Courts du Jour, bonjour !

Les “Courts du jour” sont de micro-nouvelles que j’écris du lundi au vendredi sur Facebook. Le principe est que vous postez des images en commentaires, j’en tire une au sort et je dois écrire une micro-nouvelle dessus le lendemain. 🙂

Les voici :

Lundi 3 mai 2021 :

“La soirée avait été très sympathique et ni lui ni moi n’avions de doute sur comment elle allait finir. Dans son lit, ce qui achèverait de la rendre parfaite.

Il était tout de même un peu gêné, c’était adorable. 

Il est entré avant moi en bredouillant « fais pas gaffe au bazar… », j’ai suivi et j’ai éclaté de rire.

Bon, si pour lui, le bazar, c’était ça, une couverture trop grande qui débordait sur le sol et un plateau oublié sur le lit, dans une pièce sinon aussi lumineuse que belle, ça allait rester gérable.

On en recauserait dans quelques heures, du bazar dans sa chambre…”

Mardi 4 mai 2021 :

« Juste une question…

– Quoi ?

– T’aurais pas un peu trop regardé Black Sails ?

– Non, pourquoi ? »

Soupir.

« Ok, alors peux-tu rationnellement m’expliquer pourquoi tu as piqué le lego pirate du bout de chou pour qu’il se la joue capitaine abandonné sous son cocotier ? Avec un tonneau pour lui tout seul en plus ?

– Ben quoi, il vient d’enterrer son trésor, ça s’arrose ! »

Re-soupir.

« Eh, brime pas ma créativité, OK ? ^^

– Non mais par moment, tu m’inquiètes… T’as dû te prendre une insolation, à enterrer ton trésor… Ça va s’arroser… Puisque tu insistes, eh eh…

– Qu’est-ce que tu… EH ! ELOIGNE-TOI DE MOI AVEC CE TUYAU D’ARROSAGE TOUT DE SUITE !

– Ah non la météo annonce une tempête sur ton île, c’est ça les tropiques ! »

Mercredi 5 mai 2021 :

“J’avoue, j’y croyais moyen. Déjà, réussir à t’emmener à la campagne, ça avait été un sacré challenge. Surtout à la vieille ferme pour profiter (lâchement) des 85 ans de Papy pour t’introduire officiellement dans la famille.

T’avais vraiment autant envie d’y aller que de te faire Bloodborne en mode cauchemar.

Mais finalement, ça s’est bien passé. Tu as réussi à communiquer avec pas mal de monde et quand, après son gargantuesque repas, Mamy a proposé d’aller marcher un peu pour digérer, tu n’as même pas fait de difficulté pour te joindre à nous.

Quand on a passé le vieux pont de pierre, tu as regardé la rivière un moment.

J’ai pris ta main. Tu m’as souri.

« C’est joli. », tu m’as dit simplement.

C’était une belle journée.”

Jeudi 6 mai 2021 :

« Bon, t’es content ? Avec ta parano à la noix, on a quasi deux heures à tuer avant notre train.

– Je propose qu’on fasse une minute de silence en leur honneur.

– Oh, toi, n’en rajoute pas…

– Bon, ok, j’ai un peu abusé… Euh… On se pose boire un coup en attendant ?

– Et tu nous invites.

– D’accord, d’accord. 

– Au moins y a du soleil, c’est bien le soleil !

– Ouais ouais…

– Allez, fais pas le gueule, c’est pas la mort, deux heures à tuer, enfin sauf pour elles…

– Je t’ai pas déjà dit de pas en rajouter, toi ?

– Si si.

– Et tu t’en fous.

– Ben oui, comme d’hab’.

– Bon, qu’est-ce que je vous paye ?… »

Vendredi 7 mai 2021 :

“J’ai retrouvé cette photo l’autre jour et j’ai mis un moment à la reconnaître.

Un voyage à New-York, une soirée bien arrosée, des errances dans les rues, des photos bizarres dont celle-ci, l’Empire State Building aussi flou que mon esprit à ce moment-là, et sans King Kong en plus, même pas drôle.

Non, mais sérieux, avouez que c’est décevant…

Se payer un voyage à New-York et aucun super-héros, aucune attaque alien, même pas King Kong !

Non, mais les States, c’est plus ce que c’était. Ah ça, pour faire les kékés dans leurs films y a du monde, hein, mais en réalité, c’est quand même comment dire… Ça reste une ville sympa, mais bon… Même pas une petite météorite ?

La prochaine fois, j’irai en Australie. Là, entre le désert, les crocos et le reste, y aura du challenge !” 

Lundi 10 mai 2021 :

Lorsque la mairie avait décidé d’arrêter d’utiliser des pesticides pour la gestion de ses espaces verts, la nouvelle avait provoqué un très impressionnant mouvement d’indifférence total au sein de la population.

