Âmes-Sœurs – Fanfiction sur Heated Rivalry (18+)

Synopsis :  Alors qu’il rentre chez lui après avoir passé la soirée en ville avec ses amis, la veille d’un match contre Boston, Shane Hollander est un peu inquiet pour Ilya Rozanov, qui vient tout juste de rentrer de Russie après les funérailles de son père. Ce n’est pas le trouver hagard à sa porte qui va l’aider, ni les révélations qui vont suivre.

Dans un sport gangréné par les suprémacistes alphas, personne n’est prêt, ni pour découvrir que le capitaine des Métros de Montréal et celui des Raiders de Boston sont amants, ni que celui qu’on idolâtre parfois comme l’alpha ultime est un omega… 

 

La fic est inspirée de la série TV, c’est donc sur son lore et pas celui des romans qu’elle s’appuie (même s’il n’est pas exclu que des éléments/personnages des romans apparaissent çà et là).

Il s’agit donc d’un UA omegaverse, ma première incursion dans ce genre, et vous êtes prévenus, ça sera à ma sauce. De toute façon, l’omegaverse n’a aucun sens biologique, donc, on ne commence pas à m’expliquer que « ça marche pas comme ça », merci. ^^

 

Les images qui séparent les chapitres ont été glanées à droite à gauche sur le net, j »espère qu’elles vous feront rigoler !

 

Je n’ai pas retrouvé le pseudo/nom de la personne qui a fait le montage photo qui me sert de « couverture », mes excuses, si quelqu’un sait, je prends ! ^^ »

 

Trigger Warnings : sexe explicite, mentions de dépression et de suicide, violences homophobes, violences racistes, MPreg, happy ending. 

 

Résumé de la série pour qui ne l’aurait pas vue (succinct, questions permises en comm lol) : 

Attention, SPOILERS, évidemment.

L’histoire commence par la rencontre de nos deux protagonistes, qui ont alors 17 ans.

Shane Hollander est canadien, c’est un métis eurasien autiste (non diagnostiqué) élevé par des parents aimants et très bienveillants, David et Yuna (née au Canada de parents japonais), même si sa mère, qui lui sert d’agent, est une obsédée du hockey et lui met involontairement une certaine pression sur le dos, pression qu’il connait aussi comme joueur non-blanc dans un sport très peu ouvert à la diversité. C’est un beau garçon gentil et poli.

Ilya Rozanov est russe. Lui a été élevé dans une famille toxique et violente. Son père Grigory est âgé et ne sait que le dénigrer, quoi qu’il fasse. Ilya ne sera jamais à la hauteur, toujours un échec, toujours une déception. Son frère aîné, Alexei, ne sait également que l’insulter et lui réclamer de l’argent. Quant à sa mère, Irina, elle s’est suicidée lorsqu’il avait 12 ans, suicide que sa famille a fait passer pour un accident. C’est un garçon beaucoup plus dur, grande gueule, fêtard et connu pour se taper beaucoup de filles, qui subit une pression atroce de sa famille et même de son pays.

Leur point commun ? Le hockey.

Surdoués, présentés comme les joueurs les plus prometteurs de leur génération, les deux garçons se croisent pour la première fois en décembre 2008, lors de la coupe du monde junior de hockey. Shane, curieux de ce jeune Russe que les médias exposent déjà comme son grand rival, va se présenter à lui. Ilya parle très peu et mal anglais à ce moment, l’échange sera bref, mais poli et plutôt cordial, même s’il se finit sur une vanne provocatrice de la part d’Ilya. Il a déjà une réputation de poil à gratter à tenir.

On note immédiatement que les deux jeunes gens, loin de se détester comme certains le voudraient ou, au moins, aiment à le faire croire, sont plutôt très curieux l’un de l’autre.

Ils se surveillent, se tiennent à l’œil et, l’année suivante, sont recrutés par deux équipes majeures de la NHL (North Hockey Ligue, la ligue professionnelle de hockey qui regroupe les États-Unis et le Canada), Shane par les Métros de Montréal et Ilya par les Raiders de Boston.

Problème : Boston et Montréal, en hockey nord-américain, c’est un peu l’équivalent PSG/OM ou OL/ASSE pour le foot français : une rivalité ancienne, ancrée et ultra-médiatisée.

Voici donc nos deux prodiges devenus les incarnations vivantes de cette rivalité et la leur va être très savamment entretenue par la NHL, car elle est financièrement très juteuse.

Sauf que, derrière la façade et la presse, une autre histoire a déjà commencé.

Car la curiosité qui les pousse l’un vers l’autre est devenu du désir. L’été précédant le début de leur vraie carrière pro, ils ont alors 19 ans, lors d’un shooting pour une grande marque de matériel de hockey, dans le secret d’une chambre d ‘hôtel, les deux jeunes gens se retrouvent dans le plus grand secret pour ce qui sera, comment dire ça pudiquement, une séance d’exploration corporelle manuelle et buccale toute en douceur… Mais rien d’autre, ils ne se disent rien de plus et ne se promettent que de garder ça secret, bien conscients tous les deux que ça pourrait faire exploser en vol leurs carrières naissantes.

Pourtant, lorsqu’ils se retrouvent au All-Star Game sept mois plus tard, plusieurs choses vont se passer et la machine se relancer.

Le All-Star Games est un évènement caritatif qui a lieu en janvier ou février, compétition amicale où des joueurs sélectionnés viennent constituer des équipes éphémères le temps d’un WE, et qui comprend aussi d’autres exhibitions, notamment du tir de précision.

La Ligue a bien évidemment trouvé un moyen de mettre nos deux larrons dans des équipes opposées, ce qui ne les empêche pas de faire une conférence de presse commune.

Les réponses d’Ilya sont quasi monosyllabiques, il parle encore très mal anglais et lorsqu’une question longue et complexe d’un journaliste le perd vraiment, Shane le repêche en répondant plus longuement pour eux deux.

Lors des exhibitions, Shane le bat au tir de précision et, après l’avoir félicité et avoir échangé quelques banalités, Ilya lui redonne innocemment le numéro de sa chambre… Et ceci semble être entendu par un autre joueur, Scott Hunter, vétéran du milieu.

J’insère ici ma parenthèse sur ce dernier. Scott Hunter est le capitaine des Admirals, l’équipe de New-York. Comme je le disais, c’est un joueur vétéran, ancré, connu et respecté de ses pairs. Et aussi un homme gay enfermé à quadruple tour dans son placard… À ce moment-là, il vit dans l’angoisse que son secret soit découvert. C’est quelques années plus tard, à l’automne 2013, qu’il va rencontrer Kip, dont il va tomber éperdument amoureux et réciproquement. La relation est forte, sincère, mais complexe, car Scott refuse de la rendre publique et même que Kip, qui lui, est out, en parle à ses proches, ce qui crée des tensions sérieuses entre eux.

Je referme la parenthèse.

Shane rejoint Ilya dans sa chambre ce soir-là, mais il n’est pas à l’aise et Ilya ne le force donc à rien, au contraire, il s’arrête immédiatement quand il sent que ça ne va pas. Ils se donnent donc RV deux semaines plus tard, où Boston et Montréal doivent s’affronter à Montréal, et échangent leurs numéros en se donnant des pseudos féminins pour brouiller les pistes, Jane et Lily.

La neige annule le match en question et va reporter ce rendez-vous pour longtemps, mais Shane va y gagner de faire vraiment la connaissance de son coéquipier Hayden Pike, qui l’invite à dîner chez lui ce soir-là. Lui et sa femme Jackie vont devenir ses amis proches.

Pendant les mois qui vont suivre, Shane et Ilya ne vont pas se voir, en dehors des matchs qu’ils jouent l’un contre l’autre. Par contre, ils vont beaucoup de textoter, ou plutôt se sextoter, car Ilya n’a pas renoncé à coucher « pour de vrai » avec Shane et est très clair sur ses intentions. Shane se laisse faire. Et donc, deux ans après leur tout premier rendez-vous, il accepte enfin qu’ils se voient et invite même Ilya chez lui.

Ce soir-là, les deux jeunes gens, qui ont désormais 21 ans, vont donc enfin vraiment faire l’amour pour la première fois, dans un moment tout en tendresse et en complicité. Ilya est le plus expérimenté et se révèle encore extrêmement attentif à son partenaire, ne lui demandant pas moins de quatre fois si tout va bien. Et oui, oui, tout va très bien. ^^

Mais la tendresse post-coïtale de Shane trouble Ilya qui va prétexter qu’il doit partir pour sortir du lit. Shane le raccompagne dans les escaliers de l’immeuble pour attendre le taxi. Ils parlent un peu des JO à venir, ceux de 2014 de Sotchi. Shane est tout content d’y participer, et, complètement inconscient de la réalité de la violence familiale que vit son amant, présuppose qu’Ilya doit être content que ça se passe en Russie (spoilers : non.). Ils se laissent là-dessus et ne vont pas se recontacter avant les Jeux.

La Russie est très rapidement éliminée et Ilya en subit très lourdement le contrecoup. Traîné par son père à une soirée mondaine, il est sauvé de ses critiques par sa meilleure amie Svetlana qui l’exfiltre pour l’emmener picoler plus loin et lui expliquer que RAF papa, RAF les JO, t’as une Stanley Cup (le grand championnat annuel de la NHL) à gagner là, mon gars.

Shane, pour sa part, inquiet pour son amant, désormais conscient des risques réels qu’il encoure en Russie en tant que bisexuel, a tenté de lui parler discrètement pendant les jeux, mais Ilya l’a rejeté, à bout de nerfs.

Ils ne vont pas se revoir avant la remise des grands prix annuelle de la Ligue, en juin, où ils doivent remettre un prix ensemble. Entretemps, Boston, menée par un Ilya farouchement décidé à prouver au monde, ou plus sûrement à son père/son frère, qu’il n’est pas un échec/un distributeur de billets, a effectivement gagné la Stanley Cup.

Les Métros gagneront les deux Stanley Cup suivantes.

Les retrouvailles sont… compliquées. Ilya a ghosté Shane depuis les JO et ce dernier le lui fait plus que vivement remarquer. Mais ils se veulent. Ils sont drogués l’un de l’autre. Ilya a beau tenter de se la jouer dominant pour se convaincre qu’il garde le contrôle, refuser à Shane la tendresse qu’il a montré avant (et remontrera plus tard), l’attirance est là, ils n’y peuvent rien.

Une étrange routine va donc se mettre en place entre eux, durant les années suivantes. À chaque fois qu’ils se croisent, aka que leurs équipes s’affrontent, ils se retrouvent en secret pour s’envoyer en l’air. La relation n’est rien de plus, rien de moins, mais tient.

Jusqu’à l’automne 2016, où les choses vont basculer.

Alors qu’ils se retrouvent à Boston, et pour la première fois chez Ilya, ce dernier, après la partie de jambes en l’air réglementaire, va demander à Shane de rester passer la nuit avec lui. Shane accepte. Le moment est intime et hors du temps, hors de ce monde où ils ne peuvent exister ensemble qu’en éternels ennemis. Ilya leur prépare à manger. Ils papotent un peu sur le canapé pendant que les sandwichs cuisent. La conversation, presque personnelle, est interrompue par un appel téléphonique du père d’Ilya. Ce dernier, qu’on sait désormais atteint d’Alzheimer, a été laissé seul et panique. Ilya tente en vain de joindre son frère, avant de rejoindre son amant.

Ce dernier le sent troublé, mais Ilya ne veut rien dire. La communication verbale coupée, les deux hommes en reviennent quasi immédiatement à leur seul vrai langage commun : le sexe. Ils se caressent sur le canapé et, pris par l’émotion, s’appellent mutuellement par leur prénom, ligne rouge qu’ils n’avaient jamais franchie jusqu’alors. Malheureusement, cela fait paniquer Shane qui s’enfuit.

Quelques semaines plus tard, tiré de son antre par son coéquipier JJ, il se rend à une soirée privée où il va faire la connaissance de Rose Landry, une célèbre actrice américaine. Les deux accrochent immédiatement, passent la soirée à papoter et les paparazzis qui suivent la demoiselle les canardent. Le lendemain, à Boston, Ilya apprend donc que son amant a une petite amie…

Ce qu’il ignore, par contre, c’est que, même si Shane a sincèrement beaucoup d’affection pour Rose et que cette affection est mutuelle, il est incapable de répondre aux attentes de la demoiselle. Cette dernière n’est pas idiote et finit par le confronter, en toute amitié et bienveillance, cependant.

Et face à elle, Shane comprend enfin ce qu’il est, gay, et ce qu’il ressent pour Ilya. Rose et lui rompent donc, mais en se promettant de rester amis, ce qu’ils feront.

Le All-Star Game de 2017 arrive. Pour la première fois, Shane et Ilya sont dans la même équipe. Ils se retrouvent au bar de l’hôtel où se déroule l’évènement. Ilya attend le couperet, que Shane lui annonce qu’il a une super chérie, allez salut, c’était cool, merci. Sauf que Shane est venu avec l’exact opposé en tête. Désormais conscient de ce qu’il est et de ses réels sentiments pour Ilya, c’est enfin faire évoluer leur relation qu’il veut, la fin de ce déni absurde.

Alors, après une première discussion au bar où il confirme à un Ilya quelque peu insistant sur la question qu’il n’est pas en couple avec Rose, puis le match où ils s’éclatent comme jamais à jouer ensemble, ils se retrouvent dans la chambre d’Ilya. Shane ne va rien y lâcher. Avouant à son amant qu’il est gay, s’excusant plusieurs fois d’avoir paniqué et fui lors de leur dernière rencontre, il avoue aussi ne plus pouvoir prétendre ne rien ressentir pour lui. Ilya tente en vain de l’arrêter, mais Shane sait ce qu’il veut, et c’est a minima des réponses. Poussé dans ses retranchements, Ilya lui parle de la Russie, de sa famille, de son père malade, avant de craquer pour de vrai, incapable de retenir ses larmes. Shane ne répond qu’avec empathie et tendresse. Lorsqu’il quitte la chambre, plus tard, ils sont réconciliés.

Leur routine reprend donc. Lors du match suivant entre leurs équipes, ils se retrouvent, à nouveau chez Ilya, avant la rencontre. La complicité y est réelle, mais la réalité va les rattraper. Le lendemain du match, Shane apprend que son Russe n’est pas parti avec son équipe pour le suivant. Il tente en vain de le joindre. Ilya le rappelle dans la soirée.

Il est rentré d’urgence à Moscou. Son père vient de mourir.

Les funérailles sont très dures pour lui, au milieu d’une famille qui le rejette, près d’un frère qui le hait. Mais, leur père mort, ce frère n’a plus d’emprise sur lui et Ilya peut donc au moins l’envoyer péter une bonne fois pour toutes. Son amie Svetlana est aussi là pour le soutenir.

Ilya passe un appel à Shane un soir, mais peine à trouver ses mots en anglais, épuisé. Shane lui propose alors de vider son sac en russe, dans l’espoir que ça le soulage. Ilya s’exécute, crache son venin contre les siens, avant d’avouer à un Shane qui ne le comprend pas qu’il l’aime et ne veut que lui.

Une semaine plus tard, leurs deux équipes doivent s’affronter à Montréal…

… Et c’est là que ma fanfic commence. 😊

 

 

Âmes-Sœurs

Fanfiction sur Heated Rivalry

De Ninou Cyrico

 

Chapitre 01 

Shane mit en rigolant Hayden dans son taxi, s’assura une dernière fois que ce dernier avait l’adresse et le regarda s’éloigner en répondant aux signes de son ami aviné avec un profond amusement.

La neige tombait doucement dans la nuit de Montréal et il prit son téléphone pour envoyer un texto à Jackie.

« Colis expédié, tu gères la réception ? »

Il checka son téléphone, cherchant si Ilya avait répondu à son dernier message, mais non. Il n’eut pas le temps de plus que son portable vibra : réponse de Jackie.

« Pas de souci ! Il tenait debout ? »

Shane commença à marcher. Il n’était pas si loin de chez lui, il allait rentrer à pied.

« Entre le taxi et la porte, ça devrait aller. »

Elle répondit aussitôt :

« OK, merci. Bonne nuit ! »

Puis, quelques secondes plus tard :

« T’es vraiment un papa poule pour tes joueurs ! Ils te méritent pas ! ^^ »

Il rigola.

« Je suis un capitaine consciencieux. Allez, je te laisse. Bonne nuit ! »

Quelques secondes plus tard, un smiley lui faisant un clin d’œil et un bisou lui répondait.

