Le murmure d’une vie, une histoire de famille (Nouvelle Halloween 2015)

Nouvelle surprise pour Halloween 2015 ! Tout public !

Enjoy 🙂 !

Synopsis : Deux frères orphelins font un essai pour vivre chez leur oncle qu’ils ne connaissent pas, un chercheur en sciences occultes…

 

Le Murmure d’une vie,

Une histoire de famille

 

« Non, mais sĂ©rieusement, non, Mathilda, s’il vous plaĂ®t…
– Mais enfin, monsieur le juge…
– Non, je ne peux pas laisser passer ça…
– Mais ces gens sont très bien !
– Ces gens ne veulent pas de Gael Dalo et je voudrais vraiment ne pas le sĂ©parer de son frère.
– Mais les Ganache… Â»
Le juge soupira. Il avait mal Ă  la tĂŞte. Les weekends de bringue, ce n’Ă©tait plus de son âge, songeait ce quadragĂ©naire, qui aurait adorĂ© rester sous sa couette ce matin-lĂ , pâle jour d’octobre pluvieux. Mais malheureusement pour lui, il avait le sens du devoir, ce qui vaut mieux quand on est juge des familles, et le cas qui le prĂ©occupait, et les occupaient, lui et cette bonne vieille Mathilda, secrĂ©taire de la vieille Ă©cole comme on n’en faisait plus, Ă©tait de ceux qui mĂ©ritaient de lâcher sa couette, mĂŞme un gris matin automnal.
Les deux frères Dalo avaient 16 et 5 ans. L’aĂ®nĂ©, Gael, Ă©tait nĂ© de père inconnu, et le gĂ©niteur du petit Phil, qui d’ailleurs ne l’avait pas reconnu, Ă©tait en prison pour longtemps et avait de fait Ă©tĂ© dĂ©chu de toute tentative de revendiquer son autoritĂ© parentale depuis un bon moment dĂ©jĂ . Or, les deux enfants venaient de perdre leur mère. Schizophrène, Élisabeth Dalo avait fait une overdose mĂ©dicamenteuse, probablement lors d’une crise.
Jusqu’ici, les recherches n’avaient pas Ă©tĂ© très fructueuses pour trouver des tuteurs aux deux frères. Élisabeth n’avait apparemment plus de contact avec d’Ă©ventuels parents, et ceux du père de Phil n’avaient ni l’âge, ni l’envie de cette responsabilitĂ©. Seuls la tante du petit garçon et son mari avaient acceptĂ© d’envisager la chose… Mais ils ne voulaient pas de Gael, qui « n’Ă©tait pas leur neveu Â», et en fait, le juge avait compris qu’autant rĂ©cupĂ©rer un joli petit garçon très bien Ă©levĂ© intĂ©ressait ce couple, autant se coltiner avec un adolescent au caractère bien moins facile collait moins Ă  leur rĂŞve de petite famille modèle et idyllique. Mais leur cĂ´tĂ© tradi-propret plaisait beaucoup Ă  Mathilda…
Le juge se massa les tempes.
Gael Dalo Ă©tait un adolescent difficile, en total Ă©chec scolaire et aussi nerveux que facilement agressif. Comme beaucoup de gens, le juge l’avait d’abord jugĂ© très sĂ©vèrement et avait Ă©tĂ© jusqu’Ă  se demander s’il Ă©tait sain pour son petit frère de le laisser avec lui. C’est alors que l’assistante sociale qui se chargeait du dossier, Lucie, avait tout remis Ă  plat.
Le juge remerciait très souvent le Ciel de bosser avec cette petite gonzesse Ă©paisse comme un fil de fer et aussi Ă©nergique qu’un Jack Russel sous ecstasy… Car lors du second entretien qu’il avait eu avec l’adolescent, elle Ă©tait lĂ  et elle avait rĂ©ussi Ă  le faire fondre en larmes, et vider enfin un sac plutĂ´t lourd Ă  porter Ă  16 ans.
Gael Ă©tait un joli garçon, blond comme son frère, plutĂ´t bien bâti, et juste au bout du rouleau. La maladie de sa mère l’avait dès son plus jeune âge forcĂ© Ă  la soutenir, mais, du fait de son Ă©volution, il avait Ă©tĂ© rĂ©duit bien trop tĂ´t Ă  tout simplement gĂ©rer le foyer Ă  sa place, et la naissance de son frère avait Ă©tĂ©, certes une immense joie pour lui, mais aussi le dĂ©but de responsabilitĂ©s très dures Ă  gĂ©rer au quotidien. Impossible de compter sur sa mère… Gael avait dĂ», en plus d’elle, s’occuper d’un bĂ©bĂ© et l’Ă©lever Ă  sa place. Son collège lui reprochait son absentĂ©isme, mais apparemment, personne n’avait cherchĂ© Ă  savoir pourquoi il filait en milieu d’après-midi, souvent pour perdre des heures Ă  la Caf ou ailleurs ou simplement aller rĂ©cupĂ©rer son frère Ă  la maternelle…
Il Ă©tait Ă©puisĂ©, totalement dĂ©sabusĂ© et surtout, la mort de sa mère avait fait Ă©clater la bulle qu’il maintenait de toutes ses forces, lui faisant risquer ce qu’il craignait le plus au monde : perdre son petit frère, la seule personne qui lui restait, et qu’il aimait plus que tout.
Le juge avait Ă©tĂ© stupĂ©fait de voir celui qu’il prenait pour un sale gosse Ă©clater en sanglots et les supplier de ne pas lui prendre Phil. L’agressivitĂ© du garçon envers la tante de son frère lui apparaissait sous un tout autre jour. Il Ă©tait dĂ©sormais conscient que sĂ©parer l’enfant de son aĂ®nĂ© ferait inexorablement sombrer ce dernier… Mais leur diffĂ©rence d’âge rendait impossible qu’on puisse les placer dans le mĂŞme Ă©tablissement. Si Ă  court terme, ils avaient pu rester seuls chez eux, ça ne pourrait pas durer, il leur fallait un tuteur…
On toqua Ă  la porte et Lucie entra, un dossier dans les bras :
« Deus ex-machina ! s’Ă©cria-t-elle.
– Vous avez quelque chose ? Â» demanda vivement le juge.
Mathilda se renfrogna. Elle n’aimait pas beaucoup cette jeune femme bien trop dĂ©lurĂ©e Ă  son goĂ»t… Lucie opina du chef et s’assit en tendant le dossier au juge :
« Je crois avoir trouvĂ© un candidat intĂ©ressant.
– Qu’avons-nous lĂ … Alors… Guillaume Dalo ? Qui est-ce ?
– Apparemment, le jeune frère d’Élisabeth.
– Elle avait un frère ? sursauta le juge.
– Pourquoi Gael ne nous en a pas parlĂ© ? questionna Mathilda, sourcils froncĂ©s.
– Il ne doit pas le connaĂ®tre. J’ai mis un moment Ă  recouper, il semble qu’ils n’avaient plus aucun contact. Du coup, j’ai vĂ©rifiĂ©, le lien de parentĂ© est Ă©tabli. Guillaume a 34 ans, il habite dans le dĂ©partement, mais Ă  la base, je n’y croyais vraiment pas…
– Pourquoi ? s’enquit encore Mathilda.
– Parce que c’est rien de dire qu’il n’a rien Ă  voir avec sa pauvre sĹ“ur… Il est enseignant-chercheur Ă  l’universitĂ©. Historien, d’après son profil Facebook, mais il est presque vide et très impersonnel. J’ai ses coordonnĂ©es…
– Je vois ça… opina le juge. Ah oui, il habite au sud de Lyon, pas très loin… Je vais l’appeler, on va voir ce qu’il en dit… Qu’en pensez-vous ? Â»
Les deux femmes approuvèrent. Le juge composa soigneusement le numĂ©ro que Lucie avait relevĂ©. Il ignorait si ce Guillaume serait chez lui un mardi matin, mais bon… Il mit le haut-parleur.
« Oui, allĂ´ ?
– Euh, monsieur Guillaume Dalo ?
– Oui, c’est lui-mĂŞme. Ă€ qui ai-je l’honneur ? Â»
La voix Ă©tait aimable, mĂŞme si visiblement pas encore très rĂ©veillĂ©e. Le juge continua :
« Je suis Emmanuel Durand, juge des familles, et j’aurais voulu savoir si vous Ă©tiez bien le frère d’Élisabeth Dalo. Â»
Il y eut un blanc au bout de la ligne. Puis la voix reprit, tremblante :
« Lisa ?…Oui, oui oui, c’est ma sĹ“ur… Je… Il s’est passĂ© quelque chose… ? Â»
Durand Ă©changea un regard avec Lucie et rĂ©pondit :
« C’est un peu compliquĂ©, et j’aimerais vous en parler de visu. Si vous le permettez, pourrais-je passer chez vous ?
– Euh, oui, si vous voulez… hĂ©sita la voix avant de reprendre plus vivement : Mais vous n’ĂŞtes pas obligĂ© de vous dĂ©ranger ? Je peux venir… ?
– Non, non, ne vous donnez pas cette peine… Â»
Le juge vĂ©rifia l’adresse et n’eut mĂŞme pas Ă  demander Ă  Guillaume quand il Ă©tait disponible, car ce dernier lui dit spontanĂ©ment :
« Je suis chez moi aujourd’hui, si ça vous convient, passez quand vous voulez…
– D’accord, M. Dalo. Je vous dis donc Ă  tout Ă  l’heure. Â»

