Une Vieille connaissance – Nouvelle pour les 9 ans du site

Synopsis : Lorsque son prince disparait, le jeune duc de Sombreplaine n’a d’autre choix que d’engager une bande de mercenaires pour l’aider. Un bien étrange trio entre les mains duquel l’avenir de l’empire va reposer… Et qui a quelques vieux comptes à régler.

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Une Vieille connaissance
Nouvelle pour les 9 ans du site 🙂

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« Vous êtes sûr que c’est une bonne solution, seigneur Isae… ? »

Le ton bredouillant du soldat arracha un soupir énervé au jeune homme à la couette brune et aux yeux gris qu’ils escortaient.

« Pour la dernière fois, c’est la seule !… »

Le jeune homme arrêta son cheval et se tourna pour jeter un regard furibond aux trois pauvres militaires qui l’accompagnaient.

Tous quatre avançaient depuis deux jours, désormais dans une forêt lugubre, sous de fréquentes averses automnales. Ils étaient épuisés et, même s’ils touchaient au but, ce but paraissait bien incertain au capitaine et à ses deux soldats.

« Rebroussez chemin si vous voulez, je ne vous ai jamais demandé de me suivre ! »

Isae repartit sans attendre.

« Pardon, Seigneur… » bredouilla le capitaine.

Un des soldats murmura :

« Aller demander l’aide de mercenaires, c’est de la folie…

– Ouais… grogna l’autre.

– Hélas, notre duc a raison, c’est la seule solution que nous ayons… » soupira le capitaine, inquiet.

Ils rattrapèrent Isae sans attendre et ils ne tardèrent pas à trouver ce qu’ils cherchaient : une clairière avec une grande cabane isolée dans ces bois, étonnamment belle et bien entretenue. La nuit tombait. De la fumée s’échappait de la cheminée et deux chevaux gambadaient tranquillement dans un petit enclos voisin.

Isae fonça un sourcil. Il ne s’attendait pas vraiment à un endroit aussi cossu, mais pourquoi pas…

On pouvait être mercenaire et avoir son petit confort… Il ne manquait vraiment qu’un petit parterre de fleurs sur les côtés de la porte.

Le jeune duc regarda à droite à gauche, mais tout était calme.

Il arrêta son cheval à quelques pas de la porte et mit pied à terre sans attendre. Il alla frapper à la porte avec force. L’escorte était sur ses gardes, mal à l’aise dans cette clairière étrange.

La porte s’ouvrit rapidement sur un homme pâle aux cheveux noirs, courts et ébouriffés, aux yeux dorés et à l’air aimable. On lui aurait donné la trentaine, il portait une longue robe sombre, avec à la taille une ceinture de cuir brune où pendait une petite dague. Il regarda le nouveau venu avec curiosité et sourit :

« Quelle énergie, jeune homme… Un peu de pitié pour ma pauvre porte ! »

Cette remarque amusée parvint à arracher un sourire à Isae.

« Bonjour, dit-il. Mes excuses à votre porte. Nous cherchons la bande de Kwell ? On nous a dit au village qu’ils vivaient ici ? »

L’homme hocha la tête en croisant les bras :

« Certes, mais ils ont aussi dû vous dire de laisser un message à l’auberge qui leur transmettrait ? »

Isae haussa les épaules.

« Oui. Et je dois admettre que convaincre l’aubergiste de nous dire où les trouver n’a pas été une mince affaire… Mais l’affaire dont je veux les entretenir est très urgente et surtout, nécessite la plus grande discrétion. »

L’homme le toisa un instant, puis demanda gravement :

« A qui ai-je l’honneur ?

– Je suis le duc Isae de Sombreplaine. Je suis ici incognito, j’ai décidé d’agir de mon propre chef… On ne m’a pas empêché de partir, mais ma mission n’en est pas pour autant officielle, car ce qui m’envoie ne l’est pas plus. Il faut vraiment que je puisse parler au plus vite à Kwell et ses alliés, l’Empire risque de s’écrouler si rien n’est fait… »

L’homme avait l’air sceptique, mais la pluie se remettant à tomber, il s’écarta :

« Soit, entrez donc m’expliquer ça au sec… Et dites à vos sbires qu’ils peuvent mettre vos chevaux sous l’auvent et rentrer aussi. »

Isae sursauta :

« Euh…

– Allez, dépêchez-vous, vous me refroidissez la maison. Et attachez bien les chevaux, ils risquent de croiser des loups s’ils s’enfuient. »

Isae transmit la consigne et rentra.

L’intérieur était chaleureux et confortable, une grande pièce au centre de laquelle trônait une belle table de bois massif, entre une cheminée où brûlait un bon feu et un coin réserves et au fond, à côté d’une porte, un très large lit couvert d’une immense peau d’ours. Des coffres et des étagères étaient posés çà et là le long des murs.

L’homme était près de la cheminée, surveillant une petite marmite :

« J’étais en train de faire du thé, vous en voudrez ?

– Euh, volontiers… Mais euh… Pardonnez-moi, mais vous êtes ? »

Les trois soldats entrèrent, le capitaine un peu sceptique, le premier soldat fatigué et soulagé de rentrer au sec et la second suspicieux.

L’homme eut un petit rire et regarda le duc avec amusement :

« Oh, pardon. C’est vrai, je ne me suis pas présenté… »

Il s’inclina poliment :

« Kwelltyra le Sombre. Mes amis m’appellent Kwell. »

Isae le regarda avec surprise :

« Oh… Mes excuses.

– Il n’y a pas de mal, asseyez-vous… » dit aimablement Kwell en leur désignant les bancs, à la grande table.

Le capitaine et le soldat fatigué obéirent avec soulagement et l’autre soldat et Isae allaient faire de même lorsque la porte du fond s’ouvrit, faisant sursauter les visiteurs qui se tournèrent dans un réflexe avant de sursauter et de se re-retourner brusquement, tout rouges, car c’était une jeune femme nue, en train de s’essuyer avec un drap de bain, qui venait d’entrer.

Elle était assez fine et très belle, au cheveux châtain-roux mi-longs partant dans tous les sens. Kwell lui sourit :

« Tu arrives à temps pour le thé.

– Merci ! lui répondit-elle, visiblement pas plus gênée que ça. Je croyais que c’était Tark qui était rentré… Qui c’est ces gars ? »

Elle alla dans une malle, près du lit, pour prendre des vêtements.

« Des gens qui ont du travail pour nous, parait-il. Ils vont nous expliquer ça. Messieurs, ma compagne et sœur d’arme, Naeka.

– Madame… » bredouilla Isae sans oser se tourner pour la regarder, encore tout rouge et tout tremblant.

Kwell gloussa en versant l’eau chaude dans une grande théière.

Naeka enfila une braie grise, puis une tunique noire épaisse, des bottes, et les rejoignit en nouant une ceinture de cuir rouge.

« Vous pouvez regarder, messieurs, notre dame est habillée. » sourit encore Kwell.

Naeka contourna la table où les quatre hommes étaient désormais assis, les trois soldats d’un côté et Isae de l’autre, et rejoignit Kwell :

« On a assez de tasses ?

– Aucune idée ! »

Elle alla fouiller dans un autre coffre alors que Kwell posait la théière sur la table.

« Pardon, nous avons rarement autant d’invités.

– Euh, ce n’est pas grave… »

Isae se racla la gorge :

« Puis-je commencer à vous expliquer ?… On nous a dit que vous étiez trois… ?

– Vous pouvez y aller, lui répondit Naeka en se relevant avec deux tasses, trois bols et un gobelet de terre cuite dans les mains.

– Oui, ne vous inquiétez pas. Tark nous suivra de toute façon. »

Isae fit la moue, remercia Naeka quand elle posa un bol devant lui et il commença :

« Il y a cinq jours, notre prince, Yanos, a disparu… »

Naeka fronça les sourcils et Kwell, qui remplissait les divers récipients, sursauta :

« Yanos ? Le fils de l’empereur ?

– Oui. »

Kwell se redressa, le visage fermé, et demanda avec grand sérieux :

« Qu’est-ce qui s’est passé ?

– Officiellement, rien, et tout ça est resté secret pour le moment. L’empereur s’est arrangé pour faire croire que son fils s’était retiré au Temple de la Lune pour quelques temps, et comme il l’a déjà fait, personne n’a posé de question… Pour le moment. Reste que nous savons de source sûre ce qui est arrivé…

– Et c’est ?

– Il a été enlevé par le duc de Clairmont, qui veut faire pression sur l’empereur sur les négociations à venir sur les taxes d’importation… Notre souverain veut les uniformiser, en les baissant, suite aux accords qu’il a passé avec l’empire parsite… Mais Clairmont ne veut pas rogner sur les marges qu’il tire de son port… Il abuse très clairement de son quasi-monopole au sud pour rançonner les négociants qui y accostent…

– Et pourquoi l’empereur ne va pas chercher son fils ? demanda Naeka, intriguée. Clairmont est son vassal, il n’a pas à prendre de gants…

– Parce que nous n’avons aucune preuve… commença Isae et il fronça les sourcils quand Kwell continua pensivement, grave, en croisant les bras :

– Clairmont est très riche et influent… Il y a toute la Guilde des Marchands derrière lui, ils ont beaucoup d’influence…

– Oui, approuva Isae, un peu surpris de cette tirade. Accuser Clairmont sans preuve et l’attaquer risquerait de causer de graves troubles… Sans parler du fait que c’est mettre la vie du prince en danger. Il y a une grande campagne de dénigrement de cette réforme, Clairmont et les siens manipulent le peuple pour lui faire croire qu’ils ont tout à y perdre alors qu’il n’y a que la Guilde des Marchands qui y perdra… Et encore, ça ne les tuera pas, vu les pourcentages qu’ils se prennent, il y a de la marge… Clairmont serait vite désigné comme le héros du peuple que l’empereur veut faire taire…

– C’est bien digne de cet idiot… soupira encore Kwell. Je croyais pourtant que l’empereur avait le soutien du peuple ?

– Globalement, oui, mais pas forcément de celui de la capitale… Ses réformes agraires et sociales ont été très bien accueillis dans les campagnes et les provinces de l’empire, mais les jeux d’influence du Conseil et du sénat rendent la situation bien plus complexe à Romia…

– Je vois… soupira encore Kwell.

– Si le prince Neorius était encore là, Clairmont ferait moins le fier ! grogna le soldat suspicieux.

– Hélas… soupira le capitaine.

– Yanos est si mauvais que ça ? demanda Kwell, surpris. J’en ai entendu beaucoup de bien ?

– Notre prince vaut son frère, dit Isae avec un regard sévère aux soldats. Tout le monde le dit. Son seul problème est sa jeunesse…  Et la mort de Neorius l’a laissé seul héritier du trône… C’est aussi pour ça que notre empereur refuse d’attaquer publiquement Clairmont, il a vraiment peur pour la vie de son fils… Si Yanos mourait, le trône reviendrait au prince Kaes, et ça serait une catastrophe… Lui n’écoute que ceux qui le payent assez pour l’intéresser… »

Kwell hocha la tête. Il n’avait pas perdu son air grave. Il décroisa les bras et vint s’asseoir en bout de table, sur un tabouret.

« J’imagine que vous attendez de nous que nous allions libérer Yanos.

– Euh… Oui…

– Mais ce n’est pas officiel.

– Notre empereur m’a dit qu’il ne voulait rien savoir. J’ai de quoi vous payer, lui ne peut prendre aucun risque… L’impératrice et lui sont espionnés de trop près pour ça. Nous pensons savoir où est retenu le prince et gageons que Clairmont ne lui fera aucun mal tant que la réforme n’est pas officiellement abandonnée… Notre empereur a décidé de livrer les débats au sénat pour gagner du temps… Cela aura lieu dans six jours.

– Hmmmm… fit Kwell, pensif. Clairmont n’a pas d’autre atout et il sait que vous savez, il ne prendra pas le risque de griller sa seule carte… Le prince sera sauf jusque là… Ça nous laisse assez de temps pour agir.

– Vous acceptez ?! » s’exclama Isae, plein d’espoir.

Kwell échangea un regard avec Naeka qui hocha la tête. Il reprit avec un sourire :

« Je reste un loyal sujet de l’empereur Sigus… J’ai juste une condition.

– Laquelle ? »

Les hennissements des chevaux affolés les firent tous sursauter. Naeka se leva :

« Ça doit être Tark…

– Sûrement, va voir. » opina Kwell.

Elle hocha la tête et sortit. Les soldats étaient très inquiets, les cheveux hennissaient toujours. Ils entendirent la femme crier sans comprendre ce qu’elle disait. Alarmé, Isae regarda Kwell :

« Que se passe-t-il ?

– Tark était parti chasser… Il a dû garder sa forme animale. Nos chevaux le connaissent, pas les vôtres…

– Sa forme animale ?

– Tark est un enfant du peuple des bois. Il a été marqué par l’esprit du Loup. »

Les hennissements se calmèrent et un instant plus tard, Naeka revenait avec un grand homme à la silhouette élancée, aux courts cheveux argentés et aux yeux d’un vert perçant. Il portait deux faisans morts à la main. Qui les aurait observés aurait vu que leurs blessures n’étaient pas dû à des armes, mais bien à des crocs et des griffes. Il regarda les visiteurs avec suspicion, Kwell lui sourit :

« Bon retour, mon ami. La chasse a été bonne ? »

Tark hocha la tête et alla déposer les faisans sur la petite table, près des réserves, caressant sans ambiguïté la tête de Kwell en passant derrière lui. Ce dernier sourit et le regarda avec tendresse avant de reprendre pour Isae :

« Nous disions ?

– Votre condition ? le relança le jeune duc.

– Ah oui. Jurez-moi que je ne croiserai pas l’empereur. »

Un silence stupéfait accueillit ses mots. Très surpris, Isae balbutia :

« Euh… Il voudra sans doute vous remercier malgré tout…

– Je ne veux pas qu’il me voit. Ni lui, ni le général Elias. »

Il y eut un nouveau silence que le soldat suspicieux interrompit en grognant :

« Qu’avez-vous fait pour craindre qu’ils vous reconnaissent ? »

Kwell le regarda et eut un sourire :

« Ce n’est pas négociable. »

Naeka eut un sourire en coin rapide et Isae fit la moue avant de hausser les épaules :

« Je ferai au mieux… Je crois que vos tarifs sont de 500 écus en moyenne ?

