Cœur de métal (Nouvelle Noël 2020)

Synopsis : Dans un  futur loin d’être idéal, un homme handicapé n’a d’autre choix pour s’en sortir que d’acheter un vieil androïde au marché noir. Ce dernier se montre un soutien indéniable, mais demeure un modèle si ancien que plus personne ne semble savoir d’où il sort… Le sait-il lui-même ?

 

Cœur de métal

Nouvelle de Noël 2020

 

« Quelle misère… »

Une brume macabre recouvrait la plaine, donnant au champ de bataille de la veille une allure plus lugubre encore alors que le jour pointait à peine. Les corbeaux et autres charognards se repaissaient des cadavres des humains, délaissant les corps artificiels des androïdes.

Le vieil homme arrêta sa charrette branlante au milieu de tout ça, dérangeant un corbeau qui s’envola en croassant. Il fit signe aux trois enfants qui l’accompagnaient, un grand ado maigre, une fillette dont la robe déchirée avait dû être rose et un petit garçon à l’air fatigué.

« Allez, on va récupérer ce qu’on peut, on fait vite, ils vont sûrement revenir tout nettoyer dans quelques heures…

– Oui, Grand-Père… »

L’ado fut le premier à sauter au sol. Ils se mirent rapidement à l’œuvre, récupérant ce qu’ils pouvaient sur les corps. Pas glorieux, mais pas le choix. La guerre ravageait la région depuis trop longtemps. Cette bataille était la dernière, prétendait déjà la propagande de l’armée, ils l’avaient entendu à la radio.

Une boucherie sans nom, surtout, car si l’armée d’androïdes avait anéanti la dernière poche de résistance avec cette attaque nocturne surprise, elle n’avait visiblement pas fait dans le détail et avait massacré sans distinction tous les civils réfugiés avec les insurgés…

Mais nos pauvres pillards n’avaient pas le temps de s’appesantir sur ça. Eux voulaient survivre et pour ça, n’avaient pas d’autre choix que de fouiller ce charnier pour y trouver tout ce qu’ils pourraient.

L’adolescent se disait que c’était un peu étrange tout de même, tous ces androïdes semblables. Il y en avait assez peu par rapport aux cadavres humains… Ils étaient facilement identifiables : l’uniforme noir, déjà, le grand corps athlétique, les cheveux blancs argentés, les yeux verts presque fluorescents…

Entendant sa sœur pousser un cri, il se précipita vers elle.

Elle était tombée assise et regardait en tremblant l’un d’eux et pour cause, il la regardait aussi. Il ne bougea pas plus, à part sa main droit qui trembla, mais ni la fillette ni son frère n’eurent de doute, même si visiblement paralysé, cet androïde-là fonctionnait encore partiellement.

Le grand-père arriva à son tour et constata avant d’hocher la tête, content. Il observa mieux la chose : un tir avait perforé son torse, causant sans doute des dommages internes expliquant son état. Lui n’y connaissait rien, mais il savait qui lui rachèterait un très bon prix un androïde soldat de cette qualité, surtout possiblement réparable.

Ils trouvèrent un autre androïde au torse intact, pour que le bricoleur auquel il pensait ait des pièces et un modèle, et partirent rapidement. Le jour était levé et les troupes de nettoyage n’allaient pas tarder à venir effacer ce carnage.

L’homme auquel le grand-père pensait accepta sans mal de lui acheter l’androïde paralysé et l’autre. Il lui en donna une très belle somme, c’est du moins ce que pensa le vieux, que cet argent mettait à l’abri, ainsi que sa famille, pour de longues semaines. Dans les faits, c’était dérisoire pour qui aurait connu la valeur réelle de l’androïde. Mais l’homme n’était pas très honnête et à sa décharge, retaper le robot allait lui demander beaucoup de travail, car il était certes très doué, mais une technologie aussi fine restait complexe pour lui.

Il se mit à l’œuvre sans attendre et écoutait donc la radio, quelques jours plus tard, en étudiant avec soin le torse intact pour voir comment réparer l’autre lorsque la voix de la speakerine annonça les dernières infos :

« … C’est donc près d’une semaine après la bataille de Nolandya qui a vu la chute du dernier bastion rebelle que l’armée de l’Union a dû reconnaître le massacre des civils présents lors de l’assaut. Son porte-parole a exprimé les sincères excuses de l’État-major qui a invoqué un bug des androïdes qui n’auraient visiblement pas su distinguer leurs ennemis armés des simples civils.

« Une enquête interne a en effet démontré un dysfonctionnement des androïdes, que la société Soford, qui les fabrique conteste, mais plusieurs tests ont montré une agressivité réelle des modèles encore en fonctionnement.

« Une requête a été présentée au Conseil Mondial pour ordonner la destruction immédiate des unités restantes et l’interdiction totale de ces machines lors des conflits à venir. L’utilisation d’androïdes par l’armée de l’Union restait très contestée, il est plus que probable que cet incident sonne son glas. Affaire à suivre, donc… »

Sur la table où il était posé, l’androïde paralysé avait tourné les yeux vers la radio. Sa main droite s’était serrée. L’homme se demanda si ce tas de ferraille était conscient et avait entendu ce qui se disait. Il soupira :

« Eh ben, estime-toi heureux… Toi au moins, tu vas pas finir à la casse. »

*********

53 ans plus tard.

Il pleuvait comme vache qui pisse lorsque la voiture se gara devant le hangar. Il n’était pas si tard, mais il faisait très sombre. Une femme, ni très grande ni très épaisse, descendit et se hâta d’ouvrir un parapluie avant d’aller ouvrir côté passager. Un homme brun pas beaucoup plus grand descendit lentement, elle l’aida à sortir ses béquilles, sur lesquelles il s’appuya avec un soupir. Ils se dirigèrent vers la porte du hangar, elle les protégeant comme elle pouvait.

