Les Aventures d’Andrea et Stanislaw

Synopsis : Ingénieur et programmeur de génie, Andrea et Stan travaillent ensemble sur un projet robotique très ambitieux. Mais lorsque leur patron apprend qu’Andrea est transgenre, il le vire sans état d’âme et ça n’est pas du goût de Stan…

Warning : Cette histoire est la première où je mets en scène un personnage transgenre (FTM (Female To Male, pour les purs néophytes sur ses sujets il s’agit d’un “homme né dans le corps d’une femme”)) dans mon couple principal. Je n’ai pas eu le temps de faire relire mon texte par des personnes concernées (ça sera fait dès que possible). Je m’excuse donc auprès des dites personnes si j’ai commis des maladresses et les invite à me les signaler.

 

Les Aventures d’Andrea et Stanislaw

Nouvelle de Noël 2021

La nuit était froide et il était bien trop tard pour rentrer chez soi. L’homme se hâtait donc, tenant sa canne et son bouquet de fleurs comme il pouvait d’une main, l’autre tirant sa valise roulante. Il se demandait si son fiancé l’avait attendu pour dîner, mais sinon il se débrouillerait. Ça n’était pas un souci.

Il commençait à pleuvoir lorsqu’il arriva enfin. Il accéléra le pas et entra juste à temps dans le hall de leur immeuble. Il appela l’ascenseur en retenant un bâillement, épuisé par le trop long retour en train, mais de très bonne humeur.

Ce grand homme brun aux yeux clairs, un peu grisonnant sur les tempes, fort bien fait de sa personne, très bien vêtu, d’un long manteau sur un costume impeccable, était pressé, déjà de retrouver son chéri, de lui annoncer la bonne nouvelle qu’il ramenait, ensuite de manger, de prendre une bonne douche et de dormir.

Il remonta le couloir et alla ouvrir la porte.

Arrivé dans la petite entrée, il cria :

« Je suis là, Andy ! »

Pas de réponse.

Il posa le bouquet sur le petit meuble de l’entrée, cala sa canne sur le rebord et enleva son manteau et sa veste rapidement, inquiet. Il n’était pas si tard que son homme soit couché ?…

C’est alors qu’un petit robot ovoïde blanc de 62 cm de haut, monté sur trois roues, découla à toute vitesse vers lui, ses petits bras levés, dans le couloir qui menait au salon, pièce centrale de l’appartement :

« Stan ! Stan ! »

Sur la surface lisse, deux ronds noirs surmontés de deux traits présentement penchés dans le sens de la panique, surplombant un autre ovale noir un peu plus grand que d’habitude, achevèrent d’inquiéter le nouvel arrivant qui s’accroupit :

« Du calme, Alpha. Qu’est-ce qui se passe ?

– Andy n’est pas bien ! Andy n’est pas bien !

– Quoi ? »

Cette fois, l’homme fronça les sourcils :

« Tu n’as pas appelé les secours ?

– Il ne veut pas, il dit que ce n’est pas grave… »

Le petit robot tendit ses petites mains à trois doigts pour attraper Stan et le tirer :

« … Mais il est assis sur le canapé depuis qu’il est rentré à 14h53 et il n’a pas bougé et il est triste… »

Stan caressa la surface ovale, transformant les deux ronds noirs en deux traits un instant, puis il se redressa, dit doucement :

« Je vais voir, ne t’en fais pas, je suis sûr que ça va aller… »

Il prit les fleurs et gagna rapidement le salon, suivi du robot dont seul la bouche avait disparu, ne laissant que deux yeux toujours alarmés.

La pièce était presque dans le noir, à l’exception d’un petit lampadaire qui diffusait une faible lumière et de la télé sur laquelle une série quelconque passait. Mais celui qui était assis face à elle, replié sur le canapé, ne la regardait de toute façon pas.

« Andy ? » appela doucement Stan.

Il vint s’asseoir près du plus petit Eurasien plus fin, brun ébouriffé à lunettes qui tremblait, le visage défait.

De plus en plus inquiet, mais faisant tout pour le cacher, Stan tendit la main pour caresser sa tête :

« Eh, ça va, mon cœur ? »

Andy trembla plus fort et cacha son visage contre ses genoux alors qu’il était secoué d’un sanglot.

« Andrea… »

Stan posa le bouquet sur la table basse et vint cette fois passer ses bras autour de lui :

« Andrea, mon amour, dis-moi ce qu’il y a…

– J’suis désolé, Stan… » crut comprendre ce dernier à travers les larmes de son compagnon.

Stan fronça les sourcils et le serra plus fort, caressant encore sa tête :

« De quoi, mon ange, dis-moi ? »

Il y eut un long silence avant qu’Andrea ne relève enfin la tête en reniflant :

« … Putain, je pensais pas qu’il était si tard, j’ai rien préparé…

– C’est pas grave, ça, on a ce qu’il faut au congel… Andy, merde, qu’est-ce qui se passe ?! »

Alpha les avait rejoints et attendait.

« …

– Allez, ça peut pas être si grave ? Dis-moi ?

– … Vinstin m’a viré ce matin. »

Stan sursauta :

« PARDON ?! »

Andrea trembla de l’éclat de voix de son fiancé et balbutia :

« Il est venu direct à mon arrivée à 9h, m’a expliqué que… Que je pouvais pas rester et à 13h, les RH avaient officialisé mon licenciement… J’ai pris mes affaires, j’ai salué personne tellement j’étais mal et je suis rentré…

– Attends, tu déconnes ? »

Stan était sidéré.

« …Virer son meilleur programmeur, le responsable du code de son plus gros projet, à trois mois de sa présentation officielle, comme ça pouf ?! Mais qu’est-ce qu’il lui a pris ?! »

Andrea trembla et inspira un grand coup avant de lâcher en se remettant à pleurer :

« Il lui a pris qu’il ne veut pas d’un trans dans sa boite parce que ça serait une honte si on savait que ‘’ça‘’ bossait pour lui, que je devrais avoir honte de leur avoir menti et que… Que de toute façon une femme n’avait rien à foutre à un poste de programmeur. »

Stan avait blêmi.

Il ne portait pas particulièrement leur boss en très haute estime, mais là, ça dépassait tout ce qu’il avait pu imaginer et de très loin…

« … J’suis désolé, Stan, je sais que vous allez en chier sans moi sur Absalon… J’ai laissé tout ce que j’ai fait, mais même avec ça, vous allez prendre des mois de retard… »

Stan le lâcha et prit sa tête dans ses mains, tentant de remettre ses idées en place.

Absalon. Le robot domestique sur lequel ils bossaient tous les deux depuis près de cinq ans, Andrea comme programmeur principal sur son IA et Stan comme responsable-ingénieur robotique sur son corps. « L’avenir du la robotique » que leur boite, Jaxxon, faisait miroiter au monde depuis des années à coup de comm’ de merde souvent complètement aux fraises par rapport à la réalité de leur boulot et surtout en promettant le robot bien trop tôt par rapport aux moyens réels octroyés à leurs équipes, pour rassurer et flatter les actionnaires.

« … Merde… »

Stan laissa retomber ses bras et souffla :

« Et moi qui rentrais tout heureux à l’idée de t’annoncer que le partenariat avec l’Allemagne était quasi signé et qu’avec leur aide, on allait y arriver… »

Il soupira et se leva lentement :

« Bon, viens, on va manger un bout, déjà, ça nous aidera… »

Andrea essuya ses yeux, hocha la tête et l’imita lentement. Dès qu’il fut debout, Stan l’étreignit avec toute sa tendresse :

« Andy, je t’aime. On va trouver un truc, t’en fais pas.

– D’accord… »

Andrea prit le bouquet avec un petit sourire et lui fit un petit bisou pour le remercier. Stan garda sa main dans la sienne alors qu’ils prenaient le chemin de la cuisine.

« Alpha, il reste quoi comme pizzas au congel, s’il te plaît ? »

Le petit robot les suivit. Son visage n’exprimait plus d’inquiétude.

« Il reste quatre pizzas… répondit-il. Une Regina, une Quatre-fromages, une aux légumes et une au saumon.

– Merci. Y en a une qui t’inspire, Andy ?

– J’ai pas super faim…

– Allez, t’adore la pizza au saumon ?

– Bon, OK, va pour celle-là… »

Le robot avait lancé le préchauffage du four et s’il était trop petit pour mettre la table, en l’absence de consigne de ses deux créateurs, il alla se poser dans son panier/chargeur et se mit en veille en diffusant simplement une petite musique douce.

Alors qu’Andrea mettait la table et que Stan enfournait les pizzas, le premier jeta un œil à Alpha et pensa tout haut :

« Il faudrait vraiment qu’on s’occupe de ses jambes…

– Ben mécaniquement, elle son fonctionnelles, il faut juste que tu les configures. »

Alpha était une machine unique sur laquelle les deux hommes faisaient régulièrement des tests et des updates, chacun dans son domaine. Le système à trois roues du petit robot le rendait mobile, mais incapable de passer le moindre dénivelé trop haut.

Pour palier ça, Stan avait conçu trois « jambes », prévues pour être déployées et permettre à leur robot de monter des marches. Il y avait passé un moment, car ça avait demandé le déplacement de plusieurs pièces à l’intérieur de la machine, mais c’était chose faite. Ne restait qu’à Andrea d’intégrer ça dans l’IA d’Alpha pour que ce dernier puisse s’en servir.

« Je devrais avoir le temps dans les jours à venir, ça m’occupera… » ajouta le programmeur en finissant d’installer les couverts.

Stan le regarda avec tristesse.

« Ah, au fait, Stan… Je suis désolé, mais euh… Comme je suis parti un peu vite, j’ai oublié de récupérer ma tasse Snoopy dans la salle de pause du service, tu pourras passer me la prendre demain… ?

– Bien sûr, pas de souci. »

Le four sonna et Stan sortit les pizzas pour les poser sur la table.

« Mais j’irai parler à Winstin, il peut pas être con au point de ne pas comprendre qu’Absalon n’a aucun avenir sans toi…

– …

– En plus, il a une réunion avec tous ses actionnaires chéris demain, il peut pas faire ça, il va passer pour un con…

– Comment tu sais ça ?

– Ben tu sais, en Allemagne, on était trois, pour le partenariat, ce crétin de Lionel, Loann et moi… Et Lionel, notre cher responsable, tu te doutes bien qu’il avait exigé une chambre à part et un aller-retour en 1er classe, parce que se mêler à la plèbe, ‘faut pas déconner. Par contre, moi j’avais une chambre double avec Loann, et lui, il est cool… Pour un commercial, il a les pieds sur terre, il était au taquet pour me laisser parler, et les Allemands ont très vite pigé qu’entre le baratin complètement naze de Lionel et nos déclarations, à Loann et moi, il fallait mieux nous écouter nous. Alors Lionel était furax, mais du coup, on a pas mal papoté avec Loann, surtout au retour dans le train, t’imagines bien qu’on a eu le temps, entre Berlin et Paris… Et donc, il m’a dit qu’il y avait un conseil demain matin avec tous les actionnaires, où bien sûr, Lionel allait récupérer toutes les fleurs pour Berlin, mais où tous les actionnaires seraient là. Et il m’a dit qu’il en connaissait pas mal et que contrairement à ce que croit Winstin, plusieurs ne sont pas dupes de ses promesses à la noix et vont exiger du concret. Un bon moyen de lui foutre la pression pour le forcer à te garder, quoi.

– … Ouais… Après, j’avoue que je sais pas trop si revenir de force, maintenant que tout le monde sait, j’en ai super envie… » avoua Andrea avec tristesse.

Stan le regarda un instant :

« Andy, ils n’ont rien à dire là-dessus… Et s’ils ne veulent pas de toi, ils se passeront de moi aussi. »

Andrea sursauta :

« Quoi ?! Mais tu vas pas… ?

– Démissionner manu militari s’ils refusent de te reprendre sans condition, juste parce que tu es trans ? Oh putain, je vais me gêner !

– Mais Absalon…

– Mais rien à foutre d’Absalon !… Merde Andy, je vais pas continuer à me défoncer et lécher les pompes de ces connards juste pour un projet comme on peut en avoir des tas d’autres !… C’est toi, l’homme que j’aime ! C’est toi que j’ai demandé en mariage, tu te souviens ? Je vais certainement pas rester à bosser pour un con qui t’as viré à cause parce qu’il te prend pour une meuf ! »

Andrea sentit les larmes lui remonter aux yeux :

« Stan… »

Stan inspira pour reprendre son calme et sourit :

« Allez, mange avant que ce soit froid… T’en fais pas, dans tous les cas, ça va aller… »

Andrea hocha la tête :

« Oui…

– A part si le risque que ça retarde ton opération te fout trop mal ? »

Andrea le regarda avant de comprendre.

S’il n’en était qu’au tout début de sa transition médicale, il avait décidé, après pas mal de recherches, de partir se faire opérer au Canada, dans une clinique aussi chère qu’elle était connue pour ses excellents résultats. Il économisait depuis très longtemps et Stan s’était fait un devoir de participer aux économies dès qu’ils s’étaient mis ensemble et ce malgré les réticences d’Andrea. Ce dernier ne voyait pas en quoi son amoureux lui devait de l’aide là-dessus, mais la question ne se posait pas pour Stan : aider son homme à devenir ce qu’il voulait était juste normal pour lui.

Les deux hommes avaient en plus des salaires largement suffisants pour se le permettre.

Restait que si, licencié, Andrea allait avoir droit à un chômage confortable, Stan, s’il démissionnait, n’aurait, lui, droit à rien… Et que même s’ils ne risquaient pas de se retrouver à la rue, vu ce qu’ils avaient comme économies, ils ne pourraient plus mettre autant de côté que prévu… Avec ce que ça impliquait de retard pour leur séjour canadien.

Andrea fit la moue un instant.

« Stan, t’es vraiment un amour… Je me fais virer comme une merde et tu es prêt à tout plaquer pour me suivre sauf si je te dis ‘’Non je peux pas attendre un peu plus’’… ? Sérieux, mais y a vraiment des jours où je me dis que je te mérite pas… »

Il prit la main de son fiancé et la serra fort :

« Bien sûr que je peux attendre, tant pis. T’en fais pas. Il est hors de question que tu te flingues dans cette boite juste pour ça… Moi aussi, je t’aime, et moi aussi, je veux que tu sois bien… »

Il sourit :

« De toute façon, vu notre niveau, je suis pas très inquiet pour notre avenir pro…

– Ah, ça, c’est sûr… »

Les deux fiancés ne tardèrent pas. Ils se douchèrent rapidement, ensemble, l’ingénieur se laissant sans protester chauffer par son programmeur et ils prirent à peine le temps de s’essuyer avant d’aller finir ça plus confortablement dans leur lit.

Stan sommeillait à moitié, souriant, regardant Andrea se redresser lentement pour aller bander sa poitrine.

Pas qu’il y ait un risque que cette dernière soit particulièrement plantureuse, du fait de ses origines partiellement asiatiques, mais il ne l’avait jamais laissée essayer de l’être, ayant pris cette habitude dès son adolescence, quand son corps avait commencé à avoir des velléités trop féminines à son goût.

Stan le laissa faire. Son amant n’enlevait ses bandes que pour deux choses : se laver et faire l’amour.

Andrea enfila ensuite un boxer avant de soupirer et de rester assis au bord du lit.

Sa tête basse et son silence en disaient assez à Stan qui se redressa à son tour pour venir le prendre dans ses bras avec tendresse.

Il n’avait pas besoin de parler. Andrea savait déjà.

Je t’aime tel que tu es. Je t’aimerai tel que tu seras.

« Stan… finit par souffler Andrea, épuisé.

– Oui, mon amour ?

– … Pourquoi je suis né comme ça… »

Stan eut un sourire en coin avant d’embrasser sa joue :

« Parce que Mère Nature est une grosse connasse quand ça lui prend ? »

Andrea gloussa malgré lui. Il laissa Stan l’entraîner, s’allongea contre lui et se laissa recouvrir de leur épaisse couette.

« Ça va aller, Andy. Ça va aller. »

Andrea eut un sourire et s’endormit rapidement.

Stan était épuisé, mais lui replia son bras sous sa tête et soupira.

Il avait rencontré Andrea dans cette entreprise dans laquelle il travaillait depuis déjà trois ans, à ce moment, et dont il avait très vite saisi les dysfonctionnements et le mauvais management. Mais bon, le projet Absalon promettait d’être cool et il savait que de toutes façons au pire, il pouvait partir quand il voulait. Il était de ces personnes pour lesquelles les entreprises se battent, rare bénédiction du Ciel en ces temps de crise où tant de ses semblables galéraient à trouver un boulot suffisant pour survivre à peu près décemment.

Il était parfaitement conscient de sa chance.

Andrea était un jeune programmeur de génie. Son alter-ego, il l’avait compris en un clin d’œil.

C’était un soir de fin décembre où il était resté bien trop tard pour rattraper la boulette d’un collègue qu’en allant se prendre un café au distributeur, il avait été attiré à quelques bureaux de là par une conversation étrange, car une des voix ne lui semblait pas humaine.

Sur le coup, il avait pensé qu’il s’agissait d’un appel vocal avec un son pourri, mais intrigué, il s’était permis d’aller voir qui dont pouvait traîner encore ici, à part lui, à quelques jours de Noël.

Il avait alors découvert un bel Eurasien assis devant un ordinateur à trois écrans, et celui avec lequel il parlait était un visage virtuel, qui tenait du smiley, sur un ordinateur portable posé à côté de lui sur le bureau.

« … Non mais arrête Al, tu me saoules, riait l’homme, visiblement épuisé.

– Si mes blagues ne te font pas rire, il faut que tu reconfigures mon humour.

– Ne me tente pas ! »

Stan était resté bête, avant de se souvenir qu’on lui avait parlé d’un jeune programmeur engagé pare qu’il était venu à son entretien d’embauche avec une IA particulièrement intéressante sur un ordinateur portable, une entité virtuelle capable d’interactions très impressionnantes avec les humains.

« Andy, il y a quelqu’un qui nous regarde… » avait encore dit la voix virtuelle, le smiley semblant le regarder, faisant sursauter Stan qui avait failli en renverser son gobelet de café et juré d’ailleurs en s’en prenant sur la main.

Le dénommé Andy s’était retourné, tout aussi surpris que lui. Stan avait bredouillé en secouant sa main :

« Euh désolé, je ne voulais pas euh… C’est juste que j’ai entendu des voix et que je me demandais si ça allait… ?

– Comme un 21 décembre à presque 22h à recoder un truc en urgence parce qu’un collègue a fait de la merde… Et vous, qu’est-ce que vous faites encore-là ?

– Euh, pareil, sauf que c’est pas un truc à recoder, mais un plan de bras mécanique à refaire… »

Stan s’était approché en lui tendant la main :

« Stanislaw Lauricier, enchanté.

– Andrea Constino, de même.

– Alors c’est vous le petit génie qui se balade avec son IA perso ? » avant demandé Stan en regardant l’écran.

