Courts du Jour, bonjour !

Les “Courts du jour” sont de micro-nouvelles que j’écris du lundi au vendredi sur Facebook. Le principe est que vous postez des images en commentaires, j’en tire une au sort et je dois écrire une micro-nouvelle dessus le lendemain. 🙂

Les voici :

Lundi 3 mai 2021 :

“La soirée avait été très sympathique et ni lui ni moi n’avions de doute sur comment elle allait finir. Dans son lit, ce qui achèverait de la rendre parfaite.

Il était tout de même un peu gêné, c’était adorable. 

Il est entré avant moi en bredouillant « fais pas gaffe au bazar… », j’ai suivi et j’ai éclaté de rire.

Bon, si pour lui, le bazar, c’était ça, une couverture trop grande qui débordait sur le sol et un plateau oublié sur le lit, dans une pièce sinon aussi lumineuse que belle, ça allait rester gérable.

On en recauserait dans quelques heures, du bazar dans sa chambre…”

Mardi 4 mai 2021 :

« Juste une question…

– Quoi ?

– T’aurais pas un peu trop regardé Black Sails ?

– Non, pourquoi ? »

Soupir.

« Ok, alors peux-tu rationnellement m’expliquer pourquoi tu as piqué le lego pirate du bout de chou pour qu’il se la joue capitaine abandonné sous son cocotier ? Avec un tonneau pour lui tout seul en plus ?

– Ben quoi, il vient d’enterrer son trésor, ça s’arrose ! »

Re-soupir.

« Eh, brime pas ma créativité, OK ? ^^

– Non mais par moment, tu m’inquiètes… T’as dû te prendre une insolation, à enterrer ton trésor… Ça va s’arroser… Puisque tu insistes, eh eh…

– Qu’est-ce que tu… EH ! ELOIGNE-TOI DE MOI AVEC CE TUYAU D’ARROSAGE TOUT DE SUITE !

– Ah non la météo annonce une tempête sur ton île, c’est ça les tropiques ! »

Mercredi 5 mai 2021 :

“J’avoue, j’y croyais moyen. Déjà, réussir à t’emmener à la campagne, ça avait été un sacré challenge. Surtout à la vieille ferme pour profiter (lâchement) des 85 ans de Papy pour t’introduire officiellement dans la famille.

T’avais vraiment autant envie d’y aller que de te faire Bloodborne en mode cauchemar.

Mais finalement, ça s’est bien passé. Tu as réussi à communiquer avec pas mal de monde et quand, après son gargantuesque repas, Mamy a proposé d’aller marcher un peu pour digérer, tu n’as même pas fait de difficulté pour te joindre à nous.

Quand on a passé le vieux pont de pierre, tu as regardé la rivière un moment.

J’ai pris ta main. Tu m’as souri.

« C’est joli. », tu m’as dit simplement.

C’était une belle journée.”

Jeudi 6 mai 2021 :

« Bon, t’es content ? Avec ta parano à la noix, on a quasi deux heures à tuer avant notre train.

– Je propose qu’on fasse une minute de silence en leur honneur.

– Oh, toi, n’en rajoute pas…

– Bon, ok, j’ai un peu abusé… Euh… On se pose boire un coup en attendant ?

– Et tu nous invites.

– D’accord, d’accord. 

– Au moins y a du soleil, c’est bien le soleil !

– Ouais ouais…

– Allez, fais pas le gueule, c’est pas la mort, deux heures à tuer, enfin sauf pour elles…

– Je t’ai pas déjà dit de pas en rajouter, toi ?

– Si si.

– Et tu t’en fous.

– Ben oui, comme d’hab’.

– Bon, qu’est-ce que je vous paye ?… »

Vendredi 7 mai 2021 :

“J’ai retrouvé cette photo l’autre jour et j’ai mis un moment à la reconnaître.

Un voyage à New-York, une soirée bien arrosée, des errances dans les rues, des photos bizarres dont celle-ci, l’Empire State Building aussi flou que mon esprit à ce moment-là, et sans King Kong en plus, même pas drôle.

Non, mais sérieux, avouez que c’est décevant…

Se payer un voyage à New-York et aucun super-héros, aucune attaque alien, même pas King Kong !

Non, mais les States, c’est plus ce que c’était. Ah ça, pour faire les kékés dans leurs films y a du monde, hein, mais en réalité, c’est quand même comment dire… Ça reste une ville sympa, mais bon… Même pas une petite météorite ?

La prochaine fois, j’irai en Australie. Là, entre le désert, les crocos et le reste, y aura du challenge !” 

Lundi 10 mai 2021 :

Lorsque la mairie avait décidé d’arrêter d’utiliser des pesticides pour la gestion de ses espaces verts, la nouvelle avait provoqué un très impressionnant mouvement d’indifférence total au sein de la population.

Même pas dit que la plupart aient été au courant.

Pourtant, les effets n’avaient pas tardé à se voir. Semées au gré du vent et du hasard, au fil des saison, de petites pousses vertes avaient jailli çà et là, brins d’herbes, fleurs et tout un tas de trucs vert et non identifiés, ou en tout cas non identifiables pour le commun des mortels.

Le gris de la ville est devenu plus vert… Comme une petite révolte silencieuse et douce, comme une piqûre de rappel aux humains que la nature était là et trouverait toujours sa place, la reprendrait toujours sans mal, avec ou sans eux.

Mardi 11 mai 2021 :

Lorsque les touristes arrivaient là-haut, ils avaient toujours un temps d’arrêt en voyant la sculpture. De nuit, certains, même, prenaient réellement peur.

A leur décharge, la silhouette de loup faisait bien dans les 3 m de haut et sa tête dressée comme si elle hurlait rendait le tout très impressionnant.

Posés au comptoir du chalet, devant un vin chaud, ils étaient souvent curieux et écoutaient avec intérêt la vieille montagnarde qui veillait sur l’endroit leur raconter l’antique légende de la louve blanche, qui sauvait, en d’autres temps, les voyageurs perdus dans la tempête, en les guidant jusqu’à un abri. Créature protectrice, déesse aux temps les plus anciens, envoyée, plus tard, par la Vierge pour certains, il y avait bien longtemps qu’on ne l’avait plus vue… Mais moins de voyageurs, mieux équipés, avec des alertes météo… Qui a besoin d’une louve mystique quand on a un GPS sur son smartphone ?…

Et pourtant, la tenancière le dit à chacun : parfois, lorsque la tempête fait rage dans la montagne, on peut aussi parfois, en tendant l’oreille, entendre le hurlement d’un loup solitaire.

Mercredi 12 mai 2021 :

J’avoue, j’avais été un peu sceptique quand il avait débarqué à la pâtisserie. Un grand ado noir, l’air renfrogné et les mains enfoncées dans les poches de sa veste de survet’, le regard fuyant et à peu près aussi loquace qu’une carpe.

Il venait pour devenir apprenti. Je n’avais pas tout compris à ce que m’avaient expliqué les personnes qui le suivaient. De ce que j’avais retenu, il avait pas mal merdé et cette formation, c’était un peu sa dernière chance.

Moi, j’avais passé l’âge de m’arrêter à ça. Des conneries, j’en avais fait aussi, jeunot, et j’avais su m’en relever, justement parce qu’un brave pâtissier m’avait tendu la main.

Comme il ne savait ni où se mettre ni quoi faire, je me suis dit que j’allais faire comme le vieux à l’époque : préparer tranquillement avec lui une recette simple pour lui donner confiance. Lola se marrait en douce à la caisse, en servant les clients, en nous écoutant, lui grogner et moi lui expliquer calmement comment s’y prendre, ce qu’il faisait de bien et comment corriger ce qu’il faisait mal. En mode zen. De toute façon, je n’ai jamais aimé crier.

Une petite brioche toute ronde, toute simple, mais le voir aussi fier de l’avoir faite m’a suffi pour savoir que ce gamin-là s’en tirerait.

Jeudi 13 mai 2021 :

Le numéro de la maison était le 911. Trois plaques en émail, jolies, un côté un peu vieillot peut-être.

Le destin avait fait de cette vieille maison un centre social et médical. Léguée par sa propriétaire, peut-être aussi âgée qu’elle, à la mairie pour ses « bonnes œuvres », la maison avait été laissée un moment à l’abandon avant d’être rénovée avec grand soin pour y accueillir en vrac un cabinet médical pluridisciplinaire, une annexe de la MDPH locale, un centre des services publics et il était même resté de la place pour une maison des associations.

Bref, il y avait de quoi faire et cela avait fait beaucoup d’heureux dans ce petit village et ses voisins, un peu abandonnés de tous au fond de leur campagne.

Et ça avait aussi fait doucement rigoler pas mal de fans de séries US, certains voyant ça comme prédestiné.

« 911… Non, mais y a une logique ! »

Vendredi 14 mai 2021 :

« Tourne pas la tête, y a un ourson chelou qui nous fait signe, là…

– Hm ? Kess tu racontes encore comme conn… Oh. Tiens. Mais qui voilà donc…

– T’as vu ça ?… Euh, pourquoi tu lui fais coucou de la main ?

– Je réponds quand on me salue, ça s’appelle la politesse. Mais je te concède qu’il a l’air chelou…

– Oui, c’est vrai… Surtout là sur son arbre.

– Mouais.

– Ça se trouve, il est en rade de miel et il essaye de nous attirer ?

– C’est débile, on en a pas.

– Ben ça déjà il en sait rien, et puis ça se trouve il veut juste nous braquer pour s’en racheter.

– Hmmm, ouais, ça se tient… »

Gros soupir goguenard de l’arrière de la voiture :

« En tout cas vous deux, le miel, vous avez dû le fumer… »

Lundi 17 mai 2021 :

« Fais attention, c’est très bas de plafond…

– Oui oui… Ah oui quand même… Eh ben, ils devaient être tout petits ?

– Oui, les traces organiques de cette espèce montrent qu’à cette époque, ils étaient au moins deux fois plus petits que nous… Bref, ne te cogne pas et regarde, c’est ça que je voulais te montrer.

– Wahou… Magnifique…

– Tu sais ce que c’est ?

– C’est la première fois que j’en vois en vrai… C’est émouvant… Hmmm, il faudra que je cherche dans nos bases de données, mais je crois que c’est un dessin propre à leurs lieux de culte… Mais on a assez peu d’information… Cet endroit est très bien conservé, ça va sûrement aider nos recherches…

– Bien. Je te laisse voir ça avec ton équipe.

– Merci.

– De rien, moi mon boulot, c’est de sauver les êtres vivants qui restent sur cette planète, les traces des cultures intelligentes, c’est ton domaine. »

Mardi 18 mai 2021 :

« Eh eh eh eh eh…

– T’es lourd.

– M’en fous ! T’as perdu ! Tu me dois un bisou !

– Non, mais ça compte pas, c’est trop facile de gagner contre eux…

– Mauvais perdant que tu es !

– Non, mais reconnais, c’est des brèles…

– M’en fous, t’as perdu. Bisou !

– Attends au moins que je sois douché…

– … Hmmmm…

– Non parce que je pue là non ?

– Oh non ça me va… Hmmm ton beau torse musclé en sueur… »

*Smack*

« Eh !… Non mais profiter que j’y voyais rien c’est pas loyal ! »

Mercredi 19 mai 2021 :

Voyager, c’est chouette, et ça avait toujours été son truc.

Bon, à la base, il n’avait pas eu masse le choix.

Gamin paumé dans il ne savait même plus quel pays où il était sagement occupé à survivre, il avait été adopté par un ancien légionnaire devenu mercenaire et ce dernier lui avait inculqué avec autant d’affection que de rudesse les ficelles de son boulot. Le vieux avait fini par mourir, un peu bêtement, lors d’une opération qui n’était plus de son âge.

Lui avait repris de flambeau sans sourciller. Il n’avait rien à faire d’autre et il ne savait rien faire d’autre.

Son dernier job était plutôt cool, servir de garde du corps à une ado d’apparence bien lisse, mais bien délurée dès qu’on s’éloignait assez de ses parents, deux cons pétés de thunes et persuadés de la pureté morale de leur fille. Lui ne faisait semblant de rien. Il était là pour protéger sa vie, pas le reste.

« On arrive, mademoiselle. » lui dit-il en tournant pour entrer dans le parking du multiplex où il la conduisait, voir un bon gros film d’horreur bien gore. Elle adorait et lui, ça le faisait marrer.

Il l’aimait bien, cette gosse.

Jeudi 20 mai 2021 :

Il avait plu et les lumières du petit restaurant se reflétait dans les grandes flaques d’eau de la vieille ruelle au bitume défoncé.

Il n’y aurait sans doute pas grand monde ce soir-là, vu le temps qu’il avait fait, mais les patrons seraient ouverts, comme chaque voir depuis près de 30 ans.

 Le bruit familier de la moto qui se gara les fit sourire et ils saluèrent avec leur bonhommie coutumière le jeune homme à lunettes qui entra et vint se poser au bar.

Le vieux lui servit une bière sans même lui demander.