*********

Le commissaire Gandier soupira avec humeur, alors que son inspecteur râlait comme un voleur en conduisant :
« Mais c’est juste un escroc, ce type ! Franchement, pourquoi on va le voir ! Â»
Le second inspecteur, Ă  l’arrière, n’osait rien dire, mais le commissaire finit par couper le chauffeur avec fermetĂ© :
« ArrĂŞte, Franchon ! Bon sang, je veux son avis sur ce meurtre ! Que tu ne crois pas qu’il ait des pouvoirs, ça n’a rien Ă  voir, et j’y crois pas plus que toi ! S’il peut nous aider, je vais pas m’en passer Ă  cause de tes a priori ! Maintenant, ferme-la et regarde la route ! Â»
Franchon grogna, mais obĂ©it. Ă€ l’arrière, l’autre, SĂ©vran, finit par demander timidement :
« C’est qui, le gars qu’on va voir ?
– Guillaume Dalo est historien, rĂ©pondit Gandier. SpĂ©cialiste des sciences occultes.
– Et pourquoi ça serait un escroc ?
– Il parait que c’est un sorcier… Â»
Gandier soupira alors que Franchon grognait. Le commissaire reprit :
« C’est juste un chercheur un peu perchĂ©, y a vraiment pas de quoi flipper…
– Un cinglĂ©, ouais ! s’Ă©cria Franchon. Bon sang, mais vous vous souvenez pas de l’affaire du parc de la Cerisaie ?! Sept morts et il n’a jamais rien dit ! Â»
Gandier soupira encore.
« Les amnĂ©sies partielles après un choc de ce genre, c’est frĂ©quent, Franchon. Allez, ferme-la, on arrive. Â»
Ils se garèrent devant la belle maison de village de l’universitaire. Cette dernière faisait deux Ă©tages, au fond d’un petit jardin paisible. Le commissaire sonna la cloche au portail et un instant plus tard, un trentenaire aux yeux clairs, vint ouvrir la porte, sourit et s’avança au portail :
« Vous arrivez Ă  pic, le cafĂ© est juste prĂŞt ! Â»
Franchon sursauta et s’Ă©cria :
« Pardon ?!
– Eh oui, une force supĂ©rieure m’a averti de votre venue, alors j’ai fait du cafĂ©. Â» rĂ©pondit avec une certaine emphase l’homme en venant au portail.
Gandier gloussa alors que Franchon rĂ©pliquait :
« Non, mais vous vous foutez de nous !
– Hmmm, oui. Â»
Il ouvrit le portail, goguenard, et leur fit signe d’entrer :
« Le commissaire m’a tĂ©lĂ©phonĂ© tout Ă  l’heure. Â»
Gandier opina du chef en passant le premier et dit en serrant la main de leur hĂ´te :
« Et je n’ai rien d’une force supĂ©rieure. Bonjour, M. Dalo.
– Non, malgrĂ© une indĂ©niable force intĂ©rieure. Bonjour, Commissaire. Venez au chaud, il va se remettre Ă  pleuvoir. Â»
Il les prĂ©cĂ©da Ă  l’intĂ©rieur, dans le couloir d’entrĂ©e, jusqu’au salon, une grande pièce claire. Ils s’assirent sur les fauteuils et le canapĂ©. Sur la table basse, une cafetière et quatre tasses attendaient. SĂ©vran regardait l’historien avec curiositĂ©. Guillaume Dalo avait l’air avenant, sympathique, mais ses cheveux Ă©taient curieusement pâles, presque blancs, mĂŞme si on devinait qu’ils avaient Ă©tĂ© blonds. Il Ă©tait habillĂ© simplement, d’un jean noir et d’un pull vieux gris, et s’il semblait un peu fatiguĂ©, un sourire paisible flottait sur ses lèvres alors qu’il les servait.
« Alors, que puis-je pour vous ? Â» demanda-t-il enfin en poussant la seconde tasse vers lui, servant sans doute intentionnellement Franchon en avant-dernier, avant lui-mĂŞme.
Le commissaire commença en sortant un dossier :
« Nous avons Ă©tĂ© appelĂ©s avant-hier pour un homicide assez particulier… Un SDF a Ă©tĂ© retrouvĂ© mort, mais il semblerait qu’il ait Ă©tĂ©… sacrifiĂ©. Â»
Guillaume fronça les sourcils, graves. Il croisa les bras comme le policier sortait des photos et continuait :
« Les mĂ©decins lĂ©gistes n’ont pas fini de tout voir, mais le corps Ă©tait nu, au milieu d’espèces de dessins kabbalistiques bizarres, et si c’est un coup de couteau dans le cĹ“ur qui l’a tuĂ©, il y a d’autres blessures qui semblent avoir Ă©tĂ© faites très prĂ©cisĂ©ment… Â»
Gandier lui tendit une pile de photos :
« Je me demandais si, Ă  tout hasard, ça pourrait vous Ă©voquer quelque chose. Un rituel ou je ne sais pas quoi… Â»
Guillaume prit les photos avec le mĂŞme air grave et les regarda longuement en silence. Vues gĂ©nĂ©rales de la scène de crime ou plans plus serrĂ©s du corps, il passait de l’une Ă  l’autre, revenait, comparait, pendant que ses invitĂ©s buvaient leur cafĂ©, et il finit par dire :
« J’ai dĂ©jĂ  vu des choses comme ça… Â»
Il posa les photos sur la table basse et rĂ©flĂ©chit un moment, ses mains jointes devant sa bouche :
« Je ne me souviens plus en dĂ©tail, il faudrait que je fasse des recherches… De tĂŞte, je vous dirais que c’est effectivement un rituel, probablement mĂŞme, pour ĂŞtre plus prĂ©cis, un rituel d’invocation dĂ©moniaque. Â»
Le commissaire Ă©tait grave, lui aussi, et Franchon eut une moue dĂ©daigneuse :
« Ben voyons, des dĂ©mons, et pis quoi encore… Â»
Guillaume sourit et se redressa :
« Vous interprĂ©tez mal mes paroles. J’ai dit que les personnes qui ont tuĂ© cet homme ont sans doute voulu accomplir un rituel, dans le but d’entrer en contact avec un dĂ©mon. Je ne vous demande ni de croire Ă  ce genre de rituels, ni mĂŞme en l’existence des dĂ©mons. Mais ceux qui ont fait ça y croient, Ă  mon avis. Â»
Franchon secoua la tĂŞte avec mĂ©pris :
« Et vous, vous y croyez ?
– Mes recherches m’ont appris que ces choses sont très complexes. Â»
Ils entendirent la porte d’entrĂ©e et une jeune voix masculine cria :
« Guillaume-san, tadaĂŻma ! Â» [Guillaume-san, je suis rentrĂ© !]
Guillaume sourit et rĂ©pondit :
« Okaeri, Tsume-kun. Â» [Bon retour, Tsume-kun.]
Un fin jeune homme, visiblement asiatique, arriva, quelques sacs de courses Ă  la main. Il avait une tresse noire et les yeux assez curieusement clairs. Il resta interloquĂ© devant les trois policiers et regarda Guillaume :
« DaĂŻjobĂ´ ? [Ça va?]
DaĂŻjobĂ´, ii des’ tomo. [Ça va, pas de problème.]
Dare ? [Qui est-ce ?]
Keesatsu. Watashi ni tasuke wo motomeru. DaĂŻjobĂ´. [Des policiers. Ils me demandent de l’aide. Tout va bien.]
– Hm… Â» opina le garçon avec un petit sourire.
Il s’inclina devant les policiers :
« Hajimemash’te… Â» [EnchantĂ©.]
Guillaume lui sourit aussi :
« KĂ´hĂ® wa ikaga des’ka ? [Tu veux du cafĂ© ?]
Iie… ArigatĂ´. Â» [Non… Merci.]
Le garçon s’inclina et repartit en disant encore quelque chose que cette fois-ci, seul Guillaume entendit. Il sourit encore et regarda Ă  nouveau les policiers :
« DĂ©solĂ©, nous disions ?
– Qui est ce jeune homme ? s’enquit le commissaire.
– Oh, Tsume, mon filleul, en quelque sorte… Sa famille me l’a confiĂ© Ă  la mort de son père, l’Ă©tĂ© dernier. Une longue histoire, mais beaucoup trop de gens ne voulaient plus de lui Ă  Kyoto.
– Vous parlez très bien japonais… J’ignorais.
– Leurs traditions spirituelles et magiques sont absolument passionnantes, rĂ©pondit Guillaume comme si ça expliquait tout, et c’Ă©tait sĂ»rement le cas pour lui. Mais nous en parlerons une autre fois, si vous le permettez… Pour ce qui est de l’affaire qui vous occupe, comme je vous le disais, je penche pour un rituel d’invocation, et vos photos sont assez prĂ©cises pour me permettre d’essayer de retrouver exactement quel rituel, si vous voulez. Les inscriptions et la position du corps devraient permettre de savoir ça sans trop de mal…
– Je ne pense pas que ça puisse nuire… Â» soupira le commissaire.
Il hocha la tĂŞte :
« Je peux vous laisser les photos. Je compte sur votre discrĂ©tion…
– Cela va sans dire, approuva Guillaume. Je vais voir ça aussi vite que possible. Â»
Les quatre hommes se levèrent, Guillaume les raccompagna et Franchon demanda, une fois au portail :
« Et pour le parc de la Cerisaie, vous vous souvenez toujours de rien ? Â»
Guillaume le regarda et eut un sourire :
« Ă‡a m’Ă©tonnait que vous ne l’ayez pas encore demandĂ©. Et la rĂ©ponse est non. Â»
Les policiers repartirent. Une fois dans la voiture, SĂ©vran demanda :
« C’est quoi, cette histoire de parc, lĂ  ? Â»
Le commissaire soupira et rĂ©pondit :
« On a jamais trop su… Il y a trois ans, un matin, le 1er novembre, d’ailleurs, on a retrouvĂ© sept cadavres dans le parc de la Cerisaie, morts Ă  l’arme blanche, mais il y avait aussi des traces de crocs, de griffes, c’Ă©tait très bizarre… Et au milieu de ça, un homme encore vivant, enchaĂ®nĂ© Ă  une stèle, nu, avec des tatouages tribaux ou je sais pas quoi sur le torse, en Ă©tat de choc complet… C’Ă©tait Guillaume Dalo, et les victimes, c’Ă©taient de jeunes Ă©tudiants de sa facultĂ©. Il est restĂ© prostrĂ© presque dix jours… Tout le monde a tĂ©moignĂ© qu’il n’avait ni ces tatouages, ni ses cheveux blancs avant cette nuit-lĂ … Mais il a complètement oubliĂ© ce qui s’est passĂ©. L’enquĂŞte a conclu que ces jeunes gens avaient voulu faire un rituel, peut-ĂŞtre le sacrifier, et qu’ils avaient pĂ©tĂ© un plomb et s’Ă©taient entretuĂ©s…
– Ah ouais, c’est glauque… reconnut SĂ©vran.
– Je suis sĂ»r qu’il ment et qu’il sait parfaitement ce qui s’est passĂ©, grogna Franchon.
– J’en sais rien, reconnut le commissaire. Mais le connaissant, il faudrait qu’il ait une sacrĂ©e bonne raison pour le cacher… Â»