Le smiley lui avait souri :

« Je m’appelle Alpha.

– Enchanté aussi.

– Et je suis très curieux. Tu fabriques des bras mécaniques ?

– Pas que, je travaille sur les corps robotiques en général.

– J’aimerais bien avoir des bras. Je pourrais aider Andy comme ça.

– Si ton patron est d’accord, ça pourrait se faire, j’en avais bricolé, je peux peut-être voir si on peut te relier avec… »

Andrea était intéressé, mais l’heure tardive et leurs travaux à finir avaient vite clos la conversation pour ce soir-là.

Cependant un peu après les Fêtes, Andrea avait reçu un mail en interne avec les photos des bras mécaniques en question.

Le programmeur était très intéressé par l’idée de pouvoir fournir un corps mobile à son IA et Stan tout aussi intéressé par avoir une IA pour faire bouger ses corps mécaniques.

C’est ainsi que de fil en aiguille, les deux hommes s’étaient mis à œuvrer ensemble sur ce projet, en parallèle du projet Absalon qui prenait lentement forme chez Jaxxon.

Et si Stan avait assez rapidement trouvé Andrea très à son goût, il trouvait bien ce dernier distant. Le pensant hétéro, il n’insistait pas outre mesure, même s’il sentait bien que ce n’était pas si clair et que lui aussi plaisait à son ami.

Il avait fallu beaucoup de temps et de patience pour qu’enfin, Andrea craque et ne lui avoue, par mail, car terrorisé par l’idée d’être rejeté comme il l’avait déjà été, la vérité : qu’il était un homme transgenre.

La réponse de Stan l’avait laissé sur le cul :

« Ah OK, non mais c’est pas grave ça. Tu es dispo ce soir qu’on en parle ? »

Andrea avait accepté l’invitation, quand même méfiant.

Ils étaient allés dans un bon restaurant où ils avaient très bien mangé et surtout beaucoup parlé.

Et Stan était bel et bien sincère. Il avait intégré l’information sans que ça le chamboule plus que ça et surtout, ça ne changeait rien pour lui. Aux appréhensions d’Andrea, il avait répondu avec tendresse :

« T’es pas défini par ce que tu as entre les pattes, tu sais. »

Il avait pris ses mains dans les siennes :

« Franchement, j’ai passé l’âge de m’arrêter à ces détails et dans tous les cas, y a moyen de s’amuser. Moi, j’ai très envie de sortir avec toi, parce que tu me plais, c’est aussi con que ça. »

Stan était patient et Andrea avait mis longtemps à se laisser séduire, à lui faire confiance, et enfin, à se donner à lui. Ils avaient beaucoup parlé avant, pendant, après, pour que tout se passe bien. Parce que Stan savait qu’Andrea était effrayé à l’idée que ce corps qui le dégoutait lui-même ne le dégoute aussi.

Ça n’avait pas été le cas.

Oui, Stan avait mis du temps à apprivoiser Andrea et à se faire accepter de lui comme ami fiable, amant sincère, et finalement, compagnon, puis fiancé.

Et Vinstin n’avait pas la moindre idée ce l’erreur qu’il avait commise en s’en prenant à Andrea.

*********

Le lendemain matin, Stan se réveilla et gémit à son premier mouvement.

Sans surprise, son dos lui faisait payer le trop long retour en train et sûrement aussi la contrariété de savoir son fiancé licencié.

Il se redressa lentement en se tenant les lombaires et en grognant :

« Je te déteste, Papa… »

Andrea, qui dormait en lui tournant le dos, l’entendit et bougea pour lui faire face en disant d’une voix ensommeillée :

« … Ça va pas, Stan… ?

– Juste mon dos, t’en fais pas. »

Stan lui sourit pour le rassurer et se pencha pour l’embrasser :

« Rendors-toi, mon chéri. Il est beaucoup trop tôt pour toi…

– … Tu veux pas que je t’aide pour le p’tit dej’ ?… »

Stan dénia du chef et l’embrassa encore :

« Non, je vais me débrouiller. Repose-toi et passe une journée zen à prendre soin de toi, OK ? Tu as beaucoup trop bossé ces dernières semaines, alors profite. Je te tiens au jus sans la journée.

– Stan… ?

– Oui, Andy ?

– Déconne pas, ok ?… »

Andrea caressa sa joue et reprit :

« Vinstin est un sale con. Casse-toi si tu veux, mais ne le mets pas trop en rogne… Il faudrait pas qu’on soit black-listé par tous ses potes non plus.

– Promis, mais je suis pas inquiet. La Terre est vaste, les projets comme Absalon poussent pas que chez lui et ses potes et tous ne sont pas des cons. »

Andrea rigola et l’embrassa à son tour :

« Ouais, si tu veux… Mais fais gaffe quand même.

– T’en fais pas et repose-toi. »

Andrea hocha la tête et laissa Stan le recouvrir. Puis, ce dernier se leva lentement et alla à la cuisine. Alpha s’activa en l’entendant. Le petit robot cligna des yeux avant de sortir de son panier et de rouler vers lui :

« Bonjour, Stan.

– Salut, Al.

– Tu n’as pas l’air bien. Ton dos te fait mal ?

– Ouais…

– Tu veux tes médicaments ?

– Je veux bien, oui, merci.

– La boite rouge ou la boite bleue ?

– Bleue, merci. »

Le petit robot partit et Stan commença à se préparer son brunch matinal. Il se fit des œufs au bacon et mettait le thé à infuser lorsqu’Alpha revint :

« Stan, je n’ai pas trouvé la boite bleue dans l’armoire. Je crois que tu en avais fini une la dernière fois et je ne sais pas si tu t’en es racheté… Je t’ai emmené la rouge. »

Stan fronça un sourcil et soupira :

« Ah merde, t’as raison, j’ai fini ma dernière boite et pas eu le temps de passer à la pharmacie… Bon, ben tant pis, je vais prendre deux rouges, c’est pas top, mais ça devrait le faire… »

Ce n’était de fait pas vraiment conseillé, mais faute de grives etc., et il ne pouvait pas rester sans rien prendre. Il n’était déjà pas de bonne humeur, mais ses douleurs pouvaient le rendre vraiment irascible…

« Al ? Tu restes avec Andy aujourd’hui, d’accord ?

– Oui.

– Préviens-moi s’il y a un souci.

– Oui. Est-ce qu’Andy va mieux ?

– Il va peut-être être encore un peu mal aujourd’hui, mais ça va vite passer. Demande-lui des s’occuper de tes jambes si tu veux, ça lui fera plaisir.

– Oui ! Comme ça je pourrais monter des marches !

– Oui, ça sera très bien. »

Stan partit peu après, préférant ce matin-là une béquille à sa canne.

Les médicaments firent rapidement effet pendant son trajet en métro, le soulageant autant qu’ils le pouvaient, et lorsqu’il arriva dans le grand immeuble de verre de son entreprise, il le regarda un instant avant d’entrer.

Si les vigiles le saluèrent sans broncher, il fit semblant de ne pas remarquer la gêne d’autres employés et, se souvenant de la demande d’Andrea de lui récupérer sa tasse, il décida de commencer par ça avant d’oublier (surtout si lui-même partait plus vite que prévu).

Le malaise lorsqu’il arriva dans l’ex-service de son fiancé était réel. Tout un groupe était agglutiné autour du poste désormais vide d’Andrea et tentait visiblement de comprendre où il en était du code d’Absalon, puisqu’il était son principal programmeur en plus d’être le coordinateur de la programmation globale du projet.

Un quasi-soixantenaire était assis devant les écrans et regardait les lignes de codes, grave et bras croisés.

Une petite stagiaire vit Stan et fit signe à l’homme qui tourna la tête et soupira.

« Ah, je me disais bien qu’on allait te voir, toi…

– Salut, Jo, salut à tous. Comment ça va ici ? »

Jo se leva lentement en répondant avec plus de lassitude que de colère :

« Ben tu le sais très bien. Sans Andy, on est dans une merde noire. Son code est nickel et il a parfaitement synchronisé les nôtres avec, mais même avec sa doc et tout, on va en chier. »

Il y eut un silence :

« T’as vu la vidéo, j’imagine, donc pas besoin de te faire un dessin… »

Stan le regarda sans comprendre :

« Quelle vidéo ?

– Ah, t’as pas vu… »

Jo sortit son smartphone et reprit en cherchant la chose :

« On sait pas trop qui et en fait, on s’en fout un peu, mais quelqu’un a filmé la ”mise au point” de Vinstin quand il est venu jeter ton homme, ça tourne sur le web depuis une heure, à la louche. Le visage d’Andy est flouté et son nom est bipé, donc c’est clairement Vinstin qui est visé, il commence à se faire démonter sur les réseaux sociaux, à mon avis, il va prendre cher et Jaxxon aussi… »

Il tendit l’appareil à Stan qui le prit sans faire trop gaffe aux visages gênés ou blasés des personnes qui l’entouraient.

Le visage d’Andrea était effectivement flouté, sa voix déformée, mais Vinstin était parfaitement reconnaissable, lui, et ni ses paroles, d’une violence transphobe et d’un sexisme inouï, ni ses gestes, suintant de haine, n’étaient censurés.

Stan se mit à trembler en réalisant à quel point son fiancé avait minimisé l’agression dont il avait été victime, en plus de son licenciement sec, dans son récit de la veille.

Stan tremblait lorsqu’il rendit l’appareil à Jo :

« Merci.

– Stan, s’il te plaît, dis-lui qu’on est désolé… On a été pris de court, mais on aurait dû réagir…

– Vous avez pas à vous en vouloir et ça n’aurait servi qu’à vous faire virer aussi.

– Tu vas te barrer aussi, hein ? »

Stan haussa tristement les épaules :

« Ben en arrivant ce matin, j’espérais pouvoir rattraper le coup, mais je crois qu’après avoir vu ça, c’est clairement mort, donc ouais, et là c’est moi qui suis désolé, mais je pense pas que je vais rester bosser pour quelqu’un qui a trainé l’homme que j’aime dans la boue comme ça. »

Plusieurs autres échangèrent des regards blasés ou navrés, mais l’un dit :

« T’as raison, Stan. T’as la chance de pouvoir, alors casse-toi.

– Merci, mais sérieux, vous tuez pas sur ce projet, aucun de vous. Andy le voudrait pas et Vinstin ne le mérite pas.

– C’est surtout vous deux que Vinstin ne méritait pas… lui dit encore Jo en lui tapotant le bras. On reste en contact, OK ?

– Pas de souci. »

Stan récupéra le mug et les laissa sans attendre. Il était plus las qu’en colère, mais bien décidé à aller expliquer en personne une ou deux bricoles à son futur ex-patron, réunion d’actionnaires ou pas.

Comme il savait très bien dans quelle salle se passait cette rencontre, la plus grande, la plus belle, bref, celle où Vinstin pouvait le plus se faire mousser, il en prit le chemin.

C’est là qu’il croisa Loann, qui semblait lui furieux. Apparemment, le commercial allait dans la même direction. Stan eut un sourire :

« Tiens tiens, salut vieux, aurais-tu vu une certaine vidéo ?

– Stan, tu tombes bien !… Désolé, j’ai su ce qui s’était passé ce matin en arrivant et ouais, la vidéo est en train de faire le tour de la boite, c’est la cata… T’es passé dans ton service ?

– Non, je veux m’expliquer avec Vinstin d’abord… On sait jamais, sur un malentendu, tout ça.

– Quatre jours à faire des ronds de jambes à Berlin pour qu’il foute tout en l’air comme ça, sérieux, mais j’ai beau savoir que c’est un con, là ça dépasse tout ce que je pensais possible !… Laisse tomber, il reprendra pas ton homme, cette boite va crever et je vais pas attendre la naufrage.

– Bon ben alors on sera deux à quitter le bateau aujourd’hui…

– Avec plaisir, et crois-moi si j’avais su, ça aurait été fait depuis longtemps ! »

Ils étaient arrivés aux ascenseurs et Stan en appela un avec un sourire :

« Oh, dis pas ça, c’était cool l’Allemagne…

– Ouais, admit Loann alors que les portes d’un des appareils s’ouvraient près d’eux. Ouais, j’avoue que tous les deux, on s’est bien marrés… Mais ça fait des mois que mon beauf’ chougne pour que je vienne bosser avec lui, je sens que ça va être vite vu !

– Ah ben si t’as un plan B, fonce, opina Stan en le précédant dans la cabine. Il fait quoi, ton beauf’ ?

– Ébéniste, mais sa boite grossit et il a bien besoin d’un vrai commercial pour l’aider.

– Ça va te changer de la robotique…

– Tant mieux ! »

Ils eurent un petit rire tous deux.

Loin de se douter de ce qui se passait, dans la grande salle aux murs de verres donnant une si belle vu sur la ville et que le froid soleil hivernal éclairait très joliment ce matin-là, au grand dam de ceux qui l’avaient dans les yeux, Honoré Vinstin, au bout des deux grandes rangées de tables où étaient assis les autres grands actionnaires de son entreprise, devant un grand écran quasi illisible à cause du soleil suscité, leur tenait un grand discours aussi grandiloquent que vide de sens réel sur les avancées rapides du projet Absalon que le soutien de leurs nouveaux partenaires germaniques n’allaient pouvoir d’accélérer.

Les images sur l’écran étaient un magnifique montage tournant en boucle des dessins préparatoires et des brefs films d’animation de promotion du futur robot.

Sur les douze personnes qui l’écoutaient, deux ou trois approuvaient, d’autres semblaient sceptiques, d’autres un peu énervées et une surtout tapotait la table avec un air des plus fatigués.

Cette petite femme mince, aux cheveux bruns courts et au regard perçant, avait l’air la plus hermétique aux belles paroles de leur hôte. Pas la seule, sa voisine, une belle blonde semblant tout droit sortie d’une pub L’Oréal, arborait une moue plus que visible. Elles échangeaient régulièrement des regards, tour à tour amusés, sceptiques ou blasés.

Ce ne fut cependant aucune des deux qui interrompit le beau parleur, mais un quinquagénaire qui avait dû être brun, mais était désormais bien blanc sur les tempes, et qui dit avec froideur :

« Bon, Honoré, merci pour votre baratin habituel, mais avez-vous enfin du concret à nous montrer sur l’avancement réel du projet ? »

Vinstin le regarda, mais ne put répondre, interrompu par l’entrée plus que remarquable de Stan et Loann. Le mastodonte de la sécurité qui gardait la porte ne put que jeter un regard ennuyé à son boss, pas certain d’avoir bien fait de laisser entrer les deux hommes, malgré les « choses primordiales » qu’ils avaient à dire aux membres de la réunion.

La femme brune et le quinquagénaire tiquèrent en voyant Stan alors que les autres se demandaient ce qui se passaient.

« J’ai bien entendu, quelqu’un a demandé du concret sur l’avancement d’Absalon ? » demanda très calmement Stan en avançant entre les deux rangées de tables.

Vinstin les regardait, très contrarié d’avoir été interrompu.

« Vous êtes ? » jeta-t-il froidement à Stan qui eut un sourire en coin lorsque le quinquagénaire soupira :

« C’est une blague, Honoré ? Vous ne reconnaissez même pas l’ingénieur en chef de votre projet phare ? »

Vinstin fronça les sourcils alors que Stan regardait l’homme avec un petit hochement de tête de remerciement.

La blonde dit avec un sourire :

« Ah, enfin quelqu’un qui va peut-être pouvoir nous renseigner ? »

Stan sortit son téléphone qui vibrait dans sa poche, fronça un sourcil, renvoya l’appel sur son répondeur et le rempocha avant de dire :

« J’ai le regret de vous annoncer que le projet Absalon, qui souffrait déjà d’un retard conséquent dû au manque de moyens réels qui lui était attribué, va encore avoir de sérieux problèmes.

– Ce projet a tous les moyens qu’il faut !… Je ne vois pas de quoi… tenta de répliquer Vinstin avant d’être coupé par la brune :

– Laissez-le parler, Honoré, merci. Que se passe-t-il, monsieur Lauricier ? Je croyais que tout s’était bien passé à Berlin ?

– Loann Baudemont, ici présent, et moi-même avons en effet négocié un accord de principe avec nos partenaires allemands, qui risque fort d’être remis en cause très vite quand ils apprendront que le responsable de la programmation d’Absalon a été licencié hier sans préavis. »

La femme brune sursauta :

« PARDON ?! »

Vinstin revint à la charge, cette fois vraiment en colère :

« Je ne vois pas en quoi ça vous regarde ! Cette mythomane n’avait rien à faire dans mon entreprise !

– Ça me regarde bien plus que vous ne le pensez. »

Stan regardait son employeur avec calme.

La brune était abasourdie :

« Attendez, c’est une blague, Honoré ?! Vous avez viré Andrea Constino ?! »

Vinstin la regarda avec dédain :

« Quoi, je gère encore mon personnel comme je l’entends ! Encore une fois, il était hors de question que cette perverse cinglée reste ici ! Un programmeur, ça se trouve, vous n’allez pas m’en faire un scandale ! 

– Un programmeur de ce niveau sur un projet aussi pointu, non, désolée, Honoré, ça ne se trouve pas comme ça, rigola presque la blonde.

– Qu’est-ce qui vous a pris ?… demanda le quinquagénaire en croisant les bras, grave.

– Ce n’est pas votre problème, c’est une question d’ordre interne et…

– Et vous me devez 12% du financement initial de ce projet, lui répliqua l’homme en levant la voix, perdant patience. Absalon, c’est des années de beaux discours et rien de concret, et aujourd’hui, vous virez son principal programmeur, donc SI, c’est mon problème ! »

Stan ressortit son téléphone qui venait de vibrer à nouveau, fronça les sourcils avant de le mettre en « ne pas déranger » et de le rempocher, alors que la brune hochait la tête en ajoutant :

« 17 ici. Même question. »

Si les autres se taisaient, ils n’en pensaient visiblement pas moins et attendaient. La blonde croisa les bras à son tour.

« Vous devriez aller voir sur YouTube, intervint Loann. Quelqu’un a immortalisé le licenciement… Ça vaut son pesant de cacahouètes.

– Comment ça ? sursauta Vinstin.

– Ah me demandez pas, moi j’étais à Berlin… répondit Loann.

– De même, mais je confirme, cette vidéo est… édifiante, confirma Stan.

– Mais enfin, c’est n’importe quoi ! cria Vinstin. Encore une fois, je gère mon personnel comme je l’entends ! Remplacer un programmeur n’est pas un problème et je ne vois toujours pas en quoi ça vous regarde ! continua-t-il avec la même violence pour Stan qui lui répondit avec le même calme que plus tôt :

– Déjà, je pourrais vous répondre que d’un point de vue purement technique, virer ainsi un responsable de programmation sur un projet déjà en retard et auquel vous ne consacrez clairement pas les moyens nécessaires réels me regarde professionnellement comme ingénieur en chef du dit-projet. Mais il y a une autre donnée que vous ignoriez dans l’équation et qui m’implique cette fois personnellement. Andrea Constino est mon fiancé. »

Vinstin blêmit et balbutia :

« Comment ça, c’est quoi encore ce délire…

– Et vous comprendrez donc que la façon dont vous l’avez traité hier m’ait un peu contrarié. »

Il y dut un silence avant que Vinstin ne reprenne avec l’air de quelqu’un qui ne comprend pas ce qu’on lui a dit :

« Vous êtes fiancé à cette…

– J’apprécierais hautement que vous cessiez de le mégenrer.