Il ne savait pas vraiment qui était ce jeune homme. Il ne savait pas trop pourquoi il s’était pris d’affection pour leur petit resto sans ambition et y venait presque chaque soir.

Ce qu’il savait par contre, c’est que les loubards qui venaient régulièrement les menacer et les racketter avaient disparu comme par magie depuis le soir où ils l’avaient trouvé assis à leur comptoir.

Il n’avait pas dit un mot. Il leur avait jeté un œil et ils avaient décampé, visiblement terrorisés.

Le jeune homme buvait sa bière tranquillement.

C’était peut-être juste ça qu’il venait chercher chez eux : un moment de paix.

Vendredi 21 mai 2021 :

C’était censé être le printemps.

D’ailleurs, il y avait une hirondelle posée dans le jardin, sur la fine barre de fer encore nue de la pergola. Dans quelques mois, cette dernière serait recouverte de chèvrefeuille.

Pour l’heure, le chèvrefeuille était encore tout petit et le printemps avait beaucoup de mal à commencer. Les semaines grises s’enchainaient, il pleuvait beaucoup, quelques jours de soleil de temps en temps, c’était un peu étrange. D’un jour à l’autre, d’une heure à l’autre, la météo pouvait changer de façon assez brutale.

« Une hirondelle ne fait pas le printemps. »

Pas celle-là, en tout cas. Elle avait presque l’air de se demander ce qu’elle faisait là, sa tête bougeant à droite à gauche avec cette vivacité propre aux volatiles.

Un petit rayon de soleil timide perça et le petit oiseau s’envola en un clin d’œil.

Il allait peut-être trouver le printemps un peu plus loin.

Lundi 24 mai 2021 :

La lumière dorée de la boutique illuminait la ruelle déserte à cette heure-ci.

La nuit tombait, les quelques ampoules orangées de l’éclairage urbain s’étaient allumées un peu plus tôt, donnant une ambiance étrange, presqu’irréelle, à cette vieille rue pavée qui montait en pente douce la colline.

Le village n’était pas très grand, un peu isolé, non loin de la mer. En ce mois de mai, il y faisait déjà très doux, mais il était encore très tranquille.

Dans quelques temps, les touristes seraient là, joyeux et bruyants, et ils entreraient dans la vieille librairie, intrigués de la voir encore ouverte tard le soir. Ils découvriraient la flegmatique maîtresse des lieux, une petite gonzesse qui leur souhaiterait la bienvenue et, s’ils restaient un peu, leur montrerait les vieux livres qui se cachaient dans le bazar de ses rayons, leur trouverait celui qui leur plairait, et même, parfois, accepterait de simplement l’échanger contre un autre qu’eux avaient fini ou ne voulaient pas garder.

La plupart repartirait ensuite finir la nuit plus haut sur la colline, sur la place, où il y avait toujours de la musique et de quoi boire et manger pendant la saison touristique.

Pour l’heure, seul le chant des cigales perturbait le silence de la nuit.

Et dans la librairie, une tasse de thé fumait sur le comptoir où la femme était accoudée, son esprit parti très loin dans l’espace, l’immense univers coincé dans les lignes de son livre.

Mardi 25 05 2021

« Non, mais non, Prince…

– Chhhhht, moins fort Elias, tu vas nous faire repérer…

– Et après Maman va nous gronder ! »

Le brave Elias regarda les deux enfants et soupira :

« Votre mère m’a chargé de veiller sur vous et vous n’avez pas le droit de sécher votre cours de mathématiques comme ça…

– Mais c’est trop ennuyeux ! se plaignit l’aîné.

– Et puis maître Rostus il est pas gentil, il explique pas bien ! »

Elias grimaça. Là-dessus, il ne pouvait pas leur donner tort. Rien de dire qu’il était sacrément barbant, pour un vieil imberbe…

« Alleeeez s’il te plaîîîîît ? On veut juste aller regarder les oiseaux et les poissons du lac ! Il faut chaud, mais on restera bien à l’ombre si tu veux ? Promis ? On sera sage ? »

Elias croisa les bras et soupira encore :

« Bon, alors vous respectez bien ce que je vous dirai, sinon je vous rentre par la peau des fesses et interdit de remettre le nez dehors de la semaine, compris ?

– Promis ! » s’écrièrent en chœur les enfants avec un grand sourire heureux.

Bon sang, ils l’achetaient pour pas cher ces deux-là…

Il leur tendit les mains et ils en prirent chacun une.

« C’est vrai qu’il y a des bébés cygnes près du grand chêne ? demanda le plus petit, les yeux tout brillants.

– C’est ce qu’on dit… On va aller voir. »

Jeudi 27 05 2021 :

Ils avaient essayé de passer sans faire de bruit, pour ne pas le déranger.

Il était très tôt et pour cause, puisque la petite bande était partie très tôt, désireuse de voir le lever du soleil au sommet du chemin.

Ils ne s’attendaient pas à trouver un renard endormi au bord du sentier.

L’animal avait dressé une oreille, puis levé la tête pour les regarder passer avec des petits yeux, mal réveillé.

Il avait regardé passer ces sept bipèdes avec une indifférence polie, simplement attentif, probablement, à ce qu’ils ne l’approchent pas, se laissant photographier avant de bâiller et de se recoucher pour se rendormir dès que les randonneurs avaient été assez loin.

Autour d’eux, les oiseaux commençaient à chanter, quelques insectes à trotter ou à voler, et les animaux nocturnes, eux, étaient endormis depuis longtemps.

La nature vivait sa vie, le soleil allait bientôt se lever.

Vendredi 28 mai 2021 :

« Chef chef !

– Oui, Arthur ?… Houlà, respire Arthur, on dirait que tu viens de monter les trois étages en courant…

– Euh, oui,… L’ascenseur était occupé et c’est urgent ! »

Le jeune Arthur chopa sans sommation le bras de son supérieur pour le tirer :

« Mais ‘faut que vous veniez voir ça ! On y est arrivé !!

– Quoi, pour de vrai ?

– Oui ! Venez ! »

Incrédule, après tant de tentatives ratées, le vieux chercheur suivit pourtant le jeune homme sautillant jusqu’au laboratoire, trois étages plus bas (l’ascenseur s’était libéré).

La salle était blanche et propre, pleine de cages, d’aquariums et de vivariums contenant des animaux aussi divers que variés, insectes, reptiles, oiseaux colorés et mammifères, primates ou quadrupèdes…

Et au milieu de tout ça, sur une table couverte d’une serviette moelleuse, une femme essuyait tout en douceur deux petite boules de fourrures qui couinaient, les yeux à peine ouverts. Une autre préparait des biberons non loin de là.

« Oh bon sang… »

Le vieil homme s’approcha, ému aux larmes.

Après des années d’essais infructueux, ils étaient enfin parvenus à ramener à la vie cette espèce éteinte près d’un siècle plus tôt. Les deux petits ornithorynques rampaient maladroitement sur la serviette.

Un espoir de plus pour l’avenir de la planète.

Lundi 31 mai 2021 :

L’après-midi était très beau et le grand jardin était calme, la terrasse bien ombragée. Du coup, j’avais décidé d’aller me poser là, pour bouquiner quelques heures avant que le reste de la smala ne rentre.
Je sommeillais quand un bruit m’a fait sursauter et j’ai vu, au fond du jardin, une boule de poils sortir de sous la haie, puis un plus petite, une deuxième plus petite, une troisième plus petite ?…
Ah.
Une petite famille de lapins.
J’ai souri avec amusement.
Les petits rongeurs ont trotté un moment là avant de redisparaître sous la haie.
C’est cool de vivre à la campagne…

Mardi 1er juin 2021 :

Il faisait très doux, ce soir-là. Le vent faisait voler les feuilles des arbres du quartier, le soleil couchant rendait les nuages dorés.

Sur leur terrasse, un jeune couple s’était installé, paisible. Elle dessinait, assise sur les genoux de son compagnon, lui regardait en silence, détournant les yeux parfois lorsqu’on les interpelait de la rue, des amis ou des voisins qui passaient, rentrant aussi chez eux.

« Ça va, tu n’as pas mal ? demanda-t-elle.

– Non, ça va… Tu me dis, si tu veux du gâteau ou à boire…

– Oui, oui… Mais toi, tu me dis si tu as mal.

– T’es pas si lourde… Enfin, physiquement, je veux dire.

– Va crever, mon chéri, rit-elle.

– Moi aussi, je t’aime. » répondit-il avec amusement en se penchant pour embrasser son cou.

Jeudi 3 mai 2021 :

Deux questions me taraudent.

Pourquoi, dès qu’une expo bizarre a lieu, il veut y aller et pourquoi je me retrouve toujours à l’accompagner ?…

J’ai vu des momies, des dinosaures, des os, beaucoup d’os, des rites funéraires de toutes les époques et tous les continents, les peintures toutes plus étranges les unes que les autres, des silex, des chapeaux, des insectes… Et aujourd’hui, je ne sais même pas trop ce que c’est.

Des reconstitutions chelous médiévo-renaissance ?…

Ces figures de cire ou de plastique dans des décors euh, minimalistes ?…, me laisse tout à fait incrédule. Et ce n’est pas en me chuchotant :

« Te retourne pas, y a une meuf avec un dragon dans les bras qui te regarde… »

Qu’il va beaucoup m’aider…

Vendredi 4 juin 2021 :

OK.

Elle m’a cherché, elle va me trouver, cette vieille peau.

Ah, je suis un sale pervers qui en a après la pureté de son petit-fils préféré chéri, ah, Dieu va nous cramer tous les deux et il faut absolument qu’il me raye de sa vie et qu’il revienne dans le droit chemin et le respect des lois divines…

C’est vrai qu’il n’a que 27 ans, certainement pas l’âge de savoir ce qu’il veut, ce qu’il ressent, et qu’en plus, il est déjà sorti avec des filles donc forcément, ça en fait un héréro…

Si elle savait qu’il est non-binaire et pansexuel…

Ouais non, elle ne comprendrait même pas les termes.

Bon, alors comme ça, madame ne voulait pas que je vienne à la fête de famille pour ses 85 ans. Non seulement je vais y être, parce que c’était ça ou elle se passait de son petit-fils préféré et qu’elle ne voulait pas, mais je vais lui faire un joli cadeau.

Madame aime le coloriage ? Bien noté. Elle va en avoir.

Un joli livre de coloriage plein de gens de tous genres qui se font des câlins et des bisous.

Ça lui apprendra un peu la vie.

Lundi 7 juin 2021 :

Il y avait longtemps que je ne lui avais pas vu cet air, pensif, un peu perdu, un peu triste aussi. Dans cette nuit trop noire, à la lueur des seules lumières de la ville, et dans le silence urbain, ce silence qui n’en est pas vraiment un, mais que tous les citadins connaissent, juste quelques bruits de voitures et des éclats de voix ponctuels au loin, j’avais l’impression de le redécouvrir pour ce qu’il était.

Juste un gosse.

Un gosse paumé, confronté bien trop tôt à la violence du monde, qui avait grandi bien trop vite, sans avoir le temps d’être juste un enfant.

Un gosse que j’essayais de récupérer comme je pouvais. Et c’était du boulot. Un boulot qui m’avait fait sortir de chez moi en cata en pleine nuit pour aller le récupérer après une énième fugue, après une énième engueulade avec son beau-père. J’avais laissé mon numéro à sa mère en lui disant de ne pas hésiter. Elle n’avait pas hésité.

Et là, on était assis tous les deux au bord du fleuve, la nuit était douce et j’attendais.

Parce que le choix devait être le sien.

Mardi 08 juin 2021 :

« Papaaaaaaaaa ?

– Oui, poussin ?

– C’est qui le vieux monsieur là dans le livre ?

– Hmm ? Fais voir ?… Oh. Ça, c’est l’oncle Sam.

– C’est le tonton de qui ? 

– De personne, en vrai. »

Le père attrapa l’enfant, amusé, pour le mettre sur ses genoux :

« C’est un personnage qui n’existe pas, mais qui représente les Etats-Unis.

– Ah bon ?

– Oui. Tu te souviens, au mariage de Tata Julie, tu as demandé qui c’était, la dame sur le buste dans le bureau du maire, et qu’on t’a expliqué que c’était Marianne, et que c’était une dame qui n’existait pas vraiment, mais qui représentait la France ?

– Oui ?

– Ben, l’oncle Sam, c’est pareil, mais pour les Etats-Unis.

– Nous on a une jolie dame et eux ils ont un vieux monsieur ?

– C’est ça… rigola encore le père. Que veux-tu, on a les symboles qu’on mérite… »

Mardi 9 juin 2021 :

Elle avait fait ce bouquet avec beaucoup de soin. Elle y avait passé de longues heures, inspirée par ses fleurs venues de si loin pour finir dans sa petite boutique, dans ce minuscule village un peu paumé.

Les formes et les couleurs se mêlaient, elle avait pris le temps d’essayer, de placer et déplacer les fleurs, pour créer cet ensemble harmonieux, qu’elle avait mis ensuite en vitrine avec une grande fierté.

