Pour des siècles et des siècles – Roman (en ligne – Complet)

Synopsis : Un jeune ange aussi beau que naïf rencontre le fils du diable, avant d’être trahi par les siens…

Avant de commencer…!!!

J’ai plusieurs choses à expliquer. Mais vous êtes pas obligés de lire ^^’ !

Premier point, cette histoire a été écrite entre décembre 1996 et avril 1997. Donc, on est encore dans du très vieux, avec tout ce que ça peut impliquer en terme de style et de contenu.

Ensuite, ce récit est très largement inspiré du jeu de rôle dont j’aimais beaucoup l’esprit : Magna Veritas/In nomine Satanis, jeu très très très second degré de Croc. Je n’ai pas repris complètement, cela dit, tout l’univers du jeu, car il est très complexe (et d’ailleurs ça s’est pas arrangé depuis ^^’). J’ai repris un certain nombre de personnages, en les remaniant à ma sauce, et le contexte global de combat entre les forces angéliques et les forces démoniaques. Je me suis aussi inspirée d’une BD nommée 666, de Froideval et Franck Tacito (très second degré aussi). N’hésitez pas à me demander si certains choses ne sont pas très bien expliquées !!

Et surtout ! Juste pour que les choses soient claires : l’image de Dieu renvoyé par ce texte n’est plus, et n’était d’ailleurs probablement déjà pas, du tout, le reflet de mes propres convictions religieuses. L’idée d’une créature certes supérieure, mais qui n’est ni omnisciente, ni omnipotente, secondée par des anges à moitié fanatiques, persuadés d’être supérieurs aux humains forcément impurs, et en guerre contre les démons, est amusante. D’autant plus quand ces derniers sont présentés comme indéniablement mauvais, mais souvent bien plus cool, voire carrément sympas. Ça permet bien des choses d’un point de vue créatif et narratif. Mais on est quand même à quelques années-lumière, facile, de ma conception actuelle de cette entité juste totalement inconcevable, au sens propre, que nous appelons Dieu/Allah/Yhwh etc. par pure facilité de langage. Taper sur cette image d’un Dieu tout sauf vraiment divin ne servait qu’à dénoncer les comportements de certains se prétendant ses serviteurs (l’Église de Rome pour ne pas la citer).

Bref, merci de prendre cette histoire pour ce qu’elle est : un truc écrit par une ado de 15/16 ans en réaction contre un certain intégrisme religieux, bien catholique à l’époque.

Sur ce, bonne lecture, et je vous attends pour en causer dans les comm’ !!

 

Pour des siècles et des siècles

Roman de Ninou Cyrico

 

Chapitre 1

Je suis né en 1735, au sud de Varsovie. Et mort en 1754, à l’âge de 19 ans. Je me souviens bien de ma vie humaine. Bien qu’il n’y ait pas grand-chose à se souvenir.

Je suis né une nuit d’hiver, la pleine lune brillait dans le ciel. C’est du moins ce que mon grand-père m’a raconté. Ma mère est morte en me mettant au monde. Ce n’était pas rare en ces temps… Mon père était mort parce qu’il rêvait de je-ne-sais-trop quelle république pour la Pologne. Je fus élevé par mon grand-père, dans sa petite ferme, que je n’ai quittée que le jour de mon baptême. Mon grand-père m’apprit à lire et écrire, en hiver. En été, il y avait trop de travail. Et puis, une nuit, un incendie nous emporta, mon grand-père et moi, au Royaume de Dieu.

J’y passai quelque temps heureux, auprès de mes parents. Mais ma soif de savoir était trop grande : lorsque je découvris (par pur hasard) la bibliothèque divine, mon émerveillement fut tel que je n’en sortais plus. Étant mort, je n’avais plus besoin de manger et de dormir. Je le pouvais, bien sûr. Mais là, plongé dans les livres, cela ne me paraissait que trop futile. Je restai donc, assis aux pieds des immenses étagères, lisant encore et encore tout ce que je pouvais.

Un beau jour, Yves, l’Archange des Sources, gardien de ces lieux, me remarqua. Il avait déjà dû me croiser plusieurs fois, et ma présence permanente avait fini par l’intriguer.

« Dis donc, toi…

– Hm ? »

Il fut obligé de me secouer pour que je lève les yeux de mon livre.

« Eh, petit !

– Hein ?! … Quoi ? »

Je le regardai et sa sagesse me laissa un instant sans voix. Il me leva gentiment.

« Que fais-tu là, toi ? me demanda-t-il, souriant.

– Ben… Je lis… »

Cette réponse le fit rire.

« Dis-moi, quel est ton nom ?

– Laslo.

– C’est un bien beau nom que celui-là.

– Merci…

– Le mien est Yves. »

Je fus très intimidé en apprenant qui il était. Mais il s’appliqua à chasser ma gêne, et, après une longue discussion, me proposa de devenir un            ange. Cela me plongea dans un abîme de réflexion relativement insondable. Il me demanda de le prévenir de ma décision dès qu’elle serait prise, et, troublé, je quittai la bibliothèque pour aller demander conseil à mes parents. Ils me pressèrent d’accepter, fiers de cette proposition. De toute façon, je n’avais rien à perdre. Aussi, quelque temps plus tard, j’allais trouver Yves pour lui donner mon accord. Il en fut apparemment très heureux.

Dans les premiers temps, je n’eus pas grand-chose à faire. Yves tenait à ce que j’approfondisse mon savoir. Aussi restais-je dans la bibliothèque, à lire. Elle me paraissait infinie. Il me semblait que je n’aurais pas assez de l’éternité qui m’attendait pour tout lire.

 

Chapitre 2

La première fois que j’entendis le nom de Salem, c’était dans une plaisanterie.

Je me trouvais avec des camarades. Ils m’avaient invité à passer avec eux le temps que je passais habituellement seul à méditer en mangeant un petit bout. Je mangeais donc sans méditer ce jour-là, avec trois autres anges d’Yves, Alain, Tobias et Wladimir. Or, si Tobias était un être à la conversation agréable, il avait un gros défaut : il pensait qu’il était le plus beau. Il fit une réflexion à ce sujet, mais Alain lui cloua le bec, non sans une légère froideur :

« Tu te prends pour Salem, Tobias ? »

Wladimir éclata de rire. Tobias se mit à bouder. Moi, je les regardai l’un après l’autre, et demandai :

« Qui est-ce… Salem ? »

Alain me sourit :

« Salem est le fils de Satan, m’expliqua-t-il. On dit que sa beauté n’a d’égale que la miséricorde divine. »

Ça me surprit fort.

« Un être démoniaque peut être beau ? lui demandai-je.

– Bien sûr, me répondit-il. Tu sais, la beauté n’est qu’apparence. Il ne faut pas juger un être sur elle, mais sur la bonté de son âme.

– L’apparence ne veut rien dire alors ?

– Disons qu’il ne faut pas se fier qu’à elle. On dit que Satan lui-même est très beau.

– Moi, je croyais que c’était Dieu qui accordait ça à ceux qu’Il aimait…

– Ça n’a rien à voir… La beauté physique vient de ce que tu es, de ce que tes parents et tes ancêtres étaient. Notre Seigneur n’y peut rien…

– C’est pourtant Lui qui a créé les premiers hommes, ainsi qu’il est dit dans les Écritures ?

– Laslo, Laslo… Crois-tu que ce soit si simple ?

– Explique-moi…

– Tu as encore bien des choses à apprendre, petit ange.

– Alors, apprends-les-moi.

– Je suis loin de tout savoir, Laslo.

– Il est possible de tout savoir ?

– Je crois que seul Yves, notre Archange, sait tout. En dehors de Dieu, bien sûr. »

Tobias et Wladimir nous écoutaient attentivement. Alain me sourit à nouveau. Je finis par lui poser la question qui me brûlait les lèvres :

« Quel âge as-tu, Alain ?

– Il y a bien longtemps que je n’ai plus d’âge, répondit-il. Je me souviens être né alors que certains hommes ne tenaient même pas encore sur leurs deux jambes… Ma tribu était un peu plus civilisée. Moi, j’avais soif de découvrir… Je suis mort à 33 ans… J’étais un vieillard pour cette époque… Arrivé ici, Yves m’a récupéré, m’a donné un nom “plus humain” et a rendu à mon corps une apparence normale, selon lui, pour l’âge que j’avais.

– À une époque, les hommes ne marchaient pas sur deux jambes… ?! m’exclamai-je.

– Bien sûr, Laslo.

– Mais ce n’est pas dans les Écritures… »

Je le regardai, incapable de comprendre ce que ces paroles impliquaient. Je devais avoir un drôle d’air, car il éclata de rire. Il m’expliqua que notre Maître, Dieu, le jour où il avait créé le monde, avait décidé d’être un mystère pour ses créatures. Aussi avait-il créé une espèce destinée à évoluer seule pour devenir les humains. Il était heureux de sa trouvaille : les hommes passeraient leurs vies à douter de son existence. Cette révélation me stupéfia. Je trouvais ça bien cruel de la part de notre seigneur de laisser les humains dans le doute perpétuel de son existence. Mais soudain, je trouvais aussi abominable et injuste qu’il punisse ceux qui ne croyaient pas.

Comment pouvait-il faire ça ? Il en était responsable…

Je posai la question à Alain, un jour que nous étions seuls tous les deux à chercher je ne sais plus quoi dans la bibliothèque.

« Je ne suis souvent posé la question, Laslo, m’avoua-t-il. Mais cette question même est une atteinte à Lui. Aussi, je te conseille de bien la garder pour toi.

– Mais quelle est la réponse, Alain ?!

– Tu trouveras, Laslo. Mais tu trouveras seul. »

Il me sourit et caressa ma tête.

« Pourquoi seul ? »

Il ne répondit pas. Il se contenta de sourire et de hocher la tête. Je sentis sa tristesse, soudain. Alain était immensément triste.

Et je ne saurais pourquoi que bien trop tôt.

 

Chapitre 3 :

Quelque temps plus tard, installé en tailleur au pied d’une étagère, j’apprenais les mathématiques avec un gros livre ouvert sur mes genoux.
Yves et trois autres anges arrivèrent alors. Je me levai et saluai respectueusement mon archange. Il semblait inquiet.
« As-tu vu Alain, Laslo ? me demanda-t-il.
– Pas récemment…
– Sais-tu où il se trouve ?
– Ah non. »
Il parut ennuyé.
« Il a un problème, seigneur ? m’enquis-je.
– C’est ce que nous pensons, me répondit Yves. Je te présente Dominique, Joseph et Moria, un ange de Dominique. »
Dominique était l’archange de la Justice, chargé du respect des lois divines, surtout au Paradis, et Joseph celui de l’Inquisition, chargé de missions moins avouables. Savoir Alain dans leur collimateur me fit frémir. Il était le seul ami que j’avais… Qu’avait-il pu faire ?
Dominique me toisa d’un œil mauvais et s’approcha de moi.
« Tu le connais bien ?
– C’est mon ami…
– Il ne t’a jamais rien dit de… blasphématoire ?
– Non ! Jamais…
– Jamais, tu es sûr ?
– Oui… »
Il passa son bras autour de mes épaules. Je me tendis.
« Tu sais, Latlo…
– Laslo.
– … Laslo, ton “ami” a commis un acte irréparable. Un acte innommable qui doit être puni…
– Alain ?! »
Je me dégageai de son bras et reculai :
« Mais… Quoi ?! Il est la sagesse même ! Qu’a-t-il fait ?! »
Ils ne répondirent pas. Je restai pétrifié. L’acte était-il si infâme ?
Wladimir arriva :
« Ah, Laslo, je te cherchais. Bonjour, seigneurs.
– Bonjour, lui répondit Yves, toujours inquiet.
– Tiens, Laslo… »
Mon condisciple me remit une lettre. Je la gardai dans ma main. Je la lirai plus tard. Joseph me dit :
« Laslo, si nous apprenons que tu nous as menti, tu le payeras cher.
– Pourquoi vous mentirais-je ? »
Ils me laissèrent à ma peur. Je restai un moment prostré. Puis, je rangeai le livre de mathématiques et gagnai la petite chambre que j’occupais en tant qu’ange. Je m’assis sur mon petit lit et repris la lettre.

« Mon cher Laslo,
Juste un mot pour te dire au revoir. J’ai découvert bien des choses que je n’aurais pas dû. Aussi suis-je obligé de partir. Je vais gagner l’Enfer. Il y a une place pour moi, là-bas. Ne t’inquiète pas, je suis heureux, j’ai trouvé ma voie. J’espère qu’on se recroisera un jour, petit ange. Merci de m’avoir donné ton amitié. Toute mon affection est pour toi.
Alain. »

J’ai longtemps pleuré le départ d’Alain. Le Paradis était bien vide, sans lui. Pour essayer de compenser sa perte, je me jetai à corps perdu dans les livres. Mon savoir devint immense, mais l’avenir devait m’apprendre que je ne savais rien.

 

Chapitre 4 :

Mon existence bascula lors de ma troisième mission sur Terre. Je veillai sur un petit musée pour quelques mois, et on avait mis un petit appartement à ma disposition. Être incarné était agréable, revoir la Terre, contempler le ciel, entendre les oiseaux, sentir l’odeur d’une fleur, d’un pain chaud, m’avaient beaucoup manqué.
Je rentrais chez moi, un soir comme un autre, lorsqu’un bras ferme m’emprisonna et qu’une main d’acier appuya sur mon nez et mes lèvres un chiffon imbibé de chloroforme. Je tombai presque aussitôt dans une totale inconscience, sans même avoir entraperçu mon agresseur.
La nuit était tombée depuis longtemps lorsque mes yeux se rouvrirent. J’avais la tête lourde, la bouche pâteuse. Je secouai la tête et regardai autour de moi. J’étais nu, dans un grand lit confortable et chaud, dans une petite chambre où il n’y avait pas d’autre meuble que ce lit, de minuscules tables de chevet et une chaise, dans un coin. Je refis ma tresse, me recouchai, au chaud sous la couette, et les questions affluèrent dans mon esprit. Où étais-je ? Qui m’avait conduit là ? Et pourquoi ?
Je finis par sommeiller un peu. Lorsque la porte s’ouvrit, je sursautai et je me redressai d’un bond. Et restai sans voix, devant la lumière qui m’avait ébloui.
Il était plus beau que tout ce que j’avais pu voir à ce jour.
Il était torse nu, vêtu d’un pantalon de velours noir. Il s’assit près de moi et resta un instant à me contempler. Puis, sa main se posa sur ma joue, glissa dans mon cou, sur mon épaule, sur on torse. C’était très agréable. Ma respiration, les battements de mon cœur s’accélérèrent un peu. Sa main continua à doucement glisser sur ma peau. Il se rapprocha de moi, posa ses lèvres sur les miennes. Il me prit dans ses bras, s’allongea contre moi. Il laissa ses lèvres courir sur tout mon corps. Moi, j’étais en extase. Je ne cherchais pas à comprendre. C’était bon, aussi en profitai-je.
Il ôta son pantalon. Il semblait heureux de ce qui nous arrivait, lui aussi. Mon cœur battait à s’en rompre et j’étais à bout de souffle. Il écarta mes cuisses et se rallongea sur moi. Il me serra fort, colla à nouveau sa bouche contre la mienne. Quant à ce qui suivit, puisque vous n’êtes pas aussi mal informé là-dessus que je l’étais, moi, à cette époque, vous devez aisément le deviner.
Épuisé, je m’endormis comme une masse blotti dans ses bras. Mais je me réveillai seul. Mes vêtements étaient posés sur la chaise. Je me rhabillai, et, curieux de ce qui m’était arrivé, je regagnai le Paradis pour interroger mon seigneur.
Il m’écouta sans m’interrompre. Il semblait plus peiné que jamais. Il finit par me demander :
« Sais-tu ce qui t’est arrivé, Laslo ?
– Non, seigneur. J’espérais que vous me l’expliqueriez ? »
Il hocha lentement la tête.
« Je… C’est mal, seigneur ?
– Très mal, Laslo. Mais tu n’y es pour rien. C’était à nous de te mettre en garde. Va dans ta chambre et restes-y. Je vais réunir le Conseil de toute urgence. »
Il s’éloigna, puis se tourna vers moi avec un sourire apaisant :
« Ne t’inquiète pas, Laslo. Tu es innocent. Tu n’as rien à craindre. »
J’allais donc dans ma chambre. Impossible de lire ou rien d’autre, trop de questions… Pourquoi ce que m’avait fait cet être si beau était mal ? C’était si bon… si doux… Et que m’avait-il fait, d’ailleurs ? Ça n’avait pas de nom pour moi. Je ne savais pas que le sexe pouvait servir à ce genre de choses…
Au bout d’un long moment, un ange vint me chercher. Ils voulaient que je vienne au Conseil. Je n’y allai pas sans une appréhension certaine, et me demandais bien ce qui allait m’arriver.
La longue table en demi-cercle du Conseil m’impressionna fortement. Yves me sourit. Il était assis tout de suite après Jésus, à la droite de Dieu. Je reconnus Dominique et Joseph qui me dévisageaient froidement. Je déglutis durement. Yves m’appela :
« Viens, Laslo, n’aie pas peur. »
J’obéis timidement et sans excès.
« Allons, ne tremble pas comme ça…
– Je tremble… ?
– Beaucoup, oui.
– Pardonnez-moi. »
Il y eut un silence, qu’interrompit Guy, l’archange des Guérisseurs :
« Tu avais raison, Yves. Ce petit est aussi innocent qu’un nouveau-né.
– En effet, approuva Novalis, l’archange des Fleurs.
– Avez-vous oublié ses antécédents ! cria Joseph avec rage.
– Quels antécédents ?! sursautai-je. Qu’ai-je fait ?! »
Yves soupira.
« Il parle de ton amitié pour Alain, Laslo.
– Quel mal y avait-il là … ?
– Joseph pense qu’Alain est devenu un démon. Aussi croit-il que tu n’es pas innocent.
– J’ai pleuré Alain, c’était mon ami… Mais que mon âme soit détruite sur le champ si j’ai compris quoi que ce soit à son départ ! »
Yves échangea un regard avec Dieu.
« Connaissais-tu celui qui t’a sali, Laslo ? demanda Dominique.
– Pourquoi “sali” ? lui demandai-je à mon tour.
– Réponds.
– Non, je ne sais pas qui il est. Mais il était très beau.
– Sais-tu ce qu’implique ce qu’il t’a fait ?
– Non. Je ne sais même pas ce qu’il m’a fait de tellement mal…
– Tu ne vois pas le mal de son acte ?
– Non…
– Et s’il revenait et qu’il te proposait de recommencer, tu accepterais ?
– Ben oui… »
Un lourd silence salua mes mots. Je me fis tout petit et couinai :
« C’est si mal que ça ?
– Vous voyez ! cria encore Joseph. C’est un perv…
– ASSEZ !!! » hurla Guy en se dressant.
Son regard furieux fit le tour d’une assemblée stupéfiée :
« Laslo ne sait pas de quoi il parle et vous en êtes seuls responsables ! Ça fait des siècles, si pas des millénaires que je vous demande d’avertir les anges ! Comment voulez-vous qu’ils évitent un danger dont ils ignorent parfois jusqu’à l’existence ?! Votre attitude est irresponsable ! Voyez-en le résultat ! »
Il y eut de nouveau un silence, gêné cette fois. Dieu prit la parole :
« Tu as raison, Yves.
– Merci de l’admettre trop tard, grogna son seigneur en se rasseyant.
– Vois-tu, Laslo, reprit Dieu, quand j’ai créé l’espèce humaine, je l’ai sexuée, afin qu’elle puisse se reproduire. Les humains ont malheureusement découvert qu’ils pouvaient prendre du plaisir avec leur sexe… Enfin, un certain démon les y a beaucoup aidés… Mais passons. Mais c’était la porte ouverte à tous les dérèglements…
– Pardonnez-moi, Mon Seigneur, me permis-je. Il est pêché de prendre du plaisir sous cette forme, c’est bien ça ?
– C’est cela même.
– Pourquoi l’avez-vous permis, alors ? »
Des regards surpris, désapprobateurs ou haineux se posèrent sur moi. Seul Yves sourit.
« Que veux-tu dire, Laslo ? gronda Dominique.
– C’est Notre Seigneur qui a sexué les humains. S’Il ne voulait pas qu’ils éprouvent du plaisir, Il n’avait qu’à pas les fabriquer comme ça. »
Les archanges échangeaient des regards indignés ou perplexes. Joseph cria encore :
« Comment oses-tu critiquer ton maître !
– Calme-toi, intervint Yves. Laslo n’a pas tort. »
L’archange des Sources se leva et m’entraîna en dehors de la salle.
« Regagne vite ta chambre, Laslo.
– Je n’aurais pas dû dire ça, n’est-ce pas, seigneur ?
– En effet. Dieu refuse de se remettre en cause… Et pourquoi le ferait-Il. Je vais essayer d’arranger les choses. Malheureusement, je ne crois pas que ça empêchera Dominique et Joseph de te tenir à l’œil. Sois prudent. »
Il me sourit encore, indulgent :
« Tu as encore bien des choses à apprendre, Laslo.
– Dieu aussi, apparemment. »
Et je regagnai ma chambre sans rien ajouter.
Chapitre 5 :