– Non mais je rêve, on nage vraiment en plein délire ! Vous êtes fiancé à cette perverse mytho qui se prend pour un homme et nous a menti à tous depuis des années ?!

– Andrea est un homme et il n’a menti à personne. Les personnes qui l’ont embauché avaient son numéro de sécu sous le nez et il ne leur a jamais caché le fait qu’il était transgenre. C’est juste vous qui n’en avez rien à faire de nous et n’avez donc rien suivi, comme toujours.

– Je vous interdis ! Je connais très bien mes employés !

– La preuve, il ne vous a pas reconnu, intervint la blonde, faisant rire sa voisine et plusieurs autres.

– Vous avez viré Andrea Constino parce que c’est un trans ? articula la brune, atterrée. Un des plus grands programmeurs de sa génération ? Le mec qui a 3 ou 4 propositions d’embauche par jour sur LinkedIn ? Sérieux, Honoré, vous l’avez viré pour ça ?!

– Dans tous les cas, Loann Baudemont et moi-même sommes ici pour vous informer de notre décision de quitter cette entreprise.

– Tout à fait, approuva Loann. Et immédiatement. 

– Puisque nous sommes si facilement remplaçables, ajouta Stan avec un sourire en coin, nous ne sommes pas inquiets pour vous. »

Son regard fit le tour de l’assemblé sans qu’ils perdent son petit sourire :

« Bonne fin de journée à vous, messieurs-dames. »

Les deux hommes échangèrent un regard et partirent sans prêter attention aux vociférations de Vinstin qui jurait qu’ils allaient le regretter, qu’ils reviendraient lui mendier un poste avant la fin de la semaine et ils n’entendirent pas la suite.

Revenus à l’ascenseur, Loann dit :

« Bon, je repasse vider mon bureau, je passe aux RH et je me casse.

– Pareil.

– Je te propose pas de boire un café, j’imagine que tu as plutôt envie de rentrer voir ton homme ?

– Ça aurait été avec plaisir, mais tu imagines bien. Par contre, on reste en contact ? Elle est où, la menuiserie de ton beauf ?

– En Isère, dans les Terres Froides.

– Ça va te changer de Paris !

– Et ça va me faire du bien ! »

Les deux hommes se serrèrent la main.

Stan repassa à son service où personne n’osait trop l’approcher. Pas chien, il fit tout de même un debriefing avec ses principaux collaborateurs pour leur laisser le maximum d’informations avant de partir.

Aucun d’entre eux ne tenta de le retenir. La vidéo avait fait le tour du service et même si tous savaient très bien ce que signifiait son départ et le licenciement d’Andrea, tous le connaissaient aussi assez pour savoir que Stan ne reviendrait pas sur sa décision.

Stan quitta sans se retourner l’entreprise un peu avant midi.

Il jeta un œil à son téléphone, pas de message d’Andrea ni de Al, ça devait aller. Plusieurs appels en absence de deux numéros par contre et des 04, ce qui lui fit froncer les sourcils.

Il ne peut cependant pas plus se poser de question, car il fut interpelé par une voix féminine et, se retournant, il reconnut avec étonnement la petite femme brune de la réunion. Elle venait de descendre de l’arrière d’une grande voiture noire qu’un homme conduisait.

« Ah, contente de vous trouver encore là, monsieur Lauricier !

– J’ai tenu à partir proprement sans claquer trop de portes. Madame ?

– Mélissa de Ter-Gilly, enchantée, répondit-elle en lui tendant une main qu’il serra poliment. Je voulais vous dire un mot, si vous avez un instant ?

– Pas trop plus qu’il ne faut, mais je vous en prie ? »

Elle hocha la tête et lui tendit une carte de visite argentée :

« Je me doute que votre fiancé et vous avez quelques économies, mais je sais aussi que des hommes aussi passionnés que vous l’êtes par vos métiers ne resteront pas longtemps sans chercher un nouveau projet. Alors, allez jeter un œil à ce que fait cet homme et si ça vous intéresse, appelez-le de ma part. Il sera ravi de vous embaucher et de faire la nique à Absalon. Et avec lui, vous serez tranquilles sur vos conditions de travail et les moyens investis dans le projet. »

Stan regarda la carte, puis elle, amusé :

« Vous, une des principales actionnaires d’Absalon, vous nous envoyez sur un projet concurrent ? »

Elle sourit à son tour :

« Les investisseurs de notre niveau ne mettent jamais tous leurs œufs dans le même panier, monsieur Lauricier. Guy Bourgeon est un homme intelligent et fiable, ça vous changera de Vinstin, mais je pense qu’il sera très intéressé par vos profils à tous les deux.

– Ben, merci… Je vais vois ça avec Andrea et on verra ce qu’on en fait. »

Il la salua en rangeant la carte dans son portefeuille et partit.

Elle remonta dans la voiture qui repartit, réfléchit un instant avant de prendre son téléphone. Son chauffeur lui jeta un œil par le rétroviseur, intrigué.

« Allo ? Bonjour, Mikhaïl.

Salut, ma belle, répondit une voix grave avec un fort accent slave.

– Je ne te dérange pas ?

Tu ne me déranges jamais. Que puis-je pour toi ?

– J’ai un boulot pour toi, si tu es dispo.

Pas de souci. Quelqu’un à refroidir ?

– Non, plutôt deux hommes à garder chauds, au contraire. Ça va te changer. Tiens-toi prêt, je te rappelle dès que j’ai toutes les infos.

A tes ordres. »

Elle raccrocha et le chauffeur remarqua, amusé :

« Mikhaïl, carrément ? Vous sortez l’artillerie lourde !

– Je préfère être prudente. Vinstin est un idiot et un très mauvais joueur. Il va très vite comprendre son erreur et ça ne m’étonnerait pas qu’il tente une grosse connerie contre eux. Et il est hors de question qu’on perde deux techniciens de ce niveau à causes de ce con. Absalon est foutu, mais je ne le laisserai pas couler Adam. Il y a beaucoup trop d’argent en jeu. »

Loin de se douter de tout ça, Stan, sur le chemin du tram (il n’avait pas envie de rentrer en métro), décida de rappeler le 1er des deux numéros qui avaient tenté de le joindre.

Ça sonna un peu avant qu’une charmante voix féminine ne réponde :

« Cabinet Bisson et associés, bonjour, que pouvons-nous pour vous ? »

Stan retint son rire. Bisson… Il comprenait mieux.

« Bonjour, madame, Stanislaw Lauricier. Vous avez essayé de me joindre tout à l’heure ?

– Ah oui, monsieur Lauricier. C’est Maître Bisson qui voulait vous parler, je vous le passe tout de suite. Bonne journée à vous.

– Merci, de même. »

Il n’eut pas à attendre longtemps pour entendre cette voix restée un très vieux souvenir pour lui.

« Monsieur Lauricier ?

– Maître Bisson. Ça fait un bail.

– Depuis la succession de votre mère…

– Ouais. Désolé de ne pas vous avoir répondu tout à l’heure, j’étais occupé à démissionner.

– Ah euh, j’espère que tout va bien ?

– Longue histoire… Que me vaut le plaisir de cet appel ?

– Votre père est décédé avant-hier, Stanislaw. »

L’ingénieur sourit, surpris :

« Ah, ben enfin une bonne nouvelle… Cette journée n’est peut-être pas à jeter, finalement. »

Andrea émergea une deuxième fois vers 9h, lorsqu’une petite musique toute douce le réveilla très tranquillement. Il sourit avant d’ouvrir les yeux.

Al était à côté de lui et le regardait avec de grands yeux.

Comme certains réveils, le petit robot savait détecter quand un humain était en phase d’éveil et savait donc activer son alarme au bon moment.

Andrea entrouvrit les yeux et sourit avant de caressant l’ovoïde blanche dont les yeux se plissèrent de contentement un instant.

« Salut, Al.

– Bonjour, Andrea. Il est 8h53. Comment vas-tu ?

– Ça va, bien dormi… Du nouveau ? Stan a appelé ?

– Non.

– Bon, ben ça doit aller, alors… » bâilla le programmeur en se redressant.

Il se leva en s’étirant et sortit en se grattant la tête :

« Tu lances la cafetière, s’il te plaît ?

– Oui. Tu es sûr que ça va ?

– Je sais pas trop…

– Tu veux un câlin ? »

Andrea gloussa et se tourna pour s’accroupir en tendant les bras vers Alpha :

« D’accord. »

Le petit robot vint aussitôt s’y blottir, tout rose, passant ses petits bras autour de lui aussi.

« Merci, Al. Bon, tu as une idée de ce qu’on pourrait faire ?

– Ce que tu veux. Stan proposait que tu programmes mes jambes ?

– Ah oui, on peut voir ça, ça serait bien… approuva Andrea en le lâchant.

– Mais il faut que tu manges, sinon tu vas encore te mettre au travail et ne pas t’arrêter et sauter un repas. »

Andrea rigola en se relevant :

« Toi, tu me connais trop bien.

– Stan a dit que tu devais prendre soin de toi. Donc, il faut que tu manges !

– Bon, alors je vais manger tout de suite, vu l’heure, ça sera fait. Il reste des œufs et du bacon ou Stan a tout mangé ?

– Non, il reste 5 œufs et 4 tranches de bacon. Et il y a aussi du pain complet pour manger avec.

– Cool, super !

– Il y a aussi des fruits pour te faire un smoothie.

– Oh, merveilleux. »

Andrea sourit à Al :

« Merci, t’es le meilleur. »

Le robot rosit un instant.

Andrea se mit à cuisiner tranquillement alors qu’Al diffusait de la musique. Au bout d’un moment et alors que le pain chauffait dans le grille-pain, le téléphone d’Andrea sonna.

Il alla le prendre et fronça un sourcil : que lui voulait Jonathan… ? Déjà au courant de son licenciement ? Il n’avait pas encore annoncé ça nulle part ?

« Oui, allo… ? commença-t-il prudemment.

– Andrea, putain, ça va vieux ?! »

Le ton était très inquiet. Andrea sourit, ému.

« On fait aller, oui…

– Je viens de voir la vidéo, putain mais j’ai jamais eu aussi envie d’éteindre mon écran à coup de hache !!…

– Quelle vidéo… ?

– Ah mince, tu l’as pas vue… ? Euh, ben, quelqu’un a filmé quand Vinstin t’a euh… Viré et euh… Ton visage et ton nom sont masqués, hein, mais ça tourne sur les réseaux depuis ce matin… Je t’ai reconnu direct et tu te doutes bien que je suis pas le seul, mais jusqu’ici, ton nom n’a pas percé… Par contre, Jaxxon et Vinstin prennent cher, mais bon, on s’en tape… J’étais surtout hyper inquiet pour toi, sérieux, ça va ? »

Le pain sauta et Andrea alla le prendre avec une pince en bois pour le poser sur une assiette avant d’en remettre à cuire :

« Comment elle s’appelle, cette vidéo ?

– Euh, ‘’Le PDG de Jaxxon vire un programmeur trans’’, je crois…

– Cherche-moi ça, Al, s’il te plaît ?

– Oui. »

Un petit sablier apparut sur le ventre du petit robot. Il ne dura pas.

« J’ai trouvé, Andy.

– Montre vite fait sans le son, s’il te plaît ?

– Oui. »

La vidéo apparut sur le ventre et Andrea trembla avant de lui dire d’une voix tremblante :

« Merci, Al, c’est bon.

– Désolé, mec, je pensais vraiment que tu étais au courant… reprit son ami au téléphone.

– C’est rien, Jona, merci de m’avoir prévenu.

– De rien, ça ira ? Comment Stan a pris ça ?

– Aux dernières nouvelles, quand il est parti ce matin, il avait l’intention de démissionner si ça ne pouvait pas s’arranger, et là je pense qu’avec cette vidéo, il ne va plus se poser la question.

– Tu m’étonnes…

– Après, moi j’avoue que je réalise pas encore bien, je pense… Ça a été violent… Enfin bon, vu la vidéo, tu le sais… Après, là j’ai juste dormi comme une masse et je sais déjà souffler un coup…

– Tu vas les poursuivre ?

– Possible, j’y ai pas encore réfléchi… J’avoue que là, j’ai pas l’énergie, mais j’ai un peu de temps pour le faire, donc je vais déjà me reposer, faire un point avec Stan et on verra.

– Si besoin, tu m’appelles, hein. Je vous fais entrer chez Pax quand vous voulez. Bourgeon sera super content de vous récupérer.

– Ah oui, c’est vrai, le projet Adam… Vous avancez bien ?

– Ah ouais, tranquille. Sérieux, le boss est super cool, il est super impliqué et rien qu’avoir un mec qui connaît le job aux manettes, ça change tout !… Quand je me souviens du bordel chez Jaxxon avec les cadres complètement aux fraises sur le taf, c’est dingue que la boîte existe encore…

– Beaucoup de comm’ mensongère…

– Ouais. Je regrette pas mon stage là-bas, ne serait-ce que parce que je vous y ai connus, mais ici, à côté, c’est vraiment du bonheur.

– Ben écoute, pourquoi pas… C’est vrai que le projet Adam était très cool aussi… Rappelle-moi, vous êtes où ?

– Euh, Lyon, à Confluence.

– Ah c’est vrai, mince…

– Un souci ?

– Ben, c’est la ville natale de Stan et il en est pas parti pour rien, du coup je sais pas s’il sera chaud pour y revenir…

– C’est con… Bon, ben écoute, tu sais que la porte est ouverte ! Surtout, vous hésitez pas si vous voulez venir !

– C’est noté, merci.

– Et content que tu ailles bien, enfin pas aussi mal que je craignais !

– Merci, mais ça va aller, t’en fais pas. C’est très gentil d’avoir appelé.

– Je t’en prie… Bon, allez, ‘faut que je te laisse, pause clope finie…

– Bon courage pour le boulot.

– Merci ! Allez, on se tient au jus ?

– Promis. À bientôt, Jona. »

Andrea raccrocha et se remit à sa cuisine.

Al remit sa musique et demanda :

« On va déménager ?

– Je sais pas, Al.

– Tu veux que je garde la vidéo en mémoire ?

– … »

Andrea fit la moue en se servant ses œufs et son bacon avant de répondre :

« Oui, sauvegarde-la, on sait jamais.

– D’accord. »

Andrea mangea, pensif, pendant qu’Alpha en profitait pour faire un peu de ménage, lançant les autres appareils comme le petit aspirateur et le petit lave-sol ronds.

Il ne savait pas exactement ce qui s’était passé à Lyon. Il savait que Stan y était né, y avait grandi, vécu jusqu’à ses 19 ans, jusqu’à ce que son père le jette dehors en apprenant qu’il avait une relation avec un garçon. Sa mère était morte l’année précédente. Il savait aussi que c’était de cette mise à la rue musclée que Stan devait ses douleurs dorsales.

 Il se demanda donc si son fiancé accepterait d’y retourner, même pour un projet comme Adam et une entreprise comme Pax… Même si cette dernière était connue pour être bien plus pro et compétente que Jaxxon.

Il fit sa vaisselle et appela ensuite Alpha pour se mettre au boulot sur la programmation de ses jambes. Il s’assit sur le canapé, son ordi portable sur les genoux, y connecta son petit robot et commença.

Il y était donc, concentré, lorsque Stan revint, vers 13h, avec un gros bouquet de fleurs, une bouteille de champagne et un grand sourire.

Si Andrea était resté dans le salon en l’entendant rentrer, passer à la cuisine, il le regarda par contre avec surprise lorsqu’il s’assit près de lui, lui mit le bouquet dans les bras et posa la bouteille sur la table basse, avant de l’embrasser doucement :

« Coucou mon amour !

– Euuuuuuh Stan, ça va… ?

– Très bien !

– Tu es sûr ?…

– Ah mais tout à fait ! J’ai mis les points sur les i avec notre cher ex-boss, posé ma dem’, j’ai une actionnaire d’Absalon qui m’a filé un tuyau pour bosser sur le projet Adam et meilleure nouvelle de monde : mon père est mort ! »

Andrea le regarda un instant avec des yeux ronds avant de rire malgré lui :

« Ah ouais, je vois…

– Ça vaut bien du champagne !… Et toi, ça va ? ajouta avec tendresse Stan en caressant sa joue.

– On fait aller, on s’occupait des jambes d’Alpha… »

Le robot regardait ses pères avec son expression surprise, il finit par demander :

« C’est bien que ton père soit mort ?

– Ce sale vieux con ? Oh que oui ! »

Stan embrassa encore Andrea et lui sourit encore :

« Je suis passé au Noboru nous prendre un bon déjeuner, tu as faim ?

– Euh, oui, Al me disait justement qu’il était l’heure de manger.

– Oui, confirma le robot. Mais Andy voulait finir cette partie du code…

– Il me reste trois lignes ! protesta Andrea.

– OK, rit Stan. Je vais réchauffer ce qu’il faut, tape-moi ça très vite et rejoignez-moi.

– OK ! »

Stan repartit en reprenant la bouteille et quand Andrea et Alpha arrivèrent à la cuisine, il avait mis la table, sorti deux coupes de champagne et servait l’entrée, une petite salade de chou râpé et un petit bol de soupe miso, pendant que le plat principal, du poulet karaage et du riz, réchauffait sagement sur la plaque à induction.

« Il y a du tiramisu au thé vert en dessert ! »

Andrea sourit en s’asseyant :

« Jona m’a appelé tout à l’heure…

– Jona… ? »

Stan réfléchit un instant :

« Ah, Jonathan !… Il va bien ?

– Il va bien, oui. J’imagine que tu as vu la fameuse vidéo… »

Stan s’assit en grimaçant :

« Ouais, j’ai vu ça. »

Stan se pencha pour prendra la main d’Andrea dans la sienne :

« Et j’ai vraiment eu des envies de meurtre.

– Tu as bien fait de t’abstenir. Jona l’avait vu aussi, du coup il était très inquiet pour moi, et il est prêt aussi à nous pistonner chez Pax, sur le projet Adam.

– Le monde est petit…

– On dirait.

– Il a pas oublié que tu lui as sauvé les miches chez Jaxxon.

– On dirait que non… »

Jonathan Efinon était arrivé, stagiaire en programmation, chez Jaxxon, quatre ans plus tôt. Rattaché à l’équipe d’Andrea sur le projet Absalon, le jeune homme, très doué, avait été pris en grippe par un des responsables qui s’était mis à le harceler sans même chercher à être discret, le baptisant « Fifi » et se faisant un plaisir sadique à l’humilier sans cesse en réunion. Mal lui avait pris.