*********

Guillaume regarda les policiers partir, par sa fenĂŞtre, et soupira. Il retourna au salon, ramassa les photos en se disant qu’il verrait ça quand ce fameux juge des familles serait passĂ©, car il Ă©tait très inquiet et ne parviendrait pas Ă  travailler avant de savoir ce qui avait bien pu arriver Ă  sa sĹ“ur. Il avait pu faire semblant de rien devant les policiers, d’autant que se foutre de Franchon l’amusait toujours autant, mais une fois cet intermède passĂ©, ses questions revenaient sans pitiĂ©.
Lisa…
Combien de temps avait pu passer, il ne savait mĂŞme plus…
Il entendit du bruit derrière lui, se tourna et avisa Tsume qui le toisait avec inquiĂ©tude de son Ă©trange regard dorĂ© et demanda sĂ©rieusement, toujours en japonais :
« Guillaume-san, tu es sĂ»r que ça va ?
– Ça va, ne t’en fais pas. Tu as trouvĂ© tout ce que tu voulais, au marchĂ© ?
– Oui, oui… Â» opina Tsume.
Le jeune homme s’approcha et soupira en voyant le temps par la fenĂŞtre :
« Encore de la pluie…
– C’est l’automne. Il pleut souvent beaucoup, en automne, en France. Mais pas autant qu’Ă  la saison des pluies au Japon.
– Tant mieux, je n’aime pas la pluie… Ces policiers, ce sont les gens que tu attendais ?
– Non, ils venaient pour autre chose. Â»
Tsume hocha la tĂŞte et demanda encore :
« Ă‡a te va, du tonkatsu ce midi ?
– Tu veux encore cuisiner ?
– Tu ne me donnes pas grand-chose Ă  faire… Et puis, puisque tu t’occupes de moi, je peux bien m’occuper de toi, aussi. Â»
Guillaume eut un sourire et soupira Ă  son tour :
« DĂ©solĂ©.
– Hm ? De quoi ?
– De t’avoir embarquĂ© si vite… C’est pas facile de changer de vie comme ça Ă  19 ans… Â»
Tsume le regarda un instant et sourit :
« Ce n’est pas ta faute… Papa avait dĂ©jĂ  dĂ©cidĂ© ça de longue date, dès qu’il a su qu’il Ă©tait malade. Il te faisait confiance, et il ne voulait pas que je reste au Japon. Moi aussi, je te fais confiance… Ne t’en fais pas, ça ne me gène pas d’ĂŞtre ici. Alors, tu veux du tonkatsu ?
– Volontiers. Â»
Tsume partit Ă  la cuisine en ramenant les tasses et la cafetière. Guillaume, lui, prit les photos et alla dans son bureau, une pièce claire, Ă©clairĂ©e par une grande porte-fenĂŞtre donnant sur le jardin arrière. L’endroit Ă©tait un bazar invraisemblable, rempli de livres et papiers en de multiples langues, souvent posĂ©s en vrac un peu partout.
Guillaume posa les photos sur la table, sur une masse indéterminée de documents, et alla regarder par la porte-fenêtre, son grand jardin. Il pleuvait fort.
Il se perdit dans ses souvenirs. Il pleuvait quand Lisa Ă©tait partie, et aussi la dernière fois qu’il l’avait vue… Ça faisait si longtemps…
Il sursauta, un moment plus tard, lorsqu’il entendit Ă  nouveau la cloche du portail. Il se hâta Ă  la porte, et l’ouvrit pour dĂ©couvrir un homme qui devait avoir une dizaine d’annĂ©es de plus que lui, frissonnant sous son manteau, et deux femmes, une quinquagĂ©naire ronde en tailleur assez strict, et qui ne devait pas avoir chaud, et une trentenaire bien habillĂ©e, mais d’un simple jean et d’un pull qui semblait très douillet.
Guillaume prit un parapluie posĂ© dans le coin de l’entrĂ©e et l’ouvrit en sortant pour aller Ă  leur rencontre, rĂ©alisant un peu tard qu’il Ă©tait en pantoufles. Il Ă©vita trois flaques et arriva au portail en songeant qu’il Ă©tait bon pour changer de chaussettes et de pantalon…
« Monsieur Dalo ? demanda l’homme.
– Lui-mĂŞme. M. le juge Durand ?
– Oui, oui…
– Bon, on finira les prĂ©sentations au sec, si vous le permettez… Entrez vite… Â»
Ils se hâtèrent Ă  l’intĂ©rieur et Guillaume appela :
« Tsume-kun !
HaĂŻĂŻĂŻĂŻĂŻ ! rĂ©pondit le garçon depuis la cuisine.
Tu peux m’apporter une serviette, s’il te plaĂ®t ?
– Tout de suite ! Â»
Guillaume enleva ses pantoufles et ses chaussettes pendant que ses hĂ´tes enlevaient leurs manteaux et repliaient leurs propres parapluies.
« Quel temps, pesta la plus vieille des deux femmes.
– Bah, on n’est pas en sucre. Â» rĂ©pondit l’autre.
Guillaume se redressa et tendit la main au juge :
« Guillaume Dalo, enchantĂ© de vous rencontrer.
– Emmanuel Durand, rĂ©pondit le juge en lui serrant la main, enchantĂ© aussi. Je vous prĂ©sente mon assistante, Mathilda Misonet, et Lucie Bravy, assistante sociale.
– Euh, d’accord, enchantĂ©… Â» opina Guillaume en serrant aussi la main des deux femmes, visiblement un peu circonspect.
Tsume arriva avec une serviette et une paire de pantoufles sèches. Il les donna Ă  Guillaume avant de s’incliner poliment devant les nouveaux venus et de se retirer. Guillaume s’essuya les pieds rapidement :
« Je vous prĂ©cède au salon dans une seconde…
– Euh, je vous en prie… Â»
Un instant plus tard, ils s’asseyaient au salon. Guillaume attendit un instant que le juge sorte un dossier, l’assistante et la secrĂ©taire un bloc-note, et demanda, un peu anxieux :
« Alors, que me voulez-vous ? Vous m’avez parlĂ© de ma sĹ“ur, au tĂ©lĂ©phone ?
– Oui… Â»
Durand se tut un instant. Il voulait voir la rĂ©action de cet homme en direct, mais ce n’Ă©tait pas pour ça que ça serait agrĂ©able.
« J’ai le regret de vous annoncer que votre sĹ“ur est dĂ©cĂ©dĂ©e il y a 12 jours, monsieur Dalo.
Guillaume blĂŞmit. Il se passa plusieurs très longues secondes avant qu’il ne balbutie enfin :
« Qu’est-ce qui s’est passĂ© ?… Â»
Il serra nerveusement ses mains l’une dans l’autre. Durand reprit sobrement :
« Elle a fait une overdose mĂ©dicamenteuse.
– …
– Les mĂ©decins ont assurĂ© qu’elle avait perdu connaissance très rapidement et n’avait pas souffert.
– Lisa… Â» murmura Guillaume.
Il y eut un nouveau silence. Tsume l’interrompit en revenant et sursauta en voyant Guillaume au bord des larmes :
« Guillaume-san ! Qu’est-ce qu’il y a ?! Â»
Guillaume lui sourit tristement :
« Je t’expliquerai… Qu’est-ce que tu voulais ?
– Euh, savoir si tes invitĂ©s et toi vouliez du cafĂ© ou du thĂ©…
– Ah… Merci. Voulez-vous du cafĂ© ou du thĂ© ? traduisit Guillaume.
– Euh, oui, oui, volontiers… Â»
La commande passĂ©e, Tsume repartit et Mathilda demanda, sourcils froncĂ©s :
« Qui est ce garçon ?
– Tsume ? Mon filleul… Son père me l’a confiĂ© Ă  sa mort, l’Ă©tĂ© dernier…
– D’oĂą vient-il ?
– Il est japonais. Il ne parle pas encore français… Â»
Il y eut un nouveau silence, puis Guillaume reprit :
« Le petit Gael… Il va bien ?
– Vous connaissez votre neveu ? s’Ă©tonna le juge.
– Je l’ai vu Ă  la maternitĂ©, la dernière fois que j’ai vu Lisa… Après… Après, elle a dĂ©mĂ©nagĂ© et je n’ai plus jamais eu de nouvelles. J’espĂ©rais que ça allait…
– Vous ne l’avez jamais recherchĂ©e ?
– Ă€ quoi bon, elle ne voulait pas nous revoir. Â»
Il y eut un silence, encore, avant que Guillaume ne se redresse avec tristesse :
« Avec nos parents, c’Ă©tait compliquĂ©. Notre père Ă©tait soldat, plutĂ´t violent et jamais lĂ  et notre mère Ă©tait une femme très dure, très autoritaire. Avec Lisa, ça criait souvent… Elle est partie Ă  19 ans, quand elle a su qu’elle Ă©tait enceinte… Moi, j’avais 16 ans et j’ai juste pu la regarder faire. J’ai essayĂ© de garder le contact, j’allais la voir, je lui apportais son courrier en douce… Et j’ai Ă©tĂ© la voir Ă  la maternitĂ©, et elle ne m’a pas dit qu’elle allait dĂ©mĂ©nager. C’est un de ses voisins qui me l’a dit, trop tard… Elle avait obtenu plus grand avec le bĂ©bĂ©… LĂ  j’ai compris qu’elle nous avait rayĂ©s de sa vie… Et je me suis attelĂ© Ă  faire la mienne.
– Vos parents sont encore en vie ?
– Oui et non. Notre mère est morte il y a onze ans et notre père, suite Ă  une blessure Ă  la tĂŞte, vit dans un institut spĂ©cialisĂ©. Il est devenu doux comme un agneau, mais incapable de se gĂ©rer. Mais Gael, alors ? Vous savez s’il va bien ?
– En fait, c’est Ă  cause de lui que nous sommes lĂ , monsieur Dalo… De lui et de son petit frère. Â»
Guillaume sursauta :
« Lisa a eu un autre enfant ?
– Oui, un petit Philippe , qui a cinq ans.
– Philippe ? sourit Guillaume.
– PrĂ©nom familier ?
– Le prĂ©nom de notre père. Et Gael est celui de notre grand-mère, une vraie crème, elle, par contre… Donc, Lisa avait deux fils… Et vous ne m’avez toujours pas dit s’ils allaient bien ? Â»
Tsume revint avec un plateau sur lequel fumaient quatre tasses, une de café pour le juge et trois de thé.
« Atsui atsui…
– ArigatĂ´, Tsume. Il dit que c’est chaud. Â»
Le garçon repartit en chantonnant.
« En fait, nous voudrions surtout savoir si vous pourriez envisager de devenir leur tuteur. Â»
Guillaume les regarda avec surprise :
« Ils n’ont personne ? Le père du plus jeune n’est plus lĂ  ?
– Il ne l’a mĂŞme pas reconnu… Â»
Guillaume ne prit que quelques secondes pour opiner :
« Oui, oui, bien sĂ»r, je peux m’occuper d’eux, sans problème… J’ai la place, et j’ai un bon boulot, si de votre cĂ´tĂ©, et surtout du leur, ça peut, pour moi il n’y a aucun souci…
– Vous avez le temps d’y rĂ©flĂ©chir, ne vous prĂ©cipitez pas. Nous allons organiser votre rencontre, et voir si ça se passe bien. Nous voulions simplement votre accord de principe…
– Vous l’avez. Et ce n’est pas un coup de tĂŞte. Je ne vous garantis pas que ça sera tout rose, mais je n’abandonnerai pas les enfants de ma sĹ“ur. Â»