Ne cachons rien : je m’étais bel et bien mis le paradis entier sur le dos. J’étais traité en paria et ça m’était bien égal. Je fouillais la bibliothèque de fond en comble à la recherche d’explications sur ce qui m’était arrivé. Et je ne trouvais rien.
Un jour, je tombais sur un petit livre relié de cuir noir, rongé par le temps, qui servait de cale à une étagère branlante. Cet ouvrage parlait de la hiérarchie démoniaque. Je m’enfermai dans ma chambre pour le lire.
En face de chaque page consacrée à un prince-démon, se trouvait son portrait, enfin l’apparence qu’il arborait le plus souvent, beaucoup d’entre eux étant polymorphes. Le livre commençait par le moins important pour finir par Satan.
J’eus du mal à retenir mon cri lorsque je découvris le portrait de l’être qui m’avait fait des choses si bonnes et si étranges.
C’était Salem. Le fils de Satan.
Je méditai longtemps, allongé sur mon lit. Salem, le fils de mon ennemi, ne m’avait fait aucun mal. Et les miens, anges, archanges, jusque Dieu même, me rejetaient, me condamnaient à souffrir de la solitude. Je comprenais maintenant pourquoi Alain était parti. Et la tentation me saisit de le rejoindre.
Tout n’alla pas si mal pour moi, jusqu’au jour où je surpris une conversation entre deux anges guerriers :
« … Il sera seul, nous ne risquons rien !
– Oui, mais tout de même… Salem est un excellent guerrier.
– Nous serons 15 !
– Pas sûr que ça suffise… »
Caché près d’eux, j’appris ainsi qu’un groupe d’anges voulaient attaquer Salem par surprise pour le faire prisonnier, un jour qu’il serait seul dans une ville française – Lyon, je crois.
« Et même si nous l’attrapons, à quoi ça servira ?
– Dominique et Joseph sauront bien lui arracher des informations, et après, nous pourrons toujours le garder comme monnaie d’échange.
– C’est vrai… Satan payerait sans doute cher pour le récupérer. »
Je frémis d’horreur. Que Salem puisse souffrir m’était devenu insupportable. Mais que pouvais-je faire ?
Les deux anges eurent alors la sottise de se mettre à révéler des choses qu’il aurait mieux valu que je ne sache jamais :
« Tiens, au fait, tu sais pas ce que j’ai appris sur le petit excité, l’autre jour ?
– L’ange d’Yves qui s’est fait sauter par un démon ?
– Ouais…
– Raconte ?
– Ses parents ont failli ne pas être acceptés ici.
– Ah bon ?
– Ouais. Son père s’était révolté contre l’Église. Il disait qu’elle se gavait sur le dos des croyants qui crevaient de faim…
– Pas si faux.
– Ça, ça n’a pas été l’avis de Kalial.
– L’ange de Dominique ?
– Lui-même. Il l’a fait tuer, il s’est arrangé pour que la mère le suive vite, et quand il a vu que Laslo était un homme, il l’a aussi tué avec son grand-père pour ne pas qu’il reprenne le flambeau.
– Je croyais que Laslo et son grand-père étaient morts dans un incendie accidentel ?
– C’était bien un incendie. Mais pas accidentel. »
Je dus faire un effort incroyable pour ne pas hurler.
Tant pis pour Dieu. Quant à Kalial, j’avais l’éternité pour le retrouver. Il y avait plus urgent : je devais sauver Salem.
Chapitre 6 :

Le jour vint et, à Lyon, donc, il me semble, je suivis discrètement Salem sans qu’il me remarque. Il fit ses petites affaires, puis se promena dans la ville. Comme il s’engageait sur un pont, je remarquai les anges qui s’étaient installés en deux groupes à chaque extrémité.
Salem regardait, appuyé sur la balustrade, l’eau couler. Il n’y avait que nous deux sur ce pont. Salem ne m’avait pas vu, les yeux perdus dans les flots. Il semblait mélancolique. Les anges approchaient.
Il n’y avait qu’une solution. Je me suis jeté sur Salem et nous sommes tous les deux tombés dans le fleuve, laissant les anges à leur échec.
Il y avait juste un petit détail que j’avais oublié. Une broutille. Je ne savais pas nager. Je bus donc une sacrée tasse jusqu’à ce que Salem m’attrape et m’entraîne avec lui sur la rive, où je toussais un moment, surtout pour tenter de recracher une goutte d’eau particulièrement récalcitrante.
« Ça alors ! Mais c’est mon petit ange ! » s’exclama Salem.
Et il me gratifia d’une claque dans le dos qui chassa la goutte d’eau.
« Je peux savoir la raison de ce bain forcé ? »
Je lui montrai les anges qui trépignaient encore sur le pont.
« À 15 contre moi ?…
– Ben oui…
– Ils couraient au suicide…
– Tu n’étais pas armé…
– C’est pas une raison. »
Il rit. Je le regardais et sa beauté me ravissait.
« Laslo…
– Hm ?
– Pourquoi tu as fait ça ?
– Je ne voulais pas qu’il te fasse du mal.
– C’est gentil, mais c’est à toi qu’ils vont vouloir en faire, maintenant.
– Ça m’est égal, si je suis près de toi. »
Il sourit et me prit dans ses bras.
« Bon allez viens… »
Salem m’emmena dans ses appartements en Enfer. Il alluma un grand feu dans la cheminée. Je m’emmitouflai dans une couverture douillette pendant que mes vêtements séchaient. Lui, se promener nu ne le gênait visiblement pas. Il m’installa un fauteuil devant le feu, bricola un moment, puis vint s’asseoir dans un autre fauteuil qu’il installa face au mien.
« Ça va, tu sèches ?
– Oui, oui.
– Tu comptes faire quoi, maintenant ?
– Rester près de toi ? »
Il sourit :
« J’avoue que ça me tente beaucoup aussi… dit-il avec douceur. Sors de ta couverture et viens contre moi. »
J’obéis sans hésiter et me serrai tout contre lui. Ses mains se mirent raidement à courir sur ma peau.
« Comment appelles-tu ça ? lui demandai-je.
– Des caresses. »
Il colla ses lèvres contre les miennes.
« Et ça ?
– Un baiser. »
J’appris ainsi bien du vocabulaire.
Un long moment passa en câlins. Puis, on frappa à la porte. Je quittai les bras de Salem pour me remballer dans la couverture et me rasseoir sur l’autre fauteuil.
« Salem, tu es là ? demanda une voix derrière la porte.
– Oui, Alfy, entre. Je m’habille. » répondit Salem en enfilant un pantalon.
La porte s’ouvrit et « Alfy » entra. C’était un très bel homme d’une trentaine d’années en apparence, mais on sentait bien qu’il était en fait bien plus âgé. Il sourit à Salem qui lui rendit son sourire, et demanda :
« Ça a marché à Lyon ?
– Sans problème. À part une vilaine histoire évitée de justesse.
– Ah ?
– Je dois beaucoup à ce jeune homme. » ajouta Salem en me désignant.
« Alfy » me scruta d’un œil expert.
« Superbe garçon, dit-il.
– C’est Laslo. Tu te souviens ?
– Ah, c’est lui Laslo ? Alain avait raison, il est splendide. »
J’eux un sourire gêné, mais ne pus poser la question qui m’était venue car Salem reprit :
« Laslo, je te présente Andrealphus, Prince du Sexe de son état, mais très agréable compagnon quand on réussit à le faire penser à autre chose.
– Je suis enchanté, Laslo.
– Moi aussi… répondis-je en serrant la main qu’il me tendait. Mais… Vous connaissez Alain ?
– Oh oui. Il est au service de Salem.
– Où est-il ?
– Une mission à Jérusalem, il devrait bientôt rentrer. »
L’idée de revoir Alain remplit mon cœur de joie. Andrealphus s’installa sur une chaise, près de moi. Salem finit de se rhabiller.
« Comment tu l’as retrouvé, ton ange ? » lui demanda Andrealphus.
Salem lui raconta ce qui s’était passé. Andrealphus me contempla d’un œil perplexe.
« Voilà un garçon qui t’est très attaché… Profite…
– Je crois qu’il va bien profiter de moi aussi. » répondit Salem en me souriant.
Andrealphus regarda alors Salem d’un air très doux.

 

Chapitre 7 :

Fatigué, je me blottis dans les bras de Salem pour m’y endormir. Il me serra doucement.

« Laslo…

– Oui ?

– Tu ne regrettes pas… Enfin… Le paradis, ta famille, tout ça…

– Rien de tout ça ne te vaut.

– Même tes parents ?

– Mes parents adorent un Dieu qui les a assassinés. »

Je lui racontai ce que j’avais appris sur la destruction de ma famille.

« J’ai déjà entendu parler de ce Kalial, me dit Salem. C’est un ange haut gradé de Dominique, un fou capable de tout quand il pense servir son maître. »

Je me serrai un peu plus contre lui.

« Et toi, Salem ? Tu aurais quitté l’Enfer pour moi ?

– Hmm… Je ne pensais pas que tu m’aimais…

– Et si tu l’avais su ?

– Oh, je t’aurais sûrement enlevé… Tu sais, mon père tient beaucoup à moi, je ne suis pas sûr qu’il verrait d’un très bon oeil que je le laisse.

– Ton père me fait peur…

– C’est juste que tu ne le connais pas. C’est un être très agréable. Mais Dieu ne lui a jamais pardonné de l’avoir remise en cause. Alors bon, tu comprends, la réputation…

– Diabolique ?

– Hm… Oui.

– Et ta mère ?

– Je ne sais pas qui c’est.

– Oh, pardon !

– Non, c’est rien… Je m’y suis fait, depuis le temps.

– Tu as quel âge ?

– Sais pas trop… »

Je sursautai et souris :

« Tu ne sais pas ton âge ? »

Il hausse les épaules.

« Il faudra que je demande à Andrealphus, il doit s’en souvenir… Et toi, tu as quel âge ?

– 29 ans. »

Il eut un petit rire.

« Quoi, c’est drôle ? souris-je encore en me reblotissant contre lui.

– Désolé…

– Quelle importance… J’ai l’éternité, maintenant.

– Oui, me dit-il tendrement. Nous avons l’éternité. »

Nous fumes réveillés bien plus tard par le retour d’Alain. J’avais très bien dormi. Salem est très confortable.

« Seigneur, tu es là ? »

Il était entré timidement, puis nous aperçut sur le lit.

« Quoi ? On dort ? »

Il alluma un chandelier sur la table de chevet et me reconnut.

« Laslo ?!! »

Pas encore réveillé, et n’en ayant pas très envie, j’entrouvris les yeux sans grande énergie.

« Hmmmm ? » grognai-je.

Salem se redressa mollement sur ses coudes :

« Ah, c’est toi… bâilla-t-il. Ça a été à Jérusalem ?

– Sans problème, seigneur. Tu peux prévenir Satan : tout se déroulera comme il a été dit.

– Parfait… »

Salem m’embrassa doucement.

« Coucou, toi. »

Je frottai mes yeux, mais me serrai contre lui.

« Hmmm… Salem… »

Il rit doucement.

« Laslo, Alain est là… »

Le nom prononcé acheva de me réveiller pour de bon. Je me redressai, tout joyeux.

Après une copieuse collation, Salem nous laissa pour aller voir son père. J’expliquai à Alain ce qui s’était passé.

« Je suis heureux de te savoir là, Laslo.

– J’avoue que ça ne me déplait pas non plus. Mais comment Salem a-t-il appris mon existence ?

– Euh…

– Tu le sais ?

– … C’est moi qui lui ai parlé de toi…

– Ah ? »

Et il me raconta…

 

Chapitre 8 :

… C’était il y a quelques mois, ici même, dans les appartements de Salem…

Il n’en était pas sorti depuis des jours, alors son vieil ami Andrealphus a fini par venir le voir, avec un Familier… Moi.

« Ça ne va pas, Salem ?

– Je m’ennuie, Alfy…

– Tu t’ennuies ? Il te manque quelque chose ?

– Non, quelqu’un.

– Ah. »

Andrealphus s’assit.

« Quelqu’un… soupira le Prince du Sexe.

– Je me sens seul.

– Hmmm… Et comment tu le veux, ce quelqu’un ?

– Comment ?

– Oui, décris voir. On pourrait peut-être le trouver.

– Je ne sais pas, moi… Quelqu’un de doux, de tendre, de gentil… Un être jeune, beau… Qui puisse m’aimer malgré mes crimes… Qui soit sage… Qui sache me consoler quand je suis triste, me conseiller quand je suis dans le doute… Quelqu’un… d’innocent… »

Andrealphus hocha gravement la tête.

« Un être comme ça n’existe pas, Salem. »

C’est là que je suis intervenu. Je savais que je risquais gros, les Familiers n’ont pas droit à la parole… Mais il m’a semblé que ce que j’avais à dire n’était pas idiot.

« Si, il existe. »

Ils se sont retournés vers moi d’un bloc. Salem a grogné :

« Il sait parler celui-là ?

– Un de mes nouveaux familiers.

– Ah ?

– Un ange qui a découvert qu’il pouvait faire des choses très intéressantes avec ce qu’il a entre les jambes.

– Et il dit que la personne que je viens de décrire existe ?

– Oui, il existe, ai-je répété.

– Approche. »

J’ai obéi.

« Quel est ton nom ?

– Alain.

– Et tu connais quelqu’un qui se rapproche de ma description ?

– Oui.

– Qui est-ce ?

– Il se nomme Laslo et est un tout jeune ange d’Yves qui commence à s’interroger sur la faillibilité de Dieu. Il n’est pas très grand, pas bien gros non plus, mais il est beau comme ben… Comme un ange… Il est innocent comme un enfant et sage comme un vieillard. Il donnera son cœur au premier qui le voudra et l’aimera de toute son âme. »

Il y a eu un long silence. Et puis Salem s’est levé, approché de moi et il a posé ses mains sur mes épaules.

« Alain ?

– … Oui ?

– Je te prends à mon service. Aide-moi à retrouver ce… Laslo… Et sois sûr que tu ne le regretteras pas. »…

 

Chapitre 9 :

« … La suite, tu la connais, conclut Alain. Salem t’a retrouvé, il y a trois mois.

– Pourquoi m’a-t-il enlevé ?

– Je pense qu’il voulait voir quel amant tu faisais…

– Il a dû être bien déçu…

– Pourquoi tu dis ça ?

– Je n’avais jamais fait ça… J’en ignorais jusque l’existence… J’ai dû faire un bien piètre amant. »

Il sourit et me tapa amicalement l’épaule :

« C’est en forgeant qu’on devient forgeron, Laslo. N’aie crainte. Tu t’amélioreras.

– Si tu le dis…

– Tu n’as pas l’air convaincu ?

– Sûrement parce que je ne le suis pas. »

Il hocha la tête.

« Connais-tu quelqu’un qui pourrait me conseiller en cette matière ? lui demandai-je.

– Je n’en connais qu’un seul qui connait assez Salem et cette matière pour t’aider.

– Ah ? Qui ?

– Andrealphus.

– Andrealphus ? Ah oui… Vu son titre, il doit s’y connaître. Tu crois que… lui et Salem ?

– Non, non. Ils n’ont jamais été amants. L’Enfer entier se demande pourquoi… Il parait qu’Andrealphus n’a jamais voulu.

– Ah ? Étrange.

– Ben oui, d’autant plus qu’Andrealphus a la réputation de ne trouver personne d’assez froid pour lui.

– À ce point ?

– Il parait qu’il fourre dans son lit tout ce qui passe à sa portée.

– Et je peux le trouver où ?

– Il devrait passer, il passe régulièrement. »

Resté seul, je décidai d’attendre la venue du prince. Je visitai les spacieux appartements de Salem, et cela m’attrista : pas l’ombre d’un livre. Je restai un moment, allongé sur le lit, à ruminer ça, jusqu’à ce qu’on frappe à la porte et que la voix du Prince du Sexe demande à entrer.