Andrea, présent à la réunion suivante, avait recadré la cadre avec autant de politesse que de fermeté, et étrangement, comme notre cher ami n’avait pas daigné arrêter son petit jeu malsain malgré ça, il avait rapidement eu de gros soucis sur son ordinateur, d’étranges bugs dus à un drôle de virus resté non identifié, mais qui l’avait occupé jusqu’à la fin du stage de Jonathan. S’il avait essayé de lui faire porter le chapeau, persuadé que ce misérable petit stagiaire se vengeait, l’enquête du service informatique avait prouvé que non et l’avait laissé râler. Mais lorsqu’il les avait accusés eux-mêmes de le couvrir, c’était cette fois son propre supérieur qui l’avait recadré, en lui rappelant sa manie bien connue de tous de surfer sur des sites douteux, lui voyant-là la cause de ses soucis de virus.

Aucun de ces braves gens n’avait de connaissances suffisantes en informatique pour avoir remarqué que l’antivirus du poste concerné avait tout simplement été désactivé le temps que ces séances de surf douteuses ne portent leurs fruits viraux… Quant au service informatique, s’il ne faisait aucun doute qu’eux l’avaient compris, ils n’en dirent rien, tant pour ne pas en être tenus responsable que parce que ce cadre les faisaient aussi bien trop souvent suer avec ses appels pour des soucis qui tenaient à peu près une fois sur une de mauvaises manips ou de sa méconnaissance de ses outils (le fameux « le bug se situait entre le clavier et le fauteuil »).

Jonathan avait fini son stage sereinement, protégé par Andrea et Stan, et globalement, tout le staff d’Absalon, mais il n’était pas resté plus que ça, se sachant dans le collimateur de quelques cadres solidaires de leur collègue harceleur. Il n’avait par contre eu aucun mal à se faire embaucher chez Pax, l’entreprise de Louis Bourgeon, sur son propre projet de robot domestique, Adam.

Et Jonathan et Andrea n’avaient jamais perdu le contact.

Les deux hommes se mirent à manger alors qu’Alpha leur diffusait une musique douce japonaise pour rester dans l’ambiance du repas, un air de koto.

« Alors que dirais-tu d’un petit séjour à Lyon, le temps de régler ma succession et de voir avec Bourgeon et Pax ce qu’on peut faire avec eux ? proposa Stan entre deux bouchées de salade de chou.

– Ça ne te gêne pas de retourner à Lyon ? s’enquit Andrea.

– Maintenant que mon père n’est plus là ? Au contraire ! Récupérer la maison de ma mère, je n’attendais que ça !

– Ah, elle est à toi ?

– Oui, mon père l’a gardée parce qu’ils avaient fait legs au dernier vivant, d’ailleurs ma mère l’aurait jamais fait si elle avait su qu’il m’en jetterait derrière, je pense, mais maintenant, elle me revient direct. C’était aussi dans les conditions, le notaire me l’a confirmé tout à l’heure au tél.

– Ah, c’est parce que le notaire t’a appelé que tu l’as su ?

– Pas que lui, mais c’est lui que j’ai eu en premier.

– Ah bon, et qui d’autre ?

– Un policier, j’ai pas tout compris, à part que le décès ne devait pas être naturel, puisqu’il m’a demandé de venir témoigner pour l’enquête. Mais il n’a pas voulu m’en dire plus au téléphone…

– Bizarre… Il était pas flic aussi, ton père ?

– Si, si. Et pourri jusqu’à la moelle.

– Et ben ça promet…

– Ouais. Et sinon, les jambes d’Alpha ? demanda Stan en se levant pour aller chercher le riz et le poulet frit.

– Tranquille, j’ai plus grand-chose à coder. Par contre, il faudra faire des essais…

– On verra ça tranquille… Je ne pense pas qu’on pourra partir avant demain, le temps de se préparer un peu calmement.

– Ça me va. »

Alpha déclara :

« Il y a beaucoup de trains entre Paris et Lyon et le trajet dure entre 1h30 et 2h. Je peux vous réserver des billets pour demain dans l’après-midi, si vous voulez ?

– Tu as quelle heure ?

– Au départ de gare de Lyon, il y a environ un TGV par heure qui arrive en gare de Lyon Part Dieu. Connais-tu l’adresse le la maison de ta maman ?

– 37, quai Jean-Jacques Rousseau

– Le quai Jean-Jacques Rousseau longe la Saône juste avant qu’elle rejoigne le Rhône, reprit le robot. C’est un quartier assez vert et ancien. Il se situe en face du bout de la Presqu’Île, le bout de terre situé entre le Rhône et la Saône, où se trouvent le nouveau quartier de Confluence et le musée du même nom.

– Ah, Confluence, c’est le quartier dont m’a parlé Jona, remarqua Andrea en attaquant le poulet.

– Super, on s’achètera une barque et on traversera pour aller bosser, sourit Stan.

– On verra ça… Si déjà, on bosse là-bas…

– On va déjà aller voir dans quel état est cette maison… A priori, mon père y vivait avec sa nouvelle femme, donc elle doit être habitable.

– Elle ne risque pas de contester cette dame ?

– A priori, elle est morte avec lui.

– Oh, bizarre…

– Ben on verra ce que nous dirons les flics. »

L’après-midi passa aussi vite que prévu. Andrea continua à coder les jambes d’Alpha, après quoi ils firent quelques essais avec le petit escabeau, seul objet à « marches » qu’ils avaient sous la main.

Le petit robot demanda que Stan lui tienne la main, mais il réussit à déployer ses jambes, monter sans mal et redescendre sans plus de difficulté. Andrea ajusta deux bricoles et ce fut bon.

Tout content, le robot émit une petite musique de victoire en tournant sur lui-même et les deux hommes rirent puis, satisfaits, purent s’atteler à leurs bagages.

Alpha leur réserva trois billets pour le TGV de 14h24. Les deux hommes tenaient à ce que leur robot reste auprès d’eux, tant pour lui que par sécurité. Même s’il était un peu lourd et savait se défendre, Alpha n’en demeurait pas moins une machine unique et susceptible d’être convoitée.

Le ciel gris de Paris fit place, au fil du trajet, à un ciel plus clair, et il faisait très beau, à Lyon, lorsqu’ils arrivèrent à la Part Dieu.

« Bon ben m’y revoilà… soupira Stan.

– Ça va aller. » lui répondit gentiment Andrea en prenant sa main.

Le cabinet du notaire n’était pas loin de la gare et ils s’y rendirent donc, car c’est lui qui devait leur remettre les clés. Alpha les suivait en tirant la valise de Stan, qui aurait trop peiné avec sa béquille. Andrea tirait la sienne sans souci.

Ils arrivèrent donc devant le vieil immeuble et Stan sonna. La charmante voix féminine qu’il avait entendue au téléphone les accueillit poliment et un instant plus tard, ils pénétraient dans le cabinet. Ils attendirent un peu, sur de confortables coussins, avec une tasse de café proposée aimablement par la jolie blonde de la réception, très intriguée, puis amusée, par Alpha qui regardait partout, aussi curieux qu’à son habitude.

Andrea s’en excusa, mais la dame n’était pas dérangée et répondit même très gentiment au petit robot quand il lui demanda ce qu’elle faisait.

Stan et Andrea regardaient ça avec un sourire lorsque le notaire vint les chercher.

Ce petit homme brun sourit avec une sincérité bien réelle à Stan en lui tendant la main :

« Content de vous revoir, Stanislaw… Et ben, vous avec bien grandi !

– Vous par contre, vous n’avez pas pris une ride, répondit Stan en la lui serrant. Je vous présente mon fiancé, Andrea.

– Enchanté et bienvenue… »

Le notaire sursauta en voyant Alpha rouler vers eux.

« Euh… ?

– Bonjour ! Je m’appelle Alpha ! » se présenta avec un grand sourire le petit robot en lui tendant sa petite main.

Pas contrariant, le notaire la serra :

« Enchanté, Alpha. Venez dans mon bureau, je vais vous expliquer un peu tout ça… »

Ils se retrouvèrent dans un vieux bureau très encombré. Le notaire sortit un dossier pas si épais qu’ils l’avaient craint et ils s’assirent, sauf Alpha qui resta sans trop bouger, tant la pièce était réduite pour lui, à cause de toutes les choses qui se trouvaient partout.

« Je ne vous présente pas mes condoléances pour votre père, Stanislaw.

– Inutile de gaspiller votre valise, Maître. À quand remonte sa mort ?

– Il y a cinq jours. Il est encore à l’institut médico-légal, avec son épouse. Je ne peux vous en dire plus, la police s’en chargera. La succession devrait pouvoir se faire rapidement une fois l’enquête close. Pour le moment, je vais vous remettre les clés de la maison pour que vous puissiez aller la voir et éventuellement décider de ce que vous en faites, sachant que rien ne presse.

– Je l’aimais bien et on a peut-être une piste de travail ici, alors si elle plaît à Andrea, qui sait si on ne va pas y rester.

– Mais elle n’est pas sous scellée à cause de l’enquête ? demanda Andrea, un peu surpris.

– Non, ce n’est pas là que les corps ont été trouvés et les policiers l’ont déjà fouillé sans rien y trouver, dont le juge a accepté que vous puissiez y avoir accès. »

Stan avait souri en entendant ça, mais ne dit rien et se contenta de hocher la tête. Ils récupérèrent les clés, signèrent les papiers et repartirent sans attendre.

Le quai Jean-Jacques Rousseau étant un peu loin et comme ils ne voulaient pas se casser la tête avec leurs valises, ils prirent un taxi pour s’y rendre.

Ils se retrouvèrent donc devant une belle et grande maison ancienne, en très bon état, aux volets clos, dans une rue assez étroite donnant sur la Saône, face, effectivement, au bout de la Presqu’Île, La Sucrière, ancien entrepôt devenu salle d’exposition, et un peu plus au sud, le flambant neuf quartier de Confluence, tout beau tout clinquant.

Avec tout ça, il faisait nuit et froid et Stan monta rapidement les deux marches du perron pour ouvrir la massive porte de bois.

Andrea suivit avec les deux valises, car Alpha ne pouvait pas monter les marches en en tirant une.

Le hall était grand, meublé à l’ancienne, avec un bel escalier qui partait de la droite pour monter en tournant sur les trois côtés de la pièce.

Stan alluma la lumière et soupira :

« Ah, ils n’ont même pas pensé à couper le chauffage ni le courant…

– Tant mieux, vu le temps…

– C’est une très grande maison, remarqua Alpha. Heureusement que je sais monter les escaliers !

– Oui, ça tombe bien. » lui dit Andrea.

Stan regarda sa montre, pas loin de 19h avec tout ça…

« J’espère qu’il reste de quoi manger à la cuisine… »

Son téléphone sonna. Il le prit en retenant un bâillement avant de décrocher.

« Allo, oui ?… Ah, bonsoir, Commissaire. Oui, nous sommes à la maison… Oh, on vient juste d’arriver. … Oui ? Ah, ben alors oui, je comptais tout à fait vous rencontrer, par contre le notaire m’a dit que vous aviez fouillé la maison et que vous n’aviez rien trouvé ?… Oui, alors je vous propose de revenir et de reprendre ses fouilles. … Parce que je suis persuadé que vous n’avez pas tout fouillé. … Rien à voir, mais croyez-moi, cette maison est pleine de secrets et je doute que vos hommes les aient percés à jour. …Hm hm. Non, non, je ne doute absolument pas de leurs compétences… Mais une question. Vous avec trouvé le passage sous-terrain qui mène à la Saône ?… …Voilà, c’est bien ce que je pensais. Donc, repassez donc, ça sera plus simple. Vous nous expliquerez tout ça et moi aussi. Demain matin ? Oui, sans problème, vers quelle heure ?… OK, pas de souci, on vous attendra. Bonne soirée d’ici là. »

Il raccrocha.

Andrea le regardait, dubitatif :

« Une maison pleine de secrets ?

– T’as pas idée !… Mais là j’ai faim, on va voir s’il y a quelque chose à manger ?

– Et s’il y a rien ?

– Bof, on se fera livrer et on fera des courses demain… »

Ils laissèrent les valises là et Andrea et Alpha suivirent Stan par une porte, à droite, sous l’escalier, pour découvrir une belle cuisine claire, très propre et bien équipée.

« Je trouve que tu vis quand même tout ça étonnamment bien… remarqua Andrea.

– J’admets, ça me surprend un peu moi-même, mais que veux-tu, la dernière fois que je l’ai vu, c’est quand il m’a jeté dehors en me tabassant et c’était il y a un sacré moment, alors bon… Il était déjà mort pour moi depuis longtemps.

– Vu comme ça… »

Il faisait très froid, le matin suivant, lorsqu’on sonna à la porte de la grande maison.

Le commissaire Cambard, un grand gaillard proche de la quarantaine et sa seconde, la commandante Pagès, une petite femme très proche de la retraite, et trois de leurs hommes étaient à l’heure et restèrent très surpris lorsque la grande porte de bois s’ouvrit sur un petit robot ovale qui leva ses yeux vers eux et demanda :

« Bonjour. Vous êtes les policiers qu’on attend ? »

Cambard et Pagès échangèrent un regard pareillement sceptique avant que le premier ne réponde prudemment :

« Euh, oui… Monsieur Lauricier est là ?… »

Un sourire apparut sur le visage robotique et Alpha ouvrit la porte en grand :

« Il finit de se préparer, entrez, je vais vous conduire au salon et aller les prévenir.

– … D’accord… »

Les policiers entrèrent, regardèrent avec la même incrédulité le petit robot refermer la porte et les réinviter poliment à le suivre. Pagès demanda, perplexe :

« Pardon, mais euh, tu euh, vous êtes quoi… ? »

Alpha s’arrêta et se tourna pour la regarder, toujours souriant :

« Je m’appelle Alpha ! Je suis un prototype expérimental de robot domestique conçu par Stanislaw et Andrea ! Et je sais monter les escaliers ! »

Cambard et Pagès ré-échangèrent un regard sceptique et ils sursautèrent en entendant un petit rire derrière eux. Ils se tournèrent pour découvrir Andrea, l’air un peu mal réveillé, appuyé contre le rebord de la porte de la cuisine, un mug à la main.

« Alpha, va chercher Stan, je vais accompagner ces messieurs-dames au salon.

– D’accord, Andy ! »

Le robot partit dans l’escalier et Andrea se redressa et rejoignit les policiers :

« Toutes nos excuses, on a eu une petite panne de réveil.

– Monsieur ? s’enquit Cambard.

– Andrea Constino, je suis le fiancé de Stanislaw. Il finit de s’habiller, il arrive.

– Ah, se souvint Cambard, c’est vrai qu’il a parlé au pluriel hier soir… »

Le policier tendit la main à Andrea qui la serra en hochant la tête.

Si Pagès toisait Andrea avec un sourcil froncé, mais sans plus d’animosité, un des trois autres avait grimacé, mais les deux autres restaient plutôt focalisés sur Alpha qui émettait une espèce de petit sifflement joyeux en montant l’escalier.

« Venez, le salon est par là… Vous voudrez un café ?

– Euh, non, merci, ça ira… »

Andrea les conduisit donc au salon, une grande pièce claire, située face à la cuisine dans le hall, meublée à l’ancienne, très joliment. Une cheminée en marbre, deux grands canapés qui se faisaient face devant elle, une table basse entre eux, et de grandes bibliothèques pleines de livres plus ou moins anciens.

Une grande fenêtre, entre deux de ces meubles, apportait la belle lumière de ce matin d’hiver.

Le commissaire et sa commandante s’assirent sur un des canapés avec un des trois hommes qui sortit de son sac un petit ordinateur portable qu’il installa sur ses genoux et démarra. Andrea eut un sourire en voyant l’appareil, mais ne dit rien et se contenta de s’asseoir face à eux, alors que l’un des deux autres restait debout derrière ses collègues et que l’autre allait voir ces grandes bibliothèques avec le petit sourire d’un amoureux des livres.

« Vous connaissez Stanislaw Lauricier depuis longtemps ? demanda Pagès.

– Quelques années. Je n’ai pas connu ses parents, si c’est votre question. On s’est rencontré au boulot…

– Vous êtes … ?

– Programmeur, je code des IA. Vous avec croisé Alpha, c’est moi qui l’ai codé. Et c’est Stan qui a conçu son corps. »

Cambard hocha la tête et c’est là qu’ils entendirent le petit robot dire du hall :

« Je peux te faire des toasts ?

– Ouais, merci, et tu peux me refaire un café avec ?

– D’accord !

– Merci, Al. »

Stanislaw entra dans le salon en retenant un bâillement, encore un peu humide et ébouriffé de sa douche.

« Bonjour et désolé, soyez les bienvenus… »

Il s’assit près d’Andrea qui le regardait en souriant.

« … Si vous voulez boire quelque chose ?

– Votre fiancé nous l’a déjà proposé, mais ça ira, merci. Je suis le commissaire Cambard et voici la commandante Pagès. C’est nous qui sommes chargés de l’enquête sur l’assassinat de votre père et de sa femme.

– Stanislaw Lauricier, enchanté. Allons-nous enfin savoir ce qui s’est passé ? »

Stanislaw contemplait les policiers avec calme et le regard qu’échangèrent encore le commissaire et sa commandante ne lui échappa pas. Ce fut lui qui expliqua très factuellement :

« Votre père et son épouse ont été retrouvés il y a six jours dans une forêt des Monts du Lyonnais. Tous les deux les mains attachées dans le dos, visiblement abattus d’une balle en pleine tête alors qu’ils étaient à genoux. Une exécution, en quelque sorte. Il était à la retraite depuis un peu plus de deux ans, mais il a mis à mal beaucoup de criminels dans sa carrière, du coup, on ne manque pas de suspects… Vous auriez une idée, à tout hasard ? »

Stanislaw eut un sourire, s’accouda posément à ses genoux, se penchant vers eux, et reprit très posément :

« Oh, c’est simple, à force de jouer au con, il a fini par tomber sur plus féroce que lui.

– Qu’est-ce que vous voulez dire par là ? lui demanda très gravement Pagès.

– Allons, Commandante, on est des grandes personnes, on parle d’un crime, alors on va pas faire semblant. Mon père était un flic pourri jusqu’à la moelle, un maître chanteur de première et un putain de connard. Je vais pas vous dire que j’ai été surpris d’apprendre qu’on l’avait tué. À force de jouer avec le feu, on se brûle, et lui, c’était un sacré pyromane. Donc ? »

Un long silence lui répondit. Cambard le regardait avec sévérité :

« Votre père était un policier respecté.

– Mon père était un policier protégé. Il a failli me tuer, c’est pas à moi que vous allez expliquer qu’il était autre chose qu’un cinglé violent qui tenait juste assez de monde par les couilles pour se couvrir. »

Le commissaire allait répliquer, mais la commandante le prit de vitesse :

« Nous n’avons aucune trace d’une agression de votre père contre vous.

– C’est normal. Les plaintes ont été retirées et l’affaire étouffée.

– Expliquez-nous ça. » grogna Cambard en croisant les bras.

