Âmes-Sœurs – Fanfiction sur Heated Rivalry (18+)

Synopsis :  Alors qu’il rentre chez lui après avoir passé la soirée en ville avec ses amis, la veille d’un match contre Boston, Shane Hollander est un peu inquiet pour Ilya Rozanov, qui vient tout juste de rentrer de Russie après les funérailles de son père. Ce n’est pas le trouver hagard à sa porte qui va l’aider, ni les révélations qui vont suivre.

Dans un sport gangréné par les suprémacistes alphas, personne n’est prêt, ni pour découvrir que le capitaine des Métros de Montréal et celui des Raiders de Boston sont amants, ni que celui qu’on idolâtre parfois comme l’alpha ultime est un omega… 

 

La fic est inspirée de la série TV, c’est donc sur son lore et pas celui des romans qu’elle s’appuie (même s’il n’est pas exclu que des éléments/personnages des romans apparaissent çà et là).

Il s’agit donc d’un UA omegaverse, ma première incursion dans ce genre, et vous êtes prévenus, ça sera à ma sauce. De toute façon, l’omegaverse n’a aucun sens biologique, donc, on ne commence pas à m’expliquer que « ça marche pas comme ça », merci. ^^

 

Trigger Warnings : sexe explicite, mentions de dépression et de suicide, violences homophobes, violences racistes, MPreg, happy ending. 

 

Résumé de la série pour qui ne l’aurait pas vue (succinct, questions permises en comm lol) : 

Attention, SPOILERS, évidemment.

L’histoire commence par la rencontre de nos deux protagonistes, qui ont alors 17 ans.

Shane Hollander est canadien, c’est un métis eurasien autiste (non diagnostiqué) élevé par des parents aimants et très bienveillants, David et Yuna (née au Canada de parents japonais), même si sa mère, qui lui sert d’agent, est une obsédée du hockey et lui met involontairement une certaine pression sur le dos, pression qu’il connait aussi comme joueur non-blanc dans un sport très peu ouvert à la diversité. C’est un beau garçon gentil et poli.

Ilya Rozanov est russe. Lui a été élevé dans une famille toxique et violente. Son père Grigory est âgé et ne sait que le dénigrer, quoi qu’il fasse. Ilya ne sera jamais à la hauteur, toujours un échec, toujours une déception. Son frère aîné, Alexei, ne sait également que l’insulter et lui réclamer de l’argent. Quant à sa mère, Irina, elle s’est suicidée lorsqu’il avait 12 ans, suicide que sa famille a fait passer pour un accident. C’est un garçon beaucoup plus dur, grande gueule, fêtard et connu pour se taper beaucoup de filles, qui subit une pression atroce de sa famille et même de son pays.

Leur point commun ? Le hockey.

Surdoués, présentés comme les joueurs les plus prometteurs de leur génération, les deux garçons se croisent pour la première fois en décembre 2008, lors de la coupe du monde junior de hockey. Shane, curieux de ce jeune Russe que les médias exposent déjà comme son grand rival, va se présenter à lui. Ilya parle très peu et mal anglais à ce moment, l’échange sera bref, mais poli et plutôt cordial, même s’il se finit sur une vanne provocatrice de la part d’Ilya. Il a déjà une réputation de poil à gratter à tenir.

On note immédiatement que les deux jeunes gens, loin de se détester comme certains le voudraient ou, au moins, aiment à le faire croire, sont plutôt très curieux l’un de l’autre.

Ils se surveillent, se tiennent à l’œil et, l’année suivante, sont recrutés par deux équipes majeures de la NHL (North Hockey Ligue, la ligue professionnelle de hockey qui regroupe les États-Unis et le Canada), Shane par les Métros de Montréal et Ilya par les Raiders de Boston.

Problème : Boston et Montréal, en hockey nord-américain, c’est un peu l’équivalent PSG/OM ou OL/ASSE pour le foot français : une rivalité ancienne, ancrée et ultra-médiatisée.

Voici donc nos deux prodiges devenus les incarnations vivantes de cette rivalité et la leur va être très savamment entretenue par la NHL, car elle est financièrement très juteuse.

Sauf que, derrière la façade et la presse, une autre histoire a déjà commencé.

Car la curiosité qui les pousse l’un vers l’autre est devenu du désir. L’été précédant le début de leur vraie carrière pro, ils ont alors 19 ans, lors d’un shooting pour une grande marque de matériel de hockey, dans le secret d’une chambre d ‘hôtel, les deux jeunes gens se retrouvent dans le plus grand secret pour ce qui sera, comment dire ça pudiquement, une séance d’exploration corporelle manuelle et buccale toute en douceur… Mais rien d’autre, ils ne se disent rien de plus et ne se promettent que de garder ça secret, bien conscients tous les deux que ça pourrait faire exploser en vol leurs carrières naissantes.

Pourtant, lorsqu’ils se retrouvent au All-Star Game sept mois plus tard, plusieurs choses vont se passer et la machine se relancer.

Le All-Star Games est un évènement caritatif qui a lieu en janvier ou février, compétition amicale où des joueurs sélectionnés viennent constituer des équipes éphémères le temps d’un WE, et qui comprend aussi d’autres exhibitions, notamment du tir de précision.

La Ligue a bien évidemment trouvé un moyen de mettre nos deux larrons dans des équipes opposées, ce qui ne les empêche pas de faire une conférence de presse commune.

Les réponses d’Ilya sont quasi monosyllabiques, il parle encore très mal anglais et lorsqu’une question longue et complexe d’un journaliste le perd vraiment, Shane le repêche en répondant plus longuement pour eux deux.

Lors des exhibitions, Shane le bat au tir de précision et, après l’avoir félicité et avoir échangé quelques banalités, Ilya lui redonne innocemment le numéro de sa chambre… Et ceci semble être entendu par un autre joueur, Scott Hunter, vétéran du milieu.