Les clients avaient regardé la chose et avaient eu des réactions très diverses.

L’obsédée du local l’avait fustigée de la pollution qu’impliquait la venue de ces plantes exotiques.

La petite mamie s’était étonnée et avait demandé ce que c’était.

La mère pressée l’avait félicitée en coup de vent.

Mais c’était le quinquagénaire aussi fringuant que galant, aussi aimable que poli, qui le lui avait acheté en fin d’après-midi, tout heureux de trouver un si joli et si original bouquet pour l’offrir à son épouse, car il rentrait de quelques jours de déplacement professionnel et ne voulait pas rentrer les mains vides.

Elle le regarda partir avec, souriante, contente de son travail et que ces fleurs venues de l’autre bout du monde apportent du bonheur à un couple encore très amoureux, dans son petit village un peu paumé.

Jeudi 10 06 2021 :

« Bon Ok, on va se poser calmement et s’expliquer entre personnes adultes. »

Le calme du directeur était de ceux qui imposaient un silence complet, immédiat et c’était à peine se les mouches osaient voler.

« Qu’est-ce que vous avez fumé, au service pub ? »

Un petit rossignol se fit entendre de la fenêtre entrouverte.

Au bout d’un moment et alors que le silence se faisait de plus en plus pesant, et alors que certains la regardaient, suppliants, la trentenaire du fond soupira :

« Ah non là les mecs, vous vous démerdez, je vous avais prévenus que c’était une idée de cons. »

Silence. Le directeur soupira à son tour et la regarda, blasé :

« Bon, vos collègues étant visiblement tous devenus muets, vous pouvez m’expliquer ça, Elisabeth ? »

Nouveau soupir de la susnommée.

« Ben c’est que certains ici pensent encore qu’une femme à moitié à poil, ça fait vendre, et si vous ajouter ça à un délire à la ‘’il a pas eu son Kitty-cat’’…

–  … On obtient une affiche avec un tigre géant et une femme en petite tenue pour notre campagne de croquettes pour chat ?

– Voilà. »

Le directeur soupira cette fois avec amusement :

« Je veux bien l’adresse de votre dealer, les gars, ça a l’air d’être du bon… »

Vendredi 11 juin 2021 :

Le responsable du protocole regardait avec gravité, mais satisfaction, le grand parc magnifiquement illuminé de dizaines de lanternes, dans les dernières lumières du jour.

L’anniversaire du prince allait être une fête inoubliable, lui et tous les siens y œuvraient depuis des mois.

Les tables des buffets commençaient à se dresser çà et là, les tables basses et les coussins pour les convives aussi. La zone serait parsemée de bougies parfumées, aussi plaisantes pour les invités que répulsives pour les insectes.

Les cuisiniers devaient s’affairer, tous travaillaient d’arrache-pied.

L’empereur avait ordonné : tout devait être parfait.

Lui s’était incliné : tout le serait.

Lundi 14 juin 2021 :

C’était sans doute écrit depuis longtemps.

Qu’un jour, « il » se réveillerait, jaillirait des eaux où « il » dormait depuis des millénaires et ravagerait tout sur son passage.

Après la stupeur était venu la colère, puis, comme rien ne semblait pouvoir le détruire, l’effroi.

Certains y voyaient une punition divine, d’autres, un juste retour des choses, comme si cette créature n’était que l’incarnation de l’esprit de notre planète exaspérée de nos abus envers elle et envers nous-même.

« Il » avait réduit en poussière les bunkers inviolables des puissants persuadés que ces constructions de bétons payées si chères les sauveraient, comme leur argent les avaient toujours protégés.

L’homme courait sans savoir où, sans trop comprendre. Il était encore en vie, ni plus, ni moins responsable que tous les autres, finalement. Coupable, comme la plupart, d’avoir laissé faire, fermé les yeux sur trop de choses malgré les alertes.

En vie, pour le moment, comme d’autres, espérant peut-être qu’on leur laisse une chance de recommencer autrement.

Mardi 15 juin 2021 :

La route défile. Je conduis prudemment. Il ne faut surtout pas que nous attirions l’attention. L’aéroport est tout proche. Nous sommes largement dans les temps. Et tout va bien se passer.

A côté de moi, tu regardes en silence le paysage qui défile, les palmiers, la joue appuyée sur ton poing, ton bras accoudé à la portière.

Tu t’en remplis la tête, peut-être, parce qu’après tout, nous savons tous les deux que c’est un aller-simple.

On s’est souvent dit le contraire. Que c’était provisoire. Que les lois de ce pays, notre pays, finiraient forcément par évoluer, qu’un jour, on pourrait y revenir en paix, sans craindre la prison, ou la mort, un énième passage à tabac par les gens qui ne nous connaissent pas, ne savent rien de nous, mais nous haïssent juste d’exister, juste de nous aimer.

On s’est souvent dit ça en sachant qu’on se mentait.

On a tenu tant qu’on pouvait… Jusqu’à ce que ça devienne impossible, jusqu’à ce qu’on comprenne que « ça se savait » et qu’on n’était plus en sécurité.

L’aéroport est calme et nous embarquons sans le moindre souci.

Et j’essuie sans un mot la larme qui coule malgré moi lorsque l’avion décolle.

Tu me regardes et tu me souris, un peu triste aussi. Tu prends ma main et tu te penches pour m’embrasser rapidement, discrètement.

Je te souris aussi.

Là où on va, on aura le droit de s’aimer.

C’est la seule chose qui nous reste, mais c’est la seule qui compte.

Mercredi 16 juin 2021 :

La route avait été longue, escarpée, parfois presque dangereuse, mais le petit groupe avait fini par y arriver.

Et même s’ils accusaient le coup de la grimpette, du manque d’air de l’altitude et de la fraîcheur du lieu, ils devaient bien l’admettre, ça en valait la peine.

Le site était à couper le souple, enfin le peu qu’il leur en restait, et même en ruines, le théâtre antique restait majestueux.

Plusieurs s’assirent sur les marches usées et abîmées par le temps, deux autres s’aventurèrent plus loin en parlant technique et architecture.

Parmi ceux qui soufflaient un peu, l’un gloussa en les regardant :

« Et les voilà lancés, je sens qu’on va galérer à les faire repartir !

– Ça, c’est sûr ! »

Ils rirent. Une dame d’un âge plus qu’honorable sortit son thermo pour offrir un peu de thé à tout le monde et un autre, plus jeune, s’accouda à ses genoux pour poser sa tête entre ses mains, rêveuse.

Ce lieu avait près de 2500 ans.

A chaque fois qu’elle se retrouvait ainsi dans un site ancien, elle essayait d’imaginer ce qu’il avait été, qui étaient les gens qui avaient foulé ces marches, crié sur ces gradins, pleuré ou ri devant les pièces qu’on y avait jouées.

Restait la question qui la turlupinait toujours : si à l’époque, les humains étaient plus petits qu’actuellement, pourquoi diable leurs marches étaient-elles deux fois plus hautes ?…

Jeudi 17 juin 2021 :

Le vent soufflait sur la plaine de la Bretagne armoricaine et pour être totalement honnête, il faisait un sacré temps de merde. Alors qu’il faisait si beau quelques heures plus tôt, un orage particulièrement violent avait éclaté comme ça, sans même s’annoncer, ce qui n’était pas très correct.

Ça expliquait pourquoi ils s’étaient réfugiés dans la petite église du village qu’ils visitaient, tant pour se protéger de la pluie que parce qu’ils aimaient bien les vieux cailloux, même ceux qui tenaient encore debout.

L’église n’était pas immense, mais elle est calme et belle, fraîche aussi. Il n’y avait quasi personne.

Ils s’y promenèrent un moment, regardant les statues et surtout, les magnifiques vitraux.

Un en particulier retint leur attention, multicolore et un peu trop chargé pour être vraiment lisible.

Un rayon de soleil perça soudain, à travers le vitrail, et mille couleurs illuminèrent le lieu, le rendant un instant magnifique et irréel, comme un avant-goût du paradis.

Vendredi 18 juin 2021 :

Alors c’est à ça que ça ressemble, une « plage de rêve »…

J’avais vu des documentaires, des cartes postales, pas mal d’images…

Mais c’est vrai que c’est beau.

A cette heure de fin d’après-midi, le lieu était désert.

Je suis fatigué.

Je me laisse tomber sur le sable, mon gros sac près de moi, et je regarde la mer.

Je n’aurais jamais cru me retrouver là un jour. Je n’aurais jamais dû devoir partir, tout abandonner en quelques heures, mais je ne l’ai pas volé.

J’ai vraiment chié dans la colle, j’ai eu du cul de le comprendre à temps et de parvenir à m’enfuir.

La mer est belle. Un peu sale. Il y a aussi quelques déchets sur la plage.

Le paradis, hein…

Je suis à l’autre bout du monde.

Je ne sais pas quoi faire.

La voix d’un vieil homme me fait sursauter, quand il me parle dans un anglais pas trop mauvais :

« Quoi tu fais là ? »

Je me retourne, un vieux du cru, il me sourit, il a l’air amusé.

« Perdu, gamin ?

– Truc comme ça, ouais… »

Il hoche la tête :

« Si toi nettoies plage, repas pour toi ce soir. »

Il désigne un bâtiment au bout de la plage. Ça ressemble à un hôtel.

Je me relève lentement, rien de mieux à faire et ça sera toujours ça d’économisé sur le peu qui me reste.

« Okay. »

L’air salé vient me frapper le visage.

Allez, au boulot, je me dis, tu as 19 ans. Et toute ta vie devant toi.

Lundi 21 juin 2021 :

La nuit n’était pas encore tout à fait tombée, mais déjà, il n’y avait plus personne dans les rues et toutes les maisons étaient fermées, les gens cloitrés chez eux dans la terreur.

Certains priaient, d’autres aiguisaient leurs armes, la plupart s’étaient enfermés, tout membre de la maisonnée confondu, dans une pièce pour y attendre l’aube.

Depuis quelques semaines déjà, la terreur frappait cette ville pourtant prospère et paisible, car, la nuit venue, des crimes atroces y survenaient, frappant sans distinction le ou la malheureuse qui avait eu le tort de rester à errer dans les rues. La garde elle-même n’osait plus sortir…

Tout se disait, des brigands, des pillards, des loups, des monstres… On murmurait même que le seigneur, peu aimé, avait mis les dieux en colère et que c’étaient eux qui avaient envoyé cette Calamité pour le punir. La récompense promise n’avait jusqu’ici servi qu’à causer plus de victimes.

Sur un toit, près du centre-ville, trois silhouettes attendaient. Deux hommes et une femme. L’un d’eux étaient accroupi et guettait, elle assise, le troisième debout.

Eux savaient très bien à quoi ils allaient avoir affaire. Un démon égaré qu’ils allaient se faire un devoir de renvoyer chez lui en tuant le corps physique dans lequel il était incarné.

Lorsqu’ils avaient voulu aller l’expliquer au nobliau local, ils avaient été éconduits sans beaucoup de politesse.

Pas grave. Ils avaient l’habitude. Demain, ils leur ramèneraient publiquement le cadavre du démon, toucheraient la prime et repartiraient comme ils étaient venus, à la recherche d’une nouvelle mission.

Mardi 22 juin 2021 :

Lorsqu’ils descendaient ainsi la vieille rue du village, on aurait pu les croire sortis d’un film pour enfants où les animaux parlent et où on leur fait vivre des aventures hors du commun.

Ils étaient une dizaine et squattaient le vieux cimetière. Ils avaient échappé de peu de l’euthanasie, quelques bonnes âmes s’étant cotisées pour les faire stériliser. Ils n’en sortaient qu’en début de soirée, à l’heure du repas.

C’était toujours la jeune rouquine qui se pointait en premier, aussi fière que méfiante, avec son frère tout aussi sur ses gardes. Il y avait le vieux gris tigré, plus trapu, à l’air farouche, et la petite tricolore, la mère des rouquins.

Les autres ne tardaient jamais à suivre.

C’était devenu habituel et plus personne ne s’en offusquait.

C’était une heure tranquille, la plupart des gens étaient rentrés chez eux, il n’y avait quasi plus de circulations et la petite troupe savait de longue date éviter les voitures.

Elle rejoignait tranquillement le petit jardin de la vieille veuve qui les nourrissait avec la même gentillesse tous les soirs. Une des rares personnes qui pouvait les caresser, avec une des bénévoles de l’association qui l’aidait.

Après quoi, les chats ne tardaient pas à rentrer au cimetière.

Quoi qu’en pensaient ces humains, bien aimables de les nourrir, ils devaient avant tout rester là pour accomplir leur tâche, veiller sur leurs défunts.

Mercredi 23  juin 2021 :

Le destin est joueur, quand ce ne sont pas les dieux qui se jouent des mortels.

La guerre durait depuis trop longtemps entre nos deux races. Elle n’avait plus aucun sens (si on admettait qu’elle en avait eu un, un jour).