Shane rempocha son portable et reprit son chemin. Il se sentait de très bonne humeur. La soirée avait été très sympa, il neigeait juste assez pour l’ambiance, sans que les températures soient polaires, et ils jouaient contre Boston le lendemain soir. Ce qui était déjà cool en soit : affronter Ilya, c’était toujours un bon moment, quel que soit le résultat, même s’il n’admettrait jamais, JAMAIS ce tout dernier point devant Ilya. Mais surtout, dans son cas, ça signifiait aussi s’envoyer en l’air après, ce qui était un encore meilleur moment.

Shane s’en voulait un peu de penser ça. Après tout, son… ami… amant… plan cul unique et préféré… ?… Bref, Ilya revenait juste de Moscou où il venait d’enterrer son père. Il était d’ailleurs arrivé directement à Montréal ce soir-là, alors que le reste de son équipe n’arrivait que le lendemain pour le match, pour s’éviter un passage éclair inutile par Boston.

Shane songea qu’il aurait bien voulu le récupérer directement l’aéroport, l’emmener chez lui et le bichonner pour lui remonter le moral. Obligé d’attendre le lendemain après le match… Shane était un peu las de leur vieille partie de cache-cache. C’était toujours aussi excitant, mais devenu un peu usant.

Depuis qu’il avait fait le clair avec lui-même, il avait pu mettre des mots sur ce qu’il voulait. Il avait l’intention d’inviter Ilya à passer une semaine ou deux avec lui à son cottage cet été, pendant leur pause. Un moment à eux, sans pression ni crainte être surpris, vu à quel point l’endroit était isolé, peut-être enfin un moyen de se parler vraiment et de faire évoluer leur relation… ?

Il sursauta en sentant son téléphone vibrer et le sortit précipitamment de sa poche.

Mais ce n’était toujours pas Ilya…

Il espéra qu’il n’avait pas eu un souci avec son vol ?

Ceci étant pensé, que pouvait bien lui vouloir Scott à cette heure-ci ?

« Ben alors, on provoque encore les alphistes ? Boooooooooouh ! :p »

Shane gloussa.

Le capitaine new-yorkais et lui étaient deux des cibles préférées suprémacistes alphas, que leur état d’« alphas célibataires sans harem » exaspérait. Shane s’en foutait, mais Scott les tenait à l’œil et ne manquait que rarement une occasion, souvent indirecte, de les faire tourner en bourrique. Indirecte, car les deux capitaines ne savaient que trop bien ce qu’ils risquaient si jamais leur vie sentimentale réelle était révélée au grand jour.

Pour les alphistes, que d’autres alphas puissent oser vivre sans être entourés d’une légion de reproductrices pour servir à la transmission de leur sacro-saint patrimoine génétique, supérieur et donc indispensable au développement de l’Humanité, était déjà inacceptable. Les relations entre hommes, même si elles n’étaient pas un frein à la reproduction, étaient tout de même très mal vues par ces milieux ultra-virilistes. Les relations hors-castes ? Un casus belli. Et les omégas ? Des sous-humains éventuellement bons à servir de jouets ou d’utérus de dépannage si besoin, à condition d’être des femelles suffisamment désirables. Les omégas mâles ? Aucun alphiste n’aurait admis vouloir autre chose que leur disparition, tant, en réalité, tous étaient hantés par l’idée de pouvoir être attirés par l’un d’eux, par ce qui incarnait pour eux la lie de l’humanité.

Scott était attaqué sur son célibat et n’avait aucune envie que sa relation avec Kip, un bêta, soit rendue publique.

Shane était encore un cas à part, car il fallait ajouter à tout ça une suspicion latente, mais prégnante, d’asexualité (sous-entendu, d’impuissance), souvent mise sur le compte de son métissage. Aucun alphiste ne pouvait expliquer autrement qu’un si bel homme (car ça, personne ne pouvait le lui retirer), si riche, au sommet de son sport, affiche un tel désintérêt pour les femmes en général et son « devoir de reproducteur supérieur » en particulier. Si sa relation avec Rose Landry avait laissé ses haters muets de stupéfaction un moment, le fait qu’elle n’ait pas duré avait relancé la machine de plus belle : il n’était sans doute qu’un impuissant dégénéré, abâtardi par son ascendance japonaise.

Ce qui était d’autant plus drôle que bien des alphistes japonais pensaient la même chose de lui en mettant ça sur le compte de son ascendance caucasienne…

La NHL n’était pas connue pour sa grande ouverture d’esprit. Beaucoup de ses vieux cadres étaient des alphas et parmi eux, un nombre, certes minoritaire, mais tout de même non négligeable, ne cachait même pas sa sympathie pour les pensées alphistes. Restait que, pour se donner une image propre aux yeux du public, ils tentaient quand même de masquer ça dans leur communication, ayant fait une immense campagne de communication sur l’intégration du premier oméga à une équipe de la Ligue.

Car, pour autant qu’ils soient toxiques et très envahissants sur les réseaux sociaux, ces courants de pensée n’en demeuraient pas moins minoritaires dans la population et ceci même avec la montée des extrémismes et l’élection de Donald Trump, une des pires caricatures alphistes que la Terre portait.

Autant dire qu’entre les velléités de certains, surtout états-uniens, à vouloir « nettoyer » la Ligue de tout ce qui n’était pas assez américano-blanc-chrétien-hétéro pour eux et le désir d’autres, soit juste de ne pas faire de vague, soit de protéger le peu de diversité qu’il y avait dans le hockey nord-américain, il pouvait y avoir du sport, et pas que sur la glace.

Et que la figure emblématique de Shane Hollander, le métis eurasien deux fois gagnant de la Stanley Cup, champion olympique, lauréat de plus personne ne savait combien de prix divers, et tout simplement joueur de hockey de génie, n’était que rarement loin des débats.

Désireux de continuer à marcher pour ne pas se refroidir, Shane décida d’appeler son ami. Scott décrocha rapidement.

« Ben alors, pas encore couché, Cap’ ?

– Non, Cap’. On se remattait un film, pas fait gaffe à l’heure… Kip te salue.

– Salut à lui aussi… Mais t’avais pas un match, ce soir ?

– On a un mètre de neige, ils n’ont pas pu venir.

– Ah oui, c’est de saison.

– Ouais.

– Sinon, est-ce que je leur ai encore fait ?

– L’habituel “ Il n’a pas bu d’alcool ” en sortant avec tes potes ce soir.

– Bon sang, mais je peux plus aller pisser sans qu’ils me fliquent… Et puis, les gars en ont bu assez pour moi… J’ai quasi dû les porter jusqu’aux taxis.

– Ouais, ben on les connaît… Et là, ça a l’air d’être parti dans un grand débat sur Twitter sur combien de temps tu tiendrais dans un jeu à boire contre Super Alpha Mâle Rozanov.

– Je ne jouerais pas.

– Clair… Ils sont cons… Personne ne joue à ça contre lui… Sinon, ça va ? Vous vous voyez demain soir, non ?

– Si, si.

– Tu sais comment il va ?

– Il a l’air de tenir le coup…

– Et toi ?

– Ouais. On va voir comment ça se passe…

– Je te souhaite que ça aille. … Et je te laisse, Kip veut dormir.

– Pas de souci, vieux. Dormez bien. »

Shane raccrocha. Il arrivait chez lui. Il retint un bâillement. Allez, douche, dodo, s’il voulait être en forme demain, pour le match public et le match privé.

Et il se figea soudain en sentant une odeur que lui portait la brise qui faisait voleter la neige autour de lui.

Une odeur très légère qu’il reconnut immédiatement alors même qu’il ne l’avait jamais sentie.

« Ilya… ? » murmura-t-il en clignant des yeux, incertain.

Le vent confirma et en un éclair, tous ses instincts d’alpha se réveillèrent. Il se mit à courir sans s’en rendre vraiment compte, suivant ce parfum dans l’air nocturne, jusqu’aux poubelles alignées à quelques mètres de sa porte.

Ses pupilles étaient dilatées alors qu’il cherchait, hagard, le souffle court, et il allait se précipiter vers les jambes qu’il voyait dépasser lorsqu’une rafale bien plus violente que les autres l’arrêta et le refroidit si brutalement que cela ralluma son cerveau.

Il secoua la tête pour se reprendre. Une seule pensée lui vint.

Ce n’est pas possible. Ce n’est putain de pas possible.

Mais tous ses sens lui disaient l’inverse.

Il s’avança presque timidement :

« … Ilya ?… C’est toi ?… »

Il entendit gémir et sortit son téléphone pour éclairer la ruelle. Reconnaissant cette fois les bottes, sans aucun doute possible, il secoua encore la tête et s’approcha, presque craintif. L’odeur lui sauta encore aux narines, ce qui était dingue, vu le nombre de sacs poubelle et de bennes qui les entouraient. Mais Shane ne sentait qu’Ilya alors même que son cerveau lui hurlait encore que ce n’était pas possible.

Il s’accroupit et éclaira.

C’était bien Ilya, assis… vautré ?… entre deux bennes et il poussa un petit cri de douleur en se cachant les yeux avec son bras à la lumière de téléphone.

Shane la tourna aussitôt légèrement sur le côté pour pouvoir le voir sans l’éblouir.

Ilya ne portait qu’un simple manteau, ouvert sur un pull bien trop léger ?… Il était à bout de souffle, haletant, en sueur. Et Shane dit à son cerveau de la fermer, en inspirant très profondément pour essayer de garder son calme.

OK. C’était peut-être dingue, incompréhensible, mais il n’avait aucun doute. Il avait été témoin de ça plusieurs fois, surtout adolescent, lorsque certains de ses camarades scolaires omégas avaient eu leurs premières chaleurs, qui arrivaient parfois sans prévenir… Il connaissait l’odeur de leurs phéromones.

Mais comment était-il possible que l’homme avec lequel il couchait depuis si longtemps et que le monde entier – lui compris – tenait pour un alpha, l’alpha absolu pour certains, ait à ce point tous les symptômes et surtout l’odeur d’un oméga en chaleur… ?

« Shane… »

La voix d’Ilya, à peine un souffle, le tira de sa stupéfaction.

« Pomogite… Pomogite mne… » (Au secours… Aide-moi…)

Shane se reprit et regarda Ilya, qui le fixait de ses yeux clairs, hagard, perdu… Désespéré ?…

« Chto so mnoy proiskhodit ? Mne strashno… » (Qu’est-ce qui m’arrive ? J’ai peur…)

Shane n’y comprenait définitivement rien, mais il inspira à nouveau et tendit la main pour caresser sa joue :

« Ça va aller… »

Ilya saisit sa main avec une force qui le fit sursauter et enfouit son nez contre sa peau. Shane le regarda faire avec des yeux ronds. Mais cela sembla l’apaiser.

Une nouvelle rafale glacée fit se dire à Shane que mourir de froid n’arrangerait rien et il rangea vite son téléphone dans sa poche avant d’attraper Ilya par le bras pour le lever. Ilya était vacillant, il fit quand même ce qu’il pouvait, s’appuyant au mur ou aux bennes, pour se redresser. Shane passa son bras autour de ses épaules pour le soutenir et l’emmener vers la porte. Ils ne croisèrent personne à cette heure, Dieu merci, et l’ascenseur les mena vite à son appartement.

Ilya s’était laissé mener sans rien dire, toujours complètement perdu.

Shane ouvrit la porte et le conduisit rapidement jusqu’au canapé où il le coucha, avant de retourner refermer et verrouiller la porte. Il entendit qu’Ilya l’appelait et sa voix était apeurée, quasi affolée. Shane enleva son manteau, son bonnet, sourcils froncés, et revint rapidement vers lui :

« Je suis là, Ilya, je suis là ! »

Il s’assit au bord du canapé et attrapa un des plaids pliés proprement dessus pour recouvrir Ilya et le frictionner doucement pour le réchauffer :

« Ça va aller, ça va aller… Respire, tout va bien… D’accord ? »

Mais Ilya restait agité, le souffle court. Les yeux clairs errèrent, jusqu’à ce qu’ils se posent sur Shane qui restait grave et prit sa main dans les siennes quand il la tendit, tremblante, vers lui.

« Ilya, qu’est-ce qui t’arrive ?… »

Le Russe avait à nouveau tiré ses mains pour les porter à son nez et, à nouveau, cela sembla le calmer un peu.

« Ilya ? »

Shane était très inquiet et complètement perdu. Ils étaient à l’abri, du froid et des regards, mais il n’avait toujours aucune fichue idée de ce qui arrivait…

Ilya le tira brusquement et Shane se retint à la dernière seconde, se raccrochant au dossier du canapé, son visage juste au-dessus de celui d’Ilya. Ce dernier était à nouveau pantelant, il posa ses mains sur les joues de Shane et se redressa pour l’embrasser avec une passion que Shane ne lui avait jamais connue. Et à nouveau, cette odeur, plus envoûtante encore dans cette pièce fermée…

Il fallut à Shane une énergie considérable pour rompre l’étreinte et se redresser :

« Merde ! »

Il inspira un grand coup, les yeux clos, pour tenter de reprendre son calme alors que son cœur battait à s’en faire exploser sa poitrine et qu’il se sentait durcir.

Ilya avait gémi, le regardait avec angoisse, tristesse, et Shane caressa sa tête d’une main peu sûre :

« Non, s’il te plaît… T’es pas dans ton état normal… »

Ilya reprit sa main dans les siennes.

« Putain, mais qu’est-ce qui t’arrive… Ilya, sérieux, réponds-moi ?… Qu’est-ce qui se passe ?… »

La voix de Shane tremblait autant que lui-même.

Ilya avait encore enfoui son visage dans sa main, encore un peu calmé. Mais son regard restait flou, même s’il ne lâchait pas Shane.

Shane se massa le front de sa main libre, les yeux fermés, les sourcils froncés.

Il luttait contre l’angoisse qui montait, commençait à serrer sa poitrine et qui, un mal pour un bien, avait stoppé ses pulsions sexuelles. Ilya était malade… Aucune idée de ce qu’il avait, mais il avait un sérieux problème et lui était complètement paumé et impuissant. Il était impossible qu’Ilya soit un oméga… Comment aurait-il pu cacher ça, si longtemps, à tout le monde, à toutes les équipes médicales, à ses conquêtes et surtout, à lui ?

Déboussolé, Shane prit son téléphone et fit défiler nombre de ses contacts rapidement. Il eut du mal à appuyer sur la personne qu’il voulait joindre tant il tremblait.

Une voix féminine inquiète se fit rapidement entendre :

« Shane ? Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi vous m’appelez à cette heure-ci ?

– Bonsoir, Irène… Désolé de vous déranger, mais euh… Est-ce que vous pourriez passer chez moi ?… Je euh… J’ai besoin de votre avis, là… De l’avis d’urgence d’une spécialiste ABO et dans le secret le plus absolu… »

Sa voix hésitante suffit à alerter la doctoresse qui le suivait depuis plus de 10 ans.

« J’arrive. »

Shane était à nouveau assis près d’un Ilya toujours dans le cirage quand, à peine un quart d’heure plus tard, on sonna. Shane posa le verre d’eau qu’il essayait tant bien que mal de faire boire à son ami et se hâta d’aller ouvrir dès qu’il parvint à réussir lui faire lâcher sa main. Il n’était pas arrivé à la porte que le Russe l’appelait à nouveau…

Il ouvrit en se massant le front et regarda avec autant de soulagement que de gène la fine quadragénaire aux courts cheveux châtain roux qui lui faisait face :

« Merci beaucoup… »

Il se poussa pour qu’elle rentre et referma rapidement la porte derrière elle.

Entendant les appels plaintifs, elle se figea et le regarda :

« Attendez, vous avez un oméga en crise de chaleur sur votre canapé ?

– Ben c’est justement ce que je voudrais que vous me confirmiez… Venez. »

Il lui fit signe et la précéda au salon où il se rassit sans attendre au bord du canapé en saisissant la main qu’Ilya tendait désespérément :

« Ça va, je suis là… Et la doctoresse est là aussi, ça va aller… »

Irène s’était arrêtée à un bon mètre d’eux, désireuse ne pas perturber le potentiel malade. Elle était grave, posa sa mallette au sol et se caressa pensivement les lèvres en voyant Ilya porter encore une fois la main de Shane à son visage.

« Shane, j’aurais besoin de tester quelque chose ?