J’insère ici ma parenthèse sur ce dernier. Scott Hunter est le capitaine des Admirals, l’équipe de New-York. Comme je le disais, c’est un joueur vétéran, ancré, connu et respecté de ses pairs. Et aussi un homme gay enfermé à quadruple tour dans son placard… À ce moment-là, il vit dans l’angoisse que son secret soit découvert. C’est quelques années plus tard, à l’automne 2013, qu’il va rencontrer Kip, dont il va tomber éperdument amoureux et réciproquement. La relation est forte, sincère, mais complexe, car Scott refuse de la rendre publique et même que Kip, qui lui, est out, en parle à ses proches, ce qui crée des tensions sérieuses entre eux.

Je referme la parenthèse.

Shane rejoint Ilya dans sa chambre ce soir-là, mais il n’est pas à l’aise et Ilya ne le force donc à rien, au contraire, il s’arrête immédiatement quand il sent que ça ne va pas. Ils se donnent donc RV deux semaines plus tard, où Boston et Montréal doivent s’affronter à Montréal, et échangent leurs numéros en se donnant des pseudos féminins pour brouiller les pistes, Jane et Lily.

La neige annule le match en question et va reporter ce rendez-vous pour longtemps, mais Shane va y gagner de faire vraiment la connaissance de son coéquipier Hayden Pike, qui l’invite à dîner chez lui ce soir-là. Lui et sa femme Jackie vont devenir ses amis proches.

Pendant les mois qui vont suivre, Shane et Ilya ne vont pas se voir, en dehors des matchs qu’ils jouent l’un contre l’autre. Par contre, ils vont beaucoup de textoter, ou plutôt se sextoter, car Ilya n’a pas renoncé à coucher « pour de vrai » avec Shane et est très clair sur ses intentions. Shane se laisse faire. Et donc, deux ans après leur tout premier rendez-vous, il accepte enfin qu’ils se voient et invite même Ilya chez lui.

Ce soir-là, les deux jeunes gens, qui ont désormais 21 ans, vont donc enfin vraiment faire l’amour pour la première fois, dans un moment tout en tendresse et en complicité. Ilya est le plus expérimenté et se révèle encore extrêmement attentif à son partenaire, ne lui demandant pas moins de quatre fois si tout va bien. Et oui, oui, tout va très bien. ^^

Mais la tendresse post-coïtale de Shane trouble Ilya qui va prétexter qu’il doit partir pour sortir du lit. Shane le raccompagne dans les escaliers de l’immeuble pour attendre le taxi. Ils parlent un peu des JO à venir, ceux de 2014 de Sotchi. Shane est tout content d’y participer, et, complètement inconscient de la réalité de la violence familiale que vit son amant, présuppose qu’Ilya doit être content que ça se passe en Russie (spoilers : non.). Ils se laissent là-dessus et ne vont pas se recontacter avant les Jeux.

La Russie est très rapidement éliminée et Ilya en subit très lourdement le contrecoup. Traîné par son père à une soirée mondaine, il est sauvé de ses critiques par sa meilleure amie Svetlana qui l’exfiltre pour l’emmener picoler plus loin et lui expliquer que RAF papa, RAF les JO, t’as une Stanley Cup (le grand championnat annuel de la NHL) à gagner là, mon gars.

Shane, pour sa part, inquiet pour son amant, désormais conscient des risques réels qu’il encoure en Russie en tant que bisexuel, a tenté de lui parler discrètement pendant les jeux, mais Ilya l’a rejeté, à bout de nerfs.

Ils ne vont pas se revoir avant la remise des grands prix annuelle de la Ligue, en juin, où ils doivent remettre un prix ensemble. Entretemps, Boston, menée par un Ilya farouchement décidé à prouver au monde, ou plus sûrement à son père/son frère, qu’il n’est pas un échec/un distributeur de billets, a effectivement gagné la Stanley Cup.

Les Métros gagneront les deux Stanley Cup suivantes.

Les retrouvailles sont… compliquées. Ilya a ghosté Shane depuis les JO et ce dernier le lui fait plus que vivement remarquer. Mais ils se veulent. Ils sont drogués l’un de l’autre. Ilya a beau tenter de se la jouer dominant pour se convaincre qu’il garde le contrôle, refuser à Shane la tendresse qu’il a montré avant (et remontrera plus tard), l’attirance est là, ils n’y peuvent rien.

Une étrange routine va donc se mettre en place entre eux, durant les années suivantes. À chaque fois qu’ils se croisent, aka que leurs équipes s’affrontent, ils se retrouvent en secret pour s’envoyer en l’air. La relation n’est rien de plus, rien de moins, mais tient.

Jusqu’à l’automne 2016, où les choses vont basculer.

Alors qu’ils se retrouvent à Boston, et pour la première fois chez Ilya, ce dernier, après la partie de jambes en l’air réglementaire, va demander à Shane de rester passer la nuit avec lui. Shane accepte. Le moment est intime et hors du temps, hors de ce monde où ils ne peuvent exister ensemble qu’en éternels ennemis. Ilya leur prépare à manger. Ils papotent un peu sur le canapé pendant que les sandwichs cuisent. La conversation, presque personnelle, est interrompue par un appel téléphonique du père d’Ilya. Ce dernier, qu’on sait désormais atteint d’Alzheimer, a été laissé seul et panique. Ilya tente en vain de joindre son frère, avant de rejoindre son amant.

Ce dernier le sent troublé, mais Ilya ne veut rien dire. La communication verbale coupée, les deux hommes en reviennent quasi immédiatement à leur seul vrai langage commun : le sexe. Ils se caressent sur le canapé et, pris par l’émotion, s’appellent mutuellement par leur prénom, ligne rouge qu’ils n’avaient jamais franchie jusqu’alors. Malheureusement, cela fait paniquer Shane qui s’enfuit.

Quelques semaines plus tard, tiré de son antre par son coéquipier JJ, il se rend à une soirée privée où il va faire la connaissance de Rose Landry, une célèbre actrice américaine. Les deux accrochent immédiatement, passent la soirée à papoter et les paparazzis qui suivent la demoiselle les canardent. Le lendemain, à Boston, Ilya apprend donc que son amant a une petite amie…

Ce qu’il ignore, par contre, c’est que, même si Shane a sincèrement beaucoup d’affection pour Rose et que cette affection est mutuelle, il est incapable de répondre aux attentes de la demoiselle. Cette dernière n’est pas idiote et finit par le confronter, en toute amitié et bienveillance, cependant.

