reste passera tout seul…

-Merci, docteur. »

Senkel soupira et acheva de se rhabiller.

« Vous aviez raison, Lieutenant. Un métis d’Arabe avec un très sale caractère.

Ça ira, Colonel ? s’enquit Mado.

-Oui, madame, merci, j’en ai vu d’autres… Merci d’avoir donné si vite l’alarme…

-Ben quand même, on allait pas rester sans rien faire…

-Même s’il était déjà trop loin pour qu’on le rattrape. On rentre, Lieutenant.

-Vous voulez que je vous aide, Colonel ?

-Ça ira, ça ira… »

Le SS se leva lentement, et Heinz l’escorta poliment jusqu’à son lit, par le plus court chemin, où il ne le laissa qu’après lui avoir assuré que son insomnie lui permettrait d’attendre le retour des soldats.

Heinz faisait du tir à l’arc dans la cour, devisant paisiblement avec le vigile, lorsqu’ils revinrent, harassés et bredouilles. Il les félicita tout de même et les envoya dormir.

L’aube se levait lorsque les trois maquisards arrivèrent, eux aussi harassés, à leur camp. Ils ne prirent que le temps de manger un peu de pain avant de déclarer qu’ils allaient dormir. Alexandre, avant d’y aller, dit deux mots à Léon :

« Faudra qu’on cause, chef.

-Y a eu un problème ? »

Alexandre dénia du chef :

« Ça a failli, mais non, je te raconterai. J’ai juste une histoire qu’il faut que tu saches. Un truc de boches qui pourrait beaucoup nous aider.

-Du genre ?

-Du genre, déclencher une vraie guerre entre Degenhard et le SS. »

Léon sourit.

« Pas mal.

-Je pense aussi… Laisse-moi dormir quelques heures et je te raconte ça. »

Le garçon alla se coucher à côté de Günter qui bâilla :

« T’en as mis du temps, à l’auberge !… Aimé voulait foutre le camp, t’as de la chance que je l’ai forcé à attendre…

-Une rencontre inattendue… Je te raconterai ça… Dors bien, sale boche.

-Toi aussi, sale pédé. »

Günter se tourna et Alexandre ferma les yeux. Il était très content de sa nuit : Ducat mort, Senkel ferré… Et lui parrain ! Oui, c’était une bonne nuit.

 

Chapitre 16 :

Léon avait patiemment écouté Alexandre, sans l’interrompre. Puis, il avait lentement hoché la tête, l’air très sérieux.

« Qu’est-ce que tu en penses ? » demanda le jeune homme.

Ils étaient assis l’un en face de l’autre, sur leur lit, seuls dans leur tente. Léon haussa les épaules :

« Sale histoire… » murmura-t-il.

Il se gratta la tête et reprit :

« Mais t’as raison, on a beaucoup plus à y gagner qu’à y perdre… Hm… ‘Faudra faire gaffe à les laisser en vie tous les deux, ou au moins le SS… J’espère qu’il va rester dans le coin… »

Alexandre rigola, passa sa main dans ses boucles noires et s’exclama :

« Franchement, ça m’étonnerait qu’il parte maintenant qu’il sait que j’ai une preuve pour lui !

-Ça, évidemment… Le seul problème, c’est que tu ne l’as pas ici. »

Alexandre grimaça. Là, sûr que le bât blessait… Il haussa les épaules.

« Elle est forcément dans ma chambre, Léon, t’en fais pas… ‘Faudra aller au monastère laisser un mot à Mado, elle la retrouvera, elle nous la fera passer… J’ai la photo, c’est déjà bien.

-C’est sûr, c’est déjà pas mal. »

Alexandre sourit.

Il avait été le premier furieux lorsqu’il s’était aperçu que la lettre n’était plus dans son journal. En cherchant dans ses souvenirs, il avait acquis la certitude de n’avoir rien perdu entre l’auberge et le camp, il tenait son journal serré contre sa poitrine. Donc, l’enveloppe et son contenu avaient dû tomber avant, quelque part dans sa chambre. Et puis, il avait la photo, et ça pouvait peut-être suffire.

« Bon, dit Léon en se levant. Tu vas faire la patrouille de tout à l’heure, il faut que tu te dégourdisses un peu…

-À tes ordres.

-Fernand et Günter y seront, en cas de besoin.

-Oh, mais ça va, maintenant, tu sais… » bailla Alexandre en se relevant aussi.

Il s’étira, souriant.

Depuis son retour de mission, le matin, ses rapports avec les autres maquisards avaient encore changé. Cette fois, en plus d’une certaine appréhension quand il approchait, il avait quand même cru déceler une espèce d’admiration de ce qu’il avait accompli.

Ils ressortirent tous deux, pour constater qu’il neigeait. Tous étaient aussi bien habillés qu’ils le pouvaient, mais la température avait nettement chuté, depuis quelques jours.

Alexandre eut un grand sourire de gosse. Il aimait bien ça, la neige. C’était froid, mais c’était joli.

Il y avait une discussion vive autour du feu, ça rigolait et ils entendirent Aimé qui disait :

« C’est vrai, je suis idiot, j’aurais dû y penser ! »

Intrigués, Léon et Alexandre s’approchèrent.

« Qu’est-ce qui se passe ? demanda Léon.

-Rien, rien, fit Michel, Denis s’est juste rappelé de l’existence des vieux tunnels, tu sais ?

-Ah ! Oui, bien sûr…

-C’est vrai qu’on aurait pu s’en servir pour quitter le village, ça aurait été plus vite… reconnut Aimé.

-C’est quoi, cette histoire de tunnels ? s’enquit Günter.

-Un vieux truc… expliqua Léon. Y a tout un réseau sous le village et tout autour… Cinq ou six en tout je crois… Ça fait des années que plus personne s’en sert, mais ils sont encore en état… Ils finissent à l’église pour la plupart… Et c’est vrai qu’il y en a un qui va de l’église au monastère, enfin à pas loin du monastère… Y doit y en avoir un qui part de la caserne, un qui va à la ferme de Brolet au sud, … J’ai oublié les autres…

-Quitter le village en en prenant un ? dit Günter. Ah, on aurait pu, oui…

-C’était tout bénéf’, fit Aimé en haussant les épaules. On aurait été à l’abri des boches, ils doivent pas les connaître…

-Bah, sourit Alexandre, on s’en est tiré sans, c’est l’essentiel… Mais ‘faudra s’en souvenir pour une prochaine fois. »

Un peu plus tard, fusil à l’épaule, il partait avec Fernand, Günter, Aimé, Basile et Edmond, patrouiller dans les bois. Ils se devaient d’aller voir si les miliciens ou les soldats ne s’approchaient pas trop.

Il neigeait fort, et c’était bien, car ainsi leurs empreintes étaient recouvertes rapidement, au fur et à mesure de leur marche. Alexandre suivait le rythme sans broncher, fredonnant un vieux chant arabe qui lui était revenu en tête sans qu’il sache pourquoi.

Ils marchaient depuis une heure et demie lorsque Fernand, qui marchait en tête, s’arrêta brusquement et leur fit signe de faire silence.

Ils étaient sur un terre-plein qui dominait un chemin de quelques mètres, cachés par une rangée d’arbres très dense. Et c’était tant mieux parce que, sur le chemin, il y avait une dizaine de soldats allemands, menés par deux cavaliers, Senkel identifiable à son uniforme noir, et Heinz. Alexandre frémit en identifiant Pagener, qui fermait la marche, à pied, et sa main se crispa sur le manche de son couteau.

Aimé, qui était juste derrière Fernand, demanda tout bas :

« On canarde ? »

Fernand ne répondit pas, ne sachant que faire. Léon lui avait dit de ne pas toucher au SS, et d’autre part ils étaient loin du camp, ça ne risquait pas grand-chose.

Senkel s’arrêta et regarda Heinz, qui semblait paisible, bien au chaud dans son manteau, son étole enroulée autour du cou. Senkel lui dit quelque chose, Heinz opina et fit faire demi-tour à son cheval, il trotta jusque Pagener pour lui parler. Les soldats en profitèrent pour souffler un peu.

Fernand allait ordonner de les laisser partir sans se faire remarquer, mais la nature décida de s’en mêler.

Basile s’était appuyé sur un petit arbre, sans faire attention au fait que ce dernier avait la moitié de ses racines à l’air dans le vide, à cause des fortes pluies de l’automne précédent. Le poids du maquisard suffit à achever ce que ces pluies avaient commencé : l’arbre chuta, et Basile avec lui, à deux mètres des soldats.

Ces derniers commencèrent par le fixer sans comprendre.

« Et merde ! » maugréa Fernand.

Il épaula son fusil, vite imité par ses compagnons, qui attendirent son signal pour faire feu, en priorité sur les soldats qui tenaient Basile en joue.

Trois soldats tombèrent, et Pagener s’enfuit par là d’où ils venaient. Du haut de la butte, Alexandre ne l’avait pas quitté des yeux, et s’élança à sa poursuite. Toi connard n’espère pas t’en tirer cette fois… Je ne suis plus attaché sur une table !

Paniqué par les coups de feu, le cheval de Senkel se cabra si violemment que son cavalier chuta au sol, et s’enfuit au galop. Celui de Heinz fit de même, mais l’Autrichien parvint à se maintenir en selle. Il leva la tête vers les maquisards et tourna la bride, pour partir à l’abri sous les arbres.

Senkel s’était relevé et, arme au poing, fit feu plusieurs fois. Mais les résistants étaient bien abrités, et le SS, furieux, dut lui aussi s’enfuir dans les bois. Mais il n’alla pas loin et se cacha derrière un arbre. Il souffla. Ça tirait toujours. Il ferma les yeux un instant.

Il était seul au milieu d’une forêt qu’il ne connaissait absolument pas, avec une bande de terroristes à quinze mètres. On ne pouvait pas dire que c’était très réjouissant.

Pendant ce temps, leur besogne achevée, les maquisards descendirent sur le chemin, voir Basile et achever les blessés. Basile était indemne, à part une cheville foulée, et à peu près aussi blanc que la neige du sol. Enfin, celle qui n’était pas tachée de sang.

Ils sursautèrent tous brutalement lorsqu’un long cri, atroce, arriva à leurs oreilles. Ils se regardèrent, et Günter dit :

« Ah, je crois qu’Alex a trouvé le dernier. »

Les autres froncèrent les sourcils, réalisant qu’effectivement, Alexandre n’était pas avec eux.

« Il était parti à sa poursuite… » expliqua Günter.

Fernand hocha la tête.

Plus loin, dans un espace déboisé, Alexandre contemplait le cadavre de son bourreau avec un petit sourire satisfait. Il était couvert de son sang, et il se sentait beaucoup mieux. C’était très drôle comme le sadique avait perdu tous ses moyens, face à son ancienne victime libre et armée… Pitoyable.

Alexandre frémit, et ses yeux s’arrondirent, lorsqu’il sentit un canon contre sa nuque.

« Lâchez ce couteau, Villard. »

Alexandre sourit, leva les mains, mais sans lâcher le couteau, et se retourna lentement pour faire face au SS. Ce dernier avait trouvé sa piste en suivant le cri, et était bien décidé à ne pas perdre cette occasion qu’il avait de s’expliquer avec ce garçon.

« Bonjour, Colonel.

-Je vous ai dit de lâcher votre couteau, Villard.

-Je vous emmerde, Colonel. Vous ne pouvez pas tirer, répondit paisiblement Alexandre. Mes amis arrivent, et avec votre uniforme sur cette neige, vous n’avez pas la moindre chance. Et puis si vous me tuez, vous n’aurez jamais Degenhard.

-Quelle preuve avez-vous ?

-Quelque chose de suffisant.

-Quoi ?! » s’écria le SS, perdant son calme.

Il tremblait, rendu d’autant plus furieux par le calme de son adversaire.

« Une photo et une lettre. » répondit Alexandre.

L’étonnement du SS suffit au jeune homme pour retourner la situation. Son couteau ne mit que le temps d’un battement de cil pour frapper le bras du SS, et l’arme de Senkel chuta au sol. Ce dernier ne cria pas, mais replia d’instinct son bras blessé contre sa poitrine.

Mais Alexandre n’eut pas le temps de jubiler. Heinz, qui s’était faufilé dans son dos avec un silence félin, lui jeta sans sommation sa large étole sur la tête, l’emballa dedans rapidement et, pendant qu’il s’en dépêtrait, l’Autrichien fit signe au SS de le suivre, ils grimpèrent tous deux sur le cheval qui les attendait et déguerpirent aussi vite que possible. Alexandre était tombé au sol et quand il parvint à retirer le tissu, ils étaient loin. Le garçon donna un coup de poing sur le sol blanc.

« On se retrouvera, Senkel ! »

Ses compagnons arrivèrent, inquiets de ne pas le voir revenir. Günter, qui courrait, arriva le premier.

« Alex ! Tu vas bien ?! »

Alexandre leva le nez vers lui sans se relever.

« Ouais, ouais… » fit-il gentiment, l’air de rien.

Puis Günter vit Pagener et recula vivement avec un violent haut-le-cœur. Les autres, réalisant à leur tour l’état du cadavre, restèrent stupéfaits. Alexandre se releva paisiblement, en secouant l’étole pleine de neige. Il les regarda avec un petit sourire étonné :

« Ben quoi, c’est pas comme ça qu’on tue les porcs, chez vous ? » demanda-t-il en enroulant l’étole à son cou.

Fernand eut une mimique sceptique, puis déclara :

« On rentre, et au trot. »

Ils repartirent. La neige faisait déjà un beau linceul aux morts, songea Alexandre quand ils repassèrent vers les cadavres. Il se remit à chanter son vieux chant arabe. Il se sentait plus léger. Degenhard allait être bien embêté, sans Pagener pour s’amuser… Alexandre eut un sourire. Günter lui dit :

« T’aurais pu le tuer de façon euh… Moins barbare, quand même !

-C’était un porc, répondit simplement Alexandre. Il a eu la fin qu’il méritait. »

Il regarda son compagnon et ajouta, un peu sec :

« Et ne me dis pas que tu as déjà oublié ce que lui m’a fait, dans leur salle de torture. »

Heinz, monté en croupe derrière Senkel, le pria respectueusement de ralentir, ils étaient assez loin. Senkel soupira en tirant sur les rênes.

« Bon sang, on l’a échappé belle !

-Ça va, votre bras, Colonel ?

-Ça ira, Lieutenant, ça ira. Il est vraiment teigneux, ce Villard… Merci, au fait… Il est fort probable que vous m’ayez sauvé la vie…

-Oh, je vous en prie, je n’ai fait que mon devoir.

-J’ai bien cru que vous vous étiez enfui !

-J’ai un instinct de survie trop limité pour ça. Tenez, regardez qui voilà… »

Le second cheval trottait vers eux à travers les arbres. Heinz se laissa glisser au sol et alla l’enfourcher. Les deux hommes sortirent bientôt des bois, et furent rapidement au village. Heinz laissa Senkel à la caserne pour galoper jusqu’à la maison du docteur Jallion. Il sauta à terre et frappa à la porte. Jallion ouvrit en personne. Heinz savait que le médecin parlait un mauvais anglais, ce qui serait suffisant dans le cas présent.

« Come, please.

-Oh, ouate iz ze problème ?

-Come, we need your help.

-Aï come, lète mi tèke maï matériel…

-OK, quick please. »

Un peu plus tard, Jallion recousait une sérieuse entaille sur le bras de Senkel. Rien de très grave, déclara le médecin, qui lui réitéra de bien prendre les cachets pour sa tête, avant de partir.

Senkel était sombre. Dès que la mission de récupération des corps fut partie, il demeura silencieux dans son bureau. Heinz, qui était resté avec lui, finit par demander poliment :

« Il va bientôt être l’heure de dîner, Colonel. Voulez-vous qu’on vous apporte votre repas ici ? »

Senkel sursauta, comme au sortir d’un rêve.

« Oh non, Lieutenant, merci… »

Heinz opina et toussa. Senkel le regarda, alarmé :

« Vous avez pris froid, Lieutenant ? »

Heinz haussa les épaules.

« J’ai perdu mon étole dans la bataille… grommela-t-il.

Ah, exact, j’avais oublié… Très astucieux, d’emballer Villard dedans…

-Hm… Il a dû la garder…

-Vous croyez ? demanda distraitement le SS.

Il n’avait pas d’écharpe. Il n’aura certainement pas perdu l’occasion d’en récupérer une.

-Ça… »

L’air contrarié de Heinz intriguait Senkel, qui finit par demander :

« Vous y tenez tant que ça, à cette étole ? »

Curieux, pensa le SS, de tenir autant à l’objet avec lequel il avait voulu se tuer… Comme Heinz ne répondait pas, Senkel insista, goguenard :

« C’est un cadeau de votre fiancée ? »

Heinz hocha la tête avec une mimique profondément condescendante et après un soupir, il déclara :

« Disons, le souvenir de quelqu’un qui n’aurait jamais dû mourir. »

Senkel opina gravement :

« Vraiment pas un vieil amour ?

-Je n’en dirais pas plus, Colonel, n’insistez pas.

-Dommage… »

Heinz eut un sourire.

La nuit était tombée depuis un moment lorsque la camionnette revint avec les cadavres. Ceux-ci furent installés dans une pièce aménagée à la hâte, et Heinz envoya prévenir les prêtres qu’ils étaient priés de venir faire un office le lendemain matin. Dans la pièce, beaucoup de soldats vinrent se recueillir. Heinz était là. Il n’arrivait pas vraiment à être triste. Dommage, pensait-il simplement, de mourir pour rien sur une terre étrangère.

Le jeune Mader était assis près d’un des morts, un ami proche, et peinait beaucoup à retenir ses larmes. Il resta là, même quand tous les autres partirent se coucher, sur l’ordre de Senkel qui venait lui-même se recueillir. Senkel fronça les sourcils, fâché que le garçon n’ait pas obéi, mais Heinz le retint quand il voulut l’approcher :

« Laissez-le en paix, Colonel. »

Senkel fit la moue, mais obéit. Il regarda les cadavres et soupira :

« Je veillerai à ce qu’ils soient décorés. » dit-il.

Heinz eut un sourire moqueur que le SS ne vit pas. C’est ça, des médailles… Comme si ça allait les faire revenir !

Le SS s’arrêta devant le cadavre de Pagener.

« C’est vraiment un sauvage, ce Villard… chuchota-t-il.

Vous dites ça parce qu’il l’a éventré ? » s’enquit sur le même ton Heinz, qui s’était approché.

Degenhard entra, enleva comme les autres sa casquette, et vint lui aussi vers le caporal.

« Oui, répondit Senkel. L’égorger et l’éventrer, c’est vraiment barbare…

-Villard est une bête, Colonel, grogna Degenhard. À quoi pouviez-vous bien vous attendre d’un Arabe ! »

Heinz, cette fois, ne put pas ne pas ricaner. Les deux colonels le regardèrent, suspicieux, et il dit :

« Avec tout le respect que je vous dois, mes Colonels, je crois que Villard n’est absolument pas une bête et qu’au contraire, son acte est on ne peut plus réfléchi, et très symbolique.

-Expliquez-vous, grogna Senkel.

Vous êtes totalement urbains, n’est-ce pas ?

-Au fait, Lerspcher, fit Degenhard en croisant les bras.

Si vous aviez déjà mis les pieds dans une ferme, vous sauriez exactement ce qu’a fait Villard. Il a tué un porc. »

Senkel et Degenhard sursautèrent et se regardèrent, stupéfaits. Heinz reprit :

« Je l’ai vu faire plusieurs fois sur les terres de mes grands-parents, en Andalousie. Il n’y a aucun doute possible. »

Senkel fit la moue :

« Pagener, un porc ?…

-C’est ignoble ! » s’écria Degenhard, et il partit, furieux.

Senkel resta songeur.

« Un porc…

-Je crois que Villard lui en voulait beaucoup de ce qu’il lui avait fait dans la salle de torture. »

Senkel opina lentement, avant de sortir à son tour. Heinz s’approcha doucement de Mader, qui tenait la main de son défunt ami dans les deux siennes, le front appuyé sur elles. Heinz posa délicatement ses mains sur les épaules du garçon et se pencha pour lui murmurer doucement :

« Il faut aller vous coucher, Mader… »

Le garçon sanglota.

« Allons, venez, il faut vous reposer… Ne vous en faites pas pour lui, il est bien mieux là où il est qu’ici, croyez-moi… Venez… «

Mader se redressa lentement, en larmes.

« …C’est pas juste…

-C’est la guerre. Il n’a pas souffert. Laissez-le se reposer, venez… »

Mader se leva péniblement, et Heinz le reconduisit paternellement jusqu’au dortoir, un bras autour de ses épaules. Puis l’Autrichien alla se coucher, c’est-à-dire s’allonger sur son lit, car cette nuit-là s’annonçait encore plus blanche que les autres.

 

Chapitre 17 :

Alexandre huilait son fusil avec tellement de soin que sa langue prenait l’air. Léon faisait les cent pas non loin de lui. Günter et Michel, assis près d’Alexandre, le regardaient piétiner la neige. Il était très tard.

Fernand sortit de la tente où il venait de soigner la cheville de Basile.

« Simple foulure. »

Léon poussa un soupir rageur.

« Bon sang, quelle merde ! » pesta-t-il.

Alexandre s’essuya les mains.

« On était loin, Léon… plaida Günter.

-Cinq kilomètres c’est RIEN, Günter ! Ils vont intensifier leurs patrouilles, et ils iront de plus en plus loin jusqu’à ce qu’ils nous trouvent ! Et ils nous trouveront !… On peut pas partir à l’autre bout du monde ! »

Michel soupira :

« Il faut qu’on aille ailleurs, qu’on tourne pour pas qu’ils nous repèrent… »

Alexandre releva le nez.

« Si on bouge, ça fout la communication entre les camps en l’air… grogna Léon.

-Si on bouge pas, ça la foutra pas en l’air parce qu’il y aura plus de camps. » dit Alexandre.

Tous le regardèrent. Günter rigola, Léon et Fernand sourirent et Michel dit :

« Dans la famille : de deux maux, il faut choisir le moindre… »

Léon opina.

Ils levèrent le camp le lendemain à l’aube, pour aller replanter leurs tentes à une vingtaine de kilomètres de là, plus profondément dans les collines. Ils y seraient tranquilles au moins le temps de se réorganiser, et comme il s’était remis à neiger, ils étaient sûrs qu’on ne pourrait pas suivre leur trace.

Alexandre et Günter se hâtèrent de préparer un bon repas chaud pendant que les autres montaient les tentes. Dès que le repas fut avalé, ils peaufinèrent leur installation, en allant chercher des pierres pour servir de sièges, notamment. Ils découvrirent surtout, pas loin du nouveau camp, une mare gelée.

Lorsque le soir tomba, ils étaient à peu près aussi bien installés que dans leur refuge précédent. Le ciel s’était bien dégagé dans l’après-midi. Léon fit le point autour du feu. Le lendemain, il faudrait retourner à l’ancien camp, vérifier qu’on n’avait rien laissé. Il désigna Fernand, Günter, Alexandre et Michel pour ce faire. Puis, Aimé et Paul pour monter la garde pendant la nuit. Et il envoya tous les autres dormir. Et personne ne traîna, car ils étaient tous épuisés.

Alexandre rêva que l’officier aux yeux verts venait pour essayer de lui reprendre son étole, et l’engueulait en lui disant que c’était à lui et qu’il y tenait beaucoup. Il se réveilla dubitatif.

Un quignon de pain sec plus tard, il épaulait son fusil et partait avec ses trois amis. Il faisait un soleil radieux, ce qui était très pénible dès qu’ils sortaient du couvert des arbres. Ils progressaient sans trop de peine, car il avait assez gelé pour qu’ils ne s’enfoncent pas dans l’épaisse couche de neige.

Ils devisaient de choses diverses et variées, l’humeur étant assez bonne. En fait, ils essayaient surtout d’oublier qu’ils avaient très froid, et Alexandre, qui portait l’étole en écharpe, était, comme Heinz l’avait pensé, très content de l’avoir.

Ils arrivèrent à leur ancien camp en fin de matinée. Ils récupérèrent quelques affaires oubliées, avant d’aller un peu plus loin, voir si des indices trahissaient le passage d’ennemis dans le secteur, mais il ne trouvèrent rien. Les Allemands, ce matin-là, rendaient un dernier hommage à leurs morts, quant aux miliciens, privés de Ducat et surtout apeurés par la façon dont il avait été tué, ne venaient plus trop dans la forêt.

Ils se posèrent un moment dans une clairière pour casser une petite croûte, Fernand décida ensuite qu’il était temps qu’ils rentrent. Rien à signaler à priori.

Ils réépaulèrent leurs fusils et repartirent. Ils venaient de passer la rivière, lorsque Alexandre, qui fermait la marche, s’arrêta et regarda tout autour de lui. Il avait l’impression qu’on l’observait. Quelqu’un les suivait. Alexandre se tourna vers ses amis et leur cria ostensiblement :

« Je vais pisser, les gars. Continuez, je vous rejoins dans cinq minutes.

-OK ! » lui répondit Günter.

Alexandre sortit du chemin en sifflotant et alla effectivement soulager sa vessie. Mais il ne rejoignit pas ses compagnons. Il chercha un peu au sol et ne tarda pas à trouver. Il observa un moment les traces de celui qui les suivait. Alexandre mit son fusil en bandoulière et sortit son couteau. Son visage, son regard surtout, s’étaient durcis. Il se releva lentement.

Il suivit les empreintes sans un bruit, décidé à faire un sort à celui qui les espionnait, qu’il soit boche ou milicien.

Il finit par apercevoir une silhouette fine et fronça les sourcils. Depuis quand ils embauchaient des gosses, dans la milice ?

Bon, on va le faire causer avant de l’occire… Alexandre suivit la silhouette en silence, s’en rapprochant lentement. Comme le garçon suivait ses amis d’assez près, ceux-ci pourraient accourir si besoin était.

Alexandre observa sa proie. Il la connaissait, c’était un garçon du village, un peu plus jeune que lui, dont il n’avait jamais su le nom. Il était bien habillé, et avait un sac visiblement lourd à l’épaule. Mais même s’il était un simple promeneur curieux, Alexandre savait que le maquis ne pouvait prendre aucun risque.

Il vit ses compagnons s’arrêter et regarder autour d’eux. Günter l’appela et Alexandre en profita pour sauter sur le garçon. Ce dernier poussa un cri de surprise en s’étalant dans la neige, et Alexandre se laissa tomber à califourchon sur son dos, et plaça fermement sa lame contre sa carotide. Il sentit le garçon déglutir et se mettre à trembler.

Attirés par le cri, Günter, Michel et Fernand arrivèrent en courant.

« Allons bon ! soupira Michel.

-Il nous suivait depuis tout à l’heure. » dit Alexandre.

Fernand fit signe à Alexandre de se relever. Le jeune homme obéit.

« Debout. » dit Fernand au garçon, qui obéit aussi, mais en tremblant.

Michel fit la moue :

« Tiens donc, le petit Charles Bertin ! s’exclama-t-il. Qu’est-ce que tu fais là ?! »

Alexandre, lui faisait tourner son couteau dans ses mains, observa mieux sa proie. Ces cheveux bruns ébouriffés, ces yeux noisette, ses lèvres fines et ce nez légèrement retroussé lui étaient à juste titre familiers, réalisait-il, Charles ressemblait beaucoup à son père, François Bertin, le notable qui l’avait dépucelé. Le garçon, craintif, se mit à balbutier :

« …Je… Je vous cherchais… Euh… J’ai reçu mon papier pour le STO et euh… J’veux pas y aller… »

Michel, le voyant au bord de la liquéfaction, enchaîna :

« Donc, tu veux prendre le maquis. »

Charles opina vivement.

« Pourquoi tu nous suivais au lieu de nous causer de suite ? » demanda Michel.

Parce que c’est un trouillard, pensa Alexandre avec un sourire goguenard.

« Ben euh… C’est que vous je savais pas… Mais je connais Maurice et Aimé et ils vous diront que je suis sûr et… Euh… »

Il les regarda tous, surtout Alexandre qui jouait encore avec son couteau, et couina :

« Vous allez me tuer ? »

Ça, évidemment, c’était exactement ce que tous quatre se demandaient. Ils ne pouvaient prendre aucun risque, certes, mais deux bras de plus ne seraient pas de trop, et surtout, Fernand et Michel n’avaient pas très envie d’avoir la mort d’un gosse, même stupidement naïf, sur la conscience. Günter était sceptique, et Alexandre continuait à jouer avec son couteau, il savait que la décision ne lui incomberait pas.

« Qu’est-ce qu’on fait ? demanda l’Alsacien.

-Votre avis ? fit Fernand.

-On l’emmène ou on le tue. » répondit Michel.

Il avisa le petit sourire sur les lèvres d’Alexandre.

« Et toi, Môme, t’en dis quoi ? » s’enquit le vétéran de la Grande Guerre.

Le sourire un rien venimeux d’Alexandre s’élargit :

« J’en dis qu’il sera pas trop tard pour le tuer au camp. »

Fernand sourit et il hocha la tête. Günter aussi, et il dit :

« Il a toujours raison, c’est énervant. »

Michel regarda Charles et lui dit fermement :

« Bon, tu nous suis. Mais à la moindre entourloupe, t’es mort. Compris ?! »

Charles opina vivement, muet de peur.

Et ils repartirent. Le jeune Bertin marchait, pas trop rassuré, derrière Fernand et Michel, devant Alexandre, qui chantonnait un de ces airs algériens dont il avait le secret, et Günter fermait la marche.

Alexandre avait rangé son couteau et reprit son fusil en main. Il se demandait si ce garçon allait être accepté au camp. Bertin lui avait souvent parlé de son fils : un jeune homme plutôt intellectuel, très cultivé, bachelier depuis peu. Et surtout, Alexandre n’avait jamais eu droit qu’à des regards de mépris lorsqu’ils s’étaient croisés par hasard dans les rues du village. Alexandre savait que Léon ne refuserait pas deux bras de plus, restait à savoir combien de temps ce petit riche dorloté mettrait à s’intégrer. Ça risquait d’être drôle. Et puis, il ne serait plus le plus jeune, et c’était toujours ça de pris.

Charles soupira et demanda :

« C’est encore loin ? »

Alexandre le dépassa en lui jetant un œil moqueur, et Günter pesta :

« On t’a pas demandé de venir, avance ! »

Alexandre avait rejoint Michel qui lui chuchota :

« J’espère qu’on a pas fait une connerie !

-T’inquiète, lui répondit Alexandre sur le même ton. On le matera. »

Si le garçon se plaignit encore plusieurs fois, une claque de Michel finit par le tenir tranquille.

Ils arrivèrent au camp en fin d’après-midi. Les autres s’approchèrent, intrigués de les voir revenir à cinq, et Alexandre, dès qu’il eut posé son fusil, partit chercher Léon. Ce dernier étudiait une carte avec soin, assis en tailleur sur son lit. Il la replia précipitamment quand Alexandre rentra. Le garçon rigola, et lui dit :

« Ça va, je vais pas te la piquer !

-Vous voilà ? Rien à signaler ?

-Aucun ‘doryphore’, par contre, on a trouvé un drôle de truc. On voudrait ton avis pour savoir si on le garde ou pas.

-Quoi comme truc ? » demanda Léon en se levant.

Il plia la carte et la glissa dans sa poche.

« Espèce de jeune chien fou… Pas bien dressé, mais peut-être utile. »

Léon rigola :

« Allons bon ! »

Autour du feu où Michel, Fernand, Günter et Charles, qui n’en menait pas large, s’étaient installés, ça discutait très vivement entre ceux qui pensaient que c’était de la folie de l’avoir emmené et les autres. Léon s’approcha et avisa la nouvelle tête. Il jeta un œil à Alexandre, qui l’avait suivi :

« Tu y vas fort dans tes descriptions !

-Tu comprendras vite. »

Léon s’approcha du feu, où le silence régnait à présent. Il se fit raconter comment ils l’avaient trouvé, par Michel, puis par Charles, qui avoua de fort mauvaise grâce qu’Alexandre l’avait eu par surprise, puis le chef du maquis réfléchit un moment.

« Bon, puisque t’es là, on va pas te virer… commença-t-il. Mais on va mettre les choses au point… »

Suivit un long récapitulatif des devoirs du résistant, en résumé, obéir et sans broncher, ce n’était pas du cinéma. Charles, soulagé d’être accepté, déclara qu’il serait un maquisard modèle. Günter chuchota à l’oreille d’Alexandre :

« C’est pas gagné ! »

Alexandre sourit et répondit sur le même ton :

« On le dressera, t’en fais pas. »

 

Chapitre 18 :

Heinz avait déjeuné avec des soldats, à une table du réfectoire, et il devisait encore avec eux, attendant la reprise des activités, lorsqu’on vint l’avertir que Senkel voulait le voir dans son bureau sans tarder. Un peu triste de quitter sa sympathique tablée, Heinz se leva et gagna sans grande énergie le premier étage. Il trouva le SS, visiblement furieux, en train de faire les cent pas dans son bureau. Heinz resta interdit, à la porte, et Senkel, l’avisant, stoppa sa marche enragée et lui fit signe d’entrer.

« Que se passe-t-il, Colonel ? s’enquit l’Autrichien.

J’ai besoin de votre aide, Lieutenant… Je crois que là, je ne peux compter que sur vous… »

Allons bon ! pensa Heinz. Qu’est-ce que c’est encore que cette histoire ?!

Il s’assit, comme Senkel l’y invitait. Le SS s’appuya lui sur le bord du bureau, et soupira. Il était très énervé.

« Je suis rappelé à Berlin, dit-il. Je pars dans trois jours.

-Ah ? s’étonna Heinz. Votre enquête est achevée ?…

-Bien sûr que non ! pesta le SS. Mais justement, il semble que Degenhard ait assez d’amis pour qu’elle ne puisse pas l’être !…

-Ça, c’est possible. » reconnut Heinz en opinant du chef.

Il continua sans faire attention au froncement de sourcils su SS :

« Possible qu’il ne tienne pas à ce que vous ayez sa peau. Et qu’il ait des relations assez hautes pour ce faire… Hm… Il faudra quand même que vous m’expliquiez un jour pourquoi vous lui en voulez à ce point…

-Oui,… On verra… murmura Senkel, gêné par la perspicacité de l’Autrichien.

Mais que viens-je faire dans cette histoire ? »

Senkel le regarda :

« Je vais faire tout mon possible pour revenir et moi aussi, j’ai beaucoup d’amis hauts placés. Ce dont j’ai besoin, c’est que vous teniez Degenhard à l’œil en mon absence. »

Au tour de Heinz de froncer les sourcils. Il croisa les bras et regarda le SS, avant de déclarer lentement :

« Il est mon supérieur, Colonel, je ne pourrais pas faire grand-chose…

-Si, parce que je vais lui laisser des ordres. En fait, c’est assez simple. Tout ce que je veux, c’est que vous me gardiez Villard, si vous le rattrapez pendant que je ne serais pas là, sans que Degenhard l’approche.

-Villard ?! sursauta Heinz. Alexandre Villard ?!…

-Celui-là même.

-Mais qu’est-ce qu’il vient faire dans cette galère ?… »

La stupéfaction de Heinz arracha un sourire à Senkel.

« Disons qu’il est mon meilleur joker contre Degenhard.

-Allons bon ! soupira Heinz, et il reprit : Vous ne me direz pas pourquoi, j’imagine, et ça m’est égal. Si tout ce que j’ai à faire, c’est vous le garder au frais en attendant votre retour, c’est dans mes cordes.

-Je vous remercie.

-Pas de quoi…

-Je vais laisser des ordres. »

Heinz laissa le SS, qui allait convoquer Degenhard, et ce n’est qu’en descendant l’escalier qu’il réalisa quel jour on était. Le 19 mars ! … C’était l’anniversaire de sa mère, elle avait cinquante-deux ans ! Il sourit tout seul. Il faudrait qu’il l’appelle. Il avait enfin reçu une lettre d’elle, mais elle était bizarre. Elle n’y répondait à aucune des questions qu’il lui avait posées dans la sienne, et était remplie de prières et de conseils. Elle s’achevait ainsi :

« N’oublie pas ton serment, mon fils. Vis. Vis et sois heureux. Rien d’autre ne doit avoir d’importance. Ta mère qui t’aime. »

Il avait été réellement soulagé de recevoir cette missive. Pas de nouvelles pendant deux mois, ça avait été très long. Il irait à l’auberge ce soir, il l’appellerait. Il avait envie de l’entendre. Elle lui manquait atrocement.

L’après-midi passa paisiblement. Vers 19h30, Senkel traversa la rue pour aller dîner à l’auberge. Après son repas, il alla tranquillement dans la chambre d’Émilie un moment.

Émilie aimait bien Senkel pour plusieurs raisons. La première, c’est qu’il était très poli. La deuxième, c’est qu’il était propre. La troisième, c’est qu’il payait bien. Et puis, il lui apportait des fleurs de temps en temps, ce qui lui faisait toujours plaisir.

Ce soir-là, par exemple, le SS était venu avec quelques roses. Ils se retirèrent un long moment dans la chambre. Quand ils eurent fini, il lui expliqua qu’il partait dans quelques jours, provisoirement, espérait-il, mais que s’il ne revenait pas, il la remerciait très sincèrement de la qualité de leurs rapports. Après quoi, il lui demanda de bien vouloir redescendre avec lui  dans la salle de restaurant, car il avait quelques questions à leur poser, à Mado et à elle.

Émilie enfila tranquillement un déshabillé vert, puis sa robe de chambre rose, pendant que Senkel achevait de se rhabiller lui-même, et ils sortirent de la chambre, et s’engagèrent dans l’escalier, Senkel la précédant de quelques marches. Et brusquement le SS se pétrifia au milieu de l’escalier, stupéfait. Émilie eut un arrêt, intriguée, puis descendit un peu, à côté de lui.

Assis seul à une table, ou plutôt, avachi sur une table, Heinz regardait vaguement son verre, qu’il remuait d’une main molle. Il y avait deux bouteilles de vin blanc sur la table, une vide, et l’autre ne tarderait plus à l’être.

Mado vit Senkel et l’interpella :

« Vous tombez bien. Vous pourrez le ramener, ou vous préférez que je m’en occupe ? »

Senkel, alarmé, acheva rapidement sa descente. Émilie le suivit, elle aussi inquiète.

« Il… Il a bu tout ça ?… balbutia le SS.

-Oui, confirma Mado.

-Qu’est-ce qui s’est passé ?…

-Pas trop compris… répondit Mado. Il est arrivé, à peu près dix minutes après vous, l’air très content… Il m’a fait comprendre qu’il voulait le téléphone, un numéro à Vienne, je l’ai aidé à l’obtenir… Il avait l’air tout joyeux… Il a parlé un moment,… Vite inquiet, très inquiet, au ton… Et puis il a raccroché brutalement. Il avait l’air anéanti. Depuis, il boit. »

Senkel grimaça, navré. Il s’approcha de Heinz, et posa délicatement sa main sur son épaule. Heinz, qui n’avait pas réalisé sa présence, sursauta et le regarda :

« Ça ne va pas, Lieutenant ? Que se passe-t-il ? demanda doucement Senkel.

Qu’esse vous faites là, vous ? » grogna Heinz.

Ses yeux brumeux firent le tour de la salle, et stoppèrent une seconde sur Émilie.

« Vous êtes venu tringler votre putain ? » ricana l’Autrichien en se levant.

Senkel fronça les sourcils.

« Vous êtes toujours aussi impoli quand vous êtes saoul, Lieutenant ?

-‘Peux pas vous dire, ça ne m’était jamais arrivé… Je me sens atrocement lucide…

-Qu’est-ce qui s’est passé ? Ce sont vos parents que vous avez appelés ?… »

Ces derniers mots déclenchèrent chez Heinz une réaction inattendue par le SS : son fidèle lieutenant se jeta sur lui. Senkel n’eut aucun mal à le maîtriser, et alla le bloquer contre un mur, en lui criant :

« Bon sang, vous perdez la tête ! »

Heinz craqua :

« Ma mère est morte… » gémit-il.

Senkel le lâcha et recula d’un pas, horrifié :

« Quoi ? » souffla-t-il.

Heinz se mit à pleurer. Il leva la tête vers le plafond, et reprit :

« Ma mère est morte depuis deux mois… Aujourd’hui, c’était son anniversaire… J’appelais pour lui souhaiter de vive voix… Et… Elle est morte… Mon père me dit qu’elle est morte, qu’elle était très malade, mais qu’elle ne voulait pas que je le sache,… Pour que je ne retombe pas dans ma dépression… Et que lui ne m’avait pas prévenu pour ça,… Et puis parce qu’il avait peur que je déserte, que j’abandonne mon poste sans réfléchir pour revenir à Vienne… »

Heinz s’écroula sur le sol et éclata en sanglots. Senkel secoua la tête, sidéré.

« Quelle horreur… » murmura-t-il.

Il regarda Mado et Émilie. Mado était partie derrière le comptoir, elle y faisait des bruits mouillés. Elle revint avec un linge humide, s’agenouilla près du corps secoué de sanglots. Émilie s’approcha à son tour, émue. Elle demanda, alors que Mado se mettait à tamponner doucement le visage de Heinz avec son linge frais :

« Qu’est-ce qu’il a ?

-Il vient d’apprendre que sa mère est décédée.

-Oh mon dieu ! s’écria-t-elle. Le pauvre… »

Le linge frais avait un peu calmé Heinz. Il pleurait toujours, mais sans sanglots, et poussa un gros soupir. Mado avait pris sa main, sans cesser de le rafraîchir. Heinz se redressa sur un bras, sans lâcher la main de Mado, en reniflant.

« Je suis désolé… balbutia-t-il.

Vous n’avez pas à l’être, Heinz. » dit doucement Senkel.

Il se pencha et l’aida à se relever. Mado se releva également.

« Venez, nous allons rentrer…

-Oui… »

Senkel eut un sourire. Il salua poliment les deux femmes, leur précisant qu’il reviendrait les interroger le lendemain matin, puis ils sortirent. La nuit était froide et très claire. Ils rentrèrent dans la caserne, et dans la cour, Senkel demanda à Heinz s’il pouvait quelque chose pour lui. Heinz haussa les épaules.

« Rien, dit-il. À part ne pas me laisser seul… J’ai peur de faire une bêtise.

-Vous êtes dessaoulé, on dirait.

-On dirait.

-Alors, que diriez-vous d’une partie de cartes et d’un bon cigare ?

-Ma foi, pourquoi pas… »

Senkel sourit.

« Venez, nous allons prendre froid.

-Il faut que je fasse une demande de permission… C’est long ? s’informa Heinz en suivant le SS dans le bâtiment.

-Vu les circonstances, je ne pense pas… Je m’en occuperai, si vous voulez. Dites-moi, Heinz…

-Oui,… Friedrich ?

-J’ai autre chose à vous demander. Je ne sais pas si c’est le moment…

-Allez-y toujours. »

Ils s’installèrent dans la grande chambre du SS, où ils passèrent une bonne partie de la nuit.

 

Chapitre 19 :

Il faisait très froid à Vienne. La ville était blanche, sous la neige. Le grand cimetière était très calme. Il y avait juste quelques croassements de corbeaux, parfois.

Heinz était un peu triste, car il n’avait pu trouver que quelques fleurs séchées pour sa mère. Mais c’était mieux que rien. Sa mère reposait dans le grand caveau de la longue lignée viennoise des Lerpscher. Le mausolée était un peu défraîchi, mais il avait encore de l’allure. Heinz poussa la porte du petit édifice. Il se sentait curieusement calme. Il était souvent venu ici, honorer la mémoire de son grand-père, qu’il n’avait jamais connu, et de son épouse, dont il avait quelques souvenirs (une femme d’une rigidité hors du commun). C’était une petite chapelle, qui se voulait renaissance baroque, sauce autrichienne. Heinz trouvait ça un peu lourd, mais l’exiguïté du lieu avait, Dieu merci, imposé qu’il n’y ait que le minimum. Ces angelots rondouillards et dorés avec leurs draperies lui sortaient par les yeux.

Heinz déposa son bouquet de fleurs séchées sur l’autel, et se recueillit un moment, ayant enlevé sa casquette. Il relut tous les noms, gravés depuis près d’un siècle, et resta fixé sur le dernier : Manuella Stella Lerpscher, née de Amoriano. 1892-1944. Sa mère avait donc cinquante et un ans et dix mois lors de sa mort. Sa mort, neuf semaines auparavant…

« Je n’abandonnerai pas, Mère… murmura-t-il. Ne craignez rien. Je n’abandonnerai jamais. »

Il se signa. Puis, alors qu’il remettait sa casquette, il entendit la porte s’ouvrir plaintivement. Il se tourna, et regarda son père se figer en l’apercevant.

Heinz se dit qu’en un an, son père avait beaucoup vieilli. Il était un peu plus petit que son fils, largement plus épais, plus trapu, plus blanc, à force d’être blond ; en fait, ils n’avaient physiquement qu’une chose en commun : leurs yeux verts.

« Bonjour, Père.

-Heinz… Que fais-tu là ?… » balbutia son père, très inquiet.

Heinz eut un geste apaisant.

« Ne vous en faites pas, Père. Je suis là grâce à une permission on ne peut plus légale. Comment allez-vous ?

-Oh, doucement… Tout doucement… »

Ils se regardèrent un instant. Le vieil homme enleva son chapeau, un vieux feutre anthracite et fatigué, et se recueillit sur l’autel. Heinz sortit en silence. Il attendit son père au-dehors. Il se remit à neiger. Un corbeau passa en croassant. Un vieux couple marchait péniblement dans l’allée du cimetière, dans la neige, et Heinz les salua avec un sourire lorsqu’ils passèrent près de lui. Le vieux, reconnaissant son grade à son uniforme (son manteau n’était pas fermé), lui dit :

« Du courage, Lieutenant ! On finira bien par les avoir, ces rouges ! »

Heinz hocha doucement la tête, sans répondre. Les dernières nouvelles du front n’étaient pas bonnes du tout, pour les forces de l’Axe. Heinz savait bien que tout était perdu. Rouges ou pas, les Alliés finiraient bien par mettre le Reich à genoux. Le plus tôt serait le mieux, d’ailleurs, pour que ça s’arrête, en Pologne. Mais mieux valait ne pas repenser à la Pologne. Pour l’instant, il avait d’autres chats à fouetter. Il espérait que Senkel allait pouvoir faire ce qu’ils avaient pensé. Le SS lui avait laissé son adresse et son téléphone à Berlin. Il faudrait qu’il l’appelle.

Son père ressortit du mausolée.

« Bon… Et bien puisque tu es là, rentrons, dit le vieil homme. J’ai froid. »

Heinz se dit que son père avait soixante et un ans et en paraissait dix de plus.

« Et toi, comment vas-tu ?

-Aussi bien que possible, j’imagine, répondit Heinz. Je crois que j’ai hérité du fatalisme du grand-père Santiago. Sur le coup, j’ai été anéanti… Et puis, je me suis dit que je lui avais juré d’être heureux, alors, je m’accroche.

-Tu fais bien. Tu as meilleure mine que la dernière fois que je t’ai vu.

-Ça doit être le froid qui me donne des couleurs, soupira Heinz.

Toujours ironique ?

-Dérisoire serait plus juste.

-Je suis désolé, Heinz. Je ne savais pas comment tu allais… J’avais très peur que tu rechutes…

-Ce qui est fait est fait. Dites-moi… La dernière lettre que j’ai reçue de Mère… C’est vous qui me l’avez envoyée ? »

Ils sortirent du grand cimetière. La belle voiture des Lerpscher les attendait, avec au volant un chauffeur qui lisait le journal. Voyant arriver son patron, il le plia, sortit et alla ouvrir la porte arrière. Il réalisa soudain que c’était Heinz, l’officier qui l’accompagnait.

« Bonjour, Helmut, lui dit gentiment Heinz.

-Bonjour, monsieur Heinz… Vous êtes revenu ?

-On dirait bien. »

Heinz et son père montèrent à l’arrière. Le chauffeur reprit sa place, et ils partirent.

« À la maison, Helmut, dit Lerpscher.

Bien, monsieur.

-Pourriez-vous me répondre, Père ? insista doucement Heinz.

-Sur quoi donc ?

-La lettre.

-Ah ! »

Son père enleva son chapeau et passa sa main dans ses cheveux blancs.

« Oui… Je l’avais retrouvée dans ses papiers… Elle a dû te l’écrire un peu avant de partir à l’hôpital… Je ne l’ai pas lue, ne t’en fais pas,… Elle était déjà sous enveloppe… »

Heinz eut un pâle sourire. Il devinait son père très gêné. Il y eut un long silence. Helmut, le chauffeur, était gêné aussi. Lerpscher soupira :

« Bien. Puisque tu es là, nous allons régler la succession… Combien de jours as-tu ?

-Ce n’est pas exactement dans ces termes que la question est posée.

-Que veux-tu dire ?

-Oh, c’est compliqué. Je vous expliquerai. Il faudra que je donne un coup de téléphone à Berlin, ce soir.

-À Berlin ?

-Oui… Justement pour savoir à quoi m’en tenir.

  -Bon… »

Lerpscher regarda son fils avec une certaine inquiétude. Heinz lui sourit :

« Quoi de neuf, à Vienne, Père ?

  -Rien de particulier.

  -Comment va Oncle Ludwig ?

  -Oh… Bien.

  -J’ai appris que le cousin Hans était mort à Stalingrad ?

-Oui.

-Quel âge avait-il ?

-Vingt-six ans.

-Comment vont ses parents ?

-Bien… Enfin… Ça a été un peu dur pour sa mère, mais maintenant ça va. Il a été décoré, tu sais, à titre posthume. »

Un truc pour calmer les parents, pensa Heinz, et qui ne fait jamais revenir les morts.

« Et sa sœur ?

-Elle va bientôt se marier. »

Heinz hocha la tête. De sa génération, dans la famille Lerpscher, ils étaient dix-sept en 1939. En ce jour de février 1944, il restait les trois cousins trop jeunes pour se battre, un estropié à vie, deux à l’Est, ses quatre cousines, et lui-même. Les autres étaient morts. Et pour rien. Pour ruiner l’Allemagne, pour ruiner le monde… Et quelle terre pourrait sortir de telles cendres ?

La voiture s’arrêta devant le grand hôtel particulier. Heinz descendit et alla ouvrir la portière à son père. Le vieil homme descendit lentement.

« Tu as des bagages ?

-Une valise qui devrait être arrivée.

-Parfait. »

Ils rentrèrent. Le majordome vint les débarrasser, et dit à Heinz qu’il avait fait mettre sa valise dans sa chambre. Heinz le remercia. Le majordome ajouta :

« Quelqu’un a appelé pour vous, monsieur Heinz.

-Friedrich Senkel.

-Oui, monsieur. Il souhaiterait que vous le rappeliez vers vingt heures. »

Heinz sourit. Friedrich… pensa-t-il. Il doit être sur les dents… À Berlin depuis quelques heures, et il m’appelle déjà !…

Lerpscher ordonna à son serviteur de leur apporter du thé au salon. Le majordome s’inclina et disparut. Heinz suivit son père au salon. Rien n’avait changé depuis son départ. Richesse et confort… Il sentit son cœur se serrer en voyant le portrait de sa mère, suspendu au mur, derrière le fauteuil attitré de son père, qui s’y posa pesamment, près de la cheminée où brûlait un bon feu. Heinz s’assit sur le canapé.

« Comment vas-tu, Heinz ? »

La question était claire, presque incisive. Heinz regarda un moment son père, avant de répondre :

« Je vis, Père. Bon gré mal gré, je m’y tiendrai. Ne vous inquiétez pas.

-Qui c’est, ce Senkel ?

-Un ami. Un colonel SS que j’ai connu en France.

-Un SS ?

-Oui. »

Une domestique vint poser le plateau sur la table basse, entre eux. Elle remplit deux tasses de thé bouillant, puis s’inclina et se retira. Lerpscher expliqua à son fils qu’il recevait à dîner, ce soir-là, des amis, notamment du Parti. Heinz prit sa tasse, et souffla doucement dessus. Il pensa qu’il allait passer la soirée à écouter ces gens faire l’apologie de la politique du Führer. Il but une gorgée de thé.

« Il y a beaucoup de choses à régler, pour l’héritage ? demanda-t-il distraitement.

-Plusieurs… J’appellerai notre notaire demain, répondit son père.

À quelle heure arrivent nos invités ?

-À partir de dix-neuf heures. »

Heinz regarda la pendule. Il était dix-sept heures un peu passées. Il avait juste le temps d’aller ranger ses bagages, de prendre un bon bain, de s’habiller proprement, et il serait l’heure.