Stanislaw hocha la tête.

« Mon père a toujours été un homme très autoritaire et la seule raison pour laquelle je n’ai pas été victime de violence, c’est parce que ma mère était la seule à le tenir, au moins dans le privé. Elle m’a protégé et elle a encaissé ses coups de pute, ses tromperies, ses mensonges, sûrement pour me protéger et tant que mes grands-parents maternels ont été là, eux aussi le tenaient… J’ai été envoyé en pension assez jeune, alors je n’en sais pas trop plus sur ce qui se passait. Mais en grandissant, j’ai vite pigé les soucis et surtout compris que mon père, sous sa carapace de superflic, était une ordure de première, qu’il avait des dossiers sur beaucoup de gens pour assurer sa place et aussi arrondir ses fins de mois, qu’il était à la colle avec le préfet de l’époque, me demandez pas son nom, j’en sais plus rien, qui était une belle enflure aussi, de ce que j’en sais, et le voyait déjà comme son successeur.

« Ma mère est morte un peu après mes 18 ans, un accident dont je me demande un peu avec le recul s’il en était vraiment un, mais bon, l’affaire a été classée et j’ai pas envie de la déterrer. Mon père vivait très mal que j’ai commencé des études d’ingénieur dans la robotique, parce qu’il voulait à la base que je prenne sa succession. Donc, c’était bien tendu entre nous. Je suppose qu’il me faisait surveiller et quand il a su que je sortais avec un mec, il m’a jeté dehors d’ici en me tabassant assez pour me laisser pour mort sur le trottoir. Des voisins avaient tout vu et ont appelé les urgences, et je m’en suis tiré comme ça. Mais j’en boite encore…

« Dès que j’ai pu, j’ai porté plainte contre lui, avec les témoignages des voisins, sauf que comme de son côté, il avait déjà déclaré qu’il n’était pas là au moment de mon agression en demandant à des collègues de le couvrir, il a donc aussi porté plainte pour diffamation. Quand l’enquête a commencé, elle était menée par des personnes qui ont bizarrement très vite essayé d’intimider mes témoins pour les faire se rétracter. Sauf que là, monsieur le commissaire Lauricier est tombé sur un os et pas des moindres. Il était persuadé que la protection de son préfet chéri allait suffire, il ne s’attendait pas à ce qu’en face, le directeur de mon école d’ingé, qui m’avait à la botte, ait, lui, une ligne directe avec le ministère de l’Intérieur, via un cousin à lui, de mémoire. Alors, monsieur le préfet s’est vu sonner les cloches, il a dû calmer mon père illico et on a conclu un accord officieux : on retirait nos plaintes et on s’oubliait, mais s’il avait le malheur de retenter la moindre attaque contre moi, moi, je sortais tout ce que j’avais sur lui. J’ai été admis dans une école parisienne dès que j’ai été en état, en gros, après une année de soins et de rééduc, et j’ai oublié mon père, comme promis, et il a fait pareil. Jusqu’à vos coups de fil d’avant-hier. »

Un long silence suivit son récit que seul le tipoti du clavier du portable du policier avait accompagné. Cambard regardait toujours son hôte avec sévérité.

« Votre père était un commissaire respecté. Il a fini sa carrière avec les honneurs, quand il a pris sa retraite, il y a deux ans.

– Mouais, enfin, il y avait quand même beaucoup de rumeurs sur lui, reconnut Pagès, et il était aussi réputé pour sa violence envers les prévenus. Et puis, c’est vrai aussi que son train de vie posait question. Pour l’avoir un peu connu, acheva-t-elle, il était plus doué pour crier qu’autre chose… Et on savait tous qu’il était dans les petits papiers de pas mal de monde.

– Sûrement parce qu’il en avait lui-même des plus gros sur eux. »

Cambard restait contrarié et allait reprendre lorsqu’Alpha arriva avec un petit plateau sur lequel fumaient une assiette avec trois toasts et un grand mug de café, à côté d’un pot de confiture. Il posa le tout sur la table basse et Stan lui sourit :

« Ah, merci Al, c’est gentil.

– De rien ! Tu veux autre chose ?

– Non, ça ira, merci. »

Stanislaw commença à se tartiner un toast alors que Cambard lui lançait sèchement :

« Vous avez des preuves de ce que vous avancez ?

– J’ai gardé les témoignages de l’époque et mon dossier médical. Pour le reste, je suis sûr qu’on trouvera ici une pièce avec tous ses dossiers.

– On vous l’a dit, on a déjà fouillé cette maison.

– Je vous l’ai dit, vous n’avez pas tout fouillé. »

Stanislaw s’adossa tranquillement avec sa tartine :

« Je vais vous raconter une autre histoire. Mon grand-oncle maternel a déserté au moment de la Guerre d’Algérie et a vécu caché ici pendant 12 ans, jusqu’à son amnistie. Il était recherché. Vous voulez savoir combien de fois vos collègues sont venus fouiller pour le chercher ?

– Allez-y ?

– 17 fois et en vain. Et avant ça, pendant la Seconde Guerre mondiale, cette maison servait de cache et de lieu d’évacuation par la Saône et elle a vu passer pas mal de Juifs, de résistants ou de soldats alliés.

– Le passage vers la Saône dont vous me parliez hier ? »

Stanislaw hocha la tête, la bouche pleine.

Le bruit caractéristique d’une serrure qui se débloque les fit tous sursauter et se tourner vers celui des policiers qui furetait dans la bibliothèque et les regarda, tout penaud, alors que dans l’angle de la pièce, une des hautes étagères venait de bouger.

« Euuuuuh désolé j’ai juste vu un tome 4 au Seigneur des Anneaux alors j’ai voulu le prendre et euh voilà… » bredouilla-t-il.

Stanislaw gloussa :

« Je vois que vous connaissez vos classiques.

– Depuis quand il y a quatre tomes au Seigneur des Anneaux ? lui demanda Andrea avec un souvenir goguenard.

– Depuis que ma grand-mère a trouvé le faux exemplaire de la fausse 4e œuvre de Jules Vallès était trop abîmé et a changé… A sa décharge, les trois autres sont les vrais et c’est la première édition, et dans les années 70 en France, très peu de gens connaissaient la trilogie de Tolkien et remarquaient donc ce 4e tome. ‘Faudra que je change ça à l’occaz… »

Stanislaw se leva lentement :

« Alpha, tu peux aller chercher ma béquille, s’il te plaît ? Elle est dans la cuisine.

– D’accord ! »

Le petit robot fila.

« C’est le passage qui mène à la cave, continua Stanislaw. Je ne pense pas que ça soit là qu’il ait caché quoi que ce soit, trop de risque d’inondations, mais ça ne coûtera pas grand-chose d’aller voir… »

Andrea vida son mug d’un trait et se leva à son tour. Le commissaire se leva aussi, alors que Stanislaw allait lentement vers l’étagère qui avait bougé pour l’écarter, découvrant un passage vers un escalier très propre, ancien, mais bien entretenu. Rejoint par le commissaire, Stanislaw s’écarta :

« Je vous laisse y aller en premier ? Faites attention, en bas, les marches peuvent être glissantes, je vous rejoins quand j’aurais ma béquille. »

Le policier lui jeta un œil avant de sortir une lampe de poche et de descendre, suivi par deux de ses hommes. Celui qui était sur le canapé posait délicatement son ordinateur sur la table basse après avoir sauvegardé et la commandante se leva lentement en soupirant :

« Votre père a vraiment arrêté de nombreux criminels, vous savez.

– Je vous crois, mais j’aimerais penser que c’est par devoir et pas juste pour donner le change.

– Ça, malheureusement, nous ne le saurons jamais… »

Alpha revint avec la béquille et les quatre restants descendirent à leur tour, après qu’Andrea ait demandé à Alpha de les attendre là. Devant l’air interrogatif du robot, il lui avait dit gentiment :

« Ça risque d’être humide, en bas, ce n’est pas bon pour toi. »

Alpha avait cligné des yeux avant de sourire.

« Bien vu, le coup du bouquin, quand même, remarqua Andrea, qui ouvrait la marche devant son compagnon. Classique, mais bien vu.

– Vieux pots, meilleures soupes, tout ça, lui répondit Stanislaw.

– Vous avez les documents dont vous nous avez parlé sur l’agression dont vous avez été victime ? lui demanda Pagès alors qu’ils arrivaient en bas.

– Physiquement, les papiers sont à Paris, mais je dois en avoir une copie numérique, il faudra demander à Alpha et trouver une imprimante… »

La « cave » était en fait une espèce de grotte taillée et aménagée, son sol était plat, bétonné. Pas de lumière, à part celle qui venait de la Saône. La rivière y avait en effet ses entrées, un minuscule lac sous-terrain bordé d’un quai bétonné avec un renfoncement, deux barques, une ancienne en bois et une plus récente, toutes deux attachées à deux bites en acier.

Quelques vieilles caisses, à moitié pourries, dans un coin, quelques étagères en hauteurs sur lesquelles étaient posées d’antiques boîtes de conserves, mais rien de plus.

« Impressionnant, reconnut le commissaire.

– D’après mon grand-père, ses parents ont permis à plus d’une centaine de personnes de fuir d’ici pendant la guerre. De nuit, la zone était peu surveillée, et rejoindre de plus grosses péniches, plus au sud, était assez facile. En tout cas, ils ne se sont jamais fait avoir… »

Cambard hocha la tête et Pagès eut un sourire :

« Mais ce n’est pas là que votre grand-oncle est resté 12 ans, j’imagine ?

– Je ne pense pas, il aurait pris froid. Non, il était en haut, et je pense que si mon père avait des choses à cacher, c’est plutôt là qu’il les a mises… »

Stanislaw remonta en tête cette fois, suivi par un Andrea très vigilant, alors qu’il expliquait :

« Je n’ai pas eu le temps de faire un tour complet de la maison, mais je crois me souvenir à peu près de où se situait le passage… Vous m’excuserez si je me trompe, ça fait quand même plus de quinze ans que je me suis fait jeter d’ici…

– On est pas à cinq minutes… » lui répondit Cambard.

La petite troupe se retrouva à l’étage, avec Alpha cette fois, et comme Stanislaw avait un doute entre deux pièces, un bureau et une autre petite bibliothèque, Andrea demanda :

« On cherche une trappe donnant sur un grenier au-dessus de nous, c’est ça ?

– Oui…

– Al ?

– Oui, Andy ?

– Tu peux scanner le plafond et voir si tu détectes une irrégularité, s’il te plaît ?

– Bien sûr ! »

Le petit robot se mit à ronronner, le sablier tournant sur son ventre, alors qu’un faisceau rouge balayait le plafond de la bibliothèque.

« Il y a du vide au-dessus, mais rien au plafond.

– OK, fais pareil pour l’autre pièce.

– D’accord ! »

Alpha roula jusqu’au bureau et recommença :

« Là, il y a un carré de 87 cm² ici. » dit-il alors que son rayon en prenait la forme.

Les humains virent alors, effectivement, la trappe, quasi invisible, car en partie masquée par les poutres du vieux plafond.

Stanislaw ne fit aucune difficulté pour qu’un policier monte sur le bureau pour atteindre la chose, qu’il ouvrit sans mal. Quelques acrobaties et courtes échelles plus tard et il y montait, pour en faire, un instant plus tard, descendre une échelle de corde.

Stanislaw y monta avec les policiers et Andrea suivit, demandant à Al de scanner le reste de l’étage. Le petit robot partit.

Le grenier était grand, sans fenêtre, mais avec une grande lampe centrale, emménagé en un espace d’archives très propre. Une planche sur deux tréteaux, un tabouret et des étagères remplies de dossiers et de cartons.

Les policiers étaient stupéfaits et Stanislaw leur sourit :

« Je crois que vous allez déjà avoir de quoi faire avec ça.

– Y a des chances… reconnut Pagès.

– Bon sang, murmura Cambard, qui regardait les papiers étalés sur le bureau. Ces trucs ont l’air de remonter aux années 80… ?… Une affaire d’inceste… ?… Et… »

Il prit une feuille et blêmit :

« … Et la compta des sommes extorquées… La vache… »

Stanislaw eut un sourire un peu triste. Cette pièce-là était bien plus basse de plafond, il n’eut pas de mal, cette fois, à trouver ce qu’il cherchait : une autre trappe tout aussi invisible que l’autre, mais qu’il put ouvrir sans peine.

« Alors je ne pense pas qu’il n’y ait rien qui vous intéresse là-haut, mais dans le doute, il faut peut-être mieux aller voir… »

Cambard, pris dans un autre dossier, fit un simple signe de tête et un de ses gars monta, le tabouret suffisait, Stanislaw suivit comme il put, aidé d’Andrea, qui aida aussi Pagès avant de les suivre.

Mais rien de particulier, une simple chambre, certes grande et très confortablement aménagée, avec une petite fenêtre et même une petite salle de bain, mais la poussière accumulée montrait que personne n’y avait mis les pieds depuis un moment.

« C’est là que votre grand-oncle est resté caché ? en déduisit Pagès.

– Oui, et qu’avant lui, ses parents ont caché qui ils pouvaient pendant la guerre… Mais comme je le pensais, mon père n’y a rien mis, on peut redescendre… »

Ce qu’ils firent sans attendre.

« Je remonterai avec un aspirateur, soupira Andrea.

– On verra ça… »

Cambard se massait le front et soupira :

« Bon, on va pas se mentir, il semblerait qu’effectivement, votre père ait été un maître chanteur… »

Stanislaw eut un sourire :

« Désolé pour l’allongement de la liste de vos suspects. »

La voix d’Alpha se fit entendre d’en bas :

« Andy ? J’ai fini de scanner. »

Andrea s’accroupit au bord de la trappe pour le regarder :

« Ah, super, Al, tu as trouvé des choses ?

– Oui. Il y a des armes un peu partout. J’en ai compté sept. C’est normal ?

– Euh, je ne pense pas… ? » demanda le programmeur en regardant les policiers.

Pagès avait froncé les sourcils :

« Un policier à la retraite peut avoir encore une arme, mais sept, ça me parait beaucoup… »

Andrea et elle redescendirent voir ça, alors que les autres restaient au haut voir comment faire pour les dossiers.

Stanislaw les laissa faire, se disant que tout ceci ne le concernait pas. Quoi que les policiers fassent de ces vieux papiers, qu’ils enterrent tout ou pas, ce n’était pas de son ressort et il n’allait pas se battre pour ça… Si des personnes avaient pu tuer son père et sa belle-mère pour ça, il n’avait pour sa part aucune envie de finir exécuté au fond d’un bois.

Il reprit sa béquille et alla voir où en étaient Andrea et Pagès.

Et le butin de ces derniers était à la hauteur de ses espérances… Trois armes de poing, un fusil de chasse qu’il reconnut, c’était celui de son grand-père, mais aussi deux kalash et un fusil à pompe…

« Alors ça, policier à la retraite ou pas, vous allez pas me faire croire que c’est légal ! soupira l’ingénieur, blasé.

– Je vous le confirme et merci à votre petit robot de les avoir trouvées, lui répondit Pagès. Planqués comme elles étaient dans le faux sol et les doubles fonds des armoires, on ne risquait pas de les trouver !

– Tant que vous les embarquez, je m’en fous, mais je ne veux pas de ça chez moi. »

Un peu plus tard, une petite camionnette de police arrivait avec du renfort pour embarquer tous les dossiers. Stanislaw et Andrea se virent inviter à faire leurs dépositions au commissariat et ceci fait, il était presque 14h. Comme ils n’étaient pas loin de la Part Dieu, le natif proposa à son programmeur d’aller y manger, ce qu’ils firent sans attendre, avec Alpha qui les avaient bien sûr accompagnés et avait d’ailleurs pu fournir aux enquêteurs les documents relatifs à l’agression de Stanislaw par son père, puisqu’il avait accès à ses archives.

Absolument personne n’avait remarqué le grand homme blond cendré qui ne les avait pas quittés des yeux, restant à distance, dans sa voiture, aussi discret qu’attentif.

Et qui avait bien remarqué qu’il n’était pas le seul.

Andrea et Stanislaw avaient bien mangé, dans un agréable petit restaurant du grand centre commercial, et, comme ils n’avaient rien de particulier à faire du reste de l’après-midi, ils décidèrent de profiter qu’ils étaient là pour faire quelques courses, aussi bien alimentaires qu’autres, puisqu’il était devenu évident qu’ils allaient rester quelque temps ici dans tous les cas.

Si Alpha regardait partout avec curiosité, la foule qui faisait les boutiques ne le regardait pas avec moins d’intérêt.

Le petit robot roulait sagement, toujours à moins de deux mètres de ses pères. C’était la distance maximum qu’Andrea avait configurée lorsqu’ils étaient dehors, dans un milieu peuplé.

La distance allait jusque cinq, voire dix mètres dans les parcs ou de plus grands espaces et lorsqu’ils étaient chez eux, le robot pouvait aller où il voulait s’il en avait besoin.

Après quelques boutiques de vêtements et alors qu’ils se prenaient un jus à un stand de fruits pressés, Stanislaw, voyant que son fiancé fatiguait, lui proposa de rentrer. Andrea dénia du chef :

« Non, non, ça va, tant qu’on est là, on va se prendre de quoi remplir le frigo aussi, ça sera fait…

– D’accord, comme tu veux. »

Ils s’assirent sur un petit banc à deux pas de là, posant les divers sacs de leurs achats au sol, sans du tout faire attention au grand blond qui se prenait à son tour une boisson au même stand.

C’est à cet instant que trois jeunes gens sortirent de nulle part à toute vitesse.

L’un essaya d’attraper Alpha dans le but clair de l’enlever, mais il ne s’attendait visiblement pas à sa masse et ne réussit qu’à tomber, le lâchant. Le deuxième l’insulta avant d’attraper le bras du petit robot pour le tirer, en vain : Alpha savait bloquer ses roues et comme le troisième attrapait son autre bras pour essayer de le tirer, deux sourcils froncés apparurent sur le visage d’Alpha, ses mains agrippèrent comme deux étaux les bras de ceux qui le tenaient pour leur balancer sans sommation une décharge électrique suffisante pour les faire crier de surprise tous les deux.

Ils tentèrent de se dégager en vain alors que le troisième se relevait et filait.

Tout ça n’avait duré que quelques secondes et si Andrea s’était levé d’un bond, Stanislaw le fit plus lentement et avec un soupir las.

Tous les témoins regardaient la scène avec stupéfaction, y compris le grand blond qui était, comme le vendeur qui lui faisait face, tous deux restés bras tendus, car le second était en train de rendre sa monnaie au premier.

Ce dernier sursauta presque quand, se reprenant, le commerçant la lui mit dans la main.

« Spasibo… » répondit machinalement le blond en l’empochant, sans perdre de vue la suite de la scène.