– Euh… Oui ?… répondit-il anxieusement en lui jetant un œil.

– Est-ce que vous pourriez le redresser et le serrer contre vous de façon à ce qu’il ait sa tête contre votre poitrine, entre vos bras ?… Ne l’étouffez pas, hein, mais vous voyez l’idée ? »

Shane semblait un peu sceptique et lui jeta un nouveau regard en coin incertain avant d’obéir. Il se pencha pour enlacer doucement Ilya qui se laissa faire en répondant beaucoup moins doucement, s’accrochant à son pull et le tirant, mais il se laissa redresser sans résister. Shane le serra doucement, comme elle lui avait demandé, en le berçant même un peu machinalement, et il resta surpris quand, au bout de, peut-être, une vingtaine de secondes, il sentit le corps d’Ilya cesser de trembler et son souffle s’apaiser enfin vraiment.

Il y eut un silence. Elle avait croisé les bras et souriait, sourcils froncés tout de même. Shane soupira, momentanément soulagé, et une petite voix épuisée se fit entendre entre ses bras :

« … Shane ?… »

Shane caressa sa tête avec une infinie douceur :

« Tu es chez moi, tout va bien. »

Il écarta un peu ses bras et deux yeux clairs, fatigués, perdus, errèrent avant de se fixer sur cette inconnue qui les regardait avec gravité.

Ilya marmonna craintivement quelques mots en russe. Shane ne comprit pas, pas plus qu’Irène, qui hocha cependant la tête :

« Bon… OK. Ça, c’est bien une réaction connue d’oméga en panique, l’odeur de leur alpha les apaise.

– Je ne suis pas son alpha.

– Vous êtes un alpha qui le sécurise, si vous préférez. C’est lui, le partenaire régulier dont vous m’aviez parlé ?

– Euh… Oui.

– Pourquoi vous n’aviez pas dit que c’était un oméga ? »

Shane berçait toujours Ilya et répondit dans un soupir, grave :

« Parce que ce n’est pas censé en être un, c’est pour ça que je vous ai appelée. »

La doctoresse fronça les sourcils, mais la suite de la conversation devait rapidement la convaincre. Outre qu’elle connaissait assez Shane pour savoir qu’il était tout sauf un idiot, ses arguments étaient aussi pertinents que cohérents.

Shane connaissait Ilya depuis près de dix ans et était intime avec lui depuis presque huit. Ils étaient des amants réguliers, même s’ils ne se voyaient que quand ils le pouvaient. Ils avaient eu l’occasion de s’envoyer en l’air en toutes saisons, sauf éventuellement en été. Il était donc déjà quasi impossible que dans ces conditions, il n’ait pas remarqué qu’Ilya était un oméga.

Et même sans ça…

« … Il n’y a pas cinq joueurs omégas de notre niveau au monde et on les connaît… Et ça fait seulement six ans qu’ils ne sont plus reconnus comme des parathlètes par les instances internationales… C’est à cause de ça que la Russie s’est vue refuser l’organisation des prochains J.O., parce qu’eux interdisent toujours l’accès aux sports de haut niveau aux omégas… Ilya n’aurait jamais pu poser un patin sur une glace russe, jamais. Et il n’aurait jamais pu le cacher si longtemps… On a des examens médicaux réguliers, des tests de dopage, plusieurs fois par an… Par des tas d’équipes différentes selon où on est, chez nous, en équipe nationale, au All-Star Game et tout le reste… Tout le monde le tenait pour un alpha. Tout le monde, depuis toujours… Et je ne parle même pas des vestiaires, des douches communes, de tout le reste… »

Il caressait toujours la tête blonde blottie contre sa poitrine.

« C’est impossible… »

Il regarda la doctoresse d’un air perdu, mais elle était grave, bras croisés et sourcils froncés, quand elle répondit :

« On a un sérieux souci… Enfin, surtout lui et le plus urgent est de le soigner. »

Elle s’approcha lentement après avoir ramassé sa mallette.

Ilya se laissa ausculter sans résister, même s’il restait très nerveux et blotti contre Shane, ses yeux allant de lui à elle sans qu’il semble encore comprendre ce qui se passait. Il marmonnait toujours en russe et restait aussi serré que possible contre son Canadien. Ce dernier lui répétait qu’il était à l’abri et que tout allait bien se passer. Il ne savait pas si Ilya le comprenait… Il essayait de faire taire l’angoisse qui lui susurrait que, peut-être, les dommages de cette crise incompréhensible seraient bien pires qu’un petit moment d’égarement, que, peut-être, le choc du décès de son père avait été bien plus violent qu’il l’avait cru ?…

« Shane ? »

Il sursauta quand Irène l’interpella, même si elle le fit très doucement.

« Houlà !… Ça va ? » s’exclama-t-elle.

Il secoua la tête pour remettre ses idées en place :

« Euh, oui, pardon… Vous me parliez ?

– Je vous ai juste appelé… Ça va ? répéta-t-elle, alarmée.

– Oui, oui, pardon… Juste… un peu choqué de ce qui se passe…

– Je peux comprendre ça. Bon, on va prendre les choses en main. On est d’accord qu’il a besoin de soins urgents, il faut l’hospitaliser. … »

Elle ne laissa pas au jeune Canadien le temps de s’affoler :

« … Mais il faut que tout ça reste secret, tant que nous ne savons pas ce qui se passe exactement, ce qui a pu lui arriver, étant donné les risques réels sur vos carrières, tant si votre relation était révélée que si on apprenait qu’il est en fait un oméga… J’ai bon ? »

Shane hocha la tête.

« Bien. Nous avons un protocole pour ça… C’est rare, mais ça nous arrive d’avoir à cacher des omégas pour les soigner. Je vais appeler la professeure Bonsoin et lui expliquer, elle va nous aider à couvrir ça. »

Shane regarde avec des yeux ronds :

« Elle exerce encore ?!

– Oui, elle est increvable. » répondit Irène avec un sourire en rangeant son matériel et en se levant.

Elle prit son téléphone et s’éloigna de quelques pas.

Shane inspira un grand coup. Il se demandait vraiment comment il était possible que la professeure Bonsoin soit encore là… Cette femme était déjà vieille quand il avait 15 ans !…

Il regarda à nouveau Irène quand elle l’interpella :

« Ah, Shane, vous savez s’il a ses papiers ? »

Shane lui fit signe d’attendre et tâta rapidement les diverses poches d’Ilya avant de lui faire non de la tête. Ilya avait grommelé. Shane se fit un devoir de se remettre à le bercer en répétant à nouveau que tout allait bien et en refusant de penser que c’était lui-même qu’il voulait convaincre.

Irène raccrocha et revint vers eux :

« C’est bon, on peut y aller, ils vont tout organiser en nous attendant. Je vous explique en route.

– Ils envoient une ambulance ?

– Non, on va prendre ma voiture. Ce sera plus discret, si ça vous va ?

– Ah oui oui, très bien. »

Shane ne prit que le temps d’aller chercher un pull plus chaud pour Ilya qu’il lui enfila à la place du sien sous le manteau, un sac à dos visiblement prêt pour Irène ne savait quoi et ils partirent.

Shane soutenait un Ilya toujours aussi patraque. Il monta avec lui à l’arrière pour rester à côté pendant qu’Irène prenait le volant.

Ilya s’était laissé faire, il semblait fatiguer. Dans la voiture, il regardait Shane qui tenait sa main, mais avait surtout l’air de lutter pour ne pas s’endormir.

Shane écouta attentivement ce que lui expliqua doctoresse :

« Le protocole consiste à isoler le patient en faisant croire qu’il est atteint d’une maladie rare et contagieuse. La rougeole, par exemple, c’est crédible pour un adulte. Le but est qu’on puisse s’en occuper en équipe réduite sans que ça pose de question. Dans son cas, le fait qu’il n’est aucun bagage ni papier jouera pour cette version : il a chopé un truc qui a fait violemment monter la fièvre et il a erré jusqu’à ce que vous le croisiez…

– Vous pensez qu’il va falloir que je reste avec lui ? »

Elle grimaça :

« On va voir. Mais si vous pouviez, ne serait-ce que le temps qu’il atterrisse, ça serait bien. S’il repart en panique sans vous, ce sera très compliqué pour nous.

– Pas de souci, répondit très sérieusement Shane, sûr de lui. Dire que je suis possible cas contact et que je dois rester un peu en quarantaine passera très bien. Pas la rougeole par contre, je suis vacciné. »

Irène gloussa.

« On trouvera plus folklorique… C’est pas un souci. Dans tous les cas, on va gérer selon l’évolution de son état en temps réel…

– D’accord.

– Mais ça ira, vous ? Vous pouvez vous arrêter comme ça sans souci ?… »

Shane soupira.

Près de lui, bercé par la voiture, Ilya semblait avoir de plus en plus de mal à garder les yeux ouverts.

« Si on dit que je suis en quarantaine pour ne pas leur filer une merde tropicale, ça devrait passer… répondit finalement Shane qui ne quittait pas son amant des yeux et Irène rigola. Après, je ne sais pas, on verra, je n’ai pas envie de penser à ça… On devait jouer contre eux demain soir, mais sans lui ni moi, nos équipes vont ramer. Bref. C’est pas la question pour le moment… Il faut s’occuper de lui. »

Il y eut un silence, puis il reprit :

« … Mais on est d’accord, on naît alpha, bêta ou oméga, mais ça ne peut pas changer ?

– Non, impossible. C’est génétique. Enfin, on suppose, puisque formellement, on n’a pas identifié tous les gènes concernés, mais on a des pistes. Et croyez-moi, certains eugénistes à la con y travaillent très dur, pourtant… »

Elle jeta un œil aux deux jeunes gens via le rétroviseur central. Shane et Ilya se regardaient, le premier très grave et inquiet et le second à moitié endormi.

« … Et il y a eu des recherches à la noix dès le XIXe siècle… Des tas de tentatives de traitements plus ou moins débiles et dangereux… Pour ne pas dire pire. On en est revenu, aujourd’hui, enfin ici. Aucune idée de ce qu’ils utilisent en Russie… Mais s’il existait un traitement pour transformer les omégas en alphas, je pense que ça se saurait.

– Ça ne serait pas illégal ?

– Ici, si. Ah, on arrive. »

Elle descendit dans le parking souterrain réservé au personnel où deux personnes attendaient avec un fauteuil roulant vide : un grand noir d’une trentaine d’années au crâne rasé, mais barbu, et une plus jeune femme plus petite, avec un énorme chignon brun sur la tête, d’où s’échappaient des boucles dans tous les sens. Elle avait aussi de petites lunettes rondes. Ils rejoignirent la voiture dès qu’elle fut garée.

Irène descendit la première :

« Tout est prêt ?

– Oui cheffe ! répondit vivement la brunette.

– Ça faisait un bail qu’on n’avait pas eu un HelpOm, c’est grave ? s’inquiéta son comparse.

– J’espère que non, répondit Irène alors que Shane descendait de son côté en enfilant son sac à dos. C’est surtout très bizarre… » continua-t-elle alors qu’il contournait le véhicule pour aller ouvrir la porte du côté d’Ilya, c’est-à-dire du leur.

L’homme lui jeta un œil rapide, puis regarda à nouveau Irène qui demandait dans quelle chambre ils allaient, avant de sursauter et de se tourner vivement, les yeux écarquillés.

« Attendez, quoi… »

Et ce n’est pas la vision de Shane Hollander sortant très doucement Ilya Rozanov de la voiture qui allait l’aider. Shane se redressa en tenant bien Ilya, ayant repassé son bras autour de ses épaules.

« … Quoi ?!

– Euh… Bonsoir… » les salua Shane, circonspect, ses yeux noirs allant de l’un à l’autre.

La brune à lunettes regardait son collègue en clignant des yeux :

« Ben quoi ? Tu les connais ?

– Ce sont deux joueurs de hockey professionnels, Shali, répondit Irène, un peu amusée par l’air éberlué du troisième homme. Mais on verra ça dans la chambre. Allons-y. »

Shane assit Ilya sur le fauteuil et ils partirent. Ilya se laissait faire, sans doute parce que Shane restait près de lui et tenait toujours sa main.

À cette heure très tardive, il n’y avait personne dans les couloirs et ils ne croisèrent qu’une infirmière qui courait vers une autre chambre.

Ils arrivèrent dans une chambre vide. Elle n’était pas très grande, avec un lit à droite, une salle de bains et des toilettes au fond à gauche, mais ça restait largement suffisant. Il y avait une petite table à roulettes entre le lit et la fenêtre, à droite, avec du matériel médical, mais Shane n’y fit pas attention.

L’infirmier, qui s’était repris en route, l’aida à coucher Ilya sur le lit et à l’y installer plus confortablement, lui enlevant le manteau, le gros pull et ses chaussures et le recouvrant de la fine couette blanche.

Ilya s’était laissé faire et bâilla profondément. Il regardait autour de lui, toujours aussi vague, mais clairement épuisé. Il marmonna quelque chose en russe, en regardant Shane.

Pendant ce temps, Irène donnait des consignes et Shali prenait des notes.

« Bon. On va l’ausculter un peu mieux que ce que j’ai fait tout à l’heure… Mais une chose est sûre déjà, prise de sang et bilan complet, priorité aux labos. Je pense qu’on peut le mettre sous perf’ d’un suppressant léger, mais tant qu’on ne saura pas quel traitement il prend, ça va être compliqué de faire plus. »

Shane avait posé son sac, son manteau et le reste sur la chaise à côté et passa ses mains dans ses cheveux en soufflant un coup, avant de se tourner brusquement en entendant Ilya crier faiblement : il tentait de libérer son bras de la main de l’infirmier qui l’avait saisi pour lui faire la prise de sang.

Shane se précipita avant même d’y penser et fit signe à l’homme de s’écarter, ce que ce dernier fit prudemment, pour se placer devant Ilya et prendre sa main :

« Hey ? Calme-toi, tout va bien… »

Le regard perdu se fixa sur lui autant que c’était possible.

« Shane… Ya sonnyy… Chto proiskhodit ?… » (J’ai sommeil… Qu’est-ce qui se passe ?…)

Shane inspira pour calmer ses tremblements et s’assit au bord du lit :

« Ça va, on va t’aider. Il faut que tu nous laisses faire.

– Ya sonnyy… »

Shane caressa sa joue, pensif, puis se leva un instant pour se réinstaller aussitôt derrière Ilya, qui se laissa aller contre lui et tourna la tête vers lui, contre son épaule. Il avait vraiment de plus en plus de mal à garder les yeux ouverts.

Shane passa son bras droit autour de lui alors que sa main gauche allait se perdre dans les cheveux blonds pour caresser sa tête.

« Shane…

– Tout va bien, je suis là. Dors. »

Sous le regard surpris de Shali et de son collègue, mais plus sérieux d’Irène, Ilya eut un dernier petit soupir avant de fermer les yeux et de s’endormir.

Il broncha à peine lorsqu’on lui fit la prise de sang et qu’on ausculta. Il dormait vraiment déjà lorsqu’on le mit sous perfusion, avec au visage un air paisible et même un petit sourire.

Au-delà de toute compréhension, il se savait à l’abri dans ces bras-là.

 

Chapitre 02

Ilya, tu es ce que tu es. Tu seras toujours ce que tu es. Personne ne peut changer ça. Personne ne pourra jamais changer ça. Ils essayent, mais… ils ne peuvent pas. Ils ne veulent pas de toi tel que tu es, mais ils ont tort.

Tu es un garçon merveilleux. Tu as, tu es tout ce qu’ils ne sont pas, tout ce qu’ils ne seront jamais… Un grand cœur et une âme plus grande encore. Tu n’as pas besoin d’eux… Un très grand avenir t’attend, j’en suis sûre, sur la glace est ailleurs. Tu te trouveras malgré eux. Et un jour, quand quelqu’un te regardera comme si tu étais la chose la plus précieuse au monde et te tendra la main, n’aies pas peur et prends-la.

La première pensée d’Ilya fut : C’est bizarre…

Il revoyait très bien la scène, mais c’était comme s’il la regardait d’un peu loin. Ses parents s’étaient disputés, comme souvent, trop souvent, de plus en plus souvent. Et comme à chaque fois, il était resté caché, à écouter sans comprendre, jusqu’à ce que son père quitte le salon en claquant la porte, laissant sa mère en larmes. Et comme à chaque fois, il avait couru vers elle pour lui montrer qu’il était là, lui, au moins. Et comme à chaque fois, elle lui avait souri, avait essayé d’essuyer ses larmes, de faire comme si ça allait. Elle l’avait pris dans ses bras, l’avait serré très fort, plus fort que d’habitude, et lui avait dit tout ça.