Même si nous étions de plus en plus nombreux à vouloir y mettre un terme, et ce dans les deux camps, nous étions encore considérés comme des traîtres et exécutés sans le moindre procès à la moindre suspicion.

Nous tentions de trouver une solution et elle nous avait été apportée par un vieux mage à moitié fou. Elle ne l’était pas moins : escalader la vieille tour de Shambal et à son sommet, sur l’autel probablement en ruines, invoquer les deux dragons protecteurs de nos deux peuples pour qu’eux mettent un terme à ce conflit.

Les légendes disaient que le dragon de glace avait toujours su calmer la rage de sa sœur de feu.

Dans le petit groupe de clandestins que nous étions, Elias et moi nous étions portés volontaires. Le prêtre nous avait appris le rituel.

Nous avions traversé les terres ravagées par la guerre, échappant plusieurs fois aux troupes de son peuple comme aux miennes, jusqu’à arriver à cette tour que nous avions escaladée sans attendre. Pour réciter sans plus attendre les prières, nous n’avions plus rien à perdre.

Lorsque les deux dragons étaient apparus, nous étions restés sans voix devant leur majesté. Sidérés tous deux, nous les avions regardés voler autour de nous, la superbe dragonne rouge cracher du feu alors que pour l’éviter, son frère donnait involontairement un grand coup dans la tour, manquant de peu de la détruire. Pour ma part, je ne dus ma survie qu’au réflexe d’Elias qui me rattrapa juste à temps.

Calmées, et un peu désolées d’avoir failli nous tuer, les deux créatures acceptèrent d’écouter notre prière et de l’exaucer. Alors, mon ami et moi sommes partis chacun de notre côté, sur le dos de notre dragon, en sachant que nous nous retrouvions bientôt, lorsque nos rois se rencontreraient pour signer la paix, sous le regard de deux dragons qui ne leur laisseraient pas le choix.

Jeudi 24 juin 2021 :

« Alpha à Delta.

– Yep.

– Delta, est-ce que vous pourriez répondre convenablement !

– Omega à Alpha, lâchez-le, je prends le relais.

– Mais…

– Omega à Alpha, c’est un ordre.

– Reçu, Omega. »

Clic.

Silence.

« Omega à Delta. T’en en place, Ben ?

– T’en fais pas, Jeff. Je suis tout bien installé et j’ai une vue imprenable.

– OK. Omega à Gamma, t’en es où, Lola ?

– Pareil, je suis posée et j’ai tout en visu. Mais vous auriez vraiment pas pu choisir un truc moins pourri que ce local à la con pour cette rencontre ? Et dites-leur de remonter les rideaux, bordel, comment vous voulez qu’on les couvre s’ils nous bouchent la vue !

– Madame l’épouse du président avait trop chaud et craignait pour son joli teint de pêche.

– Ouais ben elle se fout de la crème solaire et elle fait pas chier !

– Lolilolo a raison, Jeff, ‘faut qu’ils lui dégagent la vue, là. J’ai pas de visibilité de son côté, c’est pas pour rien qu’on est deux, bordel !

– Lolilolo t’emmerde, Ben.

– Moi aussi, je t’aime, ma chérie.

– Bon, je transmets, début de l’opération dans deux minutes. Vous avez intérêt à gérer, les snip’.

– Chef oui chef ! »

Vendredi 25 juin 2021 :

La pleine lune illuminait le ciel et on y voyait presque comme en plein jour.

Si dans les villes des humains, désormais, les lumières artificielles rendaient difficile de différencier le jour de la nuit.

Mais là, en pleine campagne, c’était plus rare que la nuit soit si claire.

Assise sur la branche sèche d’un arbre qui souffrait du manque de pluie, la petite fée regardait la lune.

Elle attendait son amoureuse.

Elle aimait bien être comme ça, au calme. La nuit était bien pour ça, parce que les humains, du moins dans ce coin perdu de campagne, ne venaient que très rarement les déranger à ces heures-là.

Parfois, surtout en été, il y avait des petits groupes de jeunes humains qui venaient dans les forêts et les champs pour faire la fête. Ses ami(e)s et elle aimaient bien les regarder, c’était souvent très amusant. Ils chantaient, ils buvaient, ils dansaient, parfois ils copulaient, en couple ou tous ensemble. Et les fées les regardaient, et il arrivait, quand les humains avaient assez bu pour ne pas s’en rendre compte, qu’elles aillent leur piquer une cannette ou une bouteille pour aller faire pareil de leur côté. Il n’y avait pas de mal à se faire du bien.

La petite fée sourit en entendant son amoureuse arriver, le petit « flap-flap » de ses ailes brisant sans violence le silence de la nuit. Elle lui fit un gentil bisou avant de s’asseoir près d’elle et de prendre sa main.

« Merci de m’avoir attendue !

– De rien. »

Elles se rapprochèrent et la petite fée posa sa tête dans le cou de son amoureuse qui la laissa faire en souriant. Et elles restèrent ainsi en silence, juste heureuses de regarder cette magnifique pleine lune ensemble.

[Retour des Courts du Jour après mes quelques semaines de congés ^^]

Mardi 10 aout 2021 :

Le chemin serpente le long de la baie et on y est bien. C’est calme et ombragé, les plantes le bordent de chaque côté, formant une barrière naturelle qui est agréablement fleurie et sent très bon en cette saison.

Et puis soudain, une trouée dans les branches fleuries laisse voir le village désormais tout proche. Une jolie petite bourgade au bord de la mer, des vieilles maisons de pierre, en contrebas de montagnes couvertes de forêts.

Les bateaux colorés, les terrasses, tout appelle au repos, au calme et à la détente.

Nous échangeons un regard, ça sera bien de s’arrêter là un petit moment. Quelques heures ou quelques jours, une pause dans notre tour d’Europe à pied.

Tu me souris et nous reprenons notre route. On va commencer par se poser un peu sur une terrasse, contempler la mer, on se baladera ensuite un peu dans ces ruelles anciennes et puis on verra si on décide de se poser un peu ou si on repart.

C’est comme ça qu’on avance, à l’envie et à l’instinct, sans prévoir grand-chose, et ça nous va bien.

Mercredi 11 Aout 2021 :

Le silence de la nuit est toujours apaisant, après le bruit incessant des milliers de visiteurs qui se pressent entre mes murs chaque jour.

Parfois, ils sont là plus tard en soirée. Ils appellent ça des « nocturnes ». Ça leur plait, apparemment. Je les ai entendus s’extasier de me visiter à ces heures, se faire peur à voir des fantômes ente deux salles, au détour d’un de mes nombreux couloirs.

Les fantômes ici, ce n’est pas ça qui manque… Je les connais tous, mais ils sont très discrets.

Ce soir, la pleine lune est superbe et illumine la cour. On y voit quasi comme en plein jour. Il n’y a pas de « nocturne », tout est donc calme. Il y a bien les quelques personnes qui sont là toute la nuit, ceux qui me gardent. Enfin, qui gardent tout le bazar dont ils m’ont rempli au fil du temps.

Le ciel se couvre. Bientôt, de sombres nuages vont cacher la lune. Peut-être y aura-t-il un bel orage.

L’eau ruissellera sur mes pierres et qui sait si ça ne fera pas remonter des souvenirs anciens, d’autres temps, d’autres gens, d’époques où des rois et des reines vivaient et mourraient ici, où une autre histoire s’écrivait dans mes salles alors si sombres, si froides, bien loin de ce que je suis devenu.

Les humains ont la mémoire courte. C’est peut-être pour ça que certains d’entre eux se battent avec tant d’ardeur pour garder des traces de leur passé.

Moi qui les contemple depuis des siècles, j’aurais tant à leur dire si je pouvais parler…

Jeudi 12 aout 2021 :

On racontait qu’elles poussaient à l’équinoxe, sur le flanc nord des montagnes de l’ouest. On racontait qu’alors, pendant quelques jours, c’était toutes ces hautes pentes qui en devenaient rouges. Et puis elles fanaient.

On leur prêtait des vertus miraculeuses, le pouvoir de guérir des maladies, des poisons, d’exaucer des vœux.

Alors, puisque nous n’avions rien à perdre, nous avions décidé d’essayer.

Nous n’avions pas tant de route à faire, deux semaines peut-être, mais le chemin était dur, la région presque désertique. Peu d’eau et guère plus de gibier. Nous avons failli abandonner plusieurs fois. Et puis, il a fallu nous résigner : plus de quoi faire demi-tour, il fallait avancer.

Et la terre était redevenue plus verte, les montagnes approchant. Nous avons trouvé une source, j’ai ri quand tu as plongé dedans. Nous avons trouvé des fruits et même un lièvre. Le lendemain, nous avons commencé à grimper.

Nous sommes arrivés deux jours plus tard dans un immense pré, mais point de fleurs. Nous n’avons eu qu’un court instant de désespoir, car tu as vite remarqué qu’elles étaient là, en boutons qui n’attendaient que d’éclore.

Alors, nous nous sommes installés là et nous nous sommes endormis.

Pour nous réveiller au milieu d’un pré rouge de ses milliers de fleurs. Comme le disaient les légendes, elles s’étendaient à perte de vue sur toutes les montagnes avoisinantes.

« Tu vois, m’as-tu dit. Il suffisait d’y aller. »

Vendredi 13 Aout 2021 :

Bon.

Surtout, ne pas bouger. Apparemment, ils ne m’ont pas vue…

Je me méfie des humains.

Ceux-là n’ont pas l’air agressifs. Ils se promènent juste, ils n’ont pas de chien et d’ailleurs ils ont leurs petits avec eux.

 Ils doivent donc être de ceux qui ne font que passer.

Tant mieux.

Mais dans le doute, je ne vais pas bouger et attendre qu’ils partent.

Mes petits à moi ne sont pas loin.

C’est là qu’une des leurs me voit et pousse un cri en me pointant de la patte.

Zut.

Aussitôt, les deux adultes et l’autre petit s’immobilisent et me regarde, et la femelle s’accroupit pour faire taire le petit.

Ils me regardent, ils ont l’air content et ne bougent pas non plus, comme si eux aussi avaient peur. Et puis le mâle attrape la main d’un petit et la femelle l’autre et ils partent tout doucement en jappant tout bas.

Je les regarde s’éloigner et attend d’être sûre qu’ils sont assez loin pour ramasser ma proie et repartir vers mon terrier. J’ai eu la chance d’attraper un beau merle et ça tombe bien, mes petits vont être contents. Ce soir, ils s’endormiront avec le ventre bien rond.

Les réunions de famille avaient toujours un petit gout de bazar plus ou moins organisé.

Là, il faisait beau et chaud, les braises du barbecue chauffaient et un des enfants avisa soudain un lapin qui toisait tout le monde d’un air au moins dubitatif si pas quelque peu apeuré, au fond du jardin.

« Tataaaaa ! » appela le petit bonhomme.

La maîtresse des lieux le rejoignit :

« Oui, qu’est-ce que tu as ?

– Y a un lapin dans ton jardin !

– Ah oui, on l’a adopté le mois dernier. Il faut être gentil avec lui, il n’est pas habitué aux enfants. »

L’enfant hocha la tête avec toute la gravité qu’on peut avoir à cet âge et son père, qui s’était approché, demanda, amusé :

« Tu te mets à l’élevage de lapin ?

– Ouais, mais on commence par un seul pour y aller mollo. Tu sais comme ça fait ces bestioles, on serait vite envahis.

– Pas faux. Et vous l’avez appelé comment ?

– Civet. »

L’homme contempla sa sœur avant de rigoler :

« T’es vraiment tordue… »

Mardi 17 août 2021 :

Bon. Alors de deux choses l’une…

Soit je suis mort et je suis au Paradis, mais on m’a menti sur l’apparence de Saint Pierre…
Soit je suis vivant et je viens d’être sauvé de cette panthère par un magnifique autochtone et ça m’irait tout aussi bien.
Non parce que là miam.
J’en oublierais presque ce que je suis venu faire ici…
Et ce n’est pas en venant me tendre la main pour m’aider à me relever avec un petit sourire qu’il va beaucoup m’aider à remettre mes idées en ordre.
J’inspire et bredouille un vague « merci » dans ce que j’espère être sa langue.
Ça le fait rire et il secoue la tête avant de reprendre dans ce même dialecte (ouf, je le gère à peu près) :
« Ça faisait longtemps qu’on n’avait pas vu d’homme blanc par ici.
– Moi chercher tribu d’ici pour savoir si aller bien ? » je lui réponds alors qu’il ramasse la lance qu’il a jetée sur la panthère, la faisant déguerpir.
Il me regarde sans comprendre et je me dis que je m’occuperai bien de son autre lance… Et que bon sang, mais à quoi je pense dans un moment pareil !
« Ça va ici, oui, pourquoi ? » me demande-t-il, intrigué.
Je ramasse mon sac.
« Grave maladie partout, vouloir savoir si ici aussi. Ah, et moi sûr pas malade, vous pas avoir peur. »
Vu la quarantaine que je me suis tapé avant d’avoir le droit de venir, c’est heureux.
Il hoche à nouveau la tête et me sourit :
« Non non, ici ça va… Viens, mon village n’est pas loin, tu as l’air d’avoir besoin de repos. »
J’admets qu’après dix jours à crapahuter dans la jungle à leur recherche, j’ai déjà dû être plus frais et présentable. Il me sourit encore et j’ai l’impression que malgré la crasse, il ne me trouve pas repoussant non plus.