Si les deux lascars essayaient toujours de se défaire de la poigne du petit robot qui les regardait avec la même sévérité, ce fut Stanislaw qui prit la parole :

« Bien tenté. Mais vous devriez arrêter de vous débattre, il… »

Un des voyous tenta de donner un coup de pied à Alpha, ce qui ne fit que le faire crier de douleur et lui attirer un nouveau regard sévère du petit robot. Andrea soupira avec un sourire en coin :

« Non, mais sérieux, les gars, il peut vous balancer une décharge bien plus puissante et il est à l’épreuve des balles, alors soyez raisonnables, attendez la police sans déconner.

– On a pas spécialement envie de vous faire du mal, ajouta Stanislaw avant de boire une gorgée de son jus, qu’il n’avait pas lâché.

– Et il n’est pas programmé pour… Mais il l’est pour se défendre.

– Oui, dit Alpha. J’appartiens à mes créateurs et il ne faut pas m’enlever, c’est un vol et le vol, c’est un délit. »

Alors que celui qui s’était abîmé le pied contre lui gémissait toujours, l’autre pesta tout haut :

« Ça va, on voulait pas l’abîmer !… C’est juste l’autre connard là qui nous a dit d’lui ramener ! Il aurait pu nous dire qu’il était super lourd et tout, c’bâtard ! »

Andrea et Stanislaw échangèrent un regard alors que plusieurs agents de la sécurité accouraient. Andrea eut un sourire et se rapprocha de Stanislaw pour lui murmurer quelque chose à l’oreille. L’ingénieur eut un sourire et déclara :

« Je ne pense pas que la légitimité de la filiation de ce ‘’connard’’ soit en jeu, mais par contre, on peut vous proposer un deal… Parce qu’effectivement, tenter de voler Alpha, c’est un délit d’autant plus dérangeant qu’il vaut très cher…

– On peut savoir comment il vous a filé pour que vous lui rameniez ? demanda Andrea.

– 200 balles…

– Ah ouais. Il s’est vraiment foutu de votre gueule, là… » gloussa Stanislaw alors qu’Andrea riait moins discrètement.

Les agents de sécurité encadrèrent la scène sans plus intervenir, mais très vigilants, alors que Stanislaw continuait :

« Alpha a déjà appelé la police, mais donc, on vous propose ceci : vous nous dites tout ce que vous savez sur ce fameux connard et on ne porte pas plainte contre vous. »

Sans grande surprise, les deux jeunes gens, vexés de s’être fait rouler encore plus qu’attraper, acceptèrent le deal sans trop hésiter.

Stanislaw, Andrea et Alpha en furent quittes pour un second passage au commissariat, où, grâce aux vidéos de surveillance du centre commercial, fournies sans discuter par ce dernier dès que les voleurs ratés aient indiqué avoir été interpellés par leur fameux employeur dans ses murs, on eut vite le portrait de ce dernier. Un salaryman en costard-cravate très propre sur lui. Les deux délinquants confirmèrent qu’il s’agissait bien de lui. Leur échange et la passation de billets étaient d’ailleurs filmés.

Pagès, informée de leur retour, vint voir ce qui se passait et regarda Andrea et Stanislaw avec l’air blasée de la vétérante qu’elle était :

« On s’ennuie pas avec vous…

– On s’en serait passé, promis, lui répondit Andrea alors que Stanislaw regardait le portrait avec gravité et demanda :

« Alpha ?

– Oui, Stan ?

– Je crois que je sais qui c’est, mais est-ce que tu peux chercher si cette personne travaille pour Jaxxon ? Tu as toujours le trombinoscope en mémoire ?

– Oui, je vais chercher dans mes données ! »

Le petit sablier se mit à tourner sur le ventre du robot alors que Pagès demandait :

« Jaxxon ?

– Notre ancienne boîte, lui expliqua Andrea. Comme on vous l’a expliqué, ils m’ont viré sur un coup de tête et Stan a démissionné dans la foulée, mais comme on était les deux principaux cerveaux de leur plus gros projet, on ne serait pas surpris qu’après avoir réfléchi dix minutes, ils aient compris qu’ils avaient merdé… Du coup, ‘’récupérer’’ Alpha pourrait leur être apparu comme une bonne idée, vu le niveau… Puisqu’ils savent bien qu’on ne reviendra pas, même s’ils nous font un pont d’or.

– Alpha n’est pas à eux, légalement ?

– Non, lui répondit à son tour Stanislaw. Alpha est un projet perso, tous les brevets le concernant sont à nos noms. Andrea avait conçu son IA avant d’être embauché, c’est elle qui les a intéressés, d’ailleurs, mais il l’avait déposée avant et a toujours refusé de leur vendre. Idem pour le corps que j’ai conçu. Si j’ai repris certaines des idées pour leurs projets, les brevets ont toujours été déposés à part. C’est une clause du contrat sur laquelle j’ai dû beaucoup batailler, d’ailleurs…

– Et moi donc, soupira Andrea.

– Stan ? les interrompit Alpha. Je crois que j’ai quelqu’un.

– Montre ? »

Le petit robot projeta sur le mur blanc du bureau le portrait d’un quadragénaire au sourire aussi impeccable qu’artificiel de celui d’une pub pour dentifrice, dans un costard de luxe, et les informations liées à sa fiche d’employé qui y étaient liées : nom, âge, poste, et Stanislaw rit un peu nerveusement.

« C’est bien ce que je pensais…

– Vous le connaissez ?

– Lionel Duflanc. Responsable de la comm’ du projet sur lequel on bossait… Un mec qui pourrait se reconvertir en ventil’ tellement il est doué pour brasser de l’air.

– Ah oui, je l’avais pas reconnu, pouffa Andrea. ‘Faut dire que je crois pas l’avoir jamais vu sourire, en vrai, le peu que je l’ai vu… Il passait des fois nous demander où on en était, nous demander des infos qu’il ne comprenait pas et qu’il déformait totalement dans ses comptes-rendus, c’était à se taper la tête contre les murs.

– Bon, dit un des policiers, si nos deux amis peuvent nous assurer que c’est bien lui qui les a payés pour tenter de voler votre robot, on va essayer de le choper et lui poser quelques questions. »

Les deux jeunes confirmèrent.

Duflanc ne fut pas dur du tout à retrouver. Ayant sans doute compris que son plan avait échoué, il était retourné à son hôtel de luxe, sans doute pour attendre ou préparer une autre opportunité, au lieu de quitter la ville en quatrième vitesse, comme l’aurait fait n’importe quelle personne dotée d’un minimum de bon sens.

C’est donc là que les policiers le trouvèrent, l’arrêtèrent, et mis devant la vidéo et le témoignage des deux garçons, il ne put qu’admettre les faits.

Il tenta de prétendre qu’Andrea et Stanislaw avaient emmené des documents confidentiels en partant, argument qui ne persuada pas les policiers qui saisirent le procureur, sentant bien qu’il essayait de noyer le poisson. Andrea et Stanislaw portèrent donc plainte contre lui pour tentative de vol et diffamation, et les jeunes délinquants se virent attribuer le statut de témoins assistés et libérés aussi vite.

Andrea et Stanislaw ne tardèrent pas non plus, mais avec tout ça, il n’était plus l’heure de faire les courses, d’autant qu’Andrea était cette fois vraiment crevé et que Stanislaw avait un peu trop mal au dos. Ils décidèrent donc de rentrer chez eux avec leurs achats et se commandèrent à dîner des sushis.

Ils les attendaient tranquillement, Stanislaw sous une douche brûlante pour tenter d’apaiser ses douleurs, et Andrea regardant de plus près les livres du salon, lorsque le programmeur sentit son portable vibrer dans sa poche. Il regarda et sourit en voyant que c’était Jonathan.

« Allô ? Salut, vieux.

– Salut, Andy ! Je te dérange pas ?… Je venais un peu aux nouvelles ? Ça va mieux ? »

Andrea s’assit sur un des canapés.

« Ça va, oui, oui. Tu fais bien d’appeler, on a eu une arrivée un peu mouvementée, alors j’ai pas trouvé le temps de te joindre, mais on est à Lyon pour quelque temps, là, avec Stan… Du coup, si ta boîte est toujours OK pour nous rencontrer, ben on est à peu près dispo ?

– Ah ben cool, ouais, volontiers ! Mais euh, il s’est passé un truc que vous soyez sur Lyon ? T’avais peur que Stan veuille pas ?

– Son père est mort, du coup on est venu pour la succession et tout le bordel…

– Ah merde, désolée pour lui ! Il tient le coup ?

– Il a sabré le champagne, il le détestait.

– … Ah. Donc euh, j’en conclus que ça va…

– Oui, oui. Figure-toi que la maison dont il hérite, du coup, est quai Jean-Jacques Rousseau, juste en face de Confluence.

– Sérieux ?

– Oui, on se demandait si on allait pas venir en barque, si vous vouliez bien de nous… »

Jonathan éclata de rire :

« Alors évitez, la Saône est traître… Mais y a des ponts pas si loin. Ben du coup euh, demain, vous êtes dispos ?

– Ben jusqu’ici, oui…

– OK ! Alors là le boss est rentré chez lui, mais si ça vous va, je le préviens que vous êtes là dès que je le croise demain et je pense qu’il aura rien contre vous inviter à déjeuner s’il a pas un autre invité déjà prévu… Je peux pas trop te dire, c’est pas moi qui gère son planning…

– Ben écoute, je pense que c’est bon nous, demain midi ou soir, comme il peut, tu nous tiens au courant ?

– Yep, je vous rappelle demain dès que je le sais ! »

Stanislaw arriva alors, en robe de chambre et encore un peu humide. Andrea lui sourit :

« Bon, Stan a survécu à sa douche, je te laisse, on va bientôt manger.

– Et ben bon app’ et sûrement à demain !

– Oui, bonne soirée aussi, Jona. »

Andrea raccrocha et se leva pour rejoindre son fiancé et l’enlacer tout doucement :

« Ça va mieux ?

– Un petit cacheton me fera pas de mal, mais oui, ça ira. »

Ils s’embrassèrent.

« C’était Jona ?

– Oui, il proposait de prévenir son boss qu’on était là. Il pense qu’on pourrait le rencontrer demain.

– Ah, ça serait cool… »

On sonna à la porte.

Andrea alla récupérer le dîner, laissa un bon pourboire au livreur et le remercia avant de lui souhaiter bon courage. Il faisait bien frais, ce soir-là.

Ils dînèrent tranquillement avant d’aller se coucher sans trop tarder.

Ils furent du coup réveillé de bonne heure et finissaient de prendre leur petit-déjeuner lorsqu’Andrea reçut un nouvel appel de Jonathan, lui confirmant que son boss et lui-même les attendaient pour déjeuner dans un restaurant situé non loin des locaux de Pax, leur entreprise.

Il faisait beau, toujours aussi froid, lorsque les deux hommes et leur petit robot arrivèrent au restaurant, dans le beau quartier flambant neuf construit entre les deux fleuves.

L’endroit était un peu à l’écart du centre commercial. Ils étaient un peu en avance, mais le personnel les attendait et les installa très aimablement dans un petit salon à part, amusé, lui aussi, par Alpha, qui tenait la main d’Andrea.

« Je comprends mieux la réservation, leur dit l’hôtesse.

– Elle était bizarre ? s’enquit Stanislaw.

– Une réservation avec cinq chaises, mais pour 4 personnes.

– Oh, tu entends, Alpha ? Tu vas être à table avec nous, dit Andrea à son petit robot qui sourit.

– C’est gentil ! » dit le petit robot.

Andrea aida Alpha à s’installer alors que Stanislaw s’asseyait, un peu fatigué, à côté. Andrea s’assit de l’autre côté et l’hôtesse sourit :

« Désirez-vous boire quelque chose en attendant vos amis ?

– Euh, non merci, on va les attendre.

– Pas de souci, n’hésitez pas si besoin ! »

Elle partit et Andrea regarda Alpha. Ce n’était pas la première fois que ce dernier avait droit à sa place à table, mais ça faisait tout de même très plaisir à ses créateurs que leur potentiel futur boss ait spontanément pensé à le demander.

Jonathan arriva bientôt, grand échalas ébouriffé, accompagné d’un homme plus petit, la cinquantaine tranquille, et souriant.

« Salut les gars, désolé du retard ! s’exclama le premier, un peu essoufflé, en venant leur faire un check.

– Salut, Jona ! le salua Andrea.

– Bonjour, lui répondit plus simplement Stanislaw.

– Super contents de vous revoir ! Je vous présente Louis Bourgeon, mon boss ! Louis, Stanislaw Lauricier, Andrea Constino et leur bébé, Alpha !

– Les fameux ! sourit Louis en venant leur serrer la main, un peu plus formel, à tous les trois. Très heureux de vous rencontrer enfin, Jonathan m’a beaucoup parlé de vous. »

Les arrivants s’assirent et Louis reprit :

« Désolé du retard, effectivement, on avait une réunion qui a traîné…

– Ah, les réunions, la plaie, rigola Andrea alors que l’hôtesse revenait demander poliment en leur distribuant les cartes :

– Vouslez-vous un apéritif ?

– Volontiers, lui répondit Louis. Messieurs, vous êtes mes invités ce midi, alors faites-vous plaisir.

– Ah ? Merci…

– C’est le minimum, Stanislaw… Vous permettez que je vous appelle Stanislaw ?

– Pas de souci.

– Je ne savais pas que vous étiez du coin ?

– La vie est pleine de surprise, je ne savais pas que Pax était ici non plus.

– Et quai Jean-Jacques Rousseau ?

– Tout à fait.

– On a failli venir à la nage, ajouta Andrea.

– Andy dit des bêtises, intervint Alpha avec un sourire. On n’aurait pas pu, je ne sais pas nager. »

Stanislaw et Andrea rigolèrent, Jonathan aussi et Louis regarda le petit robot avec surprise avant de reconnaître, impressionné :

« Ah ouais, quand même…

– Hm ? le relança Andrea.

– Il fait des blagues…

– Oui, Alpha a de l’humour, lui confirma Stanislaw.

– Bon, par contre, c’est souvent un humour un peu nul, ajouta Andrea, mais là je plaide coupable : il tient de moi.

– Il faut me recoder si ça ne te va pas ! lui dit Alpha alors qu’une bouche tirant la langue apparaissait sous ses yeux.

– J’y réfléchis… » lui répliqua Andrea.

Ils rirent et l’hôtesse avec eux.

Un instant plus tard, les humains trinquaient dans une bonne ambiance.

Louis Bourgeon était ingénieur informaticien de formation et il s’avéra dans la conversation qu’il avait effectivement une connaissance très pointue de la programmation d’IA, et que même en robotique plus matérielle, il avait de bonnes bases. Rien à voir avec Vinstin, comme ils s’en doutaient.

Très intéressé par la potentialité d’engager Stanislaw et Andrea, il n’en était pas moins soucieux d’être sûr de leur trouver une place qui les satisfasse, eux comme lui, comme ses équipes, mais il tenait surtout à les rassurer :

« J’ai su ce qui s’était passé et je ne veux pas vous brusquer, surtout vous, Andrea. Je comprendrais tout à fait que vous ayez besoin de repos et de réfléchir un peu avant d’accepter une nouvelle embauche.

– J’imagine que vous avez vu la vidéo… soupira Andrea en faisant tourner son vin dans son verre.

– Comme nous tous. J’ai vraiment été très choqué… Je savais que Vinstin était un idiot, ce n’est pas un secret dans le milieu, mais de là à vous virer comme ça, c’est complètement dingue… Qu’il soit transphobe, ça ne m’a pas surpris, c’est digne de lui… Mais qu’il soit incapable de passer par-dessus ça pour vous garder, vu votre importance dans son projet… C’est juste tellement abyssal comme niveau de connerie… »

Stanislaw sourit :

« Il avait l’air de penser que trouver un autre programmeur pour remplacer Andrea au pied levé ne serait pas un problème.

– J’ai reçu un coup de fil de mon amie Mélissa de Terr-Gilly, reprit Louis. Elle m’a effectivement dit que Vinstin avait passé le reste de sa réunion à tenter de les convaincre qu’il n’aurait aucun mal à vous remplacer tous les deux et qu’Absalom serait fonctionnel dans les temps.

– Naïveté ou optimisme ? sourit Jonathan.

– Déni, répondirent Andrea et Stanislaw en chœur.

– Vous restez polis, là, non ? sourit à son tour Louis.

– Oui.

– On essaye de ne pas dire trop de gros mots devant Al.

– Il apprend très vite. »

Louis gloussa encore avant de reprendre plus gravement :

« Entre nous et sans baratin : quelle est la chance qu’Absalom aboutisse sans vous ?

– Alors, répondit tout aussi sérieusement Stanislaw. Formellement, nous ne sommes effectivement pas irremplaçables, en théorie. En pratique, trouver des personnes de notre niveau ne se fera pas en claquant des doigts quand même, surtout avec la vidéo. Après, en admettant qu’il les trouve, le temps qu’ils se forment et rattrapent le projet… Absalom est dans tous les cas très très mal barré. Pas encore mort, mais là, il va au minimum perdre des mois, si pas des années, vu le retard qu’on avait déjà et le manque de moyens dont on souffrait. »

Louis hocha la tête. Stanislaw lui sourit :

« J’ai croisé Mélissa de Ter-Gilly, elle m’avait laissé votre carte.

– Elle m’a dit. Mais puisque vous connaissiez Jonathan, passer par lui pour vous rencontrer allait tout aussi bien.

– C’est une femme intéressante…

– Et redoutable. Il faut mieux être de son côté quand elle est dans le coup.

– J’ai cru comprendre.

– Elle était aussi très intéressée pour que je vous engage. Et surtout, elle m’a dit qu’elle veillerait personnellement à ce que Vinstin ne vous fasse pas de soucis. »

Stanislaw et Andrea échangèrent un regard.

« Il a essayé hier, mais on s’en est tirés…

– De quoi ? »

Ils leur racontèrent la pitoyable tentative de vol d’Alpha de la veille.

« La police est en train de voir, mais il serait étonnant que Duflanc ait agi sans ordre.

– Ça paraît peu probable, effectivement, reconnut Jonathan. Je m’en souviens, de Duflanc, c’est clairement pas le genre de toutou à agir de son propre chef… »

Andrea hocha la tête.

« Merci de vous inquiéter pour moi, j’avoue qu’un petit break ne nous ferait pas de mal. Stan a beau faire le malin, il bossait beaucoup trop aussi… soupira-t-il avec un sourire en coin en regardant son fiancé qui lui jeta un œil amusé.

– Vous comptez poursuivre Vinstin ? demanda Louis.

– Je vais me renseigner. J’hésitais, sur le coup, mais je pense que oui… Surtout avec la vidéo.

– Vous ferez bien… Il ne mérite pas autre chose. Votre licenciement est clairement abusif et la vidéo est effectivement un élément qui l’empêchera de vous accuser de diffamation.

– Il y a un point que j’aimerais bien aborder, par contre, continua Andrea, parce qu’il risque d’avoir des conséquences concrètes…

– Je vous en prie ? le relança Louis.