Je me levai d’un bond et allai lui ouvrir la porte.

« Entrez ! Je vous attendais. »

Il sourit et obéit. Nous nous assîmes devant la cheminée.

« Salem n’est pas là ?

– Il est auprès de son père.

– Et tu m’attendais ? Pourquoi donc ?

– J’ai besoin de votre aide.

– Commence par me tutoyer. »

Je lui exposai mon problème. Il m’écouta sans m’interrompre, son sourire s’élargissant à chacune de mes phrases.

« C’est là un problème bien délicat, dit-il enfin.

– Très.

– Dis-moi, pendant que lui t’aimait, que faisais-tu ?

– Rien et ce n’est pas ça qu’il fallait faire, n’est-ce pas ?

– Rien ? C’est léger, en effet. »

Il réfléchit un instant et me combla de dizaines de conseils que j’aurais la pudeur de ne pas vous dévoiler. Il conclut ainsi :

« Le mieux serait que tu en parles avec lui. Il saurait mieux que moi te dire ce qui lui plaît.

– Dis-moi, Andrealphus…

– Oui ?

– C’est vrai que tu n’as jamais fait ça avec Salem ? »

Il sourit.

« Oui, c’est vrai. Il est arrivé qu’il le réclame, mais je ne veux pas. »

À cet instant, Salem rentra.

« Tiens tiens…

– Bonjour, Salem.

– Salut, Alfy. J’espère que tu n’essayes pas de me piquer mon homme ?

– Loin de moi cette idée. Je te le laisse, des amants j’en ai assez. Garde bien le tien. »

Andrealphus se leva, encore souriant.

« Mon père voulait te voir, Alfy…

– Mon maître veut me voir ? Il y a un problème ? s’inquiéta le prince, dont le sourire avait brutalement disparu.

– Non, non, je ne crois pas. Il doit juste avoir envie de toi.

– Tu me rassures… Bien, je vous laisse donc.

– Reviens manger, si tu veux…

– Volontiers. »

Andrealphus partit en chantonnant.

« Décidement… soupira Salem. Je ne comprendrais jamais rien à leurs rapports…

– Entre Andrealphus et ton père ?

– Oui.

– Pourquoi ?

– C’est bizarre. Mon père n’a qu’un amant et c’est Alfy. De son côté, Alfy lui est dévoué corps et âme. Quand ils sont seuls, je ne sais pas ce qu’ils se disent, mais en public, ils sont très distants. Tout le monde pense que leur relation est purement physique, mais chais pas, c’est pas si clair… »

Je me levai et allai me blottis dans ses bras.

« Salem, j’ai envie de toi.

– Ah tiens ? »

Les conseils du vieux prince m’avaient mis pas mal d’idées en tête que j’avais très envie d’expérimenter.

« J’ai envie que tu me fasses tout ce que tu m’as fait l’autre fois.

– Si tu insistes…

– Tu as envie ?

– Force m’est d’admettre que tes attraits sont alléchants. »

J’allai m’asseoir sur le lit et lui tendis la main :

« Viens… »

Il vint s’agenouiller à mes pieds et passa ses bras autour de ma taille. Il se serra contre moi. Je caressais doucement ses épaules. Il me sourit, se redressa et m’allongea sur le lit.

 

Chapitre 10 :

Lorsqu’Andrealphus repassa quelques heures plus tard, il nous trouva endormis et bienheureux.

« Eh, Salem ! Tu m’avais invité à manger ! »

Salem répondit par quelques grognements, mais moi le rire du prince suffit à me tirer des bras de Morphée. Je m’étirai.

« Rebonjour, cher… Alfy.

– Rebonjour, cher Laslo. Je vois que tu as mis mes préceptes en application.

– Oui, tu avais raison. C’est bien meilleur quand on s’implique. »

Je secouai Salem qui se blottit contre moi avant d’entrouvrir les yeux en gémissant.

Un peu plus tard, nous déjeunions en devisant plaisamment. Andrealphus ne dit absolument rien de son entrevue avec Satan.

« Tu te souviens de mon âge, Alfy ? demanda Salem.

– 192 864 ans.

– Oh, si précisément que ça ?

– Je m’en souviens parfaitement. Ton père t’a confié à moi le lendemain même de ta naissance. »

Le prince eut un sourire rêveur, perdu dans ses souvenirs :

« C’était la pleine lune… Tu n’étais pas très imposant, à cette époque, Salem. On aurait eu du mal à croire que tu deviendrais l’être le plus craint des Enfers après notre maître…

– Satan t’a confié l’éducation de Salem ? demandai-je, intrigué.

– En effet, en ma qualité de plus ancien serviteur. Et en me priant bien de ne pas le dépuceler trop tôt. Je ne pense pas m’en être si mal sorti. »

Salem sourit à son ami, mais Andrealphus semblait lui nostalgique. Je décidai de changer de sujet :

« Où a filé Alain ?

– Il a dû aller voir Isa.

– Qui ça ?

– Une démone pour laquelle il cultive une grande amitié, gloussa mon amant. Dès qu’il a disparu, on peut être sûr de le trouver près d’elle…

– Voir très très près, pour ne pas dire dans… » ajouta Andrealphus, profondément amusé.

Je rosis à l’allusion, mais on frappa à la porte, ce qui m’évita sûrement quelques moqueries. Un homme entra, d’apparence assez jeune et pâle comme un mort.

« Puis-je m’entretenir avec toi, seigneur Salem ? »

Salem l’emmena dans une pièce voisine.

« Qui c’est ce pâlichon ? demandai-je à Andrealphus.

– Un vampire répondant au nom de Stanislas. Salem se sert de lui pour garder sa sœur à l’œil.

– Sa sœur ? Je le croyais fils unique. Satan a eu une autre enfant ?

– Mon seigneur a, pour son, ou notre, plus grand malheur, recueilli Lilith, la première femme, lorsqu’elle a quitté le Paradis. Il l’a adoptée. Elle ne s’est pas si mal conduite les premiers temps, mais depuis que mon maître a un héritier légitime, elle n’a de cesse de chercher à lui nuire. Lorsque Salem était enfant, je ne devais pas le perdre des yeux une seconde, tellement elle est capable de tout. Maintenant, il sait se défendre, mais à mon avis, ça risque de se finir par la destruction d’une âme…

– La destruction ? » sursautai-je.

Le Prince du Sexe me sourit :

« Toi, tu ignorais l’existence de la Dague.

– Oui, raconte ?

– Il y a très longtemps, tu le sais, mon maître et moi-même étions des anges. À cette époque, un autre ange a fabriqué une dague qui a le pouvoir de détruire l’âme de ceux qu’elle frappe. Dieu a retourné l’arme contre son créateur, mais mon seigneur l’a volée en quittant le Paradis. Il l’a bien plus tard confiée à Salem. »

Le regard d’Andrealphus se perdit dans le feu de la cheminée :

« Il y a une légende qui court autour de cette dague… On dit qu’avant de disparaître, son créateur a dit qu’elle avait un nom, et que le jour où quelqu’un l’appellerait par ce nom, elle prendrait vie pour le servir, quel qu’il ou elle soit, et qu’elle lui obéirait pour toujours… »

Ses yeux se posèrent à nouveau sur moi :

« Mon seigneur a interdit à quiconque de se servir de cette arme. Salem la garde pour y veiller. »

Le Salem en question revint avec le vampire, et le raccompagna à la porte avant de venir se rasseoir en marmonnant :

« La garce !

– Que mijote-t-elle encore ? sourit Andrealphus.

– Stanis dit qu’elle essaye de soudoyer Shrakel pour qu’il libère Layoras.

– Préviens Andromalius. »

Devant mon regard incrédule, ils m’expliquèrent que Layoras, un démon de Lilith, était retenu depuis quelques décennies dans les geôles de l’Enfer, pour avoir fait échouer une mission de Salem. Lilith essayait visiblement de soudoyer le gardien des dites geôles pour le libérer.

« Il n’y a qu’à prévenir Andromalius. » répéta paisiblement Andrealphus.

Andromalius était un Dominique avec les méthodes d’un Joseph. Il faisait régner un certain ordre en Enfer.

« J’ai envoyé Stanis lui porter un mot, répondit Salem à son ami.

– Parfait. Shrakel ne se laissera jamais soudoyer avec Andromalius dans le dos. »

Salem porta un toast à sa garce de sœur et nous trinquâmes en riant.

 

Chapitre 11 :

Salem me présenta « officiellement » en Enfer après trois semaines de lune de miel. Satan, du haut de son trône de pierre, ne souhaita la bienvenue. Accueilli ainsi par le Maître des Enfers, je pensais n’avoir rien à craindre. Hélas, je me trompais.

Satan me convoqua quelque temps plus tard et m’accusa devant l’assemblée des Princes entière d’être un envoyé de Dieu chargé de séduite Salem pour lui dérober la Dague. Le démon qui lui avait révélé ça disait le savoir de source sûre.

Désemparé, je me tournai vers Salem pour me réfugier dans ses bras. Mais je ne trouvai qu’une statue aux yeux froids. Je me serrai contre lui en pleurant.

« Alors même toi… » gémissai-je.

Je quittai la salle en courant.

« Adieu, Salem. Je t’aime… »

Je fuis sur Terre, me retrouvai à Varsovie, où j’errai sans but.

Mon existence n’avait plus de sens. J’étais détruit. Je pleurai longtemps, une froide nuit de pleine lune, reprochant à mes parents de m’avoir donné la vie.

Si, à ce moment, j’avais eu la Dague entre mes mains, je l’aurais plantée dans mon cœur sans le moindre remords.

Après quelques jours d’errance, je fus fait prisonnier par trois anges de Dominique. Ils m’attrapèrent sans que je leur oppose la moindre résistance. Le pire m’était déjà arrivé.

Je fus conduit sur le champ au Conseil, réuni en urgence. J’étais sale, enchainé, et mon désespoir n’avait plus de bornes. Ils ne pouvaient rien faire qui augmenterait ma douleur. Tout m’était égal. J’avais perdu Salem.

Dominique lisait la liste de mes crimes et je ne l’écoutais pas. Je regardais Yves, qui me regardait lui aussi. Il semblait bien triste. Énervé que je ne fasse pas attention à lui, Dominique cria brutalement mon nom en frappant la table.

« Quoi ? soupirai-je en lui jetant un œil. Qu’est-ce que tu veux, toi ? »

J’avoue, non sans satisfaction a posteriori, que ma réplique plongea l’Archange de la Justice et son homologue de l’Inquisition dans la stupeur, alors même qu’un autre, qui les détestait, et dont j’apprendrais plus tard qu’il s’agissait de Michel, l’Archange de la Guerre, éclatait de rire.

« Envoyez-moi dans vos geôles et qu’on en finisse… grommelai-je.

– SILENCE ! » cria Joseph qui s’était repris.

Je le regardai et fis la moue :

« Bonne idée, ferme-la… »

Ils étaient mal tombés, j’avais de la rancœur à vider. Et comme je me moquais des conséquences…

« Laslo… me dit Yves. Essaye de te contenir.

– Pardonnez-moi, seigneur, lui répondis-je, mais je n’ai rien à perdre. L’Enfer m’a rejeté pour un crime que je n’ai pas commis. Salem ne veut plus de moi. Considérez que je n’existe plus. »

Il y eut un silence. J’essuyai dans le cliquetis des chaînes les larmes qui perlaient dans mes yeux.

« Il n’espère quand même pas s’en tirer comme ça ? fit Dominique.

– Laslo, dit Dieu. Si tu demandes mon pardon, tu pourras redevenir un ange après ta pénitence. »

Avouez qu’il n’aurait pas dû dire ça. Après tout ce que j’avais subi ici, c’était à moi de faire des excuses ?

J’explosai.

« Que moi, je demande pardon ?!… Ma famille s’est fait massacrer, on m’a rejeté comme un chien quand Salem m’a dépucelé, alors que personne même ne m’avait averti, et tu veux mes excuses ?! »

Des anges m’attrapèrent pour me traîner dehors.

Et tel fut mon ultime cri :

« Sois maudit et heureux que je n’aie pas la Dague ! »

On me jeta dans un cachot sordide. C’était la fin, cette fois. Je pleurai longtemps. Ô Salem, mon amour… Pourquoi avais-tu cru ça ? Malgré nos serments, malgré nos nuits…

Dominique et Joseph en personne me torturèrent, officiellement pour obtenir des renseignements sur l’Enfer, mais surtout pour se venger des mots que j’avais criés à leur maître.

Remis dans ma geôle, j’utilisai ma dernière carte : Salem m’avait remis une petite fiole contenant un liquide qui plongeait le corps dans un profond sommeil (une sorte de coma, diriez-vous aujourd’hui). L’antidote ne se trouvait qu’en Enfer. Je me réveillerais là-bas ou je dormirais pour toujours. Tel était mon choix. Et mon ultime pied de nez à Dieu.

 

Chapitre 12 :

Comme on me le raconterait plus tard, en Enfer, dès mon départ, Salem s’enferma dans son antre et pleura son amour déçu. Andrealphus resta près de lui sans parvenir à le consoler. Quelques jours passèrent. Salem n’acceptait que la présence de son ami et demeurait meurtri, refusant même parfois l’idée que j’ai pu le trahir.

Pendant ce temps, Alain fouillait l’Enfer à la recherche de celui qui m’avait accusé. Il finit par le retrouver. C’était un démon sans grade, qui se tenait depuis enfermé dans sa petite chambre. Alain y entra et y resta longtemps. Il parvint à le convaincre d’avouer la vérité et lui jura que si une peine devait être prononcée contre lui, il la subirait à sa place.

Le démon alla donc trouver Salem. Mais comme ce dernier dormait enfin, ce fut Andrealphus qui les reçut. Lorsque le Prince du Sexe sut la vérité, il entra dans une colère noire, jura au démon qu’il avait sa protection et courut avertir son seigneur.

Satan ne réfléchit qu’un instant :

« Il faut retrouver Laslo.

– Pourvu que le Ciel ne le retrouve pas avant nous… »

Stanislas demanda alors audience à Satan.

« Ah te voilà, l’accueillit ce dernier. Tu as bien suivi Laslo comme je te l’avais demandé ?

– Oui, Seigneur. Un familier était chargé de le suivre de jour. Il vient de m’apprendre que Laslo avait été capturé par des anges.

– Capturé ?

– Oui, Seigneur. Aucun doute, ils l’ont enchainé.

– Alors plus de doute possible, il était bien innocent… »

Satan se leva de son trône, descendit les quelques marches.

« Va prévenir Salem, Andrealphus, je veux le voir tout de suite.

– Oui, ô mon maître, répondit le Prince en s’inclinant avec un sourire.

– Et toi, Stanislas, retourne surveiller Lilith.

– Tout de suite, Seigneur. »

C’est un Salem désemparé qui vint voir son père. Il éclata en sanglots. Satan vint le prendre dans ses bras.

« Salem… Allons, calme-toi, mon petit. Nous allons le récupérer, ton ange.

– Comment ai-je pu y croire ?… Oh Père, comment pourra-t-il me pardonner ?

– S’il t’aime, il ne te demandera rien. Il se contentera de se serrer dans tes bras et il sera heureux. C’est ça l’amour, Salem. Pardonner à l’autre, parce qu’il n’y a rien de meilleur que lui dans l’univers.

– Toi aussi… Tu aimes… ?

– J’aime, oui. J’aime toujours celle qui t’a donné la vie, mon petit. »

Il y eut un silence durant lequel ils se regardèrent.

« Salem, tu as carte blanche pour récupérer Laslo. Détruis le Paradis si tu veux, ça m’est égal. Je veux te voir sourire à nouveau.

– Merci, Père. »

 

Chapitre 13 :

« Il est là, Salem. Seul et sans arme.

– Parfait. »

Salem n’eut aucun mal à le capturer. Il l’emmena en Enfer et envoya Andrealphus prévenir Dieu.

C’est ainsi que le Prince du Sexe fit son apparition au Paradis après environ 300 000 ans d’absence. Il fut reçu par Dieu et les quelques archanges qui se trouvaient près de lui dans la salle du trône.

« Salut, Dieu.

– Tiens, tiens… Andrealphus… Aurais-tu décidé de suivre la Vraie Voie ?

– Moi, faire abstinence ? Hm… Non, ça ne me tente pas vraiment. C’est mon seigneur Salem qui m’envoie.

– Ah ? Que veut-il ?

– La libération de son amant, Laslo.

– Ah tiens… Que s’imagine-t-il ?

– Qu’en échange de l’Archange des Guérisseurs, tu libéreras son homme. »

Le sourire Andrealphus s’élargit devant la stupeur de ses hôtes.

Il sortit de sa poche le médaillon de Guy et le jeta à Dieu.

« Mais bien sûr la décision t’appartient. »

Le Prince du Sexe ricana.

« Salem précise que ce que tu feras à Laslo, il le rendra Guy au centuple. »

Andrealphus sifflota.

« Ça n’a pas changé ici… Ah… Une dernière chose. Si je n’étais pas de retour au coucher du soleil, Salem se ferait une joie de trancher la gorge de Guy avec la Dague. »

Moi, pendant ce temps, j’attendais que Joseph se lasse de torturer un être qui ne criait même plus.

Andrealphus se lécha les lèvres.

« Bien. Je te laisse réfléchir, Dieu. Je repasserai un de ces jours chercher ta réponse. »

Tant qu’il me sut en état de me repentir, Dieu ne céda pas. Tous les soirs, Andrealphus passait aux nouvelles, narguant Dominique et Joseph qui rageaient de ne pouvoir lui infliger « ce qu’il méritait ».

Quand on me trouva sans conscience dans mon cachot compris ce que j’avais fait, Dieu jugea que Guy valait mieux que moi et le soir même, il rendait mon corps meurtri à Andrealphus.

Juste comme celui-ci quittait le Paradis avec moi dans les bras, il fut rattrapé par Yves, qui lui donna un tout petit paquet.

« Quand vous l’aurez réveillé, donne-lui ça.

– Si tu veux. »

Les deux êtres se regardèrent un moment.

« C’est toi qui as eu l’idée du mal, n’est-ce pas, Yves ?

– C’est moi qui ai soufflé à Samael… Satan… qu’il pouvait y avoir autre chose que Dieu.

– Pourquoi ?

– Parce que j’espérais qu’alors Dieu se rendrait compte de l’absurdité de certaines de ces lois… qu’Il accepterait de se remettre en cause… Hélas… »

Yves soupira.