Et face à elle, Shane comprend enfin ce qu’il est, gay, et ce qu’il ressent pour Ilya. Rose et lui rompent donc, mais en se promettant de rester amis, ce qu’ils feront.

Le All-Star Game de 2017 arrive. Pour la première fois, Shane et Ilya sont dans la même équipe. Ils se retrouvent au bar de l’hôtel où se déroule l’évènement. Ilya attend le couperet, que Shane lui annonce qu’il a une super chérie, allez salut, c’était cool, merci. Sauf que Shane est venu avec l’exact opposé en tête. Désormais conscient de ce qu’il est et de ses réels sentiments pour Ilya, c’est enfin faire évoluer leur relation qu’il veut, la fin de ce déni absurde.

Alors, après une première discussion au bar où il confirme à un Ilya quelque peu insistant sur la question qu’il n’est pas en couple avec Rose, puis le match où ils s’éclatent comme jamais à jouer ensemble, ils se retrouvent dans la chambre d’Ilya. Shane ne va rien y lâcher. Avouant à son amant qu’il est gay, s’excusant plusieurs fois d’avoir paniqué et fui lors de leur dernière rencontre, il avoue aussi ne plus pouvoir prétendre ne rien ressentir pour lui. Ilya tente en vain de l’arrêter, mais Shane sait ce qu’il veut, et c’est a minima des réponses. Poussé dans ses retranchements, Ilya lui parle de la Russie, de sa famille, de son père malade, avant de craquer pour de vrai, incapable de retenir ses larmes. Shane ne répond qu’avec empathie et tendresse. Lorsqu’il quitte la chambre, plus tard, ils sont réconciliés.

Leur routine reprend donc. Lors du match suivant entre leurs équipes, ils se retrouvent, à nouveau chez Ilya, avant la rencontre. La complicité y est réelle, mais la réalité va les rattraper. Le lendemain du match, Shane apprend que son Russe n’est pas parti avec son équipe pour le suivant. Il tente en vain de le joindre. Ilya le rappelle dans la soirée.

Il est rentré d’urgence à Moscou. Son père vient de mourir.

Les funérailles sont très dures pour lui, au milieu d’une famille qui le rejette, près d’un frère qui le hait. Mais, leur père mort, ce frère n’a plus d’emprise sur lui et Ilya peut donc au moins l’envoyer péter une bonne fois pour toutes. Son amie Svetlana est aussi là pour le soutenir.

Ilya passe un appel à Shane un soir, mais peine à trouver ses mots en anglais, épuisé. Shane lui propose alors de vider son sac en russe, dans l’espoir que ça le soulage. Ilya s’exécute, crache son venin contre les siens, avant d’avouer à un Shane qui ne le comprend pas qu’il l’aime et ne veut que lui.

Une semaine plus tard, leurs deux équipes doivent s’affronter à Montréal…

… Et c’est là que ma fanfic commence. 😊

 

 

Âmes-Sœurs

Fanfiction sur Heated Rivalry

De Ninou Cyrico

 

Chapitre 01 

Shane mit en rigolant Hayden dans son taxi, s’assura une dernière fois que ce dernier avait l’adresse et le regarda s’éloigner en répondant aux signes de son ami aviné avec un profond amusement.

La neige tombait doucement dans la nuit de Montréal et il prit son téléphone pour envoyer un texto à Jackie.

« Colis expédié, tu gères la réception ? »

Il checka son téléphone, cherchant si Ilya avait répondu à son dernier message, mais non. Il n’eut pas le temps de plus que son portable vibra : réponse de Jackie.

« Pas de souci ! Il tenait debout ? »

Shane commença à marcher. Il n’était pas si loin de chez lui, il allait rentrer à pied.

« Entre le taxi et la porte, ça devrait aller. »

Elle répondit aussitôt :

« OK, merci. Bonne nuit ! »

Puis, quelques secondes plus tard :

« T’es vraiment un papa poule pour tes joueurs ! Ils te méritent pas ! ^^ »

Il rigola.

« Je suis un capitaine consciencieux. Allez, je te laisse. Bonne nuit ! »

Quelques secondes plus tard, un smiley lui faisant un clin d’œil et un bisou lui répondait.

Shane rempocha son portable et reprit son chemin. Il se sentait de très bonne humeur. La soirée avait été très sympa, il neigeait juste assez pour l’ambiance, sans que les températures soient polaires, et ils jouaient contre Boston le lendemain soir. Ce qui était déjà cool en soit : affronter Ilya, c’était toujours un bon moment, quel que soit le résultat, même s’il n’admettrait jamais, JAMAIS ce tout dernier point devant Ilya. Mais surtout, dans son cas, ça signifiait aussi s’envoyer en l’air après, ce qui était un encore meilleur moment.

Shane s’en voulait un peu de penser ça. Après tout, son… ami… amant… plan cul unique et préféré… ?… Bref, Ilya revenait juste de Moscou où il venait d’enterrer son père. Il était d’ailleurs arrivé directement à Montréal ce soir-là, alors que le reste de son équipe n’arrivait que le lendemain pour le match, pour s’éviter un passage éclair inutile par Boston.

Shane songea qu’il aurait bien voulu le récupérer directement l’aéroport, l’emmener chez lui et le bichonner pour lui remonter le moral. Obligé d’attendre le lendemain après le match… Shane était un peu las de leur vieille partie de cache-cache. C’était toujours aussi excitant, mais devenu un peu usant.

Depuis qu’il avait fait le clair avec lui-même, il avait pu mettre des mots sur ce qu’il voulait. Il avait l’intention d’inviter Ilya à passer une semaine ou deux avec lui à son cottage cet été, pendant leur pause. Un moment à eux, sans pression ni crainte être surpris, vu à quel point l’endroit était isolé, peut-être enfin un moyen de se parler vraiment et de faire évoluer leur relation… ?