Il fit tout cela, passant un bon moment dans l’eau, car il s’y endormit. Il rêva qu’Alexandre Villard l’appelait à l’aide, et ça le réveilla en sursaut. Il eut juste le temps d’achever de se laver, et de s’habiller, les premiers invités arrivaient. Troublé par ce rêve, il fut un peu absent. À vingt heures, cependant, il se retira poliment pour appeler son ami berlinois.

Senkel fut très heureux de l’avoir. Ils parlèrent un moment. À Berlin, les choses étaient bien engagées. Ça prendrait peut-être, avec un peu de chance, moins de temps que prévu.

« Et vous, à Vienne ? Vous tenez bon ?

-Oui, oui.

-Si vous étouffez trop, faites-le-moi savoir. Je serais ravi de vous accueillir quelque temps. »

Heinz sourit.

« J’ai des choses à régler ici. Après, peut-être, j’aviserai.

 -Ne vous gênez surtout pas.

-Comptez sur moi.

 -Parfait.

 -Bon, je dois vous laisser, Friedrich. Nous avons des invités.

-D’accord. Je vous rappellerai pour vous tenir au courant.

-J’espère bien. Au revoir, mon ami.

-À très bientôt, Heinz. »

Heinz raccrocha, souriant. Il eut un soupir. Les choses allaient dans le bon sens… Dans quelques semaines, Degenhard n’aurait plus qu’à bien se tenir.

Ils se rendirent chez leur notaire dès le lendemain matin.

Le notaire des Lerpscher était un petit homme tout sec, assis sur un siège beaucoup trop grand pour lui, devant un bureau en ébène qui paraissait immense, à son échelle. En plus, ce bureau était couvert de gigantesques piles de dossiers…

Heinz regardait ça avec curiosité, et un petit sourire un rien goguenard. Il s’assit, avec son père, dans deux sièges, face au petit homme sec, qui avait posé ses coudes sur le bureau, plaquant ses mains paume contre paume, devant son visage, et dit d’une voix aigrelette, beaucoup trop suave pour être honnête :

« Messieurs Lerpscher… Gros dossier… Que me vaut l’honneur de cette visite ?

-Nous voulions profiter de la présence de mon fils à Vienne pour régler la question de son héritage.

-Bien sûr bien sûr… Hmmm je vais reprendre le testament de votre épouse… Hmmm une minute… »

Il se leva, alla sans hésiter à la bonne étagère, grimpa sur un petit escabeau, prit un dossier énorme, dont le poids manqua de le faire tomber, redescendit acrobatiquement, et revint en titubant à sa place, en posant le monstrueux tas de paperasses devant lui, sur le bureau. Heinz avait regardé ça avec un amusement certain. Son père soupira.

Le petit homme ouvrit le dossier.

« Tiens, dit-il, l’avis d’achat de votre hôtel particulier, par votre arrière-arrière-grand-père, en 1807… Nos relations remontent à loin… Hm !… Alors, le testament de feu votre épouse… Je crois qu’il y avait un mot pour vous, ajouta-t-il pour Heinz, qui eut un sourire. Alors… Ah, non, ça c’est celui de votre arrière-grand-oncle… Celui qui avait voulu tout léguer à sa maîtresse, mais sa femme avait fait casser le testament… Gros procès… Ah, cette fois… Ah non, ça, c’est la donation de votre grand-mère à l’Hôpital de la Piété… »

Heinz pouffa. Son père lui jeta un œil indigné.

« Désolé… rigola Heinz.

-… Donation visant à l’entretien de son frère, qu’elle avait fait interner là-bas… »

Heinz avait de plus en plus de mal à retenir son rire. Avec une famille pareille, on s’étonnait qu’il soit dépressif !… Lorsqu’il était rentré de Pologne, son père répétait sans cesse :

« Comment est-ce possible ! Je ne comprends pas ! »

La famille Lerpscher n’était pas un modèle de tranquillité et y grandir en gardant sa tête en bon état relevait du miracle…

« Ah, cette fois, je l’ai !… Oui, c’est bien ça… Voilà le petit mot pour vous… dit-il en tendant une petite enveloppe à Heinz, qui la prit avec un sourire. Sinon, hm… »

Le notaire expliqua que madame Lerpscher laissait à son mari tout ce qu’elle avait acheté pour leur maison de Vienne, ainsi qu’une propriété qu’elle avait en Espagne, sauf un portrait d’elle, qu’elle voulait que son fils garde, ainsi que sa bague de fiançailles, qu’il était chargé de donner à la personne qu’il choisirait pour partager sa vie.

« Elle est dans la famille depuis très longtemps, expliqua Lerpscher à son fils, pendant que le notaire allait chercher le bijou, qui était dans son coffre. Ne la donne pas à n’importe qui.

-Je n’ai pas l’intention de partager ma vie avec n’importe qui, Père. »

Le notaire revint avec un petit écrin, qu’il remit à Heinz, contre une signature. Heinz l’ouvrit et sourit. C’était une bague superbe, en or fin, un saphir entouré de petits rubis. Heinz referma l’écrin, et le glissa dans la poche intérieure de son uniforme, avec la petite enveloppe.

Le notaire reprit son explication. À Heinz, elle léguait sa fortune, estimant fort justement que son mari pouvait s’en passer, et une autre propriété en Espagne. Cependant, le père de la défunte avait fait savoir que, si son gendre et son petit-fils ne désiraient pas garder ces terres, lui voulait bien les leur racheter.

« J’étais d’accord pour la mienne, dit le père de Heinz.

Les négociations sont en cours, répondit le notaire. Qu’en pensez-vous, monsieur ? demanda-t-il à Heinz.

Je vais y réfléchir. »

Heinz signa les divers papiers, après les avoir soigneusement lus, puis son père et lui repartirent.

Dans la voiture, Heinz regarda un moment le paysage, puis son père qui faisait pareil, et lui demanda :

« Et à la menuiserie, rien de neuf ?

-Ça va. Le responsable de l’atelier te regrette beaucoup. » répondit son père.

Lerpscher possédait trois grandes menuiseries à Vienne. Heinz devait les reprendre, et, avant la guerre, il y avait travaillé, son père jugeant fort sagement qu’un futur patron serait bien meilleur s’il était passé dans les ateliers de l’entreprise. Heinz trouvait cette démarche fort bien venue ; d’ailleurs, le métier de menuisier lui plaisait bien. Il regrettait presque de devoir finir patron, et savait déjà que l’atelier lui manquerait beaucoup.

La guerre fait sûrement bien marcher la production de cercueils, pensa Heinz, mais il ne le demanda pas à son père. Il se remit à regarder le paysage, et ses pensées le ramenèrent en France, au village. Il repensa à Degenhard, Pagener, Günter, Léon Desprées, puis à Alexandre Villard. Il se souvint de son rêve… Villard qui l’appelait au secours… Il se dit que cet enfant était toujours en danger. Qui savait de quoi Degenhard était capable, en son absence et celle de Senkel ?… Et pourquoi, d’ailleurs, Degenhard haïssait-il à ce point Villard ? Ce n’était pas très clair… Comme la conduite de Senkel envers le garçon n’était pas claire… Certes, Villard était une pièce maîtresse pour Senkel. Mais à quel jeu le SS jouait-il ? Pourquoi voulait-il la tête de Degenhard ? Heinz n’en revenait toujours pas qu’un si jeune garçon ait pu résister cinq jours aux tortures de Degenhard. Mais l’Autrichien était de plus en plus persuadé que cette histoire de terroristes cachait bien autre chose, autre chose qui menait les deux colonels droit à un duel à mort, et que dans ce duel, Villard et lui-même ne seraient plus des spectateurs, mais peut-être bien les arbitres.

Heinz revit les yeux noirs de ce superbe enfant. Son père, qui le regardait à ce moment, se demanda pourquoi il souriait.

 

Chapitre 20 :

Tout était fort calme, ce matin-là. Mado balayait le bar désert avec application. Elle pensait à son Arnaud, dans les bras duquel elle avait passé la nuit, et qui lui avait juré que, dès que la guerre serait finie, il laisserait sa soutane et l’épouserait.

Mado ne savait pas trop si elle devait le croire, mais elle avait bien envie. Se voir la nuit, en cachette, ça allait bien un peu, mais pouvoir vivre avec son homme officiellement, ce serait beaucoup mieux.

On frappa énergiquement à la porte. Mado sursauta, posa son balai, et, comme on insistait vigoureusement, elle cria :

« Voilà, voilà ! »

Et alla ouvrir.

Le facteur lui tira sa casquette.

« ‘Jour, m’dame Guérin.

-Bonjour, Alfred. Qu’est-ce qui se passe ? »

Il lui désigna deux énormes malles, posées au sol, et qu’un autre facteur, qui soufflait assis sur l’une, l’avait aidé à emmener.

« Y a ça qu’arrive de Paris pour votre pupille…

-Pour Alexandre ?

-Oui…

-Seigneur !… s’exclama-t-elle. Qu’est-ce que c’est ?

-Aucune idée… Il avait payé le port, ‘vous en faites pas. Il est toujours pas là ?

-Ben non.

-Bon, c’est vous sa tutrice ?

-Oui… Il faut signer quelque chose ? »

Il lui tendit un papier :

« Là…

-D’accord. »

Mado signa, puis demanda :

« Vous pouvez me les rentrer ? »

Ils acceptèrent, plus par amitié que par vraie conscience professionnelle, et allèrent poser les deux malles vers l’escalier. Mado leur servit un verre de vin pour les remercier, et ils le dégustaient posément lorsque Émilie descendit.

Elle se réveillait à peine, mais était habillée. Elle portait une robe mauve, aux manches longues, qui lui arrivait mi-mollets, et elle avait toujours de vrais bas noirs en dessous. On voyait son ventre à peine rond. Le décolleté était pour le moins avantageux. Elle stoppa, écarquillant ses yeux verts, lorsqu’elle vit les malles

« Qu’est-ce que c’est que ça ?… » demanda-t-elle en venant vers le comptoir.

Mado lui servit un café, en haussant les épaules. Le facteur répondit que c’était un envoi de Paris pour Alexandre.

« Ah, d’accord… dit-elle. Ça en a mis un temps à arriver…

-Tu sais ce que c’est ? l’interrogea Mado, surprise.

-Oui, il m’avait dit qu’il avait écrit là où ils vivaient à Paris, avec sa mère, pour qu’ils lui renvoient des affaires qui restaient. Mais ça faisait longtemps… Ils ont dû avoir des problèmes pour l’envoyer… »

Le facteur opina :

« Deux malles de cette taille, elles ont dû être vérifiées par tous les contrôleurs allemands et français du trajet…

-Ça, c’est possible… » reconnut Mado.

Les deux hommes finirent leur verre et s’en allèrent, après avoir chaleureusement remercié la patronne. Restées seules, Mado et Émilie restèrent un moment silencieuses, puis Mado demanda :

« Comment te sens-tu, ce matin ?

-Ça va… Un peu fatiguée, mais ça va… J’ai refait mes calculs…

-Ah ! Alors ?

-Ça tombe à peu près pareil… Ça ferait deux bons mois…

-Ça remonterait bien à janvier ?

-Oui, début janvier. J’ai eu mes dernières règles mi-décembre.

-Bon. Alors tu devrais accoucher en septembre.

-J’aurai le plus gros cet été… Ça ne sera pas très agréable… Mais comment on va faire, Mado ?

-Oh, on va se débrouiller… On a pas mal d’argent de côté… Et puis, va savoir, la guerre sera peut-être finie d’ici là… Alexandre sera peut-être revenu…

-Je le vois bien jouant les soutiens de famille ! rigola Émilie.

-Combien de temps tu penses encore pouvoir “travailler” ?

-Oh, moi, tant qu’ils veulent…

-Mouais. »

Mado fit la moue, en astiquant énergiquement ses verres.

« … Ça m’étonnerait que tu arrives à les retenir jusqu’au terme.

-Ça, évidemment… »

Arnaud entra, précédant le père Gabriel. Tous deux suaient dans leurs soutanes. L’hiver avait été aussi rude que bref, et le printemps était déjà là.

Arnaud et son vieux collègue vinrent au comptoir, Arnaud respectueusement en retrait d’un pas. Ce respect lui permettait de faire les yeux doux à sa dulcinée sans que le père Gabriel le voie.

« Bien le bonjour, mesdames, dit le curé.

-Bonjour, mon père, lui répondirent les dames.

-Que puis-je pour vous ? continua Mado.

-On a pas souvent le plaisir de vous voir ici… » ajouta aimablement Émilie.

Le père Gabriel lui jeta un œil sévère, puis un œil ennuyé à Arnaud, dont le sourire perpétuel s’élargit, et qui déclara gentiment :

« Nous sommes en panne de vin… Pour la messe… Vous devez avoir ça ?

-Oui… répondit Mado, puis elle ajouta avec un sourire, désignant Émilie d’un signe de tête : Vous lui enlevez combien d’années de Purgatoire, si je vous en donne une ? »

Elles rigolèrent, et Arnaud pouffa. Le père Gabriel eut une mimique indignée. Il sortit sans un mot, laissant Arnaud prendre la bouteille que Mado alla leur chercher. Le jeune prêtre leur murmura, avant de rejoindre son curé :

« ‘Faudra en trouver un autre pour nous marier, Mado !… »

Parce qu’on se mariera. Malgré ce qui s’était passé, trois jours plus tard, il y croyait plus que jamais, et pourtant…

Arnaud s’était assis dans un coin du wagon. Il priait. Il y avait déjà eu beaucoup de morts, depuis le début du voyage (trois jours et deux nuits, s’il ne s’était pas trompé), des petits enfants, des personnes âgées. Parmi les survivants, la plupart étaient des Juifs, il y avait aussi quelques résistants, dont un communiste particulièrement grande gueule, et Arnaud pensait que dire à des mères en larmes que le sacrifice de leur enfant annonçait des lendemains radieux n’était pas une grande preuve d’intelligence. Ce que lui avait déjà fait remarquer un autre communiste un peu plus fin.

Arnaud ne se sentait pas triste, car il était convaincu que Dieu ne l’avait pas abandonné. Lui qui avait construit sa foi sur la confiance et l’altruisme, il sentait confusément qu’il allait avoir du travail. Ça allait être une rude épreuve, peut-être mortelle. Mais s’il pouvait faire un peu de bien avant, les souffrances n’avaient pas d’importance. Arnaud n’avait pas peur.

Il avait juste mal pour Mado. Elle n’avait pas pu s’empêcher d’approcher, quand les soldats l’avaient sorti pour le faire monter dans le camion. Ils les avaient laissés se dire au revoir, bien qu’un peu surpris de les voir s’embrasser. Lui avait souri à Mado, tellement soulagé de pouvoir lui dire au revoir, et lui avait murmuré :

« Dis-moi que tu m’aimes et je reviendrai. »

Des larmes avaient roulé sur les joues de la veuve. Elle avait réussi à articuler un « Je t’aime » meurtri. Arnaud avait juste eu le temps de répondre : « À bientôt », avant que les soldats ne les séparent et ne le fassent monter dans le camion. Mado était restée, figée sur la route, bien après que le camion ait disparu. Jusqu’à ce qu’Émilie vienne la chercher, et la ramène à l’auberge.

Dans son wagon, Arnaud pensait que perdre deux fois l’homme aimé devait être bien dur. Il se dit aussi qu’il ferait tout pour ne pas faillir à sa promesse.

Il regarda autour de lui, quelques Juifs qui priaient, une jeune femme qui berçait son petit garçon, une autre qui pleurait, et tant d’autres…

Le voyage ne finissait pas, et le moral général était au plus bas, à part pour Arnaud, qui faisait confiance à Dieu, et pour le communiste grande gueule, qui faisait confiance à Staline.

Un autre s’approcha d’Arnaud, qui lui sourit :

« Puis-je quelque chose pour vous ? demanda-t-il doucement.

-Oui… Mon père est au plus mal… Il voulait vous voir… »

Arnaud n’avait pas sa soutane, mais il avait déjà accompagné plusieurs mourants et aidé des désespérés. Il suivit l’homme, sans relever les remarques que leur auteur (le communiste grande gueule) voulait blessantes, comme par exemple que ces fichus curés ne rataient jamais une occasion de débiter leur baratin.

Arnaud s’agenouilla près du vieil homme, sa belle-fille tenait sa main. L’homme s’assit près d’eux.

« Vous vous sentez mal, monsieur ? demanda le jeune prêtre.

-Je sens la fin arriver…

-Oh, ne dites pas ça ! gémit sa belle-fille.

-Laissez-le le dire, lui dit Arnaud. Vous souhaitez vous confesser ? continua-t-il pour le vieil homme.

-Oh, plus le temps… soupira ce dernier. Ce n’est pas ça… Je voulais savoir comment vous faisiez… ?

-Comment je faisais quoi ?

-Pour ne pas désespérer, comme nous tous… »

Arnaud sourit :

« Il faut bien quelqu’un pour vous consoler.

-Vous croyez encore… Après tout ça ?

-Ce n’est pas la première fois que le Mal se déchaîne sur le monde.

-Cette fois, je crois que Dieu nous a abandonnés… »

Arnaud le regarda longuement, puis répondit doucement :

« Dieu ne nous a jamais abandonnés. Et Il ne nous abandonnera jamais. C’est vous qui L’abandonnez en disant ça. Lui, non. Lui, Il sera là pour vous accueillir quand vous Lui rendrez votre âme.

-Oh, je dois être un bien trop grand pêcheur pour ça…

-Vous voulez qu’Il vous pardonne ?

-Oui… Bien sûr…

-Alors, Il vous pardonnera.

-Vous croyez ?

-Bien sûr… La Miséricorde divine, Jésus qui rachète tous les pêchés du monde, tout ça, ça vous dit rien ?

-Si…

-Bon, alors, vous voyez. Allez-vous-en en paix, et priez pour nous, de là-haut. »

Le vieil homme mourut en paix un peu plus tard, pendant qu’il priait avec le jeune couple et Arnaud. Ils le portèrent vers les autres morts.

« Qu’il repose en paix… murmura-t-il. Votre père ne souffrira plus jamais.

-Merci, lui répondit l’homme.

-Oh, de rien. Il faut bien qu’on serve à quelque chose, de temps en temps… »

Le communiste grande gueule, qui n’avait rien perdu de la scène, cracha :

« ‘Laissent même pas les gens mourir en paix, ces fichus curés ! »

Arnaud lui jeta un œil sans répondre. Comment cet homme pouvait-il rester aussi buté ? Ils étaient pourtant tous dans ce même wagon, tous pris dans le même enfer… Comment pourraient-ils espérer survivre, si certains parmi eux ne voyaient encore que leurs différences ?

Le fils du mort répondit sèchement qu’Arnaud avait précisément aidé son père à mourir en paix. Le communiste grogna, mais ne répliqua rien.

Arnaud regarda les morts. Ça paraissait si irréel… Il leva les yeux au Ciel, ne trouva que le plafond du wagon, et soupira.

Mon Dieu… se dit-il. Donne-moi la force de ne pas abandonner…

 

Chapitre 21 :

Le train entra en gare de Berlin, et Heinz se demanda ce qu’il faisait là. C’était une question qu’il se posait parfois, mais il ne pouvait jamais y répondre.

Heinz descendit du train avec sa valise, et chercha du regard, parmi la foule, la silhouette familière de Senkel. Après trois semaines passées à Vienne, l’Autrichien avait gagné Berlin, où sa présence était finalement indispensable pour achever les formalités. Il n’était pas fâché d’être loin de Vienne, son père était très fatigant. Il n’était pas sûr que la famille de Senkel le serait moins, mais au moins, ce ne serait pas la même fatigue.

Heinz entendit qu’on l’appelait. Il se tourna et aperçut son ami, qui lui faisait signe. Heinz lui sourit et vint vers lui. Les deux hommes se serrèrent chaleureusement la main.

« Comment allez-vous, Heinz ? Vous avez fait bon voyage ?

-Ça va… Mort de fatigue, mais ça va… Et vous ?

-Ça va… Venez. Ma famille est impatiente de vous rencontrer.

-Vous les avez prévenus que j’étais à moitié espagnol ? sourit Heinz.

-Oui, oui, répondit sérieusement Senkel, et il ajouta : Il fallait… Mon père a le cœur fragile.

-Comment l’a-t-il pris ?

-Il a dit qu’il y avait des exceptions partout, et que, si vous étiez mon ami, c’est que vous deviez être quelqu’un de bien.

-Parfait. »

Ils sortirent de la gare. Le soir tombait. La voiture avec chauffeur du SS les attendait sagement. La neige couvrait la capitale du Reich. Le chauffeur mit la valise dans le coffre, et ils partirent. Heinz regardait avec curiosité par la vitre, il n’était jamais venu à Berlin. Senkel lui expliqua ce qu’il leur restait à faire. Le plus dur était passé, et un ou deux amis de Degenhard étaient tombés au passage… Heinz hocha la tête. Il n’était pas sûr que priver Degenhard de ses soutiens berlinois suffirait. Mais ça serait toujours ça de moins.

Ils arrivèrent bientôt dans la rue très chic où se trouvait l’hôtel particulier des Senkel. Ce dernier était situé en retrait, dans un grand jardin blanc, rempli de grands arbres. La voiture entra et alla se garer devant le perron. Le chauffeur ouvrit successivement la portière à Heinz et à Senkel. Heinz resta à contempler la grande bâtisse, pendant que le chauffeur sortait sa valise du coffre. Senkel le rejoignit.

« Impressionné, Heinz ? dit-il avec un sourire.

Belle bâtisse…

-Venez, rentrons, il se remet à neiger. »

Ils montèrent les quelques marches du perron, et entrèrent, suivis par le chauffeur, qui laissa la valise dans l’entrée, avant de ressortir pour aller ranger la voiture. Heinz et Senkel enlevèrent leurs manteaux et leurs casquettes. Heinz regardait toujours autour de lui avec curiosité. Ses yeux étaient grands ouverts et un petit sourire flottait sur ses lèvres. Il se trouvait dans un grand hall, qui donnait sur cinq pièces, à en croire le nombre de portes : deux sur chaque mur, doubles pour le mur de droite. C’est une de ces doubles portes qui s’ouvrit, laissant passer un garçonnet bien blond, très fort pour son âge, il devait avoir une dizaine d’années. Il courut vers Senkel :

« Papa ! »

Senkel lui sourit. Le petit garçon regarda Heinz avec une méfiance à peine dissimulée dans ses yeux bruns-gris. Heinz lui fit un petit clin d’œil. Puis ce furent deux femmes qui arrivèrent par la même porte. La plus âgée devait avoir environ trente-cinq ans, l’autre, peut-être vingt-cinq. Elles étaient toutes deux blondes, mais les cheveux de la plus jeune bouclaient, tombant en cascade sur ses épaules blanches. Elle regardait Heinz avec curiosité, et aussi une certaine malice. Les cheveux de la première étaient relevés en un chignon haut. Elles portaient toutes deux de longues robes d’intérieur, carmin pour la plus âgée, vert émeraude pour sa compagne.

« Les voilà enfin ! dit la première, en venant vers eux. Nous étions inquiets, Friedrich…

-Comme toujours… répondit tendrement le SS en prenant les mains de cette femme dans les siennes. Heinz, je vous présente mon épouse, Greta, reprit-il en désignant la plus âgée, ma sœur Bettina et mon fils Otho.

-Mesdames… les salua Heinz en s’inclinant poliment. Bonjour, Otho. » ajouta-t-il pour l’enfant.

Ce dernier le regardait toujours avec méfiance et alla se cacher derrière les jupes de sa mère, ce qui la fit rire, ainsi que Senkel et sa sœur.

« Ne vous en faites pas, dit Bettina à Heinz, il est toujours comme ça avec les inconnus. »

Heinz haussa les épaules. Il voyait très bien que Bettina était prête à le traîner devant le premier prêtre qu’elle croiserait, ce qui n’était pas pour le rassurer. Heinz n’aimait pas beaucoup les blondes, … Ni vraiment les brunes. En y réfléchissant, aucune femme jusqu’ici n’était parvenue à faire battre son cœur plus vite qu’à l’accoutumée. Or visiblement, Bettina avait dans la tête des idées qui ne devaient pas avoir grand-chose à voir avec la bonne éducation qu’on lui avait donnée.

Senkel entraîna Heinz par la double porte restée ouverte. L’Autrichien se retrouva dans un grand salon, magnifiquement meublé. Un bon feu brûlait dans la grande cheminée. Un couple âgé (des septuagénaires) était assis, l’homme très droit dans un fauteuil, la femme, très droite également, sur le canapé. Il portait un costume ocre-brun, ses rares cheveux blancs étaient impeccablement peignés, comme sa grosse moustache. La femme portait une robe d’intérieur sombre, violette, longue et ses cheveux argentés étaient relevés en un volumineux chignon.

Senkel vint vers eux et se racla la gorge. Il était suivi de près par Heinz, Greta, Bettina et Otho venant après. Senkel déclara avec un respect sans bornes :

« Père, Mère, permettez-moi de vous présenter mon ami Heinz Lerpscher, de Vienne… »

Le vieux couple observa longuement Heinz, qui s’était poliment incliné.

Enfin, Senkel père se leva, imité par son épouse.

« Soyez le bienvenu, monsieur Lerpscher… dit-il lentement.

Merci du fond du cœur pour votre hospitalité, monsieur. » répondit Heinz.

Il serra la main du père et baisa celle de la mère. Si cette dernière semblait aimable, elle lui avait souri, son époux restait froid. Heinz pouvait presque l’entendre se demander in petto ce qu’un Viennois bien né avait bien pu trouver à une Espagnole. Senkel père était très poli, il ne poserait jamais cette question à Heinz, et il ferait bien. Car Heinz lui aurait répliqué que la noblesse de sa mère était immémoriale.

Quelques jours passèrent, paisibles, les choses avançaient et Heinz profitait de ce calme avant la tempête qu’il semblait être le seul à voir arriver.

Heinz prenait le frais sur le balcon. Il regardait le jardin enneigé en fumant un cigare. Il faisait froid, ce soir-là. À l’intérieur, dans le salon, les Senkel et leurs invités devisaient plaisamment. Heinz les jugeait bien inconscients, bien aveugles. Il tira sur son cigare et soupira. Il avait très mal au crâne. Bettina avait passé une bonne partie du repas à essayer de lui faire du pied et aussi une bonne partie de la soirée à le coller. Elle l’avait suivi sur le balcon, mais le froid l’avait découragée. Heinz ne craignait pas le froid. Il était au calme. Il allait bientôt pouvoir rentrer en France.

Senkel finit par le rejoindre.

« Ça ne va pas, Heinz ? » s’inquiéta-t-il en venant près de lui.

Heinz le regarda et eut un pâle sourire, avant de répondre :

« Un peu de lassitude, veuillez m’excuser.

-Vous dormez toujours aussi mal ?

-Je ne dors toujours pas.

-Ah. »

Il y eut un petit silence. Puis Senkel reprit, avec un petit sourire amusé :

« Ma sœur m’a encore demandé si j’étais sûr de votre célibat. »

Heinz sourit et regarda son ami :

« Vous pouvez la prévenir de ne rien attendre de moi.

-Elle ne vous plaît pas ?

-Non. Pourquoi, vous auriez aimé m’avoir comme beau-frère ?

-Ma foi, oui… Vous êtes sûr que vous n’avez pas d’amour caché ?

-Certain.

-Pas d’amie, pas de fiancée, pas de maîtresse ?

-Personne.

-Aucune femme ?

-Aucune.

-Préféreriez-vous les garçons ? » lâcha Senkel avec une mimique dégoûtée.

Le sourire de Heinz s’élargit.

« Je ne préfère rien… dit-il doucement. Mon cœur ne bat encore que pour moi. Le jour où il battra pour quelqu’un d’autre, on verra bien qui c’est.

-Vous n’avez jamais aimé ?

-Jamais.

-Ça alors… C’est curieux… murmura le SS.

Pourquoi, curieux ? demanda Heinz.

Vous n’êtes pas un mauvais parti… On ne vous a jamais rien proposé ?

-Oh, si… Vous n’imaginez pas le nombre de femmes qui m’ont déshabillé du regard…

-Bettina ?

-Une parmi beaucoup d’autres.

-Et vous déshabiller pour de vrai ? rigola le SS.

-Personne n’a encore eu ce privilège.

-Vraiment ? sursauta Senkel.

Oui.

-Vous êtes vierge ?!

-On ne saurait l’être plus.

-Un beau garçon comme vous… ! Vous n’avez jamais… ? Même par curiosité ?

-Jamais. Personne ne m’a jamais donné envie de le rejoindre sur son lit. »

Senkel regarda Heinz un moment, puis hocha la tête avec un soupir :

« Vous êtes vraiment un cas… » fit-il.

Il grelotta et rentra. Heinz tira une bouffée de son cigare et se remit à contempler le jardin enneigé. Quel temps pouvait-il bien faire en France ?… Un peu de soleil serait le bienvenu. Le ciel gris de la capitale du Reich commençait à lui peser.

Plus que quelques jours… Heinz et Senkel avaient un bon jeu, mais pour battre Degenhard, il faudrait plus que ça. L’Autrichien se demandait tout de même sérieusement ce que Senkel reprochait à ce point au colonel de la Wehrmacht… C’était de la haine pure et simple. Le genre de haine à ne pouvoir être soulagée que par la longue agonie de son objet…

Heinz finit son cigare. Il avait bien le temps de s’inquiéter. Son jeu personnel était risqué aussi, et il allait falloir être subtil. Mais l’amitié du SS était une protection suffisante. Heinz rentra, alla écraser son mégot dans le cendrier, et vint très poliment s’incliner devant les maîtres de maison, pour leur souhaiter une agréable fin de soirée, lui-même se retirait, à son grand regret, il était fatigué.

« Faites, mon cher… Reposez-vous bien.

-Merci, monsieur. »

Il baisa la main de madame Senkel, salua les autres invités, puis partit vers la porte. En sortant, il croisa le regard de son ami, qui lui sourit, et celui de Bettina, dont le sourire était nettement plus coquin, et qui lui fit un clin d’œil discret, mais clair.

Heinz n’y répondit pas, referma la porte derrière lui, et soupira. Ce n’était pas vrai !… Mais il fallait lui dire en quelle langue ?! Il monta dans sa chambre en grommelant. Il y avait peu de choses qu’il aimait moins que les fausses oies blanches… La naïveté des vraies pouvait le toucher. C’était attendrissant, une jeune fille qui croyait tout savoir de l’amour parce qu’on avait un jour caressé sa main… Mais les regards de Bettina n’étaient en rien candides. Si elle était vierge, ce dont il doutait très sérieusement, elle avait visiblement l’intention de ne pas le rester, et avec lui. Et il ne devait pas tarder à le vérifier.

Plus tard dans la soirée, il lisait paisiblement les Psaumes, allongé sur son lit. Il était encore habillé, ayant juste enlevé sa veste d’uniforme, ses bottes et ses chaussettes. Lorsqu’on frappa à sa porte, il se dit que Senkel devait vouloir de ses nouvelles, et alla ouvrir sans plus réfléchir. Et resta bête.

Face à lui, Bettina arborait un air de petite fille apeurée, mais son déshabillé crème montrait plus qu’il ne cachait, puisque sa robe de chambre n’était ni fermée, ni plus épaisse. Heinz avait les yeux ronds. Il déglutit, estomaqué. Bettina passait un doigt sur ses lèvres, pour exprimer un pseudo embêtement ou plus sûrement pour l’exciter, et comme Heinz ne disait rien, ne parvenant pas à se reprendre, elle déclara d’une voix gémissante, en faisant un pas vers lui :

« Oh, Heinz, pouvez-vous venir à mon secours ?

-Heu… De quoi ?… parvint à articuler l’Autrichien en reculant d’un pas.

Je suis terrorisée… Il y a une énôôôrme araignée dans ma chambre !… »

Elle essayait d’être tremblante, mais il n’échappa pas à Heinz que ses mouvements n’étaient en rien naturels, mais soigneusement étudiés. Bon sang ! pensa-t-il. Mais elle a le diable au corps !… Comment me débarrasser d’une telle furie ?…

Il secoua la tête, reprenant ses esprits, et la regarda en fronçant les sourcils, avant de demander, doucement, mais fermement :

« Dites-moi, Bettina, vous me prenez pour quoi, au juste ? »

La jeune femme sursauta, ne s’attendant pas à ça. Elle hésita, se dandina, jeta un œil à Heinz, qui avait croisé les bras et la regardait froidement, puis fit mine de se mettre à pleurer, avant de déclarer d’un ton qui se voulait désespéré :

« Mais vous ne comprenez donc pas que je vous aime ? »

Heinz répliqua avec un sourire :

« Vous arrivez souvent à vos fins avec cette méthode ? »

Il secoua la tête, et reprit :

« Je suis peut-être encore puceau, ma chère, mais je ne suis pas né de la dernière pluie. Je sais très bien où vous voulez me conduire, et je n’ai aucune envie d’y aller. »

Cette fois, elle serrait les poings, furieuse. Ses yeux brûlaient d’une flamme mauvaise, lorsqu’elle répliqua méchamment :

« Vous ne me jugez pas digne de vous, vous, une moitié d’Aryen mal blanchie ?

-Vous devriez vous coucher, Bettina, il est tard.

-Vous osez me refuser ?

-Vous devriez partir tant que je vous refuse poliment.

-Je dirais à mon frère que vous m’avez violentée !

-Il ne vous croira pas.

-Et à mon père !… Et… »

Précisément, la voix de Friedrich Senkel s’éleva, sèche :

« Que se passe-t-il, ici ?! »

Bettina et Heinz sursautèrent, la jeune femme jeta un œil inquiet à son frère, prise au dépourvu. Heinz sourit à son ami :

« Ce n’est rien, Friedrich. Votre sœur est venue me demander de l’aider à chasser une araignée de sa chambre. »

Senkel toisait sa sœur d’un œil sévère, très droit dans son uniforme noir, et Heinz pensa un instant qu’il ne lui manquait que sa cravache…

« Retourne dans ta chambre, Bettina. » fit-il, glacial.

Bettina fila sans demander son reste, après avoir jeté un dernier œil inquiet à Heinz, qui pouffait. Senkel le regarda, sceptique :

« Une araignée ? »

Heinz rit. Senkel haussa les sourcils, et eut un sourire. Heinz se rassit sur son lit, et dit avec amusement :

« J’étais en train de lire les Psaumes et elle est venue me dire qu’elle préférait le Cantique des Cantiques… »

 

Chapitre 22 :

Le silence qui régnait sur le camp avait quelque chose de très morbide. Il était seulement coupé par le « floc » régulier des pommes de terre qu’Alexandre jetait dans l’eau, dès qu’elles étaient épluchées.

Les hommes étaient visiblement sous le choc. La nouvelle était certes brutale. Mais après tout, pensait le garçon, on avait déjà connu pire… On voyait bien que c’était la fin de l’hiver, le moral était bas.

Alexandre était le premier meurtri. La déportation d’Arnaud l’avait frappé en plein cœur. Mais il jugeait que déprimer était injurier Arnaud. Lui qui était si confiant dans le Ciel, si souriant, il les secouerait bien, s’il était là, ces hommes qui restaient à gémir sur son sort. La nouvelle était tombée comme la foudre… Léon et Günter avaient filé au monastère pour en savoir plus. La nuit ne tarderait plus.

Alexandre raviva les braises, remit du bois, et installa sa marmite sur les flammes. Il se mit à chanter doucement, en remuant, un vieux chant d’espoir que les Arabes chantaient souvent aux funérailles. Ce n’était pas vraiment un chant mortuaire, ça parlait juste de retrouvailles proches.

Enfin, Léon et Günter revinrent. Ils étaient fatigués. Ils vinrent s’asseoir près du feu. Il faisait frais. Alexandre chantait toujours, il leur sourit. Les hommes approchèrent, silencieux. Ils savaient que les Allemands étaient capables du pire, mais déporter leur prêtre, ça paraissait irréel.

Alexandre finit sa chanson, et touilla sa marmite. Il demanda :

« Alors ? »

Léon haussa les épaules.

« Mado était là… dit-il. Elle était venue prier… Elle nous a raconté… Elle est anéantie.

-J’imagine… soupira le garçon.

-Arnaud était avec elle, dans le bar, un soir, il y a trois jours… Un soldat est arrivé, ivre, il voulait voir Émilie… Mado a essayé de lui expliquer qu’Émilie était occupée, alors il s’en est pris à elle… Arnaud s’est interposé, ils se sont battus… Il l’a tué sans le vouloir… Il est allé se rendre le lendemain matin… Degenhard n’a pas osé le fusiller, il a… un certain respect de la soutane… Alors, il l’a fait expédier à Lyon, avec ordre de le déporter…

-Voilà une raison de plus de faire la peau à Degenhard… » dit doucement Alexandre.

Il remuait toujours sa marmite.

« Eh ben, les gars ? reprit-il plus vivement. ‘Faut pas vous laisser aller !… Y a une voie de chemin de fer à faire exploser, des boches à harceler, tout ça ! C’est des paires de claques qu’il vous foutrait Arnaud, s’il était là ! »

Cette dernière remarque parvint à arracher quelques sourires aux maquisards. Le jeune Charles s’écria :

« T’as raison ! »

Au tour d’Alexandre d’avoir un sourire, cette fois surpris.

« … On va pas rester là à pleurer !… ‘Faut se battre, ‘faut le venger !… ‘Faut qu’y regrettent ça !… On va quand même pas laisser ça passer ! Nous déporter notre curé !… ‘Faut réagir ! »

Léon hocha la tête et se leva :

« On va s’organiser pour la voie. De toute façon, j’ai reçu des ordres. On doit pas faiblir, au contraire. On doit les harceler le plus possible, et de plus en plus. Ils doivent commencer à penser à débarquer…

-À propos de débarquement, dit Alexandre, préparez vos auges, c’est prêt… »

Cette dernière nouvelle acheva de ragaillardir les hommes. Ils se mirent à la queue leu leu et Alexandre les servit généreusement.

Plus tard, les gars s’étaient repliés pour papoter ou jouer aux cartes. Seul, Alexandre faisait paisiblement sa vaisselle. Léon vint s’asseoir près de lui. Il s’alluma une espèce de cigarette, et demanda, sec :

« Tu savais que Mado était la maîtresse d’Arnaud ?

-Bien sûr, répondit doucement Alexandre. Comment va-t-elle ?

-Mal. Très mal. Ça m’a fait de la peine de la voir comme ça. Mais tout de même, un prêtre…

-Ils s’aiment, tu sais. Vraiment. Comme n’importe quel homme et n’importe quelle femme.

-Oui, bon. Mais il était prêtre… Il avait fait ce choix…

-Ses parents l’avaient fait pour lui, corrigea paisiblement Alexandre.

-Ah… ?…

-Oui. Imagine donc ce pauvre jeune homme, prêtre sans l’avoir voulu, et qui rencontre une femme qui l’aime autant qu’il l’aime… C’est un philosophe à vous qui disait : “Le cœur à ses raisons que la raison ignore”, ou un truc comme ça ?

-Elle était un peu âgée pour lui…

-T’as rien dit quand le vieux Fred a épousé cette gamine qu’aurait pu être sa fille.

-C’est pas la même chose…

-Si, c’est la même chose. Mado était heureuse, tu sais, tout simplement. Elle avait un homme à elle… Je suis sûr que son veuvage lui pesait beaucoup plus qu’elle ne le disait. »

Léon soupira, et tira sur sa cigarette.

« Ça fait presque cinq ans que je la vois plus…

-Alors, crois-moi.

-Je te crois. »

Léon écrasa son mégot et partit. Alexandre souriait. À la lune qui se levait, il se remit à chanter les retrouvailles proches.

Et les actions des maquisards repartirent effectivement de plus belle, malgré les patrouilles renforcées des Allemands, Degenhard voulant visiblement récupérer à tout prix Alexandre et la lettre avant le retour de Senkel. Car le colonel n’était pas idiot, Senkel pouvait revenir vite, et de toute façon, deux précautions valaient mieux qu’une. Et il décida donc que puisque les patrouilles ne suffisaient pas, il allait employer une autre méthode.

Lorsque les maquisards avaient vu Sœur Hortense et Sœur Aurélia arriver, ils n’en avaient d’abord pas cru leurs yeux. Mais quand elles leur avaient expliqué l’urgence du problème, ils avaient bien compris qu’elles n’avaient pas pu attendre. Et quand, une heure plus tard, Alexandre était revenu de patrouille, les regards qui s’étaient posés sur lui lui avaient très vite fait comprendre que quelque chose n’allait pas. Le jeune homme s’était immobilisé, avant de couiner :

« Y a un problème ?… »

Léon avait échangé un regard avec Michel et Günter, et lui avait fait signe d’approcher. Alexandre, sceptique, avait posé son fusil et les avait rejoints.

« Assieds-toi.

-Oui… Heu… C’est la fin du monde dans une heure ou quoi ? »

Cette remarque était parvenue à arracher un sourire aux trois hommes. Alexandre s’était posé en tailleur sur le sol, inquiet. Léon s’était raclé la gorge, et la nouvelle était tombée comme un couperet sur la nuque du jeune homme. Degenhard avait arrêté Émilie. Alexandre avait une semaine pour se rendre, s’il voulait qu’elle reste en vie.

Alexandre avait passé sa main sur ses yeux, en murmurant :

« Mon Dieu… »

Alexandre soupira. Tout le monde dormait paisiblement, au camp, tout le monde sauf lui. Il s’assit, prit sa tête dans ses mains.

Non.

Tant pis.

Il sortit de sous sa couverture sans faire de bruit, prit son sac, qui était posé à côté de lui, vérifia à tâtons, que tout ce qu’il voulait se trouvait à l’intérieur, et se glissa à l’extérieur, en prenant bien garde d’éviter les corps endormis.

L’air frais de la nuit caressa son visage. Il s’arrêta, soudain hésitant, gratta machinalement dans ses boucles noires, ramena celles qui tombaient sur ses yeux en arrière. Il alla lentement près des braises et tomba plus qu’il ne s’assit sur une pierre plate. Là, il prit sa tête dans ses mains et tenta de remettre ses idées en place.

Il était piégé comme un rat.

Il appuya ses coudes sur ses genoux. Léon avait été clair… Et les autres aussi, et Alexandre savait qu’ils avaient probablement raison. Le piège était grossier. Degenhard l’avait habitué à plus de subtilité…

Deux jours étaient passés. Les débats étaient houleux, au camp. Il y avait ceux qui se demandaient pourquoi on se souciait tant de cette putain, ceux qui disaient qu’Alexandre valait bien plus qu’elle… Ils avaient raison. Ce n’était probablement pas en se rendant qu’il sauverait Émilie. Mais il savait aussi qu’il ne pourrait jamais continuer à vivre avec la mort d’Émilie sur la conscience.

Il la revit, elle si belle, si pleine de vie… et enceinte !… Non, tant pis. Il prit son journal dans son sac, arracha une page blanche. Il se mit à écrire, à la lueur de la lune :

 

« Je te demande pardon, Léon. Je vous demande pardon à tous. Je ne peux pas. Je ne le laisserai pas tuer Émilie. Je trouverai bien quelque chose, ma vie à moi n’a pas d’importance. Je vais essayer de te faire parvenir la lettre. Mado la retrouvera peut-être dans ma chambre. Je vais bluffer. On verra bien. Priez pour moi. Pardon. Adieu. »

 

Il plia la feuille et la coinça entre deux pierres plates, puis il rangea le cahier et le stylo, et se leva. Son regard fit le tour du camp. Il soupira, baissa les yeux. Puis, il releva la tête, ramassa son sac, et partit en silence.

La forêt était calme, en ce début de mars, fraîche. Quelques animaux nocturnes vaquaient à leurs occupations, sans se soucier du garçon qui marchait. Alexandre se sentait triste. Degenhard l’avait bien eu. Il allait falloir jouer très serré, sûrement trop. Alexandre était découragé. Mais si, au moins, il pouvait sauver Émilie et son enfant…

Une chouette hulula non loin, le faisant sursauter. Il regarda tout autour de lui, puis s’apaisa en entendant à nouveau le cri, qu’il identifia cette fois sans mal. Il continua son chemin, traversa le pont. Il progressa encore un peu, puis dut s’arrêter : un nuage passait devant la lune. Alexandre soupira, passa sa main dans ses cheveux. Il songea à se tuer, à s’ouvrir les veines, sur la tombe de Marius, ou devant la caserne, pour que Degenhard le retrouve. La lune réapparut. Alexandre secoua la tête. Non. Il fallait se battre. Il n’avait pas encore perdu. S’il se tuait, il s’avouait vaincu, et il n’allait certainement pas faire ce plaisir à Degenhard, ça non !

Il allait l’emmerder un peu, ça serait beaucoup plus constructif. Le SS ne tarderait plus à revenir… Oui, ça allait être serré. Il fallait sauver Émilie. Pour le reste, on verrait bien.

Alexandre inspira et repartit d’un pas décidé.

Il faisait encore nuit noire lorsqu’il arriva au village. Tout était calme et silencieux. Il se glissa dans la ruelle, derrière l’auberge, jusqu’à la petite porte dérobée, et tourna lentement la poignée, pour qu’elle ne grince pas trop fort. Il poussa délicatement la porte, juste assez pour s’y faufiler. Le jardin était vide, Alexandre le traversa sans faire de bruit, laissa son sac devant la porte de derrière. Car s’il voulait avoir son journal pas loin, il ne tenait pas à ce qu’il tombe dans les mains de Degenhard.

Alexandre soupira, se redressa, et repartit. Il alla sagement se poser devant la caserne. Il n’y avait pas de vigile. Le jeune homme ne le savait pas, mais depuis le départ de Senkel et Heinz, la discipline s’était beaucoup relâchée.

Alexandre se gratta la tête, chercha la lune dans le ciel. Elle lui indiqua qu’il était entre quatre et cinq heures du matin. Alexandre s’assit au sol, contre le mur. Il allait devoir jouer, et ça ressemblait plus à une roulette russe qu’à une partie de tarots. Il repensa à ce que lui avaient dit les cartes, la nuit où il se les était tirées : des dangers, mais une protection… Qu’est-ce qui pourrait bien le sauver, cette fois ?… À part que Degenhard ait une crise cardiaque foudroyante avant l’aube, Alexandre pensait bien que seul le retour miraculeux de Senkel pouvait remettre sa mort à plus tard. Disons, de trois ou quatre jours au lieu d’un seul…

Alexandre sifflota quelques notes, plia et déplia ses jambes, passa ses mains dans ses cheveux, regarda les étoiles, se dit qu’il devait en priorité sauver Émilie, et après, advienne que pourra. S’il bluffait, il pouvait peut-être faire assez peur à Degenhard pour s’assurer une survie bancale et provisoire…

 

Chapitre 23 :

Le train roulait à bonne allure. La voie ayant été refaite à neuf, les cheminots savaient qu’ils avaient quelques jours tranquilles avant que les résistants ne re-fassent sauter les rails.

Dans un compartiment, désert à cette heure de l’après-midi, Heinz regardait le paysage défiler en dormant à moitié. Me revoilà en France… songea-t-il. Il approchait du village, pensant qu’il faisait bien plus doux qu’à Berlin. Les prémices du printemps se faisaient bien sentir, ici. Heinz bâilla et se regarda dans la vitre.

Même si le noir lui seyait mieux que le vert, il n’était pas très à l’aise d’être redevenu un SS. D’un côté, il était soulagé de ne plus dépendre que de Senkel, mais cet uniforme lui rappelait de mauvais souvenirs. Sa main gantée se referma sur son étole, autour de son cou. De trop mauvais souvenirs. Mais il le faut, se répétait-il. Libre de Degenhard, Senkel lui faisant confiance, il serait beaucoup plus libre d’agir. Même si le Berlinois ne revenait pas avant plusieurs jours, car les dernières démarches traînaient, Heinz, SS, n’aurait aucun ordre à recevoir d’un colonel de la Wehrmacht, et ne plus rien devoir à Degenhard valait bien d’être redevenu SS.

Heinz songeait à tout ça dans le train, qui ne tarda plus à entrer en gare.

Il n’avait pas averti de son retour. La caserne n’était pas si loin, et il n’avait pas peur de marcher. Il allait donc son chemin tranquillement lorsqu’une camionnette s’arrêta près de lui. Surpris, il avisa, à côté du conducteur, le jeune Mader qui lui faisait signe. Il sourit et s’approcha, le garçon ouvrit la portière et l’aida à monter.

« Bonjour, Lieutenant !

Mader… Khaul… salua Heinz.

Lieutenant.

-On vous attendait pas ! reprit Mader. Vous avez de la chance que je vous ai reconnu, avec votre nouvel uniforme, on revient du centre de ravitaillement…

-C’est gentil de vous être arrêtés, les remercia aimablement Heinz.

À votre service, répondit le conducteur.

Vous êtes un SS, maintenant ? » demanda Mader.

Le naturel de ce garçon faisait toujours chaud au cœur à Heinz. Aussi plaisanta-t-il :

« Ça se voit tant que ça ? »

Et Mader rigola.

« Oui, le colonel Senkel a demandé que je passe directement sous ses ordres.

-Ah !… Il va vraiment revenir, alors ?

-Normalement, dans quelques jours, confirma Heinz.

Vous arrivez bien, Lieutenant… ! Parce que, sauf votre respect, je crois que le colonel Degenhard fait pas ce que Senkel voulait… lui confia Mader. Il a arrêté Villard, mais il l’a pas mis en cellule comme il fallait… »

Heinz fronça les sourcils.

« Villard, arrêté ? »

Mader opina du chef et lui expliqua comment Degenhard avait enfermé Émilie, forçant Alexandre à venir. Cette méthode avait choqué beaucoup de soldats. Même dans le contexte des défaites qui commençaient à s’accumuler, s’en prendre à une jeune femme enceinte restait honteux. Et surtout, Mader lui raconta comment, depuis la reddition du garçon le matin même, le colonel s’était enfermé avec lui dans la salle de torture en ordonnant qu’on ne le dérange pas.

« Et il a même pas libéré la fille… » soupira Mader.

Le visage d’Heinz s’était fermé et il avait serré les poings.

Dès qu’ils furent à la caserne, Heinz partit d’un pas décidé vers les cellules. Mader et Khaul le regardèrent, et Khaul dit :

« Ça va faire mal. »

Heinz descendit dans les caves, où un silence de mort régnait, à l’exception des faibles cris que poussait Alexandre. L’épuisement le gagnait et il ne criait plus si fort que quelques heures auparavant.

Heinz alla fermement taper du poing sur la porte. Il y eut un silence, puis un nouveau cri du prisonnier. Se sentant prendre patience, Heinz tambourina plus fort. Re-silence, un pas furieux s’approcha de la porte :

« J’ai ordonné qu’on me laisse tranquille ! cria Degenhard.

Je vous conseille vivement d’ouvrir. » répliqua sèchement Heinz.

L’Autrichien se mit à taper nerveusement du pied pendant que Degenhard déverrouillait la porte, en marmonnant des injures qui s’étranglèrent dans sa gorge, quand, ouvrant enfin la porte, il loucha sur l’uniforme noir. Heinz poussa un gros soupir, bras croisés, et cracha :

« Quel plaisir, Colonel, de voir comme vous êtes respectueux des ordres qu’on vous laisse. »

Son regard était glacial et Degenhard recula, troublé et apeuré, lorsque Heinz s’avança. Les yeux verts se durcirent encore quand il vit Alexandre, nu, exposé, lié au sang sur une table, couvert, sauf son visage, des traces de brûlures qu’expliquaient les fils électriques éparpillés autour de lui. Sa respiration était pénible, et il avait les yeux fermés, à moitié inconscient, profitant juste du répit qui lui était accordé.

« Je… Mais…  J’ignorais si le colonel Senkel allait revenir… tenta Degenhard, et il continua, se reprenant : Pagener était un de mes meilleurs hommes, l’enquête me revenait de droit ! »

Heinz ne lui accorda pas un regard, s’approchant de la table.

« Vous expliquerez ça à mon supérieur, Colonel… »

Il enleva ses gants et commença à détacher Alexandre, qui rentrouvrit des yeux vagues en sentant ses mains sur sa peau, un contact sans douleur ?… Et sursauta en le reconnaissant.

Lui ?… Un SS ?… Non, mais les choses allaient arrêter de s’empirer, oui ?!….

« Moi, en attendant, je vais respecter ses ordres, reprit Heinz. C’est-à-dire garder ce garçon dans une cellule, et loin de vous et de vos petits jeux.

-Comment, mais je ne jouais pas, les tortures à l’électricité ont fait leurs preuves, et… »

Le regard que lui jeta Heinz le fit taire.

« Je vous prie également, continua Heinz, de me rendre les clés des cellules.