Je pense qu’il y a moyen de négocier qu’il vienne me frotter le dos quand je me laverai…

[Pas de Court du Jour mercredi 18 aout à cause d’une panne d’internet]

Jeudi 19 août 2021 :

“Houlà… Viens voir, Marie-Angélique ! Vite, vite !

– Quoi ? Quoi ?

– Regarde, là en bas, dans le jardin, le prince Ulrich vient de tomber dans la fontaine !

– Quoi ?!… Oh, oh oh oh !… Et il n’est pas tombé tout seul… Qui est ce garçon, tu le connais ?

– Je crois que c’est le jeune duc de Karlberg, qui vient tout juste d’arriver à la Cour ce matin… Eh bien, on pourra dire qu’il se sera vite fait remarquer !

– Le prince a l’air furieux !

– On le serait à moins, et puis, tu sais comme il est colérique… En plus, je crois que c’est un de ses uniformes préférés…

– Bah, il sèchera… Les Karlberg ne sont pas n’importe qui, ça m’étonnerait que le roi lui en tienne rigueur… Il répète assez que son fils a besoin d’apprendre un peu l’humilité…

– C’est vrai qu’il est parfois odieux…

– Et notre petit duc qui a l’air tout désolé et l’aide à se relever et à sortir de là, brave garçon…

– Oh !

– Ah !

– Non mais je rêve ou le prince vient de le repousser à l’eau ?…

– Tu ne rêves pas… Mais il risque d’avoir des soucis, regarde qui arrive…

– Oups, Sa Majesté qui a l’air d’avoir tout vu…

– Si nous descendions, mon amie ? Je serai curieuse d’entendre la leçon à laquelle va avoir droit notre jeune prince…

– Volontiers ! Hi hi hi !”

Vendredi 20 août 2021 :

Le vent froid de ce jour de novembre est presque revigorant, sous le ciel juste assez couvert pour être blanc sans être sombre.

Il y avait très longtemps que je n’avais pas revu cet endroit.

Cette maison paumée au milieu des bois, où on venait passer nos vacances tous ensemble, je l’avais presqu’oubliée. Jusqu’à ce qu’il y a quelques jours, un raz-le-bol général ne me fasse péter un plomb, quitter mon boulot en claquant la porte et courir chez mon médecin qui m’a dit : “Arrêt, repos, et partez prendre l’air ailleurs si vous pouvez.”

C’est là que ce lieu m’est revenu en tête.

C’est un de mes cousins qui a les clés, lui y va toujours en été avec sa petite famille. Il me les a laissées sans discuter, plutôt content, en fait, de me voir comme ça, avec cet envie de retourner là-bas. Il m’a avoué qu’il était inquièt pour moi et n’était pas le seul, que partir là-bas me ferait du bien et m’a bien dit de l’appeler si jamais j’avais besoin de quoi que ce soit.

Ca faisait un moment qu’on me disait de lever le pied… Et que je refusais de l’entendre.

La maison est propre et tout y est en ordre. J’ai fait un plein de courses sur la route et pendant que le chauffage se met en marche, moi, j’ai décidé d’aller me balader un peu.

Pas de mal à se dégourdir les jambes après quelques heures de voiture.

J’ai retrouvé le chemin du lac sans même avoir à y penser. Mon corps se souvenait, mieux de moi, de ces sentiers forestiers si calmes…

Le ponton de bois est toujours là, mais dans le doute, je n’ai pas osé m’y avancer.

Je m’assois au sol, au bord de l’eau.

Je repense à l’enfant que j’étais quand je venais me baigner là avec toute la bande…

Il était plus que temps de réfléchier et de tout mettre à plat, pour continuer ma vie sur mon vrai chemin.

Lundi 23 août 2021 :

L’explosion se refletait dans le casque du scaphandre du soldat. Derrière lui, le femme la regardait, elle aussi, impassible.

L’immense champignon nucléaire marquait la fin de la guerre.

Eux, derrière la vitre blindée du bunker, étaient à l’abri, avec ce qui resterait désormais de l’humanité.

Tous s’étaient terrés au fond des abris lorsque l’ordre ultime avait été donné.

Tous, sauf elle, qui avait lancé cet ordre. Et lui, son plus fidèle soldat, l’avait accompagné jusqu’au sommet de la tour, car il avait juré de ne jamais la laisser seule.

Même dans l’immense abri, même si elle y régnait d’un main de fer, elle n’était pas à l’abri d’un rival, d’un fou, de trop de gens et de choses.

Ils regardaient tous deux le nuage, à des dizaines de kilomètres de là au sud, se dissiper peu à peu.

Elle avait ordonné la frappe dès qu’elle avait su que leurs ennemis, malgré un accord de paix factice, allaient relancer le conflit.

A ces années de combats absurdes, elle avait choisi de mettre un terme définitif. Trop de sang avait coulé.

“Ardyn.

– Oui, ma dame ?

– Rentrons. Il faut organiser l’expédition vers le nord. Avec un peu de chances, nous y trouverons quelques survivants moins belliqueux…

– C’est à espérer.”

L’espoir était toujours là, au fond du coeur des humains.

Mardi 24 août 2021 :

La chambre de la princesse était belle et confortable, mais elle n’en restait pas moins pour son occupante une sombre prison. D’ailleurs, la seule fenêtre avait des barreaux…

La jeune fille brodait tristement, le cœur serré. La pièce était gardée de peur qu’elle ne tente de s’en évader, tant il ne faisait de doute à personne que l’annonce de ses fiançailles avec un cruel seigneur de près de deux fois son âge l’avait choquée autant qu’horrifiée.

Sa mère lui avait dit, pourtant, qu’il était du destin des princesses de servir les desseins politiques des rois.

Mais on lui avait tant conté de magnifiques histoires d’amour qu’elle n’avait jamais vraiment voulu y croire…

Une larme tomba sur sa broderie.

Elle sursauta lorsqu’une voix demanda :

“Pourquoi pleures-tu ?”

Elle vit alors avec effarement que les barreaux de la fenêtre avaient disparu et qu’était assis là un magnifique chat noir à la fourrure épaisse, aux yeux d’un vert presque blanc, qui la regardait avec, lui sembla-t-il, grand sérieux. Quelques papillons dorés voletaient autour de lui, finissant de rendre la scène irréelle.

Elle connaissait cet animal, il appartenait à un étrange duc aussi beau qu’on le disait sorcier, rarement présent à la Cour, mais c’était le cas ces temps-ci. Elle avait eu l’occasion de lui parler lors d’une promenade. C’était certes un homme énigmatique, mais qui ne dégageait que bienveillance.

Elle se surprit à répondre au chat qu’elle pleurait son malheur de devoir épouser un homme qui l’effrayait. Le chat pencha la tête :

“Oui, mon maître m’a expliqué… Il y a vu un très mauvais présage… Cet homme veut la couronne et compte se servir de vos noces pour la revendiquer lorsque ton père mourra. Mon maître a vu une guerre et notre pays en ruines… Il m’a demandé de venir te chercher. Il peut te mettre à l’abri le temps de régler ça…

– Alors ce qu’on dit est vrai ? Ton maître est un sorcier ?

– Mon maître est un gardien. Il agit pour sauver ce qui doit l’être.”

Elle décida de lui faire confiance et le suivit, enjambant le rebord. Le chat la conduisit jusque à une belle calèche, sans qu’aucun des courtisans présents ne semblent la voir. Le mystérieux duc était là et s’inclina :

“Merci, Ma Dame. Votre aide me sera précieuse pour mettre à mal les noirs projets de votre fiancé.

– Merci à vous de m’avoir sauvée de lui…”

Il sourit :

“De rien, Ma Dame. Une future reine de votre envergure mérite bien mieux qu’un imbécile de ce genre…”

[Pas de Court du jour le 25 août, car sortie de la nouvelle Une histoire de plumes pour les dix ans du site]

Jeudi 26 août 2021 :

Micro-nouvelle un peu spéciale dédicacée à Madshaton et toute la team de la partie Lénidès des Guerres de l’Ouhn.

L’homme siffla et le cri familier de son oiselle lui répondit avant qu’il ne sourit en la voyant apparaître entre les arbres pour venir se poser sur le poing qu’il lui tendait, dès qu’il lui eut pris le lièvre qu’elle tenait entre ses serres.

“Alors, Sonata, tu as trouvé ton dîner…” lui dit-il gentiment en caressant sa tête, après avoir posé la proie près de lui, sur la planche avant de sa charrette.

Il sourit quand la petit tête blanche se frotta à son joue mal rasée.

Puis, il déposa son amie à ses côtés et reprit les rênes, il était temps de rentrer.

La chasse avait été bonne pour lui aussi, en témoignaient les animaux morts qu’il ramenait, déposés à l’arrière de la charrette. Entre les peaux et la viande, il allait avoir un peu d’avance sur le prochain loyer et être tranquille quelques jours.

Il songea, en voyant le ville en contre-bas de la route, qu’il ne savait même plus exactement depuis quand il était ici, depuis quand son seigneur l’avait envoyé dans ce monde pour qu’il puisse s’y reposer en paix et à l’abri de tous, depuis quand il vivait cette vie paisible de trappeur comme si de rien n’était.

A côté de lui, sa belle oiselle mangeait tranquillement sa propre proie. Il sourit en la voyant, elle faisait toujours ça très proprement pour ne pas salir son beau plumage.

Il soupira.

Il ne se sentait pas encore prêt à rentrer… Mais il le faudrait bien, un jour.

Il regarda le ciel et eut un sourire.

Un jour prochain, il le savait, il trouverait sa place.

Vendredi 27 août 2021 :

(Petit clin d’œil à Ismael, un des personnage d’Une histoire de plumes. ^^)

Ismael aimait bien venir voir ses grands-parents.

Déjà parce qu’ils étaient adorables et toujours contents de le voir, ensuite parce que leur vieille maison était un havre de paix pour lui.

Sa grand-mère Fatma adorait le gaver de pâtisseries et sa façon de mêler les recettes algériennes de son enfance avec les françaises apprises depuis qu’elle avait quitté son pays natal, à la fin de la guerre d’indépendance, était aussi merveilleuse qu’inimitable.

Ismael aimait se poser sur le fauteuil tout moelleux, devant la bibliothèque, près du feu en hiver, et parler avec son grand-père Alban de tout et rien.

Cet ancien officier qui avait refusé d’abandonner à leur sort la femme qu’il aimait et sa famille, qui avaient décidé de se battre pour le France dans cette guerre qui n’avait alors pas ce nom.C’était d’ailleurs comme ça qu’ils s’étaient connus, lorsque Fatma, toute jeune étudiante, était venue se proposer comme interprète pour les aider. Alban était assez vite tombé sous son charme, mais il riait encore de tout ce qu’il avait dû faire pour parvenir à la séduire.

C’est qu’elle ne s’en laissait pas compter, la demoiselle… Il fallait d’ailleurs l’entendre, à près de 80 ans, râler contre “ces fichus barbus pas foutus de nous foutre la paix”… Elle n’avait rien perdu de sa combativité en la matière.

Ismael aimait ce vieux salon, la douce odeur du feu et des gâteaux et ce vieux couple toujours aussi amoureux.

Un lieu qui respirait le bonheur et l’amour.

Lundi 30 août 2021 :

Ma respiration se matérialise devant moi dans un petit nuage de buée qui s’évanouit aussitôt dans l’air alors que j’essaye de reprendre mon souffle, en regardant autour de moi pour me repérer.

Il a cessé de neiger, mes traces seront faciles à suivre s’ils les retrouvent, il faut que je trouve un moyen de les semer.

Après avoir réussi à arriver à ce maudit château, à m’y introduire sans me faire voir, à voler le médaillon et à en filer sans me faire attraper, ça serait vraiment, mais alors vraiment vexant de me faire avoir maintenant.

Les nuages s’écartent, dévoilant une lune qui, non contente d’être magnifique, me permet de retrouver mon chemin. J’avance un peu et retrouve la petite rivière qui coule là.

Parfait, j’ai de bonnes bottes et tant pis si mon pantalon est un peu mouillé, l’auberge où m’attendent mes compagnons n’est pas si loin, ça devrait aller.

C’est ainsi que, m’aidant d’un long bâton épais, je pénètre dans l’eau froide et le suis vers l’ouest, vers la lune, m’assurant ainsi que mes poursuivants ne me retrouveront pas : leurs chiens perdront ma trace et je n’en sortirai qu’assez loin pour être sur qu’ils ne la retrouveront pas.