« Dis à Samael qu’il a bien fait de partir. Il fallait que l’Enfer existe pour que le Paradis devienne meilleur, même si ça a échoué… C’était la seule solution.

– Compte sur moi. Adieu, Yves.

– Adieu, Andria. »

 

Chapitre 14 :

Il paraît que tout l’Enfer entendit le cri de Guy quand il me vit. On dit aussi qu’il éclata en sanglots en suppliant Salem de pardonner à Dieu ce qu’il m’avait fait.

« Tu peux partir, Guy, lui dit Salem.

– Partir en laissant Laslo ainsi ? Jamais ! Comment vas-tu le soigner si je pars ? Laisse, je m’en occupe. Il faut bien que quelqu’un rachète l’erreur de mon maître. »

Salem haussa les épaules.

« Alain, va chercher l’antidote. »

Alain s’exécuta pendant que Guy commençait à panser mes plaies. Lorsqu’Alain revint avec la fiole, il la donna à Salem.

« Bien, réveillons-le.

– Je ne pense pas que ce soit une très bonne idée, dit Guy.

– Pourquoi ? demanda Salem.

– Regardez dans quel état ils l’ont mis… Je crois qu’il vaut mieux attendre qu’il soit guéri pour le réveiller, sinon il va beaucoup souffrir. »

Salem contempla mon visage.

« Tu as raison, archange. Il a déjà trop souffert.

– Heureux que tu approuves. »

Guy resta en Enfer jusqu’à ce que je puisse remarcher, soit près de deux mois.

Ils me réveillèrent au bout de plusieurs semaines. J’entrouvris les yeux et vis le visage de Salem penché sur moi. Il m’embrassa doucement.

« Salem… Qu’est-ce que… ?

– Ne parle pas trop, mon amour. Ne te fatigue pas… Nous avons le temps, tout le temps…

– Je suis revenu en Enfer ?

– Oui, mon ange. Et ton innocence est prouvée. Ne crains rien… Le coupable paiera.

– La coupable, corrigea Andrealphus.

– Qui a fait ça ? » gémissais-je.

Salem s’assit près de moi et je m’installai contre lui.

« C’est Lilith, dit-il. Elle n’a pas supporté de me voir heureux. Elle a ordonné à un démon sans grade d’aller raconter cette histoire à mon père… par chance, Alain l’a convaincu de dire la vérité. »

Il me raconta ce qui s’était passé. Puis Andrealphus me remit le petit paquet qu’Yves lui avait donné (je ne saurais que bien plus tard ils s’étaient dits). Intrigué, je l’ouvris.

C’était une bague, une bague ornée d’un superbe rubis rouge sang que je connaissais bien. Elle faisait de moi le bras droit d’Yves et me donnait donc libre accès au Paradis.

« J’ai toute confiance en toi, Laslo.

Je sais que tu n’en useras que

si tu n’as pas d’autres solutions.

Continue d’être toi.

Yves. »

Guy gronda doucement Salem.

« Tu vas le fatiguer ! »

Et il poussa tout le monde dehors pour me laisser seul avec mon amour. Je m’étais rarement senti si bien.

« Je t’aime, Salem.

– Moi aussi, je t’aime, mon petit ange.

– Jure-moi que tu ne douteras plus…

– Je te le jure… J’ai été stupide. Pardonne-moi…

– Salem…

– Hm ?

– Je t’avais déjà pardonné à la seconde j’ai quitté l’enfer. »

Il s’allongea et me serra contre lui.

« Tu n’as pas trop mal ?

– Je m’en moque. Tu es là. »

Et je m’endormis doucement, blotti contre le plus bel être de l’univers. Et la miséricorde divine ne lui arrivait pas à l’orteil.

 

Chapitre 15 :

Satan vint me voir quelque temps plus tard, pendant que je mangeais sous l’œil bienveillant de Guy.

« Bonsoir, Laslo.

– Bonsoir, Seigneur.

– Laisse-nous, l’archange, veux-tu. »

Guy se leva.

« Ne le fatigue pas trop. » dit-il en sortant.

Satan s’assit à côté de mon lit, sur une chaise.

« Bien aimable d’être resté, ce petit, dit-il. C’est vrai que nous manquons de médecins.

– Certes.

– Comment te sens-tu ?

– Épuisé. À part ça, très bien.

– Je te prie d’accepter mes excuses.

– Mon pardon t’est acquis. Je ne suis pas rancunier. Mais la prochaine fois, prends la peine de vérifier tes sources.

– Ça, je te le jure. »

Je lui souris.

« As-tu puni Lilith ?

– Je venais justement te voir pour ça.

– Explique-toi. »

Il soupira.

« Salem a dû te mettre au courant de tous les méfaits de cette peste.

– Il m’a dit ça, oui.

– Aussi ai-je deux solutions : un châtiment exemplaire pour avoir la paix… ou lui accorder une dernière chance.

– Et en quoi ça me regarde ?

– C’est toi qui es le plus souffert de cette vilaine farce, même si elle visait Salem en premier lieu.

– J’imagine que je suis trop bon pour te satisfaire. Dis-moi, à ma place, que ferais-tu, Seigneur ?

– Je demanderais le châtiment exemplaire, et qu’on me donne le fouet pour la battre.

– J’imagine que c’est normal… Tu es le Diable…

– Parce que toi, tu vas me demander de lui accorder une dernière chance, n’est-ce pas ?

– Oui, Satan. Je te demande de pardonner à ta fille comme je lui ai déjà pardonné.

– Tu es trop bon, en effet.

– Sans doute. Déformation angélique…

– J’aurais mieux fait de livrer cette peste à Dieu quand elle est venue demander ma protection.

– C’est un point de vue… Mais c’est trop tard.

– Il n’est jamais trop tard pour bien faire. »

Le « procès » de Lilith eut lieu quelque temps plus tard. Vapula, le Prince de la Technologie, avait conçu pour moi à la demande de Salem (c’était Guy en vérité qui l’avait demandé à Salem) un fauteuil roulant, car la fatigue m’empêchait encore de marcher. Exceptionnellement, Guy fut autorisé à venir, afin de veiller sur moi.

Ce fut très bref. Le seul juge valable pour la Princesse était Satan lui-même.

« Lilith, je t’ai déjà passé beaucoup de choses. Je veux bien sur la demande de ta victime te passer encore ça, mais c’est ta dernière chance.

– Qui a demandé ma grâce ? demanda la Princesse, une magnifique rousse.

– C’est moi, dis-je. Sans doute parce que je suis un imbécile, mais tu as eu tort… Salem est encore plus heureux maintenant qu’il m’a retrouvé qu’avant. Et comme tu vas être obligée de te tenir tranquille, tu vas aussi être obligée de supporter son bonheur. J’estime que c’est là une punition suffisante. »

 

Chapitre 16 :

Il n’y a pas grand-chose à raconter sur les deux siècles qui suivirent. Je les passais en Enfer, ne quittant que rarement les appartements de mon prince. J’y étais bien, et, ayant une peur panique du feu, je craignais de me promener en Enfer, mais accompagné.

Les premiers temps, Salem était très occupé. Il était rare qu’il puisse passer plus de quelques heures près de moi. Et ne pensez pas qu’il y passait ses nuits, car la notion de jour et de nuit est purement terrestre et n’existe ni au Paradis, ni en Enfer. Les anges comme les démons se reposent quand ils en ont besoin. Pour la nourriture, c’est différent. Nous mangeons par plaisir et gourmandise, bien que nous n’en ayons aucun besoin physique.

Mais reprenons… Salem, lorsqu’il était prêt de moi, me manifestait le plus tendre attachement. Mais lorsqu’il était absent, je m’ennuyais cruellement. Andrealphus, qui me rendaient des visites régulières et amicales, s’en rendit rapidement compte.

« Ça ne va pas, n’est-ce pas, Laslo ?

– Pas vraiment.

– Salem te manque ?

– Oui. Mais je peux le supporter… C’est l’ennui que je ne supporte plus.

– Trouve à t’occuper.

– Il n’y a rien, ici. Pas un livre, pas une feuille, rien pour écrire… »

Il hocha la tête, souriant.

« Pardonne-nous, Laslo… nous sommes des incultes. J’aurais dû me douter qu’un ancien un ange d’Yves ne supporterait pas de n’avoir rien à lire. N’aies crainte, nous allons y remédier.

– Salem n’écrit jamais rien ?

– Salem ne sait pas écrire, Laslo. Pas plus qu’il ne sait lire.

– Tu ne lui as jamais appris ? !

– Je n’ai jamais su dans quelle langue lui apprendre. A quoi lui aurait-il servi de savoir lire et écrire une langue ? Il est toujours fourré aux quatre coins du globe…

– Vu comme ça, c’est vrai…

– Et puis, c’était une véritable peste, enfant. Pas moyen de le faire étudier. Quand il avait envie de savoir quelque chose, il le demandait. Tout ce qu’il sait, il l’a appris comme ça.

– Pauvre Salem…

– Et toi, combien de langue sais-tu parler, lire et écrire ?

– Je n’ai jamais pensé à les compter.

–Il devrait emmener avec lui… Tu lui serais bien utile. »

Il hocha la tête de nouveau.

« Il faudra lui en parler… Tu as un goût particulier pour un certain type de lecture ?

– Tu veux me faire partager ta bibliothèque érotique ? »

Il éclata de rire.

« Laslo, enfin… je te connais trop pour ça…

– Je plaisantais, Alfy.

– J’ai un démon dont la vie est partagée entre deux types d’occupation… quand il ne lit pas, il baise et quand il ne baise pas, il lit. Je vais voir si je peux lui piquer quelques bouquins… dans le coffre là, il y a de l’or, beaucoup d’or. Demande à Salem de t’en donner et va t’acheter des livres.

– Je risque des mauvaises rencontres sur Terre.

– Ah oui, c’est vrai… »

Il réfléchit un moment. Puis il se leva :

« Viens Laslo. Je crois qu’il ne serait pas inutile de te trouver un serviteur. »

Andrealphus m’emmena dans le quartier des Familiers sans seigneur. Il servait à tous, selon les besoins. Ils s’inclinaient en silence sur notre passage, car les Familiers n’ont pas droit à la parole.

« Voilà, me dit Andrealphus. Choisis. »

Ils nous regardaient, interrogatifs. Je jetais un œil circulaire.

« Ils sont nombreux.

– Quelques milliers, je crois… ça varie assez peu.

– Mais… »

Je désignai un enfant.

« Ah, celui-là ? C’est un vampire. J’avoue que son père vampirique s’y est pris un peu tôt… On m’a dit qu’il était si vieux qu’il ne craignait même plus les rayons du soleil.

–C’est vrai ? » demandai-je à ce petit bonhomme.

Il opina en silence. Je regardais ce qui ressemblait à un petit garçon qui n’avait pas l’air d’avoir 10 ans. Il s’appelait Youri. Un compatriote, en plus. Et il me devînt plus fidèle que mon ombre.

 

Chapitre 17 :

En quelques semaines, les appartements de Salem se remplirent de livres, que je dévorais à toute vitesse sous les yeux remplis de sagesse de Youri. Au bout de quelques jours, ne supportant plus son obéissance silencieuse, je lui dis :

« Youri ? Pourrais-tu me dire oui, au lieu de hocher la tête ? »

Il me jeta un regard incrédule.

« Oh, ça va ! Oui, tu peux parler. Ce n’est pas moi qui vais te faire battre pour avoir osé ouvrir la bouche… Allez parle. Dis-moi merde si tu veux mais parle ! »

Il sourit.

« Puisque tu insistes, seigneur.

– J’ai besoin de compagnie, Youri, lorsque Salem est absent. Un mort-vivant muet ne m’enchante pas.

– Je peux comprendre ça. »

Bizarrement, Salem ne se rendit pas compte de la présence des livres tout de suite. Il remarqua par contre que j’allais mieux et le mit sur le compte de la présence de Youri. Au bout d’un moment, épuisé par tout ce qu’il faisait, il demanda à son père l’autorisation d’avoir quelques vacances. Satan les lui accorda sans problème, et mon prince gagna ses appartements. Il commença par dormir. Il m’embrassa doucement, se glissa dans son lit et dormit comme une masse pendant quelques dizaines d’heures. Youri, qui tentait de ranger mes livres, me fit cette réflexion :

« Il devrait dormir plus souvent.

– Oui… Je crois qu’il devrait modérer ses occupations. »

C’est lorsque Salem se réveilla qu’il remarqua les livres vaguement rangés par Youri. Le petit Familier était occupé à chasser un gros rat, il avait visiblement très soif. Moi, je m’étais assis près de Salem pour le regarder dormir. Quand il se réveilla, il sourit car j’étais près de lui, puis il s’assit et c’est à ce moment qu’il vit les tas de livres.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda-t-il.

– Il faut bien que je m’occupe puisque tu ne peux pas être souvent avec moi. »

Il me serra dans ses bras.

« Oh, tu t’ennuies, mon cœur ?

– De toi, Salem.

– De moi… »

Il me serra un peu plus fort.

« Je suis un imbécile, n’est-ce pas ?

– Non… Tu es le fils de Satan. Tu as tes responsabilités. Il y a juste que tu n’es plus seul… Que je suis là…

– Je sens que je vais réorganiser tout ça. »

Ainsi fut fait. Mon Salem réussit à remettre entre d’autres mains presque la quasi moitié de ses responsabilités Alain passa gratta trois à l’occasion éveilla à vérifier lui-même si ce que Satan demandait à son fils n’était pas du ressort d’un autre prince, ou faisable par un simple démon.

Et c’est comme ça que Salem passa beaucoup plus de temps près de moi.

 

Chapitre 18 :

Je sortais rarement des appartements de Salem et c’est lors de l’une de ses rares sorties que j’eus un accrochage avec Haagenti, le Prince de la Gourmandise. J’accompagnais Salem à la cérémonie qui faisait un prince du démon de grade trois Valefor. Haagenti, qui avait l’apparence d’une espèce de petit démon rouge d’un mètre de haut, s’approcha de moi. J’étais aux côtés d’Andrealphus et de Salem.

« C’est toi, l’ange de Salem ? »

Je le regardai.

« Je ne suis plus un ange.

– Certes. Mais tu n’es pas un démon non plus. Alors qu’est-ce que tu es ?

– Je suis-moi. »

Cette réponse plongea le prince dans un abîme de réflexion, dont il parvint à s’extirper pour dire :

« Tu n’es rien si tu n’as pas de titre.

– Tu n’as pas dû comprendre, on dirait. Je suis Laslo, l’amant de Salem le Prince de Satan et je ne veux rien de plus.

– Pas même un titre ? Des honneurs ?

– Salem me suffit amplement. »

Il replongea dans son abîme, en rejaillit et reprit :

« Tu n’es pas un peu stupide ?

– Pourquoi stupide ?

– Tu comptes passer ta vie dans l’ombre de Salem ?

– Aucune idée… Pour le moment, ça me va.

– Tu n’as donc aucune ambition ?

– Pas particulièrement. »

Andrealphus nous fit signe de nous taire. Valefor s’apprêtait à prêter serment à Satan. Je repris le fil de la cérémonie. Je regardais Valefor. Il avait l’apparence d’un jeune homme relativement déluré.

Et je soudain la certitude que je le connaissais. Cette aura, cet être, je les avais déjà sentis. Mais avant cette cérémonie, j’ignorais jusqu’à l’existence de ce démon. Un point d’interrogation s’incrusta donc dans mon esprit. Ce devait être visible, car Haagenti me demanda ce qui se passait.

« Rien, une impression, lui répondis-je sans cesser de fixer Valefor.

– Quand est-ce que cette cérémonie va finir ! grogna le Prince de la Gourmandise. Je meurs de faim !

–Hm, hm. »

Je l’écoutais d’une oreille en réfléchissant. Où avais-je déjà rencontré cet être ? Pas en Enfer, j’en étais certain.

Haagenti se mit à réciter tous les mets qui allaient être servis dans le banquet où tous les princes et moi-même étions conviés après la cérémonie. Se rendant soudain compte que je ne l’écoutais plus, il me tapota le bras.

« Quoi ? grognai-je.

– Je te parle !

– Pardon, que disais-tu ? Je pensais à autre chose. »

Il se mit à bouder, et retourna à l’autre bout de la salle en jurant contre moi. Je ne relevais pas, trop occupé à réfléchir. Je suivais les princes jusqu’à la salle du banquet machinalement, plongé dans mes pensées. Je m’assis à la droite de Salem qui était lui-même à droite de son père. Andrealphus prit place à la mienne. La table était en U, Satan au centre. Les plats défilèrent sans que je parvienne à sortir de cette impression. Salem finit par remarquer mon silence.

« Laslo ? Ça ne va pas ? »

Je sursautai.

« Tu es sur ton nuage, depuis tout à l’heure. Que se passe-t-il ?

– Oh, rien. Rien. »

Satan se leva pour porter un toast à Valefor et le jeune Prince rougit jusqu’aux oreilles.

 

Chapitre 19 :

Valefor et moi devînmes amis sans que je trouve de réponse à ma question. Ils venaient souvent se joindre à nous lorsqu’Andrealphus venait dîner avec Salem et moi. Nous étions tous quatre heureux de nous retrouver en dehors des tempêtes qui secouaient perpétuellement l’Enfer.

Valefor, le jeune Prince des Voleurs, était comme Andrealphus assez rarement en Enfer, mais ils venaient nous voir régulièrement.

Moi, je pris l’habitude d’accompagner Salem dans ses missions terrestres, le plus souvent avec Alain et Youri. Le petit Vampire ne craignait pas le soleil, mais il portait tout de même des lunettes noires par confort (la lumière lui faisait mal aux yeux). Parlant une vingtaine de langues, je servais très souvent, presque toujours en fait, d’interprète à Salem.

L’an 2000 approchait à grands pas. Les chrétiens préparaient le jubilé. Nous les contemplions, ironiques.

« Dominique et Joseph doivent être si heureux… me dit un jour Alain.

– C’est sûr. »

Devant nous, un grand groupe de pèlerins se pressait dans Saint-Pierre.

« Ils sont mignons, tu ne trouves pas ? Reprit-il.

– Très.

– Combien partiraient en courant s’ils savaient ce qui les attend ?

–Beaucoup, sans doute. »

Nous nous sommes mis à rire.

Nous attendions Salem et Youri qui réglaient une affaire au Vatican, où l’enfer avait (et oui !) un espion permanent. Moi, l’air de la Terre me faisait du bien. Je me sentais bien mieux qu’en Enfer… surtout après y avoir été enfermé près de deux siècles.