Elle frappa et un peu plus tard, la porte s’ouvrir dans un grincement qui les fit grimacer tous deux.

« Salut, Tyee, dit l’homme aux béquilles au grand costaud qui lui faisait face.

– Salut, Isha, et oh, bienvenue Tala. Merci d’être venus si vite, entrez. »

Le grand gaillard se poussa pour les laisser passer.

L’intérieur était sombre. Seul un espace réduit, autour d’une table, un atelier, un peu plus loin, était éclairé par une ampoule nue au plafond. Le reste de l’entrepôt était dans le noir. Un jeune homme était vautré sur une chaise, les pieds sur la table, à côté du vieux radiateur, et le grand Tyee lui cria :

« Bouge ton cul et va le chercher, Tak ! »

Le gamin grogna et obtempéra sans grande énergie, allumant sa lampe de poche pour partir en exploration dans le noir.

« Assis-toi, Isha, et désolé… reprit plus aimablement Tyee en lui tirant une autre chaise à la table. Vraiment désolé de t’avoir appelé en urgence comme ça.

– Si tu as trouvé, c’est l’essentiel, soupira Isha avec lassitude en s’asseyant.

– Ben, j’ai fait au mieux… Mais vu la somme que tu avais, au marché noir, y avait pas grand-chose… C’est un vieux modèle, les gars qui le vendaient voulaient s’en débarrasser, du coup j’ai pu négocier et c’est passé…

– Quel âge ? intervint Tala qui s’approchait après avoir posé le parapluie près de la porte.

– Ils en savaient rien… Et franchement, moi non plus, je connais pas ce modèle… Ils l’avaient eux-mêmes racheté à un gars qui voulait aussi s’en débarrasser, je pense qu’il a dû être revendu sous le manteau plusieurs fois et que personne n’a envie de se casser la tête à le déclarer… En tout cas, il est fonctionnel, il répond bien aux ordres et tout… Bon, il est un peu lent des fois, mais ça devrait faire pour toi en attendant que tu gagnes ton procès et que tu sois dédommagé. »

Le dénommé Tak revint alors, suivi d’un grand androïde vêtu de vieux vêtements amples, un survet’ élimé. Il avait rabattu la capuche sur sa tête. Il avait la peau pâle et un peu trop luisante des modèles anciens, effectivement. Les textures des peaux étaient bien plus fines, ces dernières années. Trop aux yeux de certains, d’ailleurs. Même si de plus en plus de voix s’élevaient contre, une loi imposait encore que les androïdes, de plus en plus réalistes et pourvu d’IA de plus en plus poussées, aient un signe physique visible pour qu’on ne puisse les distinguer sans doute possible des « vrais » humains.

 Ses yeux verts regardèrent avec une légère inquiétude Tyee, puis Tala et enfin, Isha.

« Qu’est-ce tu en dis ? » demanda Tyee en croisant les bras.

Isha hocha la tête :

« Je te l’ai dit, tant qu’il peut faire mon ménage et m’aider pour mes courses, ça ira…

– Il sera pas réparable en cas de problème, mais de ce que j’en ai vu, il est encore viable un moment… Le temps du procès et de l’opération au moins, tu ne devrais pas avoir à t’en faire.

– Il a l’air costaud, remarqua Tala avec un sourire. Timide, mais costaud.

– Il est pas très bavard, reconnut Tyee, mais costaud oui, on a vérifié… Vu les caisses qu’il a bougées, tes courses lui poseront pas de problème. »

Isha haussa les épaules et soupira :

« Ouais, ben on va essayer… Merci, Tyee. C’est cool de m’avoir dépanné sur ce coup-là…

– De rien, vieux, y a pas de souci, répondit Tyee en tapotant son épaule, aimable. Allez, reprit-il plus vivement pour l’androïde qui sursauta, bouge, toi, et salue ton nouveau maître ! »

L’androïde regarda un instant Tyee avant de s’avancer jusqu’à Isha qui sourit, amusé par son air un tantinet craintif.

« Eh, relax, je vais pas te manger… »

L’androïde s’accroupit pour se mettre à sa hauteur et répondit enfin d’une voie grave qui semblait un peu enrouée :

« Je ne suis pas comestible. Bonsoir. Comment dois-je vous appeler ?

– Isha suffira. Et toi ?

– Voulez-vous me donner un nom particulier ?

– Euh, ben non… Si tu en as un qui te va, ça ira… »

L’androïde hocha la tête :

« Dans ce cas et si ça vous convient, je serais heureux que vous m’appeliez Lenno.

– D’accord… Enchanté, Lenno.

– Merci. En quoi puis-je vous être utile ?

– Pour le moment, on va rentrer chez moi, je t’expliquerai dans la voiture…

– Bien. »

Lenno se redressa, en prenant soin de s’appuyer sur le dossier de la chaise, puis, voyant Isha peiner à se lever, il le soutint et l’aida à reprendre ses béquilles. Isha lui jeta un oeil, mais le laissa faire, alors que Tala et Tyee échangeaient un regard, elle souriante et lui grave. Elle le remercia, fit un signe à Tak et regarda Isha quand il soupira :

« Encore merci, Tyee, n’hésite pas si t’as besoin d’aide pour ton réseau…

– OK, merci. Rentrez bien ! »

La pluie n’avait pas diminué et si Tala monta directement, Lenno aida Isha à se réinstaller avant de monter lui-même à l’arrière, bien humide de l’opération. Ils le virent abaisser sa capuche mouillée puis enlever la veste de survet’. Il avait un vieux t-shirt gris dessous. Tala ne fit que lui jeter un œil par le rétroviseur, elle devait conduire prudemment, vu le temps. Isha, lui, se tourna :

« Ça ira ? »

Les cheveux très pâles de l’androïde semblaient quasi secs.