Il sursauta en sentant son téléphone vibrer et le sortit précipitamment de sa poche.

Mais ce n’était toujours pas Ilya…

Il espéra qu’il n’avait pas eu un souci avec son vol ?

Ceci étant pensé, que pouvait bien lui vouloir Scott à cette heure-ci ?

« Ben alors, on provoque encore les alphistes ? Boooooooooouh ! :p »

Shane gloussa.

Le capitaine new-yorkais et lui étaient deux des cibles préférées suprémacistes alphas, que leur état d’« alphas célibataires sans harem » exaspérait. Shane s’en foutait, mais Scott les tenait à l’œil et ne manquait que rarement une occasion, souvent indirecte, de les faire tourner en bourrique. Indirecte, car les deux capitaines ne savaient que trop bien ce qu’ils risquaient si jamais leur vie sentimentale réelle était révélée au grand jour.

Pour les alphistes, que d’autres alphas puissent oser vivre sans être entourés d’une légion de reproductrices pour servir à la transmission de leur sacro-saint patrimoine génétique, supérieur et donc indispensable au développement de l’Humanité, était déjà inacceptable. Les relations entre hommes, même si elles n’étaient pas un frein à la reproduction, étaient tout de même très mal vues par ces milieux ultra-virilistes. Les relations hors-castes ? Un casus belli. Et les omégas ? Des sous-humains éventuellement bons à servir de jouets ou d’utérus de dépannage si besoin, à condition d’être des femelles suffisamment désirables. Les omégas mâles ? Aucun alphiste n’aurait admis vouloir autre chose que leur disparition, tant, en réalité, tous étaient hantés par l’idée de pouvoir être attirés par l’un d’eux, par ce qui incarnait pour eux la lie de l’humanité.

Scott était attaqué sur son célibat et n’avait aucune envie que sa relation avec Kip, un bêta, soit rendue publique.

Shane était encore un cas à part, car il fallait ajouter à tout ça une suspicion latente, mais prégnante, d’asexualité (sous-entendu, d’impuissance), souvent mise sur le compte de son métissage. Aucun alphiste ne pouvait expliquer autrement qu’un si bel homme (car ça, personne ne pouvait le lui retirer), si riche, au sommet de son sport, affiche un tel désintérêt pour les femmes en général et son « devoir de reproducteur supérieur » en particulier. Si sa relation avec Rose Landry avait laissé ses haters muets de stupéfaction un moment, le fait qu’elle n’ait pas duré avait relancé la machine de plus belle : il n’était sans doute qu’un impuissant dégénéré, abâtardi par son ascendance japonaise.

Ce qui était d’autant plus drôle que bien des alphistes japonais pensaient la même chose de lui en mettant ça sur le compte de son ascendance caucasienne…

La NHL n’était pas connue pour sa grande ouverture d’esprit. Beaucoup de ses vieux cadres étaient des alphas et parmi eux, un nombre, certes minoritaire, mais tout de même non négligeable, ne cachait même pas sa sympathie pour les pensées alphistes. Restait que, pour se donner une image propre aux yeux du public, ils tentaient quand même de masquer ça dans leur communication, ayant fait une immense campagne de communication sur l’intégration du premier oméga à une équipe de la Ligue.

Car, pour autant qu’ils soient toxiques et très envahissants sur les réseaux sociaux, ces courants de pensée n’en demeuraient pas moins minoritaires dans la population et ceci même avec la montée des extrémismes et l’élection de Donald Trump, une des pires caricatures alphistes que la Terre portait.

Autant dire qu’entre les velléités de certains, surtout états-uniens, à vouloir « nettoyer » la Ligue de tout ce qui n’était pas assez américano-blanc-chrétien-hétéro pour eux et le désir d’autres, soit juste de ne pas faire de vague, soit de protéger le peu de diversité qu’il y avait dans le hockey nord-américain, il pouvait y avoir du sport, et pas que sur la glace.

Et que la figure emblématique de Shane Hollander, le métis eurasien deux fois gagnant de la Stanley Cup, champion olympique, lauréat de plus personne ne savait combien de prix divers, et tout simplement joueur de hockey de génie, n’était que rarement loin des débats.

Désireux de continuer à marcher pour ne pas se refroidir, Shane décida d’appeler son ami. Scott décrocha rapidement.

« Ben alors, pas encore couché, Cap’ ?

– Non, Cap’. On se remattait un film, pas fait gaffe à l’heure… Kip te salue.

– Salut à lui aussi… Mais t’avais pas un match, ce soir ?

– On a un mètre de neige, ils n’ont pas pu venir.

– Ah oui, c’est de saison.

– Ouais.

– Sinon, est-ce que je leur ai encore fait ?

– L’habituel “ Il n’a pas bu d’alcool ” en sortant avec tes potes ce soir.

– Bon sang, mais je peux plus aller pisser sans qu’ils me fliquent… Et puis, les gars en ont bu assez pour moi… J’ai quasi dû les porter jusqu’aux taxis.

– Ouais, ben on les connaît… Et là, ça a l’air d’être parti dans un grand débat sur Twitter sur combien de temps tu tiendrais dans un jeu à boire contre Super Alpha Mâle Rozanov.

– Je ne jouerais pas.

– Clair… Ils sont cons… Personne ne joue à ça contre lui… Sinon, ça va ? Vous vous voyez demain soir, non ?

– Si, si.

– Tu sais comment il va ?

– Il a l’air de tenir le coup…

– Et toi ?

– Ouais. On va voir comment ça se passe…

– Je te souhaite que ça aille. … Et je te laisse, Kip veut dormir.

– Pas de souci, vieux. Dormez bien. »

Shane raccrocha. Il arrivait chez lui. Il retint un bâillement. Allez, douche, dodo, s’il voulait être en forme demain, pour le match public et le match privé.

Et il se figea soudain en sentant une odeur que lui portait la brise qui faisait voleter la neige autour de lui.

Une odeur très légère qu’il reconnut immédiatement alors même qu’il ne l’avait jamais sentie.

« Ilya… ? » murmura-t-il en clignant des yeux, incertain.