Le petit Vampire à lunettes nous rejoignit :

« Tu parles italien, Laslo ?

–Bien sûr. Pourquoi ?

– Salem veut que tu lui achètes une glace. Il meurt de soif, ça fait des heures qu’il parle.

– Quel parfum ?

– Fraise et chocolat. »

S’il y a une chose que j’aime en Italie, qu’on me le pardonne, ce sont les glaces. C’est un beau pays. Mais bien sûr il ne remplacera jamais ma Pologne bien-aimée.

Salem dégusta sa glace avec délectation dès qu’il put nous rejoindre.

« Quoi de neuf au Vatican ? Lui demandai-je.

– Le pape se fait vieux… On dit que Dominique surveillera au grain les élections.

– Et ben… C’est pas encore demain qu’on aura un pape tolérant. »

Salem me sourit tendrement.

« On va peut-être pouvoir y mettre notre grain de sel, mon amour.

– Ha, ça, ce serait bien. »

Youri nous dit tout bas :

« 10 anges à trois heures. »

En effet, mais ils ne nous avaient visiblement pas encore vus. Nous nous séparâmes rapidement. Mais ils me repérèrent et l’un d’eux dût me reconnaître. Aussi, trois d’entre eux s’approchèrent, mauvais. Ils m’interpellèrent en italien :

« Eh toi !

– Oui ?

– Tu vis par ici ?

– Oui…

– Depuis longtemps ?

– Non, pas trop, pourquoi ? »

Ils ne répondirent pas, mais je sentais bien qu’il m’avait reconnu. Je risquais ma tête, mais je ne connaissais pas assez Rome pour pouvoir m’enfuir à pied.

« Dis monsieur, tu lui veux quoi à mon grand frère ? »

Youri avait parlé dans un italien impeccable, il s’installa dans mes bras. Et je quittai la place Saint-Pierre avec le petit Vampire dans les bras, sous l’œil effaré des anges.

 

Chapitre 20 :

Je dois maintenant raconter des faits que bien des êtres voudraient oublier, au Paradis comme en Enfer.

Un soir, je rejoignais les appartements des Salem après avoir passé l’après-midi à jouer aux échecs avec Valefor, quand une impression bizarre me fit accélérer le pas. Je n’aimais pas me déplacer seul en Enfer, c’était entendu. Ce soir-là encore moins que d’habitude… Aussi me pressais-je, pour rejoindre mon amour rapidement.

Sur les appartements pesait un silence de mort

« Salem ? Tu es là ? »

Je le cherchais et hurlais en le trouvant inerte dans son salon. Je le pris dans les bras :

« Salem, dis-moi quelque chose… »

Il gémit :

« Laslo… La Dague… Préviens mon père… Vite…

– Qui ?

– Lilith… »

Je courais vers les appartements de Satan de toutes les forces de mes jambes.

Lilith était en possession de la Dague…

Hélas, j’arrivais trop tard. Dans la salle du trône déserte, Satan gisait au sol, dans une flaque de son sang. Il avait visiblement pris un coup dans le dos.

Son cœur battait malgré tout, mais mes quelques connaissances médicinales suffirent à me confirmer que sa vie ne tenait plus grand-chose.

À genoux près du seigneur de l’Enfer, j’essayai de mettre un peu d’ordre dans mes idées.

« Père… »

Salem s’effondra à bout de force près de Satan.

« Père… »

je dirais d’une de mes poches une fiole de potions revigorantes que je faisais avaler mon prince.

« Tu te sens le porter ?

– Oui, je pense.

– Alors prends-le et quitte l’enfer.

– Quitter ?… Pour aller où ?

– Attends-moi devant la porte du Paradis.

– Hein ?

– C’est Lilith qui a frappé ton père, Salem. Mais c’est toi le gardien de la dague, alors elle va sûrement essayer de dresser l’enfer contre toi. Elle doit penser que Satan est mort.

– … »

Salem semblait épuisé.

« Fais ce que je te dis, Salem… J’ai le moyen d’entrer au Paradis sans danger. Si jamais je peux rattraper le coup ici, nous n’en aurons même pas besoin. »

Il obéit. Il était trop choqué pour mettre autre chose au point.

 

Chapitre 21 :

Assis au sol, serrant le corps mourant de son père contre lui, Salem regardait la grande porte du Paradis.

« Que mon âme soit détruite, mais qu’il vive… » gémit-il.

Je ne tardai pas à le rejoindre.

« Laslo que… ?

– Nos têtes vont valoir très cher en enfer, mon amour… je n’ai même pas pu ouvrir la bouche… »

Il se releva, son père dans les bras, et vint derrière moi comme je frappai à la porte. Un ange l’entrouvrit :

« Que voulez-vous ?

– Entrer.

– Très drôle.

– Nous venons demander asile à Dieu. »

Comme il ne semblait pas décidé à nous laisser entrer, je lui montrai ma main, ornée de la bague que m’avait donnée Yves. L’ange pâlit :

« Oh, pardon, seigneur…

– Ce n’est rien, ouvre cette porte. »

Il ouvrit grand la porte.

« Puis-je autre chose pour toi, seigneur ?

– Sommes-nous bien le jour du Conseil ?

– Oui, seigneur, il se réunit en ce moment même.

– Bien. Conduis ces deux êtres jusqu’aux appartements de Guy et veille à ce qu’ils restent entre de bonnes mains.

– À tes ordres, seigneur. »

Je murmurai à l’oreille de Salem

« Ne révèle surtout pas vos identités tout de suite, rejoins-moi au Conseil dès que tu te sentiras mieux. »

Il approuva en silence.

Je pris une grande inspiration et m’élançais fermement dans la direction de la grande salle du Conseil.

Là, un ange me barra la route.

« On n’entre pas comme ça ! » s’écria-t-il.

Je lui montrai aussi la bague.

« Va dire à Dieu que Laslo veut le voir et que c’est extrêmement important. »

Devant mon air, il obéit.

Et un instant plus tard, je pénétrai dans cette même salle où enchaîné, j’avais maudit ma propre existence.

« Le renégat est de retour ! » s’exclama Joseph.

Je ne relevai pas.

« Bonjour à vous tous, dis-je.

– Bonjour, Laslo. » me répondit Yves.

L’Archange des Sources me souriait.

« Comment vas-tu, mon seigneur ? lui demandai-je gentiment.

– Je suis heureux de te revoir.

– Ton plaisir rejoint le mien.

– Excusez-moi de vous interrompre… Qu’est-ce qui t’amène, renégat ? demanda sèchement Dominique.

– Certes pas l’envie de te revoir toi, archange, répondis-je.

– Tu as encore été chassé de l’enfer ?

– En quelque sorte… Mais pas seul, cette fois. »

Un ange vint chercher Guy, qui s’excusa : un blessé très grave l’attendait dans ses appartements.

« Ah, et pourtant tu es seul ici. Où as-tu laissé les autres ?

– Dans les appartements de Guy.

– Qui sont-ils ?

– Permets-moi de garder cette carte pour le moment.

– Que s’est-il passé, Laslo ? me demanda Yves.

– Lilith a volé la Dague à Salem et a essayé de tuer Satan. Après quoi elle a retourné tout l’enfer contre mon prince et y a facilement pris le pouvoir, d’autant plus facilement qu’elle a la Dague…

– Elle a voulu tuer Satan ? Où est-il ?

– Eh bien… Présentement… Entre les mains de Guy. »

Il y eut un petit blanc avant que Joseph n’hurle :

« Tu as amené Satan ici ?!!!

– Oui, avec Salem. »

L’archange de l’inquisition manqua de s’évanouir, et moi je pouffais, moqueur. Et je n’étais pas le seul.

« Elle a fait croire à l’Enfer que Salem avait tué son père. Ce faisant, et possédant la Dague, elle se proclamait comme étant la seule à pouvoir le venger. Je suis venue vous demander asile… Les démons et les princes sont fidèles à Satan, s’il revient rapidement déclarer qu’il est vivant et que c’est Lilith qui a voulu le tuer, ils le suivront. Mais en attendant, nos vies sont en danger. »

Je pensais que décidément, je passais ma vie à risquer ma tête. Mon regard fit le tour de l’assemblée, les archanges réfléchissaient.

Soudain, je remarquai un siège vide. Un ange à qui je le montrai en silence me dit qu’il appartenait à Janus, l’Archange des Vents. Mais à peine la lumière se faisait-elle dans mon esprit que je faisais un bond d’un mètre en arrière : Valefor venait d’apparaître à mes pieds, tenant dans ses bras Andrealphus, qui tenait malgré tout aussi fermement que possible la Dague… Elle était plantée dans son ventre.

« Partout les anges et tous les démons ! s’écria Valefor. J’ai réussi ! »

Mais le cri qui sortit des bouches de tous les archanges, ce fut :

« Janus ? ! »

Mais il fut couvert par le hurlement de Salem qui revenait avec Guy. Mon bien-aimé prince accourut et arracha Andrealphus des bras de Valefor :

« Alfy dis-moi quelque chose…

– Salem… Je veux reposer près de ton père…

– Il n’est pas mort, tu ne vas pas mourir…

– … Conduis-moi à lui… »

Joseph, qui s’était approché sournoisement, arracha la Dague du ventre du Prince. Ce dernier cria, puis perdit conscience.

« Tout va bien, si l’Archange de l’Inquisition. Nous n’avons plus qu’à les éliminer avec ça et nous pourrons nous débarrasser des démons. »

Et pour la deuxième fois de mon éternité, je perdis mon calme. Je me jetai sur Joseph, lui retirai rageusement l’arme des mains et hurlai :

« Moi vivant, personne ne tuera personne ! Vous ne pensez pas que la situation est assez grave comme ça ? ! »

Guy emmena immédiatement Andrealphus pour le soigner, et Salem les suivit tristement.

« Hélas, c’est bien plus grave que ça, Laslo, me dit Valefor. Lilith a sans problème pris le pouvoir en Enfer… Mais il y a pire : elle les a convaincus que Salem et toi vous étiez réfugiés sur Terre et qu’il fallait que vous payiez, quitte à retourner la Terre entière. Quand Andrealphus a voulu s’interposer en usant de son poids de plus vieux démon, elle lui a sans hésiter planté la Dague dans le ventre. Par chance, j’ai pu réussir à nous téléporter ici…

– La garce ! » hurla Yves.

Ce mot dans la bouche de l’Archange des Sources causa un silence total.

Lui aussi venait de perdre son calme. Il se leva et se mit à faire les 100 pas dans la salle du Conseil.

« Quel imbécile aussi ! reprit-il au bout d’un moment. Je l’avais pourtant prévenu…

–Qui ça ? demanda un autre archange dont j’ignorais le nom.

– Satan ! Je lui avais dit ce qu’il risquait en acceptant Lilith en Enfer ! Mais il est plus têtu qu’une bourrique ! »

Cette dernière remarque me fit sourire.

« Salem n’est pas son fils pour rien, alors.

– C’est clair que si nous n’intervenons pas, cette chienne va parvenir à ses fins…

– Qui sont ? s’informa le même archange.

– Mais conquérir la Terre, bande d’idiots ! Ça fait 200 millénaires que cette peste est persuadée que cette planète lui appartient ! »

Un lourd silence abattit sur la salle. L’autre archange se leva, furieux.

« Par tous les Saints, je ne laisserai pas faire ça ! cria-t-il.

– Tu as raison, Laurent, nous ne pouvons pas laisser passer ça ! » dit Michel en se levant son tour.

Laurent, le leader des armées divines, semblait plus que décidé, et son ami Michel, chef de guerriers plus solitaires, aussi. Salem revint alors.

« Il va s’en tirer ? lui demandai-je.

– «  Guy ne sait pas, répondit-il. Mais c’est très grave… et terrible… Il attend un enfant…

– Andrealphus ?

– Oui…

– Tiens, tiens…

– L’enfant se porte bien… Mais Alfy…

– Et ton père ?

– Il est dans le coma. Guy ne sait pas s’il se réveillera. »

 

Chapitre 22 :

« Comment as-tu pu entrer ici, Laslo ? me demanda soudain Dominique.

– Je lui offert un passe-partout. » lui répondit Yves à ma place.

Salem se serra dans mes bras.

« Laslo, dis-moi c’est un cauchemar…

– Hélas, mon amour… »

Laurent nous regarda et croisa les bras :

« Qu’est-ce qu’on va faire de ces deux-là ? » demanda-t-il.

Il y eut un silence, l’archange n’était pas agressif. Il reprit pensivement :

« Je crois que nous avons un ennemi commun… Une alliance nous serait peut-être favorable.

– Pactiser avec ces suppôts du démon ? ! ! » s’égosilla Joseph.

Salem et Laurent se jaugèrent un moment.

« Ça mérite réflexion, dit Michel. Avoir un guerrier comme Salem avec nous ne pourrait que nous avantager. »

Les archanges se regardaient sans parvenir à se décider.

« Es-tu aussi bon qu’on le dit ? demanda Laurent à Salem.

– Je ne sais pas ce que l’on dit, répondit ce dernier.

– Beaucoup de choses… Et pour t’avoir déjà fait la guerre, je sais que tu es un excellent stratège. Es-tu d’accord pour te battre avec nous ?

– Un instant, dit Dieu. Il n’est pas question pour nous d’intervenir directement. »

Laurent hocha la tête :

« Un peu de sérieux, Mon Seigneur. Les humains ne s’en tireront pas sans nous. »

Dieu sembla ne pas avoir entendu cette dernière phrase. Laurent fit la moue, comprenant que son maître n’était pas prêt à céder. Il vint vers nous en disant :

« Bon… D’accord. On va les faire ça tous seuls. Michel ?

– J’arrive.

– Janus ?

– Oui, j’arrive, répondit Valefor.

– Attendez-moi. » dit un autre archange en se levant pour nous rejoindre.

Dieu grommela puis céda :

« Réfléchissons calmement. » dit-il.

Un ange approcha de moi.

« Seigneur Laslo ? Le Prince s’est réveillé… Il vous demande. Venez vite, il va sûrement reperdre connaissance. »

Je prévins Salem et suivis l’ange jusqu’à Andrealphus. Il me sourit faiblement, mais frémis en voyant la Dague que je serrais toujours dans ma main.

« Approche, Laslo… »

Je glissais l’arme dans ma ceinture, dans mon dos.

« Que me veux-tu ? lui demandai-je gentiment.

– Comment va Samael ? »

Pour appeler Satan par son ancien nom, il devait vraiment être à bout…

« Il est dans le coma. On ne sait pas s’il se réveillera. »

Il gémit. Puis se reprit et me dit :

« Laslo, il faut que tu sauves Andréa…

– Je veux bien… Qui est-ce ?

– La jeune sœur de Salem… Elle vit sur terre… Elle ne sait pas qui elle est… Mais Lilith…

– Lilith a découvert son existence ?

– J’en suis sûr… Amène-la ici… Laslo… Je veux la revoir avant de mourir…

– Tu ne vas pas mourir. Où est-elle ?

– En France… À Lyon… Cherche-la au lycée des Anges… Andrea Samael… Fais vite, Laslo… J’ai peur… »

 

Chapitre 23 :

Sans même prévenir les autres, je partais sur Terre. Sans même me changer d’ailleurs… J’aurais peut-être dû : je portais en effet des cuissardes, un pantalon et une chemise noire. Aussi les gens me regardaient-ils bizarrement.

L’employé du lycée me regarda bizarrement aussi. Il devait trouver étrange, en effet, qu’un jeune homme d’apparemment 19 ans habillé de façon vieillotte vienne demander, avec un accent polonais assez marqué, où se trouvait Andrea Samael. Heureusement, j’avais quand même enlevé ma cape en arrivant au Paradis…

« Qu’est-ce que vous lui voulez ? demanda-t-il, aussi froid qu’un iceberg.

– La retrouver, c’est une question de vie ou de mort.

– Mouais… Vous êtes qui ?

– Un ami.

– Votre nom ? »

Je lui donnais le premier nom qui me passa par la tête. Apparemment, ça le satisfit, il se mit à tapoter sur son ordinateur :

« Alors, Terminale D… À cette heure-ci, elle doit être en cours de philosophie… Ça va être le bâtiment F, à gauche dans la cour.

– Merci. Dites-moi, est-ce qu’à tout hasard une grande rousse est venue demander ça ?

– Non…

– D’accord… Merci, vraiment.

– De rien… Au revoir.

– C’est ça, au revoir. »

Je traversai le bâtiment jusqu’à la cour que je trouvai sans trop de problèmes. Elle était immense… Je trouvais quand même le bâtiment en question, et c’est là que je me rendis compte que je n’avais pas le numéro de la salle… Voyant passer une femme, je l’interpellai poliment :

« Excusez-moi, madame ?

– Oui ?

– Andrea Samael… Où est-ce que je peux la trouver ? On m’a parlé d’un cours de philosophie ?

– Encore !

– Quoi, encore ?! Quelqu’un d’autre l’a emmenée ?!

– Pas encore, mais ça ne tardera…

– une grande rousse ?!

– Euh… Oui oui…

– Où est-elle ?

– … Salle 201, au deuxième étage… »

Je partis en courant, grimper les escaliers à toute vitesse, lorsqu’une adolescente me rentra dedans, provoquant une mémorable chute dans les escaliers.

Un peu sonnés tous deux, nous nous sommes regardés un instant sans comprendre. Jusqu’à ce qu’un :

« Laslo ! »

Me réveille. Lilith nous regardait du haut des marches, mauvaise.

« Lilith… »

Je me relevai, relevai la jeune fille, qui nous regardait tour à tour sans comprendre.

« Que fais-tu là, chien du Paradis ?

– Et toi, putain de l’Enfer ? »

Elle descendit quelques marches, et moi je reculais, entraînant la jeune fille avec moi.

« Tu as perdu Lilith ! Satan n’est pas mort !

– Tu mens !

– Comment un chien du Paradis pourrait-il mentir ? »

Elle voulut se jeter sur moi. J’hésitais une fraction de seconde entre l’embrocher avec la Dague et déguerpir pour qu’elle tombe au sol… J’optai pour la seconde solution, jugeant la première pas très fair-play, et Lilith s’assomma à moitié mes pieds.

« C’est toi, Andrea ?

– C’est possible.

– J’arrivais à temps on dirait…

– T’es qui toi ?

– Le compagnon de ton frère.

– J’ai un frère, moi ?

– Il paraît que oui.