Il n’avait pas compris.

Le lendemain même, il devait la trouver morte en rentrant de son entraînement.

… J’avais oublié…

Il soupira.

Il se sentait vague, vidé et il avait mal à la tête.

État inhabituel qui lui rappelait vaguement ses premières cuites, quand il était ado, mais ça faisait des années qu’il n’en avait pas eues…

Il réalisa qu’il n’était pas seul et eut un petit sourire. Il était blotti contre Shane. C’était toujours bien, ça, même si visiblement, il était habillé. Puis son sourire se figea et il ouvrit les yeux.

Comment ça, il était blotti contre Shane ?…

Il sentit la panique le gagner alors que son cerveau émergeait, autant qu’il le pouvait, et qu’il comprenait : l’odeur, les bruits alentour… et surtout, quand il bougea son bras, la douleur qui lui arracha un petit cri lorsque l’aiguille bougea. Il jura en se redressant sur son autre coude, le droit.

OK.

Il était sous perf’ dans un lit d’hôpital inconnu avec Shane comme oreiller.

Absolument rien n’allait dans cette phrase.

Son mouvement et son cri avaient réveillé ledit oreiller qui remua et murmura d’une voix endormie :

« … Ilya ?… »

Ilya inspira profondément avant de répondre plus précipitamment qu’il aurait voulu :

« Shane… On est où, là ?… Il se passe quoi ? »

Quelques secondes plus tard, deux bras forts l’attrapèrent pour le serrer à nouveau, très, très fort, contre le flanc de Shane dont le soupir aurait sans doute suffi à décoiffer une armée de chauves.

« Eh ! »

Ilya se figea en sentant à quel point Shane tremblait.

« Putain tu es là… Tu m’as fait tellement peur… »

Il avait l’air au bord des larmes et quand sa main passa dans les boucles blondes, Ilya la laissa tourner un peu sa tête, pris de court. Il sentit les lèvres de Shane dans ses cheveux :

« Euh… Shane ?…

– J’suis désolé… »

Sa voix tremblait aussi et il parla bien trop vite également :

« … Je sais qu’on s’était juré de garder le secret mais tu étais vraiment mal et j’y comprenais rien et il fallait te soigner et… »

Ilya se redressa pour pouvoir le regarder dans les yeux :

« Shane. Ça va. Bien sûr je vais pas t’en vouloir d’avoir appelé docteur si j’allais mal. »

Il était sincère et sourit un peu malgré lui, presque amusé, devant les grands yeux larmoyants qui le regardaient.

« Mais je comprends rien ce qui se passe, tu peux expliquer ? »

Shane, qui le regardait toujours, inspira pour se reprendre et hocha la tête :

« Je t’ai trouvé quasi à ma porte en rentrant hier soir… J’étais sorti boire un coup avec Hayden et JJ… Tu euh… Tu étais très mal… Complètement paumé, tu parlais russe, t’étais en panique, épuisé… Mais surtout… euh… »

Shane sembla chercher ses mots et Ilya attendit. Tout ça ne lui disait rien, mais il savait que son amant lui disait la vérité.

« … Tu émettais des phéromones… Enfin, t’avais l’air d’être en chaleur… Et c’est pour ça… J’y comprenais rien… Alors je t’ai monté chez moi et j’ai appelé ma DABO… C’est elle qui a dit qu’il fallait t’hospitaliser et je suis resté parce que j’étais la seule personne qui arrivait à te calmer…

– Médecins DABO, c’est ceux qui gèrent pour les omégas et les alphas, c’est ça ?

– Oui. C’est pour ça qu’elle me suit, je la connais depuis mes 12 ans… Elle est réglo. Personne ne saura pourquoi tu es ici, ne t’en fais pas… »

Le visage du jeune Russe était grave.

Il réfléchissait et Shane avait presque l’impression d’entendre des pièces s’imbriquer dans sa tête.

« Ilya ?… Ça va ? » demanda-t-il en se redressant sur ses coudes à son tour, inquiet.

Le Russe ne répondit pas.

La lumière du jour commençait à éclairer la chambre et il y avait un peu plus de bruit dans le couloir.

Ilya se redressa complètement, perdu dans ses pensées, posant son coude gauche sur le genou qu’il venait de plier.

Shane s’assit lentement, sans rien dire, désormais plus sérieux qu’inquiet.

C’est à ce moment qu’on frappa à la porte.

Ils la regardèrent tous les deux, se regardèrent et Shane se permit d’autoriser à entrer. Irène fit donc avec la jeune Shali dont le chignon était toujours aussi ébouriffé :

« Ça va ? On ne vous réveille pas, on dirait ? » demanda la doctoresse.

Ilya regardait les deux femmes avec plus de gravité que de curiosité.

« Revenu parmi nous, monsieur Rozanov ? Ça fait plaisir, vous nous avez fait peur, continua Irène en s’approchant, aimable et soulagée. Docteur Irène Zykla, enchantée. Comment vous sentez-vous ?

– Crevé. Mal à la tête. Très faim.

– Vos petits déjeuners arrivent, on a demandé copieux, dit gaiement Shali.

– Merci, c’est gentil, lui répondit Shane. Tu te souviens de quand date ton dernier repas ? » demanda-t-il ensuite à Ilya.

Le blond eut une petite moue :

« Dans avion, je crois, une ou deux heures avant on arrive… »

Il regarda Irène venir plus près.

« Bien. Puisque vous êtes de nouveau conscient et cohérent, je voudrais faire un premier point avec vous. Est-ce que Shane vous a expliqué ce qui s’était passé ?

– Vite fait.

– De quoi est-ce que vous, vous vous souvenez ?

– Ce il a dit, rien.

– Et avant ? Vos derniers souvenirs ? »

Ilya la laissa sortir son stéthoscope et se redressa pour qu’elle puisse plus facilement accéder à sa poitrine pendant qu’il réfléchissait à ça, ses yeux clairs se baladant :

« L’aéroport… Il y a eu un souci, ils trouvaient plus ma valise. Du coup j’attendais…

– Respirez fort, s’il vous plaît.

– Direct de Moscou ? demanda Shane et Ilya dénia du chef en soufflant avant de répondre :

– J’avais changement à Paris. Mais on était en retard, j’ai traversé Roissy en courant, ma valise a pas dû suivre… Du coup, j’attendais ils me donnent nouvelles… Et… Je crois j’ai commencé à pas me sentir bien… Deux mecs en costard se sont assis à côté… Je sais pas trop quoi vous dire, mais y en avait un qui puait, ça m’a fichu la gerbe… Je crois je suis parti aux toilettes… Et je me suis réveillé ici ce matin. »

Irène avait sorti une petite lampe et observait ses pupilles :

« Réaction normale. Ouvrez la bouche et tirez la langue, s’il vous plaît ? »

Shali notait et Shane regardait Ilya, réellement soulagé de le voir redevenu lui-même, et encore plus si calme et coopératif.

« Bon, conclut Irène en se redressant. Vos constantes ont l’air normales… On attend les résultats de votre prise de sang. Vous avez dit que vous aviez mal à la tête, c’est sûrement dû à la perfusion qu’on vous a mise. Nausées ou autre chose ?

– Non, je crois pas.

– Vous savez ce que vous prenez, comme traitement ? »

Ilya soupira amèrement et hocha négativement la tête :

« Non, ils ont jamais voulu me dire. »

Il leva les yeux vers la doctoresse qui le regardait avec sérieux :

« Shane a dit j’étais en chaleur, hier soir ?

– Ça y ressemblait beaucoup, en tout cas, mais comme dit, on attend votre bilan sanguin. »

Shane le regarda hocher la tête et posa sa main sur son épaule. Ilya lui jeta un œil en coin, intrigué, et pencha la tête vers lui avec un sourire :

« Ça va aller… Pars pas en panique, ils ont assez de moi à gérer, OK ?

– Oh, ta gueule… rigola Shane. Bon, sinon, on n’en est où pour le protocole du secret ? continua-t-il pour Irène.

– Ah, vous faites bien d’en reparler. »

On toqua à la porte et un grand quinquagénaire efflanqué entra avec un plateau doublement chargé :

« C’est ici, les sportifs ? » demanda-t-il en rigolant, mais assez bas pour que personne ne l’entende du dehors.

Irène le regarda, amusée, alors que Shali allait vite refermer la porte.

« Oui, c’est ici, Bob, merci. »

Shane se pencha pour attraper la petite table roulante du lit dès que le plateau fut posé dessus.

Bob ressortit et Irène et Shali sourirent en voyant Shane taper la main d’Ilya qui voulait attraper un toast grillé sur la haute pile. Ilya secoua sa main en jetant un œil courroucé à Shane qui secoua la tête d’un air blasé et prit le petit bocal de confiture pour commencer à le tartiner. Shali gloussait derrière son bloc-notes et Irène ne disait rien, mais était clairement amusée.

« Donc, le protocole ? la relança Shane sans lever le nez de son toast.

– Le protocole, reprit-elle. Donc, l’idée, Monsieur Rozanov, est de vous garder ici le temps de savoir où vous en êtes, de stabiliser votre état, de trouver un traitement ou de nous assurer que celui que vous preniez vous convient bien. »

Shane tendit le toast tartiné à Ilya qui le prit et mordit dedans sans attendre :

« OK.

– Vous devez vous sentir mieux, mais vous êtes sous perfusion et il y a risque de rechute si on vous la retire. Donc, pour vous éviter des désagréments personnels et professionnels à tous les deux, l’idée est de communiquer que vous êtes hospitalisé en secteur de maladie contagieuse, que vous auriez contracté en Russie ou pendant votre retour, on verra, ce qui empêchera les médias, surtout, de vous approcher et de poser trop de questions. »

Ilya hocha la tête, la bouche pleine.

« Pour ce qui vous concerne, Shane, on part sur une mise en quarantaine de max 72 heures, ça devrait nous laisser assez de temps pour y voir plus clair. »

Shane buvait son verre de jus d’orange. Il opina aussi en le reposant, alors qu’Ilya le regardait avec surprise.

« Quoi, pourquoi tu restes ici aussi ?…

– Je t’ai dit tout à l’heure, cette nuit il n’y a eu que moi pour réussir à te calmer. »

On toqua à nouveau à la porte et une minuscule femme au courts cheveux plus blancs que gris entra en chantonnant avec un gros tas de feuilles dans les mains. Elle referma elle-même la porte aussitôt. Shali s’écarta avec respect, Irène eut un sourire, comme Shane, mais Ilya fronça un sourcil, plus circonspect.

« Bonjour, Professeure, la salua Irène avec un profond respect également.

– Bonjour, bonjour ! » répondit la nouvelle venue avec une énergie inversement proportionnelle à sa taille.

Elle sourit à Shane :

« Bonjour, Shane. Ça me fait plaisir de te revoir. Tu as encore grandi ? C’est bien, tu es un très beau garçon. » dit-elle en lui tendant la main.

Shane souriait, gêné ou amusé, c’était dur à dire. Il regarda un peu ailleurs :

« Bonjour, Professeure… Ça me fait plaisir de vous revoir aussi… répondit-il en serrant la main tendue.

– Et vous, Ilya, c’est ça ? continua-t-elle avec la même énergie en tendant cette fois la main au Russe qui le regardait sans du tout savoir s’il devait rire ou s’inquiéter et la serra donc avec une plus grande prudence. C’est très joli, comme prénom, Ilya. …

– Euh, merci…

– … Je suis la professeure Mariette Bonsoin. Ravie de vous rencontrer. Vous êtes un bien beau garçon vous aussi. »

Ilya se frotta la joue et le nez, mal à l’aise, alors que ça se retenait plus ou moins discrètement de rire autour.

Irène reprit aussi sérieusement qu’elle pouvait :

« Nous faisions un point sur le protocole du secret.

– Oui. Oui oui. C’est très important, ça, si on veut pouvoir s’occuper de vous tranquillement. On part sur un délai indéterminé pour notre convalescent et hmmm… On avait dit 72 heures pour Shane ?…

– Oui, c’est ça, confirma Irène.

– Ça devrait suffire, confirma la vieille dame en hochant la tête. Ça vous convient ?

– Pas de problème, répondit Shane, redevenu sérieux, en tartinant un autre toast.

– Gardez-moi le temps il faut, confirma Ilya avec un hochement de tête. Mais euh… Excusez-moi, pourquoi toi, tu restes ?… » demanda-t-il encore à Shane en fronçant les sourcils.

Shane lui tendit le toast tartiné, mais ce fut Mariette Bonsoin qui répondit :

« Ça sera plus tranquille et sécurisant pour vous d’avoir votre alpha près de v…

– Je ne suis pas son alpha !

– C’est pas mon alpha ! »

Le double cri du cœur parfaitement synchronisé des deux jeunes gens fit presque sursauter Irène et Shali et interrompit la professeure qui les regarda en clignant des yeux.

Puis elle gloussa et hocha la tête :

« Soit. Reste qu’il a l’air d’avoir été le seul à réussir à calmer vos paniques cette nuit ? reprit-elle en regardant Irène qui confirma :

– Oui, clairement.

– C’est donc mieux de le garder près de vous dans le doute le temps de vous stabiliser. »

Ilya se massa le front et grommela en russe, probablement un juron. Shane lui sourit :

« Hey, c’est bon, ça me gêne pas. »

Ilya tourna ses yeux vers lui quand il ajouta avec un sourire :

« … Et puis, ton équipe sans toi face à moi et la mienne, ç’aurait vraiment été un massacre, il faut leur épargner ça. »

Ilya leva un sourcil et répliqua avec un sourire en coin :

« Tu es charitable, merci.

– Je t’en prie. »

Ils gloussèrent tous les deux. Ilya se redressa et inspira avant de regarder avec sérieux les trois femmes qui étaient là :

« Bon. On va arrêter, comment vous dites… tourner autour du pot ?… Je suis un oméga, c’est ça ? »

Il y eut un silence avant qu’Irène lui retourne la question avec douceur :

« Vous l’ignoriez ? »

Ilya haussa les épaules :

« Oui et non… Ils ont jamais dit, mais j’avais de moins en moins de doute… J’étais malade, il fallait je prenne traitement, très attention à bien prendre tout… Mais pourquoi… Jamais de réponse. »

Irène hocha la tête. Shali avait l’air toute triste, Shane aussi. Il prit la main droite d’Ilya dans les siennes. Ilya le laissa faire.

« Et donc, vous ne savez pas en quoi consiste ce fameux traitement ?

– Non. Il est dans ma valise… S’ils la retrouvent…

– Comment se fait-il que vous ayez eu cette crise ? Vous avez loupé une prise ? »

Ilya hocha la tête en prenant son verre de jus d’orange de sa main gauche, le bras perfusé.

« Oui. Il y a eu secousse dans l’avion, les cachets sont tombés, j’ai pas pu les prendre et à cause du retard d’avant, j’en avais plus d’autres… J’ai pensé je prendrai dans la valise quand je l’aurai.

– Mais elle n’est pas arrivée à temps et ça a suffi à déclencher vos chaleurs… conclut pensivement Irène et Ilya haussa les épaules.

– C’est tout à fait cohérent, dit Mariette Bonsoin en hochant la tête. Si vous pouviez récupérer cette valise, ça nous permettrait de savoir exactement ce qu’il en est, mais en attendant, on a une première piste. » continua-t-elle en tendant quelques-unes des feuilles qu’elle avait en mains à Irène.

Cette dernière se mit à les regarder et fronça rapidement les sourcils. La vieille professeure regarda à nouveau Ilya, souriante :

« Je me suis permise de contacter les médecins de la Ligue qui vous suivent à Boston pour obtenir tout votre historique médical. Ils ont été très gentils, ils m’ont tout envoyé tout de suite. Du coup, j’ai regardé vos bilans sanguins précédents et j’ai déjà repéré quelque chose.

– Putain de… Mais c’est quoi, ce délire ?! » s’exclama Irène.

Elle regarda Mariette Bonsoin, atterrée, et Shane et Ilya échangèrent un regard très inquiet.

« … Ça fait au moins 20 ans que les suppressants de type D sont interdits !

– Peut-être pas en Russie. »

Irène secoua la tête, vraiment choquée :

« … Non mais sérieusement ?…

– Qu’est-ce qui se passe ? demanda Shane.