*********

Durand sonna Ă  la porte en bâillant. Il attendait avec impatience l’heure oĂą il pourrait rentrer chez lui, faire un câlin Ă  sa douce, se vautrer sur la première chaise venue en attendant le moment bĂ©ni oĂą il pourrait enfin retourner sous sa couette… Mathilda grommelait et Lucie se demanda pourquoi personne n’ouvrait la porte. Durand s’apprĂŞtait Ă  sonner Ă  nouveau lorsqu’enfin, la porte s’ouvrit, sur un adolescent blond, Ă  l’air très fatiguĂ©, qui portait dans ces bras un petit bonhomme, blond aussi, nu et emballĂ© dans une grande serviette de bain.
« Ah, c’est vous… Bonjour.
– Bonjour, Gael, rĂ©pondit Durand. DĂ©solĂ©, nous sommes en retard…
– Pas grave. Â»
Le garçon se poussa en disant :
« Vous savez oĂą est le salon… Je sèche Phil et on vous rejoint. Â»
Le petit garçon regardait les visiteurs avec inquiétude et restait blotti contre son frère. Gael les laissa entrer avant de refermer la porte et de repartir à la salle de bain.
Durand, Mathilda et Lucie allèrent donc au salon. L’appartement Ă©tait propre et bien rangĂ©, sombre par ce jour de pluie. Gael revint rapidement avec son frère Ă  moitiĂ© habillĂ© dans les bras et le reste de ses vĂŞtements dans une main.
« Vous pouvez vous asseoir, hein… Â» dit l’adolescent en s’installant lui-mĂŞme sur le canapĂ©.
Durand et Mathilda s’installèrent sur les deux fauteuils et faute d’un troisième, Lucie resta debout. Le voyant, Gael se poussa pour lui faire une place sur le canapĂ©, en disant :
« Vous nous avez coupĂ©s en plein bain… Mais bon, on avait fini. On barbotait.
– DĂ©solĂ©, rĂ©pĂ©ta Durand.
– Pas grave. Â» rĂ©pĂ©ta Gael.
Il avait installé son frère à cheval sur un de ses genoux et lui enfila doucement un t-shirt.
« Vous avez du nouveau ?
– Oui. Et du positif, opina le juge. Figurez-vous que notre amie Lucie a dĂ©couvert que vous aviez un oncle. Â»
Gael fronça un sourcil et jeta un oeil dubitatif Ă  la jeune femme qui approuva :
« Oui. Vous l’ignoriez, je pense, mais votre mère avait un jeune frère.
– Ah ?…
– On a un tonton ? demanda Phil en levant ses bras, car Gael allait lui mettre son pull.
– Oui, un tonton qui voudrait beaucoup vous rencontrer et qui est d’accord pour s’occuper de vous deux, si vous ĂŞtes d’accord aussi. Â» rĂ©pondit le juge.
Gael Ă©tait stupĂ©fait. Il fallut que son frère agite ses petits bras pour qu’il sursaute presque et lui enfile le pull :
« Il euh… Il vit ici ?
– Non, un peu en dehors de la ville. Pas très loin, mais il est probable que vous deviez changer d’Ă©tablissement… Â»
Gael caressa tendrement la petite tĂŞte blonde pour remettre ses cheveux un peu en place.
« Ă‡a, c’est pas grave. Perso j’ai aucune envie de refoutre les pieds au collège, j’ai encore reçu deux messages comme quoi mon absence Ă©tait intolĂ©rable… Â»
Le garçon eut un sourire furtif quand son petit frère lui sauta au cou pour lui dire merci et lui faire un bisou. Le juge fronça les sourcils alors que Lucie demandait :
« Encore ?
– Oui, ce coup-ci ils ont mĂŞme ajoutĂ© que de toute façon, c’est pas comme si on pouvait espĂ©rer autre chose de moi, mais bon… Â»
Durand souffla avec humeur :
« Je m’en occupe, ne craignez rien, Gael. Il est hors que question que votre livret scolaire souffre de ça.
– Oh, vous prenez pas la tĂŞte, mon livret, il est dĂ©jĂ  enterrĂ© depuis un moment, d’toute façon.
– Ne vous dĂ©valorisez pas, Gael. Vous avez encore tout le temps de rattraper tout ça. Â» dit gentiment Lucie.
Gael ne rĂ©pondit pas, se contentant de câliner son frère qui demanda :
« Comment il s’appelle, notre tonton ?
– Guillaume. Guillaume Dalo. Il est historien.
– Et il veut bien de nous deux ? Ensemble ?
– Oui, si ça vous va. Â»
Phil regarda son frère avec de grands yeux :
« On va pouvoir rester ensemble alors ? Â»
Gael lui sourit et caressa sa tĂŞte :
« Qu’est-ce que tu en penses ? On essaye ?
– Oui ! Â»
Rendez-vous fut pris pour le lendemain, en dĂ©but d’après-midi.
Les trois visiteurs repartirent. Gael les avait raccompagnĂ©s, il revint au salon. Il se rassit sur le canapĂ© et lança un Disney sur le vieil ordi branchĂ© Ă  la tĂ©lĂ©, pour son frère, avant d’aller Ă  la cuisine. Il devait faire le point sur ce qui leur restait Ă  manger, il n’Ă©tait pas sĂ»r d’avoir de quoi faire pour le dĂ®ner et le dĂ©jeuner du lendemain… Et après, peut-ĂŞtre… ?
Un oncle…
Gael n’avait jamais rien su de la famille de sa mère. Un jour, alors qu’il Ă©tait enfant, il lui avait demandĂ© pourquoi il n’avait pas de grand-mère… Sa mère avait eu une des crises les plus violentes qu’il lui avait jamais vu. De quoi le dissuader dĂ©finitivement de reposer une question de ce genre…
L’adolescent soupira. Un oncle… Le petit frère de sa mère… Un espèce de prof… ? Gael n’aimait pas beaucoup les profs… Trop occupĂ©s Ă  lui expliquer qu’il ne ferait jamais rien de sa vie… Sans jamais chercher Ă  comprendre pourquoi il sĂ©chait des cours, pourquoi il Ă©tait crevĂ©, pourquoi il ne travaillait pas… Pourquoi sa mère ne rĂ©pondait pas aux convocations…
Gael ouvrait un Ă  un les placards pour faire sa liste de courses.
Il savait bien qu’il n’avait pas le choix. C’Ă©tait le seul espoir qu’il avait de ne pas ĂŞtre sĂ©parĂ© de Phil… Et puis, après tout, il Ă©tait peut-ĂŞtre très sympa, cet oncle…
Il grimaça. Mais si cet oncle s’apercevait que ses neveux Ă©taient malades comme leur mère, que se passerait-il…
Gael n’Ă©tait pas dupe depuis longtemps, mĂŞme s’il Ă©tait parvenu jusqu’ici Ă  le cacher Ă  tous, et surtout aux services sociaux. Ces voix qui le harcelaient chaque nuit le lui rappelaient sans cesse, et il Ă©tait terrorisĂ© Ă  l’idĂ©e de finir comme sa mère, gavĂ©e de mĂ©docs et de plus en plus folle, jusqu’Ă  la fin… Et il savait que Phil aussi en entendait… Son petit frère s’en tirait bien, jusqu’ici. Il avait rĂ©ussi Ă  tourner ça de façon Ă  bien le vivre : il Ă©tait persuadĂ© que les animaux lui parlaient. Gael trouvait presque ça mignon, et avait au moins rĂ©ussi Ă  le persuader que ça reste leur secret. Mais combien de temps Phil parviendrait Ă  se tenir ainsi en dehors de la vĂ©ritĂ©…
Dans leur malheur, il y avait au moins eu ça de « bien Â» qu’il avait trouvĂ© le corps de leur mère seul, un après-midi, en rentrant des courses, et que Phil n’avait rien vu, rien avant un corps embaumĂ©e au visage doux et serein, un visage que l’enfant n’avait jamais connu et son aĂ®nĂ© oubliĂ© depuis trop longtemps. Une mère Ă  qui ils avaient pu dire au revoir en emportant cette image apaisante.
Mais maintenant,… Si cet oncle dĂ©couvrait qu’eux aussi Ă©taient malade ?… Ça dĂ©jĂ , sans compter le reste…
Sa liste finie, Gael retourna au salon. Phil se blottit contre lui et demanda :
« Ils viennent pour le dessert demain ?
– Oui, c’est ça, après manger.
– Dis, dis, on leur fait un gâteau ? Â»
Gael passa son bras autour de son frère :
« Ah oui, bonne idĂ©e… Un gâteau Ă  quoi ?
– Un Brossard !
– On dit un marbrĂ©, bĂ©bĂ©. Brossard, c’est ceux des magasins.
– Mais on en fait un quand mĂŞme ?
– D’accord. On en fera un bon avec des pĂ©pites, comme tu aimes. Â»
Phil se blottit plus fort, tout content. Gael caressa sa tĂŞte.
Pour le moment, ça va… Et ça va aller, ça va aller, ‘faut que je m’accroche…