– Notre ami aubergiste a vraiment été bien trop bavard, sourit encore Kwell.

– J’ai des arguments pécuniers non négligeables… Je vous en propose 3000 en acompte et la même somme quand la mission sera accomplie. »

Tark s’occupait de vider ses proies, visiblement indifférent à la conversation. Naeka hocha la tête avec une moue approbatrice et Kwell hocha la tête.

« Ça nous va. »

Il reprit après avoir vidé sa tasse :

« Nous ne pouvons pas vous héberger ici. Retournez à l’auberge pour ce soir. Nous vous y rejoindrons à l’aube avec notre équipement. Et gardez ce lieu pour vous. Nous aimons y être en paix entre deux missions.

– D’accord… Merci infiniment, seigneur Kwell, dit Isae, visiblement infiniment soulagé, et à vous aussi, dame Naeka, seigneur Tark… »

Elle sourit alors que Tark jetait un œil au duc, un regard plus sérieux qu’indifférent.

« Nos n’allons pas plus vous déranger. Merci et à demain.

– De rien, demandez sa soupe de poissons à l’aubergiste, elle est excellente. Et reposez-vous bien. »

*********

Dans le lit fort confortable qu’on lui avait octroyé à l’auberge du village, Isae avait du mal à trouver le sommeil. Déjà parce qu’il restait malgré tout très inquiet pour son prince et ami Yanos.

Lorsqu’il avait appris sa disparition, son sang n’avait fait qu’un tour et il avait accouru au palais d’hiver où se trouvait alors la cour, un peu en dehors de la capitale. L’empereur l’avait accueilli sans attendre, à l’abri des indiscrets dans son jardin privé, et, mis au courant de la situation, Isae s’était immédiatement proposé d’agir, en toute discrétion, pour aider Yanos. Sigus avait hoché la tête, disant simplement :

« Fais ce qui te semble devoir être fait. Que je n’en sache rien. »

Isae était un ami d’enfance du prince et l’empereur Sigus était comme un second père pour lui. Il l’avait trouvé si las ce jour-là, si triste… Et il savait bien pourquoi. Même si Isae était très jeune lorsque le fils aîné de Sigus, le prince Neorius, était mort, il s’en souvenait un peu, un grand jeune homme blond souriant et incroyablement bienveillant.

Neorius était mort à 21 ans, 14 ans plus tôt. Il était parti avec le général Elias et une troupe combattre un démon qui ravageait une région au nord de la capitale. Le démon avait été vaincu, mais seul Elias était revenu, blessé et à bout de force. On racontait qu’il était tombé de son cheval dans la cour du palais, serrant dans ses bras l’épée de son prince, la seule chose qu’il avait pu ramener de lui.

La perte du prince héritier, très aimé du peuple, alors que son jeune demi-frère n’avait que 5 ans, avait été un coup très dur pour l’empire et surtout pour Sigus lui-même. Si la vivacité d’esprit et la bonté du petit Yanos avait très vite rassuré la cour et les diplomates, Sigus, lui, avait entouré son second fils de tout son amour et de toute son attention. Et Yanos, en grandissant, avait bel et bien montré qu’il était digne de son aîné.

Isae savait très bien que son empereur ne se relèverait pas de la mort de son second fils, surtout en sachant pertinemment que Kaes, qui hériterait du trône dans ce cas, allait détruire tout ce qu’il avait construit.

Repensant à l’étrange condition de Kwell, Isae se demanda ce que ça pouvait effectivement signifier. Ne pas vouloir rencontrer l’empereur pouvait n’être que le signe d’une humilité qui n’avait rien d’anormale chez un simple mercenaire, même aussi réputé que lui. Mais Elias ?…

Isae fit la moue dans son lit.

Elias était un immense général et le meilleur ami de Sigus. Il n’était pas très bien vu à la cour, car il n’était pas noble. Il était le frère de lait de Sigus, le fils de sa nourrice. C’était un combattant ahurissant et même à 54 ans, il restait un guerrier hors du commun. Il était leur maître d’armes, à Yanos et lui. Et les deux jeunes gens avaient autant de respect que d’affection pour lui.

Restait que la demande de Kwell était très curieuse… Avait-il connu l’empereur et son général ? Pourquoi avait-il exigé si précisément qu’il ne voulait pas qu’ils le voient ?

A la réflexion, Isae savait très peu de choses sur Kwell. Il connaissait son nom et sa réputation depuis quelques années, le mercenaire s’était fait connaître en éliminant, avec ses amis, une secte de sorciers. Son nom apparaissait dans divers rapports et lorsque la question de savoir à qui faire appel s’était posée, Isae avait pensé à lui rapidement. Le mercenaire et sa bande (il les aurait d’ailleurs cru plus nombreux) ne vivaient pas loin de Romia et n’avaient plus à faire leurs preuves. Leur loyauté envers leurs employeurs était connue, tout comme le fait qu’ils avaient un code d’honneur bien établi. La justice avait eu à juger quelques cas de personnes ayant souhaité les engager pour des tâches qu’ils avaient jugées condamnables, et qui, de fait, l’avaient toujours été.

Isae soupira.

Kwelltyra le Sombre était un homme étrange et ses deux amis ne l’étaient pas moins. On disait du premier qu’il était un très puissant sorcier et son regard doré n’était définitivement pas normal. Naeka devait être une guerrière, elle en avait l’allure et le flegme. Et Tark… Un homme-loup ? Le peuple des bois restait très secret. Certains disaient qu’ils n’étaient pas vraiment humains…

Un trio bien curieux…

Isae espérait de tout cœur qu’ils parviendraient à sauver son prince.

********* 

Naeka, allongée sur le ventre sur la peau d’ours, nue, regardait avec tendresse Tark blotti dans le dos de Kwell, en mode câlin. Ils n’étaient pas plus habillés qu’elle.

Elle s’amusait toujours de la douceur dont le terrible loup pouvait être capable envers eux dans l’intimité, surtout lorsqu’il les sentait troublés. Et troublé, il suffisait d’avoir des yeux pour comprendre que Kwell l’était.

« Ça fait longtemps que j’ai pas vu Romia… murmura-t-il pensivement.

– Ça ira ? » lui demanda-t-elle doucement.

Il haussa les épaules.

« Franchement, je n’en sais rien, je ne veux pas y penser, donc on va se concentrer sur Yanos, d’accord ? »

Tark soupira :

« Combien de temps tu vas continuer à fuir… »

Naeka se redressa sur ses avant-bras et continua, souriante :

« Nous allons sauver Yanos. Mais Tark a raison. Tu sais bien que tu ne pourras pas toujours y échapper. Ta place est auprès des tiens.

– C’est vous, les miens, désormais. Pourquoi en reparler… »

Naeka et Tark échangèrent un regard et soupirèrent de concert. Elle se pencha pour embrasser Kwell avant de faire de même avec Tark et de dire :

« Allez, dormons. Les jours à venir ne vont pas être de tout repos. »

*********  

Isae prenait son petit déjeuner, avec le capitaine, lorsque les trois mercenaires arrivèrent. Habillés chaudement et en tenue de voyage, pratique et confortable, et tout aussi armés, ils donnaient une image bien plus impressionnante que celle des trois paisibles habitants de la forêt de la veille.

Naeka avait deux dagues longues, Kwell un grand arc et Tark une large épée.

L’aubergiste les salua aimablement. Naeka alla au comptoir alors que Kwell et Trak rejoignaient la table du duc. Ce dernier entendit la belle guerrière dire, faussement menaçante :

« Trois repas et si tu balances encore l’emplacement de notre planque à qui que ce soit, t’es un homme mort.

– Euh, d’accord, c’est noté ! répondit-il, amusé. Des œufs au lard et du thé, ça vous va ?

– Et le pain a intérêt à être frais. »

Elle rejoignit la table à son tour et s’assit comme ses deux amis venaient de le faire après avoir posé armes et capes.

Ils se laissèrent servir en devisant de choses et d’autres, s’enquérant de leurs nuits respectives, puis Isae demanda :

« Je vais vous donner toutes les informations dont je dispose, mais je ne vais pas pouvoir trainer. Mon absence va être remarquée si elle dure, nous ne pouvons pas prendre le risque d’alerter nos ennemis.

– Il y a une petite salle à côté où nous seront tranquilles, lui répondit Kwell.

– Parfait. »

Un peu plus tard, le déjeuner avalé, Isae se retira dans la dite petite salle avec Kwell, Naeka et Tark, le capitaine gardant la porte et les deux soldats, eux, gardant l’auberge.

Déployant une carte, le jeune duc leur expliqua :

« Alors, selon nos informations, notre prince doit être retenu ici, dans ce camp d’entrainement militaire… Officiellement, c’est un camp de l’armée impériale normale, mais dans les faits, son commandant est un gros débiteur de Clairmont, il a d’énormes dettes de jeu…

– Pas dur d’imaginer comment Clairmont a pu le convaincre d’entrer dans la magouille, soupira Kwell, penché sur la carte avec attention, comme Naeka, alors que Tark s’était assis et attendait visiblement simplement le départ.

– Oui, un neveu de Clairmont y est aussi, en train de suivre sa formation d’officier. C’est sous le prétexte de le voir que Clairmont est allé là-bas il y a quelques jours… Il y a environs trois journées de trajet jusque Romia.

– D’accord.

– Vous savez comment sont organisés nos camps militaires ? s’enquit le duc.

– Oui, oui, répondit Kwell, concentré. Et si j’en crois cette organisation et ce que vous me dites, le prince doit être gardé quelque part dans le quartier des officiers. Au centre du camp, quoi.

– Ça serait le plus logique, approuva Naeka.

– Oui, c’est probable, renchérit Isae. Bien. Vous avez carte blanche. Sauvez Yanos et ramenez-le au palais d’automne. Tout le reste ne nous regarde pas.

– Si possible avant les débats du sénat ? demanda Naeka en se redressant, avec un sourire en coin.

– Oui, mais pour ça ne vous inquiétez pas, nous pouvons les faire trainer, sourit aussi Isae.

– Merveilleux. »

Kwell hocha la tête et se redressa :

« Nous allons faire au mieux.

– Merci. J’essayerais de vous rejoindre avec une troupe dès que je le pourrais. Même si vous êtes poursuivis, il y a peu de chance de Clairmont ose s’en prendre à moi en personne.

– D’accord. Ne vous mettez pas en danger, mais c’est noté. 

– Bonne chance.

– A vous aussi. »

Il y eut un silence, puis Kwell dit encore, l’air mortellement sérieux :

« Dites à notre empereur que Kaes ne sera pas son héritier. »

Isae le regarda, surpris, puis sourit :

« Comptez sur moi. »

********* 

Le ciel était lourd, très bas, et un vent glacial soufflait, lorsque le trio arriva en vue du fameux camp. Profitant de la présence d’une colline boisée le surplombant, ils la contournèrent pour y grimper sans se faire voir et chercher un point d’observation.

Il y avait des traces de combats. La colline devait servir de terrain d’entrainement parfois, mais il n’y avait heureusement personne ce jour-là.

Ils trouvèrent sans trop de peine un magnifique point de vue sur le grand camp.

Le quartier des officiers était bien au centre, des petits bâtiments de pierre au milieu des cahutes en bois des soldats.

Tark regardait ça avec gravité, bras croisés.

« Beaucoup de monde, là en bas.

– Oui, c’est un grand camp, reconnut Naeka avant de se tourner vers Kwell. Tu as moyen de le repérer ?

– Je devrais pouvoir… opina Kwell. Je n’ai pas senti de magie chez eux, je ne pense pas qu’on me détectera, mais couvrez-moi dans le doute. »

Ils hochèrent la tête.

Kwell dessina le camp sur le sol, détaillant particulièrement la zone centrale. Puis, il s’installa en tailleur à côté et prit sa dague pour se piquer le doigt. Une goutte de sang perla et resta en suspension au-dessus du dessin. Kwell inspira et se concentra.

Rapidement, une légère aura bleutée l’entoura, ses cheveux semblèrent comme soulevés par la brise et son regard se perdit. Tark et Naeka étaient très vigilants, le surveillant du coin de l’œil non sans être aussi attentifs aux mouvements d’en bas. Mais personne ne viendrait, il n’y avait personne dans ce camp pour détecter l’usage de magie dans ses environs.

La goutte de sang finit par aller s’écraser sur un des carrés tracés au sol, désignant un bâtiment presqu’au centre. Kwell eut un sourire furtif, puis il inspira à nouveau et ferma les yeux.

« Nae, Tark. Je vais aller faire un tour en bas. Protégez mon corps.

– D’accord, répondit Tark.

– Fais vite. » ajouta Naeka.

L’aura bleutée disparut alors que Kwell quittait son corps, qui aurait paru à toute personne passant par-là simplement endormi.

Naeka s’approcha et regarda le plan au sol :

« Comme prévu, au centre… »

Tark n’avait pas bougé :

« J’espère qu’il ne va pas forcer. Il faut qu’on agisse cette nuit et il faut qu’il soit en état.

– J’espère aussi… soupira-t-elle.

– Ce n’est pas parce qu’il s’agit de Yanos qu’il faut qu’il force.

– Il gère très bien ses pouvoirs, maintenant, remarqua-t-elle. Il connait les enjeux, il ne se mettra pas en danger.

– Tu as raison, admit Tark. Pas avec Yanos dans la balance. »

Ils restèrent à veiller en silence et sursautèrent ensemble lorsque Kwell lui-même se « réveilla » violemment dans un bond. Alarmée, Naeka se précipita pour le retenir, il avait failli tomber à la renverse :

« Kwell ! Eh ! Ça va ?! »

Il était à bout de souffle et mit un instant à retrouver ses esprits :

« Nae… »

Tark les avait rejoints et il s’accroupit aussi, très inquiet.

« Désolé… J’ai eu un coup de colère, ça m’a fait revenir d’un coup…

– Un coup de colère ? releva Naeka en fronçant les sourcils.

– Une vieille connaissance, gronda Kwell, j’étais sûr que Kaes était derrière cette histoire…

– Kaes est là ?! sursauta encore Naeka alors que Tark fronçait les sourcils.