– Je vais commencer ma transition médicale dans les mois à venir, ce qui me conduira à une chirurgie de réassignation sexuelle à moyen terme. J’ai prévu d’être opéré au Canada et cela conduira nécessairement à un voyage et un arrêt maladie assez long, possiblement 2 ou 3 mois, si tout se passe bien…

– Et il est également prévu que je l’accompagne, ajouta Stanislaw.

– Je vois. C’est vrai que vous mettre à des postes clés dans ces conditions pourrait poser problème, reconnut Louis. Vous n’avez pas idée des dates précises, j’imagine ?

– Non, pas encore. Le processus complet en tant que tel ne devrait pas prendre plus d’un an ou d’un an et demi, mais nous n’avons pas encore la somme suffisante pour le séjour en tant que tel. »

Louis réfléchit un moment avant de reprendre :

« Je vois… J’ai peut-être autre chose qui pourrait pour intéresser, dans ce cas… »

Il eut un sourire :

« Oui, ça pourrait même être encore mieux pour tout le monde. Attention, spoiler, Adam n’est pas notre seul projet robotique. »

Ils rirent tous les quatre et même Alpha sourit :

« Vous avez beaucoup de projets ?

– Principalement 3. Donc un n’en est encore qu’en phase d’ébauche. Je ne vais pas vous ennuyer avec des choses que vous devez savoir, Adam est avant tout prévu pour être une machine robuste, destinée à des centres médicaux et sociaux. Nous voudrions mettre au point un autre modèle destiné à un usage plus domestique, pas forcément aussi costaud, mais plus utile dans la vie courante.

– Comme moi !

– Exactement, Alpha, comme toi. Ce projet-là est moins avancé qu’Adam, mais il est bien parti. C’est sur le 3e que je pourrais vous positionner…

– De quoi s’agit-il ? s’enquit Stanislaw.

– Eh bien, pour faire très simple, d’un mixte des deux.

– Un robot domestique avec des fonctions médicales ? demanda Andrea.

– Oui, confirma Louis. L’idée est d’offrir à des personnes handicapées, ou âgées, mais vivant tout de même de façon autonomes, un robot capable de les aider au quotidien, aussi bien dans leurs tâches ménagères ou autres que dans leur suivi médical. »

Stanislaw et Andrea se regardèrent, aussi intrigués qu’intéressés, alors qu’Alpha disait encore avec un grand sourire :

« Comme moi comme moi !!! »

Louis le regarda, curieux :

« Tu as des fonctions médicales, Alpha ?

– Je sais voir quand quelqu’un ne va pas bien et appeler les secours s’il faut et puis donner ses médicaments à Stan !

– Pas mal, reconnut Louis.

– Sa morphologie ne lui permet pas grand-chose de plus, lui expliqua Stanislaw.

– Mais une IA développée pour sur un corps plus fonctionnel pour ces trucs-là, c’est loin d’être infaisable, pensa Andrea en croisant les bras, pensif.

– Et ce projet-là n’en est qu’aux études préliminaires ?

– Oui, vraiment… Et vu les délais qu’on s’est donnés, je pense que même si vous nous laissez trois mois dans deux ou trois ans, ça ne posera pas de souci. On en sera au mieux aux premiers prototypes et encore… Et puis on aura le Net au pire… Pas comme si vous partiez sur Mars non plus.

– Vu comme ça… sourit Andrea.

– Pas de projet de partenariat avec Mars ? plaisanta Stanislaw.

– Non, pas encore… » lui répondit avec amusement Louis.

Les deux fiancés se regardèrent encore.

« Voilà qui me paraît très intéressant, dit Stanislaw.

– Je trouve aussi, lui répondit Andrea.

– Pour tout vous dire, on est juste en train de commencer le recrutement de l’équipe de base…

– On vous envoie une lettre de motivation ou ça ira ?

– Je pense que ça ira. Mais si vous avez d’autres noms à nous proposer, je suis preneur. »

Jonathan ne disait rien, mais était tout content.

Andrea eut un petit rire :

« À mon avis, ça ne va pas tarder à démissionner à la pelle chez Jaxxon, vous devriez surveiller ça…

– On peut leur faire passer le mot en douce, si vous voulez, ajouta Stanislaw. Il y avait quand même des gens très bien dans nos équipes… »

Louis sourit :

« C’est noté, merci. Et ne vous gênez pas si vous en croisez… »

Le repas se finit dans une bonne ambiance et Louis invita donc les fiancés et leur robot à passer le lendemain à son entreprise pour leur faire visiter et leur présenter leurs potentiels futurs collègues.

Ils se laissèrent donc à la sortie du restaurant.

Laissant Louis et un Jonathan très joyeux repartir, Stanislaw regarda son fiancé et lui dit :

« Voilà un homme fort sympathique.

– Certes.

– Il a des bons projets ! intervint Alpha.

– Oui, ça pourrait être très cool, lui répondit Andrea en lui tendant la main.

– On va rester ici alors ? demanda le petit robot en la prenant.

– On verra si ça se passe bien demain.

– On fait quoi en attendant ? demanda Stanislaw.

– Alpha, il y a quoi dans le coin ?

– Nous sommes à côté du centre commercial Confluence qui compte une grande surface, un cinéma, des commerces et des restaurants. Il y a le Musée des Confluences un peu plus loin.

– Houlà, pas aujourd’hui le musée, trop mal au dos, là…

– Bon, alors je te propose qu’on fasse enfin un plein de courses et qu’on se rentre.

– Vendu ! »

*********

« Ça fait quand même une trotte à pied… » soupira Andrea alors qu’ils arrivaient à la maison.

Ils avaient fait leurs courses, achetant un caddie pour l’occasion, que tirait le programmeur.

« C’est vrai, le pont est un peu loin, mais ça m’a fait du bien de marcher… soupira Stanislaw.

– Ouais. Mais bon, soit on se trouve une caisse, soit on achète une barque. Ou un hélicoptère.

– Le jardin est pas assez grand et je sais pas piloter ça.

– Dommage. »

 Ils se tournèrent tous trois en entendant du bruit un peu plus loin.

Un grand blond garé un peu loin regardait sous le capot de sa voiture, qu’il avait relevé, visiblement contrarié.

Andrea et Stanislaw échangèrent un regard pareillement dubitatif.

Le second s’approcha de l’inconnu, suivi d’Alpha.

« Euh, ça va ? »

Le grand blond lui jeta un œil ennuyé avant de répondre avec un accent slave des plus chantants :

« Ah euh oui oui, ne vous en faites pas, j’ai juste entendu un bruit alors je jetais un œil… Mais ça a l’air d’aller, j’ai dû me faire peur pour rien…

– Pourquoi vous êtes armé ? » lui demanda Alpha.

Stanislaw sursauta comme le blond et entendant ça, Andrea s’écria :

« Hein ?! »

L’air stupéfait de l’inconnu valait toutes les approbations du monde et Andrea cria encore :

« Alpha, défense ! »

Le robot se positionna en un clin d’œil entre le blond et Stanislaw, sourcils froncés, mais l’homme s’était repris et leva les mains en signe d’apaisement :

« Retenez votre jouet, j’ai aucune envie de finir grillé, je ne vous veux pas de mal.

– Je ne suis pas un jouet ! protesta Alpha.

– Du calme, Al. Alors vous êtes qui et qu’est-ce que vous foutez là ? Vous êtes flic ?

– Non. J’ai été engagé pour vous protéger. »

Andrea s’approcha à son tour, prudent et très inquiet.

« Par qui ?

– … »

Andrea croisa les bras :

« Répondez ou j’ordonne à Alpha de vous griller les couilles.

– Andy ! sursauta Stanislaw.

– Ah non là, je prends pas de risque. Ton père a été tué avec sa femme et hier on a voulu nous voler Alpha, alors merde !

– J’ai vu ça, sourit l’homme. Je ne pensais pas que votre jouet savait se défendre à ce point… Même pas eu le temps de réagir.

– Je ne suis pas un jouet !

– Bref, soupira Stanislaw, si vous répondiez ?

– C’est Mélissa de Terr-Gilly qui m’a embauché pour garder un œil sur vous. Elle avait peur que votre ancien boss s’en prenne à vous. »

Stanislaw eut un sourire.

De ce qu’il avait vu de la dame, ça ne le surprenait pas, mais vu le contexte, il fallait mieux vérifier :

« Vous pouvez nous prouver ça ? »

L’homme fit la moue.

« Vous pouvez l’appeler pour lui demander…

– J’ai pas son numéro, elle ne m’a laissé que la carte de Louis Bourgeon.

– Ah… Alors, je peux l’appeler… Si ça vous va ?…

– Vous avez la visio sur votre tel ?

– Oui, oui…

– OK, allez-y et mettez-la. »

L’homme hocha la tête, sortit doucement son smartphone et appela sans attendre. Il mit le haut-parleur et la visio et fut visiblement soulagé lorsque ça décrocha :

« Oui, Mikhaïl ? Un souci ? »

Stanislaw eut un sourire et hocha la tête en reconnaissant la voix de la petite brune qu’il avait croisée quelques jours plus tôt et le blond reprit :

« Oui et non. Tout va bien à part que je me suis fait repérer par mes protégés. »

Ils entendirent Mélissa rire :

« Je t’ai connu plus discret, tu perds la main ou quoi ?

Niet. Leur robot repère les flingues, apparemment.

Oh. Décidément, plein de surprises, ce petit Alpha. Bien, je comprends mieux la visio. Tu peux me passer Stanislaw ? »

Mikhaïl hocha la tête et tendit l’appareil à l’ingénieur qui le remercia d’un signe de tête avant de le prendre et de voir le visage souriant de cette étrange femme.

« Bonsoir, madame. C’est gentil de nous payer un garde du corps, mais vous auriez pu prévenir.

Bonsoir, M. Lauricier. Désolée, mais comment dire, Mikhaïl est le genre d’homme qu’il faut mieux laisser dans l’ombre. Je vous serai reconnaissante de ne pas parler de lui à la police, d’ailleurs, ça compliquerait inutilement les choses…

– Je ne suis pas sûr que ça me rassure, mais soit.

Ne vous en faites pas, il est fiable. Sinon, Louis m’a dit que vous l’aviez rencontré, alors ? Qu’en dites-vous ?

– Il a l’air très pro et le projet est loin d’être inintéressant. À voir dans les détails, mais oui, en théorie, ça nous botte bien. »

Andrea s’était approché et jeta un œil à l’écran. Le voyant, Mélissa lui sourit :

« Bonsoir, M. Constino. Heureuse de vous rencontrer.

– Euh, de même…

Bon, je suis navrée, mais je ne peux pas rester plus longtemps avec vous. Ne vous en faites pas pour Mikhaïl, je m’en porte garante. Je compte sur vous pour me tenir au courant pour la suite et ne vous en faites pas non plus pour Vinstin, nous allons nous charger de le tenir tranquille. Il ne devrait plus rien pouvoir contre vous à très court terme et je vous laisse Mikhaïl d’ici là.

– Ah euh, merci…

Je vous en prie. Bonne soirée. »

Elle raccrocha sans trop leur laisser le temps de répondre. Andrea était sceptique, mais pas Stanislaw, qui rendit le téléphone à Mikhaïl.

« Vous devriez refermer votre capot, il va pleuvoir…

– Oui, approuva le Russe en regardant le ciel.

– Vous squattez votre voiture depuis combien de temps ? demanda Andrea avec un soupir.

– Ben je vous ai suivis de Paris, pourquoi ?

– OK, venez.

– Pardon ?

– Venez. On va vous prêter une chambre, vous allez pas passer une nuit de plus dans ce vieux tacot avec les températures qu’ils annoncent.

– Andrea a raison, vous serez mieux au chaud et plus près si on a besoin de vous.

– Mais pas de coup fourré, Alpha peut vraiment réduire vos couilles en cendre.

– Merci, j’avais compris… »

S’il était visiblement très surpris d’avoir été invité, Mikhaïl devait se révéler plutôt serviable. Il ne prit que le temps de récupérer un antique sac de sport à l’arrière de sa vieille voiture avant de les suivre et de les aider à rentrer les courses.

Il resta par contre sagement assis au comptoir de la cuisine, à côté de Stanislaw, pendant qu’Andrea et Alpha rangeaient tout.

Andrea restait sceptique, plus que méfiant, et Stanislaw finit engager la conversation avec leur hôte improvisé, plus pour briser le silence un peu pesant qu’autre chose :

« Du coup, vous travaillez pour Mélissa de Terr-Gilly, alors ?

– Pour elle et d’autres, ça dépend. J’ai pas de patron fixe…

– Vous êtes russe ? s’enquit Andrea qui triait les légumes selon où il allait stocker quoi.

– À moitié, mais j’ai grandi à Moskva, oui…

– Vous parlez très bien français.

– J’ai eu des bons profs là-bas et je suis chez vous depuis un moment, maintenant.

– J’ai visité Moscou et Saint-Pétersbourg, vite fait, quand j’étais étudiant, intervint Andrea en mettant au frigo ce qu’il fallait.

– Vous avez aimé ? sourit Mikhaïl.

– Plus la seconde que la première, mais oui, ce sont de belles villes…

Sankt-Peterburg est vraiment très belle… approuva le Russe. J’y suis passé un peu vite et je l’ai regretté…

– J’avais passé quasi une journée à me perdre au musée de L’Hermitage… se souvint Andrea avec un sourire rêveur.

– J’ai fait pareil au Louvre et à Orsay quand je suis arrivé à Paris… sourit Stanislaw.

– Ah, les musées, ‘faudrait que j’y aille un peu plus.

– Si vous avez l’occasion, le musée de L’Hermitage est vraiment très beau.

– C’est gentil, mais ça m’étonnerait que je retourne en Russie un jour…

– Vous avez fâché des gens si puissants que ça ? demanda Stanislaw.

– Euh, oui… Je ne pense pas vous apprendre grand-chose si je vous dis que beaucoup des Russes expatriés ne le sont pas vraiment par choix.

– Effectivement… »

Andrea avait tout rangé et demanda en s’étirant :

« Ça vous dit un p’tit thé ? C’est l’heure de goûter avec tout ça…

– Avec plaisir… »

L’après-midi se finit ainsi plutôt paisiblement.

Mikhaïl accepta sans trop se faire prier d’aller prendre une bonne douche, mit des vêtements propres, laissa son sac dans la chambre d’amis, fit son lit et redescendit au rez-de-chaussée, gardant tout de même son arme glissée dans sa ceinture, dans son dos.

Il restait sur ses gardes pour deux raisons : parce que Vinstin, mis au pied du mur, pouvait encore tenter des choses, et que tant que Mélissa ne lui aurait pas confirmé l’inverse, il se devait de ne pas baisser sa garde, mais surtout, les mots d’Andrea quand ils l’avaient repéré n’étaient pas tombés dans l’oreille d’un sourd : le père de Stanislaw et sa belle-mère avaient été tués, visiblement plutôt récemment et sans que les coupables aient été arrêtés, vu la violence de la réaction du programmeur.

Et ça, pour un homme comme lui, ça puait…

Il s’installa au salon après avoir pris un livre un peu au hasard dans un rayon.

Il soupira.

Drôle de situation, même s’il était bien mieux là que dans sa vieille voiture et que très pragmatiquement, Stanislaw avait raison, être à l’intérieur aiderait s’il devait intervenir, il devait bien l’admettre.

Il lisait donc sagement lorsqu’Andrea se pointa à l’entrée de la pièce :

« Ah, vous êtes là ? On voulait faire un pot-au-feu ce soir, ça vous ira ?

– Sans souci, répondit le Slave avant de le regarder : Dites-moi, il leur est arrivé quoi au juste, au père de votre ami et sa femme ?

– Ah, ça… »

Andrea fit la moue avant de soupirer :

« Bon, après tout, autant que vous soyez au courant… Ils ont été abattus il y a quelques jours dans une forêt, exécutés, de l’avis de la police… On a trouvé beaucoup de dossiers plus ou moins vieux cachés ici, apparemment ils faisaient chanter pas mal de monde depuis longtemps… L’un d’eux a dû ne pas aimer.

– Hmm, possible…

– On a laissé tout ça à la police, mais le temps qu’ils étudient tout, il y en a pour un moment et en attendant, l’assassin coure toujours…

– Ouais. Je comprends mieux. Bon, ben espérons que les enquêteurs le retrouvent vite.

– Espérons, oui… »

Andrea repartit et Mikhaïl se remit à lire.

La nuit était tombée et au bout d’un moment, ce fut Alpha qui vint le voir.

« Le dîner va bientôt être prêt.

– Ah ? Merci.

– De rien ! Qu’est-ce que vous lisez ? demanda le petit robot, intrigué, en roulant vers lui.

– Un livre d’histoire sur la police du XIXe, on dirait. »

Le petit robot cligna des yeux :

« C’est intéressant ?

– Ça occupe…

– Je peux vous poser une question ?

– Euh… Si tu veux ?

– Vous vouliez dire quoi quand vous avez dit que beaucoup des Russes expatriés ne l’étaient pas par choix ? »

Mikhaïl le regarda avec surprise, coinça son doigt dans le livre pour ne pas perdre sa page et répondit :

« Eh bien, en Russie, il y a un gouvernement très dur et qui n’est pas gentil du tout avec les gens qui ne sont pas d’accord avec lui… Il les met en prison ou même pire que ça… »

La surprise du Russe monta d’un cran lorsque le regard d’Alpha se fit clairement triste.

« … Enfin bon, continua-t-il comme il put, ils ont voulu que je travaille avec eux et je ne voulais pas, alors ils se sont mis très en colère et il a fallu que je parte très vite.

– Vous avez pris l’avion ?

– Non, je pouvais pas. Je suis parti à pied par le nord. C’est pour ça que je n’ai pas pu beaucoup rester à Sankt-Peterburg, j’y ai juste trouvé une voiture pour continuer au nord, pour réussir à passer en Finlyandiya. Après, j’avais des amis en France, c’est pour ça que je suis venu ici… »

Alpha cligna des yeux avant de dire :

« C’est très triste.

– C’est comme ça… »

Le mercenaire retint très difficilement un sursaut quand le petit robot lui tendit les bras :

« Vous voulez un câlin ?

– Euh, non, ça ira, merci… »

Un peu mal à l’aise, Mikhaïl se leva, laissant le livre sur la table basse, pour rejoindre la cuisine où ça sentait très bon. Alpha l’avait suivi avec cette même expression tristoune. Stanislaw était aux fourneaux, mais Andrea, qui mettait le couvert, remarqua l’air de son robot :

« Eh ben, Al, qu’est-ce qu’il y a ? » demanda-t-il en le rejoignant pour venir s’accroupir devant lui.

Le robot lui tendit les bras :

« Mikhaïl a dû partir de chez lui à cause de gens méchants, c’est triste !

– Ooooh… »

Andrea lui tendit les bras aussi et, sous le regard stupéfait de Russe, Alpha vint s’y blottir et son expression changea comme s’il fermait les yeux :

« C’est pas grave, Alpha. Tu sais, il y a beaucoup de gens méchants dans le monde et beaucoup d’endroits où la vie est très difficile. Mikhaïl est venu en France et il est à l’abri des gens méchants de son pays, donc ça va. »

Mikhaïl croisa les bras, séché, et le voyant, Stanislaw eut un sourire :

« Ben alors, vous nous faites déprimer notre bébé ?