*********

Guillaume Ă©tait un peu en avance, mais il n’osait pas aller sonner seul Ă  la porte de ses neveux, attendant dans sa voiture l’arrivĂ©e du juge et de ses comparses Ă  trois mètres de la porte de l’immeuble.
Il se sentait un peu bĂŞte, mais il avait un peu peur de ce qui pouvait arriver.
Il se demandait si ces garçons allaient bien l’accueillir et accepter de venir vivre chez lui. Tsume n’avait pas fait la moindre difficultĂ©, au contraire, il Ă©tait prĂŞt Ă  leur laisser son lit le soir mĂŞme. Guillaume avait eu toutes les peines du monde Ă  le convaincre que la maison Ă©tait assez grande et qu’ils n’arriveraient pas tout de suite…
L’adoption ou la prise en charge d’un enfant isolĂ© Ă©tait tellement plus simple au Japon…
Voyant arriver le juge et l’assistante sociale, il sortit du vĂ©hicule pour les rejoindre.
Dieu que ces immeubles Ă©taient glauques… Surtout dans la grisaille ambiante…
Lucie le salua aimablement et demanda :
« Vous attendez depuis longtemps ?
– Non, non… J’avais comptĂ© un peu de marge Ă  cause de la pluie, mais pas trop… Votre euh, secrĂ©taire ? n’est pas lĂ  ?
– Mathilda ? s’enquit le juge. Non, non. Trop de paperasses en retard et euh, entre nous… Il y a quelques tensions entre elle et Gael, et nous voulions que votre rencontre se passe le plus sereinement possible. Â»
Guillaume hocha la tĂŞte sans rĂ©pondre, intĂ©rieurement soulagĂ©. Lui non plus n’avait pas particulièrement apprĂ©ciĂ© l’assistante de Durand. Il l’avait trouvĂ©e coincĂ©e et dĂ©sagrĂ©able, suspicieuse d’il n’avait pas trop compris quoi… Ă€ part qu’elle semblait ne pas aimer Tsume.
Ils entrèrent tous trois dans l’immeuble et, comme l’ascenseur Ă©tait en panne, ils gravirent courageusement les Ă©tages. Le juge sonna et un peu plus tard, le petit Phil pointa son nez, et voyant des visages connus, ouvrit en criant :
« Gael, c’est eux ! Â»
La voix de son aĂ®nĂ© se fit entendre de la cuisine, Ă  deux pas de lĂ  :
« Un jour en retard, le lendemain, en avance… ‘Tain vous faites chier, mon gâteau est pas cuit… Â»
Guillaume gloussa et s’accroupit pour se mettre Ă  la hauteur de Phil qui le regarda avec des grands yeux, un peu intimidĂ© :
« Bonjour.
– Bonjour… rĂ©pondit timidement l’enfant en se cachant un peu derrière la porte. C’est toi notre tonton ?
– Il parait. Je m’appelle Guillaume. Et toi, il parait que tu t’appelles Philippe, comme mon papa ? Â»
Gael arriva de la cuisine, l’air sceptique. Il fronça un sourcil en voyant la scène.
« Bonjour, le salua gentiment Guillaume.
– Euh, salut. Â»
Sentant la gêne de son grand neveu, Guillaume laissa Durand et Lucie rentrer et le guider au salon. Phil suivit rapidement avec une pile de tasses dans les mains et son frère une cafetière fumante.
Guillaume regardait tout autour de lui avec curiositĂ©. C’Ă©tait très bien tenu… Gael s’assit sur le canapĂ©, Ă  cĂ´tĂ© de lui, mais aussi loin qu’il put, et Phil grimpa entre eux.
Gael servit le cafĂ© nerveusement et Lucie dĂ©cida de rompre le silence :
« Ă‡a commence Ă  sentir bon, qu’est-ce que vous nous avez prĂ©parĂ© ?
– Un marbrĂ©. Mais y en a encore pour dix bonnes minutes…
– Nous ne sommes pas pressĂ©s, lui rĂ©pondit Durand.
– Surtout pour les marbrĂ©s, je suis très patient, ajouta Guillaume. C’est votre maman qui vous a appris ça ?
– Oui, elle en faisait beaucoup,… avant. Â»
Guillaume ne demanda pas avant quoi. Les dĂ©tails sur sa sĹ“ur, il les demanderait plus tard. Il sourit Ă  Gael et reprit gentiment en comptant sur ses doigts :
« Elle m’en faisait beaucoup aussi, des marbrĂ©s et des cookies et des muffins et des fondants… Â»
Un sourire passa sur les lèvres de Gael. Phil les regardait l’un après l’autre avec de grands yeux. Lui n’avait connu que les gâteaux de son frère. Gael rĂ©pondit enfin :
« Elle disait que je les faisais mieux qu’elle.
– Si c’est vrai, je serai encore plus patient, sourit Guillaume.
– Je vais aller voir oĂą il en est… Â»
L’adolescent sortit et Guillaume demanda Ă  Phil, toujours très doux :
« Tu as quel âge, toi, dĂ©jĂ  ?
– Cinq ans ! rĂ©pondit l’enfant.
– T’es un grand petit bonhomme, alors. Tu vas Ă  l’Ă©cole ?
– Oui, mais lĂ  Gael il voulait pas…
– Et ça se passe bien ?
– Oui ! La maĂ®tresse elle est très gentille !
– C’est bien.
– Gael il dit que si on va vivre dans ta maison, on va aller dans une autre Ă©cole ?
– Tu n’as pas envie ?
– Ben, Gael il dit aussi que de toute façon on peut pas rester ici, et que si on va pas chez toi on va aller chacun Ă  un endroit et moi je veux pas… Â»
Le sourire de Guillaume trembla et il caressa la petite tĂŞte blonde en rĂ©pondant :
« T’en fais pas, moi non plus je veux pas. Â»
Gael revint avec le gâteau fumant et une dĂ©licieuse odeur de chocolat envahit le salon. L’adolescent posa tout sur la table basse et se rassit pour se mettre Ă  le dĂ©couper.
« Tu as une grande maison ? demanda encore Phil.
– Oui, oui, j’ai la place pour vous. Et mon filleul, qui vit chez moi, est aussi d’accord pour que vous veniez. Â»
Durand, qui s’Ă©tait gardĂ© d’intervenir, mais sentait plutĂ´t bien les choses, dit alors :
« Tsume, c’est ça ? Comment a-t-il rĂ©agi ?
– Le connaissant, il doit ĂŞtre en train de ranger et faire le mĂ©nage dans les pièces oĂą je pensais vous installer… Il a Ă©tĂ© très surpris que je ne sois pas venu directement vous chercher, d’ailleurs. Â»
Gael tendit une assiette Ă  Guillaume en demandant, un sourcil froncĂ© :
« Qui ça ?
– Tsume, c’est un jeune Japonais qui vit chez moi. C’est un peu compliquĂ©… Â»
Guillaume chercha un instant ses mots :
« Son père m’a demandĂ© de veiller sur lui quand il est mort, alors je l’ai ramenĂ© en France, mais c’est un beau bazar niveau administratif… Au Japon, je suis son père adoptif, mais j’ai renoncĂ© Ă  faire reconnaĂ®tre ça en France… Les lois sont très diffĂ©rentes et en plus, alors qu’il Ă©tait toujours mineur lĂ -bas, en France il ne l’est plus… Enfin bref. C’est assez simple d’adopter au Japon, du coup, j’ai eu du mal Ă  lui faire comprendre qu’ici, c’Ă©tait pas du tout pareil… Mais il m’a dit qu’il ferait tout son possible pour que vous soyez bien Ă  la maison. Le connaissant, ça veut au moins dire qu’il va vous faire plein de bons petits plats. Â»
Gael Ă©tait visiblement sceptique. Il avait servi tout le monde et demanda cash :
« C’est ton mec ? Â»
Le juge et Lucie sursautèrent, mais Ă  leur grande surprise, Guillaume rigola :
« Eh non, mĂŞme si pas mal de gens le pensent. C’est vraiment mon filleul et un garçon que j’aime beaucoup, mais pas Ă  ce point. Ça t’aurait dĂ©rangĂ© ? Â»
Gael mit quelques secondes Ă  rĂ©pondre :
« Non,… Pas vraiment. Â»
Il y eut un silence pendant lequel tout le monde goĂ»ta le gâteau et Guillaume en eut les larmes aux yeux. C’Ă©tait bien le gâteau de Lisa, mais c’Ă©tait comme si la recette s’Ă©tait bonifiĂ©e, devenant juste encore un peu meilleure…
Lucie fĂ©licita joyeusement le garçon :
« C’est vraiment dĂ©licieux, Gael ! Je veux la recette ! Â»
Le garçon sourit, gĂŞnĂ© :
« Merci… Â»
Il jeta un oeil Ă  son oncle, et l’expression bouleversĂ©e de ce dernier suffit Ă  lui faire comprendre qu’il n’avait pas besoin de lui demander s’il aimait.
DĂ©cision fut prise que les deux garçons passent les semaines suivantes en « essai Â» chez leur oncle, jusqu’Ă  la fin des vacances de Toussaint, le 2 novembre. Ne voulant pas les bousculer trop, Guillaume leur proposa de revenir les chercher le lendemain en dĂ©but d’après-midi, pour leur laisser le temps de faire leurs sacs tranquillement, et les assura qu’ils reviendraient aussi souvent que nĂ©cessaire s’ils oubliaient des choses.
En leur disant au revoir, Guillaume se permit cette fois de serrer les deux enfants dans ses bras et de les embrasser doucement. Il leur dit que désormais, il était là pour eux et que tout allait bien se passer.
Gael se dit qu’il devait y croire.