-Mais…

-Et je vais immédiatement libérer cette jeune femme. »

Heinz conclut en le regardant, ironique :

« Prendre en otage la maîtresse de Senkel, voilà qui n’est pas très malin, Colonel. Il risque de ne pas apprécier de la trouver en cellule quand il sera là, dans quelques jours. »

Degenhard lui jeta les clés plus qu’il ne les lui donna et partit en pestant.

Heinz avait fini de détacher Alexandre, qui poussa un soupir, et laissa Heinz le redresser doucement. Fini pour cette fois on dirait… Le garçon haletait, tout tremblant. Heinz s’assura qu’il tenait assis avant de se mettre à chercher ses vêtements. Un peu vague, Alexandre le regarda fouiner dans la pièce. Il ne savait pas s’il devait être soulagé. Le fait que ce type soit devenu SS ne le mettait pas très à l’aise.

Mais l’essentiel était que ça soit fini pour le moment. Alexandre soupira encore. Il n’avait rien dit, et la vraie peur qu’il avait eue, que Degenhard veuille échanger Émilie contre la lettre, s’était révélée infondée ; Degenhard n’y avait visiblement pas pensé, torturer le jeune homme l’amusait beaucoup plus, et avant que Heinz n’arrive, il était de toute façon persuadé que Senkel ne reviendrait jamais.

Heinz revint avec les vêtements du prisonnier et l’aida à les renfiler avec douceur. S’il s’était écouté, l’Autrichien aurait appelé le docteur Jallion, mais trop d’attentions ne pourrait qu’être suspect, et les brûlures ne semblaient pas trop profondes. Le garçon était épuisé, mais ça ne lui laisserait pas autant de séquelles que les jeux plus sanglants de Pagener.

Et de fait, Alexandre avait surtout envie de dormir. Dès qu’il fut habillé, Heinz lui prêta son bras pour le conduire dans la cellule la mieux chauffée, celle située à côté de la chaudière. Il y aurait moins froid cette nuit.

C’était justement dans celle-ci que Degenhard avait mis Émilie. Minée par la fatigue et l’inquiétude, car elle était aux premières loges pour entendre les cris, la belle rousse se leva brusquement en voyant entrer Alexandre, soutenu par Heinz. Elle se précipita sans réfléchir et serra le garçon dans ses bras. Alexandre sentit que Heinz le lâchait et étreignit aussi son amie.

« Alex, oh Alex !… Tu es vivant, j’ai eu si peur…

-Émi… »

Heinz les laissa faire, attendri. Ils tombèrent à genoux, et ce n’est qu’au bout d’un moment qu’Émilie releva le nez et identifia Heinz. Ce dernier lui sourit. Elle le lui rendit timidement. Alexandre la repoussa et dit :

« File, Émi.

-Mais, Alex…

-File, tu vois bien qu’il t’attend, insista-t-il doucement, en montrant Heinz d’un signe de tête. Rentre. Embrasse Mado de ma part. Et vous en faites pas pour moi. Je savais ce que je faisais en me rendant… »

Émilie retint ses larmes et l’étreignit une dernière fois.

« Tu m’as promis d’être le parrain de mon bébé, Alexandre ! »

-C’est la guerre, Émi. »

Il la regarda, embrassa sa joue et ajouta :

« J’vais essayer. Et j’aimerais bien que ça dépende que de moi. »

Heinz enferma Alexandre, qui s’allongea et se roula en boule contre le mur chaud pour se reposer. Heinz raccompagna gentiment Émilie à la porte de la caserne, il la regarda traverser la rue d’un pas hésitant, et rentrer dans l’auberge. Une chose de réglée, pensa l’Autrichien. Il espérait que Senkel allait faire vite. Degenhard voulait clairement la mort de Villard, et Heinz savait que le colonel n’était pas à un coup bas près.

La nuit tomba. Il faisait très doux, ce soir-là, et Heinz avait laissé la fenêtre de sa chambre entrouverte. Il était allongé sur son lit, dans sa position habituelle. Il n’était pas tranquille, sans savoir pourquoi. Il avait apporté au garçon une bassine d’eau et une éponge de bain propre. Il lui avait aussi fait apporter un repas, mais il n’était pas tranquille.

Il se redressa, s’assit au bord de son lit, tapa un peu du pied, puis se leva. C’était absurde, mais tant pis. Il prit les clés des cellules, qu’il avait posées sur sa table de nuit, les mit dans sa poche et sortit.

Tout paraissait calme. Les soldats allaient bientôt se coucher. Heinz descendit les escaliers sans croiser personne. Dans la cour, Mader s’apprêtait à prendre son tour de garde.

« Rien à signaler ? lui demanda Heinz.

Rien, Lieutenant. »

Heinz hocha la tête et poursuivit son chemin. Il ouvrit la porte du sous-sol, entra, la repoussa et sursauta. Il se tourna vivement.

Pas besoin de comprendre le français pour saisir que Villard appelait au secours. Ses cris, et les coups qu’il donnait sur sa porte étaient assez clairs.

Heinz se précipita, très inquiet. Il ouvrit la porte aussi vite qu’il le put :

« Merde merde merde merde merde… !!! »

Il entra, pour découvrir le prisonnier gémissant sur le sol, en se tenant le ventre.

Degenhard va me payer ça, pensa Heinz.

Il s’agenouilla, tira le garçon dans ses bras. Avec le gauche, il serra son ventre, et il enfonça deux doigts de son autre main dans sa bouche. Alexandre gémit, essaya de se dégager. Il hoqueta, il pleurait. Il attrapa faiblement la main de Heinz pour tenter de la retirer de sa bouche. Heinz n’eut guère de peine à tenir bon, et obtint ce qu’il voulait : le corps du jeune homme fut secoué de violentes convulsions, et un peu plus tard, il vomit.

Alexandre ne comprenait rien et ne voulait rien comprendre, il voulait juste que s’arrête ce feu qui dévorait son ventre ! Ça faisait beaucoup trop mal… C’était trop cruel… Pourquoi est-ce qu’ils ne l’abattaient pas, au lieu de le torturer comme ça ?!…

Heinz essuya la bouche de son prisonnier avec son mouchoir, puis regarda le visage pâle, en sueur, haletant. La douleur ne semblait pas s’être calmée. L’Autrichien réfléchissait à toute vitesse, serrant toujours le ventre du garçon. Comment pouvait-il le protéger de celui qui voulait sa mort ?… Senkel ne serait pas là avant au moins deux jours, combien de fois pouvait-on encore empoisonner Villard, en deux jours ?!

Alexandre cria. Pris de nouvelles convulsions, il vomit une nouvelle fois.

Heinz serra les dents, ferma les yeux un instant. Un endroit sûr, un endroit sûr… Les yeux verts se rouvrirent. La solution était évidente.

L’auberge.

Il se leva, essaya de relever le garçon, mais ce dernier était incapable de tenir sur ses jambes. Heinz se mordit les lèvres, et le souleva. Il sortit de la cellule, gagna la cour, et là, cria :

« Mader ! »

Le soldat accourut, et resta stupéfait, voyant le lieutenant porter le corps convulsé et gémissant du prisonnier.

« Cherchez pas à comprendre ! lui dit Heinz. Ouvrez-moi la porte, et suivez-moi ! »

Mader obéit. Heinz traversa la rue au pas de course. Il alla donner un grand coup de pied dans la porte de l’auberge, puis regarda le soldat :

« Vous, filez chercher Jallion et ramenez-le-moi ici ! VITE !

-À vos ordres… ! »

Mader partit en courant. Heinz avait du mal à tenir Alexandre qui se tordait comme un ver, entre deux gémissements.

Enfin, Mado ouvrit la porte. Heinz entra vite, la poussant avant qu’elle n’ait pu réaliser ce qui arrivait. Émilie, elle, poussa un cri en bondissant de la chaise où elle était assise :

« Alexandre !… »

Elle accourut, voulut caresser le front du garçon, se retint, et regarda Heinz.

« Qu’est-ce qu’il a ?… »

Se souvenant qu’il ne parlait pas français, elle balbutia :

« Quoi… a ? »

Heinz secoua la tête :

« Chambre… » dit-il, en la regardant.

Elle opina et lui fit signe de la suivre. Mado les rattrapa. Elles menèrent Heinz jusqu’à la chambre d’Alexandre, la dernière à gauche dans le couloir. Heinz posa rapidement le garçon sur le lit, avant même qu’Émilie n’allume la lumière. Alexandre gémissait toujours, se tordait en se tenant le ventre. Il pleurait, il n’avait pas du tout conscience de ce qui s’était passé. Il était rendu complètement fou par cette douleur, et aurait tout donné pour qu’on l’achève. Il fut à nouveau secoué de convulsions, et Heinz eut juste le temps de le tourner pour qu’il vomisse à côté du lit.

Mado et Émilie s’approchèrent, très inquiètes.

« Seigneur… » murmura Mado.

Émilie semblait au bord des larmes, elle s’assit sur le lit, passa sa main dans les boucles noires, sur le front trempé de sueur. Alexandre entrouvrit les yeux, hagard, et gémit. Émilie prit sa main dans les siennes.

« Maman… » couina le garçon.

Ils entendirent la voix du médecin, qui appelait d’en bas. Mado alla le chercher, Heinz la suivit. Comme il l’avait pensé, Mader était là. Jallion suivit Mado en courant, Heinz descendit rejoindre le soldat dans le bar.

« Que se passe-t-il, Lieutenant ?

-Visiblement, quelqu’un a voulu faire taire Villard pour de bon… soupira Heinz.

Vous croyez ? s’écria Mader, surpris. Vous pensez savoir qui c’est ?

-Je n’ai aucune preuve, mais j’ai tout mon temps. Rentrez à la caserne, et allez voir le colonel de ma part. Dites-lui que Villard a été empoisonné, que je ne sais pas s’il va vivre, quoi qu’il en soit, je reste ici avec lui. J’aviserai avec Senkel quand il reviendra.

-D’accord. Euh… Bon courage, Lieutenant.

-Merci. »

Le soldat claqua des talons et partit. Heinz referma la porte derrière lui, et remonta lentement dans la chambre.

 

Chapitre 24 :

Le médecin remplissait une seringue, le front plissé par l’inquiétude. Émilie était toujours assise près d’Alexandre, qui se tordait et pleurait toujours. Mado était assise de l’autre côté du lit. Elle essuyait le visage en sueur avec un linge, sans doute frais, pensa Heinz avec un sourire. L’Autrichien entra et soupira. Émilie le regarda un instant.

« C’est une chance qu’il ait vomi… dit Jallion. J’espère que ça suffira… »

Il regarda Heinz :

« O mèni time, iz diner ?  »

Heinz haussa les épaules.

« One hour… Poison ?

-Yes… Véri arde.

-I saw !… Will he survive ?

-I donte kno… Ouil iou stè hire baï hime ?

-I have to.

-Ok, so i meust eat nossingue fore ze moment, absolutely nossingue.

-OK. »

Le médecin fit sa piqûre, en expliquant aux deux femmes :

« Il n’y a rien à faire… C’est de la morphine, j’espère que ça va le soulager… Ce monsieur va rester avec lui. Je reviendrai demain matin. J’espère qu’il sera encore en vie… Bon, d’ici là, il ne doit rien avaler, rien du tout, pas une goutte d’eau, pas une miette, rien. C’est bien qu’il ait vomi, je pense que le poison n’est pas allé plus loin que son estomac, mais il faut qu’il s’en remette… Bon, allez dormir, mesdames, ça ne sert à rien de rester là. »

Il partit. Mado le raccompagna. Émilie resta près d’Alexandre. Ce dernier était sur le dos, il haletait, regardant autour de lui avec des yeux vagues :

« J’ai mal… gémit-il. J’veux pas mourir… J’ai mal !… J’veux ma maman… J’ai peur… »

Émilie soupira tristement :

« Il n’aurait jamais dû venir… Mon Dieu, pauvre petit Môme… »

La morphine semblait faire effet, Alexandre s’apaisait.

Heinz regarda autour de lui. Il régnait dans cette petite chambre une pagaille invraisemblable. Le grand lit était tête contre le mur de gauche, à un mètre de la porte environ. Il n’y avait qu’une chaise en guise de table de nuit. Lorsqu’on entrait, on avait juste la place de se faufiler entre le pied du lit et le mur de droite pour passer de l’autre côté. C’était sans doute le conduit de la cheminée qui faisait ce plein dans le coin gauche, au fond, mais ça n’en rendait la chambre que plus petite encore. En face, au fond à droite, juste à l’opposé de la porte, se trouvait une grande et belle armoire. Entre les deux, devant la petite fenêtre, qui donnait sur le jardin, un bureau, couvert d’une masse d’objets très divers, allant du chapelet de nacre à des livres, des stylos, des bibelots. Les deux malles récemment arrivées tenaient juste, l’une sur l’autre, entre le bureau et le lit. Les murs étaient vides, sauf, sur celui de l’entrée, un portrait d’Alexandre. Un mètre de haut pour deux de long : le corps nu du garçon reposait, allongé sur le ventre, sur une couche rouge, qui faisait ressortir le mat de sa peau, comme l’oreiller doré la noirceur de ses cheveux et de ses yeux, qui regardaient le spectateur avec douceur. Il souriait paisiblement.

Heinz pensa que si son père ou Senkel voyait ce tableau, ils hurleraient que c’était de l’incitation à la luxure la plus obscène. Esthétiquement, se dit pourtant Heinz, c’était superbe, et après tout, dans la chambre d’un prostitué, on aurait certainement pu trouver pire. Il avait déjà vu de très beaux nus féminins dans des musées, mais les nus masculins étaient plus rares, et il trouvait réellement celui-ci magnifique.

Mado revint. Elle échangea un regard avec Heinz, puis vint vers Émilie. Alexandre gémissait toujours. Il s’était couché en chien de fusil, les bras autour du ventre, mais la douleur semblait moins vive. Mado nettoya le sol souillé, à côté du lit, puis, Émilie et elle partirent. La rousse eut un geste amical envers Heinz, elle tapota son bras en sortant. Il répondit un sourire las. Il se gratta la tête. Bon, autant s’installer.

Sur le lit, Alexandre ne bougeait plus. Il était toujours couché en chien de fusil, tourné vers Heinz. Il semblait être en train de s’endormir. Il couinait encore un peu, mais avait l’air apaisé. C’est sans doute provisoire, pensa Heinz, mais qu’il dorme, c’est sûrement ce qu’il peut faire de mieux. Heinz s’assit au bord du lit, et enleva doucement à Alexandre ses chaussures, ses chaussettes, puis son pull et sa chemise. Après quoi, il le couvrit chaudement. Alexandre se laissa faire sans broncher, ses yeux entrouverts surveillant son gardien. Heinz n’eut pas le moindre geste déplacé.

Il prit ensuite la chaise qui servait de table de nuit, posa au sol le livre qui était dessus, et s’installa. Il éteignit la lumière, et s’assit à califourchon sur la chaise, croisant ses bras sur le dossier. Alexandre s’était endormi.

Heinz sourit. Te voilà à l’abri pour le moment… pensa-t-il. Je vais veiller sur toi. L’Autrichien soupira. Il allait rester ici jusqu’au retour de Senkel. C’était la meilleure solution. Les deux femmes ne feraient rien contre lui, ni contre leur jeune ami, et ce dernier était, pour l’instant du moins, totalement inapte à s’enfuir. Et Degenhard ne pourrait pas venir l’empoisonner ici. Heinz était bien décidé à ne pas quitter le chevet du convalescent.

Tout de même, c’était incroyable l’intérêt qu’ils portaient à ce garçon, les deux colonels…

Heinz haussa les épaules et se leva. Il contourna le lit sans un bruit, et alla entrouvrir la fenêtre, il trouvait que ça sentait un peu le renfermé. Il respira un peu d’air frais, regarda un instant le foutoir posé sur le bureau, puis s’assit délicatement au bord du lit. Alexandre grogna. Heinz lui jeta un œil, puis laissa son regard errer des malles à l’armoire. La lumière de la lune, qui se faufilait par la fenêtre, laissait deviner quelque chose sous l’armoire.

Intrigué, Heinz alla la ramasser. Quelques minutes plus tard, il referma la fenêtre, et retourna sur sa chaise.

Quelques heures passèrent paisiblement. La morphine avait calmé la douleur, Alexandre dormait, et Heinz veillait sur son sommeil. Cependant, vers le milieu de la nuit, Alexandre se remit à se tortiller, à gémir. L’effet de la morphine se dissipant, la douleur revint et ne tarda pas à le réveiller. Il se mit sur le dos, entrouvrit des yeux vagues, apeurés, gémit, se tourna sur un côté, sur l’autre, sur le ventre, sur un côté à nouveau, se mit en boule en couinant :

« … Mais qu’est-ce qui m’arrive… »

Une angoisse immense montait en lui, au fur et à mesure que la douleur s’accentuait. Il avait le souffle court, et se remit à pleurer, terrorisé. Il serrait ses draps, bougeant sans cesse, et il finit par s’écrier :

« Arrêtez ça !… Par pitié arrêtez ça ! … »

Il se mit à sangloter, serrant son ventre.

« Maman aide-moi ! J’ai peur !… J’veux pas mourir !… J’ai mal !… J’ai trop mal !… Au secours, ça me brûle… J’veux pas mourir… »

Le garçon sursauta soudain en sentant deux bras l’enlacer, le redresser, l’étreindre. Il s’agrippa à ce corps comme à une bouée de sauvetage, renifla, et sanglota à nouveau.

« Chhhhhhht… »

Alexandre couina. Il sentit une main passer dans ses cheveux. Ses yeux s’habituaient à la pénombre. Au bout d’un moment, il réalisa qu’il était dans sa chambre. Ses sanglots se firent moins fort, car il comprit qu’il était à l’abri. Il était blotti contre un corps amical, et chez lui. Il poussa un gros soupir. Il avait toujours très mal au ventre, mais son angoisse diminuait. Il avait intuitivement reconnu ce corps, et savait bien que rien ne pourrait lui arriver tant qu’il serait là.

Un long moment passa ainsi. Alexandre se laissait bercer par cette voix douce, qui murmurait des choses qu’il ne comprenait pas.

« Tout va bien, dors… Je suis là… Repose-toi, tout va bien… Tu ne risques plus rien… Tu es à l’abri… Dors… »

Lorsque Alexandre fut profondément rendormi, Heinz le recoucha délicatement, le recouvrit, et caressa encore une fois ses cheveux.

« Dors, ne crains rien… »

Il retourna sur sa chaise. Il resta à regarder Alexandre, éclairé par la faible lumière du dehors, et se dit qu’il était sans doute en train de perdre le peu de raison que son séjour en Pologne avait épargné. Mais il y avait si longtemps qu’il ne s’était pas senti si bien…

Heinz sourit.

Alexandre parvint à dormir jusqu’à l’aube, d’un sommeil très agité. Il se réveilla vers sept heures, et chercha un moment une position confortable. Il ne savait plus trop ce qui s’était passé. Il finit par se mettre en chien de fusil, tourné vers Heinz, mais ce dernier était tellement immobile, qu’il fallut qu’on frappe à la porte, et qu’il se lève pour aller ouvrir, pour qu’Alexandre réalise sa présence.

C’était Mado. Heinz recula d’un pas pour la laisser passer. Elle portait un bol de café qu’elle lui tendit. Heinz le prit et la remercia d’un sourire, elle le lui rendit, et alla s’asseoir au bord du lit.

« Bonjour, Môme… » dit-elle doucement.

Alexandre eut un pâle sourire.

« Bonjour, Mado…

-Comment te sens-tu, ce matin ?

-Mal… Mieux, je crois, mais mal… Qu’est-ce que je fais ici ? Qu’est-ce qui s’est passé ?

-Ça,… Lui seul le sait, répondit-elle en désignant Heinz, qui sirotait tranquillement son café, debout au pied du lit. Il t’a amené hier soir, tu te tordais comme un asticot… Ça va mieux ?

-Je crois… Ça brûle moins…

-Le docteur va repasser tout à l’heure.

-Ce sera gentil… »

Mado embrassa le front d’Alexandre, qui sourit, et se leva.

« Bon, il faut que je redescende… Repose-toi.

-Oui, oui. »

Heinz lui rendit le bol vide.

« Merci, dit-elle.

-Mer-si ? répéta-t-il, hésitant.

-Merci. » confirma-t-elle.

Il sourit et opina :

« Mer-si. »

Mado sourit et sortit. Sur le lit, Alexandre rigola. Il se redressa faiblement sur ses bras, et regarda Heinz :

« Venez voir… S’il vous plait ? »

Il lui fit signe, Heinz s’approcha. Alexandre soupira, s’assit au bord du lit. Comprenant ce qu’il voulait, Heinz se baissa pour l’aider à se lever, il le prit à bras le corps, le redressa, mais les jambes du jeune homme refusèrent d’obtempérer. Heinz le souleva donc sans hésiter. Alexandre se laissa faire, et guida son porteur jusqu’aux toilettes, au rez-de-chaussée. La salle du bar était à peu près déserte, à cette heure-là. Il y avait juste le vieux Benoît qui vidait sa première bouteille de la journée. Émilie dormait encore, et les travailleurs qui venaient se donner du cœur à l’ouvrage avant le boulot n’étaient pas encore là, ils passaient un peu plus tard, entre sept heures et demie et huit heures.

Heinz était très gêné d’être avec son prisonnier devant la cuvette. Non pas que ça l’incommodait lui, mais que ce garçon en soit réduit à manipuler son organe le plus intime devant lui, lui inspirait une profonde pitié. Alexandre ne se posait pas la question. Qu’un homme voit son sexe était loin d’être un problème pour lui.

Il se reboutonna, et Heinz le remonta dans sa chambre, et le recoucha délicatement. Il voulut le recouvrir, mais Alexandre repoussa la couverture. Heinz se rassit sur la chaise, sans insister. Alexandre soupira. Il s’étira, regarda Heinz, qui lui sourit gentiment.

 

Chapitre 25 :

Le docteur Jallion arriva vers huit heures. Il passa un long moment dans la chambre, faisant le point sur l’état de l’estomac d’Alexandre, et soignant aussi au passage les multiples contusions, restes des jeux de Degenhard.

« Il vaut mieux que vous n’avaliez rien aujourd’hui encore, dit le médecin.

-‘Suis trop barbouillé pour y penser, répondit Alexandre.

-Bien… Ça va vous affaiblir, mais si vous mangez trop tôt, ça risque de tout redéclencher. »

Le médecin rangea son matériel.

« Je repasserai demain matin. » dit-il.

Il sortit.

Heinz n’avait pas bougé de sa chaise, placide. Alexandre gigotait un peu dans son lit. Il passa aussi un long moment à regarder son gardien.

Vers neuf heures, on frappa brutalement à la porte. Alexandre et Heinz sursautèrent ensemble. Heinz se leva, sourcils froncés, et alla ouvrir.

Il se retrouva face à un Degenhard tout sucre et tout miel. L’exaspération qu’Heinz avait pu réprimer la nuit précédente revint à sa seule vue.

« Qu’est-ce que vous foutez là, vous ? » cracha l’Autrichien.

Alexandre se redressa et se pencha pour voir ce qui se passait. Il sursauta encore et ne put retenir un petit cri, en plaquant sa main devant sa bouche. Qu’est-ce qu’il va encore me faire ? pensait-il.

Le regard particulièrement sombre de Heinz, la barrière qu’il faisait entre Degenhard et la chambre auraient dû alerter le colonel. Malheureusement, ce dernier était trop sûr de lui et connaissait trop peu Heinz pour se douter de la tornade qu’il allait déclencher.

« Bonjour, Lieutenant… Je suis venu pour mettre au point avec vous le roulement pour la garde du prisonnier… Mader est là pour vous relayer, il boit un verre et…

-Parfait. Laissez-moi vous dire deux choses…

-Oui ? »

Heinz prit une grande inspiration.

« La première, c’est que vous allez immédiatement foutre le camp avec Mader…

-Mais…

-… Et la deuxième… »

Heinz ne put se contenir plus longtemps :

« LA DEUXIÈME C’EST QUE VOUS ALLEZ ME FOUTRE LA PAIX !!! »

Impressionné, Degenhard recula d’un pas. Heinz en fit un et continua :

« JE RESTE SEUL AVEC ALEXANDRE ET LE PREMIER DE VOS HOMMES QUI S’APPROCHE JE LE DESCENDS COMME UN LIÈVRE ! COMPRIS ?!

-…Heu…

-MAINTENANT, DEHORS ! »

Heinz claqua la porte sans même attendre de réponse. Il soupira, passa sa main dans ses cheveux, essayant de reprendre son calme. Il y avait des années qu’il ne s’était pas énervé ainsi. Il jeta un œil sur le lit.

Alexandre le fixait, blanc comme un linge, les yeux ronds, la bouche entrouverte, stupéfait. Heinz haussa les sourcils, pencha un peu la tête, et s’approcha du lit, comme Alexandre se recouchait précipitamment et s’enfouissait sous les couvertures jusqu’au nez, ne laissant dépasser que deux yeux noirs et effrayés.

Heinz sourit et s’assit près de lui.

« Pauvre petit, je t’ai fait peur ? » dit-il doucement.

Alexandre couina.

« Ce n’est pas après toi que j’en avais… Alexandre ? Tu te sens mal ? »

Inquiet, Heinz posa sa main sur le front du garçon, et constata qu’il était normalement doux.

« Tu vas prendre chaud… »

On refrappa à la porte, et Mado entra timidement. Heinz la regarda et se leva. Mado le contemplait, interrogative, vaguement inquiète :

« Qu’est-ce qui s’est passé, ici ? » demanda-t-elle.

Elle s’approcha d’Alexandre, qui sortit ses bras.

« … C’est lui qui a crié comme ça ? Après qui il en avait ?

-Heu… Après Degenhard, je crois…

-Ah !… C’est pour ça qu’il est parti si furibard, alors…

-Qu’esse y voulait, y t’a dit ?

-Degenhard ?

-Oui.

-Il voulait qu’un autre soldat relaie ton gardien, qu’y puisse se reposer…

-Ah !… » s’exclama à son tour le garçon.

Il rigola.

« Le salaud… Je comprends mieux… »

Mado passa doucement sa main dans les boucles noires. Alexandre déglutit et osa lui demander :

« Mado… Tu heu… Tu vas bien ? »

Elle sourit tristement.

« Oui… On fait aller… Il faut que j’aille voir le docteur… Je crois… Enfin, j’ai l’impression qu’Arnaud m’a laissé plus que d’habitude à son dernier passage…

-Heu… Évite les détours, s’y te plait, chuis crevé…

-J’ai un retard… Et j’en ai jamais eu… »

Alexandre se redressa aussi vivement que possible sur ses coudes, effaré :

« Mado !… Tu serais… ?… T’avais pas compté ?

-Non, je comptais plus… Ça n’avait jamais rien fait, tu sais, ni avec mon mari, ni avec Arnaud depuis le début… Je croyais… Je croyais que j’étais stérile… Et là,….

-Décidément, c’est une épidémie… »

Le garçon frappa sur le ventre de Mado comme à une porte :

« Y a quelqu’un ?… »

Mado sourit. Elle avait les larmes aux yeux.

« Arnaud aurait été tellement heureux… murmura-t-elle.

-Ça lui fera une bonne surprise quand il reviendra. »

Mado essuya ses yeux.

« Aucun n’est revenu…

-Et après ? La guerre n’est pas finie. Aie confiance, Mado. Il reviendra. »

 

Chapitre 26 :

Au soir du deuxième jour, l’estomac d’Alexandre toléra un bol de bouillon de légumes. Le jeune homme restait alité, et, s’il avait toujours besoin d’un soutien, il tenait à présent plus fermement sur ses jambes. Heinz était resté près de lui et Degenhard n’avait rien retenté. Le vocabulaire français de Heinz s’était enrichi de quelques termes (« oui-oui », « non », « silvôplè », « bonjur », « orvoar »), et il ne se vexait pas des sourires que sa prononciation provoquait immanquablement chez Mado, Émilie et Alexandre.
Alexandre passa la majeure partie du troisième jour à regarder, avec Émilie, le contenu des deux malles qu’on lui avait envoyées de Paris. Il y avait des effets personnels dans l’une, et la seconde ne contenait pratiquement que des cahiers, le journal que tenait sa mère. En partant, en 1940, elle n’avait emporté que le cahier en cours, et qui était pieusement rangé dans le tiroir du bureau. Le plus vieux remontait à plus de vingt ans, et commençait ainsi :

« 14 juin 1923.
Je suis enceinte, le médecin est formel. Mon choix est fait, je ne veux pas avorter, je ne veux pas qu’ils me forcent à abandonner cet enfant. J’ai vite fait une valise. Je suis dans le train. Je vais me cacher à Alger, c’est grand, ils ne m’y retrouveront pas. Je vais garder mon bébé. Je le veux. C’est le fruit de mon amour. »

Alexandre pleurait, il n’avait pas pu en lire plus. Il avait demandé à Émilie de le ranger. Plus tard, peut-être… se disait-il. Peut-être y trouverait-il le secret de sa naissance, mais il n’était pas prêt.
Heinz restait sur sa chaise, observant les évènements avec passivité, sans chercher à comprendre ce que c’était que ces malles. Tant qu’on n’en sortait pas un fusil, ça ne le dérangeait pas. Dans l’autre malle, il y avait des robes, des sous-vêtements très élégants, des chaussures, des bijoux, ainsi que quelques vieux habits d’Alexandre. Il les contempla avec attendrissement.
« Ils sont en bon état. » remarqua Émilie.
Alexandre opina.
« J’entre plus dedans… ‘Faudrait les donner… Tu les veux, ceux de ma mère ?… Je pense que ça t’irait… Entre toi et Mado ? Vous êtes à peu près taillées pareil… »
Émilie, touchée, prit une des robes, une bleu outremer, longue et belle, et se leva, la tenant devant elle.
« Ça m’irait, tu crois ? balbutia-t-elle, très émue.
-Oui, la couleur te va bien… »
Alexandre jeta un œil à Heinz, qui regardait Émilie avec un petit sourire, sa tête posée sur ses bras repliés sur le dossier de sa chaise.
« Qu’esse vous en dites ? » lui fit Alexandre.
Heinz le regarda sans perdre son sourire, comprenant qu’il s’adressait à lui. Alexandre lui désigna Émilie d’un signe de tête :
« Ça lui va ?
-Saluiva ? » répéta Heinz, interrogatif.
Émilie rigola. Alexandre sourit.
« On n’est pas sorti de l’auberge… soupira-t-il, et il reprit lentement : Robe, là, jolie ? »
Heinz opina, cette fois.
« Joli, répéta-t-il. Émilie très jolie.
-Merci. » lui répondit la jeune femme.
Elle posa la robe sur le lit.
« Onèpasotidlobège ? » tenta Heinz.
Émilie et Alexandre éclatèrent de rire. Heinz rigola, puis soupira :
« Quand je pense que je parle parfaitement trois langues… J’aurais mieux fait d’apprendre le français que l’anglais… Si j’avais su… »
Il gratta dans ses courts cheveux bruns. Alexandre le regarda avec douceur.
« Il est gentil, quand même, celui-là… dit-il.
-Oui, c’est vrai. Il te couve comme une vraie mère poule.
-Il doit avoir des ordres… Senkel a dû le faire passer SS pour être sûr qu’il pourrait agir sans être coincé par Degenhard… Il est arrivé juste à temps pour nous sauver tous les deux… »
On frappa à la porte, et Mado entra. Profitant du creux de l’après-midi, elle passait voir comment allait Alexandre. Heinz lui sourit :
« Salu. Sava ?
-Ça va, répondit-elle gentiment. Et vous ?
-Sava, sava. »
Mado lui sourit :
« C’est bien, si ça va.
-Ben oui. » fit Heinz.
Alexandre rigolait. Heinz souriait. Il se sentait bien, ici. Finalement, il n’était plus si impatient que Senkel revienne.
« Et toi, Môme ? » reprit la patronne de l’auberge en s’asseyant au bord du lit.
Elle passa sa main sur le front du garçon.
« Ça va, tu es bien frais… Comment te sens-tu ?
-Pas très en forme, et toujours barbouillé… Sinon, ça ira… Je pense que je survivrai… J’sais pas ce qu’il m’a donné, mais tu parles d’une saloperie !… Du vermifuge ?… ‘Pouvait pas prendre de l’arsenic, non ? Ça au moins, c’est radical !
-Oui, mais tu serais mort, remarqua Émilie.
-Certes. C’est juste pour dire à quel point Degenhard est nul… Même pas fichu de m’empoisonner décemment !
-Ou alors il l’a fait exprès pour que tu souffres, intervint Mado.
-M’étonnerait. Si c’était ça, il serait venu voir. »
Mado regardait les robes posées un peu partout dans la chambre. Alexandre lui demanda si elle en voulait. Mado était comme Émilie, tentée, mais gênée. Elle alla voir de plus près. Leurs tergiversations finirent par énerver le convalescent, qui s’écria :
« M’enfin, prenez-les, ces robes ! Elles vont pas vous bouffer !… J’préfère les voir sur votre dos que sur celui d’une étrangère !
-Ce sont de très jolies choses… observa Mado.
-Justement ! répliqua Alexandre. Arnaud sera très content que tu sois belle à son retour !… Et je sais que ma mère aurait été ravie de les partager avec vous. D’ailleurs, continua-t-il plus doucement, on a retrouvé ma robe de baptême… Au fond… Montre-lui, Émilie… »
La belle rouquine farfouilla un moment avant de remettre la main sur la petite robe en dentelles blanches, finement brodée de fils d’or.
« Sè joli sa, dit Heinz.
-Houlà oui ! » s’exclama Mado.
Elle la prit délicatement, impressionnée :
« Ça alors, c’est de la soie !… Ça a dû lui coûter une petite fortune… Dis donc, elle avait une planche à billets dans sa cave, ta mère, ou quoi ? »
Alexandre sourit :
« Ma mère était une prostituée de luxe et on vivait très confortablement, à Alger. Un peu moins à Paris, mais quand même. Tu crois que le prix de mon dépucelage m’est venu par magie ?… Enfin, on disait avec Émilie qu’elle pourrait servir pour baptiser les vôtres, cette robe.
-Ma foi, reconnut Mado, ça serait effectivement dommage d’en faire des chiffons… »
L’après-midi du quatrième jour, Alexandre décida de prendre un bain, se sentant plus que crasseux. Heinz le porta stoïquement jusqu’à la baignoire, car le garçon était à nouveau très affaibli ; il n’avait pas digéré la purée de la veille au soir, ce qui avait copieusement redétraqué son estomac, et il avait eu une petite nuit. Heinz resta assis dans la salle de bains, à distance respectueuse du jeune homme. Ce dernier se lava soigneusement, en prenant bien son temps. La pudeur de son gardien l’amusait beaucoup. Tant d’hommes l’avaient vu nu… Et il allait bien être obligé de le regarder pour le sortir de l’eau, comme il avait dû le faire pour l’y mettre. L’Autrichien avait rougi comme une tomate. Alexandre ne poussa pas jusqu’à lui demander de lui laver le dos.
Après avoir barboté un moment, le jeune homme, tout propre, fit signe à Heinz de venir le chercher. L’Autrichien prit une grande serviette et s’approcha. Il aida Alexandre à se dresser, l’emballa dans la serviette, et le souleva sans oser le frotter. Alexandre se sentit glisser, il passa ses bras humides autour du cou de Heinz pour ne pas tomber. Heinz prit le temps de s’assurer qu’il n’allait pas lâcher son colis avant de partir vers la chambre. La salle de bains était à l’autre bout du couloir. Heinz porta précautionneusement Alexandre, en se disant qu’il sentait bon et que ses boucles mouillées le chatouillaient.
Dans la chambre, Heinz posa Alexandre avec soin, sur le lit. La serviette glissa, découvrant le corps du garçon. Alexandre ne le lâcha pas. Heinz ne le lâcha pas non plus. Les yeux verts s’étaient plongés dans les yeux noirs. Leurs visages étaient proches à se toucher. Alexandre tremblait, mais ce n’était pas de froid, et ils n’osaient plus bouger, craignant de briser quelque chose, sans trop savoir quoi. Ni l’un, ni l’autre ne sauraient jamais combien de temps passa.
On frappa sèchement à la porte. Ils sursautèrent, se séparèrent brusquement, et Heinz se redressa, hagard. Il secoua la tête. Alexandre tremblait plus encore, il se dit que ce n’était pas vrai… On frappa à nouveau, toujours aussi sèchement.
« Oui-oui… » dit Heinz.
Il jeta un œil à Alexandre, qui avait resserré la serviette autour de lui, et s’allongeait péniblement. Il tremblait toujours, et semblait au bord des larmes.
Heinz eut une mimique navrée, et alla ouvrir.
« Friedrich ! »
Le SS était comme toujours très rigide dans son uniforme impeccable. Il eut un petit sourire rapide.
« Bonjour, Heinz.
-Je commençais à me demander si vous alliez revenir.
-Quelques ennuis de dernière minute. Degenhard a encore deux amis de moins à Berlin… Et vous, alors ? En voilà une tenue ! »
Heinz haussa les épaules. Il était en bras de chemise depuis quatre jours. Dans sa situation, Senkel serait sans doute resté boutonné jusqu’au cou, au garde-à-vous au pied du lit, mais Heinz, pour sa part, avait préféré prendre ses aises.
« Je commençais vraiment à désespérer, reprit-il, sans faire attention à la sécheresse de la dernière remarque du Berlinois.
-Pouvez-vous m’expliquer ce que vous faites ici avec Villard ?
-Degenhard ne vous l’a évidemment pas expliqué.
-Il dit que vous avez paniqué parce qu’il a fait une petite indigestion. »
Heinz ne put retenir un : « Quelle ordure ! », en passant sa main dans ses cheveux. Senkel sursauta :
« Heinz ! »
L’Autrichien jeta un œil sur le lit. Alexandre s’était installé en chien de fusil, leur tournant le dos. Il tremblait toujours. Heinz alla le recouvrir chaudement avec les couvertures. Alexandre le regarda un instant, et Heinz lui adressa un sourire triste, car le garçon pleurait. Il aurait bien voulu le consoler, mais il ne pouvait pas.
Il soupira, se tourna vers le SS, lui fit signe de reculer, sortit et referma la porte.
« Il s’est endormi, mentit-il tout bas. Venez, allons boire quelque chose en bas, je vais vous expliquer.
-Vous voulez le laisser sans surveillance ?! » s’indigna Senkel.
Heinz eut un nouveau soupir, cette fois énervé, et le prit par le bras.
« Ça ne risque rien, il ne tient pas sur ses jambes. Allez, venez… ! »
Senkel le suivit de mauvaise grâce. Sous la casquette, les sourcils étaient sévèrement froncés.
Le bar était presque vide. Les deux hommes s’installèrent à une table, et commandèrent du thé. Ce fut Mado qui le leur apporta.
« Vous voilà de retour, Colonel… dit-elle en leur installant les tasses. Vous avez fait bon voyage ?
-Ça aurait pu être pire. »
Elle posa la théière sans rien ajouter, à part un poli :
« Attention, c’est très chaud.
-Mersi. » lui dit poliment Heinz.
Il servit son supérieur, puis lui-même. Senkel touilla sa tasse un petit moment, puis demanda, n’y tenant plus :
« Que s’est-il passé ? »
Heinz leva le nez de sa tasse, il en observait la décoration, de jolis motifs floraux sertis d’or, et lui sourit. Et il lui raconta comment Degenhard avait arrêté Émilie, comment Alexandre s’était rendu, l’« interrogatoire » que son arrivée avait interrompu, et l’empoisonnement, le soir même, qui l’avait conduit à se réfugier ici. Senkel l’écouta sans l’interrompre, sceptique. Heinz insista :
« J’estime ne pas avoir eu le choix. Jallion vous confirmera que c’était bien une tentative d’empoisonnement, et s’il vous en faut plus, Mader et les deux femmes d’ici vous diront bien que ce n’était pas “une petite indigestion”. Qu’auriez-vous fait, vous, Friedrich ? Je ne pouvais pas installer un goûteur à l’entrée de sa cellule ! Vous auriez eu une autre idée ?
-Je ne sais pas, et ça n’a pas d’importance. Vous avez fait de votre mieux, et gardé Villard en vie, c’est le principal. Comment va-t-il ?
-Mal. Il a fait une rechute hier soir. Il n’a rien pu avaler depuis, et n’a pratiquement pas dormi de la nuit. Il ne tient plus sur ses jambes. Il a pris un bain, un peu avant que vous arriviez. J’espère qu’il n’aura pas pris froid…
-Vous semblez aux petits soins pour lui… » fit le SS, presque suspicieux.
Heinz le regarda longuement avant de répondre très doucement :
« Je suis un soldat, Friedrich. Pas un bourreau.
-Qu’insinuez-vous ? répliqua sèchement le SS, froid.
-Que pour moi, garder quelqu’un en vie, ça n’est pas simplement vérifier qu’il respire encore, au fond d’une cellule humide. Même si c’est un bâtard de sous-race terroriste et prostitué… »
Senkel eut un sourire moqueur :
« … Car c’est un être humain, continua-t-il. Je sais, je sais, vous m’avez déjà fait ce coup-là.
-Que comptez-vous faire, maintenant ? »

 

Chapitre Vingt-Sept
Alexandre grelottait, en boule sous ses couvertures, emballé dans la serviette mouillée. Il avait sangloté un moment, seul dans sa chambre. Il pleurait plus calmement, mais sans parvenir à s’arrêter.
Pourquoi, mais pourquoi ?…
Il ne parvenait pas à comprendre… Il avait suffi qu’il croise ce regard, qu’il voie ce sourire, et tout avait basculé. Il ne s’était jamais senti si mal, il ne s’était jamais senti si triste. Malheureux comme une pierre, et si malade… Il ne savait même plus s’il devait encore se battre, s’il devait encore vivre. Puisque Émilie était sauvée, pourquoi continuer ?… Et impossible de remettre la main sur cette maudite lettre !… Elle s’était volatilisée… Et sans elle, que faire ? Continuer à mentir ? Il n’en avait plus ni la force, ni l’envie.
Il en était à regretter de ne pas être mort de cet empoisonnement. La seule chose qu’il se sentait capable de négocier avec Senkel, c’était la rapidité de son exécution. Puisqu’il n’avait plus rien à perdre, et qu’il ne pouvait plus rien gagner… Puisqu’il lui était aussi impossible de vivre avec ces yeux que de vivre sans, que lui restait-il d’autre à faire que de tirer sa révérence, définitive, et d’aller voir là-haut, si c’était l’Éden ou les Jardins d’Allah (mais ça devait se valoir) ?
Il en était là de ses tergiversations lorsqu’il entendit la porte s’ouvrir. Il essuya ses yeux et se retourna. C’était les deux SS. Son gardien lui sourit gentiment, vint voir s’il n’avait pas de fièvre, puis se posta debout au pied du lit, pendant que Senkel prenait place, très droit, sur la chaise.
« Bonjour, Villard.
-Colonel. Vous avez réussi à revenir, finalement ?… Degenhard doit être furieux.
-Il l’est. Il paraît que vous allez mal ?
-Ça ne se voit pas ? »
De fait, la pâleur et les traits tirés du garçon étaient à eux seuls très éloquents. Senkel soupira :
« Vous n’avez effectivement pas l’air très en forme…
-Content de vous l’entendre dire.
-… Quelques problèmes digestifs, je crois ?
-Quelque chose comme ça. Vous êtes seulement venu prendre des nouvelles de ma santé ?
-Pas seulement. Nous avons une affaire en cours… Une histoire de lettres, vous vous souvenez ?
-Ça me dit quelque chose. »
Ils s’affrontèrent un instant du regard.
« Je n’ai pas douté une seconde que vous reviendriez, dit doucement Alexandre.
-C’est quoi, cette lettre ? répliqua le SS. Cela serait-il suffisant pour faire tomber Degenhard ?
-Sans aucun doute.
-Je suppose que vous l’avez mise en lieu sûr ?
-Elle est présentement hors de votre portée.
-Seriez-vous prêt à l’échanger ?
-Contre quoi ?
-Je ne sais pas, moi… C’est vous qui devez marchander…
-Je ne sais pas… »
Senkel plissa les yeux.
« Vous n’avez pas l’air très sûr de vous. » fit-il.
Alexandre soupira à son tour.
« Je suis très fatigué… souffla-t-il.
-Pouvez-vous au moins me prouver que vous ne me mentez pas ?
-Ça, sûrement. Si vous pouvez m’apporter mon journal ?
-Où est-il ?
-Dans le tiroir de mon bureau… »
Senkel ordonna à Heinz de regarder. L’Autrichien obéit, bonhomme. Il sortit un premier cahier. Alexandre sursauta :
« Non ! s’écria-t-il. Pas celui-là, l’autre !… »
Devant l’air suspicieux du SS, il ajouta :
« Celui-là, c’est celui de ma mère… »
Heinz hocha la tête, le posa sur le bord déjà fort encombré du bureau, puis replongea dans le tiroir, pour en sortir un gros cahier brun.
« Ah, c’est lui… » dit Alexandre.
Heinz se redressa, mais en se tournant, il accrocha le bord de l’autre cahier, qui tomba au sol. Alexandre se pencha, inquiet, et resta figé. Une enveloppe s’en était échappée. Senkel, qui s’était levé, jeta un œil noir au jeune homme.
« Hors de ma portée, hein ? fit-il. Donnez-moi cette enveloppe, Heinz. »
Heinz, qui avait ramassé le cahier et la lettre, et observait cette dernière, la lui tendit en disant :
« Ça n’est rien qui vous concerne.
-Ce n’est pas celle-là. » renchérit Alexandre, avec un visible soulagement.
Le SS prit l’enveloppe. Elle n’était pas scellée.
« Hm, fit-il. Roger Villard, 19 rue de la République, à Oran… » lut-il.
Il en sortit deux feuilles manuscrites, ne fit qu’y jeter un œil, avant de les remettre, puis jeta le tout sur le lit, près d’Alexandre.
« Un parent à vous ? »
Alexandre regarda l’adresse sans répondre. C’était bien l’écriture de sa mère. Quant à ce Roger Villard, il n’avait aucune idée de qui cela pouvait être. Sans doute une lettre qu’elle n’avait pas eu le temps de poster.
Heinz lui tendit son journal. Alexandre le prit sans un mot, le feuilleta, avant de retrouver la photo. Il y jeta un œil, en disant au SS :
« Je vous avais parlé d’une photo, une photo de votre frère… Vous vous souvenez ? Elle était avec la lettre. »
Il la lui tendit. Senkel la prit lentement, et la regarda un moment, ému malgré lui.
« Ludwig… » murmura-t-il.
C’était en soi une belle photo. On y voyait un garçon d’une vingtaine d’années, nu, langoureusement avachi sur un sofa. Ses jambes repliées cachaient son intimité. Il regardait l’objectif avec une certaine tristesse, et ressemblait de façon frappante à Friedrich Senkel. Ce dernier secoua la tête, et tourna la photo. C’était bien la main de son frère qui y avait écrit :

« Pour mon Heinrich, affectueusement, été 1938. Ludwig S. »

Le SS ferma les yeux un instant, inspira profondément. Puis, il regarda Heinz, avant de se tourner vers Alexandre.
« Dommage qu’il n’ait pas mis Heinrich Degenhard, pas vrai ? dit ce dernier.
-Certes. Mais c’est déjà bien. Je la garde. » ajouta-t-il avec empressement, en la glissant dans sa poche.
Alexandre eut un sourire.
« Ça, des fois que je la mangerais…
-Oh, arrêtez ça ! cria Senkel.
-Criez pas… » grogna Alexandre.
Il soupira nerveusement.
« J’ai mal à la tête. »