Même pas dit que la plupart aient été au courant.

Pourtant, les effets n’avaient pas tardé à se voir. Semées au gré du vent et du hasard, au fil des saison, de petites pousses vertes avaient jailli çà et là, brins d’herbes, fleurs et tout un tas de trucs vert et non identifiés, ou en tout cas non identifiables pour le commun des mortels.

Le gris de la ville est devenu plus vert… Comme une petite révolte silencieuse et douce, comme une piqûre de rappel aux humains que la nature était là et trouverait toujours sa place, la reprendrait toujours sans mal, avec ou sans eux.

Mardi 11 mai 2021 :

Lorsque les touristes arrivaient là-haut, ils avaient toujours un temps d’arrêt en voyant la sculpture. De nuit, certains, même, prenaient réellement peur.

A leur décharge, la silhouette de loup faisait bien dans les 3 m de haut et sa tête dressée comme si elle hurlait rendait le tout très impressionnant.

Posés au comptoir du chalet, devant un vin chaud, ils étaient souvent curieux et écoutaient avec intérêt la vieille montagnarde qui veillait sur l’endroit leur raconter l’antique légende de la louve blanche, qui sauvait, en d’autres temps, les voyageurs perdus dans la tempête, en les guidant jusqu’à un abri. Créature protectrice, déesse aux temps les plus anciens, envoyée, plus tard, par la Vierge pour certains, il y avait bien longtemps qu’on ne l’avait plus vue… Mais moins de voyageurs, mieux équipés, avec des alertes météo… Qui a besoin d’une louve mystique quand on a un GPS sur son smartphone ?…

Et pourtant, la tenancière le dit à chacun : parfois, lorsque la tempête fait rage dans la montagne, on peut aussi parfois, en tendant l’oreille, entendre le hurlement d’un loup solitaire.

Mercredi 12 mai 2021 :

J’avoue, j’avais été un peu sceptique quand il avait débarqué à la pâtisserie. Un grand ado noir, l’air renfrogné et les mains enfoncées dans les poches de sa veste de survet’, le regard fuyant et à peu près aussi loquace qu’une carpe.

Il venait pour devenir apprenti. Je n’avais pas tout compris à ce que m’avaient expliqué les personnes qui le suivaient. De ce que j’avais retenu, il avait pas mal merdé et cette formation, c’était un peu sa dernière chance.

Moi, j’avais passé l’âge de m’arrêter à ça. Des conneries, j’en avais fait aussi, jeunot, et j’avais su m’en relever, justement parce qu’un brave pâtissier m’avait tendu la main.

Comme il ne savait ni où se mettre ni quoi faire, je me suis dit que j’allais faire comme le vieux à l’époque : préparer tranquillement avec lui une recette simple pour lui donner confiance. Lola se marrait en douce à la caisse, en servant les clients, en nous écoutant, lui grogner et moi lui expliquer calmement comment s’y prendre, ce qu’il faisait de bien et comment corriger ce qu’il faisait mal. En mode zen. De toute façon, je n’ai jamais aimé crier.

Une petite brioche toute ronde, toute simple, mais le voir aussi fier de l’avoir faite m’a suffi pour savoir que ce gamin-là s’en tirerait.

Jeudi 13 mai 2021 :

Le numéro de la maison était le 911. Trois plaques en émail, jolies, un côté un peu vieillot peut-être.

Le destin avait fait de cette vieille maison un centre social et médical. Léguée par sa propriétaire, peut-être aussi âgée qu’elle, à la mairie pour ses « bonnes œuvres », la maison avait été laissée un moment à l’abandon avant d’être rénovée avec grand soin pour y accueillir en vrac un cabinet médical pluridisciplinaire, une annexe de la MDPH locale, un centre des services publics et il était même resté de la place pour une maison des associations.

Bref, il y avait de quoi faire et cela avait fait beaucoup d’heureux dans ce petit village et ses voisins, un peu abandonnés de tous au fond de leur campagne.

Et ça avait aussi fait doucement rigoler pas mal de fans de séries US, certains voyant ça comme prédestiné.

« 911… Non, mais y a une logique ! »

Vendredi 14 mai 2021 :

« Tourne pas la tête, y a un ourson chelou qui nous fait signe, là…

– Hm ? Kess tu racontes encore comme conn… Oh. Tiens. Mais qui voilà donc…

– T’as vu ça ?… Euh, pourquoi tu lui fais coucou de la main ?

– Je réponds quand on me salue, ça s’appelle la politesse. Mais je te concède qu’il a l’air chelou…

– Oui, c’est vrai… Surtout là sur son arbre.

– Mouais.

– Ça se trouve, il est en rade de miel et il essaye de nous attirer ?