Le vent confirma et en un éclair, tous ses instincts d’alpha se réveillèrent. Il se mit à courir sans s’en rendre vraiment compte, suivant ce parfum dans l’air nocturne, jusqu’aux poubelles alignées à quelques mètres de sa porte.

Ses pupilles étaient dilatées alors qu’il cherchait, hagard, le souffle court, et il allait se précipiter vers les jambes qu’il voyait dépasser lorsqu’une rafale bien plus violente que les autres l’arrêta et le refroidit si brutalement que cela ralluma son cerveau.

Il secoua la tête pour se reprendre. Une seule pensée lui vint.

Ce n’est pas possible. Ce n’est putain de pas possible.

Mais tous ses sens lui disaient l’inverse.

Il s’avança presque timidement :

« … Ilya ?… C’est toi ?… »

Il entendit gémir et sortit son téléphone pour éclairer la ruelle. Reconnaissant cette fois les bottes, sans aucun doute possible, il secoua encore la tête et s’approcha, presque craintif. L’odeur lui sauta encore aux narines, ce qui était dingue, vu le nombre de sacs poubelle et de bennes qui les entouraient. Mais Shane ne sentait qu’Ilya alors même que son cerveau lui hurlait encore que ce n’était pas possible.

Il s’accroupit et éclaira.

C’était bien Ilya, assis… vautré ?… entre deux bennes et il poussa un petit cri de douleur en se cachant les yeux avec son bras à la lumière de téléphone.

Shane la tourna aussitôt légèrement sur le côté pour pouvoir le voir sans l’éblouir.

Ilya ne portait qu’un simple manteau, ouvert sur un pull bien trop léger ?… Il était à bout de souffle, haletant, en sueur. Et Shane dit à son cerveau de la fermer, en inspirant très profondément pour essayer de garder son calme.

OK. C’était peut-être dingue, incompréhensible, mais il n’avait aucun doute. Il avait été témoin de ça plusieurs fois, surtout adolescent, lorsque certains de ses camarades scolaires omégas avaient eu leurs premières chaleurs, qui arrivaient parfois sans prévenir… Il connaissait l’odeur de leurs phéromones.

Mais comment était-il possible que l’homme avec lequel il couchait depuis si longtemps et que le monde entier – lui compris – tenait pour un alpha, l’alpha absolu pour certains, ait à ce point tous les symptômes et surtout l’odeur d’un oméga en chaleur… ?

« Shane… »

La voix d’Ilya, à peine un souffle, le tira de sa stupéfaction.

« Pomogite… Pomogite mne… » (Au secours… Aide-moi…)

Shane se reprit et regarda Ilya, qui le fixait de ses yeux clairs, hagard, perdu… Désespéré ?…

« Chto so mnoy proiskhodit ? Mne strashno… » (Qu’est-ce qui m’arrive ? J’ai peur…)

Shane n’y comprenait définitivement rien, mais il inspira à nouveau et tendit la main pour caresser sa joue :

« Ça va aller… »

Ilya saisit sa main avec une force qui le fit sursauter et enfouit son nez contre sa peau. Shane le regarda faire avec des yeux ronds. Mais cela sembla l’apaiser.

Une nouvelle rafale glacée fit se dire à Shane que mourir de froid n’arrangerait rien et il rangea vite son téléphone dans sa poche avant d’attraper Ilya par le bras pour le lever. Ilya était vacillant, il fit quand même ce qu’il pouvait, s’appuyant au mur ou aux bennes, pour se redresser. Shane passa son bras autour de ses épaules pour le soutenir et l’emmener vers la porte. Ils ne croisèrent personne à cette heure, Dieu merci, et l’ascenseur les mena vite à son appartement.

Ilya s’était laissé mener sans rien dire, toujours complètement perdu.

Shane ouvrit la porte et le conduisit rapidement jusqu’au canapé où il le coucha, avant de retourner refermer et verrouiller la porte. Il entendit qu’Ilya l’appelait et sa voix était apeurée, quasi affolée. Shane enleva son manteau, son bonnet, sourcils froncés, et revint rapidement vers lui :

« Je suis là, Ilya, je suis là ! »

Il s’assit au bord du canapé et attrapa un des plaids pliés proprement dessus pour recouvrir Ilya et le frictionner doucement pour le réchauffer :

« Ça va aller, ça va aller… Respire, tout va bien… D’accord ? »

Mais Ilya restait agité, le souffle court. Les yeux clairs errèrent, jusqu’à ce qu’ils se posent sur Shane qui restait grave et prit sa main dans les siennes quand il la tendit, tremblante, vers lui.

« Ilya, qu’est-ce qui t’arrive ?… »

Le Russe avait à nouveau tiré ses mains pour les porter à son nez et, à nouveau, cela sembla le calmer un peu.

« Ilya ? »

Shane était très inquiet et complètement perdu. Ils étaient à l’abri, du froid et des regards, mais il n’avait toujours aucune fichue idée de ce qui arrivait…

Ilya le tira brusquement et Shane se retint à la dernière seconde, se raccrochant au dossier du canapé, son visage juste au-dessus de celui d’Ilya. Ce dernier était à nouveau pantelant, il posa ses mains sur les joues de Shane et se redressa pour l’embrasser avec une passion que Shane ne lui avait jamais connue. Et à nouveau, cette odeur, plus envoûtante encore dans cette pièce fermée…

Il fallut à Shane une énergie considérable pour rompre l’étreinte et se redresser :

« Merde ! »

Il inspira un grand coup, les yeux clos, pour tenter de reprendre son calme alors que son cœur battait à s’en faire exploser sa poitrine et qu’il se sentait durcir.

Ilya avait gémi, le regardait avec angoisse, tristesse, et Shane caressa sa tête d’une main peu sûre :

« Non, s’il te plaît… T’es pas dans ton état normal… »

Ilya reprit sa main dans les siennes.

« Putain, mais qu’est-ce qui t’arrive… Ilya, sérieux, réponds-moi ?… Qu’est-ce qui se passe ?… »

La voix de Shane tremblait autant que lui-même.