« Oui, merci…

– Tu crains l’humidité ?

– Non, ça va. Voulez-vous m’expliquer ce que vous attendez de moi ?

– Des taches très basiques, ménages, aide au quotidien… Tu sauras faire ou il te faudra des updates ?

– Vous aurez du mal à trouver des updates compatibles avec mon système, mais je devrais m’en tirer sans. Sinon, me montrer comment faire suffira.

– D’accord…

– Si vous avez des traitements, vous pouvez aussi me demander de vous les donner ou de vous le rappeler.

– Ah, merci…

– Cuisine ?

– Tu saurais ? s’étonna Isha.

– Oui, j’ai appris avec un autre maître…

– J’avoue, ça me soulagerait aussi.

– Ça n’est pas un souci. Il faudra juste me signaler ce que vous aimez.

– On verra ça… Et moi, il y a des choses que je dois savoir ?

– Ma batterie me joue des tours… Il ne faut pas espérer de moi de gros efforts sur des laps de temps trop longs. Sur des taches courantes, si je peux faire des pauses quand il faudra, il ne devrait pas y avoir de problème. Sinon, je ne crains pas l’humidité, mais le froid peut me causer des ralentissements, par contre.

– D’accord… L’appart n’est pas très grand, tu ne devrais pas t’épuiser. Et il y fait bon, c’est bien isolé. »

Tala sourit et dit gentiment :

« On arrive, les gars… Je peux te confier le reste, Lenno ? »

L’androïde la regarda, surpris :

« Ah, euh, oui bien sûr…

– Tu ne veux pas venir dîner, Tala ? demanda Isha.

– Pas le temps ce soir, mon grand, désolée… Allez, il y a une accalmie, profitez-en… »

 Lenno renfila sa veste mouillée et remit la capuche. Puis il aida Isha à descendre. Il pleuvait effectivement bien moins. La rue était large, mais mal éclairée, car la nuit était tombée, cette fois. Isha désigna un haut immeuble à son androïde :

« Là, c’est au deuxième…

– D’accord. »

Lenno le suivit, très vigilant de le voir un peu instable, surtout dans les escaliers, car il n’y avait pas d’ascenseur. L’immeuble ne payait pas de mine de d’extérieur, il était tout aussi défraichi à l’intérieur.

Isha fatiguait, il ouvrit sa porte alors que des cris se faisaient entendre de la porte d’en face. Un couple s’invectivait avec énergie.

« Fais pas gaffe… » dit Isha en lui faisant signe d’entrer.

Lenno le suivit et se retrouva dans une petite cuisine au centre de laquelle se trouvait une table ronde. Isha, essoufflé, s’y assit. Ce n’est qu’à cette instant, à la lumière de la lampe du plafond, qu’il réalisa que son androïde avait les cheveux blancs, argentés, et non pas blonds comme il l’avait cru dans la voiture. Lenno le regarda quand il lui dit :

« Désolé, ces deux étages me sèchent à chaque fois…

– Il n’y a pas de problème. Voulez-vous que je m’occupe du diner ?

– Euh, oui, si tu peux te débrouiller avec ce qu’il y a… Moi, je vais aller prendre une douche pour me réchauffer… Si tu veux te changer, je dois avoir des vieux trucs à mon frère dans un carton, tu veux voir ?

– Je veux bien, si ça ne dérange pas votre frère. Mes vêtements vont vite être froids… »

Isha se releva lentement pour le mener à côté, au salon, et lui désigner deux cartons au sol, dans un coin, à côté d’une grande étagère remplie de livres colorés.

« Là-dedans, sers-toi.

– Merci. »

Il le laissa là sans plus de cérémonie pour aller se laver. Lorsqu’il revint, tout rose et réchauffé, le grand androïde était retourné à la cuisine. Vêtu d’un jean noir et d’un pull gris, pieds nus, il faisait visiblement le tour des placards, en sortant ce dont il estimait avoir besoin.

« Vous allez mieux ?

– Oui, merci… Tu as trouvé des choses ?

– Oui, oui, ne vous en faites pas… »

Isha se rassit pour le regarder faire, curieux. Il n’avait pas grand-chose, mais son nouvel serviteur sut s’en contenter, cuisant du riz et préparant pour l’agrémenter une petite sauce avec du coulis de tomates et des épices variés. Rien de transcendant, mais Isha trouva l’odeur très attrayante et le goût ne devait pas le décevoir.

Pendant qu’il mangeait, Lenno se mit sagement à faire la vaisselle qui trainait dans l’évier.    

« C’est très bon.

– Merci.

– Tu sais faire quoi d’autre ?

– … Hmmm… M’occuper des enfants et des personnes âgées, réparer des véhicules… Enfin, je ne sais pas si je saurais encore avec les véhicules récents… Entretenir une maison, un jardin, aussi… Faire les comptes et les courses… Et si l’envie vous en prend, je peux aussi coucher avec vous. »

Isha sursauta :

« Pardon ?! »

Lenno lui jeta un œil par-dessus son épaule :

« J’ai eu pour maîtres un couple très actif en la matière et qui a trouvé très plaisant de m’y mêler.

– Tu es sérieux ? gloussa Isha, finalement très amusé par la chose.

– Oui.

– Donc tu as euh, un pénis… ?

– Oui, et je peux avoir des érections, même si j’admets que je ne me l’explique pas. L’intérêt de la chose m’échappe, vu ce à quoi on me destinait initialement, mais que suis-je pour en juger. Toujours est-il qu’ils ont trouvé ça très intéressant, eux, et ont donc pris soin de bien m’apprendre comment leur donner du plaisir à tous les deux.