– Je ne pense pas, souffla Kwell en dépliant ses jambes pour les étirer, faisant attention à ne pas effacer son dessin. Mais son fidèle toutou est là. Karlosh… Et si lui est là, c’est bien que Kaes est dans le coup. »

Tark et Naeka se regardèrent. Ils aidèrent Kwell à se relever lentement.

« On libère Yanos cette nuit, cracha Kwell entre ses dents.

– C’était prévu.

– Ne t’en fais pas. »

*********

Le prince Yanos se tournait et se retournait sur sa paillasse. N’ayant rien à faire et reçu aucune visite, il avait dormi quasi toute la journée… La nuit allait être longue.

Le jeune homme blond aux yeux bleu pâle restait calme et avait plutôt bien analysé la situation. On lui avait bandé les yeux avec soin lors de son enlèvement, bandeau qu’il n’avait pu enlever qu’une fois dans sa prison, ses mains étant attachées devant lui et pas dans son dos, mais même s’il n’avait vu personne, il était tout sauf un idiot.

Il y avait sept jours qu’il avait été enlevé, le trajet avait duré trois jours et il était arrivé de nuit dans un camp militaire de l’empire, pour être enfermé sans un mot dans une petite pièce sans fenêtre. Seule la fente, sous la porte, apportait un peu de lumière et ses yeux s’y étaient bien habitués. En collant son oreille au mur de pierre, pas assez épais pour insonoriser réellement l’endroit, il avait eu confirmation qu’il n’avait pas quitté le pays (ce qui aurait pu être possible en partant plein ouest) et aussi que ce qu’il entendait correspondait bien à des activités martiales. Il n’y en avait que deux camps qui correspondaient à la distance et il pensait savoir dans lequel il était, le camp d’entrainement de Rivièrerouge. L’autre était à la frontière, dans une zone tendue à cause de peuplades barbares voisines. Les ordres et bruits entendus n’étaient pas ceux d’un camp de soldats aguerris en zone difficile.

Si on le gardait au secret, c’était sans nul doute pour faire pression sur son père. Sûrement à cause de cette réforme des taxes d’importation, pourtant nécessaire. Un coup de la Guilde des Marchands, à n’en pas douter. Ces hommes s’enhardissaient bien trop à son goût. Des officiers impériaux avaient par contre accepté de s’en rendre complice et ça, ça le dérangeait bien plus.

Il finit par s’asseoir avec un soupir.

Il n’avait pas peur, ni de mourir, ni d’éventuelles pressions, voire tortures. Il était juste très inquiet pour son père, conscient des conséquences que son éventuel décès auraient sur lui et aussi sur l’avenir de l’empire. Il se demandait d’ailleurs très sérieusement si son cher cousin Kaes n’avait pas un rôle dans cette affaire… Plus le temps passait, moins les velléités de cet idiot à lorgner le trône étaient discrètes et sa capacité à se laisser corrompre était de notoriété publique. Dans cette situation, ses intérêts et ceux de la Guilde se rejoignant, leur complicité était plus que probable…

Il sursauta soudain en entendant du bruit au niveau de la porte. Il fronça les sourcils et s’en approcha. Venait-on le chercher pour l’emmener ailleurs, ou pire ? Non, réalisa-t-il. On n’était pas en train de déverrouiller la serrure, mais bien de la crocheter.

Il se plaça près de la porte, de façon à ne pas la bloquer, et attendit. Elle s’entrouvrit sans bruit et une voix féminine souffla :

« Prince Yanos ?… »

Il ne répondit pas. Elle reprit sur le même ton :

« J’entends votre souffle…  C’est votre ami, le duc Isae qui nous envoie… Nous avons créé une diversion, mais venez, il faut faire vite… »

Isae… Ce nom suffit à mettre Yanos en confiance. Il se pencha pour répondre d’une voix enrouée :

« Merci… »

Il se redressa, ankylosé malgré les étirements qu’il avait essayés de faire, et sortit aussi silencieusement que possible.

La nuit était sombre, dû aux épais nuages qui cachaient la lune, mais après ses longs jours passés dans le noir, Yanos n’y voyait pas si mal. Il découvrit donc une femme un peu plus petite que lui, aux cheveux courts, qui lui sourit, et derrière elle, un homme brun surveillant les alentours avec un grand arc près à tirer à la main. Et sursauta en réalisant soudain le raffut ambiant : des hurlements de loups des bruits de courses, d’armes et d’ordres qui semblaient bien désorganisés.

« Ne vous inquiétez pas, c’est la diversion, répondit-elle à son regard alarmé, en tranchant ses liens d’une main sure, avec sa dague. Venez vite, et pas un bruit ! »

Il hocha la tête en se frottant les poignets et elle partit. Il regarda l’homme, ayant l’impression curieuse de l’avoir déjà vu. Ce dernier lui jeta un œil et lui fit un rapide signe de tête. Yanos répondit de même et suivit la femme, l’homme prit sa suite.

Ils allaient lentement, elle les arrêtant très souvent pour les maintenir hors de vue des soldats qui circulaient dans tous les sens. Elle était très prudente et Yanos très vigilant. L’homme banda  plusieurs fois son arc, mais n’eut jamais besoin de tirer. Les cahutes de bois se succédaient, toutes semblables aux yeux du prince, mais ses guides savaient parfaitement où ils allaient. Ils arrivèrent bientôt à la haute barrière de bois qui entourait le camp et en le longeant, à un endroit où deux rondins mal plantés avaient été déplacés pour permettre un passage. Elle s’y glissa, Yanos suivit et l’homme aussi, deux chevaux attendaient là.

Il n’y avait personne et pas un bruit de ce côté. La colline et ses bois étaient assez proches.

« Filez, dit l’homme, attendez-nous là où on a dit. Je vous rejoins avec Tark dès qu’on sera sûr que personne ne vous suit.

– D’accord, Kwell. Soyez prudents, dit-elle.

– Merci… » fut tout ce que Yanos put dire.

Il enfourcha le second cheval et ils partirent au galop.

Malgré la fatigue et la douleur, Yanos serra les dents et tint bon sans faillir au fil des lieux qui défilaient sous les pattes des chevaux. Il tenait les rennes avec force, espérant de tout cœur que sa fuite n’avait pas encore été repérée et aussi que cet inconnu et son ami allaient vite les rejoindre.

C’est avec un soulagement réel qu’il vit la femme lui faire signe de ralentir alors que la ruine d’une vieille ferme apparaissait au bord de la route. Ils s’y arrêtèrent. Le lieu était abandonné depuis longtemps, mais un endroit restait abrité, trois murs et demi debout et un large morceau de toit. Ils s’y installèrent, prenant soin de mettre également les chevaux à l’abri des regards.

« Reposez-vous, mon prince, je vais monter la garde.

– Ça ira ? Vous n’êtes pas trop fatiguée ? »

Il alla en titubant un peu s’asseoir contre le mur, alors qu’elle jetait un œil à l’extérieur. Elle soupira, soulagée, avant de le rejoindre.

« Personne n’a l’air de nous avoir suivis…  Et oui, ne vous en faites pas, ça ira. Ce ne sera pas ma première nuit blanche, ni la dernière.

– Puis-je connaître votre nom ?

– Naeka.

– Et vos amis, c’est Kwell et Tark, c’est ça ?

– Tout à fait.

– Kwell… J’ai l’impression que je l’ai déjà vu… »

Naeka eut un petit sourire.

« Merci encore, en tout cas. Je veillerai à ce que vous soyez bien récompensés.

– Ne vous en faites pas pour ça, répondit-elle avec un nouveau sourire, plus franc cette fois. Votre ami le duc nous a laissé un bel acompte et je n’ai pas trop de doute sur la rallonge qu’on aura sans même la lui demander.

– Isae ?… J’imagine ça sans mal aussi… sourit aussi Yanos avant de reprendre plus sérieusement :  Mon père devait vraiment se sentir pieds et poings liés s’il a dû s’en remettre à lui pour venir à mon secours.

– Vous verrez tout ça avec eux, j’imagine.

– Nous étions bien au camp de Rivièrerouge ?

– Oui.

– Alors la Guilde a réussi à corrompre certains officiers… Un bon ménage va s’imposer…

– Ça aussi, vous le verrez avec votre père et votre ami. Pour le moment, vous devriez vous reposer. »

Yanos bâilla et hocha la tête :

« Vous avez raison… Je n’y peux pas grand-chose cette nuit… »

Le jeune homme sommeilla comme il put, jusqu’à ce qu’un bruit étrange ne le réveille. Il releva la tête, en clignant des yeux vagues, identifiant un bruit d’ailes… ? Puis, il entendit la voix de Naeka, de dehors :

« Vous voilà, tout va bien ? »

Et celle de Kwell, essoufflé.

« Oui, tout va bien. L’alarme n’avait toujours pas été donnée quand nous sommes partis. Je pense qu’ils ne s’en rendront compte qu’à l’aube… La mauvaise nouvelle, c’est que les chevaux ont laissé des traces… »

Yanos se leva et s’étira avant de les rejoindre.

« … Bref, il vaut mieux repartir sans attendre. Nous n’avons pas tant d’avance. Oh ! sursauta Kwell en voyant le jeune homme approcher. Mes respects, mon prince. Vous vous sentez bien ?

– Oui, oui, ça va… répondit aimablement Yanos avant de sursauter en voyant arriver un immense loup argenté. Qu’est-ce que… ?! »

Naeka lui sourit et leva la main, rassurante :

« C’est Tark, ne vous inquiétez pas.

– Tark… ? »

Le grand loup aux yeux verts s’arrêta à leur côté et s’ébroua avant de reprendre forme humaine, laissant le prince très surpris. Mais Tark n’y fit pas attention.

« Il ne faut pas traîner. » dit-il.

Kwell hocha la tête :

« C’est ce qu’on disait. Tu peux porter Nae ? J’ai peur que ça nous ralentisse trop si elle monte en croupe, même derrière lui.

– Pas de souci, c’est bien ce que je pensais faire. 

– Parfait ! approuva Naeka. Alors on mange un bout et on y va !

– Meilleure idée de la nuit ! » reconnut Kwell avec un sourire et Tark hocha la tête.

Yanos sourit aussi, aussi amusé qu’intrigué par cet étrange trio.

Ils retournèrent à l’abri et s’assirent au sol pour manger rapidement un peu de pain et de viande séchée. Yanos gloussa en entendant Tark grogner contre cette dernière, il avait l’air d’être tombé sur un morceau particulièrement dur, même pour ses crocs. Kwell fut le premier à se relever :

« Allez, allons-y avant de nous endormir…

– Ouais ! approuva Naeka en l’imitant.

– On va tracer jusqu’aux ruines du temple de Puracier. Avec un peu de chance, le duc et ses hommes y seront… »

Tark et Yanos se levèrent à leur tour et le premier reprit sa forme animale sans attendre. Il s’ébroua à nouveau alors que Yanos remarquait, pensif :

« Comment il fait pour redevenir humain avec ses habits et son équipement ?

– Ça fait partie du mystère de son peuple ! » lui répondit Naeka alors que Kwell gloussait.

Elle grimpa sur le dos du grand loup et se pencha pour lui gratouiller la tête :

« Merci toi ! »

Il gronda et tourna la tête en montrant les crocs pour le principe, faisant rire les trois autres. Yanos et Kwell enfourchèrent les deux chevaux.

Kwell ne prit que le temps de laisser un sort sur les ruines pour être avertis si leurs ennemis les visitaient, posant dans un coin une petite figurine ensorcelée qui serait ses yeux et ses oreilles en ce lieu, et ils filèrent.

A nouveau, les lieux défilèrent sous les sabots des chevaux et les pattes du grand loup.

Yanos était impressionné, car ce dernier ne faiblissait pas. Il savait que ces animaux étaient très endurants, mais même avec une cavalière, Tark était vraiment aussi magnifique qu’étonnant.

L’aube pointait lorsque Kwell sursauta et jura entre ses dents avant de crier :

« Ils sont aux ruines !

– Déjà ?! s’écria Naeka.

– Oui, donc changement de plan. » continua Kwell en stoppant son cheval.

Yanos fit le même et Tark aussi, le grand loup leva le museau vers son ami.

« J’y retourne et je m’en occupe. Naeka, Tark, vous escortez le prince. Je vous rejoins à Puracier. »

Tark gronda et Naeka soupira, lasse :

« Kwell…

– Dépêchez-vous, fit sèchement le sorcier en mettant pied à terre.

– C’est de la folie, sir Kwell ! s’exclama Yanos. Vous ne pouvez pas y aller seul !»

Kwell ricana :

« Inquiétez-vous plutôt pour eux… »

Naeka descendit du dos de Tark dont le regard sombre était très éloquent.

« Bon, j’imagine que ta ‘’vieille connaissance’’ en est ?

– Entre autres. »

Elle soupira encore avec humeur et secoua la tête :

« Sois prudent. »

Elle enfourcha le cheval laissé libre :

« On t’attendra à Puracier. »

Yanos les regardait l’un l’autre, alarmé :

« Mais… »

Naeka lui adressa un haussement d’épaules impuissant :

« Allons-y, s’il vous plait. »

Au tour du jeune prince de soupirer avec humeur et il dit avec force :

« Je ne sais pas à quel jeu vous jouez, sir Kwell, mais vous avez intérêt à nous rejoindre et vite ! »

Kwell le regarda avec surprise et sourit :

« Ne craignez rien. C’est promis. »

Les deux cavaliers et le loup partirent. Kwell inspira un grand coup en se concentrant pour prendre sa véritable forme. Alors que son corps se transformait, il pensa :

Karlosh, ordure… 14 ans que j’attends ça… Mais tu viens de faire ta dernière erreur.

*********

Le commandant était à bout de nerfs, chevauchant comme un forcené avec le neveu de Clairmont, le sbire de l’autre prince et trois soldats. Il était furieux, conscient que l’évasion du prince signait son arrêt de mort. Le retrouver pour le tuer était devenu une nécessité pour lui… Tant qu’il se contentait de le garder et que Yanos ne savait pas où il était, ça allait. Pour l’effacement de ses dettes, ça restait un bon compromis. Cet idiot de Clairmont l’avait bien eu ! Et l’autre sbire, à roucouler tous les avantages qu’il avait à se rallier à Kaes…

Le prince avait été libéré, donc il savait désormais où il avait été retenu. Il devait donc mourir, lui et ceux qui l’avaient secouru, pour que l’empereur n’apprenne jamais leur traitrise. Ou ce « petit coup de main à la Guilde » deviendrait son tombeau.