Ilya avait encore enfoui son visage dans sa main, encore un peu calmé. Mais son regard restait flou, même s’il ne lâchait pas Shane.

Shane se massa le front de sa main libre, les yeux fermés, les sourcils froncés.

Il luttait contre l’angoisse qui montait, commençait à serrer sa poitrine et qui, un mal pour un bien, avait stoppé ses pulsions sexuelles. Ilya était malade… Aucune idée de ce qu’il avait, mais il avait un sérieux problème et lui était complètement paumé et impuissant. Il était impossible qu’Ilya soit un oméga… Comment aurait-il pu cacher ça, si longtemps, à tout le monde, à toutes les équipes médicales, à ses conquêtes et surtout, à lui ?

Déboussolé, Shane prit son téléphone et fit défiler nombre de ses contacts rapidement. Il eut du mal à appuyer sur la personne qu’il voulait joindre tant il tremblait.

Une voix féminine inquiète se fit rapidement entendre :

« Shane ? Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi vous m’appelez à cette heure-ci ?

– Bonsoir, Irène… Désolé de vous déranger, mais euh… Est-ce que vous pourriez passer chez moi ?… Je euh… J’ai besoin de votre avis, là… De l’avis d’urgence d’une spécialiste ABO et dans le secret le plus absolu… »

Sa voix hésitante suffit à alerter la doctoresse qui le suivait depuis plus de 10 ans.

« J’arrive. »

Shane était à nouveau assis près d’un Ilya toujours dans le cirage quand, à peine un quart d’heure plus tard, on sonna. Shane posa le verre d’eau qu’il essayait tant bien que mal de faire boire à son ami et se hâta d’aller ouvrir dès qu’il parvint à réussir lui faire lâcher sa main. Il n’était pas arrivé à la porte que le Russe l’appelait à nouveau…

Il ouvrit en se massant le front et regarda avec autant de soulagement que de gène la fine quadragénaire aux courts cheveux châtain roux qui lui faisait face :

« Merci beaucoup… »

Il se poussa pour qu’elle rentre et referma rapidement la porte derrière elle.

Entendant les appels plaintifs, elle se figea et le regarda :

« Attendez, vous avez un oméga en crise de chaleur sur votre canapé ?

– Ben c’est justement ce que je voudrais que vous me confirmiez… Venez. »

Il lui fit signe et la précéda au salon où il se rassit sans attendre au bord du canapé en saisissant la main qu’Ilya tendait désespérément :

« Ça va, je suis là… Et la doctoresse est là aussi, ça va aller… »

Irène s’était arrêtée à un bon mètre d’eux, désireuse ne pas perturber le potentiel malade. Elle était grave, posa sa mallette au sol et se caressa pensivement les lèvres en voyant Ilya porter encore une fois la main de Shane à son visage.

« Shane, j’aurais besoin de tester quelque chose ?

– Euh… Oui ?… répondit-il anxieusement en lui jetant un œil.

– Est-ce que vous pourriez le redresser et le serrer contre vous de façon à ce qu’il ait sa tête contre votre poitrine, entre vos bras ?… Ne l’étouffez pas, hein, mais vous voyez l’idée ? »

Shane semblait un peu sceptique et lui jeta un nouveau regard en coin incertain avant d’obéir. Il se pencha pour enlacer doucement Ilya qui se laissa faire en répondant beaucoup moins doucement, s’accrochant à son pull et le tirant, mais il se laissa redresser sans résister. Shane le serra doucement, comme elle lui avait demandé, en le berçant même un peu machinalement, et il resta surpris quand, au bout de, peut-être, une vingtaine de secondes, il sentit le corps d’Ilya cesser de trembler et son souffle s’apaiser enfin vraiment.

Il y eut un silence. Elle avait croisé les bras et souriait, sourcils froncés tout de même. Shane soupira, momentanément soulagé, et une petite voix épuisée se fit entendre entre ses bras :

« … Shane ?… »

Shane caressa sa tête avec une infinie douceur :

« Tu es chez moi, tout va bien. »

Il écarta un peu ses bras et deux yeux clairs, fatigués, perdus, errèrent avant de se fixer sur cette inconnue qui les regardait avec gravité.

Ilya marmonna craintivement quelques mots en russe. Shane ne comprit pas, pas plus qu’Irène, qui hocha cependant la tête :

« Bon… OK. Ça, c’est bien une réaction connue d’oméga en panique, l’odeur de leur alpha les apaise.

– Je ne suis pas son alpha.

– Vous êtes un alpha qui le sécurise, si vous préférez. C’est lui, le partenaire régulier dont vous m’aviez parlé ?

– Euh… Oui.

– Pourquoi vous n’aviez pas dit que c’était un oméga ? »

Shane berçait toujours Ilya et répondit dans un soupir, grave :

« Parce que ce n’est pas censé en être un, c’est pour ça que je vous ai appelée. »

La doctoresse fronça les sourcils, mais la suite de la conversation devait rapidement la convaincre. Outre qu’elle connaissait assez Shane pour savoir qu’il était tout sauf un idiot, ses arguments étaient aussi pertinents que cohérents.

Shane connaissait Ilya depuis près de dix ans et était intime avec lui depuis presque huit. Ils étaient des amants réguliers, même s’ils ne se voyaient que quand ils le pouvaient. Ils avaient eu l’occasion de s’envoyer en l’air en toutes saisons, sauf éventuellement en été. Il était donc déjà quasi impossible que dans ces conditions, il n’ait pas remarqué qu’Ilya était un oméga.

Et même sans ça…

« … Il n’y a pas cinq joueurs omégas de notre niveau au monde et on les connaît… Et ça fait seulement six ans qu’ils ne sont plus reconnus comme des parathlètes par les instances internationales… C’est à cause de ça que la Russie s’est vue refuser l’organisation des prochains J.O., parce qu’eux interdisent toujours l’accès aux sports de haut niveau aux omégas… Ilya n’aurait jamais pu poser un patin sur une glace russe, jamais. Et il n’aurait jamais pu le cacher si longtemps… On a des examens médicaux réguliers, des tests de dopage, plusieurs fois par an… Par des tas d’équipes différentes selon où on est, chez nous, en équipe nationale, au All-Star Game et tout le reste… Tout le monde le tenait pour un alpha. Tout le monde, depuis toujours… Et je ne parle même pas des vestiaires, des douches communes, de tout le reste… »

Il caressait toujours la tête blonde blottie contre sa poitrine.