Chapitre Vingt-Huit
Heinz stoppa le cheval au bord de la rivière. Il était aussi essoufflé que sa monture, mais beaucoup plus énervé. Il laissa l’animal s’abreuver. Il fallait trouver quelque chose, il le fallait.
Heinz faisait tout pour lutter contre ce sentiment d’impuissance qui essayait de l’envahir.
Tout pour ne pas le laisser mourir…
Heinz repartit au pas, dans la forêt. Il avait le cœur brisé en repensant au visage pâle, au corps amaigri, sans plus un rire, sans le moindre sourire… Alexandre qui ne se battait plus, Alexandre qui se laissait mourir, et que Senkel avait renoncé à sauver.
Une semaine avait passé. Senkel avait fait ramener le garçon à la caserne le soir même de son retour. Pour faire bonne mesure, il l’avait gardé deux jours à l’infirmerie, avant de le remettre en cellule. Le jeune homme ne se plaignait pas, mais Heinz n’était pas dupe. Il n’y avait que Senkel pour avaler ses mensonges. S’il refusait de s’alimenter, ça n’était pas parce qu’il avait encore mal au ventre, oh que non. Alexandre était bien en train d’essayer de se tuer. Heinz avait trop souffert de sa propre dépression pour ne pas avoir compris que c’était ça qui arrivait à leur prisonnier.
Mais quel malheur secret pouvait bien ronger ce petit cœur ?
Heinz avait galopé comme un forcené. Les chants du prisonnier, ces longs chants tristes, le plus souvent en arabe, le rendaient fou. Il aurait tout donné pour soulager cette douleur, mais que faire ?
Il reprit le chemin du village, un peu calmé. Le soir tombait quand il arriva à la caserne. Il laissa le cheval à un soldat et soupira. Alexandre ne chantait pas, mais c’était sûrement provisoire. Le clocher sonna l’angélus de dix-neuf heures. Heinz se dit qu’il allait à nouveau essayer de faire manger le prisonnier. C’était l’heure. Il alla voir à la cuisine, prit du pain, de l’eau et un bol de soupe, posa le tout sur un plateau, et gagna la cellule du garçon.
Il trouva Alexandre replié dans son coin, les yeux perdus dans le vague. Il était maigre, sale, mal rasé. Heinz s’approcha doucement, s’accroupit, posa le plateau près d’Alexandre, et le regarda. Alexandre lui jeta un œil infiniment triste.
« Alexandre… Manger ?…
-Laissez-moi, grogna-t-il, j’ai pas faim.
-Manger ?… Un peu ?… Bonne soupe, pas poison…
-J’ai pas faim, j’vous dis ! répéta Alexandre. Laissez-moi tranquille ! »
Sa voix s’était brisée sur cette dernière phrase.
« Manger ? insista Heinz. Silvôplè… Boar un peu au mou-in ? … »
Alexandre le regardait. Il semblait au bord des larmes. Il se mordit les lèvres, et gémit :
« J’vous en supplie, laissez-moi tranquille… Allez-vous-en, arrêter de venir… Laissez-moi… J’en peux plus, laissez-moi… »
Heinz soupira. Bon sang, mais qu’est-ce que tu as ?… Je ne veux pas t’abandonner…
« Manger bonne soupe ? »
Alexandre renifla et dénia de la tête. Heinz soupira, se leva, et sortit en laissant le plateau. En refermant la porte à clé, il entendit que le garçon se remettait à chanter. Il en frémit jusqu’au plus profond de lui-même, et s’éloigna rapidement.
Il monta s’enfermer dans sa chambre. Il ôta sa veste et ses bottes, se laissa tomber sur le lit. Il s’allongea, plia ses bras sous sa tête et soupira encore.
Que faire, que faire…
Au bout d’un long moment, on frappa à la porte. Il soupira à nouveau, et comme la serrure était à la portée de sa main, il tendit cette dernière sans même se redresser, tourna la clé et cria d’entrer.
Mader ouvrit la porte et claqua des talons.
« Le colonel Senkel veut vous voir, Lieutenant. »
Heinz eut encore un soupir.
« Dites-lui que j’arrive. » fit-il.
Mader claqua encore des talons et partit. Heinz attendit un peu, puis se redressa mollement. Il grommela, renfila ses bottes et sortit de sa chambre. Il gagna le bureau de son supérieur. Il frappa sans entrain, et, comme on l’y invitait, entra.
Senkel était à son bureau, il lui sourit.
« Ah, Heinz !… Merci d’être venu… Vous alliez vous coucher, si tôt ?
-Je me reposais, disons. Que puis-je pour vous, Friedrich ?
-Asseyez-vous. J’ai reçu des ordres de Lyon…
-Ah, que veulent-ils ?
-Villard.
»
Heinz sursauta, les yeux ronds :
« Villard ?… Pourquoi diable ?…
-Oh, ils pensent qu’il sait des choses et qu’ils peuvent le faire parler… Vous savez, ils se croient plus forts que nous, ils doivent se dire que Degenhard ne l’a pas vraiment torturé…
-Je peux leur jurer que si !
» s’écria Heinz.
Il ne s’était pas assis. Il avait froncé les sourcils, et se mit à faire les cent pas, nerveux.
« Les imbéciles, ils vont le tuer…
-J’ai l’impression que c’est ce qu’il veut…
remarqua Senkel, surpris par l’attitude de son ami.
Ce n’est pas une raison pour le laisser faire ! répliqua Heinz.
Calmez-vous enfin… Nous n’y pouvons rien… Mais pourquoi diable vous êtes-vous mis dans le crâne de sauver ce terroriste ! »
Heinz s’arrêta, le regarda et jeta, venimeux :
« Ça, ce n’est pas à vous que ça arriverait !…
-Un ennemi est un ennemi.
-… Vous, vous livreriez votre propre frère, s’il était hors normes !
»
Senkel se figea, puis se leva brutalement, en criant :
« Taisez-vous Heinz ! Je vous interdis de dire ça ! »
Ils se toisèrent, puis Heinz reprit avec un sourire :
« D’accord. Vous n’avez pas livré votre frère. »
Senkel gémit, soudain meurtri :
« Ludwig était ma fierté… »
Il regarda Heinz, soupira :
« Je crois que je vous dois une explication… dit-il, ennuyé.
Je crois aussi. » répondit doucement Heinz, sans un sourire.
Le lendemain matin, pas un nuage ne voilait le ciel. C’était un beau mois d’avril qui déroulait ses jours tranquillement, dans la région. Les fleurs, les arbres, la nature en général se portaient très bien. Beaucoup mieux qu’Alexandre qui, ce même matin, se sentait juste la force de ne pas bouger d’un millimètre. Il était en chien de fusil sur le sol, et aurait bien voulu tomber en poussière. Quand allaient-ils donc se décider à le fusiller ?… Ça n’était pourtant pas compliqué… D’autant qu’ils le faisaient volontiers, d’habitude. Ils n’avaient pas tant tergiversé pour Marius, tiens ! Une bonne rafale et hop, ça n’avait pas traîné !
Marius…
Alexandre se mit à sangloter. Il n’en pouvait plus, tout lui faisait mal, tout lui donnait envie d’en finir. Même se venger ne lui disait plus rien. Degenhard pouvait bien aller danser la bourrée au sommet du Mont Blanc, il n’en avait absolument plus rien à faire. Il en avait assez…
La porte de la cellule s’ouvrit, et Alexandre replia ses bras autour de sa tête, sanglotant de plus belle. Pas lui, par pitié !
Heinz repoussa la porte et s’avança. Il soupira tristement en voyant le plateau resté intact, et aussi en regardant, sur le sol, le corps maigre secoué de sanglots. Il s’accroupit, posa une main hésitante sur l’épaule du prisonnier. Alexandre sursauta, se redressa brusquement et recula sur le sol jusqu’à ce que le mur l’arrête. Ils se regardèrent un moment, les yeux verts, tristes, plongés dans les yeux noirs, eux carrément désespérés.
Heinz secoua la tête et se releva. Il s’approcha du garçon qui ne l’avait pas quitté des yeux, tremblant, sans retenir ses larmes. Heinz se pencha, prit son bras et le leva très délicatement, comme s’il craignait que ce bras ne lui reste dans la main.
« Venir… Senkel demander…
-Quoi, il veut encore me voir, celui-là ? grogna Alexandre.
-Venir ? Pas trop fatigué ?
-Ça ira. »
Le garçon renifla, essuya ses yeux, et laissa Heinz le soutenir jusqu’au bureau du SS. Ce dernier n’était pas là. Heinz installa Alexandre sur une chaise, et alla regarder par la fenêtre.
Alexandre observa attentivement la pièce, cherchant si, à tout hasard, personne n’y avait oublié une arme quelque part, pour lui permettre d’en finir, mais non. Et il ne fallait pas espérer que « Yeux Verts » le laisserait se défenestrer.
Il réfléchissait ainsi, lorsque Senkel revint. Il avait des papiers dans les mains, et semblait énervé. Il vint poser les feuilles sur son bureau. Heinz l’avait regardé faire avec patience et Alexandre avec la plus totale indifférence. Le colonel s’assit et contempla son prisonnier.
« J’ai du nouveau, Villard.
-Mon ordre de mise à mort ?
-Heu, non…
-Zut.
-J’ai reçu des ordres de Lyon, ils veulent vous interroger, sans doute à propos de Léon Desprées… »
Alexandre soupira, épuisé :
« Encore… murmura-t-il. Vous êtes dingues, quand même !… Vous fusilliez des tas d’innocents, et quand un coupable veut mourir, vous êtes pas fichu de le tuer !…»
Il y eut un silence.
« J’ai assassiné un milicien, participé à des attaques contre vos troupes, tué un sous-officier de la Wehrmacht !… Ça vous suffit pas ? ‘Faut encore que je viole votre petite sœur, ou quoi ?… »
Senkel ne put retenir un sourire :
« Laissez ma petite sœur tranquille, c’est plutôt elle qui vous violerait… »
Il continua plus sérieusement :
« J’ai des ordres. Vous partirez pour Lyon demain matin. Cependant, ça ne règle pas notre problème, vous en conviendrez.
-Oui et non…
-Que voulez-vous dire ?
-Léon devait vous faire passer la lettre s’il m’arrivait quelque chose… Ça va être le cas, je présume…
-Ah ?… Dans ce cas, évidemment… Bon. Vous êtes vraiment décidé à en finir le plus vite possible ?
-Oui.
-Alors, je vais vous donner un conseil. Ça évitera à mes supérieurs de perdre une semaine à vous torturer, ils ont mieux à faire. Vos amis des maquis sont de plus en plus hargneux… »
Alexandre eut un sourire.
« … Mon ami, le colonel Von Fischer m’a dit qu’il viendrait lui-même vous chercher à votre descente du camion… C’est un petit gros nerveux, blond cendré, vous ne pourrez pas le rater.
-Et alors ?
-Il est extrêmement à cheval sur le respect qu’on lui doit… Vous n’aurez qu’à lui cracher à la figure en descendant du camion, il vous abattra sur place.
-Vraiment ?
-Oui.
-Vous avez une dent contre lui ?
-Quelques divergences politiques…
-Je me disais aussi… C’est pas vraiment votre genre de conseiller de cracher à la figure des gens.
-Je compte sur vous pour ne pas lui dire que c’est de ma part.
-Vous pouvez, vous pouvez… Merci du conseil.
-Ramenez-le dans sa cellule, Heinz. Au revoir, Villard.
-Au revoir, Colonel. »
Le lendemain matin, Alexandre se sentait mieux. Il pensait que son calvaire prenait fin, qu’il n’en avait plus que pour quelques heures à souffrir. Ça lui plaisait tout à fait. Il se sentait si fatigué… Vers neuf heures, Heinz le conduisit au bureau de Senkel. Ce dernier tenait à lui lire le mot qu’il avait rédigé pour ses supérieurs. Alexandre corrigea quelques erreurs, aimablement, et rajouta quelques crimes à la liste déjà longue de ce qu’on lui reprochait.
« N’en faites pas trop, lui dit Senkel, au bout d’un moment.
-Quoi ? répondit innocemment Alexandre.
-Ils ne croiront pas que vous avez fait sauter les rails tout seul.
-Oh, c’était histoire de…
-Mouais. Bien. Je pense que tout est en règle. Je vais ordonner de sortir la camionnette… Le lieutenant Lerpscher et trois soldats vous accompagneront.
-Quatre pour moi tout seul ? Quel honneur… C’est qui, le lieutenant Lerp-chose ?
-Lerpscher. C’est lui. »
Il lui montra Heinz, qui regardait par la fenêtre, paisible. Alexandre hocha la tête, avec un petit sourire :
« Ah d’accord… Enchanté… Nous n’avions pas été présentés… »
Heinz fronça soudain les sourcils, et appela Senkel. Intrigué, le SS se leva et le rejoignit.
Dans la cour, une belle voiture venait d’entrer. Il est sorti un petit homme trapu, sec, d’une cinquantaine d’années, encore plus raide que Senkel, qui s’écria :
« Haase ?!… Bon sang, qu’est-ce qu’il fout là, celui-là ?!
-Ça sent mauvais.
» dit froidement Heinz.
Senkel se gratta la tête.
« Allons voir… dit-il. Ne bougez pas, Villard.
-Je suis incapable de marcher seul, Colonel. » répondit le prisonnier.
Par acquit de conscience, Senkel lui menotta les chevilles, puis partit rapidement avec Heinz. Si Heinz ne disait rien, descendant tranquillement, Senkel était plus inquiet, et descendait plus nerveusement, en marmonnant :
« Il ne nous manquait plus que ce satané gestapiste à deux marks ! »
Derrière lui, Heinz hocha la tête. Pourvu que ça ne fasse pas tout échouer !
Ils arrivèrent dans la cour, et Senkel fonça droit sur Haase, qui le regarda venir si vite avec un certain étonnement, puis eut un sourire narquois. Heinz s’approcha plus lentement. Il avait déjà croisé Haase une fois ou deux, sur Lyon. C’était un responsable de la Gestapo locale, pas très influent, mais très besogneux, très bureaucrate. Il portait son feutre usé et sa longue veste anthracite, et avait un dossier sous le bras.
« Colonel Senkel ! Quelle bonne surprise ! s’écria-t-il.
Que faites-vous là, Haase ? répliqua sèchement le SS.
Et bien, mes supérieurs m’ont prié de venir ici pour leur ramener un terroriste que vous gardez ici… Un certain Villard… »
Senkel échangea un regard avec Heinz, tous deux avaient froncé les sourcils. Senkel regarda à nouveau Haase, et reprit plus calmement :
« Villard est sur le point d’être transféré à mes supérieurs, à Lyon… Von Fischer va s’occuper de lui… En quoi intéresse-t-il la Gestapo ?
-Ah, justement. Des informations nous sont parvenues, disant que cet homme en savait long sur certains responsables SS et que ces derniers ne souhaitaient que se débarrasser de lui, pour que nous ne sachions rien…
»
Sceptique, Senkel regarda à nouveau Heinz. Ce dernier fixait sérieusement Haase. L’Autrichien dit doucement :
« Nous vous remercions de votre franchise. Soyez sûr que si, effectivement, nos supérieurs ont commis des actes répréhensibles, nous ferons tout notre possible pour vous aider à les arrêter. Cependant, j’ai quelque doute sur votre informateur.
-Comment sauriez-vous de qui il s’agit ?
»
Heinz sourit. Il s’approcha tout près du gestapiste et lui chuchota quelque chose à l’oreille. Haase sursauta et le regarda avec des yeux ronds :
« Mais comment ?! »
Heinz s’apprêtait à répondre, mais son sourire disparut, car un cri de douleur parvint soudain à leurs oreilles, provenant du bureau de Senkel. Dans la seconde, Heinz était parti en courant dans le bâtiment. Senkel eut le temps de s’écrier : « Villard ! » avant de suivre un peu moins vite, précédant Haase et quelques soldats.
Ils trouvèrent Heinz pétrifié de rage dans le bureau, serrant les poings. À ses pieds, Alexandre, au sol, en boule, haletant, se tenait le ventre, un mince filet de sang coulant d’entre ses lèvres.
Senkel soupira. Haase vint près de lui, pour lui demander, étonné, ce qui se passait. Senkel ne répondit pas. Il regarda Alexandre se redresser péniblement sur ses bras, et Heinz, qui s’était approché, le relever. De nouvelles larmes coulaient des yeux noirs. Leur propriétaire soupira, épuisé. Pitié que ça s’arrête… Heinz fouilla dans sa poche, et en sortit un mouchoir blanc qu’il lui tendit ; Alexandre regarda Heinz, puis le mouchoir, puis le prit et essuya ses yeux. Le tissu était très doux. Heinz l’assit et enleva les menottes de ses chevilles. Il demanda, très inquiet :
« Sava ? »
Alexandre dénia en silence. Il regardait le mouchoir serré dans ses mains, et dit sans lever les yeux :
« Dommage, Colonel. Deux minutes plus tôt et vous le preniez la main dans le sac, si je puis dire… »
Senkel soupira à nouveau, sans répondre. Haase regardait sévèrement le jeune homme.
« C’est lui ? fit-il.
Oui. » répondit Senkel.
Alexandre leva des yeux presque haineux vers lui :
« On y va, oui ou merde ?! » s’écria-t-il, violent.
Il aurait tout donné pour qu’on l’achève tout de suite.

Chapitre Vingt-Neuf:
Les négociations entre Senkel et Haase furent longues, et âpres. Le gestapiste voulait emmener immédiatement Alexandre à ses supérieurs, dans sa voiture. Senkel s’y opposait, ne voulant pas de problème avec sa hiérarchie, et sachant pertinemment que la Gestapo ne pouvait que perdre du temps, à interroger le prisonnier sur ses supérieurs. Heinz comptait les points, et Alexandre comptait les minutes, furieux que sa mort soit reportée. Au bout d’un moment, Heinz sortit de son silence pour clore le débat. Il proposa que Haase les accompagne au QG des SS, et s’arrange avec Von Fischer. S’il avait un ordre en bonne et due forme, Von Fischer ne pourrait pas s’opposer à ce que la Gestapo récupère le prisonnier.
Comprenant que c’était la seule solution, Haase et Senkel acceptèrent. Soulagé, Heinz aida Alexandre à se mettre debout, et le soutint jusqu’à la cour, où la voiture et la camionnette attendaient sagement, leurs chauffeurs devisant gaîment, assis sur un banc.
Heinz fit monter Alexandre à l’arrière de la camionnette, puis monta derrière lui. Un soldat les rejoignit, le second allant avec le conducteur, à l’avant. Heinz entrava, comme il le devait, les poignets et les chevilles de son prisonnier, prenant garde à ne pas trop serrer.
Pendant ce temps, Haase saluait Senkel et remontait dans sa voiture. Cette dernière partit, précédant la camionnette. Senkel la regarda disparaître avec un soupir triste. Adieu, Villard, pensa-t-il. Il regrettait amèrement que la parole de ce garçon soit insuffisante contre celle d’un colonel de la Wehrmacht si honorable et plein d’amis.
Alexandre était soulagé. Il avait fini par croire qu’on ne voulait plus l’emmener à Lyon. Il pensa qu’il allait, enfin, pouvoir mourir. Il en avait tellement marre. Degenhard lui avait fait tellement de mal… Et puis, il n’en pouvait plus de ces yeux verts. Il sentait son cœur se déchirer dès qu’il les voyait. Sans espoir, c’était trop pénible.
Heinz était assis en face du garçon, et se demandait bien pourquoi ce dernier n’avait plus le moindre regard pour lui. Ça lui faisait un peu de peine, car tout de même, une certaine intimité les liait.
Les deux véhicules s’engagèrent dans la forêt, comme Alexandre se mettait à chanter doucement :

« Quand nous chanterons le temps des cerises
Et gais rossignols et merles moqueurs
Seront tous en fête…
Les belles auront la folie en tête
Et les amoureux du soleil au cœur
Quand nous chanterons le temps des cerises
Sifflera bien mieux le merle moqueur…
Mais il est bien court le temps des cerises
Où l’on s’en va deux, cueillir en rêvant
Des pendants d’oreilles…
Cerises d’amour aux robes pareilles
Tombant sous la feuille en gouttes de sang…
»

Une rafale de mitraillette l’interrompit, il sursauta, comme le soldat, sans remarquer que Heinz, lui, n’avait pas été surpris. L’Autrichien se leva, sortit son arme, comme la camionnette s’immobilisait. Le soldat, paniqué, prit son fusil en tremblant. Dehors, les coups de feu se multipliaient. Heinz alla délicatement entrouvrir la bâche, et jeta un œil dehors. Personne. C’était à l’avant que ça se battait. Il entendit Haase crier quelque chose dans une langue qui devait être du français, puis une rafale, et Haase se tut. Heinz fit signe au soldat, sans le regarder, de se lever et de le suivre, et sauta sans un bruit hors du camion, son arme à la main. Le soldat le suivit un peu moins discrètement.
Heinz lui jeta un œil, puis regarda rapidement à l’avant. Comme il s’y attendait, les résistants approchaient, ayant compris qu’Alexandre était dans la camionnette. Comment faire ?… À l’avant, nul doute que les autres étaient morts. Le soldat tremblait. Heinz lui tapota le bras, et lui fit signe de se glisser sous la camionnette. Il le suivit. Si tous les résistants allaient vers la camionnette, et si la voiture n’avait pas pris trop de balles, ils pourraient peut-être grimper dedans et s’enfuir. Ça faisait beaucoup de « si » et de conditionnel, pensa Heinz, mais c’était sûrement leur seule chance…
Pendant ce temps, Alexandre pleurait, resté seul dans la camionnette. Car il avait compris ce qui se passait, il savait qu’il allait être sauvé, et il ne voulait pas.
On écarta la bâche, et Léon grimpa. Il regarda Alexandre, qui renifla sans lui accorder un regard. Inquiet, le chef du camp s’approcha, s’agenouilla devant le prisonnier, et sortit son couteau suisse de sa poche. Il se mit à crocheter la serrure des menottes qui entravait les chevilles de son jeune ami.
« Ça ne va pas, Môme ? Tu es blessé ?
-Qui vous a dit que j’avais envie d’être sauvé ? » répliqua Alexandre entre ses dents, glacial.
Les yeux noirs étaient durs et froids comme de la glace. Léon fronça les sourcils, et, comme il avait libéré les chevilles, il s’attaqua aux poignets.
« On sait que tu déprimes, Môme. Mais même s’il faut te surveiller vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour t’empêcher de te tuer, on le fera, sois-en sûr. »
Les poignets libres à leur tour, Léon se releva, le redressa. Il descendit du véhicule et aida Alexandre, qui descendit de mauvaise grâce. Une dizaine de maquisards était là, et ils étaient tout sourire, bien contents de l’avoir sauvé sans subir de pertes. Il y avait là Günter, le jeune Charles, Michel, Basile, Paul, Fernand, Victor, Gautier et Lucien. Alexandre leur jeta un œil et soupira.
Mais brutalement, le bruit du moteur de la voiture les fit tous sursauter. Aussitôt, Basile et Paul filèrent vers la gauche, tandis que Günter et Charles les imitaient vers la droite.
Sur la gauche, ils ne purent que constater que le cadavre du conducteur était au sol, et que la voiture démarrait. Mais de l’autre côté, Heinz n’avait pas eu le temps de monter. Il cria au soldat quelque chose que Charles ne comprit pas, en pointant son pistolet sur les deux résistants. Il hésita cependant, en reconnaissant Günter. Hésitation qui lui aurait été fatale si Alexandre, qui avait reconnu la voix de l’Autrichien, ne s’était précipité pour saisir à pleines mains le bras de Charles, en criant :
« NON ! »
La balle partit ailleurs, mais celle de Günter toucha Heinz qui s’écroula, pendant que la voiture s’éloignait à toute vitesse. Charles dégagea son bras, stupéfait, en regardant Alexandre qui fixait le corps étendu, pétrifié.
Günter, sans baisser son arme, s’approcha de Heinz. Il soupira, après l’avoir bien observé, et rangea son arme en disant :
« C’est bon, il a son compte. »
Entendant ça, Alexandre s’évanouit.
Sitôt revenus au camp, les maquisards avaient installé Alexandre sur son matelas, dans une des quatre cabanes qu’ils avaient construites pendant son absence. Il faisait frais, dans la forêt. Aussi avaient-ils pris soin de couvrir soigneusement le jeune homme. Ils se relayaient fréquemment à son chevet, mais, depuis près de six heures qu’ils l’avaient ramené au camp, Alexandre n’avait pas repris connaissance.
C’était Günter qui était près de lui lorsqu’il se réveilla, au milieu de l’après-midi. L’Alsacien nettoyait son fusil, assis en tailleur sur son matelas, le deuxième après celui d’Alexandre, qui était tout au fond. Entre les deux se trouvait celui de Charles Bertin.
Alexandre gémit, entrouvrit des yeux vagues, puis se redressa faiblement sur son coude, portant son autre main à son front. Il secoua la tête, passa ses doigts dans ses boucles noires, soupira. Puis il regarda tout autour de lui, surpris. Ses yeux s’immobilisèrent sur Günter, qui astiquait le canon de son arme avec soin, tout en le surveillant du coin de l’œil. Alexandre s’assit mollement, passa ses bras autour de ses genoux et soupira encore, triste.
« Il est vraiment mort ? » demanda-t-il plaintivement, sans regarder Günter.
L’Alsacien lui jeta un œil.
« Bien sûr que non, répondit-il sur le ton de l’évidence.
-Mais tu as dit… »
Günter haussa les épaules.
« Je sais. J’avais pas le choix. Si je l’avais tué, on perdait son aide, mais si je faisais pas semblant de le faire, un autre risquait de le faire pour de bon. Je l’ai touché à l’épaule, rien de mortel… Il faut pas que les autres sachent, pas même Léon, personne. C’est trop dangereux. Si l’un d’eux se fait prendre, il risque de le trahir. Crois-moi, Alex, il n’y a qu’en le sachant pas qu’ils ne diront rien.
-Je comprends, dit Alexandre, avec un visible soulagement.
-Cela dit, fais gaffe… Ta réaction les a beaucoup intrigués… Qu’est-ce qui t’a pris de te jeter sur Charles comme ça ? »
Alexandre jeta un œil gêné à Günter.
« … J’ai pas pu m’en empêcher…
-Ouais, ben essaye, la prochaine fois. »
Alexandre ne répondit pas. Il se rallongea, et soupira encore.
« Comment vous avez su ? »
Günter haussa encore les épaules. Il lui expliqua. C’était le matin même, au réveil, qu’ils avaient trouvé une lettre, coincée entre deux pierres du foyer. Elle leur indiquait que la camionnette qui devait emmener Alexandre à Lyon partirait du village vers dix heures. C’était leur seule chance de le sauver, ce dont l’auteur les priait fort poliment. Ils s’étaient vite organisés, et étaient partis à dix le chercher, pendant que les autres gardaient le camp.
La lettre disait aussi qu’Alexandre était en pleine dépression, et qu’ils allaient devoir prendre grand soin de lui. Entendant ça, Alexandre rigola tristement. Il se redressa, et reprit :
« Ça va, je me rends. »
Il adressa un pâle sourire à l’Alsacien, et continua :
« Je sais bien que vous me laisserez pas me tuer. Mais j’ai plus envie de vivre, Günter, c’est pourtant vrai…
-Fais-le pour nous. »
Alexandre retomba couché, et répliqua, sec :
« Pour vous ? Au nom de quoi ?… Qu’est-ce que j’ai à y gagner, moi, à ce combat ? Tu crois quoi ? Que les gens arrêteront de me traiter de bâtard, de pute ? Qu’on se prendra tous par la main pour faire une grande fête où on sera tous frères, youpi ?! »
Il se redressa brusquement sur ses bras, fixant l’Alsacien qui le regardait, stupéfait.
« Je suis bon à faire la popote pour vous, et à me faire torturer par l’autre boche quand je me fais prendre ! C’est une vie, ça, Günter ?!
-…
-RÉPONDS !!! »
L’Alsacien détourna les yeux, gêné.
« L’Histoire oublie toujours les putes et les pédés, Günter !… Ah, vous, vous pourrez faire les fiers-à-bras ! Vous, vous serez des héros ! Mais moi ?… Moi je serai toujours un bâtard d’Arabe, Günter ! Un petit pédé, une petite pute ! Il ne viendra jamais à l’esprit de personne que j’aie pu faire quelque chose !… »
Alexandre serrait les poings. Il reprit, à bout de souffle et d’une voix meurtrie :
« Ça, je le sais. Je l’ai toujours su. Le pire, dans ce bordel, le pire c’est qu’en plus, je peux même pas espérer avoir un jour quelqu’un pour partager ma vie… Jamais personne pour moi. »
Il se recoucha, et tourna le dos à Günter. Il y eut un silence, puis l’Alsacien reprit, sérieux :
« Ils seront bien obligés d’admettre ce que tu as fait. On te laissera pas tomber, Môme. Tu en as trop fait.
-J’aimerais te croire. J’aimerais vraiment. »
Il y eut encore un silence.
« Va-t’en, s’il te plait, Günter. Laisse-moi seul. »
L’Alsacien se leva, et sortit sans bruit, en prenant son fusil. Il se gratta la tête, et alla s’asseoir sous l’auvent, pour continuer son nettoyage.
Le camp avait beaucoup changé depuis le départ du garçon. Les quatre cabanes et l’auvent encadraient le foyer, qui marquait le centre du camp. Chaque cabane accueillait cinq ou six maquisards. Celles où il n’y en avait que cinq servaient aussi à ranger du matériel. Un peu plus loin, ils avaient édifié une butte où ils gardaient des armes, sous une bâche. Cette butte devait servir en cas d’attaque. Un peu plus loin encore, ils avaient aménagé l’entrée d’un tunnel, qu’ils avaient creusé pour pouvoir s’enfuir plus loin, en cas d’attaque toujours.
Partout, les hommes vaquaient à leurs occupations. Charles, qui venait de remettre du bois dans le feu, vint vers Günter, et lui demanda pourquoi il était sorti. Günter haussa les épaules une nouvelle fois, en faisant la moue.
« Il m’a demandé de le laisser.
-Il est réveillé ?
-Oui… Mais c’est pas la forme.
-Je vais lui apporter à manger. Qu’esse qu’il a maigri !… À se demander s’ils le nourrissaient !
-Plus probable que ce soit lui qui ait refusé de manger.
Charles hocha la tête, et alla faire réchauffer le reste de midi, une purée de légumes. Il en servit une bonne assiette, qu’il alla, en chantonnant, porter à Alexandre.
Ce dernier n’avait pas bougé, mais, en s’approchant, Charles l’entendit renifler. Le garçon toussota, gêné.
« Quoi ? » grogna Alexandre.
Charles vint vers lui et s’accroupit.
« Ravitaillement. »
Alexandre se tourna mollement :
« Quoi… ?
-Miam miam.
-Ah… C’est quoi ?
-Purée de légumes. »
Alexandre soupira.
« Elle est bonne, tu sais. » ajouta Charles.
Alexandre lui jeta un œil suspicieux. La gentillesse de ce garçon, qui, avant son départ, le méprisait si ouvertement, ne lui disait rien de bon.
« Qu’esse qui t’arrive ? lui demanda-t-il.
-Quoi ?… » fit innocemment Charles.
Il était tout sourire.
« La dernière fois que je t’ai vu, tu m’as traité de putain. »
Charles rigola. Il lui donna l’assiette et la fourchette, puis répondit :
« Je te demande pardon. J’ai vraiment trouvé très courageux ce que tu as fait pour ton amie Émilie. J’aurais jamais pu faire ça, moi. J’suis pas assez fort pour ça. »
Alexandre soupira, avala une bouchée de purée en grimaçant, puis dit doucement :
« Tu feras ça si un jour tu aimes quelqu’un comme j’aime Émilie.
-Tu l’aimes ?
-C’est une sœur pour moi. La seule famille qui me reste, avec Mado.
-Elle est bonne, la purée ? Mange… Si elle te voyait Émilie, elle te passerait un sacré savon. »
Il avait trouvé le bon argument. Un quart d’heure plus tard, l’assiette était vide.

Chapitre Trente :
Le docteur Jallion referma sa mallette. Senkel était très inquiet :
« Alors ?
-Oh, il s’en tirera… La balle n’a pas touché le poumon, ni fait trop de dégâts. C’est une plaie saine. Elle guérira sans problème. »
Le médecin partit. Senkel regarda Heinz, sans conscience dans son lit, dans la petite chambre. Le colonel soupira, puis sortit aussi. Mieux valait le laisser se reposer. Il referma doucement la porte, et redescendit dans son bureau. Sur son chemin, il croisa Mader et lui demanda d’aller lui chercher le soldat qui avait échappé aux terroristes. Il s’installa à son bureau, et prit sa tête dans ses mains.
« Heinz… Mon dieu… »
Villard sauvé, personne ne lui ferait passer la lettre. Mais ça, ça n’était que partie remise… Et Heinz blessé… Les autres morts… Il ne regretterait pas Haase, mais la Gestapo allait vouloir des explications.
On frappa, et Degenhard entra. Senkel lui jeta un œil mauvais.
« Je vous dérange ? demanda Degenhard.
Oui.
-Pardonnez-moi. Je voulais juste des nouvelles du lieutenant Lerpscher.
-Il n’a pas repris connaissance. Le médecin dit que sa blessure n’est pas très grave.
»
Degenhard hocha la tête.
« Et Villard s’est encore envolé… dit-il. Comment est-ce possible ? Comment les terroristes ont-ils su ? »
Senkel sursauta. Il était si inquiet pour Heinz qu’il n’avait pas pensé à ça. Comment, en effet, les terroristes avaient-ils pu savoir ?
« Bon sang… » murmura-t-il.
Il se releva et se mit à marcher, bras croisés.
« Vous avez raison… Qui savait ça… Moi, vous, Lerpscher… Quelques soldats… Il y a un traître, ici… Il y a un traître dans cette caserne ! »
Degenhard le suivait des yeux. Il lâcha :
« Qui pouvait avoir intérêt à sauver Villard ? »
Senkel s’immobilisa.
« A moins… commença-t-il pensivement. À moins qu’un soldat en ait parlé à quelqu’un ?… À un villageois ?…
-Ou à une fille au bordel ? À moins que ce ne soit à votre amie de l’auberge ?
»
Senkel regarda sévèrement Degenhard, qui insista avec un sourire :
« Émilie a beaucoup d’amitié pour Villard. Et la veuve Guérin est la sœur de Léon Desprées, ne l’oubliez pas.
-Mouais.
»
Senkel fut bien obligé d’admettre que c’était vraisemblable.
Le soldat arriva. Il claqua des talons, intimidé.
« Oh, ça va ! fit Senkel. Expliquez-nous plus en détail ce qui s’est passé. »
Le petit soldat opina, et s’exécuta. Le début du trajet s’était bien passé, puis des coups de feu, la camionnette arrêtée, le lieutenant et lui qui descendent, se faufilent en dessous, sortent discrètement, enlèvent le cadavre du chauffeur, lui qui monte, le lieutenant qui contourne, n’a pas le temps de monter, lui crie de s’enfuir, et lui qui obéit. Senkel soupira.
« Son arme est intacte. Il n’a pas eu le temps de tirer.
-Je n’ai entendu qu’un coup de feu, mon Colonel.
-Ils ont dû le croire mort
, intervint Degenhard.
Oui, approuva Senkel, et vite partir sans laisser de traces. Et Villard ?
-Il était resté dans la camionnette, mon Colonel… À cause de ses liens, on ne pouvait pas l’emmener… Et puis, il aurait sûrement crié…
-Oui, sûrement…
»
La porte s’ouvrit, et, sous les yeux stupéfaits des trois hommes, Heinz entra. Il était torse nu, à part son bandage, à l’épaule gauche, et pieds nus également. Il referma sans bruit la porte en demandant :
« Vous avez prévenu la Gestapo ? »
Senkel se reprit et vint vers lui, s’écriant :
« Lieutenant ! Qu’est-ce que vous faites là ?! Vous n’auriez jamais dû vous lever ! »
Heinz lui sourit, et dit gentiment :
« Ma mère est morte, et ce n’est pas à vous de la remplacer, Colonel. Répondez-moi plutôt.
-Pas encore.
-Faites-le vite. Ils doivent déjà se demander où reste Haase.
»
Senkel opina et retourna à son bureau, prendre le téléphone. Comme il obtenait son correspondant, Heinz, qui regardait Degenhard, lui dit doucement :
« Comment allez-vous, Colonel ? C’est très bon pour les nerfs, paraît-il, ce que vous avez fait ce matin.
-Quoi donc ?
-Ce matin, ici même, pendant que nous accueillions Haase…
»
Degenhard frémit.
« Je sais bien que vous ne savez pas de quoi je parle, reprit tout aussi doucement Heinz. Je voulais juste que vous sachiez que moi, je le sais.
-Vous divaguez, Lieutenant.
-Ma blessure, sûrement. Mais vous avez de la chance, on sait tous que vous haïssez Villard. Ce n’est pas vous qu’on accusera d’avoir informé ses amis pour son évasion.
»
Heinz alla s’asseoir près du bureau, sur une chaise, et continua :
« À propos d’amis, vous ne devinerez jamais qui m’a tiré dessus.
-Qui donc ?
se permit le soldat.
Günter Baumann.
-Baumann ?
s’écria Degenhard. Il est encore vivant, celui-là ?
-En très bonne santé, visiblement.
» confirma Heinz.
Senkel avait fini, il raccrocha.
« Ils vont essayer de nous envoyer Illert. » annonça-t-il.
Il renvoya Degenhard et le soldat. Une fois seul avec Heinz, il s’assit près de lui :
« Sérieusement, vous n’auriez pas dû vous lever !
-Ça ira, soyez sans crainte
, lui répondit Heinz avec un sourire. Il va falloir jouer serré, s’ils nous envoient Illert.
-Vous avez une idée ?
-Oui. C’est Degenhard qui leur a dit que Villard savait des choses graves sur vos, pardon, nos chefs.
-Degenhard ?!
-Évidemment. C’était excellent pour jeter le discrédit sur vous, et le couvrir. En laissant tuer Villard, vous le faisiez taire, et accuser Degenhard n’était qu’essayer de détourner les soupçons.
-Alors, que proposez-vous ?
-Dites la vérité.
»
Devant l’air sceptique du SS, Heinz ajouta avec un sourire :
« Il veut dresser la Gestapo contre nous ? Dressons-la contre lui. Dites tout à Illert. Faites-en votre allié. »

Chapitre Trente et Un :
En échange de sa parole qu’il renonçait à essayer de se tuer, Alexandre avait obtenu qu’on le laisse seul. Il se disait qu’il était le seul homme de l’auberge, et qu’il en fallait un. Sa tentative de grève de la faim avait au moins eu ceci de positif que son estomac avait eu tout le temps de se remettre, et marchait à présent très bien.
Alexandre affrontait l’idée qu’il allait vivre encore un peu sans trop de mal, sauf quand il repensait à ces maudits yeux verts. Il avait dans ces moments-là l’impression qu’un étau enserrait son cœur.
Il maudissait le hasard qui l’avait fait venir ici, le hasard qui n’avait pas envoyé cet homme en Norvège, ou en Belgique. Il maudissait cet amour contre lequel il ne pouvait rien.
Heureusement, la solide amitié qui le liait aux autres résistants le soutenait. Il se disait qu’il valait mieux ces amitiés réelles que cet amour impossible, et pourtant…
Pourtant, ce visage, ce regard le hantait sans le quitter une seule seconde. Pourtant, cette douleur de se savoir seul à jamais était aussi vive qu’à la première heure.
Quelques jours étaient passés. Alexandre restait faible, il ne quittait guère son lit. Les gars ne lui tenaient compagnie que quand il voulait, c’est à dire assez rarement. Le convalescent dormait beaucoup, et passait de longues heures, les yeux vagues, à rêver à Alger et à sa mère.
Une chose le travaillait, d’ailleurs, c’était cette lettre, trouvée dans son journal. Ce Roger Villard, qui donc cela pouvait-il bien être ? Alexandre savait que sa mère n’avait jamais été mariée, comme il savait qu’il était né de père inconnu. Alors ?… Son oncle, son grand-père, un cousin ?… Et à Oran… Sa mère avait donc de la famille à Oran… C’était de ça, peut-être, qu’elle se cachait ? Peut-être avait-elle peur qu’ils la reprennent, qu’ils lui prennent son fils ?
Alexandre se sentait toujours très ému quand il pensait que sa mère n’avait vécu que pour lui. Il avait été le seul homme de sa vie, elle le lui répétait sans cesse. Il savait bien qu’elle serait pour toujours la seule femme de la sienne. Il faudrait bien qu’il prenne son courage à deux mains et qu’il lise ces cahiers. Quant à cette lettre, peut-être la posterait-il, plus tard. Ce Roger Villard, sans doute serait-ce bien qu’il la reçoive, même trop tard, même si elle était morte.
Quelle drôle de vie il avait eue, tout de même… Quel étrange destin…
Il sommeillait, sur son matelas, lorsqu’il entendit qu’on entrait dans la cabane. Il regarda et constata, étonné, que Günter et Basile soutenaient Charles, qui avait une balle dans le mollet gauche. Ils le posèrent sur son matelas, puis ressortirent. Günter revint un peu plus tard, avec des linges à peu près propres, suivi par Fernand, qui apportait de l’eau.
Fernand nettoya la plaie et enleva la balle en un tour de main, avec un doigté extraordinaire. Günter l’aida à faire un joli bandage, puis ils sortirent. Charles avait juste un peu couiné.
« Tu vois que t’es fort, quand tu veux. » lui dit Alexandre.
Charles gémit et s’allongea.
« Ça fait mal…
-C’est ça aussi, la guerre, dit Alexandre. Et te plains pas trop, moi, j’en ai eu une qui m’a traversé l’abdomen.
-Sans blague ?!
-Oui. L’hiver dernier, quand Günter nous a fait évader, avec Léon.
-Houlala… Ça doit faire très mal, ça…
-Tu peux le dire. Plus d’un mois cloué au lit.
-Mon pauvre…
-Oh, on s’en remet. On se remet de tout, tu sais, avec du temps.
-Y paraît, oui.
-c’est vrai. Selon les choses, c’est plus ou moins long, mais on se remet. »
Alexandre ferma les yeux.
« Tu dors ? lui demanda Charles.
-Non, non…
-Ils ont été durs avec toi, les boches ?
-Oh, pas plus que d’habitude… C’est qu’on commence à se connaître, depuis le temps… C’est vrai qu’y en a des plus sympas que d’autres.
-Celui sur lequel tu m’as empêché de tirer, tu l’aimes bien ? »
Alexandre trembla. Il rouvrit les yeux, fixant le plafond, et mit un moment à répondre :
« On peut dire ça… Il m’a sauvé plusieurs fois…
-Ah bon ?
-Oui.
-Ça alors !… Ben pourquoi ?
-Va savoir… Il devait avoir des ordres…
-Ou alors, il t’aime bien aussi… C’était pas un de tes heu…
-Il ne m’a jamais touché. » le coupa froidement Alexandre.
Il y eut un silence, Charles intimidé par la sécheresse de la réponse. Alexandre reprit :
« Je n’ai eu qu’un client allemand, c’est Degenhard.
-Et les autres ?
-Les autres ? C’est des gars du village, ou des villages autour.
-Sans blague ? Tu crois que je les connais ? »
Alexandre ne put s’empêcher de sourire.
« Tu hm… Tu en connais sûrement sans le savoir.
-Beuh… »
Charles eut une mimique dégoûtée. Alexandre lui jeta un œil, il avait toujours son petit sourire. Il ajouta :
« Oh, tu peux les fréquenter, et me fréquenter, sans risque, hein. C’est pas contagieux.
-T’es sûr ?
-Certain. Sinon, tous les boches et tout le camp le seraient.
-Ah ouais, c’est vrai. »
Il y eut un silence. Alexandre referma les yeux. Charles soupira.
« Quoi ? fit Alexandre.
-J’comprends pas…
-Quoi ?
-T’aimes ça ? »
Alexandre soupira à son tour, et dit :
« Bien sûr que non.
-Alors, pourquoi tu le fais ?
-Pour gagner de l’argent. C’est mon métier.
-C’est tout ?
-Bien sûr que c’est tout.
-Pas de sentiments ?
-Non, évidemment que non. C’est un travail, rien d’autre. Je fais ça comme ton père vend ses livres et ses cahiers, pour gagner ma vie. Ça s’arrête là.
-Ah bon. »
Il y eut un silence. Puis Charles dit encore :
« C’est quand même bizarre. »
Günter revint avec Léon. Ils vinrent vers le blessé, et devisèrent un moment sur ce qui s’était passé, Léon voulant des précisions. Lors de la patrouille, ils avaient croisé quelques miliciens. Ils avaient pu les éliminer en partie, mais Charles avait été blessé.
« Ce n’est pas très grave, lui dit Léon. Repose-toi et ménage ta jambe. Tu t’es bien battu, tu es brave. »
Ils le laissèrent. Il était tout content et très fier. Lorsqu’il regarda Alexandre, pour lui demander son avis, il devina tout de suite que cette fois, il dormait pour de bon.

Chapitre Trente-Deux:
Un joli soleil d’été brillait dans un ciel à peine voilé, ce matin-là. Senkel venait de se lever, et s’aspergeait le visage d’eau froide. Il trouvait ça très vivifiant, au réveil.
C’était plus tard que d’habitude. Personne n’avait dû oser le réveiller. Il vit à sa montre qu’il était presque neuf heures. Il resterait peut-être un peu de café à la cuisine. Il s’habilla, enfila ses bottes, jeta un œil dans la glace pour vérifier qu’il était impeccable, et, satisfait, quitta sa chambre. Il descendit dans les cuisines, et se servit un bol de café, qu’il vida d’un trait. Il reposait le bol dans un évier, lorsqu’un extraordinaire cri de rage le fit sursauter. Ça venait de la cour, et c’était la voix de Heinz.
Senkel resta bête un instant, puis alla voir ce qui se passait, comme un autre cri, aussi long, mais moins fort, retentissait.
Dans la cour, quelques soldats regardaient le lieutenant avec des yeux ronds et effrayés. Heinz était piqué au soleil, poings serrés, tête basse, yeux clos, il respirait profondément. Senkel s’approcha de lui, après une hésitation, en le regardant avec inquiétude.
« Heinz ?… Ça va ?… »
Heinz releva la tête et lui sourit :
« Mieux, beaucoup mieux.
-Ça vous prend souvent ?…
-Un brutal trop-plein de colère à évacuer. L’idéal aurait été de tabasser l’intéressé, mais j’ai trop de respect pour lui, et il est trop loin.
-Que vous est-il arrivé ?
-J’ai reçu une lettre de mon père, ce matin.
-Votre père ?… Qu’est-ce qu’il peut bien vous apprendre qui vous met dans cet état ?
-Son remariage. »
Senkel sursauta et eut une mimique ennuyée.
« Ah. Je comprends mieux.
-Il m’apprend qu’il souhaite que je lui restitue la bague de fiançailles familiale, car il voudrait l’offrir à une charmante jeune fille de bonne famille, Autrichienne de pure souche, qu’il espère épouser avant l’an prochain.
-Je vois… Sale coup, mon pauvre ami… Que comptez-vous faire ?
-Prendre le temps de me calmer avant de lui répondre. Mais il est hors de question que je lui rende cette bague. Elle me l’a léguée !… Épouser une vraie Autrichienne… Belle façon de me signifier que je ne suis qu’un bâtard. Ma mère n’est pas en terre depuis trois mois, et lui se dépêche d’épouser une Aryenne… Il va avoir des héritiers bien blonds… Et moi… Qu’est-ce que je vais faire, là-dedans ? »
Heinz soupira, accablé. Senkel hocha la tête, puis tapota aimablement le bras de son ami.
« Vous êtes digne du Reich, Heinz.
-Au risque de vous choquer, Friedrich, je n’en ai rien à faire, du Reich. Je ne serai plus jamais digne pour mon père. »
Heinz rentra à l’intérieur des bâtiments. Senkel le regarda, navré. Il pensait sincèrement ce qu’il avait dit, mais il comprenait Heinz. Ça devait être affreux, de se savoir inférieur…

Chapitre Trente-Trois:
Alexandre prenait le soleil, sous l’auvent, assis sur le banc. Il se sentait presque bien, ce matin-là, presque heureux de vivre encore.
Autour de lui, les maquisards vaquaient sans faire attention à lui. Il ne les inquiétait plus depuis longtemps, il avait docilement repris son poids normal, et, s’il gardait par moment un air mélancolique qui lui allait d’ailleurs très bien, il semblait avoir décemment repris goût à la vie. Mais bien sûr, comme ils ne savaient pas, pour les yeux verts, il leur manquait l’élément clé pour comprendre le problème, et ils élucubraient volontiers sur ce que ces damnés boches avaient bien pu lui faire, sans se douter qu’ils étaient encore plus loin de la vérité qu’Alexandre de sa chère Alger.
L’occupation favorite de ces hommes, à ce moment-là, le soir, autour du feu, était de pousser le jeune homme à leur raconter des contes de son pays, à leur parler d’Alger, de l’Algérie, car ils pensaient que ça lui faisait du bien. Dire ça était beaucoup dire, car Alexandre sentait toujours son cœur se serrer quand il brassait tout ça, mais ça lui allait, ça lui changeait les idées. Ça éloignait momentanément de lui ces yeux verts qui, sinon, ne le lâchaient pas d’une semelle.
Ce matin-là, Alexandre sommeillait, au soleil, rêvassant à Mado, Émilie et aux enfants qu’elles portaient. Il se demandait s’il saurait être le père qu’il allait falloir… Mais on verrait ça plus tard. Pour le moment, il y avait encore du boulot. Depuis le débarquement de juin, il fallait harceler avec acharnement, et un autre débarquement se préparait pour bientôt, disait-on, en Provence. On allait finir la Libération, c’était le plus urgent, on verrait le reste après. Ce n’était pas encore gagné.
Il rouvrit les yeux. Léon vint vers lui.
« Ça va, Môme ?
-Ouais… bâilla-t-il.
-Tu peux aller aider Charles à ranger nos munitions ?
-Ouais, ça peut se faire… »
Il se leva mollement, s’étira, et alla voir dans la cabane concernée. Charles était agenouillé, et regardait le contenu d’une caisse, sceptique. Alexandre bâilla encore, et demanda :
« Un coup de main ?
-Ah heu… Ouais, pas d’refus… ‘Faut les trier ?
-Ouais, ‘faudrait. »
Alexandre bâilla à nouveau, puis s’assit en tailleur. Les balles étaient emballées dans de petits sachets, allègrement mélangés, mais bien étiquetés. Ils se mirent à les ranger entre différentes petites caisses. Charles soupira :
« Ça me rappelle l’histoire de Psyché…
-Qui quoi ?
-Psyché… C’est une légende romaine… Psyché était amoureuse d’Éros, le fils de Vénus, la déesse de l’amour… Et Vénus était furieuse, alors, elle lui a imposé plusieurs épreuves… Et y en avait une, c’était trier un gros tas de graines mélangées, du blé, de l’orge et je sais plus quoi…
-Ah oui… Dieu merci, les Ricains nous les envoient en sachet…
-Ouais, c’est mieux. »
Ils rigolèrent.
« Elle s’en tire, ta Psyché ?
-Oui, y a des fourmis qui la prennent en pitié et qui lui donnent un coup de main… Enfin, de patte…
-Ça, c’est pratique… Ça aide. »
Alexandre rigola à nouveau, et ils se remirent à l’œuvre.
« Dis, Alex…
-Hm ?
-Tu parles arabe ?
-Bien sûr. Arabe et kabyle.
-Tu pourras m’apprendre ? »
Alexandre lui jeta un œil.
« Ça t’intéresse ?
-Oh oui, moi les langues, ça m’intéresse toujours…
-Ah tiens ? T’en causes combien ?
-Quatre.
-Lesquelles ?
-Français, anglais, espagnol et italien.
-Pas allemand ?
-Non, heu…
-Dommage. Ça te servirait, si tu te faisais prendre. Y m’emmerdaient, à baragouiner allemand tout le temps !… Ils échangent deux phrases et ils te regardent pendant cinq minutes… Et toi tu te dis, Bon Dieu, qu’est-ce qu’ils vont encore me faire…
-Ils t’ont beaucoup torturé ?… »
Alexandre rit encore :
« Ah, ça vous travaille, ça ! s’exclama-t-il.
-Ben heu…
-Ne mens pas. C’est pas la peine… Je sais très bien que vous élucubrez là-dessus dès que j’ai le dos tourné.
-Oui, ben, on cherche ce qui t’a mis dans cet état, quoi… »
Alexandre lui sourit, gentil et triste :
« Vous gelez.
-Oh ?
-Genre neiges éternelles, Mont Blanc, Aiguille du Midi, tout ça…
-À ce point ?! »
Alexandre souriait toujours, toujours triste, il opina. Il entassait ses petits sachets de balles avec application. Charles le regardait, sourcils froncés, tenant un sachet en l’air. Son bras retomba, et il couina :
« Ben… Qu’esse qu’y t’ont fait, alors ?… »
Le sourire las d’Alexandre s’élargit, mais il ne répondit pas. Pour deux raisons. Il ne fallait mieux pas qu’il avoue qu’il était éperdument amoureux d’un SS, et puis, rester mystérieux aux yeux des autres, ça ne lui déplaisait pas.