Les chevaux s’arrêtèrent brusquement en se cabrant, hennissant, paniqués, lorsque, dans un virage, la route se trouva brusquement coupée par un énorme rocher.

Rocher sur lequel était assis une créature qui, pour toute magnifique qu’elle était, les fit tous frémir de terreur.

« Je vous conseille de disparaître de ma vue très vite si vous tenez à votre vie… » dit-il aux soldats.  

L’un d’entre eux était déjà parti et un autre ne se fit pas plus prier. Le troisième était tétanisé, comme le neveu de Clairmont. Le commandant tremblait, mais parvint à dégainer son épée.

Quant à Karlosh, ce flagorneur bellâtre toujours plus occupé à ne pas salir ses dentelles qu’à autre chose, il était blafard.

« Qui es-tu ? cria le commandant d’une voix bien moins sure qu’il ne l’aurait voulu.

– On m’appelle Kwelltyra. Ou Kwell, quand on m’aime bien… Ce qui ne devrait pas être votre cas.

– Kwell… Le mercenaire ? bredouilla le neveu de Clairmont.

– Oh, que voilà un garçon renseigné…

– Qu’est-ce que tu veux ?! cria à nouveau le commandant.

– Quelques réponses et possiblement quelques têtes selon comme qu’elles m’iront. »

Les yeux dorés se posèrent sur Karlosh qui venait d’écarquiller les yeux, cette fois paralysé par une peur indicible :

« Impossible… »

Kwell ricana :

« Et pourtant si, mon cher… Et crois-moi, ce n’est pas la peine d’espérer m’échapper. »

Il se leva et gronda :

« Bien… Avant que je m’occupe de ce misérable, voyons si vous, vous méritez que je vous épargne… »

*********

Les ruines du temple de Puracier étaient perdues au milieu d’une grande forêt. Si le lieu était connu, plus personne ne savait quand ce temple avait été construit, ni quand il avait été abandonné. Restait d’immenses piliers au ¾ effondrés, des murs encore un peu couverts de plaques de nacre, des sols brisés en marbre usé…

Yanos n’y était jamais venu. Il suivait Naeka qui allait au pas entre les arbres. Tark leur tournait autour, très vigilant, mais il n’y avait personne.

La nuit n’allait pas tarder à tomber. Le ciel était dégagé, mais sous le couvert des arbres, il faisait sombre et froid. Ils n’eurent cependant pas trop de mal à trouver un endroit en suffisamment bon état pour leur permettre de s’abriter. Yanos tomba assis au sol, épuisé, et Naeka n’était pas vraiment en meilleur état.

Tark reprit forme humaine.

« Reposez-vous, je monte la garde. »

Le prince ne protesta même pas, il accepta la couverture que Naeka lui donna, s’emballa dedans et se coucha au sol, pliant son bras sous sa tête. Il s’endormit immédiatement.

Naeka sourit en le voyant et rejoignit Tark. La voyant si pâle, ce dernier la prit dans ses bras et l’y serra fort.

« Ça va aller, ne t’en fais pas.

– Je sais, je sais… Je ne m’en fais pas. Je n’aime juste pas l’idée qu’il soit seul…

– Moi non plus, admit Tark.

– Il a encore du mal à compter sur nous, hein…

– Oui, soupira Tark. Tu devrais te reposer. Il va surement bientôt arriver.

– Ouais… Tu me réveilles si besoin ?

– Oui, oui… »

Elle alla s’allonger à son tour et lui bâilla et alla s’asseoir contre un pilier, enfin de qu’il en restait. Il soupira.

Il connaissait Naeka depuis toujours ou presque. Recueillis tous deux jeunes adolescents par le même ancien soldat, devenu mercenaire, c’est tout naturellement qu’ils avaient suivis le même chemin à sa mort.

Ils traquaient une secte de sorciers étrange lorsqu’ils avaient croisé la route de Kwell, qui en avait après les mêmes sorciers. Un homme très étrange, lui aussi, sale et hirsute, obsédé par l’idée d’anéantir ces hommes. Ils avaient eu toutes les peines du monde à le convaincre de faire équipe avec eux. Il disait n’avoir besoin de personne. Ils n’avaient pas tardé à comprendre qu’ils avaient affaire à un homme très puissant, mais totalement dépassé par sa propre force et la maitrisant très mal.

Naeka comme Tark n’avaient pas hésité à lui venir en aide, aussi attristés par sa visible détresse, même s’il la niait, qu’intéressés par ses pouvoirs et sa collaboration.

Pourtant, à force de se croiser sans cesse dans leur chasse, il avait fini par les tolérer, puis accepter de se joindre à eux, puis se rapprocher d’eux, puis, enfin, accepter de rester avec eux. C’était donc ensemble que, sorcier après sorcier, ils avaient anéanti cette secte de malheur.

Tark se souvenait avec autant de tendresse que d’amusement du jour où, après une traque bien trop longue, Naeka les avaient traînés dans un bain public pour les forcer à se décrasser un bon coup dans de l’eau chaude. Kwell était bougon, mais ça lui avait fait du bien et découvrir son corps, pour tout amaigri et couvert de cicatrices qu’il était, avait éveillé d’autres sentiments et émotions chez Naeka comme chez Tark. Kwell était un très bel homme. Rasé et recoiffé, il était devenu tout à fait présentable et avait cédé assez rapidement aux avances de ses deux nouveaux amis.

Le duo était ainsi devenu un trio, et auprès d’eux, entouré de leur amour et apaisé, Kwell était parvenu à vraiment contrôler ses pouvoirs. Et le moins qu’on puisse dire, c’était que c’était impressionnant…

Tark sourit tout seul.

Il était un peu inquiet, malgré tout. Cette affaire mettait Kwell face à lui-même… Il avait beau ne rien vouloir savoir, il risquait fort de ne pas pouvoir y échapper…

 

SECONDE PARTIE

*********

Yanos avait fait un rêve très étrange. Il avait rêvé de son frère… Neorius… Ce fantôme… Ce grand frère mort trop tôt, ce modèle qu’il avait tout fait pour suivre… Lorsqu’il se réveilla, il ne se souvenait pas très bien du rêve. Il avait quelques images, un moment agréable dans une belle forêt lumineuse. Un homme bienveillant et rieur…

Lorsqu’il rouvrit les yeux, des larmes coulaient. Il les essuya en se demandant pourquoi il pleurait, pourquoi il avait rêvé de Neorius. Ça faisait très longtemps qu’il n’avait pas rêvé de lui.

Il faisait grand jour, apparemment. Il se redressa en bâillant et regarda autour de lui. Naeka était assise non loin, devant un petit feu, et Tark dormait sous sa forme de loup, près d’elle.

« Ah, réveillé, Votre Altesse ?

– Hmmmoui… Tout va bien ? Kwell n’est pas revenu ?

– Non, pas encore. »

Tark avait tourné une oreille un instant. Yanos se rapprocha pour s’asseoir plus près d’elle et du feu, inquiet :

« Vous croyez vraiment… Il va revenir ?

– Oui, il ne risquait rien.

– Vous en êtes sûre ?… » insista-t-il.

Elle sourit :

« Kwell est un être d’une puissance que vous ne pouvez pas imaginer.

– Vraiment ?

– Vraiment. Même s’il est très rare qu’il utilise autant ses pouvoirs que ces jours-ci.

– C’est bizarre… Il me rappelle vraiment quelqu’un… Mais je n’arrive pas à mettre le doigt dessus… »

Elle sourit encore en secouant le feu avec un bâton.

« C’est quoi, cette histoire de ‘’vieille connaissance’’ ?

– De quoi ?

– Quand il est parti, vous lui avez demandé si sa ‘’vieille connaissance’’ était parmi nos poursuivants…

– Ah, ça. Oui, il a une vieille histoire à régler avec quelques personnes, dont une de celles qui étaient au camp et qui étaient mêlées à votre enlèvement.

– Ah bon ? Je le connais ?

– Je pense… Karlosh, je crois… »

Yanos sursauta :

« Karlosh était au camp ?!

– Ah, je vois que vous le connaissez…

– Oui ! Le chien de mon cousin Kaes… J’étais sûr que Kaes était mêlé à ça !… La Guilde est puissante, mais même elle n’aurait pas osé s’en prendre directement à moi sans son soutien !

– Pauvre Kaes, il est bien détesté… sourit encore Naeka. Votre ami le duc n’avait pas l’air de le porter dans son cœur non plus…

– C’est un imbécile… Faible, manipulable, persuadé d’être un génie… Il se voit déjà empereur… Et ça serait une catastrophe.

– Ça n’arrivera pas. »

Naeka avait dit ça avec calme. Un calme serein. Yanos pencha un peu la tête, curieux :

« Vous paraissez bien sure de vous…

– Kaes ne sait pas ce qui peut se dresser contre lui… Alors qu’il l’a créé lui-même.

– Quoi… ? »

Tark dressa à nouveau une oreille et leva la tête en une seconde pour la tourner sur le côté. Naeka et Yanos regardèrent de concert dans la même direction, pour finir par voir arriver Isae, suivi du capitaine et de deux soldats qui restèrent en arrière. Le jeune homme avançait lentement, faisant attention à ne pas se prendre les pieds dans les racines ou les dalles brisées.

« Isae ?! » s’exclama Yanos, radieux, en se levant d’un bond.

Le jeune duc et sa troupe sursautèrent au son de cette voix et Isae sourit, immensément soulagé. Les deux gens coururent l’un vers l’autre et il ne fit de doute à personne qu’ils s’étaient tous deux retenus de s’éteindre.

Naeka se leva, amusée, alors que Tark bâillait.

« Vous allez bien ? s’enquit Isae, très ému.

– Très bien et c’est à toi que je le dois, parait-il ? Merci ! Tu n’aurais pas pu choisir meilleure équipe pour m’aider ! »

Isae sourit et répondit humblement :

« Je n’ai fait que mon devoir… »

Yanos hocha la tête :

« Et c’est pour ça que tu m’es si cher… »

Tark leva à nouveau la tête et le grand corps suivit, cette fois. Le voyant, Isae et sa troupe, qui ne l’avaient pas vu, sursautèrent, mais le loup ne le remarqua même pas. Il bâilla, s’ébroua et partit en remuant la queue vers la droite. Naeka le laissa faire, souriante, et alla vers les autres.

« C’était… Tark… ?… balbutia Isae, stupéfait.

 – Oui, il a dû entendre que Kwell revenait.

– Ça m’étonnerait effectivement qu’il accueille des agresseurs en remuant la queue, sourit Yanos, soulagé.

– Ça peut, le corrigea Naeka, mais c’est rare et c’est très mauvais signe pour eux. »

Isae venait de réaliser l’absence de Kwell en les écoutant.

« Le seigneur Kwell n’était pas avec vous ? Tout va bien ? demanda-t-il, intrigué et inquiet.

– Ça oui, il va bien, sinon Tark ne serait pas parti en remuant la queue non plus… Ne vous en faites pas. Il était retourné en arrière pour régler leur compte à des poursuivants.

– Seul ? sursauta Isae et son capitaine n’était pas moins surpris.

– Ça m’a fait le même effet, soupira Yanos avec un sourire.

– C’est gentil de vous inquiéter pour moi. » dit Kwell qui arrivait tranquillement, tenant un sac de cuir sur son épaule.

Il avait bien sûr repris sa forme humaine et Tark lui sautillait autour. Spectacle plus impressionnant qu’attendrissant vu la taille du grand loup argenté.

« Tout va bien, sir Kwell ? demanda Yanos lorsqu’il fut près d’eux. Vous avez pu vous charger d’eux ?

– Sans souci.

– Et vous avez ramené un souvenir ?

– Cadeau pour une autre vieille connaissance.

– Ah, puisque vous en parlez, Naeka m’a dit que Karlosh était parmi ceux qui qui nous poursuivait ? » demanda gravement Yanos.

Kwell jeta un œil sombre à Naeka, qui regarda innocemment ailleurs, avant de répondre de mauvaise grâce :

« Oui, il était au camp de Rivièrerouge et s’est lancé à notre poursuite avec quelques autres. Il ne vous nuira plus. Et il est préférable que vous n’en sachiez pas plus.

– Euh, admettons, mais d’où le connaissiez-vous ?

– Une vieille histoire qui ne vous concerne pas. »

Yanos fronça les sourcils, mais Kwell restait grave :

« Mon prince, moins vous en saurez, moins votre cousin pourra vous accuser d’y être pour quelque chose. Je vous l’ai dit, les griefs que j’avais contre Karlosh ne vous concernent pas. »

Yanos fit la moue, regarda longuement Kwell et finit par soupirer.

« Bon. Je vous fais confiance. »

Isae, qui avait suivi la conversation sans intervenir, hocha la tête et reprit :

« Bien, si nous y allions ? Je suis pressé que vous soyez à l’abri au palais d’hiver, Votre Altesse.

– Isae, soupira Yanos en levant les yeux au ciel, comment de fois faudra-t-il que je te dise de ne pas m’appeler comme ça…

– Je ne sais pas, sourit Isae, il faudra compter, mais ce n’est pas la question. Nous devons nous hâter. »

Yanos gloussa et Isae avait du mal à se retenir.

« Soit, allons-y donc ! »

Isae regarda les trois mercenaires :

« Et vous, que faites-vous ?

– Quelle question, vous avez oublié vos propres ordres ? rigola Naeka et Kwell aussi se mit à rire.

– Euh, pourquoi vous dites ça… ? »

Même Tark semblait se marrer alors qu’il était toujours sous sa forme de loup.

« ‘’Sauvez Yanos et ramenez-le au palais d’automne’’, récita Kwell. Notre mission n’est pas finie, monsieur le duc.

– Ah, c’est vrai, j’avais omis ce détail. Bon, et bien dans ce cas, joignez-vous donc à nous.