– Ravie de l’apprendre. »

Notre discussion fut interrompue par l’arrivée d’autres élèves et enseignants, attirés par le bruit que nous avions fait. Je pris le bras d’Andrea pour l’entraîner jusqu’au premier endroit où il n’y avait personne, à savoir les toilettes les plus proches, pour nous téléporter au Paradis. Nous avons atterri au beau milieu de la salle du Conseil. André me regarda et me dit :

« T’es bizarre toi… On est où là ?

– … Je reconnais que j’ai mal calculé mon coup. Ça doit être le stress… »

Salem s’approcha de nous.

« Te revoilà enfin… Qu’est-ce qui se passe encore, Laslo ?

– Oh, rien de grave…

– Quoi, rien ? Qui est cette euh… jeune personne ?

– Ta petite sœur, apparemment.

– Ah, c’est lui mon frère ? » dit Andrea.

Harassé, la pression retombant, je me contentais de hocher la tête. Andrea jaugea son frère un moment avant de me dire :

« T’as bon goût, il est mignon. »

Amusé, Salem me secoua gentiment :

« Laslo, explique-toi ! »

Je me serrai dans ses bras sans répondre.

Il eut un petit rire et m’embrassa doucement, totalement sourd aux cris d’horreur de Dominique et Joseph.

Andrea regardait autour d’elle, elle s’alluma une cigarette, en tira une longue bouffée et interpella celui qui se trouvait le plus proche d’elle, à savoir Laurent.

« C’est où ici ?

– La salle du Grand Conseil.

– Le Grand Conseil de ?

– … D’où tu sors, toi ?

– Ben j’étais en cours de philo… Enfin bref, réponds, s’il te plaît.

– Du Paradis. »

Elle regarda sa cigarette, puis l’écrasa sous son talon.

« Du Paradis… répéta-t-elle. D’accord.

– Qui es-tu ?

– Ben écoute, je sais pas trop là… Il y a un quart d’heure j’étais une enfant abandonnée en cours de philo et maintenant j’ai un grand frère au Paradis alors… »

Je sortis des bras de mon prince et me rapprochai d’elle.

« Tu dois nous prendre pour des fous, lui dit Laurent avec un sourire.

– Oh, non…

– Comment t’appelles-tu ?

– Andrea Samael, répondis-je pour elle.

– Pas dur de reconnaître ses parents. » dit Yves avec un sourire également.

Andrea le regarda. Il s’approcha d’elle à son tour.

« … D’ailleurs elle leur ressemble…

– Ah, j’ai des parents aussi ?

– Ils t’ont tous les deux donnés leur nom.

– Qui es-tu ?

– Je suis Yves, l’Archange des Sources, c’est-à-dire le gardien des connaissances.

– Ah d’accord. Enchantée. »

Laurent sourit.

« Nous manquons à toutes les convenances. » dit-il.

Il se présenta son tour, nous l’imitâmes. Guy, qui était revenu un moment, fut obligé de nous laisser, l’enfant d’Andrealphus causant des problèmes à sa mère.

Andrea regardait Dieu et Jésus avec curiosité.

« Comment peux-tu deviner qui elle est à partir de son nom ? demanda Laurent à Yves.

– Tu es trop jeune pour dans souvenirs. » lui répondit aimablement mon ancien archange.

Me voyant sourire, ce dernier m’emmena un peu à part.

« Tu as trouvé, n’est-ce pas, Laslo ?

– Je pense, oui… Mais je ne crois pas qu’il faille le révéler sans leur accord. »

Il me sourit et opina du chef.

« Attendons qu’ils soient en état de le dire eux-mêmes. »

 

Chapitre 24 :

Dieu avait finalement accepté de collaborer pour permettre à Satan de reprendre la tête de l’Enfer lorsqu’il serait sur pied, et pour combattre Lilith si elle tentait de conquérir le monde.

Alain et Youri, accompagnés d’une dizaine de démons et familiers, dont Stanislas, nous rejoignirent bientôt au Paradis. Une petite réunion entre infernaux, présidée par Salem et moi-même, leur expliqua la situation et l’un d’eux se porta volontaire pour retourner en Enfer afin que la vérité éclate.

Et la vérité éclata. Malheureusement, bien peu y crûrent et, si plusieurs centaines de démons de tous grades nous rejoignirent rapidement (je vous laisse imaginer la tête de Joseph et celle de Dominique…), seulement sept princes les suivirent : Asmodée, le Prince du Jeu, Belial, le Prince du Feu, Abalam, le Prince de la folie, Morax, le Prince des Dons Artistiques, Vapula, le Prince de la Technologie, Andromalius, le Prince du Jugement, et Kronos, le Prince de l’Éternité. Ces derniers, d’ailleurs, réclamèrent à voir Satan avant de s’installer au Paradis. Ceci fait, ils prirent leurs quartiers dans le coin que Dieu nous avait « aimablement » prêté.

Mon petit vampire regardait les anges avec une franche curiosité. Eux le craignaient comme ils nous craignent tous.

Je gardais soigneusement la Dague avec moi pour éviter qu’elle ne blesse encore. Mon temps était partagé entre la lecture, Salem, Andrea dont je faisais l’éducation et de longues heures que je passais avec Andrealphus, pendant que Salem veillait son père.

Le prince est toujours très faible. Quand il reprenait conscience, il n’avait que rarement la force de parler. Il restait alors à me regarder, et je lui racontai, Satan, Salem, Andrea, le Paradis, ce que nous savions de l’Enfer. Andrea, souvent, le veillait avec moi.

Quelques temps passèrent.

Guy veillait au grain sur la grossesse du Prince du Sexe. Il s’avéra au bout d’un moment que ce dernier attendait des jumeaux.

Ils l’épuisaient. Même si la blessure infligée par la Dague s’était assez bien refermée, Andrealphus demeurait presque muet à cause de la fatigue et la plupart du temps, il dormait, d’un sommeil agité par des cauchemars connus de lui seul.

Un jour, Andrea et moi lui parlions d’une dispute violente qui s’était produite entre Asmodée et Dominique lorsque Yves rentra dans la chambre. Andrealphus lui sourit faiblement.

« Non, vous pouvez rester. » dit Yves en nous voyant nous lever.

Andrea s’excusa tout de même, et partit pour rejoindre Salem qui veillait son père. Satan, lui, n’avait toujours pas repris connaissance.

« Comment vas-tu, Andrealphus ? »

Le prince répondit par un geste las.

« J’espère que ça va s’arranger, dit Yves, sincère.

– Ça ira déjà mieux une fois qu’il aura accouché, dis-je.

– Une fois que Satan ira mieux aussi. » soupira Yves.

Andrealphus nous jeta un œil interrogateur.

« Oui, nous avons compris. Ne t’en fais pas, nous allons sagement le garder pour nous. »

Le prince eut un petit rire silencieux.

« Laslo… murmura-t-il.

– Oui ?

– Je voudrais… être avec lui… s’il vous plaît…

– D’accord, Andrealphus. Nous allons demander à Guy de t’installer près de lui. »

Il sourit et s’endormit paisiblement. Yves le regarda et soupira tristement.

« Pauvre, pauvre Andria…

– Andria ?

– C’était le nom d’ange d’Andrealphus.

– Ah… c’est vrai qu’on a tendance à oublier qu’au départ lui et Satan étaient des anges.

– C’est si loin… Quelques centaines de milliers d’années… Tu te rends compte ?

– Pas vraiment.

– C’est vrai… Toi, tu as à peine 200 ans…

– Et toi, Yves, quel âge as-tu ?

– Je ne sais pas. Je suis avec Dieu depuis le début, c’est tout.

– Andrealphus… Andria… comment était-il lorsqu’il était un ange ?

– Un être fait par et pour le bien, Laslo. Tous vantaient sa sagesse et sa bonté. Il avait mille fois plus de qualités que de défauts. C’était un être extraordinaire…

– et Satan ?

– Samael… L’opposé. Toujours à faire des sales coups à tout le monde, insulter Dieu ou ses archanges… Pourtant… Pourtant quand il était avec Andria, il était la douceur et la tendresse même.

– C’est vrai que c’est toi qui as inventé le Mal ?

– On peut résumer ça comme ça, mais ce n’est pas si simple. Je savais que Samael allait finir dans les geôles de Dominique et mon cœur ne pouvait pas vraiment l’accepter. Tu sais, ce genre de différence m’était déjà égale… Alors, comme je savais qu’il était un être rendu très puissant par sa colère, je suis allé le voir un jour pour lui souffler à l’oreille qu’il pouvait y avoir autre chose que Dieu. Alors il a fait sa valise, comme disent les mortels, et il est parti.

– Mais pas seul.

– Non, pas seul, en effet.

– Andria l’a suivi.

– Oui. Personne n’y a rien compris à l’époque… Tu sais, Laslo, ce que ça signifiait était terrible…

– Ça voulait dire qu’il était prêt à tout pour Samael… Même à se renier lui-même.

– Je ne l’ai compris que bien plus tard. Quand il est devenu Prince du Sexe… Je te jure que certains sont tombés de haut.

– C’est très étrange, Yves. Tu sais, il a la réputation de fourrer dans ses draps tout ce qui passe à sa portée.

– J’ai entendu beaucoup de choses comme ça, en effet. Ses victimes sont nombreuses sur Terre.

– Surtout les victimes de ses disciples…

– Que veux-tu dire ?

– Je ne sais pas, Yves. J’ai du mal à imaginer Andrealphus comme ça, séduisant des mortels pour les tuer. Ça lui ressemble tellement peu…

– Je ne sais pas quoi te dire, Laslo. À part que cette histoire n’est pas claire. Pas claire du tout. »

 

Chapitre 25 :

Comme nous l’avions pensé, Lilith ne résista pas longtemps à la tentation. Avoir une gigantesque armée de démons immortels à ses ordres réveilla ses pulsions millénaires : elle les lança sur Terre pour la conquérir, « sa » planète. Comme nous étions sur le qui-vive, nous pûmes réagir rapidement. Ce fut le plus discret possible au début… Puis les hordes de Lilith se mirent à agir au grand jour et nous fûmes contraints de faire de même… nous révélant aux mortels.

N’étant pas un soldat et n’ayant aucune envie de le devenir, je restais au Paradis. Guy avait de toute façon besoin d’aide. Salem, Laurent et Michel devinrent rapidement très bons camarades. À eux trois, ils mitonnaient des plans souvent remarquablement bien conçus pour mettre en échec les démons de Lilith. Quelques autres princes, accompagnés de la plupart de leurs serviteurs, nous rejoignirent. Joseph voulu à ce moment m’emprunter la Dague pour, je cite, repérer les potentiels espions, ou agents doubles.

« Bonne idée. Si on commençait par toi ? »

Ce fut ma seule réponse. La tâche qu’il proposait était irréalisable et il le savait parfaitement. Son seul but était de récupérer la Dague, car il n’avait toujours aucune confiance en moi.

Satan était toujours dans le coma. Andrealphus mit au monde deux garçons qu’il appela Andria et Samael. Je dus à cette occasion passer de longues heures auprès de lui, avec Yves. L’état de Satan le désespérait. Par chance, nous parvînmes à lui faire reprendre pied, et le bonheur de pouvoir pour la première fois s’occuper vraiment de ses enfants acheva de lui rendre le sourire.

Andrea passait la plupart du temps à lire dans la bibliothèque divine. J’avais vraiment beaucoup d’affection pour cette enfant.

Un jour, justement, je la trouvais pestant toute seule contre un livre : c’était le premier tome des lois de Dieu…

Je m’assis près d’elle.

« Ça ne va pas ?

– Qui écrit ce ramassis d’absurdités ?

– Dieu, je crois. Mais j’imagine que Dominique a beaucoup aidé…

– Dominique ? Pas Joseph ?

– Trop vieux. Je ne pense pas que Joseph était déjà là… Il n’est devenu archange qu’au XIVe siècle, tu sais… Quand il a inventé l’inquisition.

– Ah, c’est de lui ça ? Ça m’étonne pas.

– Il est un peu extrême.

– Un peu seulement, tu trouves ?

– Il faut croire que je commence à m’y faire… On n’en reparlera dans quelques siècles, en ce qui te concerne.

– Ouais, on verra… Andrealphus va bien ?

– Épuisé… À part ça, il se porte comme un charme.

– Deux enfants la fois, c’est beaucoup de travail.

– C’est vrai.

– Dis-moi, Laslo… Andrealphus…

– Oui ?

– … Ce serait pas ma maman, des fois ? »

J’ébouriffais énergiquement la petite tête châtain.

« Tu es très futée, petite.

– Pourquoi est-ce qu’il ne le dit pas ?

– Vaste problème… Écoute, je ne sais pas grand-chose. Je n’en ai jamais vraiment parlé avec lui, et je ne veux pas. C’est une plaie beaucoup trop vive pour lui.

– C’est Satan qui ne veut pas ?

– Très probablement. Satan doit penser qu’il aurait de sérieux d’autorité si on venait à savoir que lui et Andrealphus ont de réels sentiments l’un pour l’autre…

– Mais c’est vrai, à ton avis ?

– Aucune idée…

– D’après ce que j’ai appris, Satan est un maître absolu en enfer.

– C’est exact.

– Alors qu’est-ce qu’il risque ?

– Eh bien, j’imagine justement que ça prouverait qu’il n’est pas si absolu que ça, il aurait un point faible…

– Mais si nous faisons tous bloc autour de lui, Laslo !

– Tu veux dire… commençais-je. Si nous, Andrealphus, Salem, toi, les jumeaux, moi… énumérais-je. Nous tous, nous faisions bloc autour de lui ?

– Bien sûr, Laslo. Tu crois qu’il pourrait y avoir quoi que ce soit contre nous ?

– Probablement pas… »

Je passais affectueusement mon bras autour de ses frêles épaules.

« Andrea, tu es géniale !

– J’irai pas jusque là… Peut-être encore un peu humaine… »

Salem nous rejoignit. Je murmurai Andrea de ne rien dire, elle opina en silence.

« Je te cherchais, Laslo, me dit Salem. Nous avons besoin de toi.

– De moi ? relevai-je, surpris.

– Oui… Nous avons une campagne à mener, il faut aider Varsovie…

– La Pologne est tombée ?!! hurlai-je.

– Presque, Laslo. Varsovie résiste encore un peu. »

Je sautais sur mes jambes et suivis Salem jusqu’à la salle du Conseil – conseil de guerre, provisoirement.

Une vaste carte de Pologne s’étalait sur une table. Laurent me sourit.

« Approche, Laslo. Regarde ça et dis-nous ce que, connaissant les Polonais, nous pourrions faire… »

Lilith avait commencé par les pays les moins aptes à se défendre, elle avait donc conquis l’Afrique, l’Amérique latine, et s’en prenait maintenant aux anciens pays communistes. Elle avait déjà envahi plus la moitié de mon pays. Varsovie, me dit Laurent, résistait courageusement.

« Mais sans nous, ils ne tiendront pas longtemps. » ajouta-t-il.

Imaginer Varsovie au Lilith me fis frémir d’horreur.

« Ôtez-moi d’un doute… Comment les démons réagissent-ils à l’alcool ? demandai-je au bout d’un moment.

– Pas très bien, surtout s’ils sont incarnés… me dit Salem. Mais ils boivent volontiers. »

Une idée un peu absurde me traversait l’esprit.

« Tu penses quelque chose, Laslo ?

– Une idée saugrenue… Nous autres Polonais tenons plutôt bien l’alcool.

– C’est votre réputation, en effet.

– Moi-même ai été élevé à la vodka. Laurent, quel est ta rapidité d’intervention pour un pays comme le mien ?

– Quelques heures, je pense.

– Quelques heures… »

Finalement, elle n’était peut-être pas si bête, cette idée. Je la leur exposai en quelques mots.

« Il est plutôt intelligent, ce petit… murmura Michel.

– Ben quoi, c’est mon homme. » lui dit Salem avec un sourire.

Laurent hocha la tête.

« C’est faisable dans l’absolu, mais dans la pratique, il va y avoir quelques problèmes, dit-il.

– Eh bien, organisons-nous qu’il en est le moins possible. » répondit Salem.

 

Chapitre 26 :

La nuit était très froide, mais l’air polonais me revigorait.

« Ne bois pas temps, Salem. Tu ne vas bientôt plus pouvoir tenir ton épée !

– Tu en as de bonnes, Laslo ! Je gèle ! »

Je soupirai et lui arrachai la bouteille des mains.

« Arrête ! »

Il grogna, puis demanda :

« Comment ça se passe, la dedans ? »

Je regardais par la fenêtre du grand bâtiment qui était à côté de nous.

« Les démons commencent à s’affaler.

–  Et les humains ?

– Ils remplissent savamment les verres des démons et ils ont l’air de très bien tenir sur leurs jambes.

– Parfait. On y va ?

– D’accord. »

Je traçai (avec de la vodka) les signes convenus par terre et enflammai le tout. Au bout de quelques secondes, un sifflement répondit à ces flammes.

« Alea jacta est. » soupirai-je.

Une petite heure passa encore avant qu’une quarantaine d’anges et démons alliés ne nous rejoignent.

« Bien bien. Messieurs, Mesdames, la majorité de ce que Varsovie compte de démons est ici. Ils ont une centaine, tous saouls, puisqu’ils fêtent la reddition de la ville… expliqua Salem. En tout cas, c’est ce que nos alliés leur ont fait croire… Notre but : tout simplement le renvoyer en Enfer. Euh… ‘Vous amusez pas trop, faites ça vite et bien. Vous en aurez d’autres à torturer plus tard, la guerre n’est pas finie. »

Il me prit dans ses bras et m’embrassa doucement.

« À tout à l’heure, mon amour.

– Amuse-toi bien, Salem. »

Je restai dehors et fis un petit bonhomme de neige pour m’occuper. Un démon passa à travers une fenêtre près de moi. Je pris un bout de verre triangulaire dans les débris pour faire un nez à mon bonhomme. Quelques humains sortirent du bâtiment.

« Ça se passe bien, là-dedans ? demandai-je.

– Oui, seigneur Laslo, me dit l’un d’eux. Les démons avaient vraiment beaucoup bu… La plupart dormait à moitié… »

Ils rigolèrent.

« … Maintenant ils dorment complètement. »

Je souris.

Deux autres bonhommes de neige plus tard, Salem et nos hommes sortirent.

« Alors, ça a été ? demandai-je à mon prince.

–Oui… C’est vraiment une chance que les cadavres des immortels se désagrègent… Ça fera moins de ménage, il y aura juste quelques taches de sang à nettoyer. »

Il rit et me serra très fort dans ses bras.