Chapitre Trente-Quatre:
Le colonel Senkel était assis sur le lit de Heinz, et regardait, navré, ce dernier remplir sa valise avec rage.
« Vous ferez vite, Heinz ? J’ai besoin de vous, ici…
-Aussi vite que possible !
» s’écria Heinz.
Il était furieux, et jeta un œil sombre à son ami.
« Bon sang, Friedrich, ça fait vingt fois que vous me le demandez !
-Pardonnez-moi.
»
Il y eut un silence. Heinz entassait avec exaspération quelques vêtements de plus dans sa valise. Il reprit en marmonnant :
« De toute façon, vous ne m’avez obtenu que sept jours de permission…
-J’ai fait le maximum !
s’écria Senkel. Mais vous savez que les Alliés ont débarqué en Provence hier et…
-Ce n’était pas un reproche ! aboya Heinz. Je vous suis très reconnaissant, Friedrich.
-Vous n’en avez pas l’air… Je vous ai connu plus aimable…
»
Heinz soupira, et répondit plus doucement :
« Vous m’avez connu moins furieux. Je vais faire aussi vite que possible, soyez-en sûr. Je sais que vous avez besoin de moi, ici… Ne craignez rien. Il ne me faudra pas sept jours pour régler cette histoire. Je serai là autour du vingt, je pense. »
Senkel se leva, comme Heinz bouclait sa valise.
« Vous êtes sûr de faire le bon choix, Heinz ?
-Oui, puisqu’il ne m’en laisse pas d’autres.
-Vous y allez fort, quand même…
-Puisqu’il ne veut plus être mon père, il n’y a aucune raison que je continue d’être son fils. Je n’aurais jamais cru… Qu’il en arriverait là… Tant pis. J’aime mieux être orphelin que bâtard.
»
Il soupira à nouveau, triste, puis il prit sa valise. Il regarda Senkel, ennuyé, tapota son épaule avec sa main libre.
« Je suis désolé, Friedrich. Je reviendrai vite.
-Faites ce que vous avez à faire, Heinz.
-Je ferai vite.
-Je sais. Ne vous en faites pas. Il faut mieux pour vous que ça soit réglé au plus vite.
»
Senkel lui sourit.
« Allez-y, ne ratez pas votre train. »
Heinz sourit et hocha la tête. Il serra la main de Senkel et ce dernier le laissa. Heinz jeta un coup d’œil circulaire dans sa chambre, pour s’assurer qu’il n’avait rien oublié, puis se dit qu’il ne partait pas longtemps. Il sortit, donna un tour de clé à sa porte, et descendit dans la cour, où une voiture l’attendait pour l’emmener à la gare.
Le train fut à l’heure. Heinz s’installa dans un compartiment vide, presque tranquillement. En regardant le paysage défiler, il tentait de remettre ses idées en place.
C’était décidément très joli, l’été, en France…
Il n’avait pas répondu à la lettre de son père. Il se sentait presque prêt à le faire, quand il en avait reçu une autre. Il n’aurait jamais cru son père capable de ça… Mais quelle folie s’était abattue sur Vienne, sa bien-aimée Vienne, durant son absence ?… Machinalement, il ressortit la feuille de sa poche, et y rejeta un œil.
Oh mon père…
Vous me dites, vous osez me dire que mon comportement est égoïste, digne de la sous-race que je suis… Moi, votre enfant ?…
Heinz replia la lettre, la remit dans sa poche. Comme son père avait dû regretter cette mésalliance, ce fils, bâtard légitime, quand on n’avait plus parlé que de pureté de race, à Vienne… Comme il avait dû s’empresser de la chercher, cette petite pure Aryenne, de la demander en mariage… Pour laver sa famille du souvenir odieux de cette Espagnole…
Et moi ? avait envie de hurler Heinz. J’existe, moi ! Malgré votre rejet, votre dégoût ! Mon père… Pourquoi faut-il que vous gâchiez tout ?… Alors que nous aurions pu encore nous aimer, malgré tout, malgré eux, si vous aviez vu votre fils, derrière l’Espagnol…
Maintenant c’est trop tard…
Cette lettre avait tout brisé. Tout ce qui pouvait encore être réparé… Un bâtard sans droit, voilà tout ce qui restait d’Heinz aux yeux de celui qui lui avait donné la vie, et qui l’avait élevé avec tant de soin, tant de fierté… Maudite guerre… pensait Heinz. Maudits nazis ! Vous m’aurez tout pris… Ma raison, mon père, mon passé… Mais je vivrai malgré vous. Je l’ai juré à ma mère.
Heinz avait pris deux jours pour réfléchir. Puis il avait fait son choix. Malgré le débarquement de Provence, Senkel lui avait obtenu sept jours de permission. Heinz ne resterait pas si longtemps à Vienne. Il ne ferait que passer, vider sa chambre de ses effets personnels, prendre le portrait de sa mère, celui qu’elle voulait qu’il garde, transférer son compte en banque de Vienne à sa succursale de Lyon. Et dire un dernier adieu à sa mère…
Pour le reste, il aviserait plus tard. Peut-être resterait-il en France ? Ça lui plaisait, la France… Ou bien voyagerait-il ?… Pour oublier qu’il n’avait plus rien…
Si, il lui restait Senkel. Et Günter. Que devenait-il, ce bon Günter ? Dire qu’il lui avait sauvé la vie en lui tirant dessus… Risqué, mais bien joué.
Et que devenait donc le jeune Alexandre ?… Heinz sourit, seul dans son compartiment, en repensant à lui. Sans doute allait-il mieux, depuis avril… Loin de Degenhard, il ne pouvait qu’aller mieux. Quel beau garçon, cet Alexandre… Le métissage avait du bon quand il donnait de si beaux spécimens. Heinz regarda son propre reflet dans la vitre du train, se demandant s’il était aussi beau, lui, que ce que certain(e)s le prétendaient régulièrement. Il se scruta un moment puis conclut qu’il n’était pas mal, mais pas aussi beau qu’Alexandre. Les yeux verts, c’était bien. Mais les noirs d’Alexandre lui faisaient toujours une impression bizarre dans la poitrine.
Il n’était plus si furieux lorsqu’il arriva à Vienne, le lendemain dans la matinée. Il était juste décidé, tristement, mais fermement décidé.
Il prit un taxi jusqu’à un bon hôtel où il retint une chambre confortable, puis repartit avec le même véhicule jusqu’à la maison de son père. Lorsqu’il y fut, il regarda un moment le porche, un peu triste, un peu nostalgique. Puis, il secoua la tête, et alla frapper. Le majordome ouvrit, et resta stupéfait un instant, avant de se reprendre et de le faire entrer précipitamment. Et de lui annoncer que son père était en train de prendre le thé au salon, avec sa fiancée et les parents de cette dernière.
Heinz soupira. Le majordome était gêné.
« Dois-je lui annoncer votre arrivée, monsieur ?
-Ma foi, si ça l’intéresse… Je vais dans ma chambre. Faites-moi porter la grande malle noire, vous savez ? Celle de ma mère…
-Oui, monsieur. Je m’en occupe tout de suite.
»
Heinz monta dans sa chambre sans attendre. Il retira sa casquette, il avait le cœur serré. Cette chambre l’avait vu naître et grandir… Mais peu importait. Il aurait bien fallu qu’il la quitte un jour. C’était juste un peu plus brutal qu’il se l’était imaginé. Il secoua la tête. Alors, nous disons donc…
Il empilait posément des vêtements sur son lit lorsqu’on frappa à la porte. Le majordome attendit que Heinz l’y autorise pour entrer.
« Monsieur votre père est très surpris, monsieur… Il vous invite à venir boire le thé avec lui et ses invités… »
Heinz soupira, se gratta la tête. Bon. Autant ne pas jeter plus d’huile sur le feu.
« J’y vais. N’oubliez pas la malle.
-Je m’en occupe immédiatement, monsieur.
-Merci.
»
Heinz remit sa casquette, et redescendit. Il prit une grande inspiration avant de frapper. Il entra, comme on l’y autorisait, approcha des fauteuils et du canapé sans un mot, froid.
Son père trônait sur son fauteuil habituel, en le regardant avec une certaine inquiétude. Heinz ne réalisait pas à quel point il pouvait être impressionnant, droit dans son uniforme noir, sans un sourire et les yeux froids. Assise sur le canapé, se trouvait une jeune fille blonde comme les blés, et Heinz serra les dents, retenant sa fureur.
Elle avait à peine vingt ans. Elle le regardait, intimidée, tenant sa tasse dans ses mains blanches. Près d’elle se tenait une autre femme, sa mère, qui, elle, fixait Heinz avec un visible dégoût. Elle aurait été belle, si elle n’avait pas grimacé, comme sentant une mauvaise odeur tout en étant trop polie pour le dire. Grimace partagée par son époux, assis sur l’autre fauteuil. Lerpscher se racla la gorge, et présenta trop rapidement Heinz. Ce dernier se dit que puisque c’était ainsi, il n’allait pas se fatiguer à être poli. Devant tant de mépris, il n’avait pas à l’être. Cet homme n’était plus son père. Il allait leur montrer ce que le bâtard avait dans le ventre. Il hocha la tête :
« Messieurs-dames…
-Que me vaut le plaisir de ta visite ?
»
Heinz regarda son père, et sourit, mauvais :
« Le plaisir, vraiment ? »
Lerpscher le regarda sans parvenir à répondre.
« … Moi qui venais justement vous débarrasser de ma présence, si indigne de cette maison… ajouta doucement Heinz. Méfiez-vous, vous allez me donner des remords.
-Que veux-tu dire ?…
balbutia son père.
Oh, votre lettre était très claire, père. Vraiment. Mais vous comprendrez sûrement que le bâtard a passé l’âge de ce genre de remontrances. Vous pourrez emmener cette demoiselle dans la plus luxueuse bijouterie de Vienne, choisir la bague qu’elle voudra. Parce que vous n’aurez jamais celle de ma mère. Si j’ai un bon conseil à vous donner, c’est de vous marier vite, si vous voulez que votre fils pur autrichien prenne votre succession avant que vous ne soyez complètement grabataire. Moi, je ne vais plus vous gêner. J’aurai quitté Vienne dans la semaine. Et pour toujours. »
Il regarda la jeune fille et reprit :
« Je vous souhaite tout le bonheur du monde, mademoiselle. Vraiment. Et je regrette de ne pas pouvoir vous aimer. Mais pour moi, il n’y aura jamais qu’une madame Lerpscher, une seule… »
Il regarda son père et ajouta, cinglant :
« … même si elle était espagnole. »
Son père, précisément, le fixait en tremblant de colère. Il serrait les poings, trop fort.
« Comment oses-tu ?! parvint-il à dire.
-Et vous, comment osez-vous ?… Vous avez la mémoire courte, je suis pourtant bien sorti de vos couilles ! »
Un silence stupéfait s’abattit sur le salon. Heinz était si rarement vulgaire que son père même était estomaqué.
« Le bâtard a sa fierté, père. Et il vous aime assez pour vous épargner la tâche, qui vous aurait été dure, j’ose encore l’espérer, de le chasser. Dans une heure, j’aurais quitté cette maison. Puisque vous ne me retiendrez pas. Maintenant, pardonnez-moi, j’ai une malle à remplir. Messieurs-dames, ravi de vous avoir connu. Et ne le blâmez pas, vous savez bien ce que sont les sous-races. Adieu, père. »
Il inclina la tête et sortit. Il respira profondément, remonta l’escalier à toute vitesse. Il enleva sa casquette, et son veston, la malle était là. Il se mit à la remplir rapidement. Ses vêtements d’abord. Mon Dieu, mais qu’est-ce qui m’arrive… Il cala dedans des petites babioles fragiles. Où est mon père, qu’est-ce qui m’arrive ?… Puis, il mit ses livres, son matériel de bureau, ses papiers, un crucifix, une icône de la Vierge. Où est l’homme qui m’a élevé, qui m’a aimé ?… Celui qui m’a protégé contre tous les fantômes, qui a fait de ma mère une femme si belle, si heureuse ?… Il y mit aussi, après une hésitation, son album photo personnel. Père, qu’est-ce qui vous est arrivé ?… Il prit ses disques, les installa soigneusement, puis regarda autour de lui. Qu’est-ce qu’ils vous ont fait ?… Où sont passés votre sagesse, votre bon sens ? Vous qui m’avez si souvent conseillé, si bien, vous qui étiez si fier de moi, il y a si peu de temps encore…
Son regard s’arrêta sur la table de nuit et son cœur se serra à nouveau. Il s’approcha, et prit délicatement la lampe de chevet. Il eut un sourire.
C’était une sculpture de marbre blanc, lisse, une petite fée avec des ailes de papillon, penchée, à moitié cachée derrière un tronc d’arbre. Elle guettait en souriant. Heinz sentit les larmes lui monter aux yeux. Quand il était enfant, il avait eu pendant des mois d’épouvantables crises d’angoisse nocturnes. Ses parents étaient bien souvent obligés de le laisser dormir avec eux. Puis, sa mère lui avait acheté cette lampe, et lui avait raconté, le soir même, une histoire merveilleuse, de cette fée qui était en pierre le jour, mais qui, dès que son propriétaire dormait, reprenait vie pour veiller sur ses rêves, et chasser les fantômes et les cauchemars. Elle s’appelait Laetitia, ce qui signifiait le bonheur. Pendant des années, Heinz avait dormi sans se soucier de rien, protégé par sa fée. Son jeu favori était de faire semblant de s’endormir, pour la voir reprendre vie. Il n’y était évidemment jamais parvenu. Il essuya ses larmes.
« Laetitia, tu vas venir avec moi, murmura-t-il en la caressant doucement. Je n’arrive plus à dormir, tu sais, depuis la Pologne… Il va falloir que tu reprennes du service… Tu verras, c’est très joli, la France… »
Il la déposa délicatement dans la malle. Il soupira, sourit.
On frappa à la porte.
« Entrez… »
Le majordome obéit, lui sincèrement peiné.
« Heu… Monsieur votre père aimerait que vous laissiez vos coordonnées, monsieur…
-Elles n’ont pas changé. Je ne sais pas ce que je ferai quand je serai démobilisé. Vous pourrez toujours me retrouver par l’intermédiaire de la banque.
»
Heinz se tut un moment.
« Savez-vous où est le portrait de ma mère, celui qui n’est plus au salon ?
-Heu, oui, monsieur. Je vais vous le chercher.
»
Heinz le regarda sortir. Il préférait ne pas savoir ce que son père en avait fait. Il n’est pas responsable, se dit-il. Il est devenu fou. Ce n’est pas sa faute. Il a perdu la raison. Au bout d’un moment, et comme Heinz, pris d’un remords, emballait sa fée dans une de ses chemises, le majordome revint avec la toile. Heinz la contempla. Qu’est-ce que son père, après cette beauté du sud, pouvait bien trouver à cette petite blonde fadasse ?
Il était vraiment fou, il ne pouvait pas y avoir d’autre explication. Car enfin, ça avait tellement plus de charme, un corps plus coloré… Comme celui d’Alexandre, par exemple. Voilà un garçon qui vous ferait regretter d’être un homme, ou que lui ne soit pas une femme. À côté, elle ne faisait pas le poids, la petite blondinette.

 

Chapitre 35 :

            Senkel se frottait les mains, ravi. Quel dommage que Heinz ne soit pas là ! Il allait rater ça… Il regarda les deux soldats, plantés devant son bureau, et Degenhard, qui avait l’air bien content aussi, et reprit :

            « Très bon travail, messieurs. Je vous félicite. Alors, où sont-ils ?

            -Dans la forêt, rive gauche… Ils ont l’air d’être une quinzaine…

            -Comment les avez-vous repérés ?

            -On se promenait… »

            Senkel s’adossa à son siège, mains jointes devant son visage.

            « Magnifique. » murmura-t-il.

            Degenhard et lui échangèrent un regard.

            « Combien d’hommes avez-vous exactement ici, dites-moi ? demanda le SS.

            Vingt-sept. Plus quelques-uns dans les villages autour…

            -Bien. Il nous faudrait le double.

            -Je vais essayer… Mais vous savez ce que c’est, depuis le 15, beaucoup d’hommes sont réquisitionnés dans le sud… Quand voulez-vous attaquer ?

            -Le plus tôt serait le mieux… Disons, après-demain à l’aube… Qu’en pensez-vous ?

            -Ce serait très bien.

            -Alors trouvez-nous vingt-cinq hommes de plus.

            -Je vais faire le maximum. »

            Tout s’organisa très vite, et fut prêt à temps. Degenhard aurait, évidemment, été ravi de diriger cette opération seul, mais Senkel, qui avait officiellement déclaré qu’il voulait Desprées et Villard vivants, comptait bien vérifier qu’aucune balle « perdue » ne contredirait son ordre.

            Le matin du 20 août 1944, peu avant l’aube, Alexandre était levé et, torse nu, se passait un coup de torchon humide, pour se réveiller plus que pour se laver. Tout paraissait paisible. Günter sortit de leur cabane en bâillant. Il vint vers Alexandre qui lui sourit.

            « Salut, sale boche.

            -Salut, sale pédé… Bien dormi ?

            -Ouais, ouais… Et toi ?

            -Ça va . »

            Ni l’un ni l’autre ne se doutaient de la foudre qui allait s’abattre sur leur camp.

            Le silence de la forêt, ce matin-là, fut brutalement interrompu par une rafale de mitraillette. Les Allemands s’étaient approchés avec une discrétion extraordinaire. Alexandre n’eut que le temps de se jeter au sol, en se disant que ce n’était pas vrai…

            Il releva la tête, vit Günter étendu près de lui. Il n’y avait qu’une chose à faire, et c’était à eux de la tenter. Les consignes en cas d’attaque étaient claires. Première chose à faire, repérer de quel côté venait l’ennemi, puis, foncer vers la butte accolée au camp, en passant autant que possible entre les balles, et là, prendre une arme, et faire feu sans discontinuer, pour permettre aux autres de s’enfuir, avant de couvrir sa propre fuite si c’était encore possible.

            Car les résistants savaient aussi que les Allemands les attaqueraient en nombre, et qu’ils ne devraient leur salut qu’à la fuite.

            Alexandre savait tout cela sur le bout des doigts. Il ne réalisa pas du tout l’immobilité mortelle de son ami alsacien, lorsqu’il prit une grande inspiration et bondit, pour courir de toutes ses jambes jusqu’à la butte, évitant miraculeusement les balles qui lui étaient destinées. Il s’accorda trois secondes pour reprendre son souffle, avant de retirer la bâche, et de prendre le fusil-mitrailleur. Il était prêt à l’emploi. Alexandre jeta un œil sur le camp. Aucun des hommes n’était sorti, mais des voix et des bruits d’armes lui parvenaient. De là où il était, il allait pouvoir canarder les Allemands sans risquer de blesser ses amis. Mais il ne fallait pas gaspiller les balles. Il attendit donc, prêt à faire feu.

            Tout se passa très vite, après. Sur un cri de Léon, un ordre, sans doute, mais Alexandre entendit mal, tous les maquisards jaillirent des cabanes en même temps, en faisant feu, et commencèrent à se replier, en espérant que l’entrée du tunnel ne soit pas gardée par trente Allemands fâchés.

            Les voyant fuir, les soldats sortirent du couvert des arbres et s’élancèrent à leur poursuite. Alexandre n’attendait que ça. Et aux premiers de ces messieurs…

            Les Allemands, eux, ne s’attendaient pas à ça. Plusieurs tombèrent et les autres se replièrent. Léon, Fernand et Charles, qui couvraient ceux qui avaient évité les balles, jetèrent un œil vers la butte. Alexandre leur fit signe de déguerpir. Léon hocha la tête, mais Charles, pris soit par l’ivresse du combat, soit par un élan patriotique enflammé, bondit, se faufilant comme une anguille entre les balles allemandes, pour rejoindre Alexandre sur la butte.

            « Salut, Charles…

            -Bonjour,… T’as une belle vue, dis-moi… Besoin d’un coup de main ?

            -Oui, si tu veux… Y a un autre fusil-mitrailleur, là…

            -OK. »

            Alexandre tira une nouvelle rafale, comme les Allemands retentaient une sortie. Derrière les cabanes, ça tirait aussi, les Allemands avaient bien encerclé le camp. Mais ils n’avaient pas bloqué l’accès au tunnel, et certains maquisards, couverts par Charles de ce côté, parvinrent à s’y engouffrer et à s’enfuir.

            Après ça, Alexandre et Charles continuèrent à canarder les Allemands, pour faire gagner le plus de temps possible à leurs amis. Ils en eurent un certain nombre, en s’échangeant des blagues, sans doute pour oublier qu’eux-mêmes étaient cuits.

            « Bon sang, y sont quand même pas fute-futes ces boches… disait Alexandre.

            -Errare humanum est…

            -Bon, on va bientôt être à court de balles… T’as ton mouchoir ?

            -Heu, oui…

            -Il est à peu près blanc ?

            -À peu près, c’est le mot… On se rend, tu crois ?

            -Tu fais ça que tu veux, moi j’aime mieux être un prisonnier vivant qu’un héros mort… »

            Senkel n’était pas particulièrement content. Pas mal de soldats morts, deux maquisards qui les canardaient toujours, Desprées enfui, ça ne faisait pas un bilan exceptionnel. La veille, deux soldats étaient allés, avec ceux qui avaient découvert le camp, achever les repérages, et ils n’avaient pas vu ce tunnel ! Ils allaient l’entendre.

            Degenhard, de fait, n’en menait pas très large.

            En haut de la butte, les fusils se turent, et quelques secondes plus tard, une main agita un mouchoir, qui, en se forçant un peu, pouvait paraître blanc. Les soldats s’approchèrent, tenant leurs fusils braqués. Senkel et Degenhard sortirent du couvert des arbres.

            « Descendez les mains en l’air ! cria Senkel.

            -Oh, faites pas chier, Colonel ! » répliqua la voix énervée d’Alexandre.

            Un vent de stupéfaction passa sur les Allemands. Alexandre se dressa, et reprit :

            « Comment voulez-vous qu’on descende de là les mains en l’air ? Vous voulez qu’on se casse la gueule ou quoi ?! »

            Senkel eut un sourire. Fichu caractère, ce gosse. Il ne déprimait plus, visiblement.

            « Descendez comme vous voulez, mais pas de gestes brusques.

            -Oh, ça va ! »

            Alexandre descendit souplement, et Charles beaucoup moins, tant il tremblait de peur.

            « Bonjour, Villard, reprit Senkel.

            -Colonel, répondit plus doucement le jeune homme. Vous avez une façon originale de vous inviter à déjeuner, et vous auriez pu nous prévenir, on vous aurait fait du café… »

            Charles restait le plus possible derrière Alexandre. Il était terrorisé.

            « Je suppose que vos amis sont déjà loin ?

            -Ça, on ne vous a pas retenus que pour le plaisir… Mais si vous voulez les suivre… »

            Senkel hocha la tête, et sur son ordre, une vingtaine d’hommes s’élancèrent dans le tunnel. Alexandre regardait les deux colonels, il se disait depuis un moment que quelque chose n’allait pas,… Il comprit brusquement.

            Il manquait Yeux Verts.

            Et tout s’éclaira. Pas de Yeux Verts, voilà pourquoi ils n’avaient pas été prévenus de cette attaque… Et Günter…

            « GÜNTER ! » cria Alexandre.

            Il fallut trois fusils contre sa poitrine pour l’empêcher de courir jusqu’au cadavre de son ami, resté près de la bassine d’eau renversée.

            « Merde… » gémit-il.

            La douleur lui coupa les jambes. Il tomba à genoux sur le sol. Charles le fixait, réalisant lui aussi ce qui était arrivé.

            « Günter… » souffla encore Alexandre.

            Il secoua la tête et se releva péniblement. Senkel soupira, énervé, et donna une série d’ordres en allemand. Quatre soldats escortèrent les deux prisonniers jusqu’à la route, où attendaient des camionnettes. Ils les firent monter dans l’une d’elle, et les y menottèrent. Puis, un soldat resta pour les surveiller, pendant que les autres repartaient. Charles tremblait toujours, et il fallut à Alexandre encore un peu de courage, pour chasser la mort de Günter de son esprit, et passer ses bras liés, rassurants, autour du cou de son ami vivant.

            « On va s’en sortir, t’en fais pas.

            -Tu crois ?

            -J’en suis sûr. Fais-moi confiance. »

            Les soldats entassèrent des cadavres dans la camionnette. Pas les leurs, ceux de leurs ennemis. Senkel veut-il casser ce qui reste de notre moral ? se demanda Alexandre en identifiant ces corps. Günter n’attendrait pas seul que Saint Pierre lui ouvre la porte… Paul, Aimé, Denis, Félix, Gautier, Honoré, Lucien et Victor, eux aussi, ne se battraient plus jamais.

            Charles avait du mal à retenir ses larmes. Chez Alexandre, la douleur avait fait place à la colère. Et les deux colonels allaient lui payer ça.

            Le trajet fut silencieux, dans l’odeur du sang. Charles ne parvenait pas à cesser de trembler, et aurait sans doute vomi tripes et boyaux s’il avait eu quelque chose dans le ventre. Le soldat ne les quittait pas des yeux. Alexandre ruminait. La veille au soir, Léon leur avait dit qu’ils allaient encore intensifier leur action. La libération approchait. Léon avait perdu, aujourd’hui, onze hommes sur seize, dont deux prisonniers, et les Allemands avaient détruit le camp et les réserves d’armes et de nourriture. Alexandre avait la haine au ventre. Pour aider Léon, il savait ce qu’il devait faire. Et rien ne l’en empêcherait.

            Degenhard proposa évidemment de fusiller les deux prisonniers sans attendre. Senkel soupira.

            « Vous croyez qu’ils seraient vivants si je les voulais morts ? » répliqua-t-il.

            Il les fit enfermer dans une cellule, et garda les clés. Il les rendrait à Heinz dès son retour. Le Berlinois était un peu inquiet, d’ailleurs, car il n’avait pas eu de nouvelles d’Heinz depuis son départ. Il espérait que ça allait, que ce n’était pas trop dur pour lui.

            Senkel décida d’être gentil. En ces temps troublés, mieux valait montrer aux populations qu’on n’était pas si affreux que ça. Il fit donc rendre les cadavres des résistants à leurs familles, mais interdit une cérémonie commune, et que d’autres que la famille proche assistent aux funérailles. Restait le problème de Günter Baumann… Il n’avait aucune famille au village. Et savoir s’il lui en restait en Alsace prendrait du temps… Senkel fit commander un cercueil au menuisier du village, aux frais de la commune, et combina de laisser Günter dans la fosse commune en attendant de voir.

            Il veilla avec plus de soin au sort des douze cadavres de ses soldats. Il fit prévenir les familles et organisa tout pour un rapide rapatriement des corps. Puis, il déjeuna, car avec tout ça, il était midi, et, après avoir bu un bon café, il décida d’aller voir les prisonniers. Il avait toujours une affaire en cours avec Villard.

            Alexandre était assis au sol, contre le mur, et Charles était couché, la tête sur les genoux de son compagnon, il avait les yeux un peu rouges. Alexandre caressait ses cheveux, doucement protecteur. Lorsque les yeux noirs se posèrent sur Senkel, le SS eut une seconde d’hésitation, tant le regard du jeune homme était froid et dur. Et Senkel comprit qu’il avait face à lui un ennemi mortel. Et lorsque Alexandre sourit, il n’y avait plus aucune ironie dans son sourire. Juste de la glace.

            « Colonel… Je me demandais quand vous alliez vous décider à venir nous voir, dit-il, trop doucement.

            -Quelques funérailles à organiser. Vous avez fait du bon travail, ce matin. J’ai perdu douze hommes.

            -Mh, mh. »

            Alexandre haussa les épaules.

            « Douze, répéta Senkel. C’est beaucoup.

            -J’ai perdu huit amis et un frère, ce matin, Colonel. C’est beaucoup aussi. »

            Il y eut un silence. Les deux hommes se jaugeaient. Charles se redressa, les regardant l’un après l’autre, ne sachant plus duquel avoir le plus peur. Le bras de fer que venait d’engager Alexandre n’avait rien de rassurant. Senkel reprit :

            « Je veux la lettre, Villard.

            -Voilà qui n’est pas très original de votre part.

            -Où l’as-tu cachée ? »

            Charles trouva effrayant le sourire qu’eut Alexandre.

            « Devine… » susurra-t-il.

            Senkel traversa la cellule en trois pas, saisit Alexandre par le bras, le leva brutalement et l’écrasa contre le mur. Alexandre n’avait pas frémi.

            « Je ne crois pas que je serai très patient, cette fois, Villard.

            -Alors, tu ferais mieux de me tuer tout de suite. »

            Alexandre était toujours torse nu. Senkel le lâcha avec une mimique méprisante. Il recula d’un pas, et regarda Charles, toujours assis au sol, qui aurait tout donné pour être transparent.

            « Et lui ? »

            Le SS eut un sourire mauvais.

            « … Qu’est-ce que tu ferais pour que je ne le torture pas ? »

            Le ton d’Alexandre se fit plus dur encore :

            « Et toi ? Pour la mémoire de ton enculé de frère ? »

            Le poing de Senkel s’abattit sur Alexandre avant même que le SS ne pense qu’il le frappait. Alexandre chuta au sol, et Charles se remit à trembler.

            « Redis ça et tu es mort, cracha Senkel.

            -Tue-moi et d’autres pourront le dire jusqu’à la fin du monde ! » répliqua Alexandre.

            Il se releva, passa machinalement sa main sur sa lèvre fendue, puis jeta un œil au SS et reprit, sec :

            « Si tu veux pouvoir laver la mémoire de ton frère, il va falloir que tu nous gardes en vie tous les deux. À moins que tu ne préfères que ce soit Degenhard qui la récupère, ta chère lettre.

            -Ma patience a des limites. Et ton copain pourrait les sentir.

            -Essaye. »

            Ils se toisèrent encore, un long moment. Puis, le SS eut un sourire, et partit.

            Alexandre soupira, et passa sa main dans ses boucles noires.

            « Et d’un. » soupira-t-il.

            Il regarda Charles, qui était pâle comme le cul d’un œuf. Il se rassit près de lui, passa un bras autour de ses épaules.

            « Charles, fais-moi confiance, on va s’en sortir, dit-il doucement.

            -Mais t’es cinglé de lui parler comme ça !

            -J’appuie là où ça fait mal. Mais tant qu’il aura le même but, je le tiendrais. Ne crains rien. »

            Alexandre sourit et caressa ses cheveux.

            « J’comprends rien à tes salades, grogna Charles en se dégageant du bras de son compagnon.

            -Fais-moi confiance. »

Chapitre 36 :

            Dans le train, Heinz était serein. Il se sentait tellement mieux. La page avait été dure à tourner, mais c’était fait. Il n’avait aucune idée de ce que pourrait être son avenir, mais il se sentait libéré de son passé, et surtout de la rancune qu’il avait accumulée contre son père : pourquoi lui en vouloir, puisqu’il était fou ? Laisse-le à ses rêves, Heinz, à son refus de la réalité, de la défaite, se disait-il, et tiens-toi plutôt prêt à te battre pour ton bonheur, comme tu l’as juré à ta mère. Il appela Senkel de Lyon, pour lui annoncer son retour, et lui demander de lui envoyer un chauffeur, à la gare du village, car il avait beaucoup plus de bagages qu’à son départ. Ces choses-là réglées, Heinz demanda distraitement :

            « Rien de neuf, pendant mon absence ?

            -Oh si ! s’exclama Senkel, content de lui. On a attaqué le camp des terroristes ! »

            Heinz sentit un immeuble de plomb s’effondrer sur lui. Il se mordit les lèvres, et parvint à articuler :

            « Ah heu… Félicitations… Et heu… Quel bilan ?…

            -Ah, pas terrible, malheureusement… Quelques terroristes ont réussi à s’enfuir, on en a tué neuf, dont le déserteur, et attrapé deux : Villard et un jeune Bertin, un gamin qui avait fui le STO…

            -Le déserteur ?… » balbutia Heinz.

            Il fit tout ce qu’il pouvait pour ne pas crier :

            « Vous voulez dire Baumann, Günter Baumann ?!

            -Oui… Ça va, Heinz ? Vous avez une drôle de voix…

            -La fatigue… couina Heinz.

            Ah, je comprends. Ça a été ?

            -Oui,… Vous m’avez dit que vous aviez repris Villard ?

            -Oui.

            -Degenhard n’est pas trop fâché ?

            -Il est furieux, il ne parle que de l’exécuter.

            -Mh. Vous avez rappelé Illert ?

            -Pas encore, je vous attendais.

            -Bien. Je, heu… Je dois vous laisser, Friedrich. Mon train va partir.

            -D’accord, à tout à l’heure, Heinz.

            -Oui, au revoir. » dit précipitamment Heinz.

            Il raccrocha brutalement, fila aux toilettes pour s’asperger le visage d’eau froide.

            Günter…

            Heinz connaissait cette sensation, avoir une main invisible qui broyait son cœur. Il la détestait. Mais il ne chercha pas à lutter.

            Günter…

            Ce n’était pas vrai…

            Heinz savait ce qu’était la culpabilité. Il avait senti ça souvent. Mais là, c’était le reste de sa vie qu’il allait devoir passer avec le poids de Günter, des neuf autres, et des soldats, tous ces morts… Car s’il avait été là, il aurait pu avertir les résistants, qui seraient partis, et il n’y aurait pas eu de combat, pas un mort. Et Günter… Heinz monta dans son train, s’installa dans un compartiment, près de la vitre. Il n’avait même pas envie de pleurer. Günter…

            « Mon ami, mon frère… » souffla-t-il.

            La porte du compartiment s’ouvrit. C’était un jeune couple avec une petite fille. Elle était belle comme un cœur, avec des boucles châtain et des yeux rieurs. Le couple eut un mouvement de recul, craintifs, en voyant Heinz, qui leur sourit et leur fit signe de s’installer. Ils se regardèrent, hésitants, puis obtempérèrent timidement. Ils s’assirent en face de lui. Ils n’étaient pas très rassurés. La fillette, elle, n’avait pas de problème. Elle se promenait, parlant toute seule, ou à ses parents, ou à Heinz, qui, à chaque fois, souriait sans comprendre. Il attrapait quelques mots de temps en temps. Il regardait cette petite fille, pour qui il n’était pas un ennemi, qui riait toute seule, et il sentait la main se desserrer, et elle finit par lâcher son cœur.

            Voilà pourquoi tu dois encore te battre, Heinz. Pour elle. Pour que Günter ne soit pas mort pour rien.

            Heinz se leva quelques minutes avant son arrêt, passa une main dans les boucles de la fillette, lui sourit :

            « Mer-si. »

            Et il sortit du compartiment, laissant les parents interdits et la petite ravie. Sur le quai, deux soldats l’attendaient. Ils récupérèrent la malle, et rentrèrent.

            Lorsqu’il descendit de la voiture, dans la cour, Heinz entendit aussitôt ce qu’il identifia comme un chant arabe, et il sourit. Ce chant-là n’avait rien de triste. Heinz sentait presque l’ironie. Il aurait bien voulu savoir ce que ça racontait.

            Senkel vint l’accueillir. Il lui serra chaleureusement la main :

            « Vous voilà enfin, mon ami !… Comment allez-vous, Heinz ?… Vous avez l’air très las… »

            Je suis triste, pensa Heinz. Je suis orphelin et vous avez tué mon frère. Il sourit et répondit :

            « Je suis fatigué. Le voyage a été long.

            -Vous allez pouvoir souffler un peu. J’ai appelé Illert. Il viendra après-demain matin.

            -Bien. Comment va Villard ?

            -Il chante.

            -J’avais entendu, merci. Vous lui avez reparlé de la lettre ?

            -Oui. Il résiste… »

            Senkel accompagna Heinz dans sa chambre, où les soldats avaient laborieusement monté la malle. Heinz ouvrit cette dernière et se mit à déballer ce qui pouvait l’être.

            « En fait, reprit Senkel en s’asseyant sur le lit, je n’ai été lui en parler qu’une fois, après l’avoir enfermé, avant-hier. Depuis, je le laisse mijoter.

            -Vous m’avez dit qu’il n’était pas seul ? » demanda Heinz, en sortant délicatement le portrait de sa mère, qu’il alla poser avec soin sur la petite table, contre le mur.

            Il resta un moment, sourire aux lèvres, à la contempler.

            « Il y a un jeune Charles Bertin avec lui. Un gamin qui a très peur. Ce serait facile de se servir de lui pour rendre Villard plus docile.

            -Pfff… soupira Heinz.    

            Quoi ?

            -Vous êtes lassants, tous, à vouloir torturer, tout le temps… Je pense qu’on peut mieux faire. Enfin, on verra ça avec Illert. »

            Heinz retourna à sa malle. Senkel se leva et vint regarder le tableau. Heinz déballa doucement sa fée, et la posa en souriant sur la table de nuit.

            « Là, Laetitia, murmura-t-il. Sois sage.

            -C’est votre mère ? demanda Senkel.

            Oui. Qu’en dites-vous ?

            -Effectivement, c’est le genre de femme à vous faire regretter le devoir de pureté de race.

            -Je le prends comme un compliment.

            -Vous lui ressemblez beaucoup. C’est quoi, cette lampe de chevet ?

            -C’est Laetitia.

            -Je vous demande pardon ? »

            Heinz sourit, caressa sa fée du bout des doigts, et raconta son histoire à son ami. Senkel soupira, amusé. Quel sentimental, ce Heinz !

Chapitre 37 :

            Alexandre gratta sa joue mal rasée et jeta un œil à Charles, qui dormait en chien de fusil près de lui. Deux jours au pain quasi sec et à l’eau, il connaissait, mais ça l’embêtait pour Charles. Ce dernier était de plus en plus nerveux. Il manquait de s’évanouir dès qu’il entendait un bruit dans le couloir, croyant entendre arriver leur ordre de mise à mort.

            Les nuits étaient fraîches dans cette cellule humide, et Alexandre aurait sûrement pris froid si sa vie en forêt n’avait pas rendu son corps plus résistant.

            Senkel le laissait mijoter, et ça tombait très bien, car ainsi, Alexandre avait eu tout le temps de réfléchir. Considérant la lettre comme perdue, le jeune homme avait eu une autre idée, s’il en était réduit à l’avouer. De quoi mettre Degenhard hors d’état de nuire sans la lettre.

            Il se demandait d’où Yeux Verts était revenu la veille. Il l’avait vu par la lucarne.

            Et, comme il pensait à lui, la clé tourna dans la serrure et Heinz entra, un plateau dans les mains, en sifflotant Le Temps des cerises, visiblement de très bonne humeur. Alexandre soupira, sourire aux lèvres. Heinz repoussa la porte avec son pied.

            « Salut, salut, dit-il.

            -Salut. » lui répondit gentiment Alexandre.

            Charles ouvrit les yeux, bâilla, et se redressa mollement, comme Heinz posait le plateau au sol. Alexandre rigola : il leur avait amené du pain frais ! Charles se frotta les yeux. Heinz resta accroupi :

            « Sava ? demanda-t-il.

            -Ouais, ouais… fit doucement Alexandre. Merci.

-Manger cette fois, hein ? Padblag !

            -Oui, oui, vous inquiétez pas. »

            Charles les regarda, intrigué.

            « Qui c’est lui ?… C’est pas celui que Günter a tué ? ajouta-t-il en fronçant les sourcils.

            -Ben, c’est celui que Günter a fait semblant de tuer.

            -Quoi ?! bailla Charles.

            -Je t’expliquerai. »

            Heinz sourit à Charles.

            « Fatigué, lui… Vouloir eau pour laver un peu ? »

            Alexandre prit un bout de pain en rigolant, et s’écria :

            « Dis donc, vous avez progressé !… Vous êtes allé suivre un cours de langue ?

            -Non-non… Passé à Vienne, problèmes avec famille…

            -Ah, vous êtes de Vienne ?

            -Oui-oui… Vouloir eau ou pas ?

            -Oui, volontiers. »

            Heinz opina, se releva et ressortit, en refermant soigneusement la porte. Alexandre poussa un gros soupir, rêveur. Charles mordit dans le pain et sursauta :

            « Mais ?… Chè du pain frais ?

            -Mh, mh… » répondit doucement Alexandre.

            Il souriait toujours, et ajouta en rigolant :

            « Je suis sûr que si on lui demandait gentiment, il nous amènerait du café…

            -Oh, tu crois ?

            -Oui. Mais Senkel le laisserait jamais faire. »

            Charles rigola.

            « Sans blague, c’est qui, ce gars ?

            -Un ami, sans nul doute…

            -C’est lui, l’espion ? » chuchota Charles.

            Alexandre mordit dans son pain et opina.

            « Et c’est parce qu’il était pas là qu’ils nous ont attaqués ? »

            Alexandre opina encore, avec un sourire attristé.

            Un peu plus tard, Heinz revint avec une bassine d’eau et des linges propres, et aussi un petit pull. Alexandre rigola encore, lorsqu’en trempant un doigt dans l’eau, il s’aperçut qu’elle était tiède.

            « Merci beaucoup, dit-il.

            -Pas prendre froid, Alexandre, mettre pull…

            -Oui, oui. Merci. »

            Heinz reprit le plateau vide, et se releva, leur laissant le pichet d’eau. Il allait sortir lorsque Degenhard entra brusquement. Surpris, Heinz recula d’un pas. Alexandre se leva d’un bond.

            « Colonel ? Que faites-vous ici ? demanda Heinz.

            -Je dois parler à Villard. Vous pouvez rester, je ne veux pas de problèmes avec Senkel. »

            Heinz, comme les deux prisonniers, vit que Degenhard était épuisé et très, trop nerveux. L’Autrichien hésita, jeta un œil à Alexandre, puis s’écarta. Alexandre toisait son ennemi, se préparant à son second duel.

            « Où est la lettre, Alexandre ? gronda le colonel.

            -À l’abri, pour qui me prends-tu, répondit négligemment Alexandre en haussant les épaules.

            -Où ?!

            -Qu’esse qui t’arrive ?

            -Il m’arrive que quelqu’un ici joue avec mes nerfs ! Et que tu sais qui !… »

            Degenhard sortit en tremblant de rage une feuille de sa poche et la tendit à Alexandre, qui y jeta un œil et parvint à ne pas sursauter.

            « Tiens, tiens… » souffla-t-il.

            Tapé proprement à la machine, c’était un extrait de la lettre. Juste quelques lignes.

            « Tu l’as reçu quand ?… demanda distraitement Alexandre.

            -Hier soir, sous ma porte ! »

            Alexandre sourit et hocha la tête. Il lui rendit la feuille et lui dit :

            « Considère ça comme un avertissement poli.

            -À qui tu l’as donnée ?! tonna Degenhard.

            -Ça, tu penses bien que je ne vais pas te le dire. L’important, pour toi, c’est de savoir qu’elle est tout près, et que, peut-être, tu pourrais la récupérer. »

            Le colonel tremblait toujours de rage. Alexandre se fit doux, sensuel, le regardant avec une espèce de tendresse bizarre, et reprit :

            « Y a sûrement moyen de s’arranger… On est pas des sauvages… »

            Degenhard tremblait un peu moins. Il grommela :

            « Que veux-tu ? »

            Alexandre lui sourit, et lui désigna du pouce Charles, qui était toujours assis au sol, près de la bassine qui refroidissait, et les regardait avec des yeux ronds.

            « Tu pourrais convaincre Senkel de ne pas s’en prendre à Charles ?… »

            Degenhard fronça les sourcils, sceptique.

            « … Parce que bon, moi, j’ai l’habitude de vos conneries, mais ça m’embêterait que vous lui fassiez du mal, à lui… »

            Alexandre s’approcha tout près de lui, et ajouta doucement :

            « Tu sais, après, je pourrais faire des bêtises, pour qu’il le torture pas… Lui donner la lettre, ce genre de truc… Ce serait dommage… Par contre, si tu peux m’arranger ça, je peux peut-être te la rendre… » ajouta-t-il.

            Degenhard fixa un moment Alexandre.

            « Tu peux m’arranger ça ? demanda ce dernier.

            -Heu je… Je vais voir… Je… J’ai ta parole ? »

            Le sourire d’Alexandre, à ce moment, aurait désarmé un panzer.

            « Voyons, tu me connais… » susurra-t-il.

            Degenhard déglutit péniblement.

            « Je… Je vais voir… » dit-il.

            Il repartit. Alexandre ferma les yeux et souffla.

            « Et de deux. »

            Heinz le regardait, très sérieux.

            « Sava ?

            -Oui, oui.

            -Sûr ?

            -Oui, vous en faites pas. »

            Heinz eut un sourire, hocha la tête et sortit.

Chapitre 38 :

            Alexandre recula et tomba assis près de la bassine et de Charles. Ce dernier lui demanda, inquiet :

            « Hé, ça va ?

            -Ouais… »

            Alexandre tourna la tête vers lui, et soupira.

            « À quoi tu joues, bon sang ?!

            -À un jeu très dangereux, je fatigue et j’y comprends plus rien… Lave-toi avant que l’eau soit complètement froide. »

            Charles opina, comprenant qu’Alexandre voulait cogiter un peu. Il commença à se déshabiller, rougit lorsqu’il réalisa qu’il le faisait devant un prostitué qui, en plus, le regardait du coin de l’œil. Il était alors sur le point de baisser son pantalon, et hésitait. Alexandre se mit à rire, et lui tourna le dos. Charles se dandina deux secondes, puis continua. Une fois nu, il prit un linge, le trempa dans l’eau et se mit à se frotter vigoureusement.

            « Tu m’expliques ?

            -Ouais… Je vais essayer… Mais ‘faut pas que ça sorte d’ici.

            -Tu as ma parole… »

            Alexandre soupira et haussa les épaules. Puis, il se mit à raconter, précisant dès le début qu’il ne savait pas tout, mais que la reconstruction qu’il avait faite lui semblait logique.

            L’histoire commençait à la fin des années trente, à Berlin. Degenhard fréquentait, avec la discrétion que cela imposait, des lieux de rencontres homosexuels, sûrement plus pour assouvir ses besoins que pour trouver l’âme sœur…

            C’était dans un de ces lieux qu’il avait fait la connaissance d’un jeune homme d’une vingtaine d’années, d’une grande famille berlinoise et nazie. Le garçon s’appelait Ludwig Senkel.

            « Senkel ? » sursauta Charles.

            Senkel, oui.

            « Senkel comme ?… »

            Comme le colonel, oui. Et pour cause. C’était son jeune frère.

            Ludwig et Degenhard étaient devenus amants… Degenhard l’aimait-il ? Peut-être, dans la mesure où il le pouvait. Quant à Ludwig, il était fou d’amour. Sa lettre le prouvait assez.

            « Quelle lettre ? »

            Alexandre y venait. Un soir, où, comme tant d’autres, ils avaient rendez-vous dans un de ces lieux, il y avait eu une descente de police. Degenhard, prévenu par un ami (il semblait y avoir tout un réseau d’officiers homosexuels qui se soutenaient les uns les autres), n’y alla pas. Mais Ludwig y était, et se fit arrêter. Et, comme tous les autres, il fut mis en prison pour ses mœurs si condamnables. Évidemment, sa famille essaya de le faire sortir. Mais elle ne put pas, ou pas assez vite. Et Ludwig fit une erreur. Il écrivit à Degenhard. Comment y parvint-il ? Mystère. Mais Degenhard reçut une lettre passionnée, la lettre d’un amant délaissé, rendu fou par la douleur, et qui menaçait de le dénoncer…

            Et Degenhard prit peur. Il alla voir Ludwig, incognito, et le tua.

            « Quoi ?! »

            Il le tua. L’enquête ne donna rien, et la famille Senkel l’enterra en toute discrétion, honteuse. Mais son frère refusait obstinément de lâcher le morceau. Ludwig avait été perverti, perverti par celui qui l’avait tué…

            Il mena une enquête longue et fastidieuse, et finit par apprendre que son frère avait une relation apparemment suivie avec un certain Heinrich Degenhard. Il découvrit que ce dernier était un colonel de la Wehrmacht, issu d’une lignée vénérable, un homme plein de relations, plein d’amis, bref, un homme inattaquable. Ce qui n’empêcha pas Senkel de le tenir à l’œil.

            En 1943, Degenhard avait été nommé au village. Pourquoi avait-il gardé la lettre ? Peut-être par orgueil. Et ce n’était pas une très bonne idée. Puisqu’à force de la garder sur lui, il avait fini par la perdre.

            « Aïe… Et où ça ?

            -Dans ma chambre.

            -Dans ta… ?!

            -Eh oui.

            -Aïe aïe ! »

            Dans la chambre d’Alexandre, oui, un jour où le colonel était venu le louer. Alexandre l’avait trouvée peu après, mais, comme il ne comprenait rien à l’allemand, il était allé demander à son ami, Marius, le peintre, qui lui était germanophone, de quoi il s’agissait.

            Marius avait traduit la lettre à Alexandre, et très inquiet, l’avait supplié de la détruire, c’était trop dangereux. Alexandre l’avait rassuré, et sans doute aurait-il effectivement détruit cette encombrante missive, si Degenhard, quelques jours plus tard, n’avait pas fait fusiller Marius.

            Marius…

            Alexandre soupira tristement.

            « Degenhard est jaloux comme un rat… Il a sauté sur le prétexte d’une attaque du maquis pour fusiller Marius. Il le haïssait. Il le haïssait parce qu’il savait qu’il m’aimait et qu’il croyait que je l’aimais aussi.

            -Il t’aimait, Marius ?

            -Comme un fou.

            -Et toi, non ?

            -Moi ?… Moi, j’avais beaucoup d’affection pour lui, mais ça n’était pas de l’amour.

            -Et après ? »

            Après, Alexandre avait juré de se venger. Il avait baratiné Degenhard, lui avait dit que Marius avait lu la lettre sans la lui traduire, et l’avait détruite sans lui dire de quoi il s’agissait. Degenhard le considérait comme un beau jouet, il l’avait cru. Après, Alexandre avait servi d’informateur à Léon, puis l’arrestation, les tortures, l’évasion, et, alors qu’il se remettait au monastère, l’annonce de l’arrivée au village d’un certain Friedrich Senkel.

            « J’ai tout de suite fait le lien avec la lettre, que j’avais gardée, ça pouvait servir. »

            Se jugeant propre, Charles se rhabilla. Alexandre se dévêtit, lui sans aucune gêne, et se mit à se frotter à son tour, en continuant son récit.

            « J’en ai eu confirmation la première fois que je l’ai vu, il ressemblait trop à Ludwig… Il y avait une photo avec la lettre. Depuis, je les manipule tous les deux.

            -En leur disant que tu peux la leur donner ?

            -Oui… Senkel la veut pour avoir Degenhard, qui la veut pour sauver sa peau… »

            Charles était assis contre le mur, et essayait de regarder devant lui. Mais il ne pouvait pas s’empêcher de jeter des coups d’œil à Alexandre, et s’en voulait beaucoup. Alexandre ne les remarquait même pas.

            « Je dois mentir mieux que je le pense.

            -C’est quoi, alors, ce que racontait Degenhard, ce matin ?

            -C’est bien ça qui me chiffonne… La fameuse lettre, je l’ai perdue quelque part…

            -Hein ?!

            -T’affole pas. Tant qu’ils ne le sauront pas, ça risque rien.

            -Mais où ?

            -Si je le savais, elle ne serait pas perdue, Charles.

            -Ah oui, exact…

            -Ce que je sais, depuis ce matin, c’est que quelqu’un l’a, et s’amuse avec les nerfs de Degenhard en lui faisant savoir…

            -Tu sais pas qui ça peut être ? »

            Alexandre haussa les épaules.

            « Mado ou Émilie ont pu la retrouver dans ma chambre… Mais… »

            Soudain Alexandre se pétrifia :

            « Oh nom de Dieu… murmura-t-il.

            -Quoi ?…

            -Ça doit être… »

            Alexandre ne put finir sa phrase. La porte se rouvrit.

Chapitre 39 :

            Le colonel Senkel précéda Heinz dans la cellule. Il eut une mimique assez dégoûtée en voyant Alexandre, toujours nu, qui se frottait avec le linge humide, accroupi près de la bassine d’eau. Alexandre retrempa le linge, jeta un œil au colonel, essora, et se frotta la nuque.

            « Tiens tiens regarde donc qui voilà… Décidément, c’est un défilé, ce matin.

            -Bonjour, Villard. Tu fais ta dernière toilette ? »

            Alexandre sourit et Charles pâlit.

            « C’est vrai que ça serait dommage de mourir sale, dit Alexandre. Mais ça vaut sûrement mieux que d’être assassiné par un ex dans la cellule sombre et humide d’une…

            -Arrête ça ! »

            Alexandre rigola, et se mit à se rhabiller.

            « Qu’est-ce qu’il te voulait, Degenhard ?

            -Oh, prendre de mes nouvelles…

            -Ne te moque pas de moi.

            -Toi non plus… Qu’est-ce qu’il pouvait bien me vouloir ?

            -La lettre ?

            -Bravo, t’as gagné… »

            Charles pouffa, cette fois. Senkel soupira, énervé, et secoua la tête.

            « Qu’est-ce que tu lui as répondu ?

            -Qu’il l’aurait peut-être à Noël s’il était sage… Dans ses jolies bottes… »

            Alexandre prit le pull que lui avait apporté Heinz, le déplia et eut un sourire. C’était un vieux pull très fin, très doux, en laine grise, col en V. Senkel fronça les sourcils.

            « Qu’est-ce que c’est que ça ?…

            -Un reste de mouton, je crois… Pour le reste, demande à ton second, c’est lui qui me l’a amené. »

            Senkel se tourna vers Heinz qui regardait Alexandre, ravi qu’il mette son pull.

            « Heinz, c’est vous qui lui avez apporté ça ?

            -Oui… Il est un peu trop large… »

            Effectivement, on aurait pu caser une bonne moitié d’Alexandre en plus.

            « C’est… Bon sang Heinz !… Mais vous vous prenez pour quoi ? Ce sont des terroristes, nos prisonniers !

            -Et la convention de Genève ? »

            Senkel avait soudain l’air très, très fatigué.

            « Heinz… Nous sommes des SS… Vous savez ?… Nous sommes censés être méchants, sans pitié pour nos ennemis, inspirer la terreur aux populations, tout ça… Ça vous dit quelque chose ? »

            Heinz rigola, et répéta :

            « Convention de Genève… On est civilisés, tout de même… On va pas se mettre à empaler nos ennemis, comme le font les races inférieures… »

            Senkel renonça. Il se retourna vers Alexandre.

            « Bon… soupira-t-il. Revenons à nos moutons…

            -Pur mouton, effectivement, le pull… fit Alexandre.

            -La lettre ! aboya Senkel, et il reprit un peu plus humainement : Puisque tu ne sembles plus suicidaire, tu vas vouloir marchander, je suppose ?

            -Ben oui. On a sa dignité, quand même.

            -Parfait. Que veux-tu ?

            -Oh, je demanderais bien l’armistice, mais ça ne doit pas être de ton ressort… Ton serment solennel de ne pas nous tuer ou nous faire tuer me suffira, pour le moment. »

            Senkel eut un sourire mauvais.

            « Celui de faire lentement mourir ton copain si tu ne me la donnes pas m’irait mieux.

            -C’est une idée, mais vois-tu, les règles du jeu ont un peu changé, depuis la dernière fois…

            -Que veux-tu dire ?

            -Oh, c’est très simple. Léon et moi avons beaucoup réfléchi, depuis avril. Pourquoi te la donner si je mourais, alors qu’au contraire, elle pouvait te forcer à me garder en vie ?

            -En vie, répliqua doucement Senkel, ça ne veut pas dire intact. Et je ne vois pas comment tes amis le sauraient.

            -Sans doute de la même façon qu’ils ont su que je partais pour Lyon, en avril. »

            Senkel plissa les yeux. Alexandre continua :

            « Tu sais qu’il y a un traître parmi tes hommes, n’est-ce pas ? Ne me dis pas le contraire. Je ne sais pas qui c’est, il passait par Günter, qui était le seul à pouvoir te le dire. Ça t’apprendra à tuer sans réfléchir. C’était peut-être un des douze que nous avons tués, va savoir. Mais si ce n’est pas le cas, et si tu nous fais du mal, il va le savoir, il va s’arranger pour que le maquis le sache, et tu peux dire adieu à ta lettre. »

            Senkel trembla, de rage, pensa Heinz, et il avait raison. Le colonel réfléchit un moment. Puis, il jeta un œil à Heinz.

            « À votre avis, je torture ou pas ?

            -Pas la peine. A mon avis, vraiment pas la peine. Villard est une tête de mule, vous risquez de tout perdre en voulant aller trop vite. Nous ne sommes pas pressés.

            -Hm. Vous avez raison. Vous êtes un sentimental de bon conseil, Heinz. Puisque nous les avons sous la main, n’agissons pas sans réfléchir à tout… Illert vient demain, nous verrons… Au fait, on est quel jour ?

            -Le 23, Friedrich.

            -Ah oui, le 23 août, exact. Bon. Si nous allions boire un café ?

            -Bonne idée. »

            Senkel se tourna vers Alexandre.