– La glycémie de votre ami est en augmentation régulière, assez faible, mais claire, depuis des années.

– C’est quoi ? demanda Ilya qui avait froncé les sourcils et les regardait les uns les autres.

– Le taux de sucre que vous avez dans le sang. » traduisit gentiment la vieille dame.

Shane avait froncé les sourcils aussi :

« Attendez… Quoi ?…

– C’est grave ? demanda Ilya, inquiété par leurs réactions.

– Non, pas encore, lui répondit toujours très gentiment Mariette Bonsoin. Et il n’y aura aucun souci si nous réglons ça maintenant.

– Mais ça aurait pu le devenir ? » insista Shane.

Il tremblait un peu et Ilya le regarda, alarmé.

« Eh ?… Elle a dit ça va, Shane…

– Oui, ça va, répéta la vieille dame en tendant la main pour tapoter le bras de Shane. Ne t’en fais pas. Après, oui, ç’aurait pu devenir très sérieux.

– Mais c’est quoi, rapport entre sucre dans le sang et moi oméga ?

– Un ancien suppressant avait cet effet secondaire, répondit Irène en se massant le front de la main qui ne tenait pas les feuilles. Passé les 30/35 ans, les omégas qui le prenaient développaient un diabète parfois très violent et ça pouvait aller jusqu’à une pancréatite aiguë… Mais encore une fois, vous n’aurez pas de souci en arrêtant ça maintenant.

– Ah, diabète, d’accord.

– Tu connais ?

– Da. C’est comme ça on dit en russe aussi. »

Mariette Bonsoin opina vivement du chef :

« De toute façon, on gardera un œil dessus par sécurité. Bien. Alors, je vous propose de vous retirer votre perfusion afin de voir si, à tout hasard, votre crise est passée… Je ne pense pas, mais il faut nous en assurer. Finissez de manger tranquillement et surtout, appelez-nous si besoin. Nous allons joindre votre équipe, Ilya, et la tienne, Shane.

– Merci… répondit Shane alors qu’Ilya hochait la tête. Je vais éteindre mon téléphone, le temps de laisser passer la vague… On aura qu’à dire que je n’avais plus de batterie, je le rallumerais plus tard. »

Irène avait froncé un sourcil, mais Mariette hocha la tête :

« Pas de souci. Vu que tu es incapable de mentir, il vaut mieux… ajouta-t-elle, ce qui fit glousser Ilya et sourire Irène et Shali. Si tes parents appellent, on leur dira que tu es en examen, si tu veux, et que tu les rappelleras dès que tu pourras ? »

Shane hocha la tête.

« Parfait. Alors, videz-moi ce plateau !… C’est important de bien manger, à votre âge ! »

Chapitre 03 

La perfusion retirée, les trois soignantes les laissèrent. Shane éteignit immédiatement son téléphone.

Il y eut un long silence avant que les deux jeunes gens n’échangent un regard, Shane inquiet, Ilya grave, et le second finit par dire :

« Tu devrais manger, aussi ?

– Ah ! sursauta Shane. Euh, oui… »

Shane secoua un peu la tête, comme pour remettre ses idées en place, et prit un toast. Ilya le regarda faire avec un petit sourire.

La situation était folle et Shane était inquiet pour lui… Shane allait rester enfermé trois jours dans cette chambre avec lui juste parce qu’il s’en faisait pour lui…

Je ne le comprendrais jamais…

Ilya prit une des deux tasses de café, pensif.

« Tu t’en fous… » finit-il par dire, plus que demander.

Shane avait la bouche pleine, un peu de confiture au coin des lèvres, et le regarda sans comprendre.

« Hm ? »

Ilya lui jeta un regard rapide avant de regarder à nouveau ailleurs :

« Tu viens d’apprendre ça fait huit ans tu te fais baiser par un oméga et tu as l’air de t’en foutre. »

Shane le regarda quelques secondes en clignant des yeux, mâchant son toast, avant de comprendre, de sourire, de déglutir et de répondre enfin en tremblant un peu :

« Putain, Ilya, j’ai cru que tu allais mourir… J’ai cru que j’allais te perdre, j’ai jamais eu aussi peur de ma vie… »

Ilya lui rejeta un regard en coin. Shane soupira sans perdre son sourire.

« Ilya, je… »

Il stoppa, chercha un instant ses mots et reprit en le regardant à nouveau :

« Tu sais que je tiens à toi.

– Tu es alpha.

– C’est vrai.

– Et tu t’en fous je suis oméga.

– Complètement. »

Shane gloussa :

« Tu me connais pas encore assez pour savoir que je m’en tape, de ces trucs-là ?

– … »

Shane caressa la tête blonde avec douceur.

« Tu es ce que tu es. Personne ne peut changer ça, dit-il et il ne comprit pas pourquoi ces mots faisaient trembler le Russe. Tu es quelqu’un qui compte beaucoup pour moi, tu le sais très bien. J’en ai rien à foutre que tu sois un oméga, ça ne change rien à ce que je ressens pour toi, ni au fait que j’adore que tu me baises et très envie que tu continues à le faire. D’accord ? »

Ilya avait sursauté et le regarda enfin. Son air presque choqué fit encore rigoler Shane :

« Quoi, tu pensais que j’allais te marquer et te faire porter mes enfants ?

– Tu aurais pu, hier soir, apparemment.

– J’aurais pu, confirma plus sérieusement Shane. J’admets, tes phéromones ont bien failli me faire craquer, sur le coup… Mais même avec ça… Toujours plus envie d’être en dessous. »

Ilya eut un sourire.

« Ça tombe bien. Aucune envie d’y être, perso.

– Cool, on est d’accord ! »

Shane pencha la tête vers lui :

« On change rien !

– OK. » approuva Ilya en se penchant aussi.

Shane lui vola un baiser rapide.

Ils vidèrent le plateau sans plus parler, après quoi Shane s’étira, levant les bras, pour déclarer :

« Bon, je vais me doucher, si tu permets ?

– Euh… Fais comme chez toi. »

Shane sortit du lit en s’étirant toujours. Il ne portait que le boxer et le T-shirt avec lesquels il avait dormi et se gratta la tête en allant prendre son sac à dos, resté posée sur le fauteuil, à deux pas de là.

Ilya le suivit des yeux avec un petit sourire qui s’élargit quand Shane retira le T-shirt.

« C’est quoi, ce sac ?… demanda-t-il en se rallongeant contre le gros oreiller.

– Sac de secours, répondit Shane en enlevant son boxer.

– Quoi ?

– J’en ai toujours un de prêt pour les cas d’urgence… Deuxième fois que ça me sert.

– C’était quoi, première ? gloussa Ilya.

– Une alerte incendie dans un ancien appart’…

– Et tu mets quoi, là-dedans ? continua le Russe, toujours amusé.

– Oh, là, copies de pièces d’identité, du liquide, deux T-shirts, trois boxers, un savon, une serviette, une brosse à dents, une liseuse, une batterie de secours, une paire de lunettes de secours, des bonbons, un bloc-notes, une trousse avec quelques stylos et un critérium… »

Ilya avait de plus en plus de mal à se retenir et il finit par rire pour de vrai.

« … Et des capotes ? » demanda-t-il, goguenard.

Shane, qui venait de sortir le savon, lui fit un clin d’œil par-dessus son épaule :

« Une boîte de 12. Et un tube de lubrifiant. »

Ilya éclata de rire.

Shane avait pris le savon, la serviette et un boxer propre et alla dans la petite salle de bains sans porte. Ilya ne le quittait pas des yeux.

Shane se lava tranquillement, mais rapidement, et il fit bien, car lorsqu’il arrêta l’eau, il entendit Ilya gémir. Il se tourna en un éclair et jura en se précipitant vers le lit où Ilya était à nouveau en sueur, tremblant, et avait replié son bras sur ses yeux.

« Merde !… Ilya ? Ça va ? »

Il s’assit au bord du lit et écarta le bras aussi doucement qu’il le put. Le regard du Russe était aussi vague qu’il était brillant.

« Shane… J’ai chaud…

– Sans blague ! »

Shane se pencha pour appuyer sur le bouton d’appel des médecins.

Ilya eut un sourire vague et se lécha les lèvres alors que ses yeux se baladaient sur le corps nu et dégoulinant de Shane qui attrapa ses mains quand elles eurent des velléités à se poser sur lui :

« Non, Ilya.

– … Mais… couina Ilya en essayant de se dégager.

– Non, pas comme ça. Tu n’es pas dans ton état normal.

– Tu serais plus crédible habillé…

– Je sors de la douche, imbécile ! »

Voyant la respiration d’Ilya s’accélérer et le sentant se mettre à trembler, Shane jura encore, l’attrapa pour le redresser et le serrer contre sa poitrine, comme la veille.

« Ilya, s’il te plaît.… Reprends-toi, ça va aller… »

Comme la veille aussi, il sentit Ilya se détendre rapidement dans ses bras et les siens l’enlacer.

« … Der’mo… » [Merde…]

On toqua à la porte et Shali rentra rapidement, avec un jeune homme roux. Ils sursautèrent et rosirent en chœur en voyant que Shane était nu. Lui se tourna immédiatement vers eux :

« Il est reparti en crise…

– Oh !… D’accord ! » se reprit Shali.

Elle s’approcha rapidement alors que son collègue faisait de même avec plus de lenteur et de gêne.

« On s’y attendait, on va le remettre sous perfusion ! dit vivement la jeune interne.

– D’accord. Ilya ? »

Ilya grogna.

« S’il te plaît, reste tranquille le temps qu’on rebranche la perf, d’accord ? »

Il y eut un petit silence avant qu’ils ne l’entendent soupirer, puis marmonner :

« OK. »

Shane souffla, soulagé, et le lâcha un instant, le temps de se réinstaller contre l’oreiller, pour le reprendre contre lui en lui servant de dossier, comme la nuit précédente. Ilya avait toujours l’air vague, mais il se laissa faire, se contentant de tourner la tête vers Shane et de fermer les yeux. Shane gardait son bras droit autour de lui pour le maintenir, mais sa main gauche se perdit dans les boucles blondes.

« Ça va aller…

– Je pensais pas ça remonte si vite… murmura Ilya.

– Ce sont des choses normales, monsieur Rozanov, lui dit gentiment Shali en passant un coton humide sur son bras. Mais votre ami a raison, ça va aller. »

Son collègue l’aida à rebrancher la perfusion sans rien dire, regardant les deux hommes avec une gêne toujours palpable.

« Nous avons joint vos responsables, d’ailleurs, et tout s’est bien passé. Ils ne se doutent de rien. Ça va nous laisser le temps de voir tout ça dans le calme. » dit encore Shali.

Ilya eut un petit hochement de tête rapide et Shane un petit sourire.

« Sinon, ça va ? demanda ensuite la jeune interne avec prévenance.

– Bof.

– Votre tête ?

– Ça va mieux…

– Et votre petit-déjeuner est bien passé ? Pas de nausées ni rien ?

– Non, ça a été, ça…

– Tant mieux. Ce sont des effets secondaires connus, avec les troubles de l’humeur, donc soyez vigilants et dites-nous bien si quelque chose ne va pas.

– OK.

– Troubles de l’humeur ?… releva Shane avec un sourire qu’Ilya entendit.

– Euh, oui ?… le relança prudemment Shali.

– Fais pas cette blague, Hollander.

– Quoi ? Demander si ça va te rendre plus aimable ? rigola Shane.

– Celle-là, oui, soupira Ilya avec un sourire amusé en entrouvrant les yeux pour les lever vers lui.

– Pourtant, elle est marrante. »

Ilya soupira encore en refermant les yeux. Shali avait gloussé et reprit avec la même gentillesse :

« Vous devriez vous sécher, monsieur Hollander, vous allez prendre froid.

– Je peux te laisser le temps de ? » demanda doucement Shane à Ilya.

Ilya se redressa pour le laisser se lever. Shane fit donc et retourna la salle de bains.

« Ça ira, monsieur Rozanov ? Le lit n’est pas trop mouillé ? s’enquit Shali alors que le Russe se laissait retomber sur l’oreiller.

– Ça va, merci. Ça séchera vite…

– Bon, on vous laisse pour le moment, alors. Reposez-vous bien et n’hésitez pas à nous resonner si besoin, surtout.

– OK. »

Les deux internes repartirent et Shane revint près du lit, en boxer, se frottant la tête de sa serviette :

« Tu veux te laver un peu ?

– Bof.

– Petit coup de gant de toilette pour te rafraîchir ? Allez ?

– Je pue tant que ça ?

– Non, pas tant, j’ai connu pire. Mais ça te ferait du bien, je pense ?

– J’ai pas de vêtements propres, moi.

– Ah oui, c’est vrai… »

Shane mit la serviette autour de son cou et se rassit au bord du lit en demandant gentiment :

« Tu veux un de mes boxers ? Ils sont neufs. »

Ilya eut un petit rire. Il se redressa lentement.

« OK… Je vais essayer sans arracher la perf…

– Tu veux que je t’aide ?

– …

– Non, mais pour de vrai, promis.

– Tu vas pas tenir. »

Au tour de Shane de rire :

« Bof, serait-ce si dramatique ?… »

Ilya sourit.

« Non, je pense pas.

– Tu vois. » lui dit Shane en se penchant vers lui pour l’embrasser avec tendresse.

Ilya le regarda, un peu incertain, et Shane haussa les sourcils, interrogatif :

« Eh, ça va ?

– Oui… Sûrement… Je sais pas. »

Shane caressa sa joue avec douceur :

« Je suis là. »

Ilya haussa un sourcil. Shane soupira et expliqua :

« Je te l’ai dit l’autre fois. Si je peux faire quoi que ce soit pour toi, je le ferai.

– Oh. Euh… Mais tu as dit ça pour mon père, non ? »

Le sourire de Shane s’élargit un peu et il hocha négativement la tête.

« Non, pas du tout. »

Il se pencha pour l’embrasser encore.

« Je suis là pour toi. Tout court. »

Ilya s’était laissé faire, mais il tourna la tête, ses yeux bien trop humides au goût de son ami.

« Eh. »

Shane le prit dans ses bras pour l’y serrer, le poussant à appuyer sa tête contre son épaule, caressant ses cheveux, comme dans une chambre d’hôtel de Tampa Bay, des semaines plus tôt. Il ferma les yeux en se mettant à le bercer doucement et sourit en sentant deux bras le serrer aussi avec moins de force que d’habitude.

Shane était certain que cette faiblesse serait vite un souvenir. Et il allait tout faire pour.

 

Chapitre 04

Ilya se réveilla une nouvelle fois blotti contre Shane, contre sa peau, cette fois, en entendant la porte de la chambre et le bruit des plateaux qu’on posait sur la table de lit. Il rouvrit les yeux avec un soupir et se redressa en les frottant. Ce faisant, il entendit Shane remercier la personne qui venait de leur apporter leur déjeuner. Le même que le matin, qui avait l’air toujours aussi amusé de la situation et repartit aussitôt.

Ilya décida qu’il avait deux minutes et reprit sa position initiale avec un nouveau soupir. Une main se posa dans ses boucles blondes pour caresser doucement sa tête.

« Comment tu te sens ? »

Encore un soupir.

« Je me suis rendormi…

– Oui. Tu as piqué du nez pendant que je te lavais les cheveux… J’ai juste eu le temps de finir, de t’essuyer, de t’enfiler ton boxer et tu dormais. »

Ilya rentrouvrit les yeux.

« Tu as faim ?

– Un peu… »

Ilya se redressa à nouveau et vit, cette fois, que Shane avait ses lunettes sur le nez, car sa liseuse dans son autre main.

« Tu fais vraiment premier de classe avec ça…

– Ça n’avait pas l’air de te déplaire, l’autre soir.

– J’ai pas dit ça me plaisait pas. »

Shane posa liseuse et lunettes sur la table de nuit.

« On a du nouveau ? demanda Ilya en s’étirant.

– Non, mais bon, je n’ai pas rallumé mon tel… On peut mettre la télé, si tu veux ?

– Ah oui, bonne idée… »

Shane prit la télécommande dans le tiroir de la table de nuit pendant qu’Ilya tirait le repas vers eux.

« Qu’est-ce qu’on mange ?

– Hmmm, riz avec poisson, je crois.

– Bon, ça fera. De toute façon, les hostos, on n’y vient pas pour la nourriture, hein.

– Ça, c’est sûr… »

Shane alluma la télé, mit une chaîne spécialisée sur le hockey et le son pas trop fort.