La lune est presque couchée lorsque les lumières du village apparaissent à ma vue, en bas de la colline.

J’avais parié avec Lucius que je serai là avant l’aube, gagné ! Il va devoir me payer un bon bain et un bon repas chaud, ça lui apprendra à douter de moi !

Mardi 31 août 2021 :

Il faisait un soleil radieux et donc très chaud sous la verrière de la cour intérieure du musée.

A part les quelques plantes qui mettaient un peu de vert dans le décor, ce dernier était entièrement blanc, ocre pâle, des statues aux murs.

A cette heure, il n’y avait pas un chat. Normal, et c’était pour ça que cet horaire avait été choisi.

Elle était arrivée la première, dans sa petite robe noire, et attendait sagement entre les deux statues. Il arriva un peu plus tard, lui en blanc, la cherchant du regard un moment.

Elle lui sourit et lui fit un petit signe de la main.

Il répondit de même en la rejoignant.

Depuis le centre de contrôle des caméras de vidéos surveillance, le gardien songea à un premier rendez-vous de deux amoureux et trouva ça mignon.

 Il était loin de se douter des propos que ces deux personnes échangeaient, seuls dans cette cour, sous ce si beau soleil.

Elle lui tendit sans perdre son sourire une clé USB sous forme d’un petit nounours avant de lui dire avec un léger accent nordique :

« Bonjour, merci de votre ponctualité. »

Il hocha la tête et répondit avec un accent moyen-oriental assez doux en la prenant :

« De rien. C’est la moindre des choses. Tout est bon ?

– Oui. Vous avez toutes les infos là-dessus. De quoi libérer et exfiltrer vos agents sur place sans problème. Notre ambassade vous aidera. »

Il soupira, soulagé.

« Merci infiniment.

– De rien. C’est la moindre des choses pour nous aussi, après votre aide pour libérer les nôtres… »

Ils se sourirent et il haussa les épaules :

« C’est toujours mieux quand on peut s’aider comme ça…

– C’est sûr. Il faudrait que nos gouvernants y pensent plus souvent. »

Mercredi 1er septembre 2021 :

Dire que le repos de la nuit avait été salutaire aurait été un doux euphémisme.

Après trois jours de marche dans les montagnes, dans le froid et la pluie, trouver enfin un gîte accueillant tenait quasi du miracle pour nous.

C’était une vieille bâtisse encore solide, un bon feu brûlait dans l’âtre de la grande salle du bas, par là où nous étions entrés. Le vieux couple qui tenait l’endroit nous avait accueilli à bras ouvert, sans savoir qui nous étions, ni d’où nous venions, rien. Ils s’étaient empressés de nous apporter des couvertures pour nous réchauffer, surtout la petite, et assis à une vieille table en bas pour nous apporter des bols de soupe fumante.

Ils n’avaient posé aucune question.

Ils nous avaient montrés où nous laver, où dormir, dans une chambre à l’étage où nous nous étions écroulés tous les quatre sans demander notre reste.

Il y avait deux grands lits. La petite avait bien voulu en laisser un à ses parents et dormir avec son tonton (moi). De vrais lits… On avait presque oublié que ça existait…

 J’ai été le premier réveillé au matin et je suis descendu sans les déranger.

La vieille dame était déjà au boulot. La pluie s’était arrêtée. Elle m’aa souri et montré la table, près du feu, et j’étais à peine assis qu’elle m’apportait du pain tout chaud de son four, du beurre, des confitures et une grande tasse de thé.

Autant dire un festin pour moi après tout ce que nous avions enduré…

J’ai bredouillé des remerciements et elle m’a juste souri :

« C’est normal, mangez autant que vous voulez. Vous êtes à l’abri, maintenant. Ici, vous n’avez rien à craindre. »

Jeudi 2 septembre 2021 :

Il faisait nuit noire lorsque la voiture se gara discrètement dans la ruelle sombre, derrière l’hôtel de luxe. Les deux hommes qui se trouvaient dans le véhicule n’eurent pas à attendre longtemps, une silhouette grande et fine, dans un long manteau de cuir sombre, chaussures de ville aux pieds et feutre sur la tête, les rejoignit pour monter à l’arrière.

« C’est bon, on file ! » déclara avec fatigue, mais autorité, le nouveau venu.

Le conducteur, un tout jeune homme un peu nerveux, hocha la tête et redémarra et l’autre, un âgé et bien plus calme, demanda :

« Vous l’avez ?

– Oui, oui, j’ai pu copier tout le contenu de son téléphone et placer le mouchard sur son ordinateur portable, comme prévu…

– Parfait. Félicitations, Lieutenant, vous avez géré !

– Ce fut un plaisir. »

Le reste du trajet fut silencieux et bientôt, la voiture se gara sur le parking d’un immeuble banal dans lequel les trois hommes entrèrent, pour rejoindre, au troisième étage, les bureaux de leur service.

Une femme à l’allure sévère les y accueillit :

« Ah, vous voilà. J’espère que tout s’est bien passé. »

Le lieutenant lui jeta une clé USB :

« Tout est là, Madame, et le mouchard est en place. »

Elle attrapa l’objet avant de blêmir, comme les deux autres sursautaient, lorsqu’il enleva la veste en cuir, dévoilant un très léger ensemble de lingerie fine bleue pâle des plus déshabillée.

« … Maintenant, si vous permettez, je vais prendre une douche et me changer…

– Qu’est-ce que c’est que cette tenue ! » s’étrangla-t-elle.

Il se dandina, goguenard :

« La tenue appropriée pour attirer un vieux politicard pervers dans une chambre d’hôtel, Madame. »

Il prit une pose plus que suggestive, la laissant outrée :

« Ça ne me va pas ?…. »

Le jeune était séché et le plus âgé gloussa alors qu’un autre homme entrait et répondait avec amusement :

« Ah, si, très bien, Lieutenant !

– Oh, vous êtes encore là, Colonel ?

– J’attendais votre retour pour être sûr que ça allait. Je vois que vous y avez vraiment mis du vôtre…

– Bah, notre métier demande souvent de donner de sa personne… Que ne ferait-on pour son pays ! »

Vendredi 3 septembre 2021 :

« Non mais sérieux Henri, j’le sens grave pas quoi…

– Hm ? »

Le petit blond en pantalon droit et chemise regarda, tout sourire, le jeune Arabe assis sur son canapé rouge. Dire qu’il était mal à l’aise était un doux euphémisme. Il gigotait en regardant tout autour de lui, dans ce salon bourgeois aux vieux meubles cossus et aux murs couverts de livres.

Henri pointa le nez hors de la cuisine, juste à côté, pour lui dire doucement :

« De quoi tu t’inquiètes, mon cœur ? Je suis sûr que ça va très bien se passer.

– Ouais ben pas moi… »

Henri gloussa, s’essuya les mains sur un torchon en coton épais, héritage familial, avant de le rejoindre pour s’asseoir près de lui et prendre sa main :

« Mes parents ne vont pas te manger, tu sais.

– …

– Tu t’es fais tout beau en plus, il est super classe ton jean, et ton t-shirt est très beau aussi…

– Arrête de t’foutre de moi… »

Henri gloussa et l’embrassa rapidement :

« Je ne me fous pas de toi, Atmen. Je suis très heureux que tu aies fait un effort. »

Atmen se gratta la tête, tout rose :

« Ben c’est tes parents quoi, j’allais pas venir en survet’… La vie d’ma mère, j’aurais eu l’air de quoi… Mais euh, t’es sûr qu’ça va le faire ?

– Mais oui !… Maman était toute excitée à l’idée de te rencontrer.

– Et ton père… ?

– Oh lui, surtout intrigué. Il se demandait comment on s’est connu…

– Ah ouais ben ouais logique…

– Du coup, quand il a su que tu étais le frère d’une des petites que j’ai en soutien scolaire, ça lui a été.

– Ouais genre il a dû se faire des films de ouf…

– Ben j’ai bien pensé à raconter que tu m’avais héroïquement sauvé d’une agression dans le métro, mais je me suis dit que ça n’allait pas te plaire. »

Atmen fit la moue :

« Euh, ouais ça on s’le garde pour nous, s’t’plaît… »

Henri opina et leva sa main droite. Même si c’était vrai, qu’Atmen l’avait bien aidé alors que des « potes » à lui l’emmerdaient, dans le métro, un soir que le blondinet rentrait des cours de soutien scolaire, et que c’était ce soir-là qu’ils s’étaient vraiment parlés pour la première fois, ils avaient promis de garder ça pour eux. Pas besoin de faire peur à ses braves gens déjà bien inquiets que leur fils gay aille dans un quartier « populaire » pour aider des enfants en difficulté… Même s’il y avait aussi trouvé l’amour.

Lundi 6 septembre 2021 :

Au sortir de l’hiver, Teddy l’ours avait toujours très faim. Rien d’anormal après des semaines passées à dormir dans sa grotte, alors il sortait se balader dans la forêt. Cette dernière se réveillait de sa propre torpeur, toute fleurie et remplie de chant d’oiseaux. Teddy était tranquille. Il vivait dans une zone sans humains à proximité et sa taille imposante dissuadait les autres prédateurs de venir lui chercher des noises.

Il pouvait donc aller et venir tranquillement et ce jour-là, il alla jusque la rivière, car comme chaque année, les saumons allaient arriver.

Et Teddy aimait les saumons.

Et puis, il faisait bien chaud, alors de toute façon, faire trempette, ça serait bien aussi.

Il en était donc là à se rafraichir lorsqu’il vit soudain un autre ours arriver. Tout d’abord prêt à défendre son territoire, il se détendit vite en sentant qu’il s’agissait d’une femelle et que visiblement, elle était d’humeur plutôt câline.

Teddy se dit donc qu’il y avait largement assez de saumons pour se faire un petit tête-à-tête et plus si affinités.

Sans du tout se douter que cette charmante demoiselle venait d’être lâchée là dans ce but pour tenter de faire se reproduire ce grand mâle, quasi dernier représentant des siens…

Deux humains embusqués plus loin surveillaient la scène et soupirèrent avec le même soulagement lorsqu’ils virent Teddy accepter sans rechigner de partager ses proies avec la nouvelle venue quelque peu intimidée, et qui se détendait après un moment de doute sur où elle avait atterri.

« Bon, mission accompli… Elle est dans une zone sûre et il a l’air de l’accepter…

– Oui, avec un peu de chances, on aura des jolis oursons dans quelques mois ! »

Bien loin de ces considérations, Teddy regardait la demoiselle manger du saumon et il se dit que ce printemps commençait très bien.

Mardi 7 septembre 2021 :

Bien, nous étions donc face à un dilemme intéressant… Choisir entre l’énergie et la nature, on nous disait. On ne pouvait pas assurer les deux… Il fallait soit abandonner notre petit confort, soit nous laisser crever à racler jusqu’à la lie les ressources de notre Terre…

Et comme personne ne voulait abandonner son petit confort, enfin c’est du moins ce qu’on nous soutenait pour nous culpabiliser et ne surtout pas chercher d’autres solutions, ben ça n’avançait pas. Et ça arrangeait bien les tenants du vieux monde qui continuaient à s’en mettre plein les poches, persuadés que leur sacro-saint pognon les sauverait même quand il n’y aurait plus rien à boire ou à respirer.

Et après, c’est moi qu’on traitait d’utopiste.

Ce n’était pas la joie.

Et puis à un moment, des voix se sont élevées pour dire « Eh oh, mais si on voyait ça autrement ? »

Et c’est là qu’on a commencé à se dire qu’il y avait sûrement autre chose, que ce dilemme qu’on nous imposait n’avait pas de sens. Pourquoi l’un ou l’autre, pourquoi pas une troisième voie ? Une quatrième ?

Alors à défaut de creuser le sol pour trouver du pétrole, on s’est creusé la tête pour trouver des solutions…

Et elles ne manquaient pas. C’était beaucoup de choses à revoir, ça n’allait pas être de la tarte, mais soudain, il y avait un avenir.

Et on n’en demandait pas plus.

Mercredi 8 septembre 2021 :

Il y avait de vieilles histoires qui racontaient de drôles de choses.

Le soir, au coin du feu, les anciens parlaient d’un passé triste, dans un monde gris et pollué, avec un sol où plus rien ne poussait, où les armées entières s’étaient battus pour une rivière, jusqu’à ce que les Dieux se mettent en colère et envoient un cataclysme du ciel.

Il avait suivi un hiver qui avait duré des années, mais pour ceux qui avaient survécu, une chose étrange s’était produite : chacun pouvait désormais ressentir, avec plus ou moins d’intensité, les émotions des autres. Pour certains, ça tenait presque de la télépathie pure. Pour d’autres, c’était plus flou.

Ce qui était sûr, c’est que plus personne ne pouvait ignorer ou douter des émotions de ses semblables. Finies les peurs, les incompréhensions, les disputes, et c’est ainsi que quand cet hiver s’était achevé, ceux qui y avaient survécu avaient pu reconstruire comme ils pouvaient un nouveau monde en paix, en petites communautés échangeant simplement les unes avec les autres ce qui leur manquaient réciproquement.