            « Bon. Je vais réfléchir, dit-il. Et je te conseille de faire de même. Je ne suis pas très patient. »

            Il sortit. Heinz adressa un petit clin d’œil à Alexandre, avant de le suivre et de refermer soigneusement la porte. Alexandre soupira, souriant, et s’assit mollement, rêveur. Il jeta un œil à Charles, qui semblait plus détendu, et dit :

            « Tu crois que je peux les faire durer jusqu’à ce que les Ricains arrivent ? »

            Charles rigola et haussa les épaules.

            « On peut essayer… Ils ne doivent plus être très loin.

            -Toi, surtout, ne dis rien.

            -Compte sur moi… opina Charles, et il ajouta : Je tiens à ma peau. »

            Alexandre hocha la tête. S’il avait deviné juste, il avait un allié sûr dans la place, qui allait, comme lui, méthodiquement jeter de l’huile sur les braises qui couvaient entre les deux colonels.

Chapitre 40 :

            La nuit tombait. Alexandre chantonnait, paisible. Il était couché sur le sol, les mains sous la tête, et il se sentait bien, parce que Yeux Verts, quand il leur avait apporté leur maigre dîner, avait rosi quand il l’avait remercié. Yeux verts avait souri, tout rose, et Alexandre trouvait ça merveilleux.

            Allongé non loin de lui, Charles poussa soudain un bruyant soupir, qui le fit sursauter. Alexandre lui jeta un œil dans la pénombre.

            « Qu’esse y a, Charles ?

            -Rien, rien… »

            Alexandre eut un sourire, mais n’insista pas. Un moment passa. Puis Charles demanda brusquement :

            « Tu crois qu’ils vont nous tuer ? »

            Alexandre haussa les épaules :

            « Ma foi, c’est une possibilité. »

            Charles poussa encore un profond soupir.

            « Quoi ?! s’exclama Alexandre.

            -C’est très con…

            -Quoi ?

            -Ben, rien… C’est juste heu… J’aurais bien aimé pas mourir puceau… »

            Alexandre dut se mordre la main pour ne pas éclater de rire. Charles l’entendit malgré tout. Il le regarda :

            « C’est drôle ? grogna-t-il.

            -Non, j’ai juste pensé un truc… pouffa Alexandre.

            -Quoi ?

            -Rien, rien, une connerie…

            -Dis, quoi ? »

            Alexandre rigola, et reprit :

            « Non, rien…

            -Mais si dis ! » insista Charles.

            Alexandre se marrait. Il regarda Charles et dit :

            « Tu l’auras voulu…

            -Ben oui.

            -J’me suis juste dit que si c’était la seule chose qui pouvait t’empêcher de mourir en paix, je pouvais t’arranger ça très facilement. »

            Charles resta bête. Puis, il balbutia :

            « Tu rigoles ?

            -Non. »

            Il y eut un silence. Charles ne savait plus quoi dire, ni quoi faire. En temps normal, il aurait plus que virulemment rejeté cette proposition, mais pouvait-il faire la fine bouche ?… C’était probablement sa seule chance. Le SS n’allait certainement pas lui envoyer une fille pour régler ça… Et s’il mourait demain ?

            « T’es vraiment sérieux ? finit-il par demander.

            -S’il n’y a que ça, Charles, je peux faire quelque chose. Mais je ne vais pas te forcer. C’est à toi de voir. Je sais faire ça très bien, et je sais aussi tenir ma langue. Rien de ce qui arrivera ne sortira de cette cellule, tu as ma parole. »

            Il y eut un long silence. Puis Charles couina :

            « Ça t’embête pas ?

            -Pas le moins du monde. J’ai l’habitude.

            -Bon ben heu… On fait comment ? »

            Alexandre sourit, et vint près de lui.

            « Laisse-moi faire. » chuchota-t-il.

            Plus tard, cette nuit-là, Charles dormait, corps détendu et chaud, allongé contre celui d’Alexandre, qui ne dormait pas. Il se sentait bizarrement triste. Charles avait joui de tout son corps, et lui non. Il avait déployé toute sa science pour donner à son ami tout le plaisir qu’il pouvait, sans en retirer la moindre miette. Si demain, je meurs, pensa Alexandre, moi je n’aurais jamais connu ni plaisir, ni amour. Et même si je ne meurs pas, lui partira, il retournera dans son pays, et moi je serai seul. Je n’aurai plus que mes souvenirs.

            Au matin, Alexandre réveilla Charles dès l’aube, pour qu’il se rhabille avant que les Allemands ne reviennent. Charles obéit sans vraiment se réveiller, et se rendormit aussitôt. Et Alexandre resta seul éveillé, et se dit qu’il ne s’était jamais senti si seul. Il pleura un moment en silence. Il ne voulait pas de souvenirs. Il voulait ce corps, ces bras, ces lèvres pour lui. Mais pourquoi n’était-ce pas possible ?

Heinz avait passé la nuit seul, lui aussi, sur le toit de la caserne, à contempler les étoiles. Il se demandait combien de temps il lui restait avant que les Alliés et les résistants n’investissent le village. Quelques jours, à peine. Peut-être une semaine. Peut-être quelques heures. Ce qui lui paraissait très étrange, c’est l’aveuglement de ses collègues. Un fanatisme jusqu’au-boutiste, assez surprenant pour lui qui avait toujours su que cette guerre était perdue.

 Aucun pouvoir ne tient sur tant de sang. Senkel n’imaginait même pas qu’il allait être obligé de fuir, de gagner les lignes allemandes plus au nord, dans si peu de temps. Obnubilé par sa mission familiale, par cette lettre, il en oubliait d’organiser la résistance aux Alliés, qui approchaient si vite. Et Degenhard, pris par ce même problème, et par ces papiers qu’il trouvait deux ou trois fois par jour sous sa porte, n’organisait rien non plus. Heinz se dit que tout était trop facile. Quelque chose allait dérailler. Un grain de sable qu’il n’avait pas prévu… Ça ne pouvait pas continuer à aller si bien.

            Le jour se leva, et Heinz redescendit du toit, paisible, et alla dans la cour. Il ne devait pas être loin de six heures. Il avait encore trente minutes avant que la caserne ne se réveille. Il alla donc dans sa chambre, chercher son arc, et s’entraîna tranquillement, dans ce qui restait du vieux matelas qui lui servait de cible depuis deux ans. Lorsque la sonnerie retentit, il soupira et alla ranger son arc. Puis, il descendit aux cuisines, y prit du pain et de l’eau et les porta aux prisonniers. Quand il entra dans la cellule, il vit qu’Alexandre avait pleuré, et il eut une mimique désolée. Puis, il soupira, vint poser le plateau aux pieds de jeune homme, resta accroupi et demanda, navré :

            « Savapa ? »

            Alexandre eut un pâle sourire. Deux larmes roulèrent sur ses joues. Heinz aurait tout donné pour pouvoir les essuyer.

            Charles, qui se réveillait, s’étira brusquement, faisant sursauter Heinz et Alexandre. Heinz se releva, soupira.

            « Manger, Alexandre ?… »

            Alexandre essuya ses yeux, opinant, et trouva la force de lui sourire.

            « ‘Vous en faites pas… »

            Heinz ne répondit rien. Son visage demeurait grave et inquiet. Il soupira à nouveau, puis hocha la tête et repartit. Alexandre le regarda disparaître, et prit un bout de pain. Charles s’assit. Il était d’excellente humeur.

            « Salut, Alex !

            -‘Jour. »

            Le ton mou d’Alexandre le refroidit un peu.

            « Qu’est-ce qu’il y a ?… » balbutia-t-il.

            Alexandre le regarda un moment, avant de demander doucement :

            « Comment te sens-tu ?

            -Heu, bien… »

            Une légère ironie perça dans la voix d’Alexandre :

            « Content de ta nuit ? »

            Charles eut une mimique sceptique, se gratta la tête.

            « Oui,… Merci… Qu’est-ce que tu as ?… T’as l’air de mauvais poil… Ça t’a pas plu ?

            -Ça n’avait pas à me plaire. » répliqua sèchement Alexandre.

            Cette sécheresse impressionna Charles, qui prit un bout de pain sans plus oser rien dire. Au bout d’un moment, Alexandre eut un soupir énervé, et dit d’une voix sourde :

            « Excuse-moi. »

            Charles lui jeta un œil intimidé. Alexandre lui fit un petit sourire.

            « J’suis désolé, c’est pas ta faute.

            -T’es fâché ?

            -Je suis triste. »

            Il eut un petit rire amer.

            « … Et y a de quoi !… Ça fait cinq ans que tout le monde jouit de moi et moi j’ai jamais joui de personne… Tu crois qu’il y a un Paradis pour les putes, Charles ? »

            Charles resta un moment interdit, et ne sut que bredouiller :

            « Ouais… Sûrement… »

            Alexandre posa son menton sur sa main, et reprit rêveusement :

            « … Ce serait bien, on serait tranquille… Sans faux-culs pour nous faire la morale…

            -T’es sûr que ça va, Alex ?

            -Non, ça va pas du tout… répondit le jeune homme d’une toute petite voix. J’suis en train de perdre les pédales… Mon gouvernail est cassé… Je divague… Je caresse des espoirs insensés… Le réveil va être dur… Charles…

            -Oui ? s’empressa de répondre le garçon.

            -Me réveille pas tout de suite. »

Chapitre 41 :

            Heinz rejoignit Senkel qui déjeunait dans sa chambre. Le SS était d’excellente humeur. Il serra chaleureusement la main de Heinz, et l’invita à s’asseoir près de lui. Heinz déclina poliment :

            « Non, merci, Friedrich. À quelle heure arrive Illert ?

            -Le connaissant, avant neuf heures. Vous êtes allé voir les prisonniers ?

            -Oui…

            -Dans quel état sont-ils ?

            -Villard n’a pas l’air très bien. Le jeune Bertin avait du mal à se réveiller, mais il semblait en forme.

            -Villard n’est pas bien ?… Commencerait-il à craquer ?… Ce ne serait pas trop tôt… »

            Heinz ne répondit rien, et changea radicalement de sujet :

            « Dites-moi, Friedrich, vous allez laisser encore longtemps Baumann dans la fosse commune ?

            -Ça vous intéresse ? »

            Senkel regarda Heinz, amicalement surpris. Puis, il prit sa tasse de café et but une gorgée. Pauvre fou, pensa Heinz, et il répondit :

            « Je pense juste qu’il a droit à une tombe.

            -C’est aussi mon avis… opina Senkel, et il ajouta avec un sourire, regardant Heinz : Je ne suis pas un barbare… J’attends de savoir s’il lui reste de la famille en Alsace.

            -Il ne lui en reste aucune, Friedrich. »

            Senkel regarda Heinz, à nouveau surpris, et reposa sa tasse.

            « Vous croyez ?

-J’en suis sûr. C’est précisément le décès de sa grand-mère, sa seule famille, qui l’a décidé à déserter.

              -Vous semblez rudement au fait… » remarqua le SS.

            Il était cependant plus amusé que suspicieux.

            « Baumann et moi avons été en assez bons termes, répondit Heinz avec un haussement d’épaules.

            Bon, ma foi… S’il n’y a personne, je vais voir pour que la mairie s’en occupe. »

            Heinz croisa les bras.

            « Encore une chose, Friedrich…

            -Hm ?

            -Serons-nous prêts à évacuer quand nous en recevrons l’ordre ? »

            Senkel, qui tartinait du pain d’une vague marmelade jaunâtre, se pétrifia, puis tourna lentement un regard sombre vers Heinz.

            « Pardon ? fit-il sèchement.

            Je crois que vous m’avez très bien entendu, répondit calmement Heinz, soutenant sans difficulté son regard.

            Vous dites des bêtises, Heinz.

            -Ah ? fit l’Autrichien, amusé.

            Évidemment. Nos troupes ne reculent que pour se réorganiser, c’est certain. Nous aurons remis de l’ordre avant l’hiver. » grommela Senkel en se remettant à sa tartine, énervé.

            Heinz se dit qu’il l’avait fâché, mais il ne s’en voulut pas. Sans perdre son petit sourire, il claqua des talons et sortit.

            « Heil Hitler, mon Colonel. »

            Il rigola.

            Dans le couloir, il avisa soudain Degenhard qui le fixait, tout flageolant, se tenant au mur d’une main, l’autre étant posée sur sa poitrine. Heinz lui sourit, amical :

            « Je vous ai fait peur, Colonel ? »

            Degenhard se reprit, et se redressa.

            « Bonjour, Lieutenant, dit-il sèchement.

            Bonjour…

            -Dites-moi, Lieutenant, qui peut avoir accès à notre machine à écrire ? »

            Un peu surpris, Heinz mit quelques secondes à réagir. Il haussa les épaules et répondit platement :

            « N’importe qui, elle n’est pas sous clé…

            -N’importe qui… » répéta sombrement Degenhard.

            Il poussa un soupir énervé. Heinz se lécha les lèvres et susurra :

            « Un problème, Colonel ? Vous recevez des lettres anonymes ?… »

            Degenhard frémit, se dressa et cria :

            « Mêlez-vous de ce qui vous regarde, Lieutenant ! »

            Et il partit en pestant tout seul. Heinz rigola doucement. Ça allait être drôle, l’évacuation, avec ces deux-là qui n’avaient rien prévu. Heinz se dit qu’il fallait peut-être qu’il s’en occupe. Il se gratta la tête, dubitatif. Les deux colonels étant totalement hors du coup, les soldats risquaient d’être pris au dépourvu, eux qui n’avaient rien demandé. Heinz se résolut à en avoir le cœur net. Mais mieux valait être discret. Il avait encore une bonne heure avant qu’Illert n’arrive. C’était plus que suffisant.

            Ne pouvant se servir du téléphone de Senkel, il quitta la caserne en douce, et traversa la rue, pour utiliser celui de l’auberge. Il y avait quelques clients, et le silence qui s’abattit sur la salle quand il entra lui rappela douloureusement qu’il portait un uniforme noir.

            Émilie n’était pas là. Elle devait se reposer, elle était à son huitième mois. Heinz la croisait parfois dans les rues du village. Elle était belle (Heinz trouvait toujours les femmes enceintes très belles), mais très lasse.

            Mado le salua aimablement de derrière son comptoir, et il lui sourit, content de ne pas être un ennemi pour elle. Mado aussi était très belle, la joie de sa grossesse parvenant à étouffer sa douleur d’être à nouveau veuve. Son ventre commençait à s’arrondir. Tout le village savait, ou plutôt, de sérieuses rumeurs courraient, prétendant qu’elle était enceinte d’Arnaud. On les avait vus s’embrasser avant que les boches le déportent, assurait-on. Certains refusaient d’y croire, d’autres rigolaient en douce : ah ces curés ! Z’ont beau faire de beaux discours, c’est quand même des hommes !… Le père Gabriel avait lui très mal pris la chose, ce qui n’avait aucune importance, Mado et Émilie ne pratiquant plus depuis belle lurette, bien avant de « pêcher ».

            Heinz, pour sa part, se disait que bien ou mal, Arnaud, Mado et Émilie, comme Alexandre d’ailleurs, avaient largement le droit de faire ce qu’ils voulaient. Ce n’étaient plus des enfants.

            L’Autrichien salua gentiment Mado :

            « Salut. Sava ?

            -Oui, oui. Et vous ?

            -Sava. Téléphone silvôplè ?

            -Il est là… Vous voulez de l’aide ?

            -Aide, non-non, mer-si. »

            Heinz s’installa et obtint sans trop de peine le QG de Lyon. Il tomba sur un homme fatigué, blasé, qui, comme lui, ne se faisait plus aucune illusion. Il lui dit que, vu la situation, ils pourraient être appelés à évacuer avant trois jours. Rien de sûr, évidemment… Et rien d’officiel : il disait ça entre eux. Heinz sourit :

            « Comptez sur moi.

            -De toute façon, vous recevrez un ordre en temps voulu. Simplement, il ne serait peut-être pas inutile de vous tenir prêts.

            -Simple conseil sans vrai fondement.

            -Voilà. Au cas où.

            -Parfait. Je vous remercie. Je vais faire le nécessaire.

            -Content d’avoir pu vous aider.

            -Merci, vraiment. Au revoir.

            -Au revoir. »

            Heinz raccrocha, pensif, retira sa casquette, se gratta la tête et soupira. Pas la peine d’avertir les colonels, ils étaient trop occupés… Heinz se leva machinalement de son siège, remit sa casquette, et alla donner une pièce à Mado.

            « Mersi, dit-il.

            -À votre service… lui répondit-elle gentiment, puis, remarquant son air inquiet, elle demanda : Mauvaises nouvelles ? »

            Il sourit et dénia de la tête.

            « Non-non… Bientôt, paix… Très bien, la paix. »

            Il partit tranquillement.

Chapitre 42 :

            Mado alla encaisser la monnaie de Heinz. Les deux cantonniers du village, qui picolaient à une table, pour se donner du cœur à l’ouvrage avant le travail, se levèrent et vinrent vers elle pour la régler. 

            « Alors, Mado, on s’acoquine avec les boches ? » fit l’un d’eux.

            Mado les regarda, et sourit :

            « Ah, çui-là, dit-elle, c’est un cas. On lui donnerait le Bon Dieu sans confession…

            -C’est ce qu’on dit, fit l’autre, tu t’acoquines…

            -Tu demanderas à Léon. » l’interrompit sèchement Mado.

            Les deux gars se regardèrent, et Mado continua sur le même ton, bras croisés :

            « C’est facile de rouler des mécaniques maintenant que les Ricains arrivent. Vous étiez moins patriotes y a six mois. Y vous a pas beaucoup vus au maquis, Léon. Et puis cet homme-là, il a sauvé Émilie, quand l’autre porc l’avait coffrée, et Alexandre, après. Boche ou pas, moi je lui dois ça. Et je ne l’oublie pas. »

            Les deux gars payèrent et partirent en maugréant. Mado eut un soupir énervé en les regardant sortir, puis prit un chiffon et enleva une tache sur son comptoir en grommelant. Le vieux Benoît, qui n’était pas encore ivre, mais en prenait déjà le chemin, lui dit joyeusement :

            « Bravo, Mado ! ‘Vous laissez pas faire !.. C’est des crétins ceux-là !… J’le sais, moi, qu’tous les boches c’est pas des salauds !… Cui-là, y mériterait d’êt’e français !… Pas comme les deux colonels, pour sûr ! »

            Mado sourit.

            « Merci, Benoît.

            -À vot’service ! J’sais ben que j’suis pas toujours clair, mais j’suis pas bigleux ! Il est des nôtres, ce boche-là, Mado ! Il est des nôtres ! »

            Émilie descendit à ce moment, pas encore très bien réveillée. Ses boucles rousses étaient en pagaille, elle soutenait son ventre d’une main, vêtue d’une large chemise de nuit mauve, et de sa robe de chambre rose, qu’elle ne pouvait plus fermer depuis longtemps. Elle vint instinctivement s’asseoir près de Mado, et bâilla profondément. Mado lui sourit.

            « Salut, ma grande. Bien dormi ?

            -Ouais… » bâilla encore Émilie.

            Elle ramena quelques boucles rousses en arrière. Mado lui servit un café. Émilie la remercia d’un sourire, puis demanda :

            « Du nouveau ?

            -Non, pas vraiment. »

            Mado lui raconta la visite de Heinz. Émilie l’écouta avec intérêt.

            « ‘Bientôt la paix’ ? Il a dit ça ?

            -Oui.

            -Oh, ce serait merveilleux… »

            Il y eut un silence, puis Émilie demanda, timide :

            « Tu crois que j’essaye d’aller voir Senkel ? »

            Elle hésitait depuis qu’elles savaient qu’Alexandre était à nouveau à la caserne. En effet, si le SS ne venait plus louer les charmes de la jeune femme, il ne lui en manifestait pas moins de respect et de gentillesse, lorsqu’il la voyait, par hasard ou pas, dans les rues du village ou à l’auberge, où il passait dîner de temps en temps, le plus souvent avec Heinz.

            Mado haussa les épaules.

            « Ma foi, ça coûte rien d’essayer. »

            Émilie prit sa tasse dans ses mains et souffla doucement dessus.

            « Je vais y aller ce matin. » dit-elle.

            Elle but une gorgée de café.

            La cloche de la porte les fit sursauter toutes deux. Monsieur Bertin se découvrit prestement, et, gardant son chapeau contre sa poitrine, vint vers elles. Il semblait inquiet et fatigué.

            « Mesdames…

            -Monsieur Bertin ? répondit aimablement Mado. Comment allez-vous ?

            -Bien, heu… Je voulais vous voir… Heu… Je voulais savoir si vous aviez pu voir Alexandre ?… C’est que, heu…

            -Votre fils est avec lui, compléta Mado. Nous sommes au courant.

            -Je comptais aller voir Senkel ce matin, ajouta Émilie. Voulez-vous m’accompagner ?… Vous êtes un notable respecté, nous serions peut-être plus convaincants à nous deux ? »

            Bertin réfléchit un instant, puis répondit :

            « Oui, ça me paraît une bonne idée… Je vous attends. »

Chapitre 43 :

            Heinz avait discrètement pris le soldat Mader entre quatre yeux. La consigne, à faire passer, était simple : se tenir prêts à évacuer, mais pas un mot aux colonels qui ne voulaient rien savoir. Mader était un jeune homme réaliste et intelligent, il comprit très bien et dit qu’il se chargeait de transmettre le message. Satisfait, Heinz alla voir où en était Senkel.

            Le SS était dans son bureau, au téléphone, et il avait un air si béat que Heinz resta dix secondes sur le pas de la porte avant d’oser entrer. Senkel parlait doucement, tendrement, il avait les larmes aux yeux et un radieux sourire. Heinz s’approcha discrètement, et resta sage, les mains dans le dos, debout près du bureau. Quelques minutes passèrent avant que le SS ne raccroche, et qu’il ne pousse un profond soupir de bien-être.

            « Que se passe-t-il, Friedrich ?

            -C’était ma femme…

            -Bonne nouvelle ?

            -Elle est enceinte… »

            Heinz sourit, croisa les bras en hochant la tête :

            « Je vois. Un reste de votre visite d’avril… Elle ne vous a pas prévenu plus tôt ? »

            Senkel dénia du chef sans perdre son éblouissant sourire.

            « Non… Elle avait fait une fausse-couche il y deux ans… Elle voulait être sûre que cette fois, ça allait… »

            Il soupira à nouveau et ajouta rêveusement :

            « J’aimerais bien une petite fille… »

            On frappa à la porte. Les deux hommes échangèrent un regard, puis Senkel cria d’entrer. Un soldat introduisit Illert et son adjoint. Illert était un grand sac d’os au visage sec, anguleux, dont les yeux clairs étaient vides de toute trace d’un quelconque sentiment humain. Ses cheveux gris étaient quasi rasés. Il se tenait droit comme s’il avait avalé un balai. Son adjoint était un petit homme trapu, voûté, avec quelques cheveux qui avaient dû être châtains, des années plus tôt. Il avait un nez de fouine et serrait sa sacoche dans ses bras, contre sa poitrine. Malgré la chaleur, les deux hommes portaient les imperméables sombres des gestapistes modèles qu’ils étaient.

            Les dés sont jetés, pensa Heinz.

            Senkel se leva et alla leur serrer la main. Heinz resta en retrait, les saluant d’un signe de tête, avec l’humilité que son grade exigeait. En fait, il n’avait jamais porté la Gestapo dans son cœur, et estimait que plus il y avait de distance entre lui et ce genre d’hommes, mieux ça allait.

            Les deux gestapistes s’assirent, Senkel retourna à sa place, et Heinz se posta derrière lui, debout contre le mur. Il croisa les bras et observa les deux hommes. La fouine serrait toujours sa sacoche, Illert se tenait toujours aussi droit.

            « J’ose espérer, Colonel Senkel, que vous ne nous avez pas dérangés pour rien. Nous avons beaucoup à faire, en ce moment. »

            La voix du gestapiste était aussi vide de vie que son regard.

            « Je vous offre la tête d’un dégénéré sur un plateau, Illert, répondit aimablement Senkel.

            Votre aversion pour le respectable colonel Degenhard… »

            Heinz pouffa. Illert lui jeta un œil et reprit :

            « Votre aversion pour le respectable colonel Degenhard est pour le moins suspecte, Colonel. »

            Senkel sourit. Rien, ce jour-là, ne pourrait entamer sa bonne humeur.

            « Vous croyez encore que je veux faire tomber Degenhard pour couvrir des activités suspectes de ses supérieurs, Illert ? Je le hais, vous avez effectivement raison sur ce point. Je le hais parce que je sais ce qu’il est : un pédéraste et un criminel. »

            Un lourd silence suivit ses mots. Les deux gestapistes regardèrent un moment Senkel, puis la fouine se mit à fouiller fébrilement dans sa sacoche, en émettant des petits sons évoquant des couinements de souris. Il en tira quelques feuilles qu’il donna à Illert, qui les garda dans sa main et demanda :

            « Vous n’avez guère de preuves, Colonel…

            J’ai un témoin, si vous jugez qu’il est fiable.

            -Le fameux Villard.

            -Le fameux Villard, confirma Senkel.

            Qu’est-ce qui me prouve que vous ne le manipulez pas ? »

            Heinz rigola, ce qui lui valut un regard suspicieux de la fouine, Senkel lui-même ne put retenir un sourire, et répondit :

            « Villard n’est pas vraiment du genre qu’on manipule.

            -Vraiment ? fit Illert, pas convaincu.

            Vraiment, affirma Senkel. Voulez-vous le voir ?

            -Bien. Montrez-nous ce fameux témoin.

            -Allez le chercher, Heinz.

            -À vos ordres. » répondit l’Autrichien avec un sourire.

            Il quitta la pièce en sifflotant. Illert étant habitué à ce que les suspects se liquéfient devant lui, l’entrevue avec Alexandre, qui n’avait pas la vocation de liquide, risquait d’être très intéressante. Limite s’il n’en rigolait pas d’avance… Il descendit au sous-sol, alla ouvrir la cellule et entra.

            Alexandre et Charles faisaient un morpion, dans la poussière du sol. Heinz s’approcha, il y avait neuf cases. Il les laissa finir, poliment, puis dit :

            « Venir, Alexandre ?… Gestapo là pour voir… »

            Alexandre se leva, et frotta la poussière de son pantalon, plus amusé que surpris.

            « La Gestapo pour moi ? Quel honneur !… Et lui ? demanda-t-il en désignant Charles, qui avait pâli.

            -Lui, pas problème. Juste vous.

            -Bon. Je vous suis. »

            Alexandre précéda Heinz hors de la cellule, puis dans la cour, où ils se trouvèrent juste comme Émilie et Bertin arrivaient, suivant Mader, qui se mit au garde-à-vous en voyant Heinz. Ce dernier s’approcha :

            « Qu’y a-t-il, Mader ?

            -Ces deux personnes viennent demander une entrevue avec les prisonniers, Lieutenant.

            -Ah… »

            Heinz leur sourit, tout attendri devant le gros ventre d’Émilie, et dit :

            « Aller bien, Émilie ? Bientôt, bébé ?

            -Ça va, je vous remercie… répondit-elle, partagée entre la peur et l’envie de courir sauter au cou d’Alexandre, qui était resté à distance, mais retenait le même désir.

            -Venir, mais attendre un peu… expliqua Heinz.

            -Nous ne sommes pas pressés. » se permit respectueusement Bertin.

            Heinz lui sourit.

            « Venir, alors. »

Chapitre 44 :

Heinz introduisit Alexandre dans le bureau. Le jeune homme resta debout, sage mais déjà un rien goguenard, pendant que les deux gestapistes le dévisageaient, puis tournaient leurs chaises vers lui. Heinz alla chuchoter quelque chose à Senkel, qui réfléchit quelques secondes avant de se lever :

« Excusez-moi un instant. » dit-il.

Il sortit. Alexandre le regarda faire avec son petit sourire ironique, puis regarda à nouveau les deux hommes qui le toisaient, la fouine méchamment, l’autre avec une étrange inhumanité.

« Messieurs… » les salua Alexandre.

Ils ne répondirent pas. Alexandre soupira. C’est pas vrai ! Encore des adeptes du mijotage !… S’ils attendaient qu’il craque, ils allaient y passer la journée… Il jeta un regard à Heinz, qui semblait ennuyé. L’Autrichien suivait le même raisonnement, il intervint donc :

« Vous pouvez y aller, messieurs. Le colonel Senkel en a peut-être pour un petit moment. »

Les deux hommes lui jetèrent un œil, dans un ensemble parfait, puis se regardèrent, puis regardèrent Alexandre, qui avait croisé les bras, et les contemplait, solidement planté sur ses jambes.

« Votre nom, jeune homme ? » commença Illert.

Son accent atroce fit grimacer Alexandre.

« Alexandre Villard.

-Age ?

-Dix-neuf ans.

-Votre métier ?

-Enculé professionnel. »

Les deux gestapistes sursautèrent. Ne parlant pas assez français, ils échangèrent un regard suspicieux, puis Illert reprit :

« Pardon ? »

Alexandre lui sourit très gentiment, en reprenant :

« Inverti, frégaton, bilboquet, mignon, lopette, pédoc, giton, choute, raspète, pédé, schbeb, empapaouté, corydon, travailleur du chouette, emprosé, heu… Pfff…

-Quoi ?…

-… Empaffé, entrouducuté, lopaille, castor… »

Senkel rentra, l’air satisfait, et s’arrêta, surpris, devant les yeux ronds de la fouine, l’air sceptique mais amusé d’Heinz, et celui très légèrement surpris d’Illert.

« Il y a un problème ? demanda le SS.

Quel est le métier de ce garçon ?

-Prostitué… Je croyais vous l’avoir dit ? »

Il y eut un silence. Senkel lança un œil mauvais à Alexandre, qui n’eut pas un frémissement :

« J’ai répondu. C’est eux qui manquaient de vocabulaire. »

Senkel eut une mimique lasse et soupira en hochant la tête. Illert regarda un moment Alexandre avant de déclarer :

« Voilà un surprenant jeune homme… »

Alexandre eut un sourire.

« … Mais la question n’est pas là. Le colonel Senkel prétend que vous savez des choses hm… Particulières sur l’honorable colonel Degenhard… » commença-t-il en appuyant bien sur l’ »honorable ».

Mais il s’interrompit car Alexandre avait gloussé.

« Honorable, Degenhard… j’aurais vraiment tout entendu… » soupira le jeune homme.

La fouine poussa un cri de souris et Alexandre reprit :

« Je crois que j’ai pas mal de choses à vous dire…

-Vous… oseriez… prétendre qu’un Aryen s’abaisserait à coucher avec vous ? »

Cette fois, Alexandre rit carrément. Senkel pianota sur son bureau.

« Vraiment beaucoup de choses à vous dire ! répéta Alexandre.

-Avoir été l’amant de Degenhard est si drôle que ça, Villard ? s’enquit le SS.

-Degenhard n’a jamais été mon amant, Colonel… répondit paisiblement Alexandre. Ce n’est pas pour ça qu’il me payait.

-Quoi ?! sursauta le Senkel.

-C’était plus pervers que ça… Je peux m’asseoir ? »

Grincement de dents de la fouine, regard vide d’Illert qu’Alexandre soutint sans trembler, et, au bout d’un petit moment de lutte silencieuse, soupir et geste vague d’Illert que Senkel traduisit :

« Lieutenant, donnez une chaise à Villard. »

Heinz se redressa et obéit avec un petit sourire.

« Merci. » lui dit doucement Alexandre.

Il s’assit et Heinz retourna derrière Senkel.

« Degenhard a commencé à venir me voir pour ainsi dire dès qu’il est arrivé ici… reprit Alexandre. Ce qu’il m’a proposé ne me plaisait pas, mais je ne pouvais pas refuser et il le savait…

-Et que voulait-il donc, si ce n’était pas… ? fit Illert, hautain.

-M’enfiler ? finit pour lui Alexandre. Il voulait jouer.

-Jouer ? sursauta encore Senkel. A quoi donc ?

-Au maître et à l’esclave. »

Silence. Couinement de la fouine, sourire paisible d’Alexandre. Senkel était dubitatif, Heine essayait de suivre. Illert finit par dire :

« Le rôle de l’esclave vous sied parfaitement.

-Ca, c’est votre avis, mais dans le cas qui nous intéresse, vous m’avez mal compris. »

Le sourire d’Alexandre s’élargit, et il ajouta très clairement en regardant le plafond :

« Ce n’était pas moi, l’esclave. »

Il attendit un peu avant de rebaisser les yeux, et les têtes de ses vis-à-vis suffirent à son bonheur. Même Illert avait les yeux ronds. Alexandre reprit :

« Degenhard venait se faire ligoter et fouetter… Je sais qu’il faisait ça avec Pagener aussi… Ca lui plaisait beaucoup de se faire humilier par un petit Arabe… De lui livrer des secrets, et il savait que j’informais la Résistance… Mais j’étais un faux maître, un maître payé… Son vrai maître, c’était Pagener. »

Senkel avait croisé les bras et froncé les sourcils. Il s’adressa à son prisonnier :

« Quand vous avez tué Pagener, le lieutenant Lerpscher a fait la réflexion que vous l’aviez tué comme un porc…

-Belle culture paysanne. C’est parfaitement exact.

-A cause de ce qu’il vous avait fait dans la salle de torture ?

-Oui.

-Que s’y était-il passé ? s’enquit Illert, qui s’était repris.

-Comment expliquer ça… »

Alexandre se mordilla les lèvres quelques secondes, regardant encore le plafond.

« Ils jouaient tous les deux avec moi… Pagener était le bourreau, Degenhard son serviteur et assistant et moi la victime… Aucun rapport avec mes activités « terroristes », hein,… ajouta-il en rebaissant la tête.

-Ils s’amusaient… » dit Senkel, pensif.

Le SS jeta un œil à Heinz, en se disant que l’Autrichien avait vu clair bien avant lui.

Illert soupira.

« C’est bien joli, tout ça, jeune homme. Mais avez-vous la moindre preuve ?

-Je crois que oui. Mais pourquoi je vous mentirais ? »

La fouine jeta un œil suspicieux à Senkel, comme Illert reprenait :

« Vous ne savez rien sur de hauts responsables SS de Lyon ?

-Ah non… Je peux vous apprendre à cuisiner un bon couscous, mais les SS de Lyon, non… »

Grincement de dents de la fouine.

« Vous n’aimez pas le couscous ? lui demanda gentiment Alexandre ?

-Allez comment pouvez-vous prouver ces allégations ? » fit sèchement Illert.

Alexandre sourit.

Chapitre 45 :

Alexandre soutenait sans peine le regard mort d’Illert et reprit :

« Vous me prenez pour un menteur, soit. C’est de bonne guerre si je puis dire, après tout, je suis un Arabe et lui un pur Aryen… Prenons donc votre idée, je suis un affreux menteur, Degenhard n’est jamais venu se faire botter le cul chez moi. Comment expliqueriez-vous, dans ce cas, que je sache qu’il a une cicatrice sur la cuisse ? »

Silence. Alexandre bailla et continua :

« Une longue cicatrice, je peux même vous la dessiner, si vous voulez. »

Senkel eut un sourire. Comme c’est bien joué, Villard… songea-t-il. Comme ça prouve tout sans besoin d’aucune autre preuve…

Illert grogna un « D’accord. », et Senkel donna une feuille et un crayon au jeune homme. Ce dernier se mit à l’œuvre en sifflotant :

« Alors la cicatrice comme ça… Ah et puis des vergetures au ventre, c’est très moche… Et un grain de beauté là… »

Heinz, qui s’était approché et regardait par dessus son épaule, pensa qu’il avait un bon coup de crayon, et une excellente mémoire.

Pendant qu’il finissait, Senkel fit appeler Degenhard. Le SS avait beaucoup de mal à ne pas sautiller sur place de contentement… se dit encore Heinz. Plus méfiant, l’Autrichien arma discrètement son arme. Degenhard ne se laisserait peut-être pas si docilement faire.

Le colonel arriva peu après, l’air pas plus inquiet que ça. L’œil que lui jeta Illert et le sourire de Senkel le firent cependant tiquer. Heinz se plaça discrètement non loin d’Alexandre, qui chantonnait innocemment sur sa chaise, regardant encore le plafond.

« Messieurs ? » fit Degenhard, un sourcil froncé.

La fouine fouillait fébrilement dans sa mallette. Illert s’approcha de Degenhard, qui avait jeté un œil mauvais sur Alexandre. Le garçon lui répondit un grand sourire un rien carnassier.

« Colonel ! commença Illert. De très graves accusations sont portées contre vous…

-Je croyais vous avoir expliqué ce qui retournait de tout ça, cher ami… » répondit Degenhard, aussi sûr de lui que possible.

Illert continua sans relever :

« Pourriez-vous nous montrer votre cuisse, je vous prie ?

-Pardon ?! sursauta Degenhard.

C’est un ordre, Colonel, fit Senkel.

Je ne vois pas…

-On ne vous le demande pas, le coupa le SS, obéissez. »

Heinz compta sept secondes avant que Degenhard se décide à abaisser son pantalon en marmonnant je ne sais quoi à propos d’hommes qui avaient complètement perdu la raison. Mais le sourire de Senkel s’élargit, et la fouine poussa trois cris de souris d’affilée. Illert soupira et déclara :

« Vous êtes en état d’arrestation, Colonel…

-Au nom de quoi ?! » cria Degenhard en se rhabillant prestement.

Senkel se leva et lui montra le dessin :

« Atteinte aux bonnes mœurs et à la morale, dit-il paisiblement, et livraison d’informations confidentielles à l’ennemi… Nous verrons le reste plus tard. »

Degenhard regarda un instant le dessin, ne comprenant pas immédiatement le rapport, puis, la lumière se fit dans son esprit et il se précipita sur Alexandre. Lequel sentit qu’on l’attrapait et il se retrouva dans le dos de Heinz avant de l’avoir trop réalisé, l’Autrichien tenant son arme fermement braquée sur Degenhard, jusqu’à l’arrivée d’autres soldats

Trois escortèrent ensuite le colonel déchu au dehors.

Heinz regardait Alexandre, et Alexandre regarda Heinz. Illert et Senkel échangeaient quelques phrases, lorsqu’une série de coups de feu retentit. Heinz réagit en un quart de seconde, il bondit, arme au poing, vers la fenêtre, et fit feu à l’extérieur. Il jura, comme le bruit d’un véhicule partant à toute vitesse parvenait à leurs oreilles. Tout était allé trop vite. Senkel vint vers Heinz, qui n’attendit même pas qu’on lui pose la question :

« Vous allez devoir rentrer à pieds, monsieur Illert. Degenhard vient de s’enfuir avec votre voiture. »

Même la fuite de son ennemi n’arracha pas sa bonne humeur à Senkel. Il fit faire une longue déposition à Alexandre, qu en rajouta un peu au passage, dès qu’il eut averti tous les Allemands qui restaient en France que Degenhard était recherché pour répondre de ses perversions. Senkel jubilait, une seule chose manquait à son bonheur : la lettre qui prouverait que Degenhard avait tué son frère. Il fit part de ce vœu à Alexandre, qui répondit avec un sourire que, vu les circonstances, il la lui remettrait peut-être plus tard, pour le procès.

« Attrapez-le, déjà. »

Illert repartit avec toutes les dépositions, dans une voiture aimablement prêtée par Senkel.

Heinz, après avoir reconduit Alexandre dans sa cellule, revint dans le bureau de son ami. Senkel regardait rêveusement par la fenêtre, Heinz toussota discrètement. Senkel sursauta et se tourna vivement, puis s’apaisa.

« Ah, c’est vous.

-Ca va, Friedrich ?

-Ca va. Ca va très bien. Ca faisait longtemps que je n’avais pas eu une si bonne journée !

-Que comptez-vous faire de Villard, maintenant ? »

Senkel se rassit à son bureau et haussa les épaules.

« Je me tâte… Il y a toujours la lettre… Mais je me demanda si la photo ne suffirait pas… En fin de compte, Villard est peut-être trop dangereux pour que je me permette d’attendre… »

Heinz répondit, et Senkel le regarda, surpris par la froideur de son ton :

« Ce garçon vous a sauvé la mise, Friedrich… Sans son courage, Degenhard vous faisait tomber, désavouer, humilier par tous. Et vous ne pensez déjà qu’à le tuer. Vous êtes vraiment effrayant, par moment.

-Effrayant ?

-J’en viens à me demander si vous avez une âme.

-Vous êtes trop sensible, Heinz, dit Senkel, léger et souriant. Je n’ai jamais perdu de vue que Villard était un ennemi et qu’à ce titre, il devait finir par mourir.

-Effrayant et ingrat.

-Heinz, voyons !

-Non, Friedrich, je connais par cœur vos salades : devoir, Patrie, nécessité… Villard a dix-neuf ans. C’est un gosse. Un gosse qui a plus de courage que beaucoup de vos chers soldats purs aryens. Vous et vos amis êtes vraiment lassants. Et moi, je suis fatigué. J’ai hâte que toute cette merde soit finie.

-Construire un nouveau monde exige des sacrifices, Heinz !

-Qui vous a dit qu’on en avait besoin, d’un nouveau monde ? » fit Heinz avec un sourire las, en sortant.

Il devait être environ dix-sept heures. Heinz pensa qu’il aurait bien voulu aller dormir, pouvoir sombrer dans un profond sommeil, tout oublier quelques heures. Il monta dans sa chambre, se sentant ivre de fatigue, et se coucha sur son lit. Mais évidemment, il ne parvint pas à dormir.

Que pouvait-il faire pour sauver Alexandre et son jeune ami, à part prier pour que les Alliés arrivent au plus vite ?…

Il regarda sa fée de chevet, et lui dit :

« Tu ne fais pas bien ton travail, Laetitia… Tu pourrais me jeter un sort, m’assommer avec ta baguette… Pfff… »

Il se souvint des paroles de sa mère : « Un jour, tu t’endormiras contre un corps… » Vous auriez pu être plus précise, mère… pensa-t-il.

Bon, ordre des priorités : un, garder Alexandre et son copain en vie. Deux…. Deux ?… Deux… Bon, pas de deux. Donc, une seule priorité.

Ca simplifiait.

 

 Chapitre 46 :

Emilie et Bertin, poliment refoulés le matin par Senkel, revinrent, comme il le leur avait permis, en fin d’après-midi. Mader alla chercher Heinz, qui, seul, pouvait ouvrir les cellules. Heinz ordonna à Laetitia d’être sage, en sortant de sa chambre, ce qui lui valut un regard très inquiet du soldat. Puis, comme ils descendaient tous deux l’escalier, Heinz lui demanda si tout était prêt. Mader opina vivement, et lui sourit :

« Oui, Lieutenant. Nous pouvons partir quand nous voulons.

-Parfait. »

Heinz rejoignit les deux visiteurs dans la cour, leur sourit, et les précéda au sous-sol, puis dans la cellule. Cette fois, Emilie ne put se retenir, elle sauta au cou d’Alexandre, et ils s’étreignirent.

« Oh mon p’tit frère ! »

La belle rousse avait les larmes aux yeux. Alexandre n’en menait guère plus large. Il la serra très fort.

« Salut, grande sœur… »

Côté Bertin, le père et le fils mirent une quinzaine de secondes à s’étreindre.

Heinz soupira, ému. Il jeta un œil à Mader, qui souriait, ému aussi.

Bertin n’osait pas regarder Alexandre, et ce dernier comprenait bien pourquoi. Il regarda le père et le fils qui se retrouvaient, son premier et son dernier amant, et se dit qu’il aurait donné beaucoup pour avoir un tel père.

Enfin, Bertin et Charles s’écartèrent. Bertin demanda à son enfant comment il allait, s’il avait besoin de quoi que ce soit… Tout allait s’arranger, il ne devait pas s’en faire. Les Alliés arrivaient, c’était une question de jours, peut-être d’heures. Mader soupira, mais ne dit rien. Alexandre tenait Emilie d’un bras, caressant son ventre rond de l’autre :

« Y a quelqu’un, là ? Bouge un peu bonhomme… »

Le fœtus remua. Emilie rigola :

« Il te connaît, ça y est…

-Tu as choisi le prénom ?

-Non, pas encore… J’ai absolument aucune idée… Mado veut appeler le sien Arnaud, ou Armelle…

-Evidemment. »

Enfin, Bertin regarda Alexandre :

« Merci de ce que tu as fait pour Charles, Alexandre.

-Tout le plaisir a été pour moi, m’sieur. C’est un bon gars, votre petit. On en fera quelque chose, si les boches nous fusillent pas. »

Soulagé qu’Alexandre ne le tutoie pas, Bertin lui sourit :

« Je vais essayer de négocier avec Senkel… »

Alexandre sourit. Charles lui jeta un œil.

« Ca coûte rien d’essayer, dit Alexandre.

-Qu’est-ce qui s’est passé avec Degenhard, tout à l’heure ? demanda Emilie.

-On a prouvé qu’il était pédé, il a été emmené mais il a réussi à s’enfuir, en tuant trois gars, je crois… répondit Alexandre.

-Ouais, et quelques blessés. » ajouta Charles.

Alexandre sourit à son amie :

« J’espère qu’il va aller s’enterrer très loin.

-On voit mal ce qu’il pourrait faire d’autre. » fit Charles.

Heinz leur laissa encore un moment, puis raccompagna aimablement les visiteurs à la porte. Il attendit encore qu’Emilie soit bien rentrée à l’auberge pour refermer la porte de la caserne. Bertin repasserait le lendemain dans l’après-midi, si le colonel Senkel acceptait de le recevoir… Heinz se chargea de transmettre le message. Senkel n’y vit aucun inconvénient a priori.

La nuit passa très paisiblement. Heinz, sur le toit de la caserne, rêvassa un moment en regardant les étoiles. Puis, il réfléchit à tout ce qui s’était passé, et il eut bientôt la certitude absurde qu’Alexandre ne serait pas en sécurité, même une fois les Allemands partis. Il s’en voulut de ne pas avoir réussi à abattre Degenhard. Il était moins habile au revolver qu’à l’arc, et la distance l’avait gêné.

Degenhard vivant restait très dangereux. Heinz se dit qu’Alexandre avait besoin de protection. Il allait devoir y réfléchir. Après tout, l’idée de rester ici, pour veiller sur ce garçon, était loin d’être mauvaise. C’était même plutôt bien, comme idée. La nuit, si elle ne lui apportait aucun repos, lui apportait au moins de bons conseils.

 

Chapitre 47 :

Un radieux soleil d’été se levait à peine, lorsque Heinz, qui faisait du tir à l’arc dans la cour, vit arriver en courant vers lui un soldat encore à moitié en pyjama, qui lui dit que le colonel voulait le voir de toute urgence. Alarmé, mais pas surpris, Heinz prit juste le temps d’aller poser son arc et ses flèches sur son lit, avant de rejoindre son ami dans son bureau. Il était six heures moins le quart, et Senkel était impeccablement habillé, ce qui n’était pas le cas de Heinz, en bras de chemise, avec son pantalon noir et son arme à la ceinture. Très droit debout derrière son bureau, le SS chargeait son revolver avec soin.

« Ah, vous voilà, Heinz.

            -Que se passe-t-il ?

            -Rendez-moi les clés des cellules. »

Heinz les lui tendit sans réfléchir, et réalisa une seconde trop tard ce qu’il venait de faire. Mais il n’en laissa rien paraître, et répéta :  

« Que se passe-t-il ?

            -Je viens de recevoir l’ordre d’évacuer. Nous devons nous replier sur Lyon.

            -Et vous allez abattre Villard et Bertin avant de partir.

            -Évidemment.

            -Bien… » soupira Heinz.

Il prit son arme et la braqua sur Senkel, qui ne leva les yeux qu’en entendant :

« Rendez-moi ces clés, Friedrich. »

Les mains de Senkel s’immobilisèrent, il lâcha son arme, regarda celle de Heinz, puis Heinz, et demanda froidement :

« Qu’est-ce que ça signifie ?

            -Vous avez trouvé votre traître. Rendez-moi ces clés. »

Heinz tendit calmement la main. Senkel ne parvenait pas à comprendre :

« Vous n’êtes pas drôle, Heinz.

            -Je suis sérieux, Friedrich. Je ne me suis pas cassé la tête à sauver je ne sais plus combien de fois la vie de Villard pour que vous l’abattiez comme un chien dans cette cellule. Rendez-moi ces clés. S’il vous plait. Je n’ai pas envie de vous tuer. L’Allemagne a assez de veuves et d’orphelins, ne faites pas ça à Greta, à Otho, et à votre fille. Ce n’est plus l’heure de jouer les héros, Friedrich. »

Enfin, Senkel sembla comprendre. Il secoua la tête, ahuri, et, lorsqu’il regarda Heinz, ce dernier comprit qu’en fait de couteau, c’était une hache qu’il venait de planter dans le dos de son ami. Il en était très peiné, mais il n’avait plus le choix.

« Vous, Heinz ? gémit le SS. Mais ce n’est pas possible…

            -Et si.

            -…Mais pourquoi … ?!…

            -Pourquoi ?… Je vous l’ai dit des dizaines de fois, Friedrich. Mais vous êtes sourd. Bon, vous me les donnez, ces clés ? J’ai une crampe. »

Senkel les lui jeta et tomba assis sur sa chaise, les jambes coupées. Heinz le remercia, puis il recula vers la porte, sans baisser son arme. Car il connaissait assez Senkel pour savoir que ce dernier allait très vite se reprendre. C’est ce qu’il fit, il saisit son arme, mais Heinz fut plus rapide, et précis. Sa balle se logea dans le bras droit de Friedrich. Le colonel manqua de tomber de son siège, mais ne cria pas. Il plaqua sa main sur sa blessure, et regarda Heinz, qui vit plus de désespoir que de haine, sur le visage du Berlinois. Heinz lui sourit tristement :

« Adieu, Friedrich. »

Il sortit. Dans le couloir, alertés par le coup de feu, trois soldats accouraient, fusil à la main. Heinz les arrêta d’un geste :

« Tout est prêt ? »

Les soldats se regardèrent, ahuris. L’un d’eux balbutia :

« Oui, Lieutenant. Tout est chargé… Nous attendons l’ordre de départ.

            -Parfait. Alors entrez là, cueillez Senkel, fourrez-le dans une voiture et foutez le camp. Et soyez polis, ajouta-t-il en s’éloignant, il est de mauvaise humeur. »

Heinz descendit dans la cour, où les soldats attendaient, dans un silence de mort. Ils le regardèrent arriver, muets, anxieux, et lui trouva encore la force de leur sourire. Il leur dit :

« Vous avez tous été très braves, ici, mais maintenant, fuyez, et sans vous retourner. Partez par l’ouest, c’est un peu plus long, mais il faut éviter la forêt. Les troupes du maquis ont dû rejoindre les Alliés, et ils seront là très vite, maintenant. »

Les soldats opinèrent, se regardèrent, mais seul Mader osa poser la question que tous avaient dans la tête :

« Mais… Et vous, Lieutenant ?

Je reste. J’ai encore à faire ici. Je pense que Degenhard est encore dans le coin, je vous rejoindrai dès qu’il sera pris, ou mort. Ne vous en faites pas. Bon, allez, grimpez. »

Il prit les conducteurs à part une minute, pour s’assurer qu’ils connaissaient le trajet, puis tous montèrent, comme les trois autres soldats ressortaient, deux portant la malle de Senkel qui les suivait, en tenant toujours son bras blessé. Il regarda Heinz, dur, mais ne dit rien. Les soldats chargèrent la malle dans une des camionnettes, puis l’un d’eux sortit la voiture. Senkel et Heinz se regardaient, immobiles. Puis, comme Senkel allait monter, Heinz sortit un papier de sa poche, et vint le lui tendre. Senkel lui jeta un œil suspicieux, avant de le prendre sèchement avec sa main gauche poisseuse de sang. Ses yeux s’écarquillèrent lorsqu’il réalisa qu’il s’agissait d’une enveloppe pliée en deux. Il regarda Heinz, effaré. Heinz lui sourit, le poussa doucement à s’asseoir dans le véhicule, et referma la portière.

Il regarda sans un regret les deux camionnettes et la voiture disparaître.

Puis, il descendit lentement à la cave. Il alla jeter un œil dans la cellule. Comme il s’y attendait, les deux prisonniers dormaient encore profondément. Il entendit les cloches sonner six heures. Ils ne se réveilleraient pas avant au moins une demi-heure. Ça lui laissait largement le temps.

 

Chapitre 48 :

Alexandre se réveilla en sursaut, affolé. Il mit un moment à comprendre : il était dans sa cellule, près de Charles qui dormait, et dehors, les cloches de l’église sonnaient à la volée. Il soupira. Il détestait se réveiller brutalement. Ça le désécurisait pour la journée. Il s’assit, passa sa main dans ses cheveux sales, regarda Charles qui émergeait, lui aussi. Le garçon se redressa mollement sur ses coudes.