– Il est vraiment capable d’être triste… ?

– Triste, joyeux, en colère aussi… Ses émotions restent un peu primaires, mais il en a, répondit Andrea.

– Impressionnant… »

Andrea lâcha Alpha qui souriait à nouveau et il se remit à ses couverts.

« Mais il progresse… Il a un logiciel qui lui permet en grande partie d’apprendre tout seul, ça n’empêche pas que je l’upgrade régulièrement sur certaines choses, mais il évolue tout seul aussi.

– Des années de boulot ! ajouta Stanislaw.

– Je vous crois sur parole… »

Ils s’installèrent bientôt pour manger, parlant de choses sans grand intérêt, et ceci fait, Mikhaïl proposa à ses hôtes bien fatigués de faire la vaisselle, les laissant aller se reposer au salon.

Alpha resta pour l’aider, ce qui le fit sourire, et il lavait donc, laissant le robot essuyer, lorsque ça sonnait à la porte. Comme Alpha était posé sur un tabouret, il ne put aller ouvrir et ils entendirent donc Andrea y aller, mais ce qui suivit leur fit échanger un regard grave.

« Pas un bruit, Al. » ordonna tout bas Mikhaïl.

Andrea avait visiblement été repoussé à l’intérieur sans ménagement et protestait plus que clairement :

« Non, mais ça va pas, qui êtes-vous et qu’est-ce que vous voulez ?! »

Une voix bourrue lui répliqua :

« Oh tu la fermes, la tarlouze ! »

Avant qu’une voix plus vieille et bien trop douce pour être honnête enchaînait :

« Allons, reste poli avec notre ami… Mes respects. Monsieur Lauricier ?

– Non, c’est moi, Lauricier, entendirent-ils Stanislaw répondre avec froideur. Bonsoir, messieurs, mais pas bienvenue. Que nous vaut le déplaisir de cette intrusion ? »

Mikhaïl vit qu’Alpha le regardait avec inquiétude et lui fit encore signe de ne pas faire de bruit. Il l’aida à redescendre au sol alors qu’une troisième voix, masculine aussi, et nerveuse, reprenait :

« C’est toi le fils de ce connard ?

– Ah, c’est bien ce que je pensais, vous connaissiez mon père… »

Mikhaïl et Alpha s’approchèrent furtivement de la porte et regardèrent sans se faire voir : trois hommes, dont un très bien habillé, leur tournaient le dos, et face à eux, Andrea et Stanislaw, devant l’entrée de la bibliothèque, le second ayant placé le premier derrière lui, les toisaient avec sévérité.

« Votre père avait un dossier sur moi que je voudrais récupérer… » dit avec la fausse amabilité d’un homme sûr de sa puissance.

Stanislaw soupira :

« Désolé, vous arrivez trop tard, tous les dossiers de mon père ont été remis à la police. »

L’homme ricana :

« Ben voyons, comme si vous n’aviez pas gardé les plus juteux…

– On a rien gardé, on voulait pas d’emmerdes… »

L’homme ricana encore et ses deux sbires aussi, eux avant de sortir deux revolvers.

Mikhaïl murmura :

« Alpha, écoute-moi bien, appelle tout de suite la police, va choper la main du mec au manteau et donne-lui une bonne décharge pour le calmer ! C’est lui le chef des autres, il faut le maîtriser ! »

Juste comme le caïd disait, mauvais :

« Si vous voulez vraiment qu’on insiste, vous devriez avoir compris où ça a mené vos parents… »

Andrea soupira avec humeur alors qu’Alpha arrivait :

« Insistez si vous voulez, on l’a pas ce dossier, on va pas vous le chier ! »

Alpha attrapa sans sommation la main de l’homme, le faisant sursauter, et lui dit en fronçant les sourcils :

« J’ai appelé la police, il faut poser vos armes et les attendre ! »

Sans grande surprise, les trois inconnus rigolèrent et le premier s’exclama :

« Houlà, tu fais trop peur, toi !

– Ne jamais se fier aux apparences… » sourit Stanislaw alors qu’Alpha passait au rouge et balançait une violente décharge dans le bras du caïd.

Ce dernier tenta de se dégager, en vain, et prit de panique, cria :

« Descendez-moi cette petite merde ! »

Les deux sbires obéirent comme un seul homme et Stanislaw n’eut que le temps de saisir Andrea par le bras pour qu’ils se planquent dans la bibliothèque pour les mettre à l’abri… Car ce qui devait arriver arriva.

Alpha était à l’épreuve des balles, surtout d’aussi petits calibres.

Lorsque le silence revint et que Stanislaw osa regarder, il vit les trois hommes à terre… Abattus par leurs propres balles qui avaient ricoché sur le robot qui n’avait pas une égratignure.

Mikhaïl était sorti de la cuisine, son arme à lui bien en mains et les tenant en joue.

Alpha les regardait, redevenu blanc, mais toujours sourcils froncés.

« Al, appelle les urgences aussi, s’il te plaît… dit Andrea en envoyant valdinguer d’un coup de pied l’une des armes d’un des hommes, avant de chercher l’autre du regard.

– Oui !

– Ils se sont pas loupés, ces cons… soupira encore le programmeur en s’accroupissant pour essayer tout de même de voir s’il y avait un quelconque premier soin à faire. Ah, celui-là a encore un pouls… »

Stan envoya valser le second flingue et Mikhaïl dit très gravement :

« Bon, alors moi je n’étais pas là, je vais monter dans ma chambre le temps que la police et les secours fassent leur boulot, si vous permettez ?

– Faites, faites… »

Dès que les sirènes se firent entendre, le Russe disparut donc comme par magie.

Les secours firent au mieux, mais un des hommes était bien mort. Le caïd était bien amoché et le dernier clairement plus mort que vif.

Le commissaire Cambard et la commandante Pagès arrivèrent à peu près en même temps et reconnurent sans mal les trois individus : un mafieux local de moyenne envergure et ses deux plus fidèles porte-flingues.

Stanislaw leur expliqua ce qui s’était passé, Andrea et Alpha confirmèrent, tous trois oubliant donc Mikhaïl, et Pagès soupira :

« On allait justement le convoquer, on a trouvé son dossier tout à l’heure dans le tas… Votre père le tenait pour une histoire de prostitution de mineures…

– Charmant.

– C’est sûrement parce qu’il a eu peur que cette histoire remonte aux oreilles de son boss qu’il a décidé de supprimer votre père…

– Son boss ? demanda Andrea.

– Oui, un des grands pontes de la mafia de Lyon qui est, comment dire, plutôt réglo et qui n’aime pas du tout qu’on touche aux mineurs… expliqua le commissaire.

– Parce que ça nous attire, alors que les majeurs, c’est plus dur pour nous… Donc c’est mauvais pour les affaires de nous attirer avec des affaires de prostitution de mineures…

– Je vois… soupira Andrea.

– Si vous pouviez dire à ce boss-là de nous lâcher, en attendant, ça serait cool… fit Stanislaw, blasé.

– Aucun risque avec lui, il ne jouera pas au con pour venger un mec qui s’est grillé tout seul. »

Invités à aller faire leurs dépositions tout de suite, Andrea et Stanislaw acceptèrent, comme ils avaient le rendez-vous à leur nouvelle boîte le lendemain et pas envie de le reporter, et ils partirent avec Alpha, laissant les quelques experts relever les douilles et autres indices.

Lorsqu’ils rentrèrent, il était très tard, les experts étaient partis et leur avaient fait savoir qu’ils avaient finis. Ils furent très surpris de constater qu’une douce odeur sucrée les attendait. Mikhaïl était à la cuisine et leur avait cuisiné quelque chose… Et il avait aussi, visiblement, fait le ménage dans l’entrée après le départ de la police.

Le Russe lisait toujours le même livre et les regarda :

« Ah, vous voilà… Ça a été ?

– Très bien, euh… lui répondit Stanislaw.

– Venez vous asseoir, je vous attendais pour faire un grog ou autre chose si vous voulez…

– Merci… Et merci d’avoir nettoyé… dit Andrea.

– De rien, nettoyer du sang, c’est pas marrant quand on a pas l’habitude et j’avais que ça à faire.

– Ben merci quand même ! répéta Andrea. C’est quoi ces biscuits ? Je connais pas ?

– Un vieux truc de ma grand-mère, c’est à peu près les seuls que je sais faire… »

Andrea en goûta un et sourit :

« Hmm, un peu chucré, mais ch’est très bon…

– Content que ça vous plaise. »

Alpha contourna la table pour s’approcher du Russe et lui dit avec un grand sourire :

« Merci de m’avoir expliqué quoi faire !

– De rien… Comme j’avais entendu hier que tu ne craignais pas les balles, les pousser à te tirer dessus m’a paru le plus simple… Au mieux, ils s’éliminaient tous seuls, au pire, ils vidaient leurs flingues pour rien et moi j’avais la mienne pour les calmer derrière. »

Stanislaw, qui goûtait un gâteau, secoua la tête avec amusement alors qu’Andrea gloussait carrément :

« Vous êtes sacrément retors…

– C’est mon boulot qui veut ça. »

 

*********

 

Grand Salon de la Robotique, Paris, quelques années plus tard.

 

La conférence de la Pax était une des plus attendues et la salle était bien pleine.

Après la sortie du tant attendu Adam l’année précédente, tout le monde se demandait ce que la société allait annoncer.

C’est accompagné d’un Adam, androïde humanoïde quasi aussi haut que lui, que le président de l’entreprise, Louis Bourgeon, arriva sur la scène. L’androïde souriait et agita la main pour saluer la foule.

« Bonjour à tous et soyez les bienvenus à notre conférence. Merci d’être venus si nombreux, nous avons pas mal de choses à vous dire et à vous montrer… »

Suivit un discours très posé et factuel sur la première année de commercialisation des modèles Adam, alors que derrière eux défilaient des vidéos des robots en service, dans des hôpitaux ou des services sociaux.

« … Cette année a été un véritable bonheur pour nous, nous avons eu de très bons retours des Adam et nous avons pu les améliorer encore grâce aux rapports des utilisateurs… Concernant son petit frère Abel, notre modèle purement domestique, les premiers prototypes sont très prometteurs et nous avons bon espoir de les sortir dans les temps… Nous allons tout faire, en tout cas, pour nous en donner les moyens… »

Jonathan arriva alors avec un des prototypes, très mobile et qui salua aussi le public. Le robot était plus petit qu’Adam, plutôt un mètre cinquante, et Jonathan fit à son tour un petit speech très simple et accessible sur le modèle.

Alors que le public applaudissait, vivement intéressé, Louis reprit la parole :

« Maintenant, nous avons une surprise pour vous, un projet que nous avons tenu secret jusqu’ici, mais qui est enfin assez avancé pour que nous puissions vous l’annoncer ! »

Alors que le public attendait, curieux, Louis se tourna avec Andrea qui arrivait, suivi de Stanislaw et de deux robots : Alpha qui roulait entre eux, tout sourire, et qui tenait par la main un autre, plus grand et humanoïde également, à la mobilité plus bancale et qui n’était clairement une version test d’un tout nouveau modèle.

Andrea avait désormais une barbe fine et une carrure plus forte. Très bien remis de son opération, il était désormais bien mieux dans sa vie et avait épousé Stanislaw quelques semaines après leur retour en France, désireux de ne le faire qu’une fois qu’il serait « devenu vraiment lui-même », selon son vœu.

Un peu médiatisé à l’époque, surtout à cause du procès retentissant que le programmeur avait collé à son ancien patron, et qui avait achevé Jaxxon, redevenue depuis une simple entreprise d’électroménager, le couple échangea un regard tendre et ce fut Stanislaw qui prit la parole :

« Bonjour à tous. Après de longues années d’études et de mise au point, beaucoup de migraines et de prises de tête aussi, nous avons le plaisir de vous présenter Rafael, le tout premier prototype de robot domestique médicalisé, spécialement dédié à l’aide quotidienne des personnes âgées ou handicapées, mais vivant de façon autonome. Alors, il boitille encore un peu, comme moi, mais nous estimons qu’il devrait être fonctionnel et mis sur le marché d’ici cinq ans. »

Le public applaudit et Andrea continua :

« Si nous pouvons nous permettre de vous donner un délai qui peut paraître très court, c’est parce que Rafael va bénéficier de tout ce qu’ont déjà ses grands frères et que du coup, nous avons déjà et allons encore gagner beaucoup de temps simplement en reprenant et adaptant un certain nombre de leurs éléments, ce qui prend du temps, clairement, mais clairement moins que de les créer de zéro. »

La conférence se poursuivit dans une bonne ambiance. Ils finirent leurs présentations et répondirent aussi clairement et pédagogiquement qu’ils purent aux questions du public, y compris à ceux qui voulaient savoir si Alpha était aussi un prototype de l’entreprise promis à une fabrication en masse et Andrea et Stanislaw le laissèrent répondre à ça lui-même :

« Non ! Je suis un modèle unique et j’appartiens à Andy et Stan ! »

Ils quittèrent la scène avec leurs robots.

Le soir venu, ils se rendirent à la réception organisée pour les professionnels du salon. Alors que Louis parlait gros sous avec d’autres patrons, Andrea et Stanislaw, plus occupés à profiter du buffet, sursautèrent ensemble en attendant Alpha s’écrier :

« Mikhaïl ! »

Et leur petit robot de rouler à toute allure vers le Russe, fort bien vêtu, puisqu’il accompagnait Mélissa de Terr-Gilly, dans une très belle robe elle aussi.

Amusé, Mikhaïl s’accroupit :

« Salut, Al ! »

Il ne s’attendait visiblement pas à ce que le petit robot, qui avait profité de quelques améliorations depuis leur rencontre, lui saute au cou :

« Je suis si content de te revoir ! Tu vas bien ? »

Mélissa avait regardé ça avec un amusement certain et sourit à Andrea et Stanislaw en les rejoignant. Elle prit une flûte de champagne et trinqua avec eux :

« Mes félicitations, messieurs, votre conférence était exemplaire.

– Merci, ma chère, vous y étiez ?

– Nous y étions, corrigea-t-elle alors que Mikhaïl, qui avait réussi à se dégager de l’étreinte d’Alpha, les rejoignait à son tour avec lui. Et notre ami russe m’a dit qu’il avait réussi à suivre, preuve s’il en faut que vos discours étaient accessibles.

– Je confirme, bonsoir, vous allez bien ? demanda Mikhaïl en leur tendant la main.

– Très bien, et vous ? Qu’est-ce que vous faites là ? lui répondit Andrea en la serrant.

– Notre amie m’a invité.

– J’ai pensé que ça vous ferait plaisir de vous revoir, confirma Mélissa.

– Effectivement, confirma Stanislaw en lui serrant la main à son tour.

– Oui ! On est content !! » ajouta Alpha en agitant ses petits bras, avec un grand sourire.

Mikhaïl le regarda :

« Il était déjà si excité ou j’ai loupé un truc ?

– Sa personnalité a un peu évolué depuis que vous l’avez connu… expliqua Stanislaw.

– Il est plus expressif.

– Oui ! J’ai appris à dire les choses avec plus d’émotions ! »

Mélissa sourit :

« Vous ne voulez vraiment pas en faire d’autres ? Il est adorable, il se vendrait tout seul…

– Non, c’est juste impossible, en fait, lui répondit Andrea. Al est un prototype fait de bric et de broc et en constante évolution, surtout son IA. Ça le rend adorable tel qu’il est, mais c’est incontrôlable… Il faudrait soit le préprogrammer et il perdrait tout son intérêt d’avoir une personnalité propre, soit le vendre « vierge » avec le risque que ses proprios s’en servent n’importe comment… Ce qui serait pire.

– Je comprends mieux. »

La soirée se finit très plaisamment et il n’était pas si tard lorsque les deux époux et leur petit Alpha décidèrent de rentrer à leur hôtel. Ils saluèrent donc leurs amis, se virent invités à manger avec eux le lendemain à midi, ce qu’ils acceptèrent avec joie, et prirent un taxi.

Une fois dans leur chambre, Alpha alla se placer sur son socle alors qu’eux filaient sous la douche et Stanislaw eut un petit sourire en voyant son mari se regarder dans le miroir avec un sourire, lui qui les évitait comme la peste il y avait encore si peu de temps.

Il se glissa dans son dos, l’enlaça et embrassa son cou avant de lui murmurer à l’oreille :

« Je t’aime. »

Andrea leva les bras pour caresser sa tête. Son alliance brilla dans la lumière de la lampe.

« Je t’aime aussi, Stan. On revient de loin, hein ?

– Ouais. Et on ira encore plus loin. »

 

Fin.

(14 commentaires)

  1. Z’aime beaucoup !!!!

    Un peu light la fin, on n’aurait pas dit non à encore plus d’aventures mais c’est déjà très cool comme ça !

    Merci pour cette histoire et…

    Vivement la suite !!!!

    de tes autres histoires bien sûr XD !

  2. J’aime bien Mikhaïl mais je reste fan d’Alpha ^^ trop adorable !

    Merci pour ce chapitre très intéressant où on apprend plein de trucs et où on avance bien dans l’histoire !

    Vivement la suite !!!

    1. @Armelle : Merci, oui Alpha il est tout choupi ! ^^ Bon Mikhaïl un peu moins, mais il est sympa quand même… ^^’ La suite bientôt !

  3. Et hop ! Un problème qui commence à se régler ! Encore une couille et on pourra rayer Jaxxon de la liste des entreprises en activité XD.

    Sinon, toujours mignon le petit robot ^^

    Hâte de voir le patron de Pax ^^

    Vivement la suite !!!!

  4. Alors, je proteste pour les armes ! Il aurait dû garder le fusil de son grand-père ! Ce n’est pas illégal et c’est un souvenir et ça n’appartenait pas à son père. Sinon j’adore tes passages secrets ! J’ai toujours voulu en avoir des comme ça dans mes maisons mais jamais pu…

    Par contre… une échelle de corde… Comment Stan peut y grimper avec sa béquille ? Tu peux pas plutôt mettre une échelle rétractable ? C’est plausible et solide donc plus facile d’y monter, même handicapé.

    Et… Vivement la suite !!!!

    1. @Armelle : Merci ! Oui j’adore ce genre de vieille maison aussi…
      J’avoue l’échelle de corde c’est pas top, mais j’y ai pensé trop tard, je verrai si je reprends ça si un jour je reprends le texte… ^^’

  5. J’adore !!!! Stan est génial ! Andrea est adorable ! Et Alpha est trop mignon !!!!

    Vivement que tu nous décrives les passages secrets de la maison et que Jaxxon (je sais d’où ça vient XD) coule !!!

    Et donc, comme toujours, vivement la suite !

    1. @Armelle : Merci, et oui, la maison a une longue histoire, Jaxxon aura la monnaie de sa pièce et la suite bientôt ! 🙂 merci !!

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