– Et ben… Ça devait être de sacrés chaudards…

– Elle encore plus que lui… Mais comme il était hors de question que ça se sache, faire ça avec moi qui ne risquais pas de cafter, ça leur allait très bien.

– Je vois… Dans mon cas, non merci, mais c’est bon à savoir.

– D’accord. Puis-je vous poser une question d’ordre intime ?

– Poser, oui, on verra si je réponds…

– Tala est-elle votre compagne ?

– Ah, non. C’est une amie. Une vieille amie.

– D’accord.

– Je suis célibataire. Et asexuel.

– D’accord. Et votre handicap ?

– Douleurs chroniques au dos et aux jambes à cause d’un accident sur un chantier, défaut de sécurité de la part de mon ancienne entreprise… Je les poursuis, je devrais gagner, mais ils jouent la montre en contestant les procédures et en chipotant sur tout… Je pense qu’ils espèrent que je lâche avant le procès, mais ça risque pas…  Reste qu’en attendant, j’ai pas un rond et vu ce qu’ils ont raconté sur moi, je n’ai pas pu retrouver de boulot, donc, c’est compliqué.

– D’où la nécessité pour vous d’avoir un androïde pour vous aider, mais de devoir l’acheter illégalement, je comprends.

– Oui, puisque la question de ma responsabilité dans l’accident n’est pas tranchée, mon assurance refuse de m’en payer un.

– Je vois.

– J’envisage de les poursuivre aussi, mais j’ai plus de sous pour… Le plus urgent pour moi, c’était de t’acheter… Je suis vraiment crevé, là, et je peux plus perdre d’énergie sur des choses aussi basiques que le ménage ou les courses…

– Je suis là pour ça, maintenant. »

Lenno avait fini, il se tourna et ajouta :

« Vous ne devriez plus vous en inquiéter que le temps de me montrer et de me dire quoi faire.

– Je compte sur toi.

– Vous pouvez. »

*********

Lenno s’était installé sur le canapé pour la nuit, emballé dans un plaid. L’appartement était effectivement à une température tout à fait convenable et sans humidité. Après ces six semaines à être trimbalé de hangars en dépôts douteux, ce confort fit du bien à ses vieux circuits. Heureusement qu’on était encore en automne, un tel traitement en plein hiver aurait pu lui être bien plus dommageable.

Comme chaque matin, lorsqu’il sortit du mode « sommeil », il s’assit et fit un point sur son état : batterie pleine, rien à signaler… Il se sentait vieillir, il savait bien qu’il n’avait plus sa rapidité et sa force initiales, mais vu ce qu’elles avaient été, il restait quand même très honorablement au-dessus de la moyenne humaine. Ses membres bougeaient convenablement, ses sens étaient toujours très affutés.

Il se leva du canapé en étirant son corps. Ce nouveau maître avait l’air aimable, juste désireux d’être soutenu et aidé. Si ça se confirmait, il n’y avait aucune raison que ça se passe mal. Pas comme si Lenno avait le choix, de toute façon. On racontait que certains androïdes avaient fui et que des communautés indépendantes survivaient loin des humains. Légendes ? Il n’en savait rien. Lui n’en avait jamais rencontré, en tout cas, et les modèles plus récents que lui lui paraissaient bien fragiles pour vivre en pleine cambrousse sans les structures nécessaires à leur entretien… Lenno se demandait parfois combien de temps il lui restait, surtout quand un de ses maîtres décédait. Mais ça n’avait pas grand sens pour lui… Il n’avait pas envie de cesser de fonctionner, ça, il en était conscient. C’était pour ça qu’il avait pendant longtemps fait très attention à rester discret, ne voulant pas qu’on le reconnaisse et qu’on l’envoie à la casse comme ses semblables à l’époque. Mais le temps passant, les humains avaient oublié.  Il y avait bien longtemps que plus personne n’avait soupiré en le voyant que son design lui disait quelque chose.

 L’appartement n’était pas très grand, la cuisine, le salon, une chambre et un bureau. Il fit un petit tour en silence, sauf dans la chambre pour ne pas déranger Isha qui dormait toujours. Beaucoup de cartons un peu partout, l’aménagement devait être récent.

C’était en désordre et surtout poussiéreux, mais pas de façon dramatique non plus. L’entretenir n’allait effectivement pas lui demander tant d’effort.

La cuisine était la pièce la plus éloignée de la chambre, il s’y rendit donc pour commencer le ménage par là. Il avait vidé les placards pour les nettoyer et faisait les vitres en attendant que ça sèche pour tout ranger lorsqu’Isha arriva.

Lenno le salua et s’arrêta le temps de lui préparer son petit-déjeuner.

Isha mangea tranquillement en lui expliquant ce qu’il attendait de lui pour la journée. Sans grande surprise, l’aider à nettoyer et ranger l’appartement, mais ça pouvait se faire tranquillement en quelques jours. Un bon plein de courses était par contre nécessaire dans la journée.

« Oui. Vous n’avez pas beaucoup de stocks…

– Trop fatigué pour faire des courses en gros… D’ailleurs, on prendra mon fauteuil roulant, si tu peux le descendre ? Je ne sens pas à faire les courses sans, là…

– Bien sûr, pas de problème. »

Lenno n’eut de fait aucun mal à descendre le fauteuil dans les escaliers. Isha suivit à son rythme et s’y assit avec soulagement. Il ne pleuvait plus, ça n’empêcha pas Lenno d’encore rabattre sa capuche sur sa tête. Isha ne le remarqua pas tout de suite, le guidant dans les rues jusqu’au magasin.