*********

Le trajet en voiture avait Ă©tĂ© silencieux. Il faisait Ă  nouveau assez beau et bien trop chaud pour la saison, et Guillaume conduisait paisiblement. Il n’avait pas insistĂ© devant le mutisme de Gael, et Ă  l’arrière, sur le siège enfant qu’il avait empruntĂ© un peu en cata Ă  une de ses voisines, Phil dormait.
Guillaume ne voulait en rien forcer la main Ă  ce grand adolescent taciturne, qui regardait le paysage sans rien avoir envie de lui dire. Il se disait que ça viendrait, qu’après ce qu’il avait dĂ» traverser, il faudrait l’apprivoiser. Il Ă©tait dĂ©cidĂ© Ă  y mettre le temps nĂ©cessaire.
Il avait aussi en tĂŞte l’affaire dont Ă©taient venus lui parler le commissaire et ses acolytes. Il avait fait quelques recherches, mais rien de prĂ©cis ne s’en dĂ©gageait. Il avait encore quelques livres et sites web Ă  consulter, mais si ça ne donnait rien, il faudrait sans doute qu’il cherche ailleurs… Cette histoire l’inquiĂ©tait un brin.
Il se dit qu’il verrait ça plus tard, car ils arrivaient. Il s’arrĂŞta devant le portail et regarda Gael :
« Descendez lĂ , si vous voulez ? Je vais rentrer la voiture. Â»
Tsume devait les guetter, il sortit pour ouvrir le portail. Gael n’y avait pas fait attention. Il hocha la tĂŞte, enleva sa ceinture et descendit. Il s’Ă©tira en retenant un bâillement et sursauta en entendant un joyeux :
« YokĂ´sĂ´ ! Tsume des’. Â»
Il regarda avec surprise ce beau garçon Ă  peine plus grand que lui, aux cheveux noirs relevĂ©s en un chignon Ă©bouriffĂ© et aux yeux fins et… dorĂ©s ?…
Le jeune homme souriait doucement et interrogativement. Guillaume lui dit quelque chose que Gael ne comprit pas et il hocha la tĂŞte et alla ouvrir le coffre. Guillaume reprit pour son neveu :
« Tsume vous souhaitait la bienvenue, il va t’aider pour les sacs, Gael.
– Ah euh, d’accord… Â»
Gael referma la portière et ouvrit celle arrière, dĂ©tacha son frère qui frottait ses yeux, encore tout ensommeillĂ©s, et prit ce dernier dans ses bras pour le sortir :
« Tu as bien dormi, bĂ©bĂ© ?
– On est arrivĂ© ?
– Oui. Regarde, c’est une grande maison et il y a un jardin… Â»
Tsume avait posĂ© les sacs au sol et salua une femme qui venait de sortir de la maison voisine :
« Jeanine-san, sa-lut… Â»
Elle lui sourit et demanda :
« Bonjour, dĂ©solĂ©e, mais je peux rĂ©cupĂ©rer mon siège enfant ? Il faut qu’on file faire des courses… Â»
Tsume grimaça et regarda Gael qui comprit rapidement :
« Ah, il est Ă  vous… Oui, oui, bien sĂ»r, attendez… Â»
Il posa Phil au sol et se pencha pour dĂ©tacher le siège. Guillaume se tourna :
« Ă‡a ira ?
– Ouais ouais… Â»
Le garçon s’en tira sans trop de mal et tendit l’objet Ă  sa propriĂ©taire :
« VoilĂ  et euh, merci.
– Oh, je vous en prie. C’est normal de se dĂ©panner entre voisins ! Soyez les bienvenus, d’ailleurs.
– Merci… Â»
Phil restait prudemment dans les jambes de son grand frère. Tsume commença Ă  porter deux sacs sur le parvis de la maison. Gael en prit un troisième d’une main, la main de Phil de l’autre et le suivit. Tsume ouvrit la porte et leur fit signe d’entrer sans attendre avant de filer prendre les derniers sacs. Guillaume alla garer la voiture sous l’auvent, au bout de la maison Ă  droite, avant de fermer le portail et de les rejoindre.
« VoilĂ , ben, bienvenue. Â»
Gael et Phil regardaient l’entrĂ©e. Tsume revint et posa les affaires au sol. Il demanda quelque chose et Guillaume traduisit :
« Tsume veut savoir si vous voulez boire ou manger quelque chose.
– Euh, moi ça va, on a bien mangĂ©… On goĂ»te plutĂ´t vers quatre ou cinq heures… rĂ©pondit Gael. Tu veux quelque chose, toi, bĂ©bĂ© ?
– Veux Doudou ! Â»
Gael sourit et s’accroupit. NĂ©gocier pour que Doudou voyage « tranquille dans un sac Â» n’avait pas Ă©tĂ© une mince affaire. Il caressa la tĂŞte de Phil et alla sortir le très vieux lapin qui avait Ă©tĂ© bleu, mais Ă©tait dĂ©sormais gris, et le donna au petit garçon qui le serra tout de suite contre lui.
Guillaume se fit un devoir de leur faire rapidement visiter sa maison, le rez-de-chaussĂ©e avec le salon et sa cheminĂ©e, sa bibliothèque, son long canapĂ© et la grande tĂ©lĂ©, son bureau toujours aussi encombrĂ© et la grande cuisine, claire et bien Ă©quipĂ©e, et l’Ă©tage, sa chambre aussi bordĂ©lique que le bureau, avec un lit double dĂ©fait, celle de Tsume, nettement plus rangĂ©e, avec un lit double parfaitement fait, la salle de bain, elle aussi spacieuse et lumineuse, et enfin les deux pièces restantes dans lesquelles il souhaitait les installer. L’une d’elles Ă©tait bien installĂ©e, donnait sur le jardin, avec un lit simple. Dans l’autre, il restait quelques cartons et Guillaume s’excusa :
« Je les descendrais tout Ă  l’heure… On a manquĂ© de temps.
– C’est pas grave…
– Sinon, ça vous va ? Si vous prĂ©fĂ©rez ĂŞtre ensemble, on peut bouger le lit dans l’autre pièce…
– Non, non, chacun sa chambre, c’est bien… Â»
Comme Phil restait silencieux et grognon, Gael l’installa dans le lit de la chambre installĂ©e pour qu’il puisse y finir sa sieste. L’enfant s’endormit immĂ©diatement en câlinant son doudou, et Gael redescendit avec son oncle.
Ils s’installèrent au salon, l’un près de l’autre sur le canapĂ©. Sentant Gael un peu gĂŞnĂ©, Guillaume finit par lui dire :
« La maison te plaĂ®t ?
– Euh, elle est jolie… Et plutĂ´t grande…
– On a amĂ©nagĂ© vos chambres un peu en cata, on passera acheter plus de meubles dès que possible.
– Euh, comme tu veux… Mais euh, on en a aussi et si on vient pour de bon euh, on pourra aussi en amener, hein. Â»
Guillaume sourit :
« Ah, c’est vrai, il faudra vider votre appartement… Enfin, on verra si vous vous plaisez ici.
– Et si tu nous supportes.
– Jusqu’ici, vous m’avez pas l’air si terribles. Bon, après, c’est clair que deux enfants Ă  gĂ©rer, c’est nouveau pour moi, mais ça me fait pas peur. Â»
Il y eut un silence. Gael lui jeta un oeil et reprit pensivement :
« Maman m’avait jamais dit qu’elle avait un frère.
– Elle avait tirĂ© un trait sur nous…
– On a des grands-parents, alors ?
– Vous avez encore un grand-père. Vous le verrez Ă  NoĂ«l, je pense. Et crois-moi, c’est pas la peine de regretter de pas avoir connu ta grand-mère, soupira Guillaume en Ă©tendant ses bras sur le dossier du canapĂ©.
– Ă€ ce point ? sourit l’adolescent.
– Oh que oui… Elle Ă©tait dĂ©jĂ  pas tendre quand on Ă©tait gosses, mais avec le temps, c’Ă©tait juste devenu impossible… Quand elle est morte, c’est horrible Ă  dire, mais j’ai quasi plus Ă©tĂ© soulagĂ© qu’autre chose… Je me suis dit qu’elle Ă©tait enfin en paix, après avoir passĂ© sa vie Ă  ĂŞtre en colère contre j’ai jamais su quoi… Â»
Il y eut encore un silence avant que Gael murmure :
« Ouais… J’ai essayĂ© de me dire ça aussi… Qu’elle Ă©tait en paix, maintenant… Â»
Guillaume lui jeta un oeil, gĂŞnĂ© Ă  son tour. Il bredouilla :
« Le juge disait que… Qu’elle avait pas souffert…
– C’est ce que les mĂ©decins ont dit… Qu’elle s’Ă©tait endormie et Ă©tait partie sans s’en rendre compte… Â»
Le garçon trembla.
« J’Ă©tais sorti, ‘fallait faire des courses, on avait plus rien Ă  bouffer… LĂ , les allocs venaient de tomber, alors j’ai fait vite, j’en avais raz le cul, on bouffait des patates et des pâtes depuis une semaine… Quand je suis rentrĂ©… Â»
Sa voix s’Ă©trangla :
« … Elle Ă©tait sur son lit et j’ai pensĂ© qu’elle allait prendre froid… C’est… C’est quand j’ai voulu la couvrir que j’ai vu et… Â»
Il renifla :
« Ils ont dit que mĂŞme si j’Ă©tais revenu plus tĂ´t, ça aurait rien changĂ©… Que ça avait Ă©tĂ© trop vite, mĂŞme en appelant les secours, ça aurait Ă©tĂ© trop tard… Â»