– C’est débile, on en a pas.

– Ben ça déjà il en sait rien, et puis ça se trouve il veut juste nous braquer pour s’en racheter.

– Hmmm, ouais, ça se tient… »

Gros soupir goguenard de l’arrière de la voiture :

« En tout cas vous deux, le miel, vous avez dû le fumer… »

Lundi 17 mai 2021 :

« Fais attention, c’est très bas de plafond…

– Oui oui… Ah oui quand même… Eh ben, ils devaient être tout petits ?

– Oui, les traces organiques de cette espèce montrent qu’à cette époque, ils étaient au moins deux fois plus petits que nous… Bref, ne te cogne pas et regarde, c’est ça que je voulais te montrer.

– Wahou… Magnifique…

– Tu sais ce que c’est ?

– C’est la première fois que j’en vois en vrai… C’est émouvant… Hmmm, il faudra que je cherche dans nos bases de données, mais je crois que c’est un dessin propre à leurs lieux de culte… Mais on a assez peu d’information… Cet endroit est très bien conservé, ça va sûrement aider nos recherches…

– Bien. Je te laisse voir ça avec ton équipe.

– Merci.

– De rien, moi mon boulot, c’est de sauver les êtres vivants qui restent sur cette planète, les traces des cultures intelligentes, c’est ton domaine. »

Mardi 18 mai 2021 :

« Eh eh eh eh eh…

– T’es lourd.

– M’en fous ! T’as perdu ! Tu me dois un bisou !

– Non, mais ça compte pas, c’est trop facile de gagner contre eux…

– Mauvais perdant que tu es !

– Non, mais reconnais, c’est des brèles…

– M’en fous, t’as perdu. Bisou !

– Attends au moins que je sois douché…

– … Hmmmm…

– Non parce que je pue là non ?

– Oh non ça me va… Hmmm ton beau torse musclé en sueur… »

*Smack*

« Eh !… Non mais profiter que j’y voyais rien c’est pas loyal ! »

Mercredi 19 mai 2021 :

Voyager, c’est chouette, et ça avait toujours été son truc.

Bon, à la base, il n’avait pas eu masse le choix.

Gamin paumé dans il ne savait même plus quel pays où il était sagement occupé à survivre, il avait été adopté par un ancien légionnaire devenu mercenaire et ce dernier lui avait inculqué avec autant d’affection que de rudesse les ficelles de son boulot. Le vieux avait fini par mourir, un peu bêtement, lors d’une opération qui n’était plus de son âge.

Lui avait repris de flambeau sans sourciller. Il n’avait rien à faire d’autre et il ne savait rien faire d’autre.

Son dernier job était plutôt cool, servir de garde du corps à une ado d’apparence bien lisse, mais bien délurée dès qu’on s’éloignait assez de ses parents, deux cons pétés de thunes et persuadés de la pureté morale de leur fille. Lui ne faisait semblant de rien. Il était là pour protéger sa vie, pas le reste.

« On arrive, mademoiselle. » lui dit-il en tournant pour entrer dans le parking du multiplex où il la conduisait, voir un bon gros film d’horreur bien gore. Elle adorait et lui, ça le faisait marrer.

Il l’aimait bien, cette gosse.

Jeudi 20 mai 2021 :

Il avait plu et les lumières du petit restaurant se reflétait dans les grandes flaques d’eau de la vieille ruelle au bitume défoncé.

Il n’y aurait sans doute pas grand monde ce soir-là, vu le temps qu’il avait fait, mais les patrons seraient ouverts, comme chaque voir depuis près de 30 ans.

 Le bruit familier de la moto qui se gara les fit sourire et ils saluèrent avec leur bonhommie coutumière le jeune homme à lunettes qui entra et vint se poser au bar.

Le vieux lui servit une bière sans même lui demander.

Il ne savait pas vraiment qui était ce jeune homme. Il ne savait pas trop pourquoi il s’était pris d’affection pour leur petit resto sans ambition et y venait presque chaque soir.

Ce qu’il savait par contre, c’est que les loubards qui venaient régulièrement les menacer et les racketter avaient disparu comme par magie depuis le soir où ils l’avaient trouvé assis à leur comptoir.

Il n’avait pas dit un mot. Il leur avait jeté un œil et ils avaient décampé, visiblement terrorisés.

Le jeune homme buvait sa bière tranquillement.

C’était peut-être juste ça qu’il venait chercher chez eux : un moment de paix.

Vendredi 21 mai 2021 :

C’était censé être le printemps.

D’ailleurs, il y avait une hirondelle posée dans le jardin, sur la fine barre de fer encore nue de la pergola. Dans quelques mois, cette dernière serait recouverte de chèvrefeuille.