Ils se mirent à manger pendant que ça parlait d’autres équipes ou matchs. Puis vinrent les actualités de jour et après quelques nouvelles diverses, leur cas arriva à l’écran. Shane remonta le son et ils écoutèrent et regardèrent très attentivement.

« … Le match prévu entre Montréal et Boston risque d’être compliqué ce soir, due à l’absence imprévue des capitaines des deux équipes… dit le présentateur, grave, et sa collègue continua :

– Oui et le pourquoi est peu banal. Alors qu’Ilya Rozanov est arrivé dans la capitale québécoise hier, il a brusquement disparu de l’aéroport, où il attendait ses bagages. Il a été retrouvé errant en ville quelques heures plus tard par Shane Hollander, qui a aussitôt appelé les secours. Les deux hommes sont actuellement toujours à l’hôpital. Ce dernier a communiqué ce matin qu’Ilya Rozanov souffrait d’une maladie nécessitant son isolement pour une durée indéterminée, précisant bien, cela dit, que ses jours n’étaient pas en danger. Mais il a également annoncé que Shane Hollander était gardé en isolement pour environs 72 heures, le temps d’être sûr qu’il n’a pas lui-même contracté la maladie en question et qu’il ne risque pas non plus de la transmettre.

– Le match est maintenu, dans tous les cas, mais on est vraiment curieux de voir comment les deux équipes vont se débrouiller sans leurs capitaines… Réponse ce soir. »

Shane rabaissa le volume alors que ça partait sur autre chose :

« Bon, la version officielle n’a pas l’air remise en cause.

– Il faut voir sur réseaux. » répondit Ilya avec sérieux.

Shane hocha la tête.

« Oui, je regarderai tout à l’heure… »

Ils finissaient de manger lorsqu’on frappa à la porte. Comme Shane avait la bouche pleine, ce fut Ilya qui autorisa à entrer.

Irène entra avec le grand Noir qui les avait accueillis dans la nuit. Il tirait une grosse valise sombre et avait aussi un sac à dos de sport l’épaule.

Ilya sourit et Irène le vit et sourit aussi.

« Rebonjour ! Bien mangé ?

– Ça va… répondit Shane.

– Vous avez retrouvé mes bagages ?

– On vient de nous les apporter ! répondit l’infirmier avec un grand sourire. Content de vous voir réveillé, monsieur Rozanov.

– Vos coéquipiers ont pu les récupérer en arrivant et deux d’entre eux sont immédiatement venus vous les laisser et prendre de vos nouvelles, expliqua Irène en regardant son collègue. Marleau et Connors, je crois ?

– C’est ça, confirma-t-il. Ils étaient inquiets, apparemment, mais l’accueil a réussi à les rassurer. Pour le reste, vous vérifierez, mais toutes vos affaires devraient être là. Le personnel de l’aéroport avait pris votre sac et votre téléphone avec eux quand ils ont vu que vous les aviez laissés et les ont gardés en ne vous voyant pas revenir. Par contre, n’oubliez pas que vous êtes censé être très malade…

– Pas d’aprèm sur réseaux, promis, répondit Ilya en levant sa main droite.

– Bien. Par contre, si vous pouviez nous montrer ces fameux médicaments ?

– Ah, oui, bien sûr… »

Il sortit du lit, toujours en boxer, mais pas plus gêné que ça, et déverrouilla sans attendre la valise pour l’ouvrir. Il n’eut pas besoin de fouiller beaucoup pour trouver son pilulier et, un peu plus profondément, une pochette. Il en sortit deux feuilles et grimaça :

« J’ai ça, c’est ordonnances, ils m’avaient dit, au cas où, mais je sais pas si ça vaut quelque chose en vrai et c’est en russe…

– Aïe.

– Je peux essayer traduire ou au moins transcrire les noms ?… J’y connais rien, mais avec les noms, peut-être, vous pouvez retrouver ?

– Ce serait mieux que rien, reconnut Irène alors que son collègue hochait la tête.

– OK, je vais voir ça. Pas comme si j’avais autre chose à faire, de toute façon.

– Tu voudras que je t’aide ? » lui demanda Shane.

Ilya avait sorti plusieurs grosses boîtes de cachets, il lui jeta un œil :

« Tu lis russe, toi, maintenant ?

– Non, mais je peux prendre des notes tu me dictes. »

Ilya eut une petite moue. Ce n’était pas une si bête idée. Il hocha la tête comme Shane ajoutait :

« Pas comme si j’avais autre chose à faire non plus.

– OK.

– On vous laisse voir ça, alors, sourit Irène. Sinon, on a les premiers résultats de votre prise de sang. »

Ilya laissa les boîtes par terre et sortit un débardeur et un pantalon de survêtement noirs avant de refermer la valise et de se relever. Shane prit donc sur lui de la relancer :

« Ça dit quoi ?

– En deux mots : très bizarre.

– Et en plus de mots ? demanda Ilya avec un nouveau petit sourire en coin en s’asseyant au bord du lit pour s’habiller.

– Alors on a confirmation, vous êtes bien un oméga. Par contre, vos hormones, c’est un sacré bordel.

– Plutôt raccord avec ma vie… soupira Ilya en enfilant le jogging.

– On a des psys, si vous voulez, proposa l’infirmier.

– Hm. »

Les explications qui suivirent furent un peu techniques, mais Irène était douée en vulgarisation et ni Ilya ni Shane n’étaient idiots.

Ilya était bien en chaleur, mais son taux hormonal était particulièrement faible par rapport aux moyennes. Bien sûr qu’il aurait dû avoir quelques symptômes, mais absolument pas aussi violents. L’hypothèse était donc que le fameux traitement qu’il prenait depuis si longtemps avait si violemment inhibé ses hormones naturelles que la plus petite poussée de celles-ci avait chez lui un effet dévastateur. Équilibrer tout ça risquait d’être long…

« Mais c’est possible, conclut-elle, et des traitements peuvent être mis en place dans l’intervalle pour que vous puissiez reprendre une vie normale de toute façon.

– OK… entendirent-t-il de sous le débardeur qu’il essayait d’enfiler.

– Vous répondez très bien à ce qu’on vous a mis en perfusion… Et dès que la crise sera passée, on pourra tester sous forme de comprimés. Si ça va, on devrait pouvoir vous relâcher assez vite.

– Vous pressez pas, je pense je suis dispo un moment… »

Il y eut un silence surpris à ces mots. Irène et l’infirmier échangèrent un regard alors que Shane avait froncé les sourcils :

« Tu crois que Boston va te virer ?

– Je crois pas, j’en suis sûr. » répondit Ilya, alors qu’il réalisait, et les autres avec lui, que du coup, le fil de la perfusion était coincé dans son débardeur.

L’infirmier vint à son aide.

« Ils n’ont pas le droit de te virer pour ça… reprit Shane en fronçant les sourcils.

– Oh, t’en fais pas… Ils vont… Comment vous dites ?… Prendre le gauche ?… Ça fait des mois Scavenger rêve de me dégager, il loupera pas ça et vu comme ils sont devenus cinglés avec l’élection de Trump, les autres risquent pas de les arrêter… Bon, après, mon contrat avec eux était bientôt fini, de toutes façons… »

L’infirmier releva, intrigué :

« Scavenger ? Mais ça fait quoi… Deux, trois ans qu’il a rejoint votre équipe ?

– Et il n’est absolument pas là parce qu’il est le petit-fils d’Arnold Dungbettle, le propriétaire des Raiders, soupira Shane en croisant les bras, sombre.

– Rien à voir, fit semblant de confirmer Ilya avec un sourire en coin. Enfin, reprit-il, ça, ça va être problème pour moi, pas pour vous ici. »

Irène le regardait quand même avec gravité.

« Monsieur Rozanov ?

– Euh… Oui ?

– Je sais que la situation n’est pas rose aux États-Unis pour les minorités, que ce soit les étrangers, les LGBT ou les omégas, et on ne va même pas parler de la Russie… Mais vous êtes au Canada, ici, et obtenir le statut de réfugié ne poserait aucun souci dans un cas comme le vôtre. »

Il y eut un blanc pendant lequel les trois hommes la regardèrent avec la même surprise.

« Je ne vous le souhaite pas. Mais ne vous mettez pas en danger, vous avez des solutions pour éviter ça. »

Son téléphone vibra et elle soupira en voyant qui l’appelait :

« Ah, je dois vous laisser… Je te laisse finir pour la perf, Abby, je repasse plus tard. »

Elle sortit.

Abby réussit à démêler Ilya et la perfusion. Il s’écarta, regarda le Russe, qui le remercia, puis Shane, toujours pensif et bras croisés, et s’adressa à ce dernier :

« Au fait, rien à voir, mais, merci beaucoup pour votre prise de position sur Gary Elder. »

Shane le regarda un instant, le temps de comprendre de quoi il parlait. Puis il tilta :

« Ah !… »

Avant d’ajouter avec un sourire :

« Oh, de rien, c’est normal.

– Ben, pas pour tout le monde… Donc… Merci, vraiment. Moi, je ne suis pas si branché là-dessus, mais mon petit frère est à fond sur le hockey et vous voir faire l’éloge de ce gars, ben… Ça lui a fait beaucoup de bien. »

Le sourire de Shane s’élargit et il hocha la tête.

« C’est normal quand même. Elder est très prometteur. Il était hors de question que je le laisse se faire insulter sans réagir parce qu’il n’est pas assez pâle pour certains… Ah ! se rappela-t-il. Puisqu’on parle de ça, tu sais où ça en est, pour Nashoba Holmes ? demanda-t-il à Ilya.

– C’est dans tuyaux, lui répondit le Russe. Il va être transféré au plus tard pour la reprise cet automne.

– Ah, super. Merci. Je m’en voulais vraiment de pas avoir pu le récupérer…

– Et il sera bien à New York, ajouta Ilya. Ça ira. Hunter est vieux, mais il est réglo. »

Shane se mit à rire :

« Arrête de le traiter de vieux !

– J’y peux rien, il est vieux. »

Abby les regardait l’un l’autre, intrigué :

« C’est quoi, cette histoire ?

– Un de nos rookies à Boston, expliqua Ilya. Très doué, mais c’est un Natif… Alors sur le coup, ça passait déjà moyen, mais on arrivait à peu près les tenir, ces cons… Sauf qu’avec l’arrivée du blond à la Maison-Blanche, c’est parti en vrille. On avait vraiment peur ils le poussent au suicide, alors on s’est démerdé pour échange avec un gars de New York, assez blanc pour que ça passe… Ça va faire un con de plus à Boston, pas top pour moi, mais bon, j’aurais géré le temps de. »

L’infirmier le regarda avec surprise. Son air fit hausser un sourcil à Ilya et à nouveau sourire Shane.

« Jamais vous auriez dit je pouvais faire truc comme ça, c’est ça ?

– Euh… bredouilla Abby. Non, j’avoue…

– Il travaille très dur à maintenir son image de connard, on compte sur votre discrétion pour ça aussi.

– La ferme, Hollander. Et rhabille toi. »

 

Chapitre 05

Les deux jeunes gens venaient de finir de noter ce qu’ils avaient pu comprendre des ordonnances et des boîtes de pilules d’Ilya lorsque, vers 16 heures, Mariette Bonsoin repassa les voir.

Elle entra rapidement après avoir frappé et s’approcha du lit sur lequel ils étaient tous les deux assis, Shane, en T-shirt et jean contre les oreillers, au fond, et Ilya assis plus bas, au bord, les différents flacons et feuilles posées sur la petite table de lit sur laquelle il était accoudé, pensif.

« Rebonjour, les garçons ! dit-elle en trottant joyeusement vers eux. Comment ça va ? »

Ilya était toujours aussi suspicieux. Shane, lui, lui sourit :

« Ça va. On a fini de transcrire ce qu’on pouvait.

– Ah oui, les fameux médicaments russes. Oui, oui. Irène m’a dit. Faites voir ? »

Ilya ne dit toujours rien et la regarda prendre le bloc-notes sur lequel Shane avait tout noté.

Elle se mit à lire très attentivement. Shane et Ilya la regardèrent, puis se regardèrent, le premier avec un petit sourire et le second toujours sceptique.

« Vous euh… Vous y comprenez quelque chose ? » finit par demander Shane.

La vieille dame hocha vivement la tête, finit de lire et releva le nez vers eux :

« C’est très bien, ce que vous avez fait là, ça va beaucoup nous aider. Il n’y a pas tout, mais les analyses devraient compléter le reste. Là, on a le nom et le dosage de beaucoup de molécules, déjà, c’est très bien. »

Elle hocha plus sérieusement la tête et ajouta en regardant Ilya :

« En tout cas, heureusement qu’on a pu vous faire arrêter tout ça maintenant. Ce genre de cocktail peut vraiment faire de gros dégâts à long terme…

– À ce point ? demanda Ilya.

– Oui.

– Et euh… Les gars qui ont prescrit ça… Ils savaient ? »

Mariette Bonsoin le regarda un instant avec une profonde compassion avant de répondre :

« Je ne vois pas comment ils auraient pu l’ignorer. »

Ilya tourna la tête, le visage fermé.

Elle le regarda avec le même air alors que Shane se redressait et tendait la main pour la poser sur son épaule :

« Hey…

– Ça va ? » demanda très doucement la vieille professeure.

Shane le rejoignit pour passer son bras autour de lui. Ilya lui jeta un œil en coin sans le repousser. Il soupira sombrement, regarda Mariette Bonsoin, Shane, puis avoua à contrecœur :

« Rien, pas grave. J’ai juste pensé… Mon père aussi devait savoir. »

Il n’ajouta pas : « Et ma mère. », chassant violemment de son esprit tout ce que ça pouvait impliquer. Shane avait grimacé, mais ne dit rien et le serra plus fort. Ce fut Mariette qui tendit le bras pour tapoter sa grande main avec la toute petite sienne.

« Je ne sais pas quoi vous dire, je n’ai pas connu votre père, mais… C’est beaucoup plus fréquent qu’on ne croit, que des omégas soient maltraités, vraiment maltraités, par leur famille. Même encore aujourd’hui, même encore ici. Si ce protocole secret existe, c’est qu’il y a malheureusement de tristes raisons… Et votre pays a fait… et malheureusement, fait encore, si j’en crois ces notes, vraiment n’importe quoi, quand ça le prend… Mais il faut vous dire que c’est fini, que vous êtes entre de bonnes mains et que le pire est évité. Vous êtes un garçon de 25 ans en excellente santé, vous avez encore toute la vie devant vous et au moins un ami sûr ici pour vous soutenir. Et je suis certaine que vous en avez d’autres… »

Elle avait dit ça en désignant Shane de son autre index, car elle tenait toujours sa main. Elle la tapota encore gentiment.

« Allez, je vous laisse pour le moment. Reposez-vous et ne vous en faites pas. Je suis sûre que ça va aller. »

Elle emmena les notes et les boîtes de médicaments avec elle.

Ilya regarda un moment la porte après son départ.

« Sérieux… C’est qui, cette Baba Yaga ?… »

Shane se retint d’exploser de rire. Ilya lui jeta un œil avant de les fermer une seconde en le sentant ébouriffer sa tête. Quand il se reprit, Shane répondit :

« Pardon, j’aurais dû t’expliquer. La professeure Bonsoin est une des plus grandes spécialistes ABO d’Amérique du Nord, elle travaille surtout sur les omégas. Son équipe cherche des traitements fiables et voudrait surtout trouver un moyen de guérir les omégas marqués de force.

– C’est possible, ça ?

– Ça pourrait, apparemment.

– Ça serait bien… »

Shane hocha la tête. Il y eut un petit silence avant qu’Ilya ne tourne la tête vers lui et demande :

« Mais comment ça se fait elle te connaît ?

– Ah, c’est parce que j’avais participé à une de leurs études, il y a quelques années… expliqua Shane et il ajouta devant l’air confus de son Russe : Ils cherchaient des alphas que les phéromones des omégas n’affectent pas ou peu. »

Ilya leva un sourcil.

« Ah tiens ?… Je croyais tu avais failli me marquer hier soir ? »

Shane gloussa :

« Oui, mais ça ne m’était jamais arrivé… Même mes périodes de rut sont plutôt très légères. »

Il caressa encore les boucles blondes.

« Je pense qu’il n’y a que toi pour me faire cet effet-là.

– Je porterai pas tes enfants.