« C’est impossible… »

Il regarda la doctoresse d’un air perdu, mais elle était grave, bras croisés et sourcils froncés, quand elle répondit :

« On a un sérieux souci… Enfin, surtout lui et le plus urgent est de le soigner. »

Elle s’approcha lentement après avoir ramassé sa mallette.

Ilya se laissa ausculter sans résister, même s’il restait très nerveux et blotti contre Shane, ses yeux allant de lui à elle sans qu’il semble encore comprendre ce qui se passait. Il marmonnait toujours en russe et restait aussi serré que possible contre son Canadien. Ce dernier lui répétait qu’il était à l’abri et que tout allait bien se passer. Il ne savait pas si Ilya le comprenait… Il essayait de faire taire l’angoisse qui lui susurrait que, peut-être, les dommages de cette crise incompréhensible seraient bien pires qu’un petit moment d’égarement, que, peut-être, le choc du décès de son père avait été bien plus violent qu’il l’avait cru ?…

« Shane ? »

Il sursauta quand Irène l’interpella, même si elle le fit très doucement.

« Houlà !… Ça va ? » s’exclama-t-elle.

Il secoua la tête pour remettre ses idées en place :

« Euh, oui, pardon… Vous me parliez ?

– Je vous ai juste appelé… Ça va ? répéta-t-elle, alarmée.

– Oui, oui, pardon… Juste… un peu choqué de ce qui se passe…

– Je peux comprendre ça. Bon, on va prendre les choses en main. On est d’accord qu’il a besoin de soins urgents, il faut l’hospitaliser. … »

Elle ne laissa pas au jeune Canadien le temps de s’affoler :

« … Mais il faut que tout ça reste secret, tant que nous ne savons pas ce qui se passe exactement, ce qui a pu lui arriver, étant donné les risques réels sur vos carrières, tant si votre relation était révélée que si on apprenait qu’il est en fait un oméga… J’ai bon ? »

Shane hocha la tête.

« Bien. Nous avons un protocole pour ça… C’est rare, mais ça nous arrive d’avoir à cacher des omégas pour les soigner. Je vais appeler la professeure Bonsoin et lui expliquer, elle va nous aider à couvrir ça. »

Shane regarde avec des yeux ronds :

« Elle exerce encore ?!

– Oui, elle est increvable. » répondit Irène avec un sourire en rangeant son matériel et en se levant.

Elle prit son téléphone et s’éloigna de quelques pas.

Shane inspira un grand coup. Il se demandait vraiment comment il était possible que la professeure Bonsoin soit encore là… Cette femme était déjà vieille quand il avait 15 ans !…

Il regarda à nouveau Irène quand elle l’interpella :

« Ah, Shane, vous savez s’il a ses papiers ? »

Shane lui fit signe d’attendre et tâta rapidement les diverses poches d’Ilya avant de lui faire non de la tête. Ilya avait grommelé. Shane se fit un devoir de se remettre à le bercer en répétant à nouveau que tout allait bien et en refusant de penser que c’était lui-même qu’il voulait convaincre.

Irène raccrocha et revint vers eux :

« C’est bon, on peut y aller, ils vont tout organiser en nous attendant. Je vous explique en route.

– Ils envoient une ambulance ?

– Non, on va prendre ma voiture. Ce sera plus discret, si ça vous va ?

– Ah oui oui, très bien. »

Shane ne prit que le temps d’aller chercher un pull plus chaud pour Ilya qu’il lui enfila à la place du sien sous le manteau, un sac à dos visiblement prêt pour Irène ne savait quoi et ils partirent.

Shane soutenait un Ilya toujours aussi patraque. Il monta avec lui à l’arrière pour rester à côté pendant qu’Irène prenait le volant.

Ilya s’était laissé faire, il semblait fatiguer. Dans la voiture, il regardait Shane qui tenait sa main, mais avait surtout l’air de lutter pour ne pas s’endormir.

Shane écouta attentivement ce que lui expliqua doctoresse :

« Le protocole consiste à isoler le patient en faisant croire qu’il est atteint d’une maladie rare et contagieuse. La rougeole, par exemple, c’est crédible pour un adulte. Le but est qu’on puisse s’en occuper en équipe réduite sans que ça pose de question. Dans son cas, le fait qu’il n’est aucun bagage ni papier jouera pour cette version : il a chopé un truc qui a fait violemment monter la fièvre et il a erré jusqu’à ce que vous le croisiez…

– Vous pensez qu’il va falloir que je reste avec lui ? »

Elle grimaça :

« On va voir. Mais si vous pouviez, ne serait-ce que le temps qu’il atterrisse, ça serait bien. S’il repart en panique sans vous, ce sera très compliqué pour nous.

– Pas de souci, répondit très sérieusement Shane, sûr de lui. Dire que je suis possible cas contact et que je dois rester un peu en quarantaine passera très bien. Pas la rougeole par contre, je suis vacciné. »

Irène gloussa.

« On trouvera plus folklorique… C’est pas un souci. Dans tous les cas, on va gérer selon l’évolution de son état en temps réel…

– D’accord.

– Mais ça ira, vous ? Vous pouvez vous arrêter comme ça sans souci ?… »

Shane soupira.

Près de lui, bercé par la voiture, Ilya semblait avoir de plus en plus de mal à garder les yeux ouverts.

« Si on dit que je suis en quarantaine pour ne pas leur filer une merde tropicale, ça devrait passer… répondit finalement Shane qui ne quittait pas son amant des yeux et Irène rigola. Après, je ne sais pas, on verra, je n’ai pas envie de penser à ça… On devait jouer contre eux demain soir, mais sans lui ni moi, nos équipes vont ramer. Bref. C’est pas la question pour le moment… Il faut s’occuper de lui. »

Il y eut un silence, puis il reprit :

« … Mais on est d’accord, on naît alpha, bêta ou oméga, mais ça ne peut pas changer ?