Ce dernier était grand et bien agencé. Ils en firent le tour et prirent de quoi être tranquille un petit moment.

Puis, ils rentrèrent sans attendre. Le ciel se couvrait à nouveau. Lenno rangea les courses avant de préparer le déjeuner. Isha mangea avant d’aller s’allonger et Lenno se remit sagement au ménage. Il finit de nettoyer et ranger la cuisine et attaqua le salon.

Isha l’aida à défaire les cartons et à ranger après sa sieste.

Quelques jours plus tard, quand Tala passa, l’appartement était enfin propre et quasi installé.

Lenno préparait le déjeuner, il lui ouvrit et elle lui sourit :

« Salut, Lenno !

– Bonjour, Tala. Entrez. Isha est au salon, dit poliment l’androïde en se poussant pour lui laisser le passage. Il ne savait plus si vous aimiez les poireaux, sauriez-vous me le dire ?

– Ah euh, oui oui pas de problème… Qu’est-ce que tu mijotes ? »

Il referma la porte, non sans remarquer celle entrouverte un peu plus loin sur le palier et le regard furtif de la vieille dame qui vivait là. Il l’avait déjà croisée en sortant les poubelles et elle semblait très suspicieuse à son égard. Il avait pensé qu’il avait bien fait de se couvrir la tête avec un bonnet, car elle était peut-être assez âgée pour se souvenir.

« J’ai trouvé du saumon hier au marché, je vais le faire à la crème avec du riz, mais c’est bon avec du poireau aussi.

– Bonne idée ! Tu te fais à ta vie ici ?

– Oui. Nous avons fini de tout ranger, allez voir. »

Elle hocha la tête et rejoignit Isha qui était assis sur le canapé, lisant sur sa tablette les derniers messages de son avocate.

« Salut, Tala !

– Salut !… Eh, super cool, ton salon, comme ça !

– Oui, ça va mieux quand les choses sont sur les meubles et plus par terre ou en vrac dans des cartons, tu as vu ? »

Elle hocha la tête et s’assit près de lui.

« Ça va mieux, oui. C’est plus pratique. Quoi de neuf ?

– Jaxxon essaye encore de repousser le procès…

– Encore ?! »

Il lui montra avec lassitude sa tablette :

« On pensait à juin, ça pourrait être novembre…

– Dans un an… ? La vache…

– Je fatigue, Tala… »

Isha se vautra avec un gros soupir :

« J’en ai assez… Pour de vrai, là ça commence vraiment à me lourder… »

Elle lui tapota le bras, grimaçante :

« Bon sang, c’est pas possible… Je suis vraiment désolée, Isha… Qu’est-ce que tu vas faire ?

– Le juge a accepté leur requête, je peux rien faire… A part attendre, encore… »

Lenno arriva et les regarda avant de demander :

« Je vous sers quelque chose en attendant que ça soit prêt ? »

Isha hocha la tête :

« Ouais, je veux bien une bière… Il en reste ?

– Oui, il reste deux blanches, une ambrée, une blonde, une rouge, .

– La rouge pour moi, s’il te plaît, Lenno… soupira Isha en s’étirant.

– D’accord. Et vous, Tala ?

– L’ambrée, merci. »

L’androïde hocha la tête à son tour et repartit avant de revenir rapidement avec les boissons et un verre pour Tala, puisqu’il savait qu’Isha la boirait à la bouteille.

Un peu plus tard, les deux amis passaient à table. Tala se régala. Lenno les avait laissés seuls, parti faire du repassage, et elle déclara joyeusement :

« Et ben, il est doué en cuisine !

– Oui, ça m’a surpris aussi… Il semblerait qu’il ait un espèce de sens gustatif. Du coup il goûte ce que j’aime pour adapter…

– Ah oui ? Waouh, c’est mignon ! »

Isha gloussa.

« Oui, il est très dévoué… Et plutôt gentil… Vraiment très attentif…

– Il t’a dit d’où il sortait ?

– Non, mais il a l’air d’être vieux et d’avoir eu pas mal de maîtres…

– C’est bizarre quand même… J’ai jamais vu de modèle de ce genre…

– Moi non plus, ça me dit rien… Après, va savoir s’il le sait vraiment lui-même, d’où il sort… Même s’il a l’air de se souvenir de pas mal de choses, il a peut-être été reformaté une ou deux fois… »

Lenno revint voir où ils en étaient un peu plus tard. Toujours paisible, le grand androïde les débarrassa et leur servit fromage, puis dessert, avant de se mettre à faire la vaisselle.

« Merci, Lenno, c’était très bon ! » lui dit Tala, ravie.

Il lui jeta un œil par-dessus son épaule.

« Je vous en prie. Content que ça vous ait plu. Vous voudrez un café ou un thé ? »

– Oui, mais vite, il faut que je retourne bosser ! »

Lenno fit donc ça vite et Tala ne traîna pas.

Isha alla comme à son habitude s’allonger pendant que Lenno finissait de ranger la cuisine et, voyant la poubelle pleine, il noua le sac et décida d’aller la jeter en bas sans attendre. Comme il faisait frais dans les couloirs et les escaliers du vieil immeuble, l’androïde prit soin de mettre ses chaussures, sa veste et aussi son bonnet pour ce faire. Il sortit sur le perron, donna un tour de clés et se dit qu’il allait aussi regarder le courrier. Vérifiant par principe qu’il avait le bon trousseau de clés pour ça, il entendit une porte s’ouvrir non loin de là et il avisa du coin de l’œil la vieille dame suspicieuse qui sortait de chez elle avec une autre vieille dame qu’il connaissait aussi de vue. Il avait intégré comme information qu’elles vivaient ensemble.