Ce qui avait été si longtemps une utopie pour tellement de gens avant eux…

A se demander si ce cataclysme n’avait pas été une bénédiction, finalement.

Certains anciens le disaient, d’ailleurs :

« Les Dieux nous ont laissés une chance. »

Vendredi 10 septembre :

Il a plu toute la nuit sur la vieille ville.

La nuit a du coup été particulièrement tranquille.

Alors qu’en cette période de l’année, les trop nombreux touristes ont tendance à faire la java jusqu’à l’aube dans les rues, au grand dam des locaux, le ciel les a dès la fin de l’après-midi renvoyés dans leurs hôtels ou leurs AirBnB sans sommation.

Les éboueurs auront peu de travail ce matin.  

Le soleil se lève sur un ciel encore nuageux, mais plus menaçant. Le temps se lève aussi, la journée va sans doute être très belle.

Dans quelques heures, les enfants joueront dans les flaques d’eau que des adultes trop bien habillés éviteront eux prudemment.

Les touristes reprendront leurs visites, peut-être reposés par une nuit sans fête ni alcool.

Et moi, comme chaque jour en cette saison depuis si longtemps, je regarderai tout ce petit monde s’agiter, ceux qui s’émerveilleront de la beauté des flaques et de leurs reflets, ceux que ça fera râler, ceux qui riront et les autres…

La vie quoi.

Lundi 13 septembre 2021 :

La plage était belle, propre, l’eau bleue et les riches touristes posés sur les sofas ombragés sirotaient leurs cocktails en parlant de tout et rien.

Une scène banale sur cette plage réservée à l’élite et bien gardée de possibles « gêneurs ».

Comme souvent dans ces cas-là, les enfants jouaient plus loin sans que personne n’y prête attention, pas même leur nourrice bien plus occupée à se faire draguer par un beau mâle de la sécurité.

Le petit Jean-Charles et sa sœur cadette Eléonora étaient donc partis en exploration tout au bout de la plage, curieux comme on l’est à 9 et 7 ans. Se faufilant entre les rochers avec l’agilité de leur âge, les deux enfants arrivèrent sur une petite crique déserte où la fillette remarqua un gros crabe qu’ils se mirent à suivre sans faire plus attention à rien d’autre, pas même au soleil qui commençait à baisser, ni la mer qui commençait à monter.

Les enfants s’émerveillaient de ces crustacés qui, eux, n’avaient visiblement rien à faire de leur présence, lorsqu’un autre bruit attira leur attention.

Un jeune homme à la peau mat et au cheveux noirs tirait une vieille barque sur le sable.

Avisant les deux enfants intimidés, il les regarda, dubitatif, avant de dire dans un anglais correct, mais avec un fort accent :

« Ben qu’est-ce que vous faites là, vous deux ? »

Eléonora répondit timidement :

« On se promenait et on a suivi le crabe… »

L’homme sourit :

« Vous êtes des petits Blancs du grand hôtel de la grande plage, vous. C’est dangereux de vous éloigner comme ça.

– On va rentrer ! »

L’homme dénia du chef :

« Trop tard, l’eau est montée, si vous êtes passé par les rochers. Vous pourrez plus passer là. Et vous ne pouvez pas rester, d’ailleurs, la crique va bientôt être inondée.

– Zut ! »

L’homme rigola :

« Allez, venez, je vais vous ramener avec ma barque… »

Trop protégés pour imaginer qu’on puisse leur vouloir du mal, les enfants grimpèrent sans se faire prier et découvrirent quelques gros poissons alors que leur nouvel ami repoussait l’embarcation vers la mer avant d’y sauter et de prendre sa rame.

« Vous êtes pêcheur ? demanda Jean-Charles.

– Ça m’arrive… répondit l’homme.

– Comment vous vous appelez ? demanda à son tour Eléonora.

– Matahi. »

Ils parlèrent encore un peu, mais contourner les rochers se fit très vite. Matahi se fit cependant un point d’honneur à attendre que les deux enfants lui désignent leurs parents pour s’approcher de la rive et sauter dans l’eau le temps de retirer sa barque sur le sable.

Si les gros bras de l’hôtel l’avaient vu et approchaient avec un air au minimum sceptique, les parents des deux enfants les prirent de vitesse en accourant pour les serrer dans leurs bras, soulagés de les retrouver sains et saufs.

Matahi eut un sourire en voyant ça et allait repartir sans plus de formalité lorsque le père le rejoignit pour le remercier et pour se faire, lui tendit quelques billets. Matahi sourit encore et fit non de la tête :

« Moi ça va, va donner ça au dispensaire dans le village si tu veux, ils en ont plus besoin que moi. Et je file, j’en connais trois qui doivent se demander ce que je fabrique et qui attendent leur dîner ! »

Il repartit sans plus de cérémonie, laissant le père bête avec ses billets à la main.

« Qui c’est ce gars ? demanda-t-il à un homme de la sécu.

– Il vit dans le village d’à côté avec ses frères et sœurs, ils vivotent de pêche et de petits boulots… »

Le père fit la moue, mais il alla bien, le lendemain, voir ce dispensaire pour leur laisser un gros chèque.

Puis ils rentrèrent.

Eléonora ne devait revoir Matahi que près de 20 ans plus tard, lorsqu’elle revint, jeune doctoresse, monter un véritable hôpital dans ce petit recoin perdu du monde, n’ayant jamais oublié celui qui les avait sauvés ce soir-là.

Mardi 14 septembre 2021 :

« Quelqu’un peut me rappeler ce qu’on fait là ? » demanda avec lassitude le Chinois.

Le Français, à sa droite, répondit sans beaucoup plus d’énergie :

« La générale voudrait notre avis sur ses nouvelles recrues.

– La bande de bleus, là en bas ? demanda le Japonais.

– Ouais.

– Ils ne manquent pas d’énergie, en tout cas ! remarqua le petit Kabyle, accoudé à la rambarde comme ses quatre compagnons, entre le Français et le Japonais.

– Non, mais c’est bien tout ce qu’ils ont pour eux, soupira avec dédain le Chinois, ce qui fit rire l’Américain qui était le plus à droite :

– Eh oh, tout le monde a pas été biberonné aux arts martiaux, mec ! Faut bien commencer !

– Un point pour toi, admit plus calmement le Japonais. Pour des débutants, je ne les trouve pas si mauvais…

– C’est vrai, opina à son tour le Kabyle. Il y a du potentiel.

– Bon, comparé à nous, clair qu’il y a du boulot… reprit le Japonais. Mais comme disait le crétin natté, tout le monde n’a pas été formé au combat au biberon.

– Et c’est plutôt une bonne chose ! ajouta avec énergie le petit Kabyle. C’est quand même un peu pour éviter à d’autres gosses d’être enrôlés de force qu’on s’est battus, je vous rappelle, les gars.

– Un point pour toi ! approuva l’Américain.

– Et donc ? reprit le Japonais. Elle voulait quoi à part notre avis, la générale ?

– Qu’on les prenne un peu en main si on les trouvait valables, expliqua le Français.

– …

– …

– …

– Elle disait que ça nous ferait des vacances après les six mois de merde de la mission en Chili.

– Ouais OK why not… fit l’Américain, finalement plutôt amusé.

– C’est vrai qu’à côté de ces connards de trafiquants, entraîner ces mecs-là, ça sera effectivement plutôt reposant, reconnut le Japonais.

– On peut toujours essayer, de toute façon… approuva le Kabyle.

– Yep, faudra juste qu’on fasse gaffe à pas trop les abîmer, sourit le Français avec un regard lourd de sens au Chinois qui grommela sans répondre.

– Pas comme si on avait d’autres missions en cours… » conclut le Kabyle en se redressant.

Il y eut un silence avant que l’Américain ne lâche avec un grand sourire au Japonais :

« Au fait, le crétin natté t’emmerde, chéri.

– Moi aussi, je t’aime. »

Mercredi 15 septembre 2021 :

« Les films-catastrophes commencent toujours par un politicien ou un militaire qui refuse d’écouter un scientifique. », disait une pancarte perdue au milieu de milliers d’autres dans une des innombrables manifestations contre l’inaction politique et globale contre les dérèglements climatiques.

Et des années plus tard, alors qu’un tiers de l’Asie du Sud-Est était devenue irrespirable à cause de l’augmentation de l’humidité, que l’avancée des déserts et l’augmentation et sécheresses à l’intérieur des terres contrastaient avec les montées des eaux et les inondations sur les côtes, qu’après avoir manqué de se foutre une bonne (et sans doute ultime) fois sur la gueule, l’humanité était parvenue in extremis à calmer ses chiens de guerres pour essayer de gérer un peu mieux ce bordel, nous, en Europe, avions découvert le revers du réchauffement avec le retour d’hivers glaciaux et blancs comme même nos grands-parents n’en avaient guère connus, à cause de la disparition prédite de longue date de Golf Stream, qui nous protégeait du froid polaire, rappelant à pas mal de monde que nous étions bien plus au Nord que nous le pensions. Ce qui avait bien fait marrer les États-Uniens et les Canadiens, au passage. Ah, mais tiens oui, c’est qu’on est à la même hauteur dites donc…

Cette neige, devenue si rare, voire légendaire, faisait désormais partie de notre quotidien hivernal. On riait encore des galères pour s’y adapter, s’équiper, dans des pays connus pour paniquer au moindre flocon…

Mais bon, on s’y était fait, pas le choix.

Et se balader le dimanche, bien emmitouflés, pour aller faire des bonhommes et des batailles des boules de neige était vite devenu habituel.

Les scientifiques disaient aussi qu’une des plus grandes qualités de l’espèce humaine, c’était sa capacité à s’adapter.

Et on n’aurait jamais fini d’en avoir besoin.

Jeudi 16 septembre 2021 :

« C’est ici ?

– Oui, Votre Altesse…

– Bien, alors défoncez-moi ce mur. »

Les pauvres serviteurs regardèrent leur reine, puis se regardèrent, très mal à l’aise, jusqu’à ce que l’un d’eux ne balbutie :

« C’est-à-dire que cette pièce a été murée sur ordre de votre père et qu’il a interdit…

– Mon père est mort, Alban. Et je veux savoir ce qu’il a caché là.

– Mais, ma reine, on dit qu’il y a fait sceller un très puissant sorcier et que…

– Défoncez-moi ce mur. »

Un des gaillards, plus courageux ou téméraire qui les autres, soupira et donna sans plus attendre le premier coup de maillet dans les pierres. Deux autres se joignirent à lui rapidement, à la grande terreur des autres et le garde du corps de la reine restait calme, mais clairement sur ses gardes, sa main posée sur le pommeau de son épée.

Une porte fut vite dégagée, qui s’ouvrit toute seule, en faisant encore crier de peur. Retenant sa maitresse d’un geste calme, le soldat entra le premier. Il y eut un silence avant qu’il ne dise :

« Vous pouvez venir, il n’y a personne… »

La reine entre pour découvrir une petite pièce étrange, minuscule bibliothèque éclairée par quelques bougies qui ne semblaient pas se consumer et une fenêtre bien scellée. Il y avait là en tout et pour tout des livres, une grande cithare et un fauteuil qui semblait fort confortable, mais pas de sorcier ni de cadavre… Etonnant, quand on savait ce lieu muré depuis si longtemps.

Intriguée, la reine feuilleta quelques livres, ouvrages de magie ou de biologie, médecine aussi, jusqu’à ce qu’une feuille ne s’échappe de l’un d’eux.

Une note manuscrite qui semblait très ancienne :

« Ce n’est pas un mur de pierre qui peut me retenir, mais je ne peux vous en vouloir d’avoir préféré m’enfermer plutôt que de croire à mes présages. La cithare m’appellera lorsque le temps sera venu. N’ayez crainte, l’avenir n’est jamais scellé. »

Vendredi 17 septembre 2021 :

Il était rare qu’une finale de coupe du monde de football soit aussi tendue. Le match avait été fabuleux, l’équipe de France comme sa rivale n’avait rien lâché, et elles n’avaient échappé aux tirs au but qu’à 30 secondes de la fin de la seconde prolongation, sur un tir improbable du capitaine français, tentant le tout pour le tout pour que ça s’arrête.

Il savait que la prochaine insulte de son adversaire serait celle de trop.

Lorsque l’arbitre siffla la fin de match, il eut approximativement deux secondes de répit avant que tous ses coéquipiers ne se jettent sur lui pour un group-hug aussi chaleureux que mérité après ces semaines de tensions.

Indifférents à l’équipe adverse et surtout son capitaine qui fulminait, les Français profitèrent de leur victoire, des cris de la foule, et lorsqu’il leva la coupe sous le feu des flashs et les caméras, il sut que cette victoire-là n’était pas que la leur.