– Avec grand plaisir. »

Naeka était déjà partie ramasser leurs affaires et Kwell la suivit pour l’aider. Tark, lui, reprit forme humaine en les rejoignant, faisant sursauter une nouvelle fois Isae et son capitaine.

« Comment il fait pour garder ses habits et son épée quand il redevient humain ?… pensa tout haut ce dernier.

– Aucune idée, répondit Yanos, amusé. Apparemment ça se fait tout seul ! »

Le trio les rejoignit avec leurs deux chevaux et leurs équipements. Naeka demanda :

« Auriez-vous un cheval en plus pour Tark ?

– Ah, comprit Isae. Normalement avec vous, il voyage sous sa forme animale, mais comme nos chevaux ne le connaissent pas, il va leur faire peur, c’est ça ?

– Que voilà un jeune homme intelligent, sourit-elle.

– Nous avons une charrette, c’était plus simple pour emmener tout ce qu’il fallait pour deux ou trois jours de trajet, comme on ne savait pas si on vous attendrait… Vous devriez pouvoir monter dedans… ajouta-t-il pour Tark qui hocha rapidement la tête.

– Parfait, sourit Naeka.

– Si ça vous convient, ils attendaient un peu plus loin… »

La petite bande quitta donc les ruines et rejoignit la troupe, postée à l’orée de la forêt. Le reste des hommes était là, la plupart avait posé pied à terre dans l’attente et plusieurs chevaux paissaient. Tous les hommes se tournèrent en les voyant. Il y en avait une dizaine en tout. Le soleil était déjà très haut.

« Nous ne serons pas au palais avant demain matin au plus tôt, remarqua Naeka.

– Je ne pense pas, tu as raison, confirma Kwell. Cela dit, avec une telle troupe, la fin du voyage devrait être tranquille…

– Espérons-le. »

De son côté, Yanos avait remarqué à la vue des uniformes :

« Ta garde personnelle ?

– Oui. J’avoue qu’après la trahison des officiers de l’armée régulière, je n’avais pas confiance… Et puis, cette affaire reste officieuse.

– Il va falloir que nous mettions tout ça à plat et faisions une large enquête.

– Avec plaisir, mon prince. »

Un des soldats parlait au capitaine qui hochait la tête et revint vers son duc :

« Votre Altesse, Monseigneur, nos hommes se proposaient de déjeuner avant de repartir. Il est un peu tôt, mais cela nous éviterait une pause dans une heure ou deux.

– Je n’ai rien mangé, ça m’irait très bien ! approuva joyeusement Yanos et Isae opina du chef :

– C’est une bonne idée. Faisons donc, nous pourrons voyager jusqu’à ce soir, comme ça… »

Des provisions furent donc déchargées de la charrette et distribuées rapidement. Pain, fromage et même un jambon sec, si sec qu’il fit bien grogner Tark, ce qui fit rire ses amis et Yanos, Isae et le capitaine, et ne manqua pas de surprendre les autres qui ne posèrent cependant pas de question.

Ces soldats appartenaient à l’élite de Sombreplaine. Aucun d’entre eux n’auraient eu l’impolitesse de poser des questions inopportunes. Ils savaient que leur duc avait dû engager des mercenaires et plusieurs même connaissaient la réputation de la bande de Kwell.

Le repas avalé, ils repartirent en direction du palais d’hiver.

Prenant soin d’éviter une route trop fréquentée, ils allaient aussi vite que possible sans non plus galoper à bride abattue, désireux d’économiser leurs montures. En effet, qui disait route moins fréquentée disait certes route plus discrète, mais aussi route moins sûre, car, de nombreuses marchandises navigant dans les environs de la capitale, le brigandage et le trafic illégal y étaient aussi une réalité, surtout hors des grands axes.

L’après-midi se passa sans heurts, ni rien de notable. Le chemin était tranquille, entre une forêt claire et une paroi raide qui montait à leur gauche depuis quelques lieux déjà. Yanos et Isae se demandaient s’il fallait mieux essayer de trouver un abri pour la nuit ou s’ils devaient continuer pour rentrer au plus vite. Les écoutant, Kwell, qui était à cet instant non loin d’eux, se permit :

« Voyager de nuit me parait trop dangereux, surtout en dehors des grandes voies. »

Le mercenaire et sa compagne chevauchaient tout autour de la troupe, très vigilants tous deux, même si les soldats ne l’étaient pas beaucoup moins. Et il ne faisait de doute à personne que Tark, même assis dans la charrette, n’était pas prêt à bondir.

Kwell était donc assez proche du prince et du duc et ce dernier reconnut :

« Il est vrai, mais nous risquons tout autant d’être attaqués si nous campons. »

Kwell fit la moue et haussa les épaules :

« Oui et non… Il faudrait jouer de malchance pour nous installer assez près d’une cache de trafiquants pour que ceux-ci nous attaquent… La nuit, ils tentent plutôt de faire transiter leurs marchandises discrètement, je pense qu’ils ne se risqueront pas à attaquer une troupe de soldats si ces derniers ne les dérangent pas. Par contre, si nous croisons leur route, l’affrontement sera inévitable.

– Je vois… approuva pensivement Yanos.

– Je valide ce que dit sir Kwell et serais aussi d’avis que nous nous arrêtions, Messeigneurs, intervint poliment le capitaine. Nous sommes venus très rapidement et sommes repartis presque sans trêve, une bonne nuit serait bienvenue.

– Si ça vous rassure, ajouta Kwell, je peux faire un sort pour protéger notre camp.

– Bon, et bien dans ce cas, je crois que la cause est entendue. » conclut Yanos.

A peine avait-il dit ça que Tark criait en se dressant :

« Kwell, Naeka, là-haut ! »

Tous entendirent le sifflement caractéristique des flèches, mais, dans la panique d’avoir été découverts, les invisibles agresseurs avaient laissé à Kwell les secondes nécessaires : il leva la main et la volée de flèches s’arrêta contre une barrière invisible.

« C’était trop beau… » soupira-t-il.

Les flèches n’étaient pas si nombreuses et pas plus précises. La panique, encore une fois, sans doute.

Les soldats se groupèrent en un instant autour du prince et du duc pour les protéger de leurs boucliers. Kwell soupira, la main toujours dressée, avant de faire un petit geste et tous virent les flèches se retourner et repartir tout aussi vite qu’elles étaient arrivées vers le haut, sauf une qui descendit plus lentement et qu’il saisit de sa seconde main.

Ils entendirent quelques cris au-dessus d’eux, des bruits métalliques indistincts, puis plus rien.

« Tark, Nae, allez-y, je maintiens la barrière. » dit Kwell, très calme.

Les deux interpelés hochèrent la tête et filèrent, ils avaient vu un sentier montant sur leur gauche un peu plus tôt.

« Vous pouvez abaisser vos boucliers, reprit Kwell. Je pense qu’ils ont filé et comme je disais, je vais maintenir la barrière pour le moment.

– Vous pourrez ? demanda gravement le capitaine en le rejoignant. Il ne faut pas vous épuiser.

– Ne craignez rien. Regardez plutôt ça. » répondit Kwell en lui tendant la flèche, son autre main toujours dressée.

L’officier prit la chose et fronça les sourcils :

« Ah ben, de mieux en mieux…

– Grossier, n’est-ce pas ?

– C’en est presqu’insultant. »

Isae s’approcha, les soldats entourant toujours Yanos, très vigilants.

« Qu’est-ce qu’il y a avec cette flèche ?

– Une tentative stupide pour nous berner. Voyez vous-même. »

Isae regarda à son tour l’objet et fit la moue :

« Ma foi, on dirait une flèche impériale grossièrement maquillée en flèche parsite ? »

Il soupira en regardant son capitaine, puis Kwell :

« Ils pensaient sérieusement que peindre un soleil noir sur les plumes d’une de nos flèches suffirait à nous tromper… ?

– Prétendre que l’héritier du trône et un duc avaient été tués par une embuscade parsite aurait été un bon moyen de semer le trouble et de briser l’accord de commerce, ou pire, de lancer une guerre contre eux… dit Kwell.

– Comment nous ont-ils trouvés… Ils ne peuvent pas venir de Rivièrerouge ? s’interrogea Yanos qui suivait de loin.

– Non, dénia Kwell en secouant la tête. Je pense que c’est notre ami duc qui a été suivi. Clairmont et Kaes ont dû remarquer vos allers-venus et se dire que si vous partiez avec une dizaine d’hommes, c’était pour secourir notre prince.

– Fort probable. » approuva le capitaine.

Un appel de Naeka, au-dessus d’eux, leur fit lever la tête.

« Il n’y a plus personne, Kwell, tu peux relâcher la barrière, ils ont filé ! »

Kwell la remercia et abaissa enfin son bras avec un soupir las.

« Ça ira, sir Kwell ? demanda Isae, alarmé.

– Je n’aurais pas tenu des heures, mais là, ça restait supportable… répondit le mercenaire en bougeant un peu son bras.

– Vous pourrez assurer la protection du camp cette nuit ? demanda gravement le capitaine.

– Aucun souci, ce sort-là ne drainera pas ma propre énergie comme celui-ci. »

Naeka et Tark ne tardèrent pas à revenir. Ils firent leur rapport sans attendre : ils avaient trouvé trace d’une douzaine de personnes, qui étaient restées cachées là longtemps. Elles avaient fui dans la précipitation, avec quelques possibles blessés, mais probablement pas de mort. Il y avait des traces de chevaux qui étaient repartis en direction de la capitale un peu plus loin.

Décision fut prise de continuer, de s’arrêter dès qu’ils trouveraient un endroit adéquat au crépuscule et de rejoindre la route principale au matin. Ils y seraient à l’abri d’une autre embuscade, elle était bien trop fréquentée.

Ils trouvèrent une petite clairière à l’abri, assez à l’écart du chemin pour être hors de vue. Naeka et Tark vérifièrent tout de même que rien n’était assez près pour les y déranger, pendant que Kwell préparait avec soin quatre petites statuettes, semblables à celle qu’il avait laissée dans les ruines auparavant, et, dès que ses amis l’eurent assuré que l’endroit était sûr, il les installa aux quatre coins du camp et récita une rapide formule, l’index et le majeur gauche levé devant son visage. Les quatre statuettes se mirent à scintiller doucement.   

« Voilà, elles font former un petit mur invisible autour de nous, expliqua-t-il. Aucun objet ne pourra le traverser et si c’est une personne qui le fait, les deux statuettes qui l’encadrent se mettront à crier.

– Oh, parfait ! Merci ! s’exclama le capitaine, impressionné.

– De rien… Moi aussi, j’ai besoin de dormir ! »

Et Kwell se coucha aussitôt son dîner avalé et s’endormit sans plus de formalité.

Alors que les tours de garde s’organisaient, Naeka et Tark, restés près du feu en compagnie de Yanos et Isae, échangèrent un regard entendu lorsque le prince soupira :

« Il me rappelle vraiment quelqu’un… »

Isae haussa les épaules :

« Il semble qu’il connaisse votre père et le général Elias. Allez savoir si nous-même ne l’avons pas déjà croisé, il y a longtemps…

– Ah ? Il connait mon père et Elias ? » s’étonna Yanos.

Naeka et Tark échangèrent un autre regard, cette fois amusé, lorsqu’Isae répondit en grimaçant avec un nouveau haussement d’épaules :

« Je pense… Il a posé comme condition lorsque je l’ai engagé de ne pas être vu d’eux deux…

– Vraiment ? sursauta Yanos. Mais pourquoi ?… »

Les deux jeunes gens se tournèrent vers Naeka et Tark et la première leva les mains et répliqua à leur question muette :

« Nous ne dirons rien !

– Mais vous le savez ? » en déduisit Yanos. 

Surprenamment, ce fut cette fois Tark qui répondit :

« Oui. Et nous pensons même qu’il a tort. Mais c’est son choix. »

Le capitaine, qui revenait, l’entendit et déclara avec amusement en s’asseyant près d’eux :

« C’est rare de vous entendre, sir Tark… Avant votre cri de tout à l’heure, je me demandais si vous n’étiez pas muet.

– Tark n’est pas le plus bavard de nous trois, reconnut Naeka alors que l’intéressé hochait la tête avec un sourire en coin.

– Vous faites un drôle de trio, ajouta le capitaine.

– On nous le dit souvent.

– Comment vous êtes-vous connus ?

– Alors, moi j’ai été recueillie toute petite par un ancien soldat impérial devenu mercenaire, Tark, on l’a ramassé un peu après… On s’est retrouvé à chasser le même lièvre… Ça crée des liens… Du coup, notre père adoptif nous appris son boulot et lorsqu’il est mort, on a continué sans lui… Et on a rencontré Kwell il y a euh…

– Sept ans, intervint Tark.

– On s’est retrouvé à chasser le même sorcier, continua Naeka avec un hochement de tête.

– Ça crée des liens aussi ? demanda Isae avec un sourire.

– Tout à fait.

– La fameuse secte que vous avez anéantie tous les trois ? rebondit Yanos. Nous en avions entendu parler, une étrange affaire…

– On y a passé quoi, quatre ans ? demanda Naeka à Tark qui hocha la tête :

– Presque cinq, on a perdu six mois avec l’avant-dernier.

– C’est vrai. Une anguille, ce type, on a traversé la moitié de l’empire avec lui… Enfin voilà, quand on a eu fini, Kwell s’est dit qu’il nous aimait bien et on a continué ensemble. »

La nuit passa sans heurts et ils repartirent au matin.

Le voyage se finit sans plus d’incident.

Ils arrivèrent au palais d’hiver en début d’après-midi, sous un ciel menaçant.

Le bâtiment était grand, au milieu d’un parc immense, rougeoyant en ce bel automne. C’était une ancienne forteresse. Il était bien plus austère est massif que le palais d’été, plus aérien et ouvert.

Les soldats qui gardaient l’entrée et le parc les laissèrent passer en les saluant poliment.

Si Yanos était heureux et Isae soulagé, tout comme ses soldats, Naeka et Tark étaient curieux et surtout vigilants, car Kwell, lui, était très mal à l’aise. Il regardait autour de lui avec une profonde tristesse et était de plus en plus nerveux. Il finit par rabattre sa capuche sur sa tête, anxieux.