Pour l’heure, le chèvrefeuille était encore tout petit et le printemps avait beaucoup de mal à commencer. Les semaines grises s’enchainaient, il pleuvait beaucoup, quelques jours de soleil de temps en temps, c’était un peu étrange. D’un jour à l’autre, d’une heure à l’autre, la météo pouvait changer de façon assez brutale.

« Une hirondelle ne fait pas le printemps. »

Pas celle-là, en tout cas. Elle avait presque l’air de se demander ce qu’elle faisait là, sa tête bougeant à droite à gauche avec cette vivacité propre aux volatiles.

Un petit rayon de soleil timide perça et le petit oiseau s’envola en un clin d’œil.

Il allait peut-être trouver le printemps un peu plus loin.

Lundi 24 mai 2021 :

La lumière dorée de la boutique illuminait la ruelle déserte à cette heure-ci.

La nuit tombait, les quelques ampoules orangées de l’éclairage urbain s’étaient allumées un peu plus tôt, donnant une ambiance étrange, presqu’irréelle, à cette vieille rue pavée qui montait en pente douce la colline.

Le village n’était pas très grand, un peu isolé, non loin de la mer. En ce mois de mai, il y faisait déjà très doux, mais il était encore très tranquille.

Dans quelques temps, les touristes seraient là, joyeux et bruyants, et ils entreraient dans la vieille librairie, intrigués de la voir encore ouverte tard le soir. Ils découvriraient la flegmatique maîtresse des lieux, une petite gonzesse qui leur souhaiterait la bienvenue et, s’ils restaient un peu, leur montrerait les vieux livres qui se cachaient dans le bazar de ses rayons, leur trouverait celui qui leur plairait, et même, parfois, accepterait de simplement l’échanger contre un autre qu’eux avaient fini ou ne voulaient pas garder.

La plupart repartirait ensuite finir la nuit plus haut sur la colline, sur la place, où il y avait toujours de la musique et de quoi boire et manger pendant la saison touristique.

Pour l’heure, seul le chant des cigales perturbait le silence de la nuit.

Et dans la librairie, une tasse de thé fumait sur le comptoir où la femme était accoudée, son esprit parti très loin dans l’espace, l’immense univers coincé dans les lignes de son livre.

Mardi 25 05 2021

« Non, mais non, Prince…

– Chhhhht, moins fort Elias, tu vas nous faire repérer…

– Et après Maman va nous gronder ! »

Le brave Elias regarda les deux enfants et soupira :

« Votre mère m’a chargé de veiller sur vous et vous n’avez pas le droit de sécher votre cours de mathématiques comme ça…

– Mais c’est trop ennuyeux ! se plaignit l’aîné.

– Et puis maître Rostus il est pas gentil, il explique pas bien ! »

Elias grimaça. Là-dessus, il ne pouvait pas leur donner tort. Rien de dire qu’il était sacrément barbant, pour un vieil imberbe…

« Alleeeez s’il te plaîîîîît ? On veut juste aller regarder les oiseaux et les poissons du lac ! Il faut chaud, mais on restera bien à l’ombre si tu veux ? Promis ? On sera sage ? »

Elias croisa les bras et soupira encore :

« Bon, alors vous respectez bien ce que je vous dirai, sinon je vous rentre par la peau des fesses et interdit de remettre le nez dehors de la semaine, compris ?

– Promis ! » s’écrièrent en chœur les enfants avec un grand sourire heureux.

Bon sang, ils l’achetaient pour pas cher ces deux-là…

Il leur tendit les mains et ils en prirent chacun une.

« C’est vrai qu’il y a des bébés cygnes près du grand chêne ? demanda le plus petit, les yeux tout brillants.

– C’est ce qu’on dit… On va aller voir. »

Jeudi 27 05 2021 :

Ils avaient essayé de passer sans faire de bruit, pour ne pas le déranger.

Il était très tôt et pour cause, puisque la petite bande était partie très tôt, désireuse de voir le lever du soleil au sommet du chemin.

Ils ne s’attendaient pas à trouver un renard endormi au bord du sentier.

L’animal avait dressé une oreille, puis levé la tête pour les regarder passer avec des petits yeux, mal réveillé.

Il avait regardé passer ces sept bipèdes avec une indifférence polie, simplement attentif, probablement, à ce qu’ils ne l’approchent pas, se laissant photographier avant de bâiller et de se recoucher pour se rendormir dès que les randonneurs avaient été assez loin.

Autour d’eux, les oiseaux commençaient à chanter, quelques insectes à trotter ou à voler, et les animaux nocturnes, eux, étaient endormis depuis longtemps.

La nature vivait sa vie, le soleil allait bientôt se lever.

Vendredi 28 mai 2021 :

« Chef chef !