– Je sais. Et je ne te marquerai pas. Promis. »

Ils se regardèrent un instant, puis Shane se pencha pour l’embrasser avec douceur. Ilya répondit sans plus de passion. Il commençait à se faire à cette simple tendresse… Ce n’était pas si désagréable. Shane se redressa.

« Bon… Si je rallumais mon tel ?

– Je sens on va rigoler… »

Shane hocha la tête et caressa une dernière fois les boucles blondes avant d’attraper son smartphone. Il le ralluma, le déverrouilla, puis le posa prudemment entre eux. Il fit bien : à peine avait-il fait ça que l’appareil se mit à vibrer comme un fou pendant près d’une minute. Quand il se calma enfin, les deux jeunes gens se regardèrent, pareillement amusés, avant que le jeune métis ne le reprenne prudemment en main.

« Alors ?… lui demanda Ilya qui n’avait pas perdu son sourire.

– Hmmm… Sept textos et trois appels en absence de ma mère… Trois messages d’Hayden, deux de JJ… Un de Jackie… Le groupe WattAps de l’équipe a l’air de ne pas avoir trop explosé, enfin, normal, ils s’entraînent pour ce soir… Par contre, beaucoup de notif’ de Twitter et Insta…

– Pas mal… reconnut le Russe en hochant gravement la tête, puis il demanda : Qui c’est, Jackie ?

– La femme d’Hayden.

– Oh. Tu échanges avec elle ?

– Oui, c’est une amie… »

Shane regarda Ilya, curieux :

« Tu ne connais pas les copines de tes gars, toi ?

– Pas vraiment… Pas au point d’avoir leur numéro, en tout cas.

– Ils ont peut-être peur que tu te les tapes.

– Peut-être… Sûrement, reconnut Ilya et il ajouta : On peut pas leur en vouloir.

– C’est vrai que face à ton charisme et ton sex-appeal, ils ne font pas le poids.

– Tout à fait. Tu es bien placé pour le savoir.

– Oh que oui. »

Shane le regardait et gloussa.

« Bon, allez, je vais rappeler ma mère…

– Vas-y. Je me tais. »

Shane lui jeta un œil sérieux, un sourcil froncé, pour le principe, car il savait bien que jamais Ilya ne s’amuserait à ça.

Sans surprise, sa mère décrocha avant même la fin de la deuxième sonnerie.

« Shane ! Est-ce que tu vas bien ?! »

Il sourit et inspira en espérant avoir bien retenu la version officielle :

« Ça va, désolé… Plus de batterie. Mais je vais bien, ne t’en fais pas…

– Oh, bon sang… »

Le soulagement était palpable au bout du fil.

« Désolé de vous avoir inquiétés.

– L’hôpital nous a expliqué que tu allais bien et qu’il n’y avait aucune raison que tu aies vraiment été contaminé…

– Oui, ils pensent que je n’ai rien, confirma Shane. Mais il faut 72 heures pour en être sûr, surtout être sûr que je ne sois pas porteur sain et on ne va pas jouer avec ça.

– C’est sûr… Mais ça ira ?… Tu veux qu’on t’apporte des affaires ?… Tu ne t’ennuies pas ?

– Non, t’en fais pas, j’ai la télé et ma liseuse.

– Des vêtements peut-être, non ?

– Ah, euh, si tu veux…

– Je te les laisserai tout à l’heure. »

Il y eut un silence.

« … Mais qu’est-ce qui s’est passé, au juste ? L’hôpital n’a pas été très clair ? »

Shane jeta un œil à Ilya qui se tenait parfaitement silencieux près de lui avant de répondre :

« Pas grand-chose de plus à dire que ce que tu as dû voir aux infos… On était en ville avec Hayden et JJ hier soir, j’ai voulu rentrer à pied et en chemin, je suis tombé sur Rozanov, paumé et brûlant de fièvre… Alors j’ai appelé les secours et j’ai attendu le diagnostic à l’hôpital en me disant que je pourrais prévenir tout le monde tout de suite, comme ça… Sauf que le diagnostic en question, c’était un truc exotique dont je n’ai pas retenu le nom et que du coup, ça exigeait aussi ma mise en quarantaine trois jours.

– Quelle histoire… soupira Yuna. Enfin, ça te fait un petit break… Et tu as des nouvelles de Rozanov ? »

Shane regarda à nouveau Ilya qui souriait, amusé, et répondit :

« Oui, oui. Il va s’en tirer. Mais j’étais pas inquiet, les connards dans son genre, ça a la peau dure.

– Oh ça, je pense aussi… »

Ilya leva les yeux au ciel sans rien dire, mais en se retenant de rire.

« Tu as eu Hayden ?

– Non, je viens juste de rallumer mon tel… J’ai vu que j’avais des messages, mais je ne les ai pas encore lus, je voulais vous appeler en premier…

– C’est gentil… Ah, attends… »

La voix de Yuna s’éloigna un peu :

« C’est Shane, David. … Oui, il va bien. Tu veux lui dire un mot ? »

Il y eut un petit « clic » comme Yuna passait en haut-parleur et Ilya découvrit avec curiosité la voix du père de son amant. Plutôt calme, posée, aimable et à cet instant, soulagée :

« Ben alors, fiston ? Ça va ?

– Oui, oui. Ça va et ça devrait aller, ne t’en fais pas. Principe de précaution, tout ça, mais a priori, je serais déjà malade si je devais l’être.

– Ah ouf, tant mieux. Tu nous as fait peur.

– Désolé…

– Oh, pas grave. C’est gentil d’avoir appelé…

– Dommage pour le match de ce soir… soupira Yuna, faisant sourire Shane et Ilya. Vous auriez pu prendre une bonne avance avec Rozanov absent…

– Les gars géreront sans moi… Je suis pas inquiet, répondit Shane en tirant la langue à Ilya qui avait froncé un sourcil. Et puis, honnêtement, jouer contre Boston sans Rozanov, c’est chiant à mourir… J’espère qu’il sera remis pour le prochain match.

– Quoi ? Tu ne le détestes plus ? demanda David, audiblement interloqué.

– Pas au point de souhaiter sa mort, répondit Shane avec un regard tendre, cette fois, et il ajouta : En vrai, il me manquerait beaucoup. »

Ilya passa sans un bruit ses bras autour de lui et posa sa tête sur son épaule en fermant les yeux.

« Bon… Je vous laisse ? J’ai des troupes à motiver.

– Pas de souci, fiston ! On ira les encourager ce soir !

– Prends soin de toi ! On t’apporte des habits tout à l’heure !

– Merci. Bizoux !

– Bizoux ! »

Il raccrocha et tourna la tête vers Ilya quand celui-ci dit doucement :

« Tes parents ont l’air gentils. »

Shane sourit et ferma aussi les yeux en caressant les boucles blondes.

Il était tellement désolé qu’Ilya n’ait pas eu ça, une famille aimante, des parents pour le porter, un cocon pour y grandir en paix… Mais presque plus encore, il s’en voulait de ne pas avoir compris plus tôt que ce n’était pas le cas et à quel point, au contraire, sa famille était un poison pour Ilya et la Russie elle-même un cauchemar…

Il espérait qu’avec le décès de son père, Ilya allait parvenir à s’en détacher pour aller de l’avant… Même si sa nouvelle condition d’oméga risquait de ne pas trop lui laissait le choix, vu la façon dont la Russie les traitait.

Le sourire de Shane s’élargit quand la main d’Ilya se glissa sous son T-Shirt pour commencer à caresser son ventre.

« Pas maintenant, Rozanov.

– T’as pas envie ? » demanda Ilya avec une voix un peu étrange, avant de se mettre à embrasser son cou.

Shane pencha sa tête sous l’assaut, puis repoussa la main :

« Si, mais là, on nous apporte nos dîners dans une heure…

– … Une heure, on a fait pire…

– Oui, mais n’importe qui peut venir nous voir d’ici-là… »

Ilya soupira, contrarié, mais se redressa sans briser son étreinte.

« Après le match ? proposa-t-il.

– OK… Ça te consolera de votre défaite.

– Dans tes rêves. »

Chapitre 6

Shane reprit son téléphone et regarda, cette fois, les messages d’Hayden. Son ami était inquiet, sans surprise. Il décida de lui répondre à l’écrit.

Ilya reposa sa tête sur son épaule. Shane sourit en tapant son message :

« Tu fatigues ?

– Un peu… C’était chiant, lire et essayer traduire les ordonnances…

– C’est vrai… »

Shane se relut :

« Salut, vieux. Enfin récupéré mon tél ! Tout va bien, merci de tes messages. Je vais répondre sur le groupe. Désolé de tout ça, mais t’as pas besoin de moi pour écraser Boston ce soir. 😉 Je te laisse gérer ! À très vite ! »

Il envoya et caressa une nouvelle fois la tête d’Ilya :

« Rallonge-toi, si tu veux ? On est tranquille jusqu’au repas, là…

– Hmmm… »

Ilya soupira et embrassa son cou :

« OK si tu fais oreiller encore…

– Volontiers. »

Shane se réadossa contre les oreillers, avachi, et Ilya se rallongea contre lui, la tête sur son ventre. Shane souriait doucement et la main qui ne tenait pas le téléphone se mit à se perdre dans les boucles blondes dès que son propriétaire n’avait pas besoin d’elle.

Ilya ferma les yeux et soupira encore.

« C’est pas juste.

– Quoi ?

– Tu peux encourager tes gars et pas moi.

– Oh. » réalisa Shane.

Il fit la moue en réfléchissant un instant, son regard se balada sur le plafond, puis il sourit :

« Attends, attends, j’ai une idée, où est ton tél’ ? »

Ilya leva un sourcil et répondit sans bouger :

« Tiroir table de nuit.

– Merci. »

Il entendit Shane le prendre et lui demander :

« C’est toujours 1410 ton code ?

– Comment tu sais ça… souffla Ilya en rentrouvrant un œil, même pas vraiment surpris.

– Je t’ai vu le taper plusieurs fois.

– Hm. Oui, c’est toujours ça.

– OK… »

Shane évita avec soin les messages pour ouvrir directement WhatsApp.

« Best Boston Guys ? … T’es sérieux ? C’est quoi, ce nom de groupe ?

– C’est pas moi, c’est Connors. Pourquoi, le tien, c’est comment ?

– Juste Montréal Metros.

– Même pour ça, t’es chiant…

– C’est pas moi, c’est notre CM ! »

Shane tapa un message.

« Voilà… Je te lis, tu me corriges ?

– Hm ?

– “Bonjour. Votre capitaine a été suffisamment lucide un moment pour vous prier, je cite, de foutre une putain de branlée à Montréal de sa part ce soir. Nous recoupons son téléphone, mais vous prions de croire qu’il réagit très bien aux soins et s’en tirera rapidement. Bon match à vous, Hôpital Central de Montréal.” Ça te va ?

– Pas mal, approuva Ilya en levant un pouce. Envoie.

– Hop. C’est fait. »

Shane rééteignit immédiatement le téléphone et le posa sur la table de nuit.

« Alors, voyons ce que racontent les miens, maintenant… »

Hayden ne lui avait pas répondu. Rien d’anormal, l’équipe devait être en briefing, à cette heure-ci. Il regarda donc leur groupe WhatsApp. Il n’y avait pas tant de messages depuis la veille.

Ça commençait tôt le matin, cela dit, dès que la nouvelle de son absence leur était parvenue et surtout, celle du pourquoi.

L’équipe était globalement inquiète pour lui, ce qui lui fit malgré tout plaisir, mais très vite, sans que ça le surprenne outre mesure, malheureusement, les trois cons de la team s’étaient signalés et le très profond soupir de Shane fit à nouveau lever un sourcil à Ilya.

« Quoi ?

– Deux gars de l’équipe se demandent pourquoi je ne t’ai pas laissé crever et un troisième n’aurait rien contre l’idée.

– Whoow. Violent.

– J’avoue… Par moment, vraiment, ils m’épuisent… Bon, on va répondre poliment, mais fermement…

– Tu sais faire, ça, toi ?

– Quoi ? Être ferme ?

– Oui.

– Ça m’arrive… Surtout quand on touche à mes limites et il est possible que souhaiter la mort d’un être humain en soit une.

– Limite raisonnable.

– Ah, tu vois. Même toi, tu es d’accord.

– Eh !… Ça va, je suis pas… C’est quoi le mot déjà… Psychopathe ?

– Whooow. … Tu connais ce mot ?

– Beaucoup entendu.

– Violent aussi. »

Il y eut un silence.

« Tu réponds quoi ?

– Qu’au hockey, on gagne sur la glace, point, et que souhaiter la mort d’un adversaire, c’est juste reconnaître à quel point on est faible et que les Metros ne sont pas faibles.

– Joli.

– Merci.

– J’ajoute qu’ils feraient bien de le prouver ce soir.

– C’est bonne guerre.

– Vala… Alors, voyons ce que ça dit sur les réseaux, maintenant… »

Il y eut un nouveau silence.

Entendant Shane pousser à nouveau un très profond soupir, Ilya demanda :

« Si pire que ça ?

– Non… Pas vraiment… C’est juste que euh… Je sais qu’on est censé se haïr… Enfin, que tout le monde pense qu’on se hait… Mais quand même… ?… De là à penser que je pourrais vouloir ta mort ?… Me reprocher de t’avoir secouru…? Ça me dépasse…

– J’ai la même pour toi… Tu sais j’ai failli me battre plusieurs fois avec des fans des Raiders à cause de ça ?…

– T’es sérieux ? sursauta Shane.

– Hm hm, une fois, des gars dans un bar… Je crois c’était lendemain d’un match où vous aviez gagné… Ils sont venus demander si je voulais ils te cassent un genou ou deux la prochaine fois tu venais…

– Le bon esprit sportif de nos fans me fera toujours rêver.

– Des fois, ça fait rire, mais bon… Là non.

– Tu leur as répondu quoi ?

– Ben, un peu comme tu as dit à tes gars, là. J’étais pas nul au point en arriver là… Mais ils étaient bourrés et énervés, ils ont mal pris… Bon, après, la moitié de l’équipe était là, alors ils sont partis… Tu as quoi, là, comme messages ?

– C’est très bizarre… J’ai d’un côté des fans de Boston qui me remercient, certains ont vraiment l’air surpris… Et du côté de Montréal, ça va de ceux qui saluent mon esprit sportif à ceux qui veulent me pendre haut et court pour trahison… Voire… collusion avec l’ennemi… ? Mon dieu mon dieu…

– C’est quoi, ça ?

– Collusion avec l’ennemi ? C’est quand tu deviens ami avec un ennemi pendant une guerre.

– Je savais pas on en était là.

– Moi non plus. On en apprend tous les jours. … Tiens ? … Eh, t’y crois, j’ai un MP de Marleau…

– Ah ? »

Ilya se redressa, curieux :

« Marly ?… Qu’est-ce il te veut ? »

Shane ne connaissait pas plus Cliff Marleau que ça. Il savait, par contre, que c’était le second de l’équipe de Boston, assistant-capitaine, un joueur un poil plus âgé qu’eux et celui qui avait plus ou moins pris Ilya sous son aile quand il les avait rejoints. Le meilleur ami de son amant, donc, ce que son message lui prouva :

« Salut Hollander,

J’ai vu ce que tu te prenais dans la gueule et je voulais que tu saches que toute l’équipe (à part trois cons) t’ait extrêmement reconnaissante pour ce que tu as fait. Sérieusement, MERCI. Tu lui as sauvé la vie, on t’en doit une belle pour ça et on l’oubliera pas.

Et aussi, on a vu que des gens disaient que tu étais con parce qu’il n’aurait jamais fait ça pour toi, lui, mais sois sûr que si. Il ne l’admettra jamais, mais bien sûr qu’il t’aurait sauvé aussi. Sérieux, on n’a jamais trop compris votre relation à tous les deux, mais on est sûr d’une chose, c’est qu’il te respecte et que jamais, il ne t’aurait laissé crever, quoi que les fans en pensent.

Bref, merci.

On espère que ça va aller vite et bien pour toi aussi.

On se voit au prochain match ! »

Shane avait souri, ému, et Ilya aussi souriait doucement.

« C’est un brave type, hein.

– Oui. Tu vas lui répondre ?

– Ouais… Et après, je ferai aussi une réponse publique sur mes comptes. »

Ilya se réinstalla contre lui, calant sa tête dans son cou, pour voir ce qu’il tapait.

« Salut Marleau, et salut aux Raiders.