Lorsqu’ils arrivèrent près de l’entrée, Isae revint vers eux. Remarquant alors la capuche, il grimaça, mais ne releva pas et dit :

« Euh, si vous souhaitez y aller, maintenant que nous sommes ici ?… La mission est accomplie… Je pourrais vous apporter le reste de l’argent chez vous ? »

Naeka et Tark regardèrent tous deux Kwell qui répondit :

« Nous n’allons pas nous attarder, mais si vous le permettez, j’ai quelqu’un à voir d’abord. Vous pourrez effectivement nous payer plus tard, nous vous faisons confiance pour ça.

– Ah, la ‘’vieille connaissance’’ est ici ?

– Je pense que oui. Je pense aussi que nous repartirons aussitôt après. »

Yanos avait fait faire demi-tour à son cheval pour les rejoindre. Fronçant lui aussi les sourcils en voyant la capuche, il dit gravement :

« J’ignore pourquoi vous ne voulez pas vous montrer, sir Kwell, mais en ce qui me concerne, vous êtes et serez toujours tous trois les bienvenus, ici ou partout où je serai. Merci pour tout, je reste votre débiteur.

– Merci à vous, mon prince, mais nous n’avons fait que ce pourquoi on nous avait engagés. »

 Yanos sourit :

« Votre honnêteté et votre humilité vous honorent, mais je reste tout de même votre débiteur et je ne l’oublierai pas. Maintenant pardonnez-moi, je voudrais aller retrouver mes parents. Au cas où vous décideriez de rester ici un peu plus longtemps, je serai ravi de vous recroiser. »

Tark descendit de la charrette et les trois mercenaires regardèrent le prince, le duc et les soldats partir. Naeka regarda Kwell :

« J’imagine que c’est Kaes que tu veux aller saluer ?

– Tu imagines bien.

– Ce n’est pas un peu risqué de le confronter ici ? »

Tark eut un sourire alors que Kwell ricanait :

« Voyons, Nae, on parle de nous… »

Le sourire du sorcier se fit très mauvais :

« Il a assez attendu. »

*********

Son Altesse impériale Sigus VII se promenait seul dans son jardin privé, contemplant les arbres avec nostalgie. Aussi seul que l’homme le plus puissant du monde pouvait être, bien sûr : pas moins de quatre membres de sa garde personnelle se trouvaient dans un rayon d’une dizaine de mètres autour de lui, silencieux et vigilants.

Sigus était fatigué. Il se sentait vieux. L’empereur de 54 ans était las du pouvoir, las de son poids et plus que tout, las de ces querelles et de ces complots ridicules qui ne s’arrêtaient jamais.

Il stoppa sa marche près d’un noisetier et cueillit quelques fruits. Il se souvint avoir fait ça bien souvent avec ses fils…

Il avait eu Neorius très jeune, à 19 ans à peine. Sa première épouse était une jeune femme très douce et il l’avait profondément aimée, même si c’était un mariage arrangé et purement politique. Elle était morte jeune, alors que Neorius avait 11 ans.

Sigus ne souhaitait pas particulièrement se remarier. Il avait fallu bien des discussions et des négociations interminables pour qu’il accepte de prendre en secondes noces une toute jeune princesse de l’est alors âgée de 17 ans. Deux ans de plus que Neorius… Il avait pour elle une tendresse réelle et la naissance de Yanos avait été une grande joie pour tous.

Tout allait si bien alors…

Neorius était un jeune homme brillant, aimé du peuple comme de la cour, l’empire était en paix, Yanos faisait aussi sa fierté et sa joie…

Jusqu’à cet été maudit où sans que rien ne l’annonce, un démon était apparu, ravageant village sur village. Elias, Neorius et une vingtaine de soldats d’élite étaient partis à sa recherche.

Les jours avaient passé, puis les semaines… On savait que la troupe était partie dans les montagnes à la poursuite de la créature, mais plus aucune nouvelle depuis.

Les premières pluies d’automne tombaient lorsqu’Elias était revenu. Seul. Plus mort que vif. Serrant dans ses mains l’épée de Neorius, tenant par on ne savait quel miracle sur son cheval lui aussi épuisé.

Appelé, Sigus avait accouru et son vieil ami s’était écroulé dans ses bras. Il avait juste eu la force de lui murmurer :

« Pardonne-moi… »

Avant de perdre connaissance.

Le général avait déliré des semaines, on l’avait cru perdu. Puis, enfin, les fièvres s’étaient calmées et il avait pu raconter ce qui s’était passé. La traque interminable face à un démon d’une puissance incroyable. Les soldats qui mourraient les uns après les autres. Jusqu’à ce qu’au bout de semaines de lutte, ils ne parviennent à l’acculer, pour un ultime combat qui avait duré près de deux jours, où tous les soldats survivants étaient morts, et où lui-même n’avait dû sa survie qu’au sacrifice de Neorius.

Le prince et le démon s’étaient entretués.

Elias était trop mal en point pour pouvoir ramener son corps. Il n’avait pu que ramasser son épée, retourner au camp qu’ils avaient établi plus loin, retrouver son cheval et partir. Il avait dû rester près de dix jours dans un village au pied des montagnes pour soigner suffisamment ses blessures pour repartir au plus vite.

La perte de son fils aîné avait été une douleur indicible pour Sigus. Malgré les recherches, le lieu du combat n’avait jamais pu être retrouvé. Les corps des guerriers tombés, le corps de Neorius, ne furent jamais enterrés.

Lorsque le temps était clair au point d’apercevoir ces montagnes de Romia, Sigus les contemplait en espérant de tout son cœur que l’âme de son fils et celles de ces valeureux soldats avaient pu gagner un Au-Delà plus serein.

Entendant des voix, il se tourna et sourit en voyant arriver son épouse, suivie de ses deux dames de compagnie. Ces dernières s’inclinèrent avec respect lorsqu’il vint à leur rencontre, un petit sourire aux lèvres. Elle semblait lasse, comme lui, ses deux mains serrées l’une dans l’autre.

« Vous me cherchiez, Aureliana ? Puis-je quoi que ce soit pour vous, ma chérie ? »

Elle était droite, toujours aussi belle malgré le temps passé. Toujours aussi digne, aussi. Au fil des années, la jeune femme timide et réservée était devenue une grande impératrice, diablement intelligente et qui avait développé un réseau d’informateurs et informatrices très compétents à la cour et dans la capitale.

« Non, mon ami, c’est moi qui devais vous parler. »

Ils s’éloignèrent tous deux jusqu’à un banc où ils s’assirent, sous un haut chêne.

« On m’a confirmé que Karlosh n’avait pas été vu ici depuis la disparition de Yanos, comme nous nous en doutions.

– Bien, merci.

– Mais il y a plus intéressant, il semblerait que Kaes lui-même soit sans nouvelle de lui depuis quelques jours. »

Sigus parut surpris, puis eut un sourire :

« Tiens tiens… Vraiment…

– Oui, notre cher cousin semblait vraiment s’en inquiéter, ce matin.

– Devons-nous y voir un bon signe… »

Un valet personnel de Sigus accourut, les surprenant. Il posa genou à terre, essoufflé :

« Pardonnez-moi, Mon Seigneur, Ma Dame, mais je venais vous informer que euh… »

Cet homme était un des rares à être au fait de la disparition du prince. Il releva la tête avec un clin d’oeil en continuant avec un sourire en coin :

« … Votre fils, notre prince, est revenu de sa ‘’retraite au temple’’… Vous serez, je pense, heureux de le saluer ? »

L’impératrice avait plaqué ses mains devant sa bouche en retenant un cri de joie et elle semblait au bord des larmes lorsqu’elle regarda son époux, lui aussi immensément soulagé, qui hocha la tête :

« Effectivement, merci infiniment de nous avoir avertis. »

Sigus se leva et tendit la main à Aureliana. Elle y posa la sienne avant de se lever. Ils partirent, les gardes et les dames de compagnie après eux, suivant le serviteur jusqu’à la salle de réception où le prince tout juste arrivé venait de se faire alpaguer par un ambassadeur désireux d’avoir son avis sur une rumeur de marquis encanaillé dans les bas-fonds de Romia.

L’arrivée de l’empereur et de l’impératrice y mit fin. Tous s’écartèrent respectueusement et Yanos et Isae, qui était près de lui, sourirent avant de s’incliner. N’y tenant plus, Aureliana se précipita pour serrer son fils dans ses bras. Le prince sursauta, mais se laissa faire et répondit même à l’étreinte.

« Méchant garçon que tu es, d’être parti sans même me saluer ! »

Isae sourit et Yanos répondit, ému :

« Pardonnez-moi, ça a été un peu précipité…

– Ce n’est pas grave, intervint Sigus en tapotant son bras, avec un sourire ému lui aussi. Nous sommes heureux de te revoir, tu nous as manqué. Tu as l’air épuisé, tout va bien ?

– Je suis épuisé, mais je vais bien, oui, merci, Père. »

Sigus regarda Isae et hocha la tête :

« Bonjour, Isae.

– Mes respects, Votre Altesse.

– Je me proposais d’aller boire un thé avec mon épouse, cela vous intéresserait-il, jeunes gens ?

– Volontiers ! »

Sigus regarda son valet qui hocha la tête avec un grand sourire.

« Je fais immédiatement préparer le salon sud. » dit-il en s’inclinant.

*********

Le prince Kaes de Verteprairie était un peu inquiet.

Assis dans sa salle de réception, sur son simili trône, il pianotait sur son accoudoir. Ce bel homme de 38 ans se demandait ce qui pouvait bien se passer pour que son fidèle Karlosh ne donne plus signe de vie. Pas qu’il craigne pour lui-même, sa position le rendait intouchable, y compris de son oncle l’empereur. Mais ça serait un peu gênant que ce dernier apprenne son rôle dans la disparition de ce jeune idiot de Yanos… Sigus était un homme trop droit et soucieux de l’honneur et de ce genre de valeurs stupides pour qu’il le fasse assassiner, mais ce n’était pas pour autant qu’il ne pouvait pas lui faire de problème du tout… Risquer d’être envoyé passer l’hiver dans son palais du sud ou pire, en mission diplomatique aussi éreintante qu’ennuyeuse il ne savait où était loin de le réjouir.

Près de lui, le duc de Clairmont n’était pas beaucoup plus serein. Il avait beau se dire que rien n’avait pu déraper, que son neveu lui était loyal et que le commandant de Rivièrerouge tenait trop à effacer ses dettes pour prendre le risque de le flouer, l’absence de nouvelles le travaillait tout de même.

Pourtant, tous deux étaient sûrs que l’empereur n’avait rien fait. Certes, le jeune duc de Sombreplaine était parti l’avant-veille avec quelques hommes, mais la troupe que Kaes avait envoyée par simple précaution n’avait dû avoir aucun mal à régler la question.

Un souci de moins, d’ailleurs. Quelle plaie c’était également, ce petit duc ! Autant son père était un courtisant docile, aimable et corruptible, autant ce jeune freluquet, ridiculement attaché à Yanos tout autant que stupidement dévoué à Sigus, était aussi insensible à la flatterie qu’à l’argent…

Kaes interpela le serviteur qui venait de rentrer dans la pièce sinon vide et s’approchait :

« Des nouvelles ?

– Euh, oui et non, Monseigneur… Nous n’avons rien de notre côté mais euh… »

Le serviteur était nerveux et se tordait les mains, cherchant ses mots :

« On dit que le prince Yanos est revenu de sa retraite…

– Quoi ?! » s’écria Kaes en se levant d’un bond, déjà furieux.

Clairmont, lui, était stupéfait :

« Mais comment… ? »

Le serviteur avait perdu quelques centimètres et reprit en bredouillant, apeuré :

« … Je n’en sais pas plus, Monseigneur, mais des personnes demandent à voir Monseigneur et prétendent avoir des informations pour lui… »

Kaes fronça les sourcils : 

« Quoi ? Qui donc ?

– Je euh… Je ne… »

La voix de Kwell résonna dans la pièce alors qu’il entrait, suivi de Tark et Naeka, indifférents aux cinq soldats qui les suivaient, pourtant visiblement prêts à leur sauter à la gorge.

« Il ne nous connait pas. »

Le sorcier portait son sac de cuir et avait toujours sa capuche rabattue sur sa tête.

« Qui êtes-vous ? » demanda sèchement Kaes.

Clairmont, lui, avait frémi sans le vouloir. Pour que ces trois personnes entrent ainsi sans une once d’hésitation ni de peur, dans les appartements d’un prince de sang, en plein cœur du palais impérial… Inconscients ? Ou bien… ?

Kwell eut un sourire mauvais en ouvrant son sac et en disant :

« Réjouis-toi, prince Kaes, je t’apporte des nouvelles de ton fidèle Karlosh… »

Il ajouta en plongeant sa main dedans :

« Soldats, et toi aussi le serviteur, je vous conseille de ne pas intervenir. »

Et il jeta sans plus attendre la tête de Karlosh sur Kaes qui fit un bond en arrière en poussant un cri d’horreur.

Tark et Naeka surveillaient les soldats, mais eux-mêmes étaient frappés d’horreur et avaient reculés en tremblant.

« Kaes, qu’avant tout les choses soient claires, je suis ici de mon propre chef et personne ne m’a payé ni pour régler son compte à ce chien, dit Kwell en désignant la tête qui avait roulé plus loin d’un signe de la sienne, ni pour venir à toi. »

Kaes avait reculé jusqu’à son trône et cria avec bien moins de force qu’il l’aurait voulu :

« Comment oses-tu ! Tu sais qui je suis ?! »

Kwell ricana.