– Oui, Arthur ?… Houlà, respire Arthur, on dirait que tu viens de monter les trois étages en courant…

– Euh, oui,… L’ascenseur était occupé et c’est urgent ! »

Le jeune Arthur chopa sans sommation le bras de son supérieur pour le tirer :

« Mais ‘faut que vous veniez voir ça ! On y est arrivé !!

– Quoi, pour de vrai ?

– Oui ! Venez ! »

Incrédule, après tant de tentatives ratées, le vieux chercheur suivit pourtant le jeune homme sautillant jusqu’au laboratoire, trois étages plus bas (l’ascenseur s’était libéré).

La salle était blanche et propre, pleine de cages, d’aquariums et de vivariums contenant des animaux aussi divers que variés, insectes, reptiles, oiseaux colorés et mammifères, primates ou quadrupèdes…

Et au milieu de tout ça, sur une table couverte d’une serviette moelleuse, une femme essuyait tout en douceur deux petite boules de fourrures qui couinaient, les yeux à peine ouverts. Une autre préparait des biberons non loin de là.

« Oh bon sang… »

Le vieil homme s’approcha, ému aux larmes.

Après des années d’essais infructueux, ils étaient enfin parvenus à ramener à la vie cette espèce éteinte près d’un siècle plus tôt. Les deux petits ornithorynques rampaient maladroitement sur la serviette.

Un espoir de plus pour l’avenir de la planète.

Lundi 31 mai 2021 :

L’après-midi était très beau et le grand jardin était calme, la terrasse bien ombragée. Du coup, j’avais décidé d’aller me poser là, pour bouquiner quelques heures avant que le reste de la smala ne rentre.
Je sommeillais quand un bruit m’a fait sursauter et j’ai vu, au fond du jardin, une boule de poils sortir de sous la haie, puis un plus petite, une deuxième plus petite, une troisième plus petite ?…
Ah.
Une petite famille de lapins.
J’ai souri avec amusement.
Les petits rongeurs ont trotté un moment là avant de redisparaître sous la haie.
C’est cool de vivre à la campagne…

Mardi 1er juin 2021 :

Il faisait très doux, ce soir-là. Le vent faisait voler les feuilles des arbres du quartier, le soleil couchant rendait les nuages dorés.

Sur leur terrasse, un jeune couple s’était installé, paisible. Elle dessinait, assise sur les genoux de son compagnon, lui regardait en silence, détournant les yeux parfois lorsqu’on les interpelait de la rue, des amis ou des voisins qui passaient, rentrant aussi chez eux.

« Ça va, tu n’as pas mal ? demanda-t-elle.

– Non, ça va… Tu me dis, si tu veux du gâteau ou à boire…

– Oui, oui… Mais toi, tu me dis si tu as mal.

– T’es pas si lourde… Enfin, physiquement, je veux dire.

– Va crever, mon chéri, rit-elle.

– Moi aussi, je t’aime. » répondit-il avec amusement en se penchant pour embrasser son cou.

Jeudi 3 mai 2021 :

Deux questions me taraudent.

Pourquoi, dès qu’une expo bizarre a lieu, il veut y aller et pourquoi je me retrouve toujours à l’accompagner ?…

J’ai vu des momies, des dinosaures, des os, beaucoup d’os, des rites funéraires de toutes les époques et tous les continents, les peintures toutes plus étranges les unes que les autres, des silex, des chapeaux, des insectes… Et aujourd’hui, je ne sais même pas trop ce que c’est.

Des reconstitutions chelous médiévo-renaissance ?…

Ces figures de cire ou de plastique dans des décors euh, minimalistes ?…, me laisse tout à fait incrédule. Et ce n’est pas en me chuchotant :

« Te retourne pas, y a une meuf avec un dragon dans les bras qui te regarde… »

Qu’il va beaucoup m’aider…

Vendredi 4 juin 2021 :

OK.

Elle m’a cherché, elle va me trouver, cette vieille peau.

Ah, je suis un sale pervers qui en a après la pureté de son petit-fils préféré chéri, ah, Dieu va nous cramer tous les deux et il faut absolument qu’il me raye de sa vie et qu’il revienne dans le droit chemin et le respect des lois divines…

C’est vrai qu’il n’a que 27 ans, certainement pas l’âge de savoir ce qu’il veut, ce qu’il ressent, et qu’en plus, il est déjà sorti avec des filles donc forcément, ça en fait un héréro…

Si elle savait qu’il est non-binaire et pansexuel…

Ouais non, elle ne comprendrait même pas les termes.

Bon, alors comme ça, madame ne voulait pas que je vienne à la fête de famille pour ses 85 ans. Non seulement je vais y être, parce que c’était ça ou elle se passait de son petit-fils préféré et qu’elle ne voulait pas, mais je vais lui faire un joli cadeau.

Madame aime le coloriage ? Bien noté. Elle va en avoir.