La première s’arrêta en le voyant, la seconde tirait un caddie qui grinçait et ne le vit pas tout de suite.

« Bonjour. » les salua-t-il.

La seconde sursauta, le regarda et sourit :

« Oh, bonjour ! »

Elle s’avança alors que l’autre toisait décidément l’androïde avec méfiance.

« Vous sortez ? demanda Lenno. Voulez-vous que je porte votre caddie ? C’est mon chemin aussi, je descends les poubelles… 

– Oh, volontiers, si ça ne vous dérange pas.

– Sakari ! sursauta l’autre.

– Oh, ça va, Nita, il ne va pas le manger… »

Elle gloussa alors que Lenno répondait avec un sourire en coin :

« Il y a peu de risque, effectivement. »

Il prit donc le caddie de sa seconde main et les précéda dans les escaliers, attentif cependant à elles, mais elles semblaient bien fermes sur leurs jambes, même si la souriante se tenait à la rampe. Il posa le chariot au bas de l’escalier et leur dit :

« N’hésitez pas à sonner à votre retour, je pourrais vous aider à le remonter, si je suis disponible…

– Oh, merci beaucoup ! »

Il les regarda partir, alla jeter la poubelle, releva le courrier et remonta.

Comme Isha dormait encore, il se remit au repassage, puis, comme tout était bon, il s’assit sur le canapé avec un livre pour attendre le réveil de son maître. Ce dernier émergea quelques chapitres plus tard et revint en boitillant un peu :

« Lenno ?

– Oui ?

– Il faudrait passer en ville, mon avocate voudrait faire un point…

– D’accord. Pas de souci, vous voulez y aller en fauteuil ?

– J’aimerais bien, j’ai bien mal, là, il va pleuvoir, je pense…

– D’accord. »

Lenno posa le livre et se leva.

« Vous revoulez un thé avant de partir ?

– Oui, merci… Je vais au bureau chercher les papiers…

– D’accord, je vous prépare votre thé à la cuisine.

– J’arrive… »

Isha alla donc dans son bureau, s’assit avec un gros soupir. Il tenta de s’étirer un peu, mais ne put que gémir et grimacer.

L’annonce du report du procès l’avait profondément contrarié. Il fallait s’attendre à ce qu’il ait une crise dans les jours à venir… Ses nerfs étaient à bout, son corps allait le lui faire payer.

Il inspira un grand coup et se mit à chercher les documents qu’il fallait. Puis, il rejoignit la cuisine avec son sac à dos. Il s’assit lentement à la table, las. La grande tasse l’attendait, fumante.

« Ça va ? s’inquiéta Lenno.

– Non, je commence à avoir bien mal… Je vais dérouiller, sûrement dès demain… Mais bon, pour aujourd’hui, ça ira… Merci pour le thé…

– Je vous en prie… »

Isha but rapidement et ils partirent après s’être bien vêtus tous deux. Lenno descendit rapidement le fauteuil pour remonter aider Isha, car il peinait dans les escaliers. Isha fut un peu surpris de cette prévenance, mais se laissa faire et s’assit avec soulagement sur le fauteuil, juste au moment où les deux vieilles dames revenaient, la bougonne Nita tirant la charriote bien pleine.

« Bonjour, Isha ! salua aimablement Sakari. Rebonjour, euh… ?

– Lenno, répondit l’androïde.

– Vous partez ?

– Oui, j’ai un rendez-vous…

– Oh, je vois ! Ne vous mettez pas en retard !

– Euh, ne vous en faites pas, on a deux minutes… lui répondit Isha. Faut que je me remettre de la descente…

– Si vous permettez, lui dit Lenno, que je monte leur caddie pendant ce temps ?

– Oh ? Oui, vas-y… »

Lenno hocha la tête et sur une approbation muette de Sakari, il saisit le caddie et remonta avec, suivi de près par une Nita toujours suspicieuse. Sakari la regarda faire avec amusement et dit à Isha :

« Merci beaucoup de l’avoir autorisé à nous aider !

– Euh, de rien… » répondit Isha qui n’avait rien autorisé du tout.

Lenno redescendit rapidement. Ils saluèrent Sakari et partirent.

Il faisait beau, mais frais, et à cette heure, le tram était tranquille. Lenno était attentif, car Isha semblait sommeiller à nouveau, sans doute trop douloureux et stressé pour être très vigilant à son environnement. Lenno surveillait donc ce dernier, trop conscient qu’un homme handicapé était une proie facile pour de possibles agresseurs. Mais s’il repéra bien quelques individus louches, sa présence à côté du fauteuil sembla les décourager de s’en approcher.

Au fur et à mesure que les stations défilaient, le paysage urbain se modifiait. Les quartiers pauvres, glauques et sales de la périphérie faisaient place à ceux plus propres et animés de la classe moyenne, pour finir par les hauts immeubles en verre et les parcs colorés du centre-ville.

L’immeuble où ils se rendaient était de ceux-là, un immense édifice de verre au fond d’un petit parc où pas un brin d’herbe ne dépassait. Lenno regarda ça avec curiosité, mais il fit sonner le portique en entrant, ce qui fit accourir les vigiles et sourire Isha :

« Et ben, Lenno, tu passes pas les barrières de sécurité ?

– J’imagine que je suis un peu trop métallique pour ça… »

Lenno regarda les vigiles qui se regardaient et le regardaient, les regardaient, dubitatifs.

« Bonjour, excusez-moi, j’ai rendez-vous avec Yepa, au 3e ?

– Euh, oui, c’est votre euh ?

– Mon androïde domestique… Vous préférez qu’il attente ici ?