« Oui, oui, je sais qui tu es. Toi, par contre, tu ne sais pas qui je suis. »

Le sorcier continua en écartant les bras dans un geste presque théâtral : 

« Prince Kaes de Verteprairie, généreux mécène de la secte d’Eedomsa, je croyais que l’extermination de ces fanatiques t’aurait fait réaliser qu’il valait mieux pour toi arrêter tes pitoyables stratagèmes… Mais puisque non, puisque malgré ça, tu as osé, encore une fois, monter un complot contre ton empereur et ton prince, je crois qu’il est plus que temps de te rappeler une fois pour toutes ta place, et qu’elle n’est pas, et ne sera jamais, sur le trône impérial. »

Clairmont recula encore, cette fois effrayé pour de vrai, tant l’aura que dégageait cet inconnu lui semblait d’une puissance inhumaine. Kaes serra les poings, à nouveau en colère :

« De quoi m’accuses-tu, comme si la parole d’un criminel allait peser contre moi ! Je n’aurais qu’un mot à dire pour t’envoyer à la potence et…

– Oh, je vois que tu n’as toujours pas compris. »

Kwell s’avança à une vitesse irréelle pour saisir Kaes par le cou et le soulever comme une plume :

« Il n’est pas question de juge, de procès, de sonner tes amis corrompus pour sauver ton sale petit cul. Personne ne te sauvera quand moi, je déciderai de te tuer. Aucun soldat, aucun juge, aucun tas d’or, rien ni personne. Tu n’es qu’un pauvre mortel, quoi que tu en penses. Et moi, je suis en colère. Je veux bien t’épargner aujourd’hui, mais c’est ta dernière chance. Si tu retentes quoi que ce soit contre Sigus ou Yanos, aujourd’hui, demain, dans dix ans, tu te retrouveras face à moi et je n’aurais aucune pitié. »

Voyant Kwell de plus près, Kaes, qui se débattait faiblement, tenant pitoyablement son bras à deux mains, sans grand effet, blêmit soudain :

« Que… Toi ?! »

Kwell ricana :

« Oui. Moi. »

Tark gronda en voyant un des soldats bouger une main tremblante vers le pommeau de son épée. Naeka se tint prête à dégainer la sienne.

« Surpris de me revoir, on dirait ?… »

Kwell ricana à nouveau sans parvenir à retenir un tremblement. Était-ce simplement son bras qui fatiguait, la colère ou encore l’excitation de tenir enfin à sa merci cet homme ? Qui aurait pu le dire…

« Regarde où tes complots stupides t’ont mené… Contemple ton œuvre, prince Kaes… Et dis-toi bien une chose : tu ne seras jamais empereur, parce que je suis là, et que même si les dieux voulaient se jouer de nous en nous privant de notre empereur ou de notre prince, je viendrai moi-même t’arracher la tête avant même que la couronne impériale ne frôle tes cheveux, tu as mon serment. »

Si Tark tenait toujours les soldats paralysés à l’œil, Naeka, elle, n’en faisait pas moins pour Kwell, qui lui semblait bien trop proche à son goût de mettre tout de suite sa menace à exécution…

La main libre de Kwell frémit alors qu’elle prenait une teinte plus grisâtre et surtout que ses ongles poussaient en de longues griffes acérées. Griffes qui vinrent caresser la joue du prince avant que l’une d’elle ne l’entaille :

« Ne l’oublie plus jamais. »

Le sorcier laissa tomber son prisonnier, indifférent à l’odeur d’urine qui l’accompagnait désormais, et secoua sa main qui reprit sa forme humaine. Avant de pointer du doigt Clairmont qui avait échoué à devenir transparent et tremblait comme une feuille dans un coin.

« Quant à toi, que les choses soient aussi clairement dites : ton neveu est en vie, comme son commandant, qui m’ont aimablement confié toutes les preuves de votre complicité, à ta misérable guilde et toi. Ses preuves sont d’ores et déjà entre les mains de l’empereur. Je sais que tu es populaire et que Sigus n’osera peut-être pas s’en prendre ouvertement à toi. Ça ne sera pas mon cas. Nous avons passé des années à poursuivre et tuer les sorciers d’Eedomsa, aucun n’a survécu. Et aucun d’entre vous ne survivra non plus si vous provoquez encore une seule fois ma colère. Tenez-le-vous pour dit. Si nos chemins se recroisent un jour, ça sera votre fin. Vous n’aurez pas de seconde chance. »

*********

Le général Elias supervisait avec attention l’entraînement des jeunes recrues, amusé par leur énergie tant que par leurs maladresses, lorsque son principal aide de camp avait accouru pour lui annoncer que le prince Yanos était revenu.  

Désormais aussi blanc que blond et le visage marqué tant par l’âge que par ses campagnes, le militaire restait pourtant très en forme pour ses 55 ans et sa vigilance, pour ne pas dire sa bienveillance, envers ses troupes en faisait un homme très respecté et apprécié d’elles. Disciplinées et loyales, elles étaient réputées pour le suivre quoi qu’il ordonne et leur réputation comme leurs victoires étaient la pierre angulaire de la période de paix que connaissait l’empire.

Elias sourit, immensément soulagé, avant de confier la suite des opérations à ses officiers et de partir pour rejoindre les appartements de son empereur et ami, où il devinait sans mal trouver ce dernier et Yanos.

Il dût traverser presque tout le palais pour y parvenir et y fut juste à temps pour voir Sigus en sortir, suivi de son fils et du jeune Isae qui semblaient tous deux bien mal à l’aise. Intrigué, Elias les rejoignit à temps pour entendre Yanos dire, gêné :

« Non mais Père, je vous assure que c’est inutile… Ils sont sûrement repartis… »

 Et Sigus lui répondre avec gentillesse :

« Voyons, Yanos, ces gens t’ont sauvé, il est tout de même normal que je les en remercie moi-même… Oh, salut, Elias !

– Le bonjour, Monseigneur, répondit Elias, souriant. Très heureux de vous revoir, mon prince, et bonjour aussi, Isae, ajouta-t-il pour le jeune duc qui hocha la tête. Tout va bien ? Que se passe-t-il ? »

Isae et Yanos échangèrent un regard plus qu’ennuyé alors que Sigus répondait :

« Je voulais aller remercier les trois mercenaires qui m’ont ramené Yanos… En espérant qu’ils n’aient pas encore quitté le palais, puisqu’il semble qu’ils voulaient saluer quelqu’un…

– Père, ce n’est pas la peine… » tenta encore Yanos.

Sigus regarda son fils, quelque peu dubitatif, mais toujours souriant, alors qu’Elias souriant, plus amusé, demandait :

« Pourquoi cette gêne, mon prince ? Ces personnes me semblent bien méritantes, il est normal que votre père veuille les rencontrer.

– C’est que… »

Yanos regarda à nouveau Isae qui finit par avouer :

« C’est-à-dire que… En vérité… Le seigneur Kwelltyra a explicitement demandé de ne pas vous rencontrer…

– Quoi ? » sursauta Sigus.

Il resta bête alors que derrière lui, Elias fronçait les sourcils sans vraiment perdre son sourire.

« Nous n’avons pas compris pourquoi, continua Yanos, réellement embarrassé. Mais il a été très clair, il ne voulait être vu ni de vous, Père, ni de vous non plus, d’ailleurs, maître Elias… »

Sigus ne le vit pas, tournant encore le dos à son vieil ami, mais le sourire de ce dernier s’élargit un instant. L’empereur reprit, ne sachant visiblement pas s’il devait être vexé ou flatté :

« Voilà qui est bien curieux…

– Cela nous a surpris, nous aussi… » reconnut Isae.

Sigus croisa les bras un instant :

« Bien. Je ne vois donc qu’une façon d’en avoir la cœur net… C’est aller lui demander. »

Elias sourit à nouveau, plus franchement cette fois, et Yanos et Isae échangèrent à nouveau un regard, aussi résignés que finalement amusés, et ils partirent tous quatre.

Ils n’eurent pas tant de mal à se faire confirmer que le trio n’était pas encore parti et aussi à savoir où ils avaient laissé leurs montures, un peu à l’écart dans la cour, sous les arbres qui bordaient la grande allée.  

Voyant les mercenaires en approcher, arrivant sous les arbres, le quatuor se hâta.

Kwell et Naeka ne les avaient pas vus. Tark si, sans doute, mais il venait de prendre Kwell dans ses bras et semblait bien se moquer du reste. Naeka elle-même tapota le dos de son ami, l’air attristé.

Le grand loup lâcha Kwell pour prendre son visage dans ses mains et l’embrasser doucement, et Kwell répondit en passant ses bras autour de son cou pour prolonger la chose, faisant par là glisser sa capuche et ce n’est qu’à cette instant que Sigus se figea, les yeux ronds, alors même qu’Elias, lui, souriait avec une profonde tristesse.

« Impossible… » murmura l’empereur avant de repartir, tremblant.

Son général le suivit et les deux jeunes gens, derrière eux, suivirent en se demandant ce qui se passait.

Les voyant enfin, Naeka sursauta, Tark, lui, se contenta de regarder gravement les nouveaux venus alors que Kwell blêmissait, pour autant que le lui permettait sa pâleur naturelle. Il recula précipitamment jusqu’à percuter son cheval qui piaffa et tourna la tête.

Sigus s’arrêta à quelques pas d’eux :

« Neorius… ? »

Naeka, sur ses gardes, regarda Tark, mais leur ami restait, certes sérieux, mais clairement pas agressif. Il croisa les bras en contemplant l’empereur et le général, alors que Kwell restait choqué, son silence et sa panique visibles valant toutes les approbations du monde.

Sigus regarda Elias, qui, lui, regardait Kwell avec la même tristesse que précédemment, et soupira avant de décider de mettre fin à cet inconfortable situation.

« Ça faisait bien longtemps, mon prince… »

Kwell frémit et ferma les yeux un instant, inspirant un grand coup pour se reprendre. Isae et Yanos avaient échangé un regard effaré et fixaient désormais Kwell avec des yeux ronds à leur tour.

Sigus se tourna vivement vers son général :

« Qu’est-ce que ça veut dire ?! »

Elias ne répondit pas, mais devant la colère naissante de l’empereur, Kwell répondit enfin avec un soupir :

« Ne lui en voulez pas, Père. Il n’a fait qu’obéir à mes ordres. »

Sigus regarda à nouveau Kwell qui ajouta après un autre soupir sans oser le regarder :

« S’il vous plaît… Nous devons partir. »

Sigus fronça les sourcils et posa ses poings sur ses hanches.

« Tu te moques de moi ? Tu espères réellement que je vais te regarder disparaître à nouveau sans même une explication ? Pourquoi as-tu ordonné à Elias de te faire passer pour mort ?

– Parce que c’était la meilleure solution.

– La meilleure solution pour quoi ? Que s’est-il passé ?

– …

– S’il te plaît, réponds-moi… insista plus doucement Sigus.

– Croyez-moi simplement si je vous dis que je ne pouvais pas rentrer.

– Non, je ne peux pas te croire simplement… »

Sigus s’approcha, sans doute pour le prendre dans ses bras. Il semblait au bord des larmes et si Kwell tendit le bras pour le retenir, il n’en menait pas beaucoup plus large.

« Qu’est-ce qui t’est arrivé ? Ce démon t’a ensorcelé ?…

– …

– S’il te plaît… Réponds-moi… »

Kwell tremblait et ce fut Naeka qui intervint avec douceur :

« Kwell, montre-lui. »

Kwell la regarda avec des yeux d’enfant perdu. Tark hocha la tête et posa sa main sur son épaule :

« Elle a raison, montre-leur. Ça ne sert plus à rien, tu ne peux plus fuir maintenant… »

Kwell le regarda à son tour, puis secoua la tête en retirant sa cape :

« Soit. »

Naeka la prit alors que Kwell fermait les yeux en levant ses mains devant son visage, l’index et le majeur de sa main gauche dressés, la droite plus basse, et que Tark faisait signe à Sigus de reculer.

L’empereur obéit d’un pas peu sûr, très inquiet, alors qu’une aura bleutée apparaissait autour de Kwell et que lui-même semblait devenir comme flou, au fur et à mesure qu’il se transformait.

Les chevaux s’écartèrent sans plus paniquer que ça. Tark guettait la réaction des quatre autres alors que Naeka, elle, regardait Kwell pour être sûre que tout se passait « normalement ».

Et Sigus, Yanos et Isae restèrent stupéfaits face à la créature qui se dressait désormais devant eux.

Un humanoïde, grand, à la peau grise, aux très longs et fins cheveux noirs d’où émergeaient deux cornes incurvées, aux yeux dorés scintillants, aux pupilles fendus, les toisait. Ses doigts se finissaient sur de longues griffes, une queue fine ondulait, alors que deux immenses ailes de cuir noires se déployaient derrière lui.

Yanos eut la pensée totalement incongrue que cet être était incroyablement beau.

« Pensez-vous que cela était à même de vous succéder, Père… ? » demanda une voix aussi suave qu’inhumaine.

Sigus semblait plus en peine qu’en colère quand il demanda d’une voix blanche :

« Par tous les dieux, mais qu’est-ce qui s’est passé… ? »

A nouveau, ce fut Tark qui prit la parole :

« C’est une longue histoire. »

*********

Convaincre Kwell de revenir au palais et d’y passer la soirée et la nuit n’avait pas été aussi simple que prévu, mais avec l’appuie de Naeka et Tark, ils avaient fini par y parvenir.

Le soir tombait et, dans le confortable salon où ils se trouvaient désormais, Kwell, bien sûr sous sa forme humaine, était assis sur un canapé confortable, entre Tark et Naeka, près d’une cheminée où brûlait un bon feu réconfortant.

Sur un autre canapé se trouvaient Sigus, Aureliana et Yanos, alors que Elias et Isae avaient pris deux fauteuils.

L’histoire était longue et commençait une quinzaine d’années plus tôt, lorsque la secte d’Eedomsa était apparue. Leur but était de faire venir dans ce monde un puissant démon. Ils y étaient parvenus et Neorius, Elias et leurs soldats étaient donc partis à sa poursuite.

La chasse avait été longue et meurtrière et l’ultime combat cauchemardesque, mais à force de rage et de persévérance, acculant le monstre, ils étaient parvenus à le blesser gravement et Neorius à lui planter son épée dans le cœur alors même que le démon transperçait le sien de ses griffes.

C’était là que l’improbable s’était produit. Le prince et le démon n’étaient pas morts. Leurs sangs se mêlant, ils avaient fusionné.

Elias, seul survivant et lui aussi gravement blessé, avait été témoin de ça, même s’il en gardait un souvenir assez flou. Une espèce d’explosion bleutée ?… Après laquelle il avait vu son prince au sol, lui-même entouré d’une aura de même couleur.