Il soupira en essuyant ses yeux, tout tremblant. Guillaume grimaça et passa son bras autour de ses Ă©paules. Gael sanglota. Guillaume le serra dans ses bras :
« Elle est en paix, maintenant, tu l’as dit. C’est pas ta faute. Â»
Guillaume caressa la tĂŞte blonde avec douceur.
« Elle Ă©tait malade, hein ? C’est fini, maintenant. Dis-toi juste qu’elle souffre plus. Â»
Gael renifla. Un petit moment passa avant qu’il ne bredouille :
« Elle Ă©tait dĂ©jĂ  malade, quand elle est partie ?
– Hmm, ça devait commencer, je sais pas trop. Â»
Guillaume lâcha Gael et caressant une dernière fois sa tête.
« T’es prof, alors… ? finit par demander Gael, dĂ©sireux de changer de sujet.
– Dans mon cas, on dit “enseignant-chercheur”.
– Hein ?
– Je suis prof Ă  l’universitĂ©. Je fais de la recherche et je donne des cours.
– Ah, OK…
– Et toi, tu es en quelle classe ?
– Troisième, mais euh… J’y allais plus trop… Parce que bon, avec Phil et maman qui allait mal, j’avais pas trop le temps… Â» bredouilla le garçon, mal Ă  l’aise.
Ă€ sa grande surprise, Guillaume sourit :
« C’est courageux d’avoir gĂ©rĂ© ça. T’es un petit gars bien, toi… Â»
Gael fronça un sourcil. Il s’attendait Ă  tout sauf Ă  ça… Se faire fĂ©liciter pour avoir sĂ©chĂ© le collège ? SĂ©rieux ?
Guillaume lui sourit :
« Merci d’avoir pris soin de ma sĹ“ur. Â»
Gael eut un sourire :
« C’Ă©tait ma maman… Â»
Une douce odeur sucrĂ©e leur fit lever la tĂŞte dans un bel ensemble. Guillaume rigola :
« Tsume nous prĂ©pare le goĂ»ter.
– Ben ça sent super bon…
– Oui, tu t’y feras. Quand il s’ennuie, il cuisine… Et il s’ennuie un peu souvent, ici. Alors il cuisine très bien, Dieu merci, mais si t’as des allergies, faut vite lui dire… Â»
Gael sourit.
« Il parle pas français, c’est ça ?
– On lui apprendra… C’est vrai qu’il est lĂ  depuis quelques mois, mais que comme moi, je parle bien japonais, j’ai pas fait beaucoup d’effort pour le mettre au français. Â»
Gael hocha la tĂŞte :
« Il a plus de parents non plus, c’est ça ?
– C’est ça. Il n’a pas trop connu sa mère et son père est mort cet Ă©tĂ©. C’Ă©tait un vieil ami Ă  moi, il me l’a confiĂ©. Â»
Le Japonais pointa le nez dans le salon et posa une question qui fit sourire Guillaume qui traduisit :
« Il demande si vous voudrez du chocolat chaud avec ses muffins.
– Ah, ouais ouais, ça serait cool… Â»
Guillaume transmit, Tsume sourit et opina du chef avant de disparaĂ®tre. Gael souriait doucement. C’Ă©tait joli, ces yeux dorĂ©s. Il ne savait pas que ça existait, mais c’Ă©tait joli…
Il y eut encore un silence. Gael fit la moue et demanda :
« Euh, je peux te demander un truc…
– Demander, toujours.
– Tu euh… Tu sais qui est mon père ? Â»
Guillaume sursauta, se gratta la tĂŞte un instant, mal Ă  l’aise, avant de finir par rĂ©pondre :
« Non, pas vraiment… Â»
Gael le regarda en fronçant un sourcil et Guillaume reprit :
« Je sais quand tu as Ă©tĂ© conçu, mais avec qui, c’est pas clair… En fait… Â»
Guillaume soupira :
« Oh, pis merde, t’es plus un gosse… Quand je te disais qu’avec notre mère, c’Ă©tait pas facile, c’est qu’on pouvait quasi rien faire, rien lire, rien regarder, tellement le mĂ©chant monde dehors allait nous pervertir et perdre nos âmes, tu vois le dĂ©lire. Du coup, lorsqu’un jour, elle nous a dit qu’elle devait nous laisser seuls un weekend, on en a profitĂ© pour filer Ă  une soirĂ©e chez des potes et lĂ , c’est rien de dire qu’on s’est lâchĂ©s, et du coup, ben, le matin, on savait tous les deux qu’on Ă©tait plus puceaux, mais alors avec qui on avait fait ça, c’Ă©tait pas du tout clair dans nos tĂŞtes… Et comme on connaissait mĂŞme pas la moitiĂ© des gens prĂ©sents… Sur le coup, on est rentrĂ©s, et quand notre mère est revenue, on a rĂ©ussi Ă  lui faire avaler qu’on avait juste regardĂ© la tĂ©lĂ© toute la nuit, donc on s’est bien fait pourrir, mais vachement moins que si elle avait su la vĂ©ritĂ©, et ça se serait arrĂŞtĂ© lĂ  si Lisa avait pas dĂ©couvert qu’elle Ă©tait enceinte un mois après… Du coup, elle est partie sans mĂŞme essayer de rien expliquer… Et la suite, ben, tu la connais… Â»
Gael hocha un peu tristement la tĂŞte. Il n’y avait pas vraiment cru, mais ce coup-ci, il Ă©tait sĂ»r d’enfin pouvoir faire une croix sur cette question. Guillaume lui tapota l’Ă©paule avec une moue navrĂ©e :
« DĂ©solĂ©, c’est pas très glamour…
– Pas grave. Merci. Â»
Ils se tournèrent ensemble en entendant la voix de Phil :
« C’est lĂ  ? Â»
Un petit miaulement lui répondit. Un chat au pelage argenté, ou plutôt une chatte vue la taille de son ventre, précéda le petit garçon dans le salon.
« Tiens, Phil a fait connaissance de notre jolie Lilith… Â»
Le petit mammifère vint se frotter à la jambe de Guillaume avant de sauter pesamment entre lui et Gael.
Guillaume la caressa alors que Phil entrait avec hĂ©sitation, son doudou Ă  la main, et trotta vers son frère dès qu’il le vit. Gael lui sourit et l’attrapa pour l’installer sur ses genoux :
« Ă‡a va, bĂ©bĂ© ? Tu as bien dormi ?
– Oui ! Â»
Lilith vint diplomatiquement flairer Gael qui caressa la petite tĂŞte grise :
« C’est moi ou elle est pleine ?
– Jusqu’Ă  la glotte, confirma Guillaume. C’est d’ailleurs sĂ»rement Ă  moitiĂ© de la faute de MĂ©phisto, notre autre chat… Â»
Tsume arriva en chantonnant avec un grand saladier plein de muffins encore fumants d’au moins trois ou quatre couleurs. Le Japonais repartit pour revenir aussitĂ´t avec un plateau sur lequel reposaient quatre mugs eux aussi fumants. Il posa ses derniers sur la table basse.
« Atsui !
– Merci, lui dit Gael.
– Ça a l’air trop trop bon ! s’exclama joyeusement Phil.
ArigatĂ´, Tsume-kun.
– Ie… Â»
Tsume sourit en regardant ailleurs, un peu rose. Il s’assit sur un fauteuil et Guillaume rigola :
« Bon appĂ©tit !
– BonapĂ©ti, rĂ©pĂ©ta maladroitement Tsume.
– Vous aussi ! Â»
Les muffins étaient au chocolat au lait, au chocolat noir ou à la confiture de fraise ou de cassis. Il y avait même des petits bouts de marshmallows dans les chocolats chauds. Gael se sentait un peu bizarrement bien, tellement pas habitué à ne rien avoir à faire ou à préparer que la situation lui paraissait irréelle.
Le saladier bien entamĂ© et les mugs vides, Guillaume proposa qu’ils allument une des consoles :
« J’ai pas envie d’aller bosser… Â» ajouta-t-il en faisant une moue suppliante.
Ses yeux implorants parvinrent Ă  arracher un petit gloussement Ă  Gael qui demanda :
« T’as quoi comme jeu ?
– Plein de choses… Â»
Ils trouvèrent rapidement de quoi jouer tous les quatre, et ils passèrent la fin de l’après-midi tranquillement. La soirĂ©e passa de mĂŞme très paisiblement. Ils dĂ®nèrent, se posèrent devant la tĂ©lĂ©, Phil s’endormit sur les genoux de Gael et le film fini, ce dernier le porta dans son lit avant de rejoindre sa chambre. Il s’assit sur le lit et regarda cette pièce quasi vide, Ă  part la pile de cartons et ses sacs. Il se sentait fatiguĂ©, mais bien. Guillaume le traitait avec beaucoup de gentillesse et de respect, sans le condamner, ni s’apitoyer sur son sort. Il n’avait pas vraiment l’habitude, mais ça lui allait plutĂ´t bien.
Il se coucha et soupira d’aise. Le lit Ă©tait confortable et la couette douillette. Il ferma les yeux et commençait Ă  sommeiller lorsqu’il sursauta et se mit Ă  trembler en entendant :
… J’ai froid…
« Non… Â» gĂ©mit Gael en se repliant sur lui-mĂŞme alors que les voix continuaient :
… Pourquoi je suis lĂ , qu’est-ce qui s’est passĂ©…
… J’ai peur…
… Il y a du monde dehors, ce soir…
… Oui, qu’est-ce qu’ils font lĂ …
… Ah, ici il fait chaud, je vais rester un peu…
« Non, non, non ! Â» rĂ©pĂ©tait Gael, au bord des larmes.
Pas ces voix… Pas encore ces voix…
« Taisez-vous… Â» implora le garçon, dĂ©sespĂ©rĂ©.