De rien et ne t’en fais pas. Évidemment que je sais qu’il aurait fait la même chose pour moi, l’inverse ne me serait même pas venu à l’esprit.

Je sais ce qu’on dit de nous et ce qu’on laisse dire devant les caméras, mais bien sûr qu’on se respecte et entre nous, on se ferait grave chier l’un sans l’autre. 😉

Bref, faites-lui honneur ce soir et, en ce qui me concerne, vous ne me devez rien. RV au prochain match. »

Ilya souriait toujours et lui fit un petit bisou dans le cou.

Shane gloussa, ça le chatouillait. Il embrassa sa tête et la caressa :

« Ça me fait plaisir que tes gars soient cool.

– À part les trois cons, ça va.

– Chacun les siens. »

Il y eut un silence, puis Ilya reprit :

« Après, je sais pas trop comment ils vont prendre la nouvelle…

– Que tu sois un omega ?… Ils en ont quelque chose à faire ?

– À part les trois cons, je pense pas trop, mais j’ai peur ils pensent j’ai menti.

– Ah, ça… »

Shane embrassa encore sa tête :

« Si au bout de dix ans, ils savent pas que tu es tout sauf un menteur, on peut rien pour eux…

– Pas faux. »

Un troisième bisou avant que Shane ne retourne rédiger son message public.

Et ce dernier fut sans appel.

« Bonjour à toutes et à tous.

Merci beaucoup à toutes les personnes qui s’inquiètent pour moi, mais je vais bien et ne suis retenu à l’hôpital que pour des raisons de protocole. 🙂

Concernant le fait qu’on me reproche d’avoir appelé les secours en trouvant Ilya Rozanov malade hier soir, je dirai deux choses.

1/ Je ne suis pas homme à laisser un ou une de mes semblables, quel (le) qu’il ou elle soit, mourir si je peux faire quoi que ce soit pour l’empêcher. Même lui.

2/ Dix ans de rivalité sans pitié sur la glace ne veut pas dire dix ans de haine aveugle. Ilya Rozanov est très clairement l’adversaire auquel je préfère me confronter, un des rares joueurs capables de vraiment me challenger et donc me pousser, moi aussi, à me dépasser. Et je sais que l’inverse est vrai.

Il est donc extrêmement insultant pour moi qu’on me croit faible au point de vouloir sa disparition. Tout comme il l’est de prétendre que lui m’aurait laissé mourir si c’était lui qui m’avait trouvé malade.

On sait tous que Rozanov est un sale con. Mais c’est un sale con loyal et jamais il ne laisserait un de ses semblables mourir, lui non plus. Même moi.

Je lui souhaite de guérir vite, car j’ai hâte de nos retrouvailles sur la glace. Et je n’ai aucun doute sur le fait qu’il en aura vite aussi hâte que moi.

Bon match à nos deux équipes ce soir, et en ce qui me concerne, je vous dis à dans deux jours contre Ottawa. »

Ilya souriait toujours doucement.

« Tu cherches les emmerdes à dire autant de bien de moi.

– Ose prétendre que je dis des conneries.

– Non, non, tu as raison sur tout. Mais ça va gueuler.

– Bah, ça veut déjà me pendre, alors bon… »

Chapitre 07

Le dîner avalé, les deux jeunes gens s’installèrent confortablement pour regarder le match.

Dans l’intervalle, Irène était repassée et décision avait été prise de retirer sa perfusion à Ilya pour la nuit, en lui faisant simplement prendre des cachets au dîner et au coucher. Consigne, bien sûr, d’appeler su besoin, mais si la nuit se passait bien, ils pourraient rester à ça à moyen terme.

Sur le coup, Ilya avait eu un petit coup de chaud le temps que ça fasse effet.

Deux nouvelles têtes avaient également apporté à Shane le sac de vêtements qu’avaient déposé ses parents en fin d’après-midi.

Shane était de nouveau assis, appuyé sur les oreillers, servant de dossier à son Russe, ses bras autour de lui et les mains d’Ilya posées sur les siennes.

La retransmission commença.

Après un rapide résumé d’où en étaient les deux équipes dans la compétition, parmi les favoris, les deux commentateurs rappelèrent que les deux capitaines étaient absents et pourquoi.

« … Vraiment un sale début d’année pour Rozanov, qui vient tout juste de perdre son père… Toutes nos pensées vont à lui, nous lui souhaitons un rétablissement rapide.

– Oui, oui, tout notre soutien à lui dans ces épreuves, dont nous ne doutons pas qu’il se relèvera vite.

– Sûr que la capitaine de Boston n’est pas homme à se laisser abattre !

– Notre soutien aussi à Shane Hollander pour les attaques qu’il subit sur Internet depuis ce matin.

– Oui. On connaît tous la rivalité historique entre Montréal et Boston et celle de leurs capitaines actuels est légendaire, mais il est tout de même dérangeant de voir des fans souhaiter si ouvertement la mort de Rozanov ou celle de Hollander pour lui être venu en aide…

– Tout à fait. Quoi qu’on en dise, le respect que se portent ces deux hommes ne fait aucun doute à mes yeux.

– Aux miens non plus et la déclaration qu’a faite Shane Hollander en est bien la preuve… »

Les deux équipes s’échauffaient sur la glace. Shane les regardait avec attention et sourit quand Ilya soupira avec amusement :

« Ouais ouais, beaucoup respect.

– Ben y en a aussi, tu peux pas dire le contraire…

– Non, bien sûr non, mais on voit ils savent pas. »

Shane sourit :

« Ils sont pas prêts pour les détails, c’est sûr… »

Il y eut un silence, puis il reprit plus sérieusement :

« Y a l’air d’avoir une ambiance de merde chez tes gars.

– Ouais. Marly a l’air furax et c’est pas le seul… Je parie Scavenger a fait petit chef toute la journée… Il est infernal quand je suis pas là.

– C’est à ce point la merde avec lui ?

– T’as pas idée. T’as remarqué il a pas joué pendant un mois cet automne ?

– Ouais ? C’était pas une blessure ?

– Oui, ils ont dit ça. Mais c’était celle j’avais juré lui faire si il reposait un pied sur la glace avant avoir fait excuses à Holmes devant tout le monde, parce qu’il lui avait dit de retourner chasser les bisons dans son tipi de merde.

– Oh whoow ! sursauta Shane, choqué.

– Il était furieux, Dungbettle aussi et les cadres aussi, tu te doutes, mais j’ai pas cédé et comme les autres étaient avec moi, il a bien été obligé céder, lui, et il a pas aimé.

– C’est con, il serait pas si mauvais s’il allumait son cerveau.

– Oui, c’est vrai. Il est rapide et il a des tirs précis quand il veut… »

Le match commença.

Force fut rapidement de constater que si la cohésion n’était pas là côté américain, l’équipe québécoise n’était pas au meilleur de sa forme non plus.

Lorsque la première période s’acheva, aucun point n’avait été marqué, malgré plusieurs belles occasions.

« C’est la fête sur tes bancs… » nota Shane pendant la pause.

Ilya secoua la tête avec un soupir, blasé.

Visiblement, Marleau, Connors et au moins deux autres joueurs étaient en train d’avoir une explication très vive avec leur coach et deux autres joueurs, dont Scavenger.

« On a pas de bol, il hésitait entre armée et hockey et il a choisi hockey.

– Ça fait quoi, trois ans qu’il est avec vous ?

– Oui, c’est troisième année.

– Il a toujours été comme ça ?

– Vite. Dès il a compris j’en ai rien à foutre il est petit-fils du patron et aussi je suis pas chrétien comme il veut. »

Shane fronça un sourcil :

« Pas quoi ? »

Ilya haussa les épaules :

« Bizarre. J’ai mis un moment à comprendre… D’abord, il croyait j’étais communiste et… C’est quoi déjà mot quand on croit pas en Dieu ?…

– Athée.

– Ah oui, athée, merci. Il a cru je fêtais pas Noël, sauf que juste, c’est pas la même date. Et les gars ils savent, eux, et toujours ils me font petit cadeau pour la bonne date pour moi, c’est blague entre nous.

– C’est le 7 janvier, moi je sais.

– Oui… C’est vrai tu me fêtes aussi, toi. Enfin bon, donc ce jour-là, Marly et Connors tout contents, ils avaient trouvé une figurine de collection d’une vieille Bugatti, et ils me l’offrent en disant “ Joyeux Noël ! ”… Tout le monde se marre, sauf Scavenger et Jackson, les deux rookies de cette année-là. Ils comprennent pas, alors Connors leur explique… Et là, je jure… Tu vois écran bleu sur les vieux ordis quand ils plantaient ?

– Ouais ?

– Pareil. Ils sont restés, vraiment comme des statues, pendant deux minutes… En gros, ils comprenaient pas je suis chrétien, mais je fête pas Noël à la bonne date… Trop pour leur cerveau.

– Ben, calendrier russe ? C’est pourtant pas si compliqué ?…

– Pour des gamins à qui il a fallu expliquer l’Europe c’est pas un seul pays, si, si, crois-moi.

– T’es sérieux ?!

– Oui. »

Le match reprit par un face à face entre Cliff et Hayden.

Cliff était énervé, Hayden n’eut aucun mal à récupérer le palet. Mais ça ne donna rien.

« Tu crois que quelqu’un va réussir à marquer ?

– J’espère… »

Les deux capitaines soupirèrent de concert.

« Je m’attendais pas à ce qu’ils rament autant sans nous.

– Clair… »

Comme il ne se passait rien de folichon sur l’écran, Ilya reprit :

« Tu sais, après ils m’ont dit ils avaient cru ma croix, c’était un signe du diable ou de sorcier ?

– Ton crucifix ?… Sérieux ?

– Oui. Donc il a aussi fallu leur expliquer c’était vraie croix chrétienne orthodoxe…

– Oh là là, mon pauvre… compatit Shane qui ne savait pas s’il devait rire ou pleurer.

– Alors il voulait je deviens chrétien comme eux, parce que j’étais pas chrétien comme il fallait… J’ai dit c’était souvenir de ma mère et j’étais pas très chrétien tout court, et aussi on était une équipe de hockey et pas là pour religion… Moi je lui foutais la paix avec ses médailles militaires, alors il me lâchait avec ma croix.

– Ses quoi ?

– Scavenger porte les médailles militaires de son grand-père, il est mort au Vietnam, il paraît. Très grand patriote, vrai Américain, il en est très très fier.

– Ah. D’accord…

– C’est pour ça il hésitait entre armée et hockey.

– Logique. »

Les deux hommes se turent instantanément, redevenant sérieux et concentrés en un battement de cils alors qu’il se passait enfin quelque chose à l’écran : assisté de Marleau, Nashoba Holmes avait réussi à percer la défense montréalaise. Un échange de passes plus tard, le jeune Natif marquait sans la moindre hésitation le premier but du match.

« Joli, commenta Shane.

– Oui. Propre.

– Il est vraiment doué, ce gosse.

– Oui. Hunter va récupérer un sacré atout… Je lui donne pas cinq ans pour lui succéder.

– Succéder Hunter comme capitaine des Admirals, tu veux dire ?

– Oui.

– Plus que possible… confirma Shane en hochant lentement la tête.

– Boston est vraiment débile de s’en débarrasser… Ils feraient mieux de virer Scavenger… »

Il y eut un silence.

« Tu crois vraiment qu’ils vont te virer, toi ?

– Oui. Ils veulent depuis longtemps, déjà. Scavenger est furieux, il voulait être nommé capitaine plus jeune que nous, tu sais ?… Il voulait battre ce record là aussi. »

Shane eut un sourire.

Ilya et lui avait été tous les deux nommés capitaines de leurs équipes la même année, à 22 ans, dès la fin de leur premier contrat de trois ans de rookie. Record de jeunesse pour ces postes dans la Ligue, où les capitaines étaient plus souvent des vétérans aguerris. Ils étaient des exceptions pour ça aussi et si ça avait été beaucoup critiqué sur le coup, la victoire de Boston à la Stanley Cup suivante, suivie des deux victoires de Montréal après, avait calmé tout le monde.

« L’ego qu’il a pour penser qu’il peut te remplacer comme ça…

– Ah ça, son ego, c’est bien la seule chose de fort chez lui. »

Montréal réussit à égaliser laborieusement la toute fin de la deuxième période, sans fanfare et uniquement à cause de Scavenger qui avait voulu se la jouer solo et s’était donc fait contrer sans peine par Hayden et JJ.

Ce qui fit se demander tout haut à Shane :

« Il est au courant que le hockey est un sport collectif ?

– On lui a beaucoup expliqué, oui. »

Ilya profita de la pause entre les deux dernières périodes pour passer aux toilettes.

Shane profita, lui, pour regarder son téléphone.

Il avait coupé les notifications des réseaux sociaux. Il y avait un message de sa mère qui lui disait que son père et elle allaient encourager son équipe pour lui, ce qui le fit sourire. Mais ce fut un autre message qui retint son attention.

Il aimait bien Scott pour plusieurs raisons. Sa façon de ne jamais tourner autour du pot en était une.

« Qu’est-ce qui se passe avec Rozanov ? Ça va ? »

Il jeta un œil vers la salle de bains, mais Ilya se lavait les mains en sifflotant.

« Compliqué et je ne peux pas t’appeler là, il n’est pas loin. Mais ça va, oui, ne t’en fais pas. »

La réponse lui parvint rapidement :

« OK. Pas de souci. N’hésite pas, tu connais l’adresse, Cap. 😉 »

« Sûr, Cap. Merci. 😉 Je te sonne quand je pourrai. »

Ilya revint et reprit sa position initiale, dans ses bras.

« Il y a du nouveau ? demanda le Russe en le voyant éteindre l’écran de son téléphone et le reposer sur la table de nuit.

– Non, rien de spécial. »

Shane repassa ses bras autour de lui alors que la troisième période commençait.

« Marleau a l’air au bout de sa vie…

– J’espère il va pas étrangler Scavenger dans les vestiaires…

– Ça risque ?

– Non, les autres devraient réussir à le retenir… »

Nouveau face-à-face entre à Hayden et Cliff, que ce dernier emporta, cette fois. Il ne parvint cependant pas à passer la défense de ses adversaires.

« C’est vraiment laborieux…

– Labo-quoi ?

– Laborieux. Ça rame, quoi.

– Ah, je vois. Difficile, c’est ça ?

– Difficile et ennuyeux.

– Ça colle bien avec le match, oui. »

Il y eut un silence.

« Tu sais, il y a beaucoup de gens qui me reprochent le fait que Montréal me mette en avant sans arrêt et je sais que le hockey est un sport d’équipe et que je n’ai jamais gagné seul, hein… Mais bon sang… Quand on voit la différence de niveau de nos équipes avec et sans nous, quand même…

– Oui. Ils sont bons, vraiment, très bons des fois, mais on y peut rien… On est meilleur et ils sont meilleurs avec nous.

– Tu veux venir à Montréal si Boston te dégage ? rigola Shane. Je peux te pistonner.

– Tu aimes vivre dangereusement… sourit Ilya.

– Toi aussi, non ?

– Pas à ce point-là ! »

Ils rirent tous les deux.

Ilya posa sa main sur le bras de Shane qui enlaçait sa poitrine.

« Mais c’est vrai jouer avec toi, c’était bien.

– Je crois que c’est la seule chose que je préfère à jouer contre toi. »

Ilya se tourna, goguenard, et Shane rigola :

« En dehors du lit.

– Ah. Je me disais aussi… »

Shane se pencha pour lui voler un baiser.

« Connard.

– Ça te manquerait, si j’étais pas. »

Shane se serra plus fort dans son dos et posa son menton sur son épaule, câlin et tout sourire.

« Ouais. T’es mon connard préféré. »

La fin du match devait être aussi peu enthousiasmante que le reste. Les prolongations menaçaient, mais Marleau, assisté de Connors et Holmes, parvint à stopper le calvaire en marquant un second but à une trentaine de secondes de la fin.

Montréal ne parvint bien sûr pas revenir au score.

Shane coupa le son la télé avec un soupir :

« Et ben putain… ‘Faudra remercier Marleau d’avoir marqué, je pense qu’ils n’allaient pas survivre aux prolongations.

– Oui, c’était risqué. » reconnut Ilya.

Il se retourna ensuite avec un grand sourire :

« Qui devait consoler qui de sa défaite, tu me rappelles ? »

Shane rigola :

« Petite victoire, Rozanov.

– Victoire quand même, Hollander. »

 

A suivre…

 

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