– Si ça ne vous gêne pas ? Nous avons des consignes très strictes sur la présence d’androïdes ici. »

Isha soupira :

« Si quelqu’un d’autre peut pousser mon fauteuil jusqu’aux ascenseurs ?

– Oui, bien sûr…

– D’accord… Tu m’attends là, Lenno ?

– Oui, d’accord. »

Lenno laissa donc un des vigiles accompagner Isha et alla s’asseoir dans la salle d’attente du hall, à quelques pas de là.

Les vigiles le surveillaient du coin de l’œil, mais il avait emmené son livre et se replongea dedans sans plus de cérémonie.

Accoudé à son genou, sa joue dans sa main, le livre dans l’autre, il avait presque fini lorsque le ding de l’ascenseur lui fit lever la tête. Ce n’était pas la première fois, mais cette fois, c’était Isha qui revenait. Il se leva donc et remit le livre dans sa proche pour aller à sa rencontre. Comme les vigiles ne faisaient pas mine de bouger, il se permit de le rejoindre pour lui demander :

« Tout va bien ? »

Isha avait l’air épuisé, il hocha la tête :

« Ouais, on se rentre… »

Lenno hocha la tête en retour et se remit à pousser le fauteuil. Ils sortirent en saluant les vigiles et repartirent.

Le tram était bien plus plein, c’était l’heure de la sortie des bureaux, cette fois. Ils purent tout de même y monter sans trop de peine, et à nouveau, les stations défilèrent, quittant cette fois les beaux quartiers pour gagner les banlieues sordides de la métropole.

Le tram se vida petit à petit, il n’y avait plus tant de monde lorsqu’eux descendirent.

Lenno traça rapidement, désireux en premier lieu de vite ramener Isha chez lui, mais aussi de se mettre lui-même à l’abri de la température qui baissait avec le coucher du soleil. Pas que cette dernière soit réellement dangereuse pour lui, mais moins il s’exposait aux changements de température et plus longtemps il durerait.

Arrivé dans le hall, il se rendit compte qu’Isha tremblait et était incapable de se lever. Lenno s’accroupit :

« Isha ? Vous voulez que je vous porte ?

– … Euh… Tu pourrais… ?

– Oui, sans problème.

– Alors euh oui, je veux bien… Mais le fauteuil… ?

– Hmmm, je dois pouvoir le prendre aussi, mais vous porter d’un bras ne serait pas très confortable pour vous… Après, je peux vite redescendre le chercher… »

Isha hocha la tête. Lenno fit de même et le souleva doucement dans ses bras. Isha fut surpris de cette délicatesse comme de la facilité avec lequel l’androïde fit ça. Lenno monta rapidement les deux étages et le déposa assis sur les marches, en haut, le temps de redescendre rapidement chercher le fauteuil. Ceci fait, il rassit Isha dessus le temps de remonter le couloir jusqu’à l’appartement.

Il poussa directement le fauteuil jusqu’à la chambre. Surpris à nouveau, Isha se laissa recoucher dans son grand lit et laissa sans plus résister Lenno lui enlever sa veste et ses chaussures avant de le couvrir avec soin.

« Ça ira ? Vous voulez que j’appelle un médecin ?

– Non, pas la peine… Merci… Si tu peux juste m’apporter mon téléphone et les médicaments qui sont à la salle de bain, euh, la boite bleue, et de l’eau…

– Bien sûr, je fais ça tout de suite. »

Lenno se redressa et repartit, poussant juste le fauteuil conte le mur. Il prit le téléphone dans la poche de la veste et le lui tendit, avant de partir pour revenir avec les médicaments demandés et un grand verre d’eau. Il attendit qu’Isha ait tout bien avalé pour lui dire doucement :

  « Je vais m’occuper du dîner. Appelez-moi s’il y a quoi que ce soit.

– Oui… Merci, Lenno.

– De rien, reposez-vous bien. »

Lenno repartit et Isha se surprit à penser qu’il lui avait trouvé l’air très inquiet. Il eut un petit sourire en appelant Tala. Drôle d’androïde, décidément… Pas qu’il soit impossible qu’il puisse ressentir de l’inquiétude, ça faisait longtemps que les êtres artificiels, IA comme androïdes, étaient reconnus comme des créatures sentientes douées d’émotions et de sentiments. Mais sur un modèle apparemment si vieux ? Ça l’intriguait.

« Allô ? Ça va, Isha ?

– Non, pas top… Je reviens de chez mon avocate et je suis en crise, là…

– Ah merde, désolée… Ça ira ?

– Lenno m’a couché et bordé, j’ai pris mon médoc, ça devrait aller… 

– OK… Tu hésites pas si besoin que je te fasse des courses ou autre chose, hein ?

– Promis.

– Sinon, elle t’a dit quoi ?

– Qu’elle allait retenter une procédure d’accélération, mais qu’elle avait peu d’espoir… On a refait un point, notre dossier est en béton… Ils arrivent à grappiller sur la forme, ils gagnent du temps, car le fond est inattaquable… Les défauts de sécurité du chantier sont indéniables, les vidéos de la surveillance montrent bien que la salle de contrôle informatique a pris feu à cause d’une défaillance électrique et pas de mon fait…

– Ouais, à se demander pourquoi ils s’accrochent à ce point à leur version… Vu ce que ça va leur coûter en frais d’avocats et de procès, plus les dédommagements et tout, ils auraient eu plus court et pour moins cher de te faire un gros chèque…

– Que veux-tu, j’ai froissé l’ego d’un responsable qui ne veut pas admettre qu’il a géré comme une merde…

– Ouais, ben ses responsables à lui feraient bien d’y réfléchir !

– Je sais… »

Isha soupira.