– Non, impossible. C’est génétique. Enfin, on suppose, puisque formellement, on n’a pas identifié tous les gènes concernés, mais on a des pistes. Et croyez-moi, certains eugénistes à la con y travaillent très dur, pourtant… »

Elle jeta un œil aux deux jeunes gens via le rétroviseur central. Shane et Ilya se regardaient, le premier très grave et inquiet et le second à moitié endormi.

« … Et il y a eu des recherches à la noix dès le XIXe siècle… Des tas de tentatives de traitements plus ou moins débiles et dangereux… Pour ne pas dire pire. On en est revenu, aujourd’hui, enfin ici. Aucune idée de ce qu’ils utilisent en Russie… Mais s’il existait un traitement pour transformer les omégas en alphas, je pense que ça se saurait.

– Ça ne serait pas illégal ?

– Ici, si. Ah, on arrive. »

Elle descendit dans le parking souterrain réservé au personnel où deux personnes attendaient avec un fauteuil roulant vide : un grand noir d’une trentaine d’années au crâne rasé, mais barbu, et une plus jeune femme plus petite, avec un énorme chignon brun sur la tête, d’où s’échappaient des boucles dans tous les sens. Elle avait aussi de petites lunettes rondes. Ils rejoignirent la voiture dès qu’elle fut garée.

Irène descendit la première :

« Tout est prêt ?

– Oui cheffe ! répondit vivement la brunette.

– Ça faisait un bail qu’on n’avait pas eu un HelpOm, c’est grave ? s’inquiéta son comparse.

– J’espère que non, répondit Irène alors que Shane descendait de son côté en enfilant son sac à dos. C’est surtout très bizarre… » continua-t-elle alors qu’il contournait le véhicule pour aller ouvrir la porte du côté d’Ilya, c’est-à-dire du leur.

L’homme lui jeta un œil rapide, puis regarda à nouveau Irène qui demandait dans quelle chambre ils allaient, avant de sursauter et de se tourner vivement, les yeux écarquillés.

« Attendez, quoi… »

Et ce n’est pas la vision de Shane Hollander sortant très doucement Ilya Rozanov de la voiture qui allait l’aider. Shane se redressa en tenant bien Ilya, ayant repassé son bras autour de ses épaules.

« … Quoi ?!

– Euh… Bonsoir… » les salua Shane, circonspect, ses yeux noirs allant de l’un à l’autre.

La brune à lunettes regardait son collègue en clignant des yeux :

« Ben quoi ? Tu les connais ?

– Ce sont deux joueurs de hockey professionnels, Shali, répondit Irène, un peu amusée par l’air éberlué du troisième homme. Mais on verra ça dans la chambre. Allons-y. »

Shane assit Ilya sur le fauteuil et ils partirent. Ilya se laissait faire, sans doute parce que Shane restait près de lui et tenait toujours sa main.

À cette heure très tardive, il n’y avait personne dans les couloirs et ils ne croisèrent qu’une infirmière qui courait vers une autre chambre.

Ils arrivèrent dans une chambre vide. Elle n’était pas très grande, avec un lit à droite, une salle de bains et des toilettes au fond à gauche, mais ça restait largement suffisant. Il y avait une petite table à roulettes entre le lit et la fenêtre, à droite, avec du matériel médical, mais Shane n’y fit pas attention.

L’infirmier, qui s’était repris en route, l’aida à coucher Ilya sur le lit et à l’y installer plus confortablement, lui enlevant le manteau, le gros pull et ses chaussures et le recouvrant de la fine couette blanche.

Ilya s’était laissé faire et bâilla profondément. Il regardait autour de lui, toujours aussi vague, mais clairement épuisé. Il marmonna quelque chose en russe, en regardant Shane.

Pendant ce temps, Irène donnait des consignes et Shali prenait des notes.

« Bon. On va l’ausculter un peu mieux que ce que j’ai fait tout à l’heure… Mais une chose est sûre déjà, prise de sang et bilan complet, priorité aux labos. Je pense qu’on peut le mettre sous perf’ d’un suppressant léger, mais tant qu’on ne saura pas quel traitement il prend, ça va être compliqué de faire plus. »

Shane avait posé son sac, son manteau et le reste sur la chaise à côté et passa ses mains dans ses cheveux en soufflant un coup, avant de se tourner brusquement en entendant Ilya crier faiblement : il tentait de libérer son bras de la main de l’infirmier qui l’avait saisi pour lui faire la prise de sang.

Shane se précipita avant même d’y penser et fit signe à l’homme de s’écarter, ce que ce dernier fit prudemment, pour se placer devant Ilya et prendre sa main :

« Hey ? Calme-toi, tout va bien… »

Le regard perdu se fixa sur lui autant que c’était possible.

« Shane… Ya sonnyy… Chto proiskhodit ?… » (J’ai sommeil… Qu’est-ce qui se passe ?…)

Shane inspira pour calmer ses tremblements et s’assit au bord du lit :

« Ça va, on va t’aider. Il faut que tu nous laisses faire.

– Ya sonnyy… »

Shane caressa sa joue, pensif, puis se leva un instant pour se réinstaller aussitôt derrière Ilya, qui se laissa aller contre lui et tourna la tête vers lui, contre son épaule. Il avait vraiment de plus en plus de mal à garder les yeux ouverts.

Shane passa son bras droit autour de lui alors que sa main gauche allait se perdre dans les cheveux blonds pour caresser sa tête.

« Shane…

– Tout va bien, je suis là. Dors. »

Sous le regard surpris de Shali et de son collègue, mais plus sérieux d’Irène, Ilya eut un dernier petit soupir avant de fermer les yeux et de s’endormir.

Il broncha à peine lorsqu’on lui fit la prise de sang et qu’on ausculta. Il dormait vraiment déjà lorsqu’on le mit sous perfusion, avec au visage un air paisible et même un petit sourire.

Au-delà de toute compréhension, il se savait à l’abri dans ces bras-là.

 

A suivre…

 

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