Un joli livre de coloriage plein de gens de tous genres qui se font des câlins et des bisous.

Ça lui apprendra un peu la vie.

Lundi 7 juin 2021 :

Il y avait longtemps que je ne lui avais pas vu cet air, pensif, un peu perdu, un peu triste aussi. Dans cette nuit trop noire, à la lueur des seules lumières de la ville, et dans le silence urbain, ce silence qui n’en est pas vraiment un, mais que tous les citadins connaissent, juste quelques bruits de voitures et des éclats de voix ponctuels au loin, j’avais l’impression de le redécouvrir pour ce qu’il était.

Juste un gosse.

Un gosse paumé, confronté bien trop tôt à la violence du monde, qui avait grandi bien trop vite, sans avoir le temps d’être juste un enfant.

Un gosse que j’essayais de récupérer comme je pouvais. Et c’était du boulot. Un boulot qui m’avait fait sortir de chez moi en cata en pleine nuit pour aller le récupérer après une énième fugue, après une énième engueulade avec son beau-père. J’avais laissé mon numéro à sa mère en lui disant de ne pas hésiter. Elle n’avait pas hésité.

Et là, on était assis tous les deux au bord du fleuve, la nuit était douce et j’attendais.

Parce que le choix devait être le sien.

Mardi 08 juin 2021 :

« Papaaaaaaaaa ?

– Oui, poussin ?

– C’est qui le vieux monsieur là dans le livre ?

– Hmm ? Fais voir ?… Oh. Ça, c’est l’oncle Sam.

– C’est le tonton de qui ? 

– De personne, en vrai. »

Le père attrapa l’enfant, amusé, pour le mettre sur ses genoux :

« C’est un personnage qui n’existe pas, mais qui représente les Etats-Unis.

– Ah bon ?

– Oui. Tu te souviens, au mariage de Tata Julie, tu as demandé qui c’était, la dame sur le buste dans le bureau du maire, et qu’on t’a expliqué que c’était Marianne, et que c’était une dame qui n’existait pas vraiment, mais qui représentait la France ?

– Oui ?

– Ben, l’oncle Sam, c’est pareil, mais pour les Etats-Unis.

– Nous on a une jolie dame et eux ils ont un vieux monsieur ?

– C’est ça… rigola encore le père. Que veux-tu, on a les symboles qu’on mérite… »

Mardi 9 juin 2021 :

Elle avait fait ce bouquet avec beaucoup de soin. Elle y avait passé de longues heures, inspirée par ses fleurs venues de si loin pour finir dans sa petite boutique, dans ce minuscule village un peu paumé.

Les formes et les couleurs se mêlaient, elle avait pris le temps d’essayer, de placer et déplacer les fleurs, pour créer cet ensemble harmonieux, qu’elle avait mis ensuite en vitrine avec une grande fierté.

Les clients avaient regardé la chose et avaient eu des réactions très diverses.

L’obsédée du local l’avait fustigée de la pollution qu’impliquait la venue de ces plantes exotiques.

La petite mamie s’était étonnée et avait demandé ce que c’était.

La mère pressée l’avait félicitée en coup de vent.

Mais c’était le quinquagénaire aussi fringuant que galant, aussi aimable que poli, qui le lui avait acheté en fin d’après-midi, tout heureux de trouver un si joli et si original bouquet pour l’offrir à son épouse, car il rentrait de quelques jours de déplacement professionnel et ne voulait pas rentrer les mains vides.

Elle le regarda partir avec, souriante, contente de son travail et que ces fleurs venues de l’autre bout du monde apportent du bonheur à un couple encore très amoureux, dans son petit village un peu paumé.

Jeudi 10 06 2021 :

« Bon Ok, on va se poser calmement et s’expliquer entre personnes adultes. »

Le calme du directeur était de ceux qui imposaient un silence complet, immédiat et c’était à peine se les mouches osaient voler.

« Qu’est-ce que vous avez fumé, au service pub ? »

Un petit rossignol se fit entendre de la fenêtre entrouverte.

Au bout d’un moment et alors que le silence se faisait de plus en plus pesant, et alors que certains la regardaient, suppliants, la trentenaire du fond soupira :

« Ah non là les mecs, vous vous démerdez, je vous avais prévenus que c’était une idée de cons. »

Silence. Le directeur soupira à son tour et la regarda, blasé :

« Bon, vos collègues étant visiblement tous devenus muets, vous pouvez m’expliquer ça, Elisabeth ? »

Nouveau soupir de la susnommée.

« Ben c’est que certains ici pensent encore qu’une femme à moitié à poil, ça fait vendre, et si vous ajouter ça à un délire à la ‘’il a pas eu son Kitty-cat’’…

–  … On obtient une affiche avec un tigre géant et une femme en petite tenue pour notre campagne de croquettes pour chat ?