« C’est quoi, ce raffut ? » bâilla-t-il.

Alexandre ne répondit rien. Il se leva, alla regarder par la lucarne. Pas une âme dehors. Que se passait-il ?… Charles cria :

« Alex !… La porte ! »

Alexandre se tourna. La porte, entrouverte ?… Il se sentit soudain très abattu. Il alla jeter un œil dans le couloir, rien, à part deux fusils devant la porte. Alexandre ouvrit un peu plus cette dernière, agita une main dehors, rien. Il attrapa les deux fusils. Charles s’était approché, il lui en mit un dans les mains. Ils les manipulèrent en silence. Ils étaient chargés.

« Qu’est-ce que ça signifie ? balbutia Charles.

-Je comprends pas plus que toi… » répondit Alexandre.

Les cloches sonnaient toujours. Comme un appel… pensa Alexandre, et il se pétrifia. Un appel ! Cette pensée avait éveillé un vieux souvenir en lui. Il le chercha, fronçant les sourcils.

« Oh nom de Dieu… murmura-t-il.

-Quoi ?!…

-Les cloches… »

Alexandre se gratta la tête :

« … Les cloches… C’était un signal… Pour quand les Allemands seraient partis… Günter et Léon avaient mis ça au point avec les curés… Ils devaient sonner et le monastère aussi, pour qu’ils sachent qu’ils pouvaient venir du maquis… »

Les deux garçons se regardèrent.

« Tu veux dire qu’ils ont foutu le camp ?

-Je… Je crois…

-Mais qui nous a ouvert la porte ? Et les fusils ? »

Alexandre secoua la tête.

« Je sais pas… Je sais plus… »

Il ajouta d’une toute petite voix :

« J’suis fatigué… »

Charles regardait Alexandre, stupéfait de le voir si fragile, soudain. Il pensa que tout le stress de ces derniers jours venait de retomber, d’un coup, sur les épaules de son ami. Il se mordit les lèvres, et se leva, en entraînant doucement Alexandre.

« Viens, il faut en avoir le cœur net… »

Alexandre retenait ses larmes. Yeux Verts était parti. Il grimaça un sourire, et suivit Charles. Ils furent prudents, mais pour rien. Il n’y avait personne. La caserne était vide. Ils sortirent dans la rue. Quelques nez pointaient aux fenêtres, derrière les rideaux, se demandant bien ce que c’était que ces cloches qui sonnaient toujours à la volée.

« Dis donc, remarqua Charles, il est costaud le père Gabriel… Tu te rends compte la force qu’il faut pour sonner si longtemps ? »

Alexandre ne réagit pas. Il se contenta d’hausser les épaules. Arrivés sur la place, ils regardèrent l’horloge de la mairie. Il était six heures trente un peu passées. Les rues étaient vides. Les gens n’osaient pas sortir. Ces cloches pouvaient annoncer n’importe quoi, mieux valait attendre.

Les cloches se turent doucement. Alexandre et Charles entendirent alors, au loin, celles du monastère. Les deux garçons se regardèrent.

« On fait quoi ? » demanda Charles.

Alexandre haussa les épaules, passa sa main dans ses boucles noires.

« Ben… On attend… T’as une autre idée ?

-Heu non… »

Au loin, les cloches du monastère se turent à leur tour. Le silence qui suivit fut insupportable à Alexandre. Il aurait voulu pleurer, s’effondrer, hurler, mourir. Le bruit des véhicules approchant ne le fit même pas réagir. Ce fut Charles qui se tourna et poussa un cri de joie :

« Les voilà, Alex ! Les voilà ! On a gagné !… »

Le garçon courut vers les jeeps qui arrivaient.

Alexandre murmura :

« J’ai perdu. »

 

Chapitre 49 :

Alors, voilà, c’était ainsi.

La guerre était finie. Les Allemands s’étaient enfuis. Les Alliés et les maquisards arrivaient. La guerre était gagnée. Et Alexandre avait perdu.

Le jeune homme se tourna lentement. Il y avait beaucoup de jeeps, pleines de soldats et de maquisards. Alexandre identifia sans la moindre émotion Léon, qui avait sauté de la jeep pour rejoindre Charles et l’étreindre, Basile, Michel, Fernand, Edmond. Les quelques survivants. Les six hommes qui se donnaient des accolades, qui riaient.

Alexandre se dit que lui ne rirait plus jamais… Tous ses rêves balayés en moins d’une heure, ses espoirs anéantis… Comment as-tu pu y croire, imbécile ? se reprocha-t-il. Comment as-tu pu croire en cet homme ? Comment peux-tu l’aimer ?

Il sursauta soudain lorsqu’une main ferme saisit son épaule. Il se dégagea et se tourna vivement, braquant son fusil. Puis expira et l’abaissa : c’était le père Gabriel, qui semblait très en colère.

« C’est vous qui avez fait ce raffut avec mes cloches ?! »

Les maquisards s’approchaient, en rigolant. Les soldats alliés se dégourdissaient les jambes. Quelques villageois sortaient timidement de leurs maisons.

Stupéfait, Alexandre s’écria :

« C’était pas vous ?! »

Le vieux prêtre le regarda, ahuri à son tour.

Alexandre lâcha son arme, il avait perdu toutes ses couleurs. Les maquisards l’entouraient sans oser rien dire ni le toucher, se demandant ce qu’il avait à trembler comme ça, soudain.

« Non, c’est pas possible… » gémit-il.

Il se mordit les lèvres, sans parvenir cette fois à retenir ses larmes.

« C’est pas vrai… Il a pas fait ça !… Il a pas pu…! »

Il bondit, courut jusqu’à l’église. Non, non… C’était pas ça… Ça pouvait pas… Laissant les sept hommes sur place, qui s’entreregardèrent. Le père Gabriel demanda à Charles.

« C’était pas vous, les cloches ?

-Ben non… »

Ils restèrent bêtes, tous. Qui avait donc sonné l’appel ?

Alexandre poussa la porte de l’église, entra, la repoussa, il pleurait. Il se mordit les lèvres, mit près d’une minute à se décider à se retourner. Il s’adossa à la porte pour ne pas s’écrouler.

Assis sagement dans le chœur, au sol, Heinz s’était levé. Il sourit en identifiant Alexandre, qui parvint après un effort surhumain à se redresser et à avancer dans la nef.

« Mais qu’est-ce que tu fous là… » gémit-il.

Heinz enjamba le jubé et descendit les trois marches. Ils se firent face, Alexandre tremblant, en larmes, s’arrêtant à deux mètres de lui. Heinz regardait le garçon avec douceur. Il lui souriait. Alexandre renifla.

« Gentil être venu, Alexandre… »

Alexandre retint un sanglot, puis s’écria :

« Mais t’es complètement cinglé ! Y a cent cinquante Amerloques là dehors ! Ils vont te tuer ! Et… Et… »

Il sanglota. Heinz fit la moue, franchit les deux mètres, et prit doucement Alexandre dans ses bras. Alexandre sanglota de plus belle. Il n’osait pas s’accrocher à ce corps. Il ne savait plus quoi faire. Il hoqueta :

« … J’veux pas que tu meures… »

Heinz lâcha Alexandre, prit son visage dans ses mains, et essuya doucement ses larmes, avec ses pouces.

« Plus pleurer, Alexandre, plus jamais… »

Alexandre dégagea son visage, renifla, essuya ses yeux, avec la manche du vieux pull gris qu’il portait toujours. Il regarda un moment Heinz, qui lui souriait, et il soupira :

« Oh, et puis merde… »

Il se jeta contre Heinz, se pendit à son cou et plaqua ses lèvres contre les siennes. Heinz ne le repoussa pas. Alexandre sentit un bras autour de sa taille, une main contre sa nuque, et il crut que son cœur allait exploser de bonheur.

Heinz se dit qu’il avait été très bête de ne pas comprendre plus tôt qu’il était amoureux. Ça devait tenir à son inexpérience en la matière. Ils s’étreignirent.

« Content, Alexandre ?… Plus pleurer ? »

Alexandre rigola :

« C’est la joie, cette fois… dit-il entre ses larmes.

-Si sè joie, sava. » dit Heinz.

Il resserra son étreinte.

« Sava sava… »

Alexandre rigola :

« On va se faire lyncher… Tu crois pas qu’on devrait être inquiet ?… »

Au bout de la nef, la porte s’ouvrit. Le père Gabriel entra le premier, suivi de Léon, Charles, Basile, et de deux soldats.

Alexandre repoussa Heinz derrière le jubé, et se tourna pour faire face aux nouveaux venus. Personne n’avait d’arme, évidemment. Le prêtre était très à cheval sur les principes. Dans le cas présent, ça tombait plutôt bien.

Les six hommes s’approchèrent. Charles souriait, Basile et Léon semblaient sceptiques, le curé décidé, et les deux soldats bavardaient en suivant, dans une langue anglo-saxonne.

« Ah, c’est bien lui ! s’écria Charles. Ça va mieux, Alex ? »

Alexandre sourit innocemment.

« Ça va… »

Léon regardait Heinz, suspicieux :

« Ce serait lui, l’espion, vous êtes sûrs ?

-Tu crois qu’il est resté pour le plaisir de se faire massacrer ? » dit Alexandre.

L’argument fit le tour de la tête de Léon.

« Ah… Oui. Mais il ne parle pas français ?

-Très mal, confirma Alexandre.

-Et Günter n’est plus là pour traduire… »

Léon regarda les soldats, qui devisaient sur l’architecture gothique de l’église.

« Vous avez quelqu’un qui parle allemand, chez vous ?

-Aoh… No… C’est problème entre vous… »

Un autre soldat vint les chercher. Le maire et les notables du village tenaient à être au courant de ce qui arrivait. C’est ce que traduisit un des soldats à Léon, puis les trois sortirent.

« Les rats sortent de leur trou, la tempête est finie, dit Alexandre.

-Ouais. » fit amèrement Léon.

Alexandre regarda Heinz, et un souvenir revint à son esprit. Le docteur Jallion ne parlait pas allemand avec Heinz…

« Charles… Tu parles anglais, tu m’as dit ? s’empressa Alexandre.

-Heu, je me débrouille… » hésita Charles.

Alexandre lui saisit le bras et le poussa vers Heinz :

« Essaye, essaye !… »

Charles regarda Heinz, qui était calme. Du haut du chœur, il les regardait avec confiance, avec amitié. Charles prit une grande inspiration et demanda :

« Do you speack english ?

-Of course. Nice to meet you, mister Bertin. My name is Heinz Lerpscher… A Günter Baumann’s old friend. »

Charles opina.

« Nice to meet you… Il dit qu’il s’appelle Heinz Lerpscher et qu’il est un vieil ami de Günter.

-Demande-lui où sont partis les boches. » dit Léon.

Charles traduisit la question puis la réponse.

« Ils ont reçu l’ordre d’évacuer ce matin. Ils devaient se replier sur Lyon. Il a sonné dès qu’ils ont été partis.

-Pourquoi il est resté ? »

De nouveau, Charles traduisit :

« Il s’est trahi… Senkel voulait nous tuer, il l’en a empêché… »

Léon hocha la tête.

« Et que compte-t-il faire ?

-Heu… Rester ici jusqu’à ce qu’il soit sûr qu’on ne le tuera pas… Parce que heu… Il a confiance en Alex, en moi, en toi, Léon, mais il sait que d’autres pourraient l’abattre… Il heu… Il demande l’asile ici, mon père…

-Il l’a, dit fermement le père Gabriel. Mais il ne faut pas qu’il sorte du chœur. »

Charles traduisit.

« Mersi. » dit Heinz.

 

Chapitre 50 :

Personne ne comprit, ni ne chercha à comprendre, d’ailleurs, pourquoi l’Alexandre anéanti qui était entré dans l’église en sortit tout rose de bonheur.

Mado et Émilie étaient aussi sur la place, où l’ambiance était nettement plus détendue que quand ils étaient entrés. Alexandre alla se blottir dans les bras de Mado, tout content de la retrouver. Léon s’approcha pour la saluer aussi, et ses yeux s’arrondirent lorsqu’il réalisa qu’elle était enceinte. Alexandre chuchota à sa tutrice :

« J’aurais dû le prévenir… Tu en dis quoi ?

-La tête qu’il tire… » murmura Émilie.

Mado laissa ses deux jeunes amis et vint vers son frère.

« Alors, toi, on dit plus bonjour ? »

Léon eut un sourire un peu timide, puis balbutia :

« … Bonjour… Ça heu… Ça va ?

-Oui, oui, très bien. Et toi ?

-Oui, heu… »

Il soupira, puis s’écria :

« Bon sang, Mado ! Je suis censé faire quoi ?!… Te féliciter ? Te renier ? Je… J’ai donné ma parole à papa d’abord puis à ton mari sur leur lit de mort que je veillerai sur toi et…

-Et tu te casses en Angleterre et au maquis. » remarqua Alexandre qui s’était approché, avec Émilie.

Léon resta interdit. Alexandre et Émilie rigolèrent. Mado sourit :

« Je suis très heureuse d’attendre cet enfant, Léo. Vraiment. »

Léon soupira, sourit et serra sa sœur dans ses bras :

« Mais moi aussi chuis content, Mado… C’est juste que… Enfin tu sais comment sont les gens… Les filles-mères…

-J’ai quarante-deux ans, Léo. »

Léon rigola :

« D’accord, grande sœur, je dis plus rien. C’est pour quand ?

-Décembre, je crois. »

Le maquisard hocha la tête. Alexandre, qui surveillait l’église du coin de l’œil, ajouta que ce serait très bien, décembre. Arnaud serait sûrement revenu d’ici là. Mado sourit, un peu triste, et ébouriffa vigoureusement les boucles noires de son jeune ami.

« T’as bientôt fini de dire des bêtises, toi ?! » dit-elle, douce, mais ferme.

Alexandre se laissa faire en rigolant, puis répliqua vivement :

« ‘M’en fiche ! Tu seras la première à lui sauter au cou. »

Les quelques administrateurs du village, accompagnés de trois officiers alliés, vinrent vers Léon. Les hommes de ce dernier se regroupèrent aussitôt autour de leur chef. Alexandre se demanda où était passé Charles.

Un des alliés dit qu’ils avaient expliqué leurs ordres à ces messieurs, qui n’avaient pas compris. Léon fit la moue. Ces vichystes, à son avis, n’avaient aucun intérêt à comprendre.

« C’est très simple, messieurs, dit-il. Vous êtes démis de vos fonctions municipales. Des élections auront lieu le plus vite possible, et je devrai faire régner l’ordre jusque-là, ou tout au moins jusqu’à l’arrivée de représentants du Gouvernement Provisoire. »

Évidemment, ils protestèrent. Comment ça, démis ? Au nom de quoi donc ?… Ils avaient été nommés très légalement…

« … Par un gouvernement qui ne l’est plus, si tant est qu’il l’ait été un jour, les coupa Léon, sec. Et contre lequel vous n’avez pas fait grand-chose, si je ne m’abuse… »

Charles arriva avec ses parents. Léon salua ces derniers d’un signe de tête.

« Vous tombez bien, Bertin, dit-il.

-Bonjour, Desprées. Content de vous voir.

-Moi aussi. Vous étiez au Conseil Municipal en 39, je crois ? Premier adjoint ? Viré par Vichy ? »

Surpris, Bertin mit un moment à répondre, alors que son fils opinait pour lui. Alexandre sentit venir la suite.

« Oui, en effet, finit par reconnaître Bertin, visiblement un peu inquiet.

-Ça vous dirait de faire maire par intérim jusqu’aux élections ? »

Bertin sursauta. Charles regarda Alexandre, épaté. Alexandre lui donna un petit coup de coude et Charles rigola.

Michel prit la parole à son tour, pour expliquer que Léon et ses gars, plus les bonnes volontés qui voudraient, auraient assez à faire de sécuriser la région, sans avoir tout l’administratif du village à gérer. S’il pouvait, lui qui s’y connaissait, les en décharger ? Bertin se dandinait, indécis. Alexandre rigola :

« M’sieur Bertin a un cas de conscience…

-Et pourquoi lui ? s’écria un des vichystes. Il a fait plus que nous contre les boches ?

-Justement oui ! s’écria Charles, vexé. C’est grâce à lui qu’on a eu Crevin !

-Qu’Alexandre a eu Crevin. » corrigea Fernand, et Alexandre sourit.

Charles avait été assez fier lorsqu’ils lui avaient expliqué comment le milicien, venu voir Alexandre sur le conseil de son père, avait été empoisonné.

Tous les yeux se posèrent sur lui. La plupart des villageois s’étaient approchés, et suivaient la conversation. Les regards étaient goguenards, ou sincèrement surpris. Celui de Léon fit le tour de l’assemblé :

« Ben oui, Crevin ne s’est pas empoisonné tout seul… fit-il. Bon. Bertin ?

-Je veux bien… commença le libraire, timide. Mais heu… Je voudrais tout de même m’assurer du soutien de mes concitoyens… »

Alexandre rigola encore. Léon hocha la tête. Puisque la quasi-totalité des villageois était là, il organisa un rapide petit vote à main levée. Bertin fut désigné maire provisoire sans opposition notable. On l’applaudit.

 

Chapitre 51

Le soir était tombé, et le village était calme. Les maquisards avaient formellement interdit tout débordement. Tous les accusés, quel que soit ce qu’on leur reprochait, devaient leur être amenés pour être emprisonnés en attendant que la vraie justice se remette en marche.

À l’auberge, il y avait du monde. On fêtait la victoire. Vers vingt-deux heures, Alexandre parvint à s’éclipser avec un panier plein de denrées diverses : un saucisson, du pain, du vin, du fromage, une gourde d’eau, et quelques fruits. Il portait aussi une couverture roulée.

Il sortit par derrière, et, en se faufilant discrètement par la ruelle, il repensa à la grosse malle qu’ils avaient trouvée, quelques heures plus tôt, dans ce même jardin. Un petit mot était posé dessus, en trois langues. Allemand, anglais et espagnol, avait décrété Charles, appelé à l’aide, et il avait traduit :

« Merci de me garder ça le temps qu’il faudra. H.L. »

Alexandre entra dans l’église par la porte de la chapelle gauche. Il se signa machinalement, et s’avança. Il s’était arrangé avec le père Gabriel : si ce dernier laissait de la lumière à son hôte, Alexandre se chargeait de le nourrir. Le jeune homme constata que le prêtre avait tenu parole. Un chandelier à cinq branches éclairait le coin du chœur où Heinz était, assis au sol, le nez plongé dans sa bible. Alexandre sourit : il avait craint que son ami soit endormi, il était rassuré. Heinz ne se leva pas, cette fois. Il regarda Alexandre s’approcher, l’air très heureux de le voir, et s’agenouiller près de lui. Alexandre posa le panier et la couverture au sol.

« Bonsoir…

-Salut. Gentil venir…

-Je heu… Je t’apporte à manger… »

Il poussa le panier vers lui. Heinz, tout content, posa sa bible et regarda dedans :

« Très bien tout ça mersi… Très faim…

-Oui, je m’en doute… Je… J’ai pas pu venir plus tôt… On a eu beaucoup à faire, j’suis désolé… »

Heinz se mit à manger. Il avait visiblement très faim, effectivement, mais ne s’empiffrait pas vulgairement. Alexandre se dit qu’il avait dû être très bien élevé.

« C’est bon ? » balbutia-t-il au bout d’un moment.

Heinz lui sourit. Et, comme cela lui ferait toujours, désormais, lorsque Heinz lui sourirait, Alexandre sentit son cœur fondre. Heinz finit de manger, buvant plus d’eau que de vin, et Alexandre remit les restes dans son panier. Heinz déroula la couverture avec un air bizarre, et il soupira, comme s’il pensait que ça n’allait lui servir à rien.

Alexandre restait agenouillé à un mètre de lui, le contemplant à la lueur des bougies, cet homme étrange, au physique si peu autrichien, avec ses bottes et son pantalon noir de SS, et sa chemise blanche, un peu sale, aux manches repliés sur ses avant-bras, au col déboutonné. Heinz regarda Alexandre et lui tendit la main. Le garçon trembla, sourit timidement, puis la prit, et se laissa entraîner. Ils s’étreignirent un moment, échangeant un baiser long et profond. Puis Alexandre resta dans ces bras, se serrant fort, très fort, tant il craignait que ce corps ne lui échappe.

Heinz se rassit contre la paroi de bois qui entourait le chœur, Alexandre dans les bras. Ils s’emballèrent dans la couverture, car l’église était fraîche, et Alexandre s’endormit bientôt, la tête au creux du cou de son ami. Ce dernier se disait qu’il avait rêvé d’un tel instant toute sa vie. Ces boucles noires qui le chatouillaient, ce souffle régulier, ce corps endormi, confiant, dans ses bras. Cette main accrochée à lui. Il ne dormit pas, cette nuit-là. Il veilla sur le sommeil d’Alexandre, comme il l’avait fait des mois plus tôt.

Il repensa à Senkel, à Mader. Il espérait de tout son cœur qu’ils avaient pu gagner Lyon sans encombre. Friedrich… pensa-t-il. J’espère qu’un jour, vous comprendrez.

Un gémissement d’Alexandre le ramena brutalement au présent. Il resserra machinalement son étreinte. Alexandre grommela, puis soupira et s’apaisa. Il devait rêver. Heinz sourit.

« Dors, mon amour. Ne crains rien. Je suis là. » chuchota-t-il.

Alexandre couina, sourit, et se blottit un peu plus fort contre lui.

« Je t’aime… »

            Heinz caressa les boucles noires.

« Dors. Je t’aime. »

 

Chapitre 52 :

            Alexandre regagna l’auberge vers sept heures et demie, le lendemain. Lorsque le père Gabriel l’avait réveillé, en arrivant pour préparer l’office du matin, le garçon était emballé dans la couverture, et Heinz, assis non loin de lui, déjeunait sagement du pain et du fromage. Alexandre avait pensé qu’il était très matinal, sans imaginer une seconde que son ami n’avait pas du tout dormi.

            Alexandre passa une bonne journée, paisible, et au soir, il retourna discrètement à l’église avec de nouvelles victuailles. Il ne voulait pas qu’on le voie, n’y allant donc pas dans la journée, craignant d’attirer l’attention. Il savait que déjà, des bruits couraient, à propos d’un boche qui se cacherait dans l’église. Et il était inquiet. Même si Heinz restait dans la sacristie le temps des offices, la rumeur était réelle. Alexandre pensait qu’un des hommes venus avec Léon dans l’église avait été trop bavard. Ça ne pouvait être ni Charles, ni Léon. Un des soldats alliés ? Ils ne tenaient pas très bien le vin rouge… Ou Basile ? Basile, qui s’il n’avait rien dit, n’en pensait visiblement pas moins… Basile qui était loin d’avoir inventé l’eau chaude, et pour qui un ennemi était un ennemi…

            Alexandre entra dans l’église, perdu dans ses pensées. Si ça chauffait trop, il faudrait cacher Heinz ailleurs. Mieux valait prévoir maintenant, se dit-il, quitte à ce que ce soit pour rien, que ne pas y réfléchir et être pris de court.

            Heinz était assis dans le chœur, et cette fois, il se leva. Alexandre posa le panier au sol, et ils s’étreignirent longuement.

            « Bonsoir, Heinz…

            -… Alexandre… »

            Cette nuit-là passa comme la précédente.

            Le troisième soir, lui aussi, commença ainsi. Alexandre se blottit dans les bras de Heinz, mais, sans qu’il sût trop pourquoi, il n’avait pas du tout envie de dormir. Heinz non plus, mais il savait encore moins pourquoi. Il se sentait bizarre. Il se surprit en réalisant soudain que ses mains se promenaient toutes seules sur le corps d’Alexandre, à travers ses vêtements. Alexandre soupira, puis passa ses bras autour du cou de Heinz. Ils s’embrassèrent.

            Alexandre s’allongea sur le sol, entraînant Heinz. Le jeune homme se dit que cet homme-là allait le prendre, comme tant d’autres l’avaient fait, et pourtant tout était différent. Alexandre regarda Heinz, allongé contre lui, qui le caressait doucement, et pensa qu’il allait se donner comme il ne l’avait jamais fait. Il se sentait merveilleusement bien.

            Au bout d’un petit moment cependant, le garçon se dit que quelque chose clochait.

            Et il n’eut guère de mal à comprendre : Heinz ne savait pas quoi faire, comme Charles, quelques jours plus tôt. Alexandre n’en revint pas : Heinz était vierge. Puis il se reprit, sourit, entraîna Heinz encore plus près de lui, et murmura :

            « C’est ta première nuit d’amour, Heinz…

            -Nuidamur ?… balbutia Heinz. 

            -Chhht… »

            Alexandre sourit à nouveau.

            « Viens, n’aie pas peur… »

            Et Alexandre guida doucement, avec toute sa tendresse, cet homme sur les chemins de l’amour. Et lui-même, après coup, de se dire que tous ces gestes qu’il faisait sans même y penser aux autres, il les avait faits à Heinz en y faisant très attention. Pour lui aussi, c’était une première nuit d’amour.

            Heinz lui prouva quelques heures plus tard qu’il avait très bien compris la leçon. Puis, il s’allongea sur Alexandre, et s’endormit sans même s’en rendre compte. Alexandre, lui, veilla encore un peu, savourant son bien-être. Il aimait ce silence, ce corps pesant sur le sien, la fraîcheur de l’église, il écoutait ce souffle calme, régulier, et, en serrant ses bras autour des épaules de Heinz, il se dit que cet homme-là, il ferait tout pour ne jamais le perdre.

            L’instinct de survie fut probablement la cause du réveil très matinal d’Alexandre. Il sommeilla un moment, puis réalisa brusquement que si le père Gabriel les trouvait ainsi dans le chœur, ça allait très, très, très mal se passer. Il se mordit les lèvres, se dégagea doucement de dessous Heinz, et se rhabilla rapidement. Après quoi, il fit un tas décent des vêtements de son amant, et recouvrit ce dernier avec la couverture. Heinz n’avait pas bronché. Alexandre souffla, tout était bon, et le père arriva.

            « Oh, bonjour, Alexandre…

            -Bonjour, mon père…

            -Si tôt levé ? Tu passais voir si notre ami n’avait besoin de rien ?

            -Oui, mais j’ai pas osé le réveiller…

            -Tu as les traits tirés, remarqua le prêtre, et il ajouta sévèrement : Tu as encore pêché cette nuit ? »

            Alexandre sourit et haussa les épaules :

            « ‘Faut bien vivre. »

            Heinz émergeait. Il s’étira longuement, bâilla, avant d’ouvrir des yeux vagues et encore ensommeillés. C’était délicieux, les brumes du réveil. Il avait complètement oublié ça. Il s’assit et se gratta la tête. Puis, il regarda Alexandre et le curé.

            « Salut.

            -Bonjour, Heinz… » dit Alexandre.

            Il fit signe à son amant de se lever, et ramassa ses vêtements. Heinz garda pudiquement la couverture autour de sa taille, ils allèrent dans la sacristie. Heinz s’habilla, assis sur un banc.

            « Alexandre…

            -Oui, mon cœur ?

            -Nuidamur, bien pour toi ? »

            Alexandre sourit, et alla embrasser Heinz, en se penchant. L’Autrichien l’enlaça, et répéta :

            « Bien ?

            -Oui, Heinz. Très très bien. Et pour toi ?

            -Oui, très très bien aussi…

            -Alors, tout va bien. »

            Heinz se serra contre Alexandre, qui caressa ses cheveux.

            « Touvabin. » répéta Heinz.

 

Chapitre 53 :

               Alexandre rentra tranquillement à l’auberge. La vie lui semblait simple et belle. Degenhard envolé, et Heinz resté, avec deux beaux bras pour s’y blottir, désormais.

            L’auberge était tranquille. Émilie dormait encore, Mado s’affairait derrière son comptoir. Alexandre vint se poser vers elle.

            « Toi, t’as pas beaucoup dormi. » remarqua-t-elle avec un sourire.

            Il bâilla, plia ses bras sur le comptoir, posa sa tête dessus et soupira d’aise.

            « Où t’étais ? »

            Le sourire du garçon s’élargit et Mado baissa d’un ton et se pencha vers lui, pour continuer :

            « T’étais avec l’autre, à l’église ? »

            Alexandre rosit et opina. Mado fronça un sourcil, et reprit, toujours tout bas :

            « Môme ! Vous avez quand même pas… ? »

            Alexandre opina plus vivement.

            « Dans l’église ?!…

            -Dans le chœur. Au pied de la croix.

            -Sans blague ?

            -Parole. »

            Mado rigola :

            « Tu vas griller en enfer, petit vicieux !

            -Oui, je sais… Ce qui est bien, c’est que j’y serai pas tout seul… »

            Il se redressa et se mit à compter sur ses doigts :

            « … Y aura moi, toi, Arnaud, Émilie, Heinz… Et puis sûrement plein d’autres gens sympas… Ce sera bien, parce que le paradis, si y a que des curés et des vierges… »

            Mado lui servit une grande tasse de thé brûlant, et reprit :

            « Arnaud disait souvent que l’enfer devait être vide… Tu te souviens ?

            -Oui… Oui… chercha-t-il. Ah voilà, parce que le Bon Dieu pardonnait à qui le voulait et qu’il ne voyait pas quel crétin refuserait ce pardon… »

            Alexandre soupira.

            « J’l’aime bien, Arnaud… Il a une façon de parler de Dieu… Il faudrait l’envoyer en mission, il convertirait tout le monde… »

            Mado fixait sérieusement Alexandre, et lui dit :

            « Pourquoi tu t’obstines à parler de lui au présent ? »

            Alexandre lui sourit, et haussa les épaules :

            « Parce que. J’ai envie de croire qu’il est vivant. Qu’il va revenir, jeter sa soutane aux orties et te faire plein d’autres bébés. »

            Mado soupira et secoua la tête.

            « Tu rêves, Alexandre. »

            Le sourire d’Alexandre s’adoucit :

            « Non, Mado. C’est toi qui ne veux plus rêver. »

            Mado détourna les yeux, qu’elle avait bien humides, et disparut dans la cuisine. Alexandre soupira. Il la comprenait, évidemment : elle ne voulait pas passer sa vie à attendre, ni élever son enfant dans un faux espoir. Bah… se dit le jeune homme en buvant son thé, elle n’en sera que plus heureuse de le voir revenir.

            Il passa de l’autre côté du comptoir, en voyant entrer quelques soldats alliés. Ils s’étaient installés dans la caserne désertée par les Allemands. Ils avaient dû trouver les lits encore tièdes, pensait Alexandre, et Heinz avait sûrement très bien fait de laisser ses affaires à l’auberge, à l’abri, avant leur arrivée.

            Les Alliés venaient volontiers manger à l’auberge. Émilie aurait sûrement eu beaucoup de travail si elle avait pu, et Alexandre, pour sa part, en plus de ses vieux clients d’avant-guerre, en avait hérité de deux : un officier anglais si poli qu’il n’en revenait toujours pas, et un petit soldat canadien si timide, si gentil qu’il lui avait fait un prix.

            Là, il s’agissait de trois officiers, dont son Anglais, qui laissa ses collègues s’installer à une table. Lui vint au comptoir.

            « Bonjour, dear, dit-il discrètement.

            -‘Jour, Sir Stephen, répondit aimablement Alexandre. Que puis-je pour vous ?

            -Mes amis et moi-même souhaiterions dire un mot à monsieur Desprées…

            -Léon ? Je crois qu’il dort encore. Je vais aller voir. Je vous sers quelque chose en attendant ?

            -Volontiers… Vous avez encore un peu de thé ?

            -Oui, je crois… Je vais vous faire ça…

            -Merci, dear.

            -De rien, my Lord. »

            Sir Stephen hocha la tête et alla s’asseoir près de ses amis. Alexandre mit l’eau à chauffer, puis monta voir où en était Léon. Ce dernier avait assuré, la nuit précédente, la ronde de surveillance avec les Alliés. Chaque nuit, ses derniers faisaient le tour du secteur, accompagnés d’une personne du cru, qui connaissait mieux le terrain qu’eux. Fernand s’y était collé la première nuit, Michel la deuxième et Léon la précédente. Il n’avait pas dû être au lit avant trois ou quatre heures du matin.

            Alexandre alla frapper à la porte. Un vague grognement lui répondit. Considérant, après une petite réflexion, ça comme un « oui », il entrouvrit la porte et passa la tête. Voyons… Cette grosse boule sous le drap, ça devait être Léon. Alexandre s’approcha :

            « Léon ? Y a trois officiers qui voudraient te voir.

            -Grumf… entendit-il.

            -Tu bouges ? Je te fais du café.

            -Grumf… Grumf… »

            La tête de Léon émergea de sous le drap.

            « Qu’esse y veulent ?

            -‘Pas dit.

            -J’arrive. »

Chapitre 54 :

            Alexandre servait le thé aux trois Alliés lorsque Léon arriva. Il s’assit près d’eux. Alexandre alla lui chercher une tasse de café, et la lui apporta, juste comme Sir Stephen commençait :

            « Les deux tiers de nos hommes vont continuer vers le nord. Le reste va rester ici pour sécuriser la région… Enfin, s’empressa-t-il devant le regard sombre de Léon, pour vous aider à la sécuriser. On nous a parlé de gros problèmes, dans d’autres secteurs… Des représailles, des vengeances sommaires… Pensez-vous que ça risque ici ?

            -Sincèrement, répondit Léon, je ne pense pas. On a mis les choses au point dès le début, ça devrait aller… Ici sûr… Reste à voir là où notre autorité est moins forte, dans la périphérie… C’est facile à savoir, je peux envoyer des gars.

            -Aoh, oui… S’il faut envoyer quelques soldats dans certains endroits, ça n’est pas un problème. »

            Léon eut un sourire, en touillant sa tasse.

            « On verra. » fit-il.

            Il jeta un œil à Alexandre, qui se tenait derrière lui. Sir Stephen sourit à ce dernier :

            « Votre thé est délicieux, jeune homme.

            -Merci, Sir. »

            Un autre officier, un New-Yorkais à l’accent atroce, changea de sujet :

            « Et l’autre Allemand ? Toujours dans l’église ?

            -Il est Autrichien, corrigea sèchement Alexandre.

            -Oui, il est encore à l’église, répondit Léon. Il y a un problème ?

            -Oh, not really… Just… Il faudrait savoir exactly… Errrr…  What can I say it…

            -Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Alexandre, inquiet.

            -Rien de grave, rien, le rassura Sir Stephen. Nous voudrions juste savoir quel est son statut exact… Si c’est un ennemi, il faut le conduire à un camp de prisonniers… Sinon, il est libre d’aller et venir…

            -Ce n’est pas un ennemi, dit Alexandre.

            -Cet homme a servi d’espion pour nous depuis un an, continua Léon. Nous lui devons beaucoup… Mais heu… Le principe de base de l’espion, c’est de rester secret. Alors, personne ne l’a vu agir, et pour tous ici, c’était un SS, le second du colonel. Nous craignons donc qu’un villageois zélé ne croie pas en sa loyauté et l’envoie prématurément rejoindre ses ancêtres… C’est pour ça qu’il est à l’église, à l’abri.

            -I see… fit pensivement Sir Stephen. Poor man… Parle-t-il français ?

-Non, répondit Léon. Enfin très mal. Il parle anglais, par contre.

-Good. Pourrais-je le voir ? »

            Léon regarda Alexandre, qui avait croisé les bras, inquiet.

            « Oui… Y a pas de raison… dit-il. Tu l’accompagnes, Alex ? »

            Alexandre fit la moue, puis opina. Il pouvait, oui, si Mado revenait. Il alla donc frapper à la porte de la cuisine, Mado vint ouvrir. Elle avait les yeux un peu rouges. Alexandre détourna les siens, gêné. Il balbutia qu’il devait partir un moment, il était désolé… Elle pouvait revenir faire le service ? Il lui jeta un petit œil timide par dessous. Elle eut un petit sourire, il pouvait y aller. Il opina.

            « Excuse-moi, Mado.

            -File, Môme. »

            Il accompagna donc l’Anglais jusqu’à l’église, aussi discrètement que possible. Celle-ci était déserte, l’office fini depuis longtemps. Il y avait juste Heinz dans le chœur, qui sourit et se leva, en apercevant Alexandre. Ce dernier s’approcha avec le lord qui regardait autour de lui en disant que cette architecture, c’était magnifique…

            « … Ah, le gothique français !

            -Vous avez pas, ça, en Angleterre ?

            -Pas pareil… Alors, voilà notre ami ?… Hello, mister… How are you ?

            -Fine… répondit Heinz, agréablement surpris. Who are you ?

            -Sir Stephen of Kent… Nice to meet you…

            -Heinz Lerpscher. Nice to meet you too… »

            Les deux hommes devisèrent un moment, sous l’œil plus que sceptique d’Alexandre. Sir Stephen lui demandait confirmation de tel ou tel point de temps en temps, et Alexandre comprit qu’il essayait de reconstituer les activités de Heinz. Au bout d’un moment cependant, le jeune homme comprit que le dialogue était en train de tourner court : Heinz déniait de la tête, son visage s’était fermé et il tremblait. L’Anglais insista un peu, puis soupira.

            « Tant pis, dit-il. De toute façon, j’en sais assez. Thanks, sir Lerpscher. I think I can help you.

            -Thank a lot. » dit Heinz.

            Il alla s’asseoir, sombre, dans un coin du chœur. Alexandre, inquiet, lui fit signe qu’il s’en allait. Heinz lui sourit, triste.

            Alexandre partit avec l’Anglais. Dès qu’ils furent dehors, il lui demanda :

            « Qu’est-ce que vous lui avez dit, pour qu’il tire cette tête ?

            -Ce qu’il faisait avant d’être ici… Il m’a dit qu’il était SS, en Pologne… Il parle d’Enfer, mais il ne veut pas en dire plus.

            -Ah, bizarre.

            -Dites-moi, dear…

            -Oui, my Lord ?

            -Puis-je espérer vous voir ce soir ?

            -Heu… Oui… Pas trop tard, par contre…

            -Well… I see… Vingt heures ?…

            -Dix-neuf  heures trente, je préfèrerais…

            -Aoh… Je ne peux pas… Je dîne… Errr… Disons, dix-neuf heures quarante-cinq ? »

            Alexandre rigola.

            « Bon, dit-il. OK pour vingt heures. Mais soyez ponctuel, j’aurais pas toute la nuit.

            -Merci beaucoup, dear. À ce soir.

            -À ce soir, my Lord. »

Chapitre 55 :

            Alexandre ne sut jamais comment Sir Stephen avait fait pour pouvoir rester… Toujours était-il que l’Anglais, chargé d’aider les Français à se réorganiser et à maintenir l’ordre, installa ses quartiers plus confortablement dans la caserne, pour plus longtemps. Et il traversait volontiers la rue, le soir, pour venir louer Alexandre. Ce dernier le laissait faire, puis allait finir la nuit dans les bras de Heinz, en tout bien tout honneur. Ils n’avaient pas refait l’amour. Heinz n’en sentait pas le besoin irrépressible, et Alexandre se plaisait dans une relation chaste, qui le rassurait sur la réalité des sentiments de son amant.

            Les nouvelles étaient bonnes, les Alliés progressaient régulièrement, les jours passaient. On apprit la libération de Lyon début septembre, celles d’autres villes. La guerre s’achevait bizarrement, comme elle avait commencé : dans le désordre, on entendait tout et son contraire. Mais au village, Léon et ses gars savaient très bien maintenir l’ordre, en se servant le moins possible des Alliés qui restaient. Sir Stephen ne s’imposait pas, loin de là. Il ne voulait pas apparaître comme un nouvel occupant.

            Alexandre l’aimait bien. Un soir, après leurs ébats, il garda l’Anglais un peu plus longtemps que d’habitude, sentant qu’il avait besoin de parler.

            « Un problème, my Lord ?

            -Aoh, no, rien… C’est juste… C’est l’anniversaire de mon ami, aujourd’hui…

            -Ah, vous avez un ami ? »

            L’Anglais opina, se leva et alla chercher son portefeuille dans son veston d’uniforme, dont il tira une photo. Il revint se coucher près d’Alexandre et la lui montra. C’était un bel homme, d’une trentaine d’années, donc un peu plus jeune que Sir Stephen, qui demanda :

            « Il est beau, n’est-ce pas ?

            -Ah oui… Pas mal… Comment il s’appelle ?

            -Kevin. Il est Irlandais.

            -Kevin ?… C’est joli… Je connaissais pas, mais c’est joli…

            -Il a trente-deux ans aujourd’hui.

            -Où est-il ?

            -Chez moi… Il n’a pas été mobilisé, il boite… Il était le palefrenier de mon père, il a eu un accident de cheval, il y a sept ans.

            -Et ben, au moins, il est tranquille.

            -Il garde la maison… Nous nous écrivons beaucoup… Mais il me manque… »

            Alexandre lui rendit sa photo en rigolant :

            « Il sait que vous allez voir des putes, ici ?

            -Je lui ai parlé de vous…

            -Vraiment ?

            -Oui… Il espère que vous êtes quelqu’un de bien… Je l’ai rassuré sur ce point. »

            Cette idée amusait beaucoup Alexandre.

            « Vous n’êtes pas un giton de bas étage, Alexandre.

            -J’espère, my Lord. J’espère.

            -J’apprécie vos services à leur juste valeur, qui est haute… Si un jour, je peux quelque chose pour vous, n’hésitez pas. J’ai cru comprendre, heu, que vous étiez très lié à l’All… L’Autrichien de l’église ? »

            Alexandre rosit et détourna les yeux. Il dit doucement :

            « On peut dire ça comme ça…

            -Si vous voulez que je le prenne sous ma protection ?

            -Oh, y a pas de raison… »

            S’il n’y en avait pas à ce moment, il ne devait pas tarder à en avoir.

            Le représentant du Gouvernement Provisoire arriva à quelque temps de là. On ne comprit pas trop où ils l’avaient trouvé… Un tel imbécile, ça devait être une espèce assez rare… C’était un espèce de petit chef hargneux, à peu près aussi ouvert qu’une huître close, et Léon, très vite, sentit que ça allait mal se passer. Là où lui était parvenu à garantir l’ordre, cet homme, auquel il était forcé d’obéir, risquait de tout gâcher. Car il voulait absolument « laver la France de tous les traîtres ».

            Il commença par arrêter tout l’ex-conseil municipal, et d’autres notables en rab, et Bertin n’y coupa que parce qu’il avait aidé pour Crevin, et encore, c’était à peine assez pour le petit chef, qui lui conseilla de se tenir tranquille. Léon se dit que le village entier risquait de se soulever, furieux de voir se rétablir l’ordre des occupants.

            L’après-midi même de son arrivée, l’ex-chef du maquis était affalé à une table de l’auberge, broyant du noir avec Michel et Fernand. Alexandre, qui venait de s’occuper de son petit Canadien, descendit dans le café, fatigué, et vint vers eux :

            « Du nouveau ? » bailla-t-il.

            Il s’étira. Léon grommela. Fernand haussa les épaules. Michel répondit :

            « Rien… Notre ami continue à réorganiser… Et puisqu’il ne veut pas qu’on l’aide, on ne l’aide pas…

            -Où est Basile ?

            -Ah, il veut bien de son aide à lui… Ils ont l’air d’être sur la même longueur d’onde… »

            Léon soupira sombrement :

            « On avait réussi à ramener le calme, il va tout foutre en l’air ce crétin…

            -Sir Stephen le laissera pas faire. » dit Alexandre.

            Léon lui jeta un œil. Alexandre sourit :

            « Oui, oui, je sais, Léon, je sais : on n’a pas besoin d’eux… Mais je le connais, rassure-toi, il en fera le moins possible, et le plus possible avec nous… »

            Précisément, l’Anglais arriva, visiblement inquiet, et se précipita vers le garçon :

            « Alexandre !

            -Un problème, Sir ?

            -Oui… C’est hm… Votre nouveau chef, là… Quelqu’un lui a parlé de Lerpscher… »

            Alexandre pâlit :

            « Quoi ?

            -Il est fâché errr… Ils sont encore en train de parler… Vous avez un endroit où le cacher ? »

            Alexandre opina.

            « Alors, faites vite, je vais essayer de les retenir… »

            Alexandre opina encore et fila par derrière, sans perdre une seconde.

            Sitôt la porte arrière refermée sur Alexandre, celle de devant s’ouvrit violemment, laissant entrer une dizaine d’hommes, menés par le petit chef, son second et Basile. Léon, Michel et Fernand se levèrent, et avec l’Anglais, ils firent front. Le petit chef se mit à aboyer :

            « Au nom de quoi cachez-vous un ennemi ?!

            -Ce n’est pas un ennemi, Roguet.

            -Alors, pourquoi on ne m’a rien dit ?! »

            Léon ne put retenir un petit sourire un rien goguenard :

            « Oh, mais vous étiez si occupé… »

            Ces trois compagnons rigolèrent. En face, ça ne rit pas. Michel dit à Basile, très ironique :

            « T’hurles avec les loups, toi ? »

            Voyant que Roguet s’énervait, enfin, s’énervait plus qu’il ne l’était déjà, Sir Stephen intervint, très ferme :

            « Heinz Lerpscher n’est pas un ennemi, monsieur Roguet. Je m’en suis moi-même assuré en arrivant, dès que j’ai su sa présence à l’église.

            -Oh vous l’angliche on vous a rien demandé ! se remit à aboyer Roguet. Moi tout ce que je vois, c’est qu’on planque un boche dans l’église ! Et on essaye de m’faire avaler qu’c’est pas un ennemi ?!… Après tout ce que les curetons ont fait pour Vichy ?!

            -Le père Gabriel a aussi été un de nos plus fidèles alliés, Roguet. » répondit Léon.

            L’ex-maquisard restait très calme. Michel confirma :

            « Sans lui et les religieuses, on aurait eu beaucoup de problèmes. Alexandre serait mort et… »

            En entendant ce nom, Basile sursauta, et s’écria :

            « Où il est ?!

            -Qui ça ? demanda innocemment Léon.

            -Alexandre ! »

            Il y eut un silence, puis Roguet et ses hommes comprirent. Le sourire de Sir Stephen s’élargit :

            « Vous ne pensiez tout de même pas qu’il allait vous laisser tuer Lerpscher comme ça ? »

            Roguet aboya une nouvelle fois, et tout le monde alla à l’église. Mais lorsqu’ils arrivèrent, cette dernière était vide. Il y avait juste la couverture qui traînait au sol, dans le chœur.

            « Où est-il ?! » cria Roguet.

            Léon, Fernand et Michel se regardèrent :

            « Un des tunnels, hein ? fit Michel en retenant son rire.

            -Possible, fit Fernand, un sourire aux lèvres. Ou alors, chez quelqu’un ?

            -Possible, fit Michel.

            -C’est vrai qu’il connaît plein de gens qui l’aideraient, notre Môme… fit Léon.   

            -Possible. » firent les deux autres en chœur.

            Ils opinèrent du chef tous trois. Sir Stephen rigolait. Le père Gabriel arriva. Il était très fâché. Décidément, on entrait dans son église comme dans un moulin !… Il se fit donc un devoir de mettre tout le monde dehors, et les aboiements de Roguet n’y firent rien. Ils ne purent s’expliquer que sur le parvis, et cela tourna rapidement au vinaigre. Sans même le savoir, le père Gabriel permit à Alexandre d’arriver là où il voulait avant même que Roguet et les siens ne se disent qu’il était plus que temps de les poursuivre.

            Alexandre s’était précipité à l’église de toute la force de ses jambes. Il y était parvenu à bout de souffle, en un temps record. Le voyant arriver, Heinz, qui regardait d’un œil expert les boiseries sculptées du chœur, s’était précipité, juste à temps pour rattraper Alexandre qui avait trébuché sur le jubé. Les yeux verts étaient inquiets. Alexandre s’était redressé.

            « Problème, Alexandre ?

            -Oui, Heinz, gros problème… Viens, il faut partir… »

            Alexandre avait essayé de le tirer, mais Heinz refusait de franchir le jubé, inquiet. Alexandre s’était mordu les lèvres :

            « Heinz, il faut partir…

            -… Dehors, pas bien…

            -Oui, justement, c’est pour ça… Il y a… »

            Alexandre cherchait ses mots :

            « Il y a des gens dehors, très méchants… Ils vont venir, et t’emmener…

            -Église, sacrée…

            -Pas pour eux… Heinz… »

            Alexandre avait pris les mains de son amant et couiné :

            « Heinz, fais-moi confiance… Tu as confiance en moi,… Hein ? »

            Heinz avait souri et opiné vivement .Alexandre avait souri aussi.

            « Viens, je vais te mettre à l’abri.

            -Abri, bien…

            -Alors, viens. »

            Et ils étaient partis par le tunnel de la chapelle.

Chapitre 56 :

            Alexandre et Heinz débouchèrent bientôt dans la forêt. Ils s’arrêtèrent un moment, éblouis par la radieuse lumière ambiante. Il faisait très beau, ce jour-là. Les yeux d’Alexandre furent les premiers à être opérationnels. Le garçon saisit alors le bras de Heinz à deux mains pour l’entraîner rapidement dans les bois, et, un peu plus tard, ils avançaient main dans la main, sous le regard parfaitement indifférent des divers animaux.

            Heinz se laissait guider pour le plaisir, car il avait très vite compris où Alexandre le conduisait. C’était là où lui-même l’avait conduit, après avoir couvert la fuite de Léon et Günter.

            Ils débouchèrent bientôt sur la petite clairière, et devant eux se dressa la masse imposante du monastère. Alexandre et Heinz s’approchèrent, toujours main dans la main. L’œil averti de Heinz fit noter à son propriétaire que la grande porte en bois était très mal en point. Elle ne passerait pas un nouvel hiver.

            Alexandre frappa. Heinz et lui se regardèrent puis, réalisant où ils étaient, se hâtèrent de lâcher leurs mains, comme la porte s’ouvrait, sur une sœur qui cligna des yeux, surprise, et à qui Alexandre sourit.

            « Bonjour, sœur Aurélia.

            -Alexandre ?… Que voulez-vous ?

            -Heu, c’est compliqué… Vous pouvez aller chercher la mère supérieure ?

            -Oui, heu… Entrez, mais restez là. »

            Alexandre opina. Ils entrèrent. Sœur Aurélia referma la lourde porte, et partit, après leur avoir jeté un dernier œil sévère. Heinz resta à scruter la porte. Ce n’était guère mieux de ce côté…

            Ils étaient dans la cour intérieure, à un angle du cloître, qui leur était en partie inaccessible : deux grilles bloquaient les deux allées, celle qui partait devant la porte, par où la sœur avait disparu, et celle de droite. Ils restaient donc dans l’entrée, de leur côté de la clôture. Alexandre s’assit sur un banc de pierre, et regarda, dans la cour, les fleurs qui poussaient.

            La religieuse revint avec la mère supérieure et aussi sœur Hortense. Alexandre se releva. Heinz était tellement plongé dans l’observation de la porte, si concentré qu’il ne les entendit pas.

            « Bonjour, Alexandre… » dit la mère supérieure.

            Elle était surprise. Alexandre lui sourit.

            « Bonjour, ma mère. Je suis navré de vous déranger, mais j’ai un très gros service à vous demander… Heinz, viens là… »

            Heinz marmonnait tout seul, fixant la porte avec grand sérieux. Alexandre se tourna vers lui, et l’appela plus fort. Heinz sursauta, se tourna vivement et vint vers lui.

            « Porte, pas bien… »

            Alexandre opina, se retourna vers les sœurs et leur expliqua la situation.

            « C’est une question de quelques jours, je pense, conclut-il. S’il vous plait… »

            La mère supérieure hocha la tête :

            « Vous êtes sûr qu’il y a un risque ?

            -Certain. Roguet est tout à fait le genre d’hommes qui tuent d’abord, reconnaissent leur erreur après et font un beau discours de regrets aux funérailles…

            -Bien. Votre ami ne parle pas français ?

            -Non,… Heu, allemand, anglais et espagnol, je crois…

            -Outils pour porte ? » demanda Heinz.

            Il donna un petit coup de coude à Alexandre, qui le regarda, intrigué :

            « Qu’est-ce qu’il y a, Heinz ?

            -Pas bien, porte… Je peux refaire, outils ? »

            Les religieuses et Alexandre échangèrent un regard surpris. La mère supérieure ordonna à sœur Hortense d’aller chercher une autre sœur.

            « Elle parle allemand, dit-elle pour Alexandre, qui opina. Bon, reprit-elle. Je ne vois pas d’inconvénients majeurs à ce que nous gardions ce monsieur ici quelques jours… Si vous nous l’avez amené, c’est qu’il est digne de confiance. »

            Alexandre sourit.