« Bref, on continue de peaufiner et on tient bon… On verra bien… »

Lenno revint. Voyant Isha au téléphone, il lui fit un petit signe de la main de la porte.

« Ah, attends, Tala… dit Isha en écartant un instant le téléphone : Oui, Lenno ?

– Je vais faire une soupe de légumes et je pensais à une omelette avec, est-ce que ça vous conviendrait ?

– Euh oui oui, très bien… Ne te casse pas la tête…

– Vous n’êtes pas barbouillé, ça passera ?

– Oui, je pense que oui…

– D’accord. Vous pourrez vous lever ou vous préférerez manger ici ?

– Ah, ça je sais pas… Ça dépendra si le médoc fait son effet d’ici-là, je te dirais. »

Lenno s’était approché. Il s’accroupit au bord du lit et posa sa main sur le front d’Isha qui eut un petit sursaut et le regarda avec des yeux tous ronds.

« Pas de fièvre, c’est déjà ça. Je vais préparer ça pour dans 1/2h, 3/4h, continua l’androïde en se redressant. Appelez-moi si vous avez besoin entre temps.

– Oui, oui, promis… »

Lenno ressortit et retourna à la cuisine pour se mettre à l’œuvre. Il éplucha et coupa les légumes, avant de les mettre à cuire. Il était effectivement soucieux. Il y avait assez de provisions pour quelques jours, mais il n’avait aucune idée de combien de temps cette « crise » pourrait durer. Ses connaissances médicales étaient très basiques. Il avait assisté des personnes âgées, avait été formé aux premiers soins, mais sur des douleurs chroniques comme celles dont souffrait Isha, il se sentait totalement désarmé.

Lorsque la soupe fut prête, il retourna dans la chambre.

Isha n’était plus au téléphone, il semblait sommeiller. Lenno s’approcha :

« Isha ? Ça va ?

– Ouais… »

Isha rouvrit les yeux :

« C’est prêt ?

– Oui… Je vous l’apporte ou vous pouvez vous lever un peu ?

– Je préfère pas bouger, là…

– Ce n’est pas un problème. »

Lenno l’aida à se redresser doucement, l’asseyant contre ses coussins. Habitué à devoir rester au lit, Isha avait une petite table pour pouvoir y manger et y travailler et Lenno l’installa avec soin, avant d’aller lui chercher le bol de soupe. Il prépara l’omelette pendant qu’il la mangeait et la lui apporta avec deux grandes tranches de pain complet. Isha mangea lentement, mais sans rechigner ni rien laisser, avant de se rallonger dès que Lenno l’eut débarrassé.

Le cyborg alla faire la vaisselle et ranger la cuisine avant de revenir voir si ça allait. Isha n’était clairement pas bien, les yeux fermés à nouveau. L’androïde grimaça et vint à nouveau s’accroupir à ses côtés.

« Isha ?

– Hm ?

– Voulez-vous que je reste près de vous cette nuit ?

– Hein ?… sursauta légèrement Isha en rentrouvrant les yeux.

– Je peux m’allonger à vos côtés, si ça vous aide ou vous rassure. J’ai peur de ne pas vous entendre si je reste au salon et que vous m’appelez dans la nuit ? Mon mode sommeil est vieux, je n’ai pas utilisé l’alerte depuis longtemps… »

Isha réfléchit un instant, puis souffla :

« D’accord… »

Lenno alla chercher son plaid et revint. Le voyant, Isha gloussa :

« Viens sous la couette, te fais pas suer… »

Lenno le regarda et obéit. Il se coucha sur le côté, tourné vers Isha. Ce dernier soupira et éteignit la lumière.

« Dors bien, Lenno… Enfin, si je puis dire…

– Secouez-moi, si jamais je ne réponds pas à vos appels.

– OK…

– Faites de beaux rêves.

– Tu rêves, toi, Lenno ?

– Pas que je sache.

– Du coup, t’es juste éteint, la nuit ?

– Pas vraiment. En mode sommeil, je recharge ma batterie et mes données du jour se transfèrent dans ma mémoire centrale.

– Tu en as long ?

– Toute ma vie, il me semble.

– Waouh, tu dois avoir un sacré disque dur !

– Oui, et un bon système de compression de données, aussi.

– Donc, tu pourrais potentiellement te souvenir de toute ta vie ?

– Oui.

– Waouh… répéta Isha, impressionné.

– C’est notre lot, j’imagine, à nous autres…

– Je ne sais pas. J’ai eu une androïde quand j’étais enfant, quelques mois, quand ma mère s’est cassé la jambe… La boite qui la louait la reformatait entre chaque client… Elle était très gentille, mais… Elle avait pas vraiment de personnalité… Toi, c’est autre chose… T’as vraiment une drôle d’aura… Quel âge est-ce que tu as ? »

Lenno eut un sourire dans la pénombre.

« De quelle vie vous parlez ? »

Isha le regarda :

« Tu en as eues tant que ça ?

– Disons que mon disque dur est bien plein. »

Isha eut un sourire aussi, mais n’insista pas. Il soupira, sentant le sommeil le gagner. Il se mit dans une position aussi confortable que possible, et ferma les yeux.

« Bon ben, bon transfert de données, alors, Lenno.

– Reposez-vous bien, Isha. »

 

A suivre…

4 réponses à Cœur de métal (Nouvelle Noël 2020)

  1. Pouika dit :

    Très sympa ce début d’histoire, meric

  2. Armelle dit :

    Super cool cette histoire ! Bon, ce qui arrive à Isha est pas cool du tout et j’espère que les autres cons vont arrêter de faire suer et reconnaitre leurs torts ! Mais l’histoire entre Isha et Lenno est intéressante et originale ! J’aime beaucoup et j’ai hâte de savoir comment ça va finir !

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