Outés par des journalistes peu scrupuleux et avides de scandales à quelques semaines du début de la compétition, le capitaine de l’équipe et son gardien avaient dû gérer une campagne de haine homophobe d’une violence inouïe en plus de la pression de la compétition elle-même. Ils n’avaient eu qu’une réponse :

« On réglera ça sur le terrain. »

Et c’est ce qu’ils avaient fait.

Alpagués par un journaliste un instant plus tard et interrogés sur leurs projets d’avenir, le capitaine avait répondu avec amusement :

« Là, on va fêter ça, et après on va rentrer dormir un mois ou deux ! »

La fête avait été bien arrosée et il n’était pas frais lorsqu’il avait pris le train, quelques jours plus tard, pour rentrer chez ses parents, où son compagnon devait le rejoindre quelques jours plus tard.

Il était tard lorsqu’il arriva et si ses parents l’avaient attendu, ils ne prirent que le temps de l’accueillir avant de l’envoyer dormir.

Il se retrouva donc dans sa chambre d’enfant et sourit en voyant que rien n’avait bougé, et il caressa avec une émotion sincère le vieux poster d’Olive et Tom accroché au-dessus de son lit, Olivier faisait un V de la victoire, tout sourire. Il le lui rendit.

« Merci, vieux frère. J’y serais jamais arrivé sans toi. »

Lundi 20 septembre 2021 :

« Tu veux dire que tout est lié ?

– Tout.

– Pour de vrai ?

– Oui. L’Univers est un Tout. Nous le formons, il nous englobe. La naissance, la vie, la mort, le bien, le mal, le jour et la nuit, le soleil et la lune, la plus petite bactérie, la plus grande des galaxies, tout est lié. Nous sommes des poussières d’étoiles. Et au-delà de ça, d’autres mondes, tant d’autres choses qu’on ne connait pas, qu’on ne peut même pas concevoir…

– Tu crois qu’il existe d’autres mondes ?

– D’autres mondes, d’autres formes de vie, certains prétendent qu’on peut les contacter en méditant, ou en rêvant… Que tous les rêves de tous les mondes sont liés… Que c’est pour ça que certains imaginent d’autres mondes, d’autres créatures… Parce qu’ils seraient capables de sentir ces autres mondes et s’en inspireraient…

– Certains Anciens disaient que le monde était un arbre… De ses racines plongeant dans la terre jusqu’au monde des morts à ses plus hautes branches qui portaient le ciel…

– Peut-être y a-t-il un monde où c’est le cas… »

Mardi 21 septembre 2021 :

« GALO !!! hurla le chef de la caserne en ouvrant violemment la porte de la chambre de son subordonné. Tu fous quoi ! Ça fait trois fois que je euh… »

La colère du brave homme s’éteignit aussi sûrement qu’une allumette en plein vent lorsqu’il découvrit la tête brûlée de son équipe qui dormait encore, visiblement nu et qui avait à peine grommelé à son intrusion. Tout incendiaire qu’ait été cette dernière, elle n’avait pas plus fait réagir le bien plus frêle garçon, lui habillé, qui dormait littéralement blotti contre le premier, qui le tenait d’ailleurs contre lui son bras droit autour de sa tête, sa main dans ses cheveux, et son autre main posée sur le bras mince posé sur sa large poitrine.

« Mais qu’est-ce que ce que ce… » bredouilla encore le chef alors que le plus petit des deux dormeurs lui jetait un œil très vague en secouant un peu l’autre qui se contenta de grogner de nouveau.

Le garçon demanda :

« Esse y spasse… ?

– Euh, je cherchais Galo pour le briefing sur l’arrivée de nos nouvelles recrues et euh… »

Le grand gaillard avait ouvert un œil et fit un vague geste de la main :

« ‘Arrive. »

Il se redressa sans grande énergie en disant à l’autre :

« Dors encore si tu veux, toi…

– Hmmm. » fut la seule réponse du garçon déjà rendormi.

Galo eut un sourire et se leva, effectivement nu, et s’étira en bâillant.

« Qu’est-ce que ce Lio fout dans ton lit, Galo ? » demanda le chef, finalement plus amusé qu’autre chose, les poings sur les hanches.

Galo répondit en enfilant un pantalon ramassé sur le sol :

« Ben le chauffage de sa chambre est encore en rade, alors il est venu au chaud. »

Le chef fit la moue, ne sachant pas du tout comment interpréter ça. Ce qui ne sembla pas le moins du monde troubler son subalterne qui enfila un T-shirt :

« Il dit qu’il connait pas de meilleure bouillotte que moi. »

Et le chef se dit qu’en fait, il n’avait pas envie d’en savoir plus…

Mercredi 22 09 2021 :

La vie a eu des milliards d’années pour apprendre, tester, échouer et réussir.

Ainsi se sont développés, durant tout ce temps bien inimaginable pour des êtres aussi limités que vous et moi, quantité de formes de vie, toutes plus diverses, variées, incroyables et nous n’en avons effleuré que la surface.

Les insectes par exemple, sont fascinants dans leur ensemble comme dans leurs particularités. Entre les fourmis, ces guêpes sans ailes, les scarabées, les mantes religieuses qui parfois se déguisent en fleur pour mieux tromper leur monde… C’est tout un monde que nous voyons à peine.

À part peut-être les papillons.

Voilà bien une espèce qui émerveille… De petites créatures virevoltantes, multicolores parfois, blanches ou noires d’autres, parfois avec une drôle de forme nous évoquant à nous une tête de mort sur le dos. Il est rare qu’un papillon passe inaperçu… Qui n’en a pas suivi un du regard, ou suivi tout court, juste fasciné par ce petit bout de couleur voletant sans se soucier de nous, cherchant une fleur à butiner ou un endroit où se poser un instant.

Et parmi cette myriade d’espèces, il en est une qui a choisi la discrétion, en rendant ses ailes transparentes. Peut-être en a-t-il eu marre d’être observé, peut-être est-il très humble ou très timide. Un esprit rationnel vous dirait très sérieusement que c’est juste une technique de camouflage, une adaptation comme la nature en connaît des tas d’autres pour échapper à ses prédateurs.

Mais c’est moins marrant que de s’imaginer un papillon fatigué d’être admiré et qui, telle une star mettant une casquette et des lunettes de soleil pour sortir, s’est rendu transparent pour avoir la paix.

Jeudi 23 septembre 2021 :

« Waaaaaa !! »

Shion avait violemment sursauté en sentant deux bras passer autour de lui et un corps se blottir dans son dos.

Il avait manqué de peu de renverser le plateau de briochettes qu’il allait enfourner.

« Nezumi… soupira-t-il en tournant la tête.

– Hmmm…

– Sérieux, tout va bien maintenant, tu n’es pas obligé de la jouer furtif à chaque pas !

– Déso’… Réflexe… »

Shion sourit en enfournant sa plaque :

« Toi, t’es pas réveillé…

– …

– On a des croissants tout chauds ! Tu en veux ?

– Ah ouais…

– Va t’asseoir, je t’apporte ça et deux litres de café.

– Méeuh… » fit semblant de grogner le brun en le lâchant pour se traînant vers la table, non loin de là, pour se laisser mollement tomber sur une chaise.

Shion fit la moue en croisant les bras :

« Ou trois.

– ‘Rête de te foutre de moi…

– Hmmm… Nan. »

Shion lui tira la langue :

« C’est quand même pas les deux rounds de cette nuit qui t’ont crevé à ce point ?

– Euh, non, par contre ils auraient duré moins de trois heures…

– Rôh, ‘va falloir bosser ton endurance !

– T’es vraiment insatiable…

– Depuis quand ça te dérange ? »

Nezumi eut un sourire et le pointa du doigt :

« Ma vengeance sera terrible !

– Ah mais j’y compte bien ! »

Vendredi 24 septembre 2021 :

Lorsqu’on découvrit, à la mort de celle que beaucoup considéraient comme la sauveuse du monde, qu’elle tenait à être enterrée avec cette vieille image, beaucoup de gens se demandèrent ce que c’était que ce truc et pourquoi elle y tenait tant.

Celle qui avait mené avec force la résistance, probablement empêché la 3e guerre mondiale et ramené une paix fragile, mais réelle, dans le monde, et qui avait fini sa vie dans le calme d’une demeure isolée, à la campagne, demandait à être enterrée avec le vieux dessin très abîmé d’un mecha de dessin animé sur fond de pleine lune.

Alors la lune avait été son symbole, le symbole de la résistance, ça, on le savait, mais qu’est-ce que c’était que ce robot géant de manga et qu’est-ce qu’il venait faire dans cette affaire ?

Alors un journaliste eut l’idée d’aller demander à un très vieux monsieur, fidèle bras droit et ami de la défunte, s’il savait ce que c’était.

En voyant la reproduction, il avait ri avec douceur.

« Gundam DeathScyth, c’était dans un vieil anime des années 1990, on regardait ça ensemble gamin… »

Le journaliste demanda, perplexe :

« Et euh, vous savez pourquoi elle veut le garder avec elle dans sa tombe ?

– Ah ça, sûrement parce que le personnage qui le pilotait était son préféré et a été sa première inspiration… Vous savez à cet âge, on connaissait pas encore De Gaule, Boudicca, Gandhi et toute la clique, mais on connaissait cet orphelin qui avait pris les armes pour rétablir la paix et lutter contre l’oppression… Alors, ça m’étonne pas qu’elle l’ait gardé et qu’elle veuille qu’il reste avec elle. »

Le vieil homme sourit encore devant la mine un peu penaude de son vis-à-vis :

« Il ne faut pas sous-estimer le pouvoir inspirant des héros de fiction, croyez-moi. À mon avis, l’humanité leur doit autant qu’à ses héros réels… Et tant qu’ils feront rêver des enfants, ils seront des modèles pour les adultes qu’ils deviendront. »

Lundi 27 septembre 2021 :

« Non mais t’es vraiment sûr que ça va lui faire plaisir ?… »

Galo fit la moue en regardant sa collègue toute rose et hocha vigoureusement la tête :

« Ben ouais, sûr que ouais !… Non mais tu t’es défoncée, elle est super ! »

Elle se gratta la nuque, encore plus rose :

« Non mais c’est rien je savais pas quoi lui offrir alors j’ai fait ça mais bon…

– Mais arrêêêête, elle est adorable et je suis sûr qu’il va aimer !… Allez viens, on va être à la bourre ! »

Le grand gaillard entraîna son amie et ils filèrent au bar où se déroulait la petite soirée. Il y avait déjà pas mal de monde, d’anciens Burnishs, quasi toute la team des pompiers, et d’autres encore.

Lio fit signe à Galo et leur amie quand il les vit :

« Toujours à la bourre, Galo !

– Déso, répondit Galo en le rejoignant pour embrasser sa joue. Bon anniv, Lio !

– Merci !

– Aina a un cadeau pour toi ! »

Encore toute rose, la demoiselle tendit en tremblant un petit paquet au héros du jour :

« Je l’ai fait toute seule, j’espère que tu vas pas le trouver trop moche… »

Intrigué, Lio lui sourit et ouvrit sans attendre, avant d’éclater de rire en découvrant une petite figurine de lui-même assis. Il sauta au cou d’Aina :

« Merci, c’est adorable !…

– Euh, de rien… »

Galo tapota l’épaule de son amie : 

« Tu vois, je t’avais dit que ça lui plairait ! »

Mardi 29 septembre 2021 :

« Encore à rêvasser ? »

Ta voix m’a fait sursauter. Je te regarde et te souris. Tu t’approches.

Ouais, encore à rêvasser… Ça arrive quand on retombe sur de vieux trucs en faisant des cartons pour un déménagement, j’imagine…

Bon, là c’est vrai que j’abuse un peu, mais vider mon petit bureau débordant de bordel et de souvenirs à ce point pour tout emballer, j’avoue, j’ai du mal… Forcément je retombe sur des trucs toutes les deux secondes…

Je suis à genoux par terre, à côté d’une étagère et tu me souris aussi, tu viens t’accroupir derrière moi pour passer tes bras autour de mes épaules :

« Tu as vraiment du mal ici, tu veux que je vienne t’aider ?

– Euh, si tu veux oui… »

Tu embrasses ma joue doucement :

« Allez courage, on sera mieux là-bas, au calme à la campagne, tu auras même un vrai atelier pour dessiner tranquille…

– Oui… »

Je pose ma main sur la tienne :

« J’ai hâte.

– Qu’est-ce que tu regardais ?

– Oh, ça… »

Je te montre la petite BD en cinq cases que je viens de retrouver :

« Un vieux vieux vieuuuuuux truc ! »

Tu me le prends, amusé :

« On reconnaît bien ton trait, mais niveau bébé, c’est qui ça ?

– Oh, j’étais bien encore au stade bébé pour le dessin oui… Deux héros d’un manga que j’adorais ado, qui jouent avec le casque de leur ennemi jusqu’à ce qu’il vienne leur en coller une… »

Tu rigoles :

« Comme quoi, tu planais déjà…

– Oh, ça, c’est venu de bonne heure… »

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