 

Chapitre 27 :

Mais le pire devait encore nous arriver.

La Pologne libérée par notre intervention devint –un peu grâce à moi– le quartier général des anges sur Terre. En tant que membre du trio gouvernant l’armée, Salem y demeurait, et moi aussi, évidemment.

Partant de là, nous libérâmes les autres anciens pays communistes. Le reste de l’Europe, les États-Unis et les autres pays « développés » tentaient de négocier avec Lilith et nous, pour être sûrs que le vainqueur serait de leur côté. À bout d’un moment, excédé, Laurent les somma de choisir leur camp. Bien embêtés, ils finirent par se déclarer neutres. Nous tentâmes pourtant de les en dissuader, nous savions bien que leur neutralité ne ferait ni chaud ni froid à Lilith quand elle déciderait de les envahir. Mais rien n’y fit : ces stupides mortels étaient encore plus têtus que Laurent, Michel et Salem réunis.

En dehors des batailles dont ils revenaient immanquablement couverts de sang, les trois généraux passaient leur temps à échafauder des plans ou à jouer aux cartes. Je participais aux jeux de cartes, mais rarement aux plans, sauf s’ils me le demandaient.

Une nuit que je dormais blotti contre Salem, une mélodie me réveilla.

Je me redressai, grognon, et vis la Dague voleter dans l’air. La pierre rouge qui ornait son manche brillait si fort qu’elle semblait éclairer la chambre.

C’était d’elle que provenait cette étrange mélodie. Lame en bas, l’arme s’approcha et se mit à tournoyer autour de moi. La musique était joyeuse, un peu enfantine. La Dague finit par venir se poser sur mon oreiller. Trop endormi pour vraiment réfléchir à ça, je grognais :

« C’est pas l’heure, Layna… »

Je reposais ma tête près d’elle et me rendormis.

Quelques jours plus tard, Salem et moi sortions passer une soirée tranquille dans Varsovie. Si les habitants de la ville avaient quelques a priori négatifs par rapport à Salem (il était le fils de Satan, après tout), moi, ils m’aimaient plutôt bien. Ils nous saluaient donc aimablement et moi je leur répondais bloc par l’air de ma capitale.

Alors que nous marchions, Salem me dit :

« Laslo, ça va ?

– Oui, bien sûr, pourquoi ?

– Je ne suis pas tranquille, mon cœur. J’ai fait un rêve étrange l’autre nuit… j’étais prisonnier dans une cage de feu, loin de toi. Tu es toi, tu souffrais, rongé par un mal que je ne connais pas. Nous avions tous les deux terriblement mal… Et puis Lilith me tournait autour… Je ne sais pas pourquoi, j’étais nu, elle voulait quelque chose… Et puis il y avait l’image d’un enfant… Un petit garçon, un nouveau-né… Mais… Cette cage et ce mal qui nous minaient tous les deux… C’est terrible, Laslo… Mais c’était tellement réel, j’ai peur… »

Je pris sa main.

« C’était un rêve, Salem. Juste un rêve. »

Il me pressa brutalement contre lui.

« Je t’aime, Laslo. Je te jure que je t’aime.

–Moi aussi, je t’aime. »

Nous échangeâmes un long baiser.

Quelques temps passèrent sans que la situation évolue : chacun campait sur ses positions.

Une nuit, alors que Salem et moi revenions d’un cinéma, il se mit à neiger. Je me mis à gambader dans la neige, pour le plus grand plaisir de Salem qui riait de bon cœur.

Une violente douleur à l’épaule m’arracha un cri. Tâtonnant dans mon dos, je trouvai une seringue plantée haineusement. Inquiet, Salem accourut pour me rejoindre alors que je sentais un froid terrible se répandre dans mes veines. Je m’accrochais à Salem, terrifié.

« J’ai mal… Salem j’ai mal… »

Il me pressa contre lui, je tremblais de sentir mon corps perdre rapidement sa force avec cette glace qui m’envahissait. Mon corps s’abolissait, et mes yeux se voilaient.

« Salem…

– Je suis là, mon amour… je t’aime… »

J’entendis un bruit sourd et Salem s’écroula, m’entraînant dans sa chute. J’entendis :

« Parfait, emmenez-le. »

Cette voix rauque, je la connaissais. C’était Baal, le Prince de la guerre, un de ceux qui étaient restés avec Lilith.

Je sentis que l’on prenait le corps de Salem, j’aurais voulu m’y accrocher encore, mais mon corps ne m’obéissait plus. Je sentis ensuite que l’on me fouillait ardemment.

« Il ne l’a pas, seigneur, dit une autre voix (celle de celui qui me fouillait).

Baal jura de façon obscène, j’entendis qu’il frappait son serviteur et se mit à fouiller lui-même. Mais il ne trouva rien non plus. De rage, il me frappa brutalement, mais la glace qui m’avait conquis rendait, peut-être par chance, mon corps insensible à ça. Je les entendis partir et je savais qu’ils importaient Salem.

J’aurais hurlé si j’avais pu.

 

Chapitre 28 :

Comme les heures me parurent longues cette nuit-là, alors que paralysé, muet et aveugle je priais, Dieu, le diable et tous ceux j’aimais de me venir en aide…

Ce fut Laurent qui, guidé par la Dague, me racontera-t-il plus tard, me retrouva le matin suivant, alors que le soleil n’était même pas encore levé. Je l’entendis crier mon nom, s’agenouiller près de moi et me prendre dans ses bras pour me secouer.

« Laslo ! »

Puis il trouva la seringue, comprit que j’avais été drogué. La Dague, que j’avais pourtant laissée cacher dans nos appartements, tournait autour de moi et finit par se glisser dans ma ceinture. Laurent renonça à comprendre, me souleva et m’emmena rapidement au Paradis.

J’entendis diverses voix et compris que je me trouvais dans la salle du Conseil. Laurent me déposa comme il put sur une table. Une voix que j’identifiais comme étant celle d’Yves ordonna que l’on aille chercher Guy de toute urgence. Je sentis qu’on prenait ma main. Andrea me dit doucement :

« N’aie pas peur, Laslo. Nous sommes là. »

Bizarrement, je sentis la Dague se mets à vibrer. J’entendis quelqu’un s’approcher, un pas lourd… Ce quelqu’un arracha la Dague de ma ceinture, Andrea hurla, j’entendis Dominique crier :

« Kalial, non ! »

J’entendis ensuite un gargouillement d’agonisant et un corps qui s’affalait mollement sur le sol. Et après, un lourd silence, que Dominique finit par rompre d’une voix tremblante :

« Mais que ?… Que ? »

Andrea répondit d’une voix froide :

« Elle ne peut pas frapper son maître.

– Hein ?!

– La Dague. Elle ne peut pas frapper Laslo, elle ne le veut pas. Alors elle s’est retournée contre son agresseur. »

Yves s’approcha.

« Ce serait lui ? Laslo, le maître de la Dague ? Et qui s’était, cet ange ? !

– Si tu as une autre explication, archange du savoir… » répondit Andrea à la première question.

Dominique soupira et répondit à la dernière :

« C’était un de mes anges… C’est lui qui s’était occupé des parents de Laslo, et il n’avait vraiment jamais lâché l’idée de s’occuper de lui aussi… Surtout après sa désertion… »

Il y eut encore un silence.

« Je vois… soupira Yves. Et non, Andrea, je ne vois pas d’autres explications. C’est bien Laslo que la Dague a choisi. »

Guy arriva, m’examina et jura.

« Un peu de retenue ! lui dit vivement Dominique.

– De la retenue… soupira Guy avec humeur. Laslo, reprit-il après un silence, je sais que tu m’entends. Je sais aussi que tu n’as aucun moyen de me répondre. Je connais le poison qu’on t’a injecté… Tu vas malheureusement rester dans cet état jusqu’à ce qu’il soit assez dissous dans tes veines pour que ton cerveau et ton corps puissent s’en libérer… Ça peut durer plusieurs jours voir plusieurs semaines… Je sais aussi à quel point ça peut être traumatisant. Je vais… hésita-t-il. Je vais t’endormir, Laslo. Nous te réveillerons quand nous saurons que ton réveil est proche… Le temps te paraîtra moins long… »

Je n’avais pas vraiment le choix. Je sentis l’aiguille de sa seringue se planter dans mon bras et je tombai dans un profond sommeil.

 

Chapitre 29 :

J’entrouvris des yeux encore embués par le sommeil. Je me sentais bien. Je n’avais pas très envie de me réveiller, en fait. J’étais très bien dans ce lit confortable et chaud.

Des petites mains froides prirent la mienne :

« Seigneur ?… »

C’était Youri. Pour lui, j’acceptais d’ouvrir les yeux et lui souris. Il bondit sur le lit et se blottit contre moi.

« Oh Seigneur… Seigneur enfin ! »

Sa réaction me surprit beaucoup. Mais je restai sidéré lorsque, un peu plus tard, deux petits garçons de quatre ans environ entrèrent dans la chambre, suivis par Andrealphus qui sourit en me voyant éveillé.

Il s’assit près de moi et ordonna doucement, mais fermement aux enfants de se tenir tranquilles. Les deux jumeaux obéirent sagement.

« Andrealphus, que s’est-il passé ? Qui sont ces enfants ?

– Ce sont mes jumeaux, Laslo, Andria et Samael.

– Comment ? Eux, tes enfants ? Andrealphus, combien de temps ai-je dormi ?! »

Il me sourit tristement.

« Quatre ans, Laslo. Quatre ans et cinq mois, pour être exact. Le poison avait été renforcé et on t’en a donné une très forte dose…

– Quatre ans… Oh bon sang ! Et… Salem ? »

Il frémit de douleur.

« Salem… gémit-il. Mon petit Salem… Nous ne savons pas, Laslo. Il est en Enfer, c’est tout… Mais notre espion là-bas a été découvert quelque temps après sa disparition. Nous avons rarement des nouvelles… Il y a juste une chose : il y a deux ans, nous avons appris que Lilith avait mis au monde un enfant qu’on dit issu en droite lignée de Satan.

– Un descendant de Satan ? Mais il est mort pour eux…

– Oui, Laslo, répondit Andrealphus dans un souffle.

– Il faudrait donc que ce soit… l’enfant de… de…

– De Salem. Oui, Laslo. »

L’idée de ce que ça impliquait me fit frémir d’horreur. Andrealphus déglutit difficilement, puis me sourit, en me disant d’une voix tremblante :

« Satan va mieux, tu sais… Il remarche maintenant… Et il reparle, aussi… Et… Il a… Il a accepté de reconnaître qu’il était le père de mes jumeaux…

– Pas que tu étais la mère Andria et Salem ?

– Pas encore… »

Il y eut un silence, puis je fondis brutalement en larmes. Depuis plus de quatre années, mon Salem était prisonnier en Enfer. Et Lilith lui avait volé la plus intime partie de lui-même…

La Dague vint voleter autour de moi en chantonnant, comme pour me consoler.

Brutalement, ma douleur se changea en une détermination haineuse. Je me dégageai de l’étreinte de Youri, me levai, m’habillai rapidement et attrapai la Dague.

« Prévenez-les, dis-je, que je suis parti chercher Salem, et que même si je dois raser l’Enfer, je le ramènerai. »

 

Chapitre 30 :

Je frappai violemment à la porte de l’Enfer. Quand il vit la Dague qui voletait toujours autour de moi, le gardien me laissa gentiment entrer avant de partir en courant. Je me dirigeai sans une hésitation vers la salle du trône et j’ordonnai au démon qui la gardait de m’annoncer, il renâcla un peu, mais lorsque la Dague vint se poser sur sa gorge, il accepta sans plus discuter ma requête.

« C’est très bien, Layna, dis-je à la Dague. Continue comme ça. »

La pierre rouge brilla de contentement.

Quelques cris de stupéfaction me parvinrent. Puis les portes s’ouvrirent grandes, et j’entrai, la Dague cachée dans ma ceinture, sous ma cape.

Sur le trône de Satan se trouvait un petit garçon fatigué qui bâillait mollement. Il devait effectivement avoir dans les deux ans. Il ressemblait à Salem autant que ça fut possible.

Debout près du trône, Lilith me contempla d’un air ironique.

« Comment vas-tu, mon cher Laslo ? dit-elle, et tous les princes et démons présents eurent un petit rire.

– Très bien, Lilith. Tu sais, j’ai dormi quatre ans, je me sens en pleine forme.

– Tu as décidé de te ranger à notre cause ?

– Non, non. J’ai juste appris à mon réveil que Salem était ici… Alors je me suis dit que j’allais venir prendre de ses nouvelles. »

Elle éclata d’un rire mauvais.

« Salem va très bien, Laslo. D’ailleurs, tu vas pouvoir le constater par toi-même. Allez, emmenez-le ! »

Les démons s’approchèrent, se voulant menaçants. Je soupirais en hochant tristement la tête.

« Layna ? »

Aussitôt, la Dague jaillit de ma ceinture. Les démons reculèrent craintivement.

« Je crois que notre hôtesse n’a pas exactement compris le sens réel de notre visite. »

J’eus à mon tour un sourire ironique.

« Bien… Nous allons voir Salem, donc ? J’en suis ravi. Qu’attends-tu, Lilith ? Je n’ai pas toute l’éternité, tu sais… »

Elle jura et descendit en grommelant les quelques marches de l’estrade du trône. Elle me conduisit ensuite dans les anciens quartiers de Belial, le Prince du feu, pratiquement déserts depuis qu’il avait gagné le Paradis, juste occupés par quelques-uns de ses anciens démons.

En voyant où Salem était retenu, ses paroles me revinrent brusquement en mémoire :

« J’étais prisonnier dans une cage de feu, loin de toi, qui souffrais d’un mal que je ne connais pas… Nous avions mal… Lilith me tournait autour… Elle voulait quelque chose… Je ne sais pas quoi, et il y avait l’image d’un petit garçon… »

Oh Salem ! La cage de feu, le mal, l’enfant… Comment aurions-nous pu comprendre ?

Lilith rit en me voyant pâlir. Layna alla lui tapoter l’épaule et son rire s’étrangla.

« Laisse, Layna, laisse. » soupirai-je.

Salem était enchaîné à un poteau, nu, sur une petite île de pierre au milieu d’un grand lac de lave.

« Il y a un pont quelque part ? demandai-je, non sans, je le reconnais, une certaine froideur.

– Non.

– Tu as traversé le lac à la nage pour l’emmener là-bas ? »

Ce fut un démon qui répondit :

« Il y avait un pont… Elle l’a fait détruire après l’avoir emmené.

– Pourquoi ? grommelai-je entre mes dents.

– Je ne sais pas. »

Je souris à Lilith :

« Satan sera ravi d’apprendre ce que tu as fait son fils.

– Satan est mort, Laslo.

– Non, non. Tu n’as pas planté la Dague assez fort, je pense. On m’a dit qu’il remarchait. Mais bon… Revenons à nos moutons… Il n’y a plus de pont… à moins de voler… »

Mes yeux tombèrent sur Layna.

« Viens là, toi. »

Ravie que je fasse appel à elle, l’arme s’approcha de moi en chantonnant.

« Dis-moi, Layna… Dans ton champ de pouvoirs que je devine immense… Et puisque tu voles de partout… Tu pourrais te débrouiller pour me ramener cet homme ? » demandai-je en désignant Salem.

Elle bourdonna, un peu comme si elle réfléchissait, et je la vis partir. Mais elle a jusqu’à l’île, et à ma grande surprise, elle alla chercher un des grands rochers qui flottaient sur le lac pour le pousser jusqu’à moi, sur la rive.

Sans hésiter, je grimpai dessus. Le rocher, poussé par la Dague, nous conduisit jusqu’à la petite île rocailleuse, et j’y débarquais. Layna se remit à voleter autour de moi.

Le sol était hérité de pierres. J’avais mal aux pieds malgré mes bottes. J’approchais de Salem qui me contempla avec des yeux brillants de fièvre. Layna trancha ses chaînes comme de la ficelle. Il tomba à quatre pattes, puis s’agenouilla et frotta machinalement ses poignets.

« Je rêve… dit-il en regardant ses mains. Ma fièvre a dû augmenter.

– Salem… »

Je caressai ses cheveux sales. Il releva ses yeux pétillants vers moi.

« C’est là un rêve bien cruel.

– Ce n’est pas un rêve, Salem. »

Je m’agenouillai, me serrai contre lui et l’embrassai doucement.

Il m’enlaça lentement.

« C’est toi, mon ange de l’Enfer ? Tu es guéri ?

– Oui, Salem. Je suis venu te chercher.

– Ce n’est pas un rêve, Laslo ?

– Je te jure que non, Salem.

– Je suis heureux, alors. »

Je couvris sa nudité avec ma cape, le relevai et l’aidai à gagner la roche. Il s’assit, épuisé.

La Dague se glissa derrière le rocher pour le pousser à nouveau jusqu’au bord du lac où les démons présents regardaient la scène avec ahurissement. Lilith fulminait.

Layna se remit à voler autour de nous.

« Parfait, dis-je en relevant Salem qui s’était à nouveau mollement assis par terre. Un dernier détail à régler et nous pourrons rentrer. Lilith, tu as gardé ses vêtements quelque part ? Non ? Tu pourrais lui en trouver ? S’il arrive au Paradis dans cette tenue,  on va avoir droit quelques crises apoplexie… »

Elle jura violemment et un démon, considérant sûrement ça comme un ordre, partit afin d’accéder à ma requête. Ce détail réglé, nous retournâmes à la salle du trône. Le petit garçon descendit de son grand trône en nous voyant entrer pour se précipiter dans les jambes de Salem.

« Papa ! » cria-t-il.

Salem fronça les sourcils et réunit ses quelques forces pour soulever ce petit être jusqu’à son visage et le contempler un moment.

« Il ne ressemble pas à sa mère, dit-il, c’est très bien. »

Cette remarque me fit sourire. Je hochais la tête.

« Bien… soupirai-je encore. Si nous allions chercher le reste de ta petite famille, mon amour ? Je suis certain que Satan sera ravi de récupérer son trône. »

 

Chapitre 31 :

 

Le petit Satanas s’accrocha peureusement à son père en entrant dans la salle du Grand Conseil.

Salem caressa sa tête pour le rassurer, puis me le donna en voyant Andrealphus s’approcher rapidement de lui.

Le Prince du Sexe prit Salem dans ses bras et le serra fort contre lui. Salem lui rendit aussi fortement son étreinte.

« Hmmmm… Maman… » couina Salem.