– Voilà. »

Le directeur soupira cette fois avec amusement :

« Je veux bien l’adresse de votre dealer, les gars, ça a l’air d’être du bon… »

Vendredi 11 juin 2021 :

Le responsable du protocole regardait avec gravité, mais satisfaction, le grand parc magnifiquement illuminé de dizaines de lanternes, dans les dernières lumières du jour.

L’anniversaire du prince allait être une fête inoubliable, lui et tous les siens y œuvraient depuis des mois.

Les tables des buffets commençaient à se dresser çà et là, les tables basses et les coussins pour les convives aussi. La zone serait parsemée de bougies parfumées, aussi plaisantes pour les invités que répulsives pour les insectes.

Les cuisiniers devaient s’affairer, tous travaillaient d’arrache-pied.

L’empereur avait ordonné : tout devait être parfait.

Lui s’était incliné : tout le serait.

Lundi 14 juin 2021 :

C’était sans doute écrit depuis longtemps.

Qu’un jour, « il » se réveillerait, jaillirait des eaux où « il » dormait depuis des millénaires et ravagerait tout sur son passage.

Après la stupeur était venu la colère, puis, comme rien ne semblait pouvoir le détruire, l’effroi.

Certains y voyaient une punition divine, d’autres, un juste retour des choses, comme si cette créature n’était que l’incarnation de l’esprit de notre planète exaspérée de nos abus envers elle et envers nous-même.

« Il » avait réduit en poussière les bunkers inviolables des puissants persuadés que ces constructions de bétons payées si chères les sauveraient, comme leur argent les avaient toujours protégés.

L’homme courait sans savoir où, sans trop comprendre. Il était encore en vie, ni plus, ni moins responsable que tous les autres, finalement. Coupable, comme la plupart, d’avoir laissé faire, fermé les yeux sur trop de choses malgré les alertes.

En vie, pour le moment, comme d’autres, espérant peut-être qu’on leur laisse une chance de recommencer autrement.

Mardi 15 juin 2021 :

La route défile. Je conduis prudemment. Il ne faut surtout pas que nous attirions l’attention. L’aéroport est tout proche. Nous sommes largement dans les temps. Et tout va bien se passer.

A côté de moi, tu regardes en silence le paysage qui défile, les palmiers, la joue appuyée sur ton poing, ton bras accoudé à la portière.

Tu t’en remplis la tête, peut-être, parce qu’après tout, nous savons tous les deux que c’est un aller-simple.

On s’est souvent dit le contraire. Que c’était provisoire. Que les lois de ce pays, notre pays, finiraient forcément par évoluer, qu’un jour, on pourrait y revenir en paix, sans craindre la prison, ou la mort, un énième passage à tabac par les gens qui ne nous connaissent pas, ne savent rien de nous, mais nous haïssent juste d’exister, juste de nous aimer.

On s’est souvent dit ça en sachant qu’on se mentait.

On a tenu tant qu’on pouvait… Jusqu’à ce que ça devienne impossible, jusqu’à ce qu’on comprenne que « ça se savait » et qu’on n’était plus en sécurité.

L’aéroport est calme et nous embarquons sans le moindre souci.

Et j’essuie sans un mot la larme qui coule malgré moi lorsque l’avion décolle.

Tu me regardes et tu me souris, un peu triste aussi. Tu prends ma main et tu te penches pour m’embrasser rapidement, discrètement.

Je te souris aussi.

Là où on va, on aura le droit de s’aimer.

C’est la seule chose qui nous reste, mais c’est la seule qui compte.

Mercredi 16 juin 2021 :

La route avait été longue, escarpée, parfois presque dangereuse, mais le petit groupe avait fini par y arriver.

Et même s’ils accusaient le coup de la grimpette, du manque d’air de l’altitude et de la fraîcheur du lieu, ils devaient bien l’admettre, ça en valait la peine.

Le site était à couper le souple, enfin le peu qu’il leur en restait, et même en ruines, le théâtre antique restait majestueux.

Plusieurs s’assirent sur les marches usées et abîmées par le temps, deux autres s’aventurèrent plus loin en parlant technique et architecture.

Parmi ceux qui soufflaient un peu, l’un gloussa en les regardant :

« Et les voilà lancés, je sens qu’on va galérer à les faire repartir !

– Ça, c’est sûr ! »

Ils rirent. Une dame d’un âge plus qu’honorable sortit son thermo pour offrir un peu de thé à tout le monde et un autre, plus jeune, s’accouda à ses genoux pour poser sa tête entre ses mains, rêveuse.

Ce lieu avait près de 2500 ans.