Neorius l’avait empêché de le toucher et lui avait ordonné de fuir et d’annoncer sa mort, alors qu’il luttait de toutes ses forces contre l’esprit du démon qui voulait prendre le dessus sur le sien.

Le général avait obéi, la mort dans l’âme, et ce fut Kwell qui raconta la suite.

Il avait passé des semaines, peut-être des mois, à errer dans ses montagnes, luttant pour rester lui-même alors que ce maudit démon et ses pouvoirs le rongeaient. Il ignorait totalement par quel miracle il avait fini par prendre le dessus sur eux. La légende voulait que la famille impériale soit d’ascendance divine… Peut-être était-ce vrai… Il n’en savait vraiment rien.

Il savait juste que ça n’était qu’ne question de temps, que malgré tout, un jour, la folie la gagnerait et que l’âme du démon l’emporterait.

Il avait fini par reprendre pied lentement, dépassé et effrayé par les pouvoirs qu’il avait désormais, mais il avait aussi accès à la mémoire du démon et il connaissait donc les visages des sorciers qui l’avaient invoqué, et plus que tous, il avait vu avec eux un visage qu’il connaissait trop bien, celui de Karlosh, l’âme damnée de son cher cousin Kaes. Il savait également où avait eu lieu l’invocation, et il avait décidé d’y aller et de régler leur compte à cette bande de fous.

Malheureusement, trop en colère et maitrisant bien mal ses pouvoirs, il n’était parvenu qu’à les alerter et les faire fuir, n’arrivant à en tuer que deux, mais non sans un faire parler un avec tous les moyens qu’il avait jugés bon pour ce faire.

Il avait donc ainsi appris qu’ils étaient dix-sept en tout, le nom de la plupart d’entre eux, où en trouver certains et surtout, que c’était bel et bien Kaes qui les avait généreusement entretenus pour qu’ils puissent invoquer le démon, dans le but totalement assumé d’éliminer l’héritier du trône qui se précipiterait forcément pour l’arrêter.

De cet instant, celui qui se faisait désormais appeler Kwelltyra n’avait plus eu qu’une idée en tête : retrouver ces hommes et les tuer. C’était alors qu’il en pourchassait un qu’il avait rencontré Tark et Naeka.

 « La suite vous est connue, je pense. »

Sigus était furieux d’apprendre que c’était Kaes qui était à l’origine de toute cette histoire et même apprendre que son neveu avait déguerpi ventre à terre suite à la visite de Kwell et ses amis ne l’apaisa pas.

« En tout cas, Clairmont aussi a filé et il y a fort à parier que les débats su sénat sont être plus calmes que prévus… remarqua Elias.

– Espérons-le, gronda Sigus. Merci pour les aveux des deux autres, en tout cas, ça devrait calmer la Guilde.

– Vous comptez faire quelque chose contre ces militaires ?

– Je peux difficilement les faire arrêter sans que cette affaire éclate au grand jour, mais les envoyer passer quelques années à la frontière syrriane devrait les faire réfléchir. Il faut surtout que nous enquêtions pour savoir si d’autres sont concernés.

– Et Kaes ? » demanda Tark.

Il y eut un silence avant que l’empereur ne réponde :

« Je vais lui faire savoir qu’il n’est plus le bienvenu à la cour et que je ne lèverai pas le moindre doigt pour lui s’il lui arrive quoi que ce soit.

– Vous croyez vraiment qu’il va se tenir tranquille ? intervint Naeka avec un sourire.

– Oh, je ne sais pas, mais j’imagine qu’on sera au moins avoir la paix quelques mois… Sans Karlosh, il ne sera pas capable de grand-chose… lui répondit Sigus.

– Reste à espérer qu’il ne se trouve pas trop vite un nouveau sbire aux dents longues… » conclut Elias.

L’empereur sourit avec un haussement d’épaules :

« J’ai de toute façon assez d’agents parmi sa suite pour le tenir à l’œil. »

Il y eut un silence avant que Yanos ne demande d’une voix peu sûre aux trois mercenaires :

« Et vous, qu’allez-vous faire ? »

Tark et Naeka regardèrent Kwell qui les regarda aussi avant de s’écrier :

« Non mais quoi encore ?… Qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse ? Je vais pas redevenir Neorius comme si de rien n’était !

– Ça me paraîtrait délicat, admit Elias avec un sourire en appuyant sa joue dans sa main, le bras accoudé au fauteuil.  

– Mais ça ne veut pas pour autant dire que vous devez disparaître comme si de rien n’était non plus, intervint enfin l’impératrice avec grand sérieux.

– Auriez-vous une idée, ma chère ? » la relança son époux.

Elle hocha la tête :

« Tu nous l’as dit toi-même, … Kwelltyra. Tu crains que la folie du démon ne finisse par vaincre ta volonté. Même si je ne doute pas que tes compagnons soient puissants, je crains qu’ils ne le soient pas assez pour te contenir lorsque ça arrivera… S’ils sont encore là.

– Auriez-vous une solution ? lui demanda Naeka alors que Kwell grimaçait, trop bien conscient du problème.

– Peut-être… Il serait étonnant que nos prêtres et nos mages n’aient aucune réponse à un problème de ce genre. Ou qu’ils ne puissent en trouver si nous leur exposons.

– J’avoue, reconnut Sigus, que tant que nous n’avons pas de réponse à ça, tu restes un danger potentiel que nous ne pouvons pas trop laisser sans surveillance… »

Naeka avait froncé les sourcils, mais ce fut Tark qui demanda froidement :

« Vous n’espérez pas l’enfermer quelque part dans l’attente, j’espère ?

– Du tout ! le rassura Sigus en levant les mains, apaisant. Je n’ai aucune envoie de finir déchiqueté par vos crocs, ajouta-t-il avec un sourire. En fait, je pensais plutôt joindre l’utile au nécessaire en vous engageant tous les trois pour assurer la protection de Yanos pour les semaines à venir… Nous devons retourner à Romia pour les débats du sénat. Ça laissera le temps pour nous assurer que la situation est sous contrôle du côté de la Guilde et de l’armée et pour laisser nos prêtres trouver de quoi régler ton problème… Romia est une ville sacrée, protégée par une magie puissante, il n’y a aucun risque que le démon puisse s’y réveiller. »

Kwell faisait la moue. Il n’avait pas vraiment pensé à ça… Tark hocha la tête et Naeka regarda ses deux amis :

« Ça me parait pas mal. »

Kwell finit par hausser les épaules :

« Ma foi, ça me parait un compromis plutôt honnête… »

Sigus ne fit aucune réflexion lorsque le trio lui expliqua qu’une seule chambre avec un grand lit leur suffirait. Il leur fournit ça avec un amusement certain et c’est donc dans une pièce très confortable, toute chaude, et après un bon bain et un bon dîner, que Kwell, Naeka et Tark se retirèrent.

Ravi d’être enfin seul avec eux et à l’abri, Tark fit plus que rapidement comprendre à Kwell et Naeka qu’il était en manque certain de tendresse, après toutes ces péripéties. Naeka et Kwell ne rechignèrent pas à répondre à sa détresse et ce ne fut qu’une fois le loup rassasié, sommeillant sur les fourrures, que Kwell, allongé sur le dos entre eux deux, soupira :

« Que tout ceci est étrange… »

Naeka vint se blottir contre lui en disant :

« Tu ne pouvais pas fuir sans arrêt, je suis sûre que tu le savais.

– Oui, oui… En fait, tu vas rire, mais je n’y avais jamais vraiment réfléchi… »

Tark bougea lentement pour venir se rapprocher de lui aussi.

« J’étais tellement obnubilé par ma vengeance et mon devoir d’exterminer cette secte que je n’ai pas réfléchi au reste et après… Ben je ne sais pas trop… J’étais juste bien avec vous… Je n’avais pas envie de penser à autre chose… »

Il y eut un silence avant qu’il n’ajoute :

« Je me disais juste qu’il faudrait que je me tue si je sentais le démon revenir… Qu’on verrait ça quand ça arriverait…

– Les prêtres de Romia sont puissants, ils pourront peut-être vraiment te venir en aide.

– Peut-être, oui… »

********* 

Assis sur un banc de pierre dans son jardin privé, magnifiquement fleuri, du grand palais d’été, Yanos regardait avec tendresse ses enfants, deux faux jumeaux bien bruns débordants d’énergie, qui jouaient à quelques pas de lui. Un grand chien noir était couché à ses pieds.

Aurelia, l’aînée, apprenait très doctement à son frère Sigus comment faire une belle couronne de fleurs pour l’offrir à leur mère.

Si quelques gardes se trouvaient bien sûr autour d’eux, ils restaient discrets.

L’homme tout de noir vêtu qui arriva là d’un pas décidé en fit s’incliner deux. L’identité exacte de cet étrange sorcier brun aux yeux dorés n’était pas réellement officielle, mais tous savaient par contre que c’était un proche de la famille impérial et l’agent personnel de Yanos.

Ce dernier eut d’ailleurs un immense sourire en le voyant, alors que le chien levait la tête :

« Bonjour, Kwell.

– Salut, Yanos…

– Ta célérité me surprendra toujours. Assis-toi… »

Kwell obéit et s’assit près de lui sur le banc de pierre. Le chien se leva en remuant la queue et il le caressa.

« Il est rare que tu me convoques sans prévenir…

– J’admets.

– Que se passe-t-il ? »

Yanos soupira :

« Tu sais à quel point certains condamnent encore mon mariage avec Anahita… »

Kwell soupira. Oh ça oui, il savait…

Beaucoup de personnes lorgnaient sur Yanos que son père ne semblait pas trop pressé de marier. Les enjeux étaient colossaux et beaucoup de grandes familles nobles espéraient que leur fille parviendrait à séduire le prince.

C’était lors d’un voyage officiel en Parse avec ses parents que Yanos avait rencontré Anahita, la fille aînée de l’empereur parsite, une superbe jeune fille à la peau sombre, aux longs cheveux noirs bouclés et aux superbes yeux gris. Les deux jeunes gens s’étaient très bien entendus et tout le monde, eux en premier lieu, avait pensé, les semaines passant, que les marier était une très bonne idée. Ce qui avait donc été fait sans plus attendre. Les festivités avaient duré des jours dans la capitale parsite.

La surprise avait été très grande à Romia lorsque Yanos était donc revenu marié. Une nouvelle cérémonie avait eu lieu là et à nouveau, de grandes fêtes avaient été données.

Kwell, Naeka et Tark avaient été du voyage. Anahita était une magnifique jeune femme, et elle était également très intelligente. Une future impératrice de choix, à n’en pas douter. Lui n’avait vu aucun inconvénient à cette union, d’autant que voir son frère si amoureux lui faisait très plaisir.

Mais ce n’était rien de dire que ça n’avait pas été du goût de tous.

« Encore un complot contre elle ?

– Oui, apparemment, une cabale menée par le membre du Conseil que j’ai remercié cet hiver… Encore un qui doit être persuadé que c’est elle qui m’a manipulé pour le faire… Alors que vu les accusations qui pèsent sur lui, il ferait mieux de commencer à économiser pour rembourser ce qu’il a détourné… Bref, va voir Isae, il te dira tout ce que vous devez savoir. Vous avez carte blanche, déjouez-moi ce complot.

– A tes ordres. »

Il y eut un silence, puis Kwell reprit :

« Comment va Père ?

– Bien, bien… Il a hâte d’abdiquer en ma faveur au prochain Jubilé de la Lune… Il fatigue. Mère dit qu’il s’est encore endormi pendant une séance du sénat, avoua Yanos avec amusement.

– Qui lui en voudrait, c’est si barbant…

– Ça c’est sûr ! »

Yanos prit encore des nouvelles de Tark et Naeka, puis Kwell se leva et prit congé, lui assurant qu’il reviendrait très vite lui apporter des nouvelles.

Yanos le regarda partir sans perdre son sourire, qu’il ne perdit pas plus lorsque ses enfants accoururent vers lui pour lui montrer les couronnes de fleurs qu’ils avaient tressées.

Kwell n’y avait pas fait trop attention. Il aimait beaucoup son frère et était heureux d’avoir pu rester à son service et celui de leur père, surtout une fois que les prêtresses de la Lune avaient trouvé comment le purifier, lui permettant de garder les pouvoirs du démon sans plus avoir à craindre son réveil.

Il allait se hâter de passer voir Isae avant de rentrer, il avait hâte de retrouver Tark et Naeka. Malgré tout, il n’y avait qu’auprès d’eux qu’il se sentait véritablement bien et à sa place, près de ceux qui l’avaient recueilli et sauvé alors qu’il était perdu.

FIN

11 réponses à Une Vieille connaissance – Nouvelle pour les 9 ans du site

  1. Pouika dit :

    Merci pour cette belle histoire !

  2. Haelya dit :

    salut

    merci pour cette nouvelle, je la trouve tres bien

    merci

    Haelya

  3. Pouika dit :

    Merci, très jolie début ! le secret de Kwell est pour moi logique à comprendre, et on le décortique un peu plus au fil de la lecture, merci

  4. Armelle dit :

    Ooooooooooooouuuuuuuuuuhhhhhhhhh !!!! J’aime beaucoup beaucoup beaucoup cette histoire !!!! Nouvel univers, univers médiéval en plus et tu sais à quel point je les aime ^^, personnages attachants, intrigants, originaux, beaux gosses XD, et bonne histoire bien menée ! (bien que l’évasion était quand même un poil trop rapide et trop facile…)

    Bref, tous les ingrédients pour une super nouvelle comme je les aime !

    Et pour le coup, tu ne risques pas d’y échapper : VIVEMENT LA SUITE !!!!

    PS : je t’en ai déjà parlé en vocal mais oui j’ai compris le secret de Kwell XD

  5. Haelya dit :

    salut

    bon anniv !
    j’aime la premiere partie de cette nouvelle et j’attend la suite avec impatience.
    j’espere que tu vas bien.

    A +

    Haelya

    • Ninou Cyrico dit :

      @Haelya : Salut !! Toujours fidèle au poste à ce que je vois ! 🙂 Merci beaucoup, j’espère que la suite te plaira aussi !! 🙂

      Et sinon ouais on fait aller, j’espère que tu vas aussi !! 🙂

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