Andrealphus regarda Salem, les larmes aux yeux, sans oser y croire.

« Maman ? répéta Salem.

– Salem… Mon petit… Qui t’a dit ça ?

– Personne… Je viens juste d’avoir quatre ans pour y réfléchir enfin… »

Andrealphus sourit et se mit à pleurer dans les bras de Salem, bouleversé d’avoir enfin été reconnu. Andrea s’approcha et se joignit aux câlins.

Guy arriva sur ces entrefaites avec Satan. Ce dernier semblait fatigué et avait besoin d’une béquille. À part ça, ça avait l’air d’aller. Il regarda la scène avec une certaine tendresse qu’il ne parvint pas à dissimuler.

Je toussotai.

Les trois se séparèrent. Je n’avais jamais vu Andrealphus aussi heureux. Il rayonnait vraiment.

Valefor, qui était là aussi, expliqua à Satan ce qui venait de se passer. Ce dernier parut contrarié. Andrealphus le vit très bien. Son sourire disparut. Il inspira profondément et dit :

« Non, Satan, j’en ai marre. Je te préviens, si tu ne le reconnais pas, je retourne me mettre au service d’Yves.

– Je n’ai rien dit ! Se défendit vivement Satan.

–Tu l’as pensé si fort que je l’ai entendu, répliqua l’ancien ange. Ça fait des centaines de milliers d’années que je porte un masque, Samael. Que je suis obligée de t’appeler « Maître ». Et mon fils, mon fils aîné, a vécu toute sa vie sans que je puisse lui dire que j’étais sa mère. Mais malgré ma souffrance, je l’ai supporté. Par amour pour toi. Comme j’ai supporté de tout quitter pour te suivre lorsque tu es parti d’ici. Comme j’ai supporté le jeu que tu m’as ordonné de jouer, le rôle que tu m’as forcé à jouer. Mais aujourd’hui, j’en ai marre. Aujourd’hui, mes enfants m’ont reconnu, Samael. »

Satan lui sourit tendrement, mais il ne put lui répondre, car Joseph s’écria, indigné :

« C’est absurde ! Tu as des centaines, des milliers de pervers qui te prennent à longueur de jour et tu oses dire à Satan qu’il est le père de tes enfants ?! »

Je crus qu’Andrealphus allait se rouler par terre tellement il riait. Quand il parvint enfin à se calmer, ce fut pour hoqueter :

« Joseph, tu as manqué une très grande carrière de comique…

– Être le personnage le plus obscène de la création, ça t’amuse à ce point ?

–Tais-toi, par pitié, je n’en peux plus… » rit encore Andrealphus.

Il inspira un grand coup avant de reprendre :

« Ma foi… S’il est un être plus fidèle que moi quelque part en ce monde, je serais curieux de le connaître. »

Joseph et Dominique manquèrent tous les deux de tomber de leur chaise.

« Toi ? intervint Dieu stupéfait. Toi, fidèle ?

– Oui, Seigneur. Fidèle à Satan que j’ai suivi jusqu’en Enfer. Je crois que l’idée de m’affubler du titre de Prince du Sexe fut la plus absurde de toute son existence… Mais enfin… Je m’y suis plié et j’ai fait semblant. Quelques propos obscènes de-ci de-là, des pelotages ou masturbations en public et tout le monde a marché. Même Satan.

– Et tes victimes ?! gronda Dominique.

– Les victimes de mes démons, corrigea Andrealphus. Dont certains se faisaient passer pour moi, en pensant me duper. Les sots. Ça m’arrangeait bien. »

Le faux Prince du Sexe soupira encore en souriant.

« Tu ne m’as pas répondu, mon bel ange déchu ? Je vais rejoindre Yves ou pas ?

– Ne dis pas de bêtises. »

Satan s’approcha de son amant et prit ses mains :

« La mère de mes enfants, mon plus vieux compagnon, mon seul amour, accepte-t-il de revenir avec moi en Enfer ?… Je te jure que tu auras enfin la place que tu mérites.

– J’accepte avec le plus grand bonheur du monde. » répondit Andrealphus.

 

Chapitre 32 :

Malgré les demandes, les supplications, voir les menaces, je refusai catégoriquement qu’on tue Lilith. On la mit dans un cachot avec ceux qui s’obstinaient à lui rester fidèles.

Je pensais qu’on les ressortirait dans quelques millénaires, un jour où on s’ennuierait.

Je devins le Gardien éternel de la Dague, reconnu et obligatoirement respecté des deux camps, lesquels se font d’ailleurs toujours leur sempiternelle petite guerre.

Je parle de l’Enfer et du Paradis, tous les démons ayant retrouvé leurs cases initiales.

Cependant, si les deux factions continuent à se tirer dans les pattes (à croire qu’ils n’ont vraiment que ça à faire) la Terre est libre et bien libre et de solides amitiés se sont créées entre des anges et démons, voire des archanges et des princes, qu’aucun hurlement des extrémistes ne saurait maintenant briser. Je pense en particulier à Laurent et Salem, qui restent d’excellents camarades.

J’ai causé des débats parfois très épiques lors de la reconnaissance de mon titre. Résidant en Enfer, étant le compagnon de Salem, on insinuait facilement que j’étais vendu à Satan.

Je mis fin à tout ça en quittant l’Enfer pour retourner vivre sur Terre, dans la ferme où j’avais passé ma vie mortelle. Il ne restait d’elle que quelques ruines lorsque je la retrouvai. Je l’ai patiemment reconstruite, et j’y vis toujours, dans la tranquillité et le respect de tous, avec Salem qui m’y a définitivement rejoint quelques semaines après mon départ, avec son fils.

Je suis souvent fourré en Enfer ou au Paradis quand on m’y appelle. L’Enfer est beaucoup plus calme maintenant qu’Andrealphus tient une partie des reines. Le pouvoir de la famille régnante est total et son union a su décourager tous ceux qui ont tenté de la briser.

Les lois de Dieu sont toujours les mêmes et je n’ai aucune emprise sur ça. J’ai donc trouvé une autre solution que j’ai organisée pour ceux que je juge bons même s’ils n’ont pas suivi les préceptes du pape, qui est directement sous le contrôle de Dominique.

J’ai patiemment, grâce au pouvoir de Layna, créé un troisième royaume pour ces morts-là, pour leur éviter l’Enfer ou une errance éternelle. J’ai mis Alain et Youri aux commandes et je sais que ça ira bien. J’y veillerai de loin, mais scrupuleusement, me refusant à quitter ma ferme.

J’y suis beaucoup trop heureux pour en partir, même pour ça. C’est égoïste, je le sais. Mais après près de trois siècles de tumulte, j’estime avoir droit à un peu de calme.

J’y suis heureux, avec Salem et notre enfant. Et je sais à présent que qui que vous soyez, vous trouverez le repos à votre mort. Quelles que soient vos fautes, moi je vous les pardonne. Personne n’est assez mauvais pour mériter la destruction de son âme par la Dague.

Je vous souhaite ce jour toute la paix et tout le bonheur possible.

Moi, Laslo, gardien intemporel de la dague, déclare à présent qu’ici prend fin le dit.

 

FIN

 

83 réponses à Pour des siècles et des siècles – Roman (en ligne – Complet)

  1. Leloir dit :

    Merci pour cette histoire, c’était sympatique à suivre chaque semaine 🙂 Comme pour Pantin, ce n’est pas aussi développé que tes écris plus récents – ce qui est logique – mais ça reste intéressant, ça ne ressemble pas non plus aux histoires maladroites et standards qu’on trouve sur internet.
    J’ai hâte de voir ce que tu vas nous proposer par la suite! ^^

    • Ninou Cyrico dit :

      @Leloir : Merci !! Honnêtement, en la relisant, je l’ai trouvée moins pire que je pensais. Bon, clairement pas aussi poussé que je pourrais pousser un récit de ce genre maintenant, mais pas si mal 🙂 !!

      Et pour la suite, rendrez-vous le we prochain 🙂 !!

      Merci de me suivre !

  2. Pouika dit :

    Merci je ne m’attendais pas du tout à cette fin !!! merci !!

  3. Leloir dit :

    On se rapproche petit à petit de la fin, mine de rien 🙂
    Quatre ans, ça a du lui faire une sacrée surprise à Laslo!
    Bonne semaine ^^

  4. Pouika dit :

    ç a avance !!! Un petit bout !

  5. Leloir dit :

    Tsss, le sort s’acharne sur eux apparemment!
    Merci pour ces chapitres 🙂

  6. Pouika dit :

    Merci pour les chapitre 27 et 28, mais là je comprends pas :
    « Une violente douleur à l’épaule machin cri. Tâtonnant dans mon dos, j’ai trouvé une seringue plantée ne se mens. Inquiet, Salem avec pour me rejoindre je sentais un froid terrible se répandre dans mes veines. Je m’accrochais à Salem, terrifié. »
    Mais sinon , non !!!! tu ne peux pas nous laisser ainsi !

    • Ninou Cyrico dit :

      @Pouika : OUPS !!!!

      Ca c’est mon log de dictée qui a buggé… Désolée, c’est corrigé, et merci beaucoup !! ^^’

      Sinon désolée… Mais 2 chap par semaine quoi ^^’… Bonne semaine quand même !

  7. Leloir dit :

    L’idée de Laslo m’a fait rire je ne m’y attendais pas 😛
    Merci pour ces chapitres et bonne semaine!

    • Ninou Cyrico dit :

      @Leloir : Oui, je doute qu’un vrai stratège tenterait un truc pareil lol mais bon… ^^ Merci et bonne semaine aussi 🙂 !

  8. Pouika dit :

    Merci pour le chapitre 25 et 26 !

    Pour ta news, pas de soucis, pour tes histoires ! Prends ton temps, mais ne nous oublies pas c’est tout ! ;P

  9. Leloir dit :

    On découvre l’histoire d’Andria, c’est intéressant!
    Bonne semaine :3

  10. Pouika dit :

    MErci pour les chapitres 23 et 24 !!! ça se construit :::

  11. Pouika dit :

    Le cadre se pose de plus en plus !!!
    spoil :
    Et le bébé d’alfy serait-ce le petit frère ou soeur de Salem ??????

  12. Leloir dit :

    C’est mouvementé tout ça, va falloir du courage à Laslo!
    Merci pour ces chapitres, et bonne semaine 🙂

  13. Leloir dit :

    Pas mal d’éléments, ça bouge beaucoup! Et la dague arrive enfin 🙂
    Bonne semaine!

  14. Pouika dit :

    que de péripéties merci pour ce chapitre 19 et 20 !

  15. AMAKAY dit :

    *oulala, j’avais pas mal de retard….
    Ils n’ont pas accès à ton site en enfer, il aurait de quoi lire notre petit ange

    bonne semaine biz

    • Ninou Cyrico dit :

      @Amakay : Eh coupine, ça faisait un bail, ça va ? 🙂

      • AMAKAY dit :

        Et oui encore de retour, je m’accorde ce petit plaisir parmi les révisions c beaucoup plus intéressant… Chouette deux chapitres d’un coup après cette nouvelle pour ton anniv’… Tu nous gâtes.

        bonne semaine biz

        • Ninou Cyrico dit :

          @Amakay : Tu fais bien, ‘faut savoir se détendre un peu pendant des révisions ! Oui là vieille histoire et chapitres courts, donc deux par semaine. Bon courage !!

  16. Leloir dit :

    Intriguant, ce Valefor! Ça donne envie de lire la suite :3
    Bonne semaine!

  17. Pouika dit :

    Merci pour ce chapitre 17 et 18 !

    Qui est ce Valefor ?!

  18. Leloir dit :

    Ah, je veux bien la voir la voir la bibliothèque d’Alfy, moi! Laslo aurait sûrement l’occasion d’y apprendre plein de petites choses intéressantes :3
    Bonne semaine ! ^^

  19. Pouika dit :

    Merci pour le 15 et 16 !!! Youri jouera-t-il le role de l’enfant de Salem et Laslo ?

  20. Pouika dit :

    Merci pour ces chapitre 13 et 14 à la semaine prochaine !

  21. Leloir dit :

    Enfin tranquille, le petit Laslo! Et ça devient de plus en plus intéressant, avec Lilith qui s’en mêle.
    Merci pour ces chapitres, et bonne semaine ! 🙂

  22. Pouika dit :

    Ca commence à remuer leur popotin hihi
    merci pour ces chap 11 & 12

  23. Leloir dit :

    Aie, ça se complique pour les amoureux!
    Merci pour ces chapitres, et bonne semaine 🙂

    • Ninou Cyrico dit :

      @Leloir : Ah ben ‘falait bien qu’il se passe des trucs pour leur compliquer un peu la vie à un moment… Bonne semaine 🙂 !

  24. Pouika dit :

    MErci pour ces chapitres 9 et 10 , l’histoire se construit

  25. AMAKAY dit :

    Un petit coucou en coup de vent, j’ai rattrapé mes chapitres en retard. Ils sont tout mimi ces petits démons, on souhaiterait presque se faire pousser des cornes sur la tête !

    Bonne semaine bizbiz

  26. Leloir dit :

    Merci pour ces chapitres, le petit couple est toujours aussi intéressant! (Et Laslo toujours aussi curieux :p)
    Bonne semaine ^^

  27. Pouika dit :

    Merci pour ces chapitres 7 et 8, l’explication est cohérente et simple

  28. Leloir dit :

    C’est qu’ils sont mignons les deux tourtereaux 🙂 Merci pour ces deux agréables chapitres! D’ailleurs, l’histoire en compte combien?

  29. Pouika dit :

    MErci pour ces chapitres 5 et 6

  30. Leloir dit :

    Toujours aussi agréable à suivre, cette histoire 🙂 Même si on sent que c’est la première au niveau du style, c’est amusant de constater qu’elle semble vraiment plus mature derrière, comme avec les questions de Laslo.
    Bonne semaine ^^ !

    • Ninou Cyrico dit :

      @Leloir : Tiens exact, marrant j’étais persuadée que Marco était antérieur… Soit je ne suis plantée kek part, soit ma mémoire me joue de sacrés tours !! Mon grand âge, sûrement…
      Merci quoi qu’il en soit et bonne semaine aussi 🙂 !

  31. Pouika dit :

    Comme Leloir, il est pas con Laslo, mais ignorant et il pose les bonnes remarques !

  32. Leloir dit :

    J’aime décidément bien Laslo, avec ses questions et ses remarques! Même si l’histoire est ancienne, elle intrigue vraiment, ça donne envie d’en savoir plus sur les personnages – comme Salem – et ce qui va se passer par la suite 🙂
    Bonne semaine!

    • Ninou Cyrico dit :

      @Leloir : Moui, pour tout jeune et naïf qu’il soit, Laslo est tout sauf un imbécile. ^^ Contente que ça te plaise toujours. Bonne semaine 🙂 !

  33. Pouika dit :

    Merci pour cete histoire, croyant sans croirer à des entités supérieurs, je ne ‘apatie pas sur la religion, mais ton histoire

  34. AMAKAY dit :

    Mais c’est un très bon début et en effet, on sent une influence dans ta jeunesse mais elle est ouverte et apporte un côté bien sympa à ce personnage. Espérons que cela se poursuive.

    Je suis navrée pour Yoru, Bises à toi

    • Ninou Cyrico dit :

      @Amakay : Merci. c’est surtout le style que je trouve un peu pompeux sur les textes de cette époque, en fait… On verra ce que donne la suite. 🙂 Bonne semaine ! Biz !

      • AMAKAY dit :

        Bah ! tu es comme moi plus vieille c’est normal de ne pas se trouver parfaite sur tes oeuvres passées. Le principal c’est d’avoir bien murie.

        • Ninou Cyrico dit :

          @Amakay : Oué oué, ben heureusement que j’ai progressé en 20 ans… ^^’ Sinon je m’inquièterais… Mais bon c’est pas si pire que je pensais…

  35. Leloir dit :

    Même si c’est assez vieux, j’ai hâte de voir ce que ça donne, Laslo m’intrigue déjà! Et ayant passé la totalité de ma scolarité dans un milieu très catholique qui refuse d’entendre parler de théorie de l’évolution ou d’autre religion que la leur, la vision de « Dieu » ici m’intéresse tout autant, même si elle doit être second degré.
    (Et en plus, deux chapitres d’un coup, que demander de plus?)
    Merci d’avoir pris le temps de nous poster ça malgré les récents événements, et bonne semaine!

    • Ninou Cyrico dit :

      @Leloir : Oui, ça m’intrigue toujours. J’ai été élevée par deux catholiques convaincus et pratiquants (mon père est diacre et ma mère a été catéchèse pendant très longtemps), et pourtant, ils n’ont jamais remis en cause la science, l’évolution, et ont toujours prôné le dialogue et la tolérance envers les autres, quels qu’ils soient, catholiques ou pas… Et pour moi la religion est vraiment synonyme de dialogue et d’ouverture aux autres. Du coup, les croyants fermées voir violents -toutes religions confondues- me laissent toujours profondément sceptique… ^^’

      • Leloir dit :

        Pour ma part c’est vraiment au contact des amis et du milieu scolaire que j’ai découvert la religion, et si je connais des religieux très tolérants et ouverts d’esprits, j’ai plus de mal à comprendre ceux qui prennent les écris au pied de la lettre au point ou les notions de compassion, d’empathie et de tolérance passent complètement à la trappe. Je considère aussi la religion comme quelque chose qui doit nous pousser à aller vers les autres, à mieux les comprendre plutôt que de juger, et j’ai par ailleurs plus de facilité à concevoir « Dieu » comme entité immatériel qu’en temps que père, ou même figure d’autorité qui interdit ou ordonne tel ou tel chose (surtout quand il s’agit de violence.)

        • Ninou Cyrico dit :

          @Leloir : Ben ouais, pareil… Le phénomène religieux dans son ensemble (toutes cultures et époques confondues) m’intéresse depuis longtemps, aussi bien comme démarche spirituelle d’épanouissement personnel (ce vers quoi je tends) que comme idéologie ou entité de contrôle ou de pouvoir. Se planquer derrière une autorité divine quelconque a toujours été génial pour faire n’importe quoi en toute impunité… Et ça souvent en opposition formelle avec les messages des dites divinités. C’est pratique d’arrêter tout libre arbitre et confortable de s’aplatir devant des gens qui prétendent savoir ce que la divinité veut (ce qui est pour moi le plus violent péché d’orgueil qui soit, cela dit). Bref, comme disait l’autre, j’ai rien contre Dieu, au contraire, c’est souvent ses fanclubs qui font chier… ^^

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