A chaque fois qu’elle se retrouvait ainsi dans un site ancien, elle essayait d’imaginer ce qu’il avait été, qui étaient les gens qui avaient foulé ces marches, crié sur ces gradins, pleuré ou ri devant les pièces qu’on y avait jouées.

Restait la question qui la turlupinait toujours : si à l’époque, les humains étaient plus petits qu’actuellement, pourquoi diable leurs marches étaient-elles deux fois plus hautes ?…

Jeudi 17 juin 2021 :

Le vent soufflait sur la plaine de la Bretagne armoricaine et pour être totalement honnête, il faisait un sacré temps de merde. Alors qu’il faisait si beau quelques heures plus tôt, un orage particulièrement violent avait éclaté comme ça, sans même s’annoncer, ce qui n’était pas très correct.

Ça expliquait pourquoi ils s’étaient réfugiés dans la petite église du village qu’ils visitaient, tant pour se protéger de la pluie que parce qu’ils aimaient bien les vieux cailloux, même ceux qui tenaient encore debout.

L’église n’était pas immense, mais elle est calme et belle, fraîche aussi. Il n’y avait quasi personne.

Ils s’y promenèrent un moment, regardant les statues et surtout, les magnifiques vitraux.

Un en particulier retint leur attention, multicolore et un peu trop chargé pour être vraiment lisible.

Un rayon de soleil perça soudain, à travers le vitrail, et mille couleurs illuminèrent le lieu, le rendant un instant magnifique et irréel, comme un avant-goût du paradis.

Vendredi 18 juin 2021 :

Alors c’est à ça que ça ressemble, une « plage de rêve »…

J’avais vu des documentaires, des cartes postales, pas mal d’images…

Mais c’est vrai que c’est beau.

A cette heure de fin d’après-midi, le lieu était désert.

Je suis fatigué.

Je me laisse tomber sur le sable, mon gros sac près de moi, et je regarde la mer.

Je n’aurais jamais cru me retrouver là un jour. Je n’aurais jamais dû devoir partir, tout abandonner en quelques heures, mais je ne l’ai pas volé.

J’ai vraiment chié dans la colle, j’ai eu du cul de le comprendre à temps et de parvenir à m’enfuir.

La mer est belle. Un peu sale. Il y a aussi quelques déchets sur la plage.

Le paradis, hein…

Je suis à l’autre bout du monde.

Je ne sais pas quoi faire.

La voix d’un vieil homme me fait sursauter, quand il me parle dans un anglais pas trop mauvais :

« Quoi tu fais là ? »

Je me retourne, un vieux du cru, il me sourit, il a l’air amusé.

« Perdu, gamin ?

– Truc comme ça, ouais… »

Il hoche la tête :

« Si toi nettoies plage, repas pour toi ce soir. »

Il désigne un bâtiment au bout de la plage. Ça ressemble à un hôtel.

Je me relève lentement, rien de mieux à faire et ça sera toujours ça d’économisé sur le peu qui me reste.

« Okay. »

L’air salé vient me frapper le visage.

Allez, au boulot, je me dis, tu as 19 ans. Et toute ta vie devant toi.

Lundi 21 juin 2021 :

La nuit n’était pas encore tout à fait tombée, mais déjà, il n’y avait plus personne dans les rues et toutes les maisons étaient fermées, les gens cloitrés chez eux dans la terreur.

Certains priaient, d’autres aiguisaient leurs armes, la plupart s’étaient enfermés, tout membre de la maisonnée confondu, dans une pièce pour y attendre l’aube.

Depuis quelques semaines déjà, la terreur frappait cette ville pourtant prospère et paisible, car, la nuit venue, des crimes atroces y survenaient, frappant sans distinction le ou la malheureuse qui avait eu le tort de rester à errer dans les rues. La garde elle-même n’osait plus sortir…

Tout se disait, des brigands, des pillards, des loups, des monstres… On murmurait même que le seigneur, peu aimé, avait mis les dieux en colère et que c’étaient eux qui avaient envoyé cette Calamité pour le punir. La récompense promise n’avait jusqu’ici servi qu’à causer plus de victimes.

Sur un toit, près du centre-ville, trois silhouettes attendaient. Deux hommes et une femme. L’un d’eux étaient accroupi et guettait, elle assise, le troisième debout.

Eux savaient très bien à quoi ils allaient avoir affaire. Un démon égaré qu’ils allaient se faire un devoir de renvoyer chez lui en tuant le corps physique dans lequel il était incarné.

Lorsqu’ils avaient voulu aller l’expliquer au nobliau local, ils avaient été éconduits sans beaucoup de politesse.

Pas grave. Ils avaient l’habitude. Demain, ils leur ramèneraient publiquement le cadavre du démon, toucheraient la prime et repartiraient comme ils étaient venus, à la recherche d’une nouvelle mission.

 

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