            « Merci, ma mère. »

            Il regarda Heinz qui attendait sagement, les mains dans le dos.

            « Ça va, Heinz ?

            -Sava.

            -Tu vas rester ici quelques jours.

            -Joli ici. Outils pour porte ? »

            Sœur Hortense revint avec une petite sœur âgée et voûtée, qui se traînait avec une béquille. Elle avait un visage incroyablement beau et doux. Heinz pencha la tête, intrigué. La mère supérieure se tourna vers la nouvelle arrivante, qui souriait à tout le monde, et lui expliqua :

            « Sœur Margrit, nous avons besoin de vos talents. Ce monsieur que voici est allemand…

            -Autrichien, corrigea machinalement Alexandre.

            -… Il ne parle pas français. Nous allons le garder ici quelques jours, il risque des ennuis dehors… Pouvez-vous vous assurer qu’il a compris ? »

            Sœur Margrit opina et se mit à parler à Heinz, qui sursauta puis sourit, ravi.

            « C’est ce que je pensais avoir compris… Dites-moi, pour vous remercier de votre hospitalité,… et puis aussi pour m’occuper, voulez-vous que je refasse votre porte, là ? Elle est en piteux état… Je pourrais arranger ça, il suffirait que vous me fournissiez les matériaux et les outils… »

            Sœur Margrit transmit la demande à la mère supérieure qui réfléchit un peu puis répondit :

            « Je dois en parler à la sœur économe… Mais cela nous rendrait service. Il est menuisier ?

            Vous êtes menuisier ?

            -Je l’étais avant la guerre.

            -Elle va y réfléchir. »

            Heinz opina. Puis, la mère supérieure déclara qu’elles allaient le conduire à une chambre d’hôte qu’elles avaient, à l’écart des leurs. Alexandre sourit. Lui allait y aller, il reviendrait voir Heinz et les tenir au courant. Il effleura la main de son ami.

            « Au revoir, Heinz… »

            Heinz lui sourit, et Alexandre comprit que son amant avait autant de mal que lui à ne pas le presser dans ses bras.

            « Orvoar, Alexandre… Revenir vite ?

            -Promis. »

            Et il partit vite, après avoir une dernière fois remercié les religieuses.

Chapitre 57 :

            Alexandre prit son temps, il arriva à l’auberge une demi-heure après avoir quitté Heinz, au monastère, marche durant laquelle il s’était préparé à affronter Roguet et sa troupe. Il n’avait pas peur, maintenant que Heinz était à l’abri. Après avoir affronté Degenhard, Senkel, Illert, Alexandre n’était pas inquiet, Roguet lui semblait plus bête que méchant. Il passa dans sa chambre, glisser son revolver dans sa ceinture, sous le vieux pull gris de Heinz qu’il portait souvent, et redescendit au comptoir, où il s’assit. À part le vieux Benoît qui semblait sommeiller, et trois gars qui papotaient à une table, devant un verre de rouge, le bar était calme. Mado vint vers Alexandre :

« Ça va ?

-Hm, hm, opina le garçon.

-Roguet est repassé une fois, depuis ton départ. Il est furieux.

-Je n’en doutais pas.

-Il va sûrement revenir, ça m’étonnerait qu’il n’ait pas mis un gars à la porte pour guetter ton retour.

-Y en a un, je l’ai salué… Où sont Léon et les autres ?

-Ils le surveillent, avec ton Anglais. »

Alexandre hocha la tête et lui demanda un calva. Mado le servit.

« Il est à l’abri, ton mec ?

-Sous la main de Dieu.

-Carrément ? sourit Mado.

-J’fais pas les choses à moitié. » confirma paisiblement Alexandre.

Léon, Fernand, Michel, et Edmond qui, vu les circonstances, avait repris le combat, arrivèrent et vinrent entourer Alexandre.

« C’est bon ? » demanda avec empressement Michel.

Alexandre opina doucement, les yeux mi-clos. Les quatre se regardèrent, puis à nouveau Alexandre, puis sourirent, satisfaits.

Car tous connaissaient ce regard froid, ces yeux noirs mi-clos, un peu hautains, cet air grave, ce visage-là. Alexandre prêt au combat. Face à cet Alexandre-là, Roguet n’avait pas l’ombre d’une chance.

Justement, Roguet arriva, suivi de ces acolytes. Alexandre les regarda s’approcher du coin de l’œil, comme ses amis se plaçaient tous à sa droite. Alexandre se tourna lentement, faisant face aux arrivants, un coude appuyé au comptoir. Il les écrasait de son calme, de son mépris et de sa beauté, se dit Mado, qui vint derrière lui.

« Messieurs ? » demanda doucement Alexandre.

Roguet était si furieux qu’il en avait du mal à parler. Il aboya :

« Où est-il ?!

-Mais à l’abri, voyons. »

Alexandre jeta un œil aux deux Bertin qui venaient d’entrer, alertés par on ne savait quelle rumeur. Le rapport de force était en train de s’équilibrer, c’était parfait. Charles et son père vinrent près de lui.

« Où ?! vociféra Roguet.

-Loin de ta bêtise. » répondit sans un sourire Alexandre.

L’attaque était directe et surprit tout le monde, y compris les amis d’Alexandre. Léon mit quelques secondes à comprendre. Alexandre jouait à un jeu dangereux, il devait y avoir pris goût.

« Au nom de quoi soustrais-tu ce boche à la justice ? aboya Roguet.

-Au nom de quoi te prends-tu pour un juge ? répliqua Alexandre, toujours froid.

-Je suis mandaté par le Gouvernement Provisoire ! J’ai tout pouvoir pour rétablir le droit dans ce patelin !… Et faire la justice tant que l’autre n’est pas remise en branle !… Il faut bien qu’on s’en occupe puisque personne d’autre ne le fait ! »

Piqué au vif, Léon allait répliquer, mais un geste discret, mais clair d’Alexandre le retint. Léon inspira profondément, mais ne dit rien. OK, Môme. Je te le laisse.

« … Et c’est pas un sale bâtard d’Arabe qui va m’en empêcher ! »

Alexandre plissa un instant les yeux. Il sembla à Léon que les yeux noirs s’étaient encore durcis. Le jeune homme répondit, effectivement plus froid :

« Je suis aussi français que toi, Roguet. Et tant bien même ce ne serait pas le cas… Je croyais m’être battu pour ce pays, mon pays, parce qu’il proclame que tous les hommes sont égaux ?… À moins que tu ne gradues l’égalité, comme les nazis ? »

Roguet semblait prêt à exploser, serrant les poings.

« Change pas de sujet petit merdeux ! Où est ce putain de boche ?!

-Il est autrichien.

-Où est-il ?! »

Alexandre prit son verre nonchalamment et but un peu. Basile intervint, énervé :

« T’en fais des histoires pour ce boche, merde ! Et puis pourquoi il se planque, s’il est si innocent que ça ? »

Il y eut des murmures d’approbation. Basile ne fit pas attention au regard assassin qu’Alexandre posa un instant sur lui. Il eut tort.

« Disons parce qu’il y a encore trop d’idiots armés dans le coin. Il est à l’abri. Je ne vous dirai rien de plus. »

Roguet fulminait, mais le calme froid d’Alexandre le bloquait. Il essaya une autre attaque :

« Il te baiserait pas, des fois, petite pute ?! »

Il réussit juste à faire sourire Alexandre.

« J’suis sûr que c’est ça… Petite salope, j’suis sûr que c’est ça… » ricana l’envoyé.

Puis il redevint sérieux, et se remit à aboyer :

« J’vois pas ce qu’on pourrait attendre d’autre d’un petit bâtard de pédé !

-Pourquoi ? fit doucement Alexandre. Ça te fait envie ? Rêve pas. J’suis bien trop cher pour toi. »

Et Alexandre, lui, avait piqué juste là où il fallait. Roguet lui donna une gifle si brutale que le garçon chuta au sol, comme son agresseur criait :

« T’en fais pas salope ! On va te soigner, tu causeras ! »

Enfin, se dit Léon. Sur son ordre, tous ses hommes sortirent leurs armes et les braquèrent sur Roguet et ses gars, et Léon dit calmement :

« Soyez raisonnables, ne résistez pas. »

Alexandre se releva, son arme également braquée.

« C’est quoi cette insurrection ?! hurla Roguet.

-Constatant que vous êtes les seuls à causer du désordre dans ce village, allant jusqu’à menacer de torturer un garçon dont la loyauté est sans faille, je me vois dans l’obligation de vous arrêter. Jetez vos armes, s’il vous plait.

-Et même s’il vous plait pas. » ajouta Alexandre.

Bertin s’approcha timidement :

« Vous heu… Desprées, tout de même…

-T’as pas le droit de faire ça Léon ! » cria Basile.

Alexandre le regarda, et vint lui arracher son fusil, en lui susurrant :

« Toi, ne m’énerve pas plus que je ne le suis déjà. Si tu tiens pas à ce que ta femme sache comment t’as voulu t’amuser avec moi. N’oublie jamais ça, Basile. Jamais. »

Basile blêmit.

La porte s’ouvrit brutalement, laissant entrer Sir Stephen et cinq de ses soldats :

« Que se passe-t-il ? cria l’Anglais, et il ajouta : Bon sang, tout était calme jusqu’à aujourd’hui, ici !

-C’est justement ce que nous expliquions à monsieur Roguet. » dit Léon.

Cinq minutes plus tard, les résistants et les Alliés emmenaient les fauteurs de trouble au frais. Bertin demanda un cognac pour se remettre. Un peu plus tard, Léon revint avec Charles et Alexandre. Léon sauta sur le téléphone, pour mettre Lyon au courant le plus vite possible. Alexandre alla finir son verre. Mado lui sourit :

« Bien joué. »

Bertin s’approcha, inquiet :

« Bon sang, Alexandre ! Tu l’as fait exprès ?

-Bien sûr que je l’ai fait exprès. Pour se débarrasser de Roguet, il fallait qu’il devienne une vraie menace, qu’il pète vraiment les plombs. Et s’en prendre à moi, m’insulter et me menacer comme il l’a fait, devant dix témoins, que demander de plus ? rigola le garçon.

-Tout ça pour un boche ! » soupira Bertin.

Alexandre se tourna lentement vers lui, et ses yeux ne disaient à eux seuls rien de bon.

« Écoutez-moi bien, monsieur Bertin. Je ne me répèterai pas, mais je vais être très clair. Je ne suis pas mauvais garçon, je ne veux de mal à personne, mais je ne donne pas cher de la peau du premier qui touchera à Heinz. Point. Vous pouvez faire passer le message. »

Il jeta aussi un œil à Charles. Les deux Bertin reçurent très bien le message, comme Basile un peu plus tôt. C’était une façon très polie de leur dire : je peux vous anéantir socialement, ne me cherchez pas. Charles n’osait pas regarder son père et réciproquement, tant ils craignaient tous deux que l’autre ne voit sa gêne et ne comprenne ce que ce message signifiait. Charles sourit timidement à Alexandre :

« T’en fais pas… Ça prendra un peu de temps, mais ça se tassera… »

 

Chapitre 58 :

            Au soir de cette pénible journée, Léon et ses quatre amis, plus quelques villageois décidés à les soutenir, attendaient avec anxiété l’arrivée du supérieur de Roguet, dépêché de Lyon pour voir ce qui arrivait. Il était près de dix-neuf heures. Bizarrement après le radieux soleil de l’après-midi, il pleuvait des cordes. Pendant ce temps, à l’étage, Alexandre s’occupait activement de Sir Stephen. Mado vint vers la table où son frère se rongeait un ongle.

            « Ça va aller, t’en fais pas.

            -J’espère, Mado…

            -Y a pas de raison. Si c’est son chef, c’est bien qu’il est plus intelligent que lui.

            -On espère. » fit Michel.

            Ce furent deux hommes trempés qui franchirent, peu après, la porte de l’auberge. Le sens de l’accueil de la maîtresse des lieux l’emporta sur sa retenue. Elle se précipita vers les arrivants, et se hâta de leur ôter leurs vestes dégoulinantes, en leur disant :

            « Allez vous asseoir, je vais vous faire un grog…

            -Heu, oui, merci… Pas d’alcool pour moi, dit le plus grand des deux. Léon Desprées est là ? »

            Léon s’était levé, comme ses gars, et venait à leur rencontre.

            « C’est moi. » dit-il.

            L’homme le regarda un moment, dans la pénombre, puis échangea un regard avec son collègue, avant de tendre une main que Léon serra aussi fermement qu’il put.

            « Enchanté, monsieur Desprées, reprit l’homme avec un accent qui, cette fois, fit tiquer tout le monde. Je suis David Wiesel, voici mon second, Emmanuel Gavinot. »

            Léon hocha la tête et serra la main de ce dernier.

            « Vous préférez du thé ou du café ? demanda Mado à Wiesel, qui lui sourit aimablement.

            -Du thé, ce sera parfait. Merci, madame…

            -Heu, excusez-moi… demanda-t-elle. Vous êtes Algérois ?

            -Heu, oui… ? » répondit-il, surpris.

            Léon sourit. Le même accent qu’Alexandre, lui aussi l’avait reconnu.

            « Venez vous asseoir. » dit-il.

            Il y eut un silence pendant que les deux hommes allaient s’asseoir aux deux tables accolées, près de Michel, Fernand, Edmond et Charles, qui, comme Léon, attendirent qu’ils soient installés pour s’asseoir. Cet intervalle permit à tous de dévisager les deux individus. Gavinot devait avoir dans les quarante-cinq ans. Ses mèches blond-roux gouttaient, il essuya son visage anguleux. Il avait les yeux clairs et scrutateurs. Quant à son supérieur, on ne pouvait décidément pas douter de ses origines. Même sans savoir son nom ni son accent, ses yeux fins et noirs, son nez busqué, ses lèvres charnues, ses cheveux noirs aussi, courts, mais visiblement aptes à boucler, ajoutés à une peau mate, parlaient pour lui. Le résultat était plus que satisfaisant. David Wiesel était juif, mais pas d’Europe de l’Est. Il ne devait pas avoir trente ans.

            « Bon, dit-il. J’avoue que lorsqu’on m’a rapporté votre coup de fil, monsieur Desprées, je n’y ai pas compris grand-chose… Où est Roguet ?

            -Enfermé, il…

            -Enfermé ? »

            Léon regarda Wiesel et soupira. Ça commençait mal, il le sentait. La douceur glaciale de ce jeune homme ne lui disait rien de bon. En effet, Wiesel reprit :

            « Enfermé ? Vous ne manquez pas d’air. Et pourquoi ?

            -Parce qu’il allait anéantir le calme que nous avons réussi à rétablir ici. »

            Wiesel ne répondit pas tout de suite, mais son petit sourire narquois était très éloquent.

            « Vous m’avez l’air très attaché à ce village, monsieur Desprées.

            -Ma famille tient cette auberge depuis neuf générations, répondit Léon, se demandant où Wiesel voulait en venir.

            -Auriez-vous tant que cela pris goût au pouvoir que vous y exercez ? »     

            Léon, à son tour, ne répondit pas immédiatement. Il regarda un moment Wiesel, avant de reprendre :

            « Monsieur Wiesel, me permettez-vous d’être franc ?

            -Je vous le demande.

            -Bien. Alors, si vous avez déjà décidé que j’étais coupable, fusillez-moi tout de suite, ça nous fera gagner du temps et de l’énergie. Sinon, s’il vous plait, laissez-moi vous expliquer mon point de vue. »

            Le sourire de Wiesel s’élargit. Gavinot rigola.

            « Voilà qui est bien dit, commenta Wiesel.

            -Votre cas est pénible, monsieur Desprées, continua Gavinot. Vos états de service parlent pour vous, voyage à Londres en 40, maquisard zélé depuis… Mais effectivement, enfermer notre envoyé l’après-midi de son arrivée…

            -J’aurais dû attendre qu’il dérape vraiment, selon vous ? Qu’il torture un des mes hommes les plus loyaux, comme il menaçait de le faire ? »

            Le sourire narquois de Wiesel fit place à un sourire aimablement suspicieux.

            « La raison de cette menace ? »

            Léon soupira, et il expliqua Heinz, son aide, sa retraite dans l’église, les menaces de Roguet, la fuite de Heinz, et les risques qui avaient suivi. Wiesel et Gavinot écoutèrent sans interrompre, échangeant parfois des regards entendus ou surpris. Un silence suivit, que Wiesel s’apprêtait à rompre, mais le cri que poussa Alexandre l’en empêcha, les faisant tous sursauter :

            « David ? »

            Tous les yeux se tournèrent vers Alexandre. Il était debout sur la dernière marche de l’escalier, les deux mains posées sur la rampe, et fixait le responsable du Gouvernement Provisoire avec des yeux ronds. Lorsqu’il l’identifia, Wiesel resta lui aussi stupéfait. Puis les deux jeunes gens s’exclamèrent ensemble quelque chose que personne ne comprit, car ce n’était pas du français. Wiesel se leva comme Alexandre sautait de la dernière marche pour trottiner jusqu’à lui. Ils échangèrent encore quelques mots et cette fois, les plus cultivés de l’assistance comprirent qu’ils parlaient un arabe mâtiné d’expressions françaises. Après quoi les deux garçons éclatèrent de rire et s’étreignirent chaleureusement.

            Mado, qui avait paisiblement suivi la scène de derrière son comptoir, en sortit avec un plateau qu’elle alla poser sur la table, près de Gavinot. Elle déposa une grande tasse fumante devant ce dernier.

            « Alors, un grog…

            -Merci.

            -… et un thé. »

Elle installa la théière et une autre tasse pour Wiesel, qui revenait, suivi d’Alexandre , et se rassit.

            « Merci beaucoup, madame.

            -De rien. Y a pas que chez vous qu’on a le sens de l’hospitalité. »

            Wiesel sourit et Alexandre rigola. Il alla se chercher une chaise, et vint s’asseoir à califourchon dessus, à côté de lui.

            « Il est très bon, le thé de Mado, tu vas voir… dit-il.

            -Aussi bon que celui du vieux Youssef ? sourit Wiesel.

            -Ay, non… ‘Faut pas trop en demander quand même…

            -Ah, le thé de Youssef… soupira rêveusement Wiesel.

            -J’ai toujours préféré celui de Fatima. » remarqua Alexandre.

            Wiesel fit la moue et hocha la tête :

            « Pas pareil… Et puis, on sait très bien pourquoi tu préférais celui de Fatima.

            -Oui, bon, d’accord, c’était surtout les loukoums avec le thé… »

            Ils rirent tous deux. Alexandre prit la théière :

            « Laisse-moi te servir…

            -Merci. »

            Alexandre versa le thé à quarante centimètres au-dessus de la tasse, devant les yeux éberlués des autres. Wiesel sourit :

            « T’as pas perdu la main… »

            Émilie descendit à ce moment, au bras de Sir Stephen, qui la soutenait, en bon gentleman, car elle était de plus en plus fatiguée.

            « Que se passe-t-il ? » bâilla-t-elle.

            Sir Stephen la lâcha au bas de l’escalier et se hâta de lui apporter une chaise.

            « Heu, oui… approuva Léon, comme au sortir d’un rêve.

            -Vous vous connaissez ? » demanda Gavinot, intrigué.

            Wiesel sourit, en prenant sa tasse brûlante entre ses mains, et Alexandre répondit :

            « Si je connais David ?! C’est sa mère qui m’a mis au monde ! »

            Le sourire de Wiesel s’élargit :

            « Nuit mémorable s’il en fut… D’ailleurs, Bâb El-Oued  ne s’en est pas encore remise… Mais nous verrons ça plus tard, tu m’excuseras, j’ai plus urgent à régler avec monsieur Desprées… »

            Alexandre sursauta :

            « C’est toi le supérieur de Roguet ?! »

            Wiesel le regarda :

            « T’es au courant ?

            -Plutôt !… Attends, David, je suis plus, là… Je quitte un fils d’hôteliers à Alger et je retrouve un haut responsable du Gouvernement Provisoire à Lyon ?…

            -C’est un bon résumé de la situation. J’ai fait du bon boulot pour eux, à Alger. Alors ils m’ont emmené.

            -Ah d’accooooord… soupira le garçon.

            -Et toi, alors ?

            -Moi ?…

            -Oui, comment t’es au courant pour Roguet ? »

            Alexandre rigola :

            « Oh, longue histoire… Les Milles et une Nuits, très court à côté… Disons que c’est moi qui l’ai outrageusement énervé pour que Léon puisse le coffrer, tout à l’heure…

            -Ah tiens ?

            -Eh oui…

            -Explique-moi ça ? »

            Alexandre opina et inspira profondément. Et fit un clair et concis résumé des faits. Après quoi, Wiesel posa une question goguenarde en arabe :

            « Mignon, l’Autrichien ? »

            Alexandre rosit avant d’opiner vivement.

            « Je vois… » murmura pensivement Wiesel.

            Il regarda Gavinot. Ce dernier soupira, il était fatigué. Il se redressa mollement :

            « J’avais demandé que Roguet soit envoyé dans un coin difficile, où les vichystes refusaient de rentrer dans le rang, ou bien où les résistants se rebiffaient…

            -Oui, moi aussi, approuva Wiesel. Qui l’a envoyé ici ?

            -Je sais plus, je retrouverai… Il est trop zélé, ce type, je l’ai toujours dit…

            -Oui, comme tous ceux qui nous ont rejoints à la dernière minute… Ça m’étonnait aussi, cette histoire. Bon. »

            Il but son thé et eut une mimique satisfaite.

            « Pas mauvais, tu avais raison, dit-il à Alexandre.

            -Tu en veux une autre tasse ?

            -Non, merci. Nous allons voir Roguet… »

            Gavinot et lui se levèrent, et les autres, sauf Émilie, les imitèrent.

            « Si vous voulez nous accompagner, monsieur Desprées ?

            -Oui, bien sûr. » approuva Léon.

            Il semblait soulagé. Wiesel regarda Mado :

            « Vous auriez de la place pour nous cette nuit, madame ?

            -Sans problème.

            -Parfait. Nous reviendrons dîner. À tout à l’heure, Alexandre.

            -Ce sera avec plaisir, David. »

Chapitre 59 :

            Alexandre rapporta la théière et les tasses au comptoir. Il était tout guilleret. Mado les prit et les plongea dans l’évier, derrière. Émilie se releva péniblement et vint s’asseoir près d’eux. À part eux trois, le café était vide. L’orage était passé, et visiblement sans faire de dégâts. Mais les visages, en partant, n’étaient pas encore tout à fait détendus. Tous restaient sur leurs gardes.

            « Qui c’est ce gars ? demanda Émilie.

            -Ses parents ont un petit hôtel à Alger, c’est là que ma mère est restée au début, c’est là que je suis né… On s’est installé dans une petite maison à côté quand j’avais cinq ans.

            -Ah ? Il a combien de plus que toi ?

            -Sept ans… Si je m’attendais à ça !… Retrouver mon vieux David ici !

            -Les voies du Ciel sont impénétrables, Môme… En l’occurrence, je crois que tu as sauvé la tête de Léon…

            -Oh, tu crois ?

            -Oui, c’était plutôt mal parti, avant que tu arrives. »

            Les deux jeunes Algérois passèrent les trois quarts de la nuit à une table, à brasser des souvenirs, et pour Alexandre, à demander des nouvelles de tous ceux qu’il avait connus.

            Wiesel et Gavinot repartirent dans la matinée suivante, remportant Roguet et ses sbires, après que l’Algérois ait fait jurer quinze fois à Alexandre de revenir faire un tour à Alger. Léon reprenait les manettes, et Heinz ne risquait officiellement plus rien.

            Cependant, par mesure de précaution, et aussi parce qu’il avait commencé à refaire la porte, les sœurs acceptèrent de le garder quelques jours de plus. Alexandre passait de longues heures près de lui, à le regarder travailler sereinement, avec amour. L’Autrichien caressait le bois avec une telle douceur que son jeune amant aurait bien souvent voulu être à sa place.

            Il semblait à Alexandre que son ami se débrouillait plutôt bien, et il eut une idée. Un soir, en rentrant du monastère, il passa à la boutique du menuisier du village. Ce dernier était un solide quinquagénaire qui, depuis la mort de son fils, travaillait seul en pestant sans cesse qu’il aurait bien besoin d’aide.

            C’était précisément ce qu’il était en train de dire à un client, quand Alexandre rentra :

            « Non, non, non !… Je suis désolé Eugène, ton tabouret n’est pas réparé !… Je peux pas tout faire ! Vous êtes fatigants, tous ! J’ai pas douze bras, moi !

            -Ça vous dirait d’en avoir quatre, père Jules ? » demanda Alexandre.

            Ce vieux bougon, pensa-t-il, heureusement qu’il a le cœur sur la main…

            « Ah, bonjour, Alexandre.

            -‘Jour, père Jules. ‘Jour, m’sieur Eugène. »

            Eugène grommela un vague bonsoir et partit.

            « Tu veux devenir menuisier, Alexandre ?

            -Ah non… Non non… Mais j’ai mon ami autrichien qu’a l’air de s’y connaître… »

            Le menuisier était suspicieux :

            « Le gars que t’as planqué on ne sait où ? Y s’y connaît ?

            -Ça a l’air. »

            Il y eut un silence. Alexandre reprit :

            « Vous voulez voir ?

            -J’aimerais mieux.

            -D’accord, si vous me jurez de pas dire où il est. »

            Le père Jules réfléchit un moment. Puis il cracha dans sa main droite et la tendit à Alexandre, qui fit pareil, et ils échangèrent une vigoureuse poignée de main.

            « Marché conclu, gamin.

-Demain après-midi, ça vous va ?

            -Je t’attends à deux heures. »

            À l’heure dite, Alexandre passa prendre le menuisier qui l’attendait dans sa camionnette, et ils partirent avec le vieux véhicule. Ils furent vite au monastère, où Heinz était à l’œuvre, paisible. Il sourit en voyant Alexandre, puis les yeux verts se firent interrogatifs lorsqu’il vit le père Jules. Alexandre les présenta. Les deux hommes se serrèrent la main.

            « Ami ? demanda Heinz.

            -Oui, ne crains rien. » lui confirma Alexandre.

            Le père Jules regardait avec intérêt la porte couchée sur deux tréteaux et sur laquelle Heinz travaillait. Il avait presque fini le premier battant.

            « Il a fait ça tout seul ?

            -Oui, répondit Alexandre.

            -C’est du beau travail, il est doué, ce garçon ! »

            La mère supérieure arriva à point nommé, avec Sœur Margrit. La vieille religieuse était toujours toute douceur et sourire. Elles avaient entendu la camionnette et s’étonnaient qu’on ne sonne pas. La présence de Sœur Margrit permit d’installer un vrai dialogue entre Heinz et le père Jules, sous les yeux ravis d’Alexandre, qui voyait que ça collait, et intéressés de la mère supérieure, qui lui dit :

            « Je crois que votre protégé est en train de se faire un ami.

            -Oui, c’est très bien. Dites donc, Sœur Margrit a l’air de bien s’amuser…

            -Elle aime rendre service, et puis, elle s’est prise d’affection pour votre ami, étant la seule à pouvoir lui parler…

            -C’est très gentil de sa part. »

            Les deux menuisiers devisèrent un moment, puis le père Jules cracha dans sa main et la tendit à Heinz, qui, surpris, attendit une petite explication de Sœur Margrit avant d’opiner, de faire pareil et de la lui serrer.

            Le père Jules et la vieille sœur expliquèrent que les deux hommes avaient conclu que Heinz finirait les portes, il y tenait, et que, sitôt cela fait, il viendrait travailler à la menuiserie du village.

            Alexandre se mordit les lèvres pour ne pas crier de joie. Cette fois c’était sûr : Heinz restait !

Chapitre 60 :

            Heinz s’installa à l’auberge dès qu’il eut fini la porte du monastère. Il refusa très poliment la somme que les sœurs lui proposèrent devant la qualité de son travail. Il leur dit qu’en l’accueillant, elles lui avaient sûrement sauvé la vie, ce qui n’avait pas de prix. Il restait à leur disposition en cas de besoin.

            Mado lui octroya une chambre à côté de celle d’Alexandre. Elle n’était pas dupe, mais il valait quand même mieux qu’ils ne fassent pas officiellement chambre commune. Ça jasait assez comme ça.

            Heinz s’installa confortablement, il avait une jolie vue sur le jardin, une grande armoire, un joli bureau, et un grand lit sur lequel il accueillait tous les soirs Alexandre.

            Le garçon gardait de sa chambre les souvenirs de son « travail », et pour rien au monde il n’aurait reçu Heinz sur ce lit-là. L’Autrichien l’avait très bien compris. Ça lui faisait de toute façon plaisir de faire plaisir à Alexandre. Amant docile, Heinz honorait dignement son compagnon lorsque ce dernier en avait envie, et se contentait de dormir contre lui les soirs où il sentait qu’Alexandre n’était pas d’humeur. Leurs conversations étaient encore assez limitées, mais Heinz sentait très bien l’humeur d’Alexandre.

            C’était une nuit qu’il caressait paisiblement le dos du jeune homme, après lui avoir tendrement prouvé son affection, qu’ils sursautèrent tous les deux. Ils se redressèrent, se regardèrent, et Heinz murmura :

            « Émilie ? »

            Alexandre le pensait aussi, mais il ne put répondre, car la porte s’ouvrit brusquement sur Mado. Elle était en chemise de nuit :

            « Ah, vous êtes réveillés, c’est parfait…

            -C’est Émilie ? demanda Alexandre.

            -Oui. Cours chercher Jallion, Môme. Heinz ? Tu peux faire chauffer de l’eau ?

            -Chauffer eau, oui, je peux, ça.

            -Alors, faites vite. »

            Elle repartit. Alexandre regarda Heinz :

            « Il a bien choisi son heure, ce bébé…

            -Pleine lune, cette nuit. »

            Alexandre opina, enfila en vitesse son pantalon et courut à travers le village, jusqu’à la maison du médecin. Il se mit à tambouriner à la porte. Au bout d’un moment, un volet s’entrouvrit à l’étage, et la voix ensommeillée de l’épouse du praticien s’écria mollement :

            « Quoi encore ?

            -‘Soir, madame… On voudrait votre mari, sivouplè…

            -Il est pas là… On l’a appelé chez les Brolet, l’ancien n’était pas bien…

            -C’est pas vrai ?! Chez les Brolet ? Mais c’est à trois kilomètres !…

            -Ils pensaient que c’était la fin… »

            Alexandre ne savait plus s’il devait rire ou pleurer.

            « Bon, d’accord !… Quand il aura fini, envoyez-le-nous à l’auberge, Émilie accouche !

            -D’accord. » bâilla-t-elle sans conviction.

            Le volet claqua. Alexandre soupira et repartit en courant vers l’auberge. Il traversa le café désert, grimpa les escaliers à la hâte et se précipita dans la chambre d’Émilie. La belle rousse était allongée sur le dos et gémissait en se tenant le ventre. Mado regardait la pendule de la chambre, tenant la main de son amie dans les siennes.

            « Ça fait tous les quarts d’heures, dit-elle. Alors, Môme ?

            -Il est pas là, parvint à dire Alexandre, à bout de souffle. Il est parti aider le vieux Brolet à mourir…

            -Aïe…

            -Tu crois qu’on peut y arriver sans lui ?

            -Je crois surtout que le petit ne l’attendra pas… »

            Mado soupira.

            « Ce n’est pas grave. Il n’y a aucune raison que ça se passe mal. Respire bien, Émilie, respire… Reste près d’elle, Môme. Je vais chercher des linges. »

            Elle sortit. Alexandre s’assit au bord du lit, et prit la main d’Émilie :

            « Ça va ? demanda-t-il doucement.

            -Je crois… »

            Alexandre caressa le ventre rond :

            « Ça va aller, petit, t’emballe pas… »

            Heinz arriva avec une bassine d’eau fumante, qu’il posa sur la table, et s’approcha :

            « Sava ?

            -On croise les doigts…

            -Docteur ?

            -Il est pas là.

            -Pas là ? Ah. On fait tous seuls ?

            -Oui. »

            Heinz soupira et hocha la tête.

            « Bon. On fait tous seuls. »

            Mado revint avec des linges. Elle demanda à Heinz de soulever Émilie, le temps pour elle de préparer le lit. Heinz obtempéra délicatement, et Mado se hâta d’installer des serviettes, pour ne pas trop souiller le lit, ou au moins préserver le matelas. Cela fait, Heinz reposa tout aussi délicatement la jeune femme.

            « Pas inquiète, Émilie ? Sava aller ?

            -Oui… »

            Elle perdit les eaux un peu plus tard, et la suite arriva assez vite, et assez bien. Heinz fut obligé de réchauffer son eau, pendant qu’Alexandre tenait la main d’Émilie et que Mado recueillait la petite vie qui arrivait. Dès que le bébé fut sorti, et eut exprimé son vif mécontentement de ce brutal changement de milieu, Mado le donna à Heinz, qui le baigna, le lava avec beaucoup de soin, puis le souleva, et, tout sourire, fronça les sourcils, devant cette petite bouille :

            « … Friedrich ?… »

            Mado acheva de délivrer Émilie, puis nettoya, et rappela Heinz. Il donna le bébé tout emballé à Alexandre, et ressouleva Émilie, qui était épuisée. Mado débarrassa les linges sales, en mit une couche de propre, puis Heinz rallongea la jeune mère, Mado la recouvrit et Alexandre lui rendit son bébé.

            « Friedrich… soupira Heinz.

            -Qu’est-ce que tu dis ?

            -Friedrich. »

            Alexandre comprit :

            « Tu crois ? » s’exclama-t-il.

            Heinz opina. Émilie regardait son bébé.

            « Frédéric, dit-elle, c’est un joli prénom. »

Chapitre 61 :

            Tout aurait été parfait, en fait, si les villageois n’avaient pas exprimé une assez franche hostilité à Heinz. Des rumeurs persistantes affirmaient qu’il était le père de Frédéric, car enfin, pourquoi serait-il resté, et à l’auberge en plus ? Et puis, il était trop poli pour être honnête, ce boche. D’accord, c’était un bon menuisier. Mais on ne le voyait plus à la messe. Heinz, en effet, après mûre réflexion, avait jugé qu’il fallait mieux éviter au père Gabriel la peine de le chasser de l’église, il ne la fréquentait plus, ce qui ne l’empêchait pas de prier quotidiennement.

Mais en fait, ce que redoutaient le plus les villageois, c’était que ce bel homme n’aille dévergonder une ou deux de leurs pures jeunes filles, pas toujours si pures que ça, d’ailleurs, mais ça, on ne le disait jamais que de celles des autres.

Et c’est un gris dimanche d’automne que la question fut définitivement, et de façon plutôt spectaculaire, réglée.

Mado buvait sereinement un café avec son frère, au comptoir. Il n’y avait pas grand monde. Il y en aurait plus après la messe, mais celle-ci n’avait pas encore commencé.

Or, une dizaine de villageois arrivèrent, très fâchés, et celui qui les menait gueula :

« Où est le boche ?! »

Mado et Léon se regardèrent.

« Heu, il dort encore… » mentit Mado.

Car elle savait que Heinz et Alexandre ne dormaient jamais le dimanche matin. Mais avant qu’elle et Léon aient pu réagir, la troupe grimpa l’escalier à toute vitesse, se précipita sur la porte marquée « Heinz Lerpscher », que le premier ouvrit… Et tous restèrent cons.

Heinz était à genoux sur son lit, nu, dos à eux, et il tourna la tête, les regarda, aussi stupéfait qu’eux. Alexandre, lui, était allongé, les jambes serrées autour de la taille de son amant, le dos appuyé sur ses cuisses, occupé à jouir. Sentant que Heinz ne répondait plus, il gémit, entrouvrit les yeux, se redressa, passa ses bras autour des épaules d’Heinz, qui l’étreignit, et ses yeux noirs étaient plus que foudroyants, lorsqu’il les posa sur les intrus, et leur cracha :

« Dehors. »

Celui qui tenait toujours la poignée de la porte la referma, et ils restèrent bêtes un moment, avant de redescendre, tout penauds. En bas cependant, ils s’énervèrent à nouveau. Après tout, ce qu’ils avaient vu ne prouvait rien. Ils étaient sur le point d’y retourner, mais Alexandre leur barrait la route. Il avait enfilé son pantalon et les toisait, mauvais, très mauvais, son revolver à la main.

« Messieurs, dit-il, j’attends vos explications. »

Ils étaient prêts à forcer le passage, mais le jeune homme braqua sans la moindre hésitation son arme sur eux. Ils reculèrent d’un pas, et le meneur gueula, poings serrés :

« Toi, dégage !

-Ça, c’est absolument hors de question. La guerre est finie, vous êtes pas des SS, et j’ajouterai que vous avez bousillé mon câlin du dimanche matin, je suis absolument furieux. »

Et comme toujours quand il était réellement furieux, Alexandre était glacial.

« Et je veux une explication. »

Léon et sa sœur se regardèrent à nouveau, inquiets. Léon sauta de son siège et s’approcha. Il se plaça entre Alexandre et les hommes.

« Il a raison, les gars. Si Heinz fait des problèmes, ce n’est pas à vous de faire justice. Expliquez-vous. »

Alexandre abaissa son arme, mais les yeux noirs restaient assassins.

« Donc ? » répéta doucement, mais fermement Léon, en croisant les bras.

Le meneur poussa un soupir rageur et jeta :

« Ce sale boche s’en est pris à ma fille ! »

Alexandre sourit, mais ne dit rien. Léon sursauta et fronça les sourcils :

« Ta fille ? Virginie ? »

Virginie la mal nommée, disait-on parfois au village.

Léon jeta un œil ennuyé à Alexandre, qui souriait toujours, et susurra :

« Qu’est-ce qu’y faut pas entendre… »

Léon se gratta la tête.

« Rigole pas, Môme, c’est sérieux.

-Je n’en crois pas une syllabe. Pas le tiers de la moitié du commencement d’une syllabe. Heinz ne sait même pas ce qu’est une femme. »

Un silence suivit ses mots. Alexandre eut une mimique méprisante.

« Mais soit. Je vais être beau joueur. Va chercher ta fille, Maurice.

-Quoi ?!

-On va voir si elle sait vraiment ce qu’elle dit. »

 

Chapitre Soixante-Deux

En l’absence de forces de l’ordre et d’enquêteurs valables, Léon prit les choses en main. Ce n’était pas la peine de régler ça en public, aussi Mado leur ouvrit-elle la porte du salon, annexe au café. Léon et Maurice se mirent d’accord pour que l’affaire soit tranchée par ce que le village comptait d’autorités morales, à savoir Bertin père, le docteur Jallion et le père Gabriel. Pendant que Maurice allait chercher sa fille, Alexandre alla chercher les trois hommes. Il ne leur dit rien, ne voulant pas être accusé de les avoir orientés. Il les laissa au salon, avec Léon, et monta voir ce que devenait Heinz. Comme il s’en doutait, son amant s’était tout simplement rendormi.

Il sourit, s’assit au bord du lit. Heinz était sur le ventre, les bras serrés autour de son oreiller. Alexandre posa doucement ses doigts sur sa nuque et les descendit lentement le long de sa colonne vertébrale. Heinz frémit, sourit et entrouvrit les yeux. Il s’étira, poussa un profond soupir de bien-être et se tourna.

« Ça va, Heinz ?

-Sava… Problème avec les meussieu ?

-Oui, mon cœur. Gros problème.

-Gros problème ?… »

Heinz fronça les sourcils et se redressa.

« Quoi je fais ?

-Tu t’habilles et tu descends, tu viens au salon, à côté du bar. Tu as compris ?

-Oui,… Je viens. »

Alexandre l’embrassa tendrement .

« Ça va aller, mon cœur.

-Je confiance, Alexandre. »

Alexandre sourit, caressa sa joue. Heinz prit sa main et l’embrassa. Alexandre sentit les larmes lui monter aux yeux. Il sortit rapidement, inspira, essuya ses yeux. Cette petite garce allait voir de quel bois il se chauffait. Il redescendit.

Le prêtre, le médecin et le maire par intérim étaient installés, les deux premiers sur le canapé, le troisième sur un fauteuil. Léon était debout, inquiet.

« Il arrive, Alex ?

-Il arrive. »

Bertin le regarda, il était gêné. Il se racla la gorge. Ce fut le père Gabriel qui déclara :

« Léon nous a expliqué le problème, Alexandre, c’est grave…

-Oui, je sais. Mais j’ai confiance en vous, messieurs. Je sais bien que vous ne laisserez pas accuser l’innocent, ou l’innocente.

-Qu’en penses-tu, toi, Alexandre ? »

Alexandre lui sourit :

« Je pense que Heinz n’a rien fait. Et que c’est facile à prouver. Il suffit de demander précisément à Virginie ce qui s’est passé, puis de voir avec Heinz. »

Les trois hommes se regardèrent. Bertin hocha la tête :

« Oui, c’est sûr. Allemand ou pas…

-Il est autrichien, bon sang ! aboya Alexandre.

-Oui,… Enfin… reprit Bertin, ennuyé. Ce que je veux dire, c’est que ce n’est pas pour ça qu’il est coupable, surtout pas !

-Certes. » approuva le prêtre.

Maurice revint, avec son frère Constant, et Virginie. La jeune fille avait l’air accablée, et reniflait, s’essuyant sans cesse les yeux avec un mouchoir qu’elle serrait dans sa main. Alexandre regarda Léon, qui fit un signe affirmatif à la question muette de son jeune ami. Effectivement, ça ne lui paraissait pas très sincère. La jeune fille s’assit entre Jallion et le prêtre. Son père et son oncle restèrent debout, les bras croisés, et l’air mauvais.

« Bon, dit Léon. Allons-y. Bonjour, Virginie. Ton père nous a dit que tu avais un problème… Tu peux nous dire précisément de quoi il s’agit ? »

Maurice s’écria violemment :

« On le sait, ce qu’il y a !… Vous avez pas honte de vouloir lui faire ressasser ça !

-Silence, Maurice. » lui répliqua sèchement Léon.

Il était très ferme.

« Tu nous laisses faire et tu te tais. Ça vaut pour toi aussi, Constant. »

Virginie renifla, gémit. Léon vint s’accroupir devant elle, et reprit doucement :

« On veut savoir ce qui s’est passé, Virginie. »

Et pour bien la mettre en confiance, il ajouta :

« L’accusation que tu portes est très grave, Virginie, et si Heinz est coupable de ça, il faut que je l’arrête pour qu’il soit jugé. Mais pour ça, il faut que tu nous dises sincèrement et précisément ce qui s’est passé. »

Constant eut une mimique méprisante :

« Vous en faites des histoires pour un boche !

-Je t’ai dit de la boucler, Constant. » répliqua Léon.

Il leva les yeux sur lui :

« On n’est pas des nazis, nous, on tue pas sans preuve. Alors, Virginie ? »

La jeune fille le regarda un moment, puis bredouilla :

« Il heu…

-Oui ? »

Elle hésitait. Alexandre soupira. Petite garce. Je t’attends au tournant. Le père Gabriel vint au secours de la malheureuse.

« Allons, Virginie, n’aie pas peur. Où cela s’est-il passé, déjà ?

-Heu dans… Dans l’atelier de la menuiserie…

-Quand ?

-Avant-hier, l’après-midi… Papa m’avait demandé d’aller voir pour une commande…

-Bien. Et que s’est-il passé ?

-Ben heu… Le père Jules était pas là, alors j’ai demandé au boche… Il m’a fait signe de venir voir dans l’atelier, où ça en était…

-Oui, continue… »

Elle regarda le prêtre, elle tremblait. Il lui sourit :

« Continue, n’aie pas peur…

-Alors heu… Il m’a assise sur une chaise et heu… »

Elle se tut un instant. Alors, pensa Alexandre, qu’est-ce que tu vas inventer ?

« Il heu… Il était debout… Il a heu… Ouvert sa braguette et il m’a mis son machin sous le nez… »

Un sourire très mauvais se fit sur les lèvres d’Alexandre. Les autres se regardèrent, choqués. Léon reprit, après un lourd silence :

« Qu’est-ce que tu as fait, à ce moment-là ?

-Je heu… Je suis partie en courant…

-Elle ment. » dit sereinement Alexandre.

Maurice cria :

« Qu’est-ce que tu oses dire, toi ? »

On frappa et Heinz entra, plus intrigué qu’inquiet.

« Excusez, je re-dormi… »

 

Chapitre 63 :

Alexandre lui sourit, mais Maurice voulut se jeter sur lui. Alexandre bondit, s’interposa, braquant son arme sous le nez de Maurice, qui recula en criant :

« Laissez-moi lui tordre le cou à ce pervers !

-Problème ? » demanda Heinz, un peu surpris de cette agressivité.

Constant ramena son frère derrière le canapé.

« Laisse, laisse, on l’aura… »

Heinz identifia les deux hommes et, se rappelant la table qu’il avait réparée pour eux, demanda :

« Problème avec table ?… »

Le docteur Jallion, qui parlait anglais, lui dit :

« Come, plize, it’s véri sérious. »

Heinz l’identifia, lui sourit, puis salua tout le monde, avec une petite hésitation pour Virginie, qui suffit à faire dire à son père qu’il n’avait pas la conscience tranquille. Alexandre le foudroya du regard.

Heinz se gratta la tête. Il se tourna vers Jallion :

« What is the problem ?

-Virginie sè iou ouantède  tou heu… »

Il ne savait pas comment dire. Alexandre sourit :

« Elle dit que tu as voulu qu’elle te fasse sucette, Heinz. »

Heinz sursauta et se tourna vivement vers son amant :

« Was ?! »

Il jeta un œil à Virginie, qui reniflait toujours en frottant ses yeux avec son mouchoir. Le père Gabriel protesta :

« Alexandre !

-Désolé, mon père. Mais les périphrases avec Heinz, c’est encore un peu tôt. »

L’Autrichien s’assit lentement sur le second fauteuil, il était estomaqué.

« Mein Gott… » souffla-t-il.

Il secoua la tête, et regarda Léon, puis Jallion :

« I don’t do that… »

Il soupira, et marmonna machinalement en allemand :

« Je ne peux pas le croire… Je n’ai rien dit, rien, à personne, et c’est elle qui… »

Il soupira à nouveau.

« Je rien fait, dit-il fermement.

-Fridè one afteurnoune ? »

Heinz regarda le médecin. Oui, effectivement, Virginie était venue dans la boutique, vendredi après-midi, pour la table. Oui, il l’avait emmenée dans l’atelier pour lui montrer où ils en étaient. Non, il ne l’avait pas mise sur une chaise, elle s’était assise sur l’établi. Non, il n’avait pas voulu qu’elle le suce. Il détestait ça. C’était elle qui avait essayé de le tenter, et lui, qui l’avait poliment, mais fermement mise à la porte. Jallion traduisit tout cela au fur et à mesure. Heinz soupira, il ajouta quelque chose, et le médecin traduisit :

« Il dit qu’il n’a rien dit pour ne pas lui faire de problèmes. Il regrette qu’elle n’ait pas eu la sagesse de faire de même. »

Maurice fulminait, et Constant s’écria :

« Et vous le croyez ?! »

Heinz se gratta la tête et dit encore quelque chose, Jallion traduisit :

« Il dit que des sœurs l’ont vu… »

Léon et les trois notables étaient ennuyés.

Alexandre fronça les sourcils.

« Les sœurs sont passées pour un volet… Elles ont vu quand il a mis Virginie dehors… »

Léon se redressa :

« Ah, ça, ça change tout !… »

Il prit les choses en main avec énergie, expédia Virginie et Constant dans le bar, et partit avec le prêtre et Maurice pour le monastère. Le docteur Jallion, Bertin, Heinz et Alexandre restèrent un moment au salon puis le jeune homme dit :

« Merde c’est quand même incroyable ! »

Il s’assit sur le canapé. Jallion soupira :

« Cette petite ne semblait pas très sûre d’elle effectivement… Mais elle a été précise…

-Elle raconte n’importe quoi, Heinz n’aime pas ça avec moi et je le fais sûrement bien mieux qu’elle !

-Épargne-nous ça, Alexandre, veux-tu… » bredouilla Bertin.

Alexandre se releva et retourna vers Heinz, qui n’avait pas bougé, bras croisés.

« Excusez-moi, je pensais tout haut… Heinz ?

-Je pas fait ça… Alexandre ?

-Je te crois, Heinz, je te crois. »

Léon et les autres revinrent rapidement avec Sœur Aurélia et Sœur Margrit. Sœur Aurélia semblait très en colère, la petite Allemande plus sereine, et tout ce petit monde, plus Virginie et Constant, revinrent au salon. Heinz n’avait pas bougé, Alexandre était près de lui, les autres restants toujours sur le canapé. Les deux hommes se firent un devoir de laisser Margrit s’asseoir. Tout le monde avait remarqué l’air sombre et renfrogné de Maurice, et Léon demanda :

« Sœur Aurélia, pouvez-vous nous répéter, je vous prie, ce que vous nous avez dit au monastère ?

-Avec joie ! s’écria-t-elle. C’est tout de même scandaleux, une histoire pareille !… »

Alexandre sourit quand elle ajouta :

« S’en prendre à un homme aussi aimable et intègre ! »

Heinz la regardait sans comprendre, et regarda de la même façon Alexandre quand il rigola, comme elle continuait :

« Sœur Margrit et moi sommes venus jeudi pour demander à monsieur Lerpscher de l’aide pour un volet du réfectoire, et lorsque nous sommes entrées dans la boutique, nous l’avons vu sortir de l’atelier en tenant cette petite p…

-Restez polie, ma sœur ! prévint le père Gabriel.

-Bref, tenant cette jeune fille par le bras, qu’il a mise dehors sans un mot…

-Il semblait furieux, ajouta Margrit.

-Mais qu’elle ose porter de telles accusations !!! » cria Sœur Aurélia, furieuse.

De fait, Virginie se liquéfiait dans son coin. Et Alexandre rigolait doucement.

Bertin soupira :

« Bon, et bien le débat est clos. »

Pendant que tout le monde sortait, Margrit vint vers Heinz :

« Ça va, mon ami ? C’est arrangé, ne craignez rien.

-Merci beaucoup.

-De rien, voyons, c’est naturel. Il ne servirait à rien que nous portions ces robes si nous ne faisions pas notre devoir quand il le faut. N’oubliez pas notre volet… »

Et elle partit aussi tranquillement qu’elle était arrivée. On entendait encore les cris indignés de sa compagne, et les deux amants restèrent seuls dans le salon.

Alexandre sourit et vint se serrer contre Heinz. Il l’embrassa :

« Ça va, mon chéri ?

-Sava… Pas rigolo, tout ça… Pas rigolo du tout. »

Il serra très fort Alexandre.

« Jeutème.

-Je sais, Heinz. Moi aussi, je t’aime. »

Ils s’embrassèrent.

 

A suivre ICI

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14 réponses à Le Môme d’Alger – En ligne, fini.

  1. layli dit :

    toujours super à lire et oh mais ça devient intéressant

  2. Ordalya dit :

    Hum, Alexandre n’aurait pas le syndrome de Stockolm, par hasard ?
    C’est toujours très agréable de te lire, j’attends la suite avec impatience !

    • Ninou Cyrico dit :

      @Ordalya : Intéressante question, mais vu qu’il flashe sur Heinz et pas Degenhard ou Senkel, je pense que non ^^ !
      Merci beaucoup 🙂 !

  3. layli dit :

    super l’histoire. vivement la suite.
    merci et bon courage.;-)

  4. Ordalya dit :

    Non, tu n’est pas seule, je suis au rendez-vous tous les dimanches soir depuis janvier pour lire mon chapitre hedomadaire. C’est devenu une habitude – un peu comme se lever le matin quand le réveil sonne, sauf que c’est beaucoup plus agréable !
    On peut lui faire confiance à Senkel, ou pas ? Autant je crois que j’apprécie Heinz, je ne sais pas pourquoi Senkel s’intéresse au tant à Alexandre. Je ne le sens pas sur ce coup …
    Voilà, j’apprécie toujours autant ton histoire (même si les chapitre sont trop court ^^), à la semaine prochaine !

    • Ninou Cyrico dit :

      @Ordalya : Ah ouf quelqu’un ^^ !!! Bon, je pourrais poster en paix alors :p hihihi ! Merci merci merci ^^ ! Et Senkel euh,… Ben… Il veut quelque chose, et il est prêt à beaucoup de choses pour l’avoir… Après ça reste un SS hein…
      A la semaine prochaine donc 🙂 !

  5. Ordalya dit :

    Lire un chapitre de cette histoire ou comment éviter le blues du dimanche soir …
    Bravo !

  6. Ordalya dit :

    Une seule réaction en lisant la dernière ligne : noooon pas déjà !
    Bravo pour cette histoire (et les deux autres en lignes ) !
    J’attends avec impatience la suite.