Tu m’entends ?
« Laissez-moi tranquille… Â»

D’accord, dĂ©solĂ©…
Gael se mit Ă  sangloter.
Il en avait assez… Il ne voulait pas finir comme ça…
« Maou ? Â»
Gael sursauta. Il se redressa en entendant gratter Ă  sa porte :
« Maou ? Maou ? Â»
Il essuya ses yeux, se leva pour aller entrouvrir la porte et dans la pénombre, il vit un grand chat noir, à la fourrure longue et soyeuse, se faufiler en roucoulant pour sauter sur son lit.
Il rigola malgrĂ© lui :
« DĂ©solĂ©, c’Ă©tait ton lit ?
– Maou !
– Tu permets que je me recouche… Â»
Gael se rallongea et l’animal se coucha contre lui en ronronnant, probablement content d’avoir gagnĂ© une si grande bouillotte dans son lit. Gael le caressa distraitement et commença Ă  sommeiller. Sa main finit pas rester dans l’Ă©pais pelage noir. Il grogna en entendant Ă  nouveau une voix sans que ça le rĂ©veille complètement.
Tu dis qu’il nous entend ?
Il entendit un grondement sourd, un bref feulement et ce fut le silence.

*********

Guillaume regardait par la fenĂŞtre de sa cuisine, encore très mal rĂ©veillĂ©, vĂŞtu du vieux t-shirt et du jogging Ă©limĂ© avec lesquels il dormait. Il avait un mug Ă  la main et se disait qu’il faisait encore tout gris…
« OhayĂ´… Â» bâilla Tsume en entrant.
Guillaume se tourna et lui sourit.
« Bonjour, cafĂ© ?
– Pas de refus… Â»
Le jeune homme s’assit mollement Ă  la table et regarda Guillaume le servir.
« Bien dormi ?
– Ouais, ouais…
– Dis-moi, on doit nous livrer du bois ce matin. Vous pourrez le mettre sous l’abri avec Gael ? Je voulais le faire ce weekend, mais j’ai peur qu’il pleuve.
– Oh, oui, oui, pas de problème. Tu as cours Ă  quelle heure ?
– 10 h. Tu t’en tireras avec eux ?
– Oui, ne t’en fais pas. Â»
Gael arriva Ă  cet instant, le grand chat noir dans les bras.
« Salut…
– Coucou, Gael ! Tu veux du cafĂ© ?
– Euh, chocolat plutĂ´t, si tu as…
– Oui, sans problème, assis-toi. Â»
Gael posa le chat au sol et obĂ©it. Il sourit timidement Ă  Tsume :
« Salut.
– Sa-lut.
– Tu as bien dormi, Gael ? Tu as gagnĂ© un copain ?
– C’est le futur papa chat, c’est ça ?
– C’est ça. C’est MĂ©phisto. Â»
Le chat se frottait aux diverses jambes qu’il croisait. Il leva le nez vers Guillaume et miaula. Guillaume lui sourit :
« Oui, une seconde, chaton.
– Maou ! Â»
Guillaume mit le bol de son neveu dans le micro-onde et souleva le petit fĂ©lin :
« Bonjour mon chat !
– Maou ! Â»
Guillaume expliqua Ă  Gael qu’il devait aller travailler et serait de retour vers 18 h. Rien de spĂ©cial Ă  faire de leur cĂ´tĂ© Ă  part le bois Ă  rentrer, s’il voulait bien aider Tsume ? Gael opina.
Phil arriva en se frottant les yeux, encore précédé de Lilith. Guillaume avait reposé Méphisto et les deux félins se firent leurs politesses rituelles.
Guillaume lui fit aussi un chocolat et voyant le temps tourner, il fila se prĂ©parer. Il revint saluer les trois garçons et partit. Tsume se mit d’autoritĂ© Ă  faire la vaisselle du petit dĂ©jeuner et Gael et Phil remontèrent pour aller s’habiller. Puis, n’ayant rien de particulier Ă  faire, ils allèrent se poser devant la tĂ©lĂ©, oĂą Tsume les rejoignit d’ailleurs quand il se fut lui-mĂŞme habillĂ©.
La matinĂ©e passa ainsi devant des dessins animĂ©s suffisamment simplistes pour que tout le monde arrive Ă  peu près Ă  suivre. Tsume prĂ©para le dĂ©jeuner, et le bois arriva finalement vers 14 h. Le livreur s’excusa platement, un accident de circulation l’avait retardĂ©.
Phil faisait la sieste et Tsume et Gael se mirent donc Ă  rentrer le bois aussi vite que possible, car le ciel Ă©tait dangereusement gris. Gael se mit rapidement en t-shirt et il sursauta en voyant Tsume enlever carrĂ©ment le sien. Il resta Ă  contempler une seconde la plastique du Japonais, puis, ce dernier le regardant interrogativement, il rosit et se remit au travail avec Ă©nergie. Il se mit Ă  pleuvoir avant qu’ils aient fini, ils achevèrent comme ils purent avant de rentrer.
Phil jouait avec les chats au salon. Tsume enleva ses chaussures et fila chercher des serviettes pendant que Gael enlevait son t-shirt trempé et se mettait pieds nus. Au tour du Japonais, à son retour, de rester un instant bloqué devant cette vision avant de lui tendre une grande serviette moelleuse à souhait. Les deux jeunes gens allèrent mettre des vêtements secs.
Lorsque Guillaume revint, en fin d’après midi, la première chose qu’il entendit fut le rire de Phil et ensuite, un cri Ă  moitiĂ© hilare de Gael :
« Lâche ce couteau, Tsume ! J’ai dit non !
Mais Gael-kun… ?… Â»
Guillaume fronça un sourcil avec un sourire, intrigué. Il alla à la cuisine où Tsume et Phil, assis à la table, jouaient visiblement à la bataille alors que Gael épluchait des légumes à côté.
« Bonsoir tout le monde !
Okaeri, Guillaume-san !
– TadaĂŻma. Qu’est-ce qui se passe ?
– Tsume veut aider Gael, rĂ©pondit Phil. Et Gael veut pas. Â»
Gael Ă©ternua avant de rĂ©pliquer :
« Non mais jamais il arrĂŞte ce mec ?! C’est quand mĂŞme abusĂ©, j’veux juste qu’il se repose !
Gael-kun est en colère ? Pourquoi il ne veut pas que je l’aide ? demanda Tsume, inquiet.
– Non, non, ne t’en fais pas. Tu nous prĂ©pares le dĂ®ner ?
– Oui, je voulais le faire, puisqu’il l’a fait ce midi, mais y a pas moyen de lui faire piger !
– Je vais lui expliquer, attends. Gael veut tout prĂ©parer pour te remercier d’avoir prĂ©parĂ© ce midi, Tsume-kun. Ça lui fait plaisir, laisse le faire, d’accord ?
Ah ? Bon, d’accord… opina Tsume avant d’ajouter un maladroit et gentil : Mer-si Gael-kun… Â»
Gael le regarda un instant, son couteau en l’air, puis rosit et regarda ailleurs :
« Non mais de rien c’est normal… Â»
Il se remit Ă  ses lĂ©gumes et demanda au bout d’un moment :
« C’est quoi ce ‘ku’ après mon nom ?
– ‘Kun’, corrigea Guillaume. C’est un suffixe de politesse en japonais, comme le ‘san’.
– Ah OK… Â»
Gael Ă©ternua encore.
« Ă€ tes souhaits ! Ça va… ? s’inquiĂ©ta Guillaume.
Gael-Kun a pris froid ? Â» s’inquiĂ©ta aussi Tsume.
Le dĂ®ner fut bientĂ´t prĂŞt, un Ă©mincĂ© de volaille Ă  la crème accompagnĂ© d’une poĂŞlĂ©e de lĂ©gumes croquants. Les assiettes vidĂ©es, Guillaume caressa son ventre rebondi avec satisfaction :
« C’Ă©tait dĂ©licieux, Gael !
– Oh c’est rien ça c’est facile… bredouilla le garçon, gĂŞnĂ©.
– Entre ça et tes gâteaux, t’es vraiment douĂ©. T’es presque bon Ă  marier, en fait. Â»
Gael rigola et lui tira la langue.
La soirĂ©e s’acheva paisiblement, mais, un peu patraque, Gael alla dormir plus tĂ´t que la veille. MĂ©phisto, ce coup-ci, le suivit pour venir directement se coucher en mĂŞme temps que lui. Gael se bouina sous la couette et grattouilla un peu le chat avant de sombrer.
Des miaulements rĂ©veillèrent le garçon au matin. Enfin, plutĂ´t que le rĂ©veiller, on pourrait dire lui faire ouvrir des yeux vagues et pĂ©tillants. MĂ©phisto miaulait fort et grattait la porte avec Ă©nergie. Guillaume ne tarda pas Ă  arriver :
« Eh, du calme, mon vieux…
– Maou !
– Oui, oui, j’ai pigĂ© que ça urgeait, merci. Qu’est-ce qu’il y a ?
– Maou ! Maouuuuu !
– Ah,… Merde. Â»
Guillaume s’approcha du lit et se pencha :
« Ah oui, effectivement. Â»
MĂ©phisto sauta près de Gael, sa longue queue touffue battant vivement l’air.
« Maou ? Â»
Guillaume s’accroupit près de son neveu :
« Eh, tu m’entends, p’tit gars ? Â»
Un vague grognement lui répondit. Guillaume passa sa main sur le front brûlant.
« OK… Bon, tu restes lĂ  une minute, mon vieux ? Je vais appeler le docteur… Â»
MĂ©phisto roucoula et se recoucha. Sa queue s’agitait toujours. Guillaume se redressa et sortit. Gael grommela et frissonna. Il n’avait que très vaguement entendu ce qui s’Ă©tait dit. Il Ă©tait trop fiĂ©vreux pour l’avoir compris.
Guillaume redescendit en vitesse et fila au salon dĂ©crocher le tĂ©lĂ©phone. Tsume, qui prĂ©parait le petit dĂ©jeuner, tourna la tĂŞte en l’entendant et posa le pain pour le rejoindre :
« â€¦ C’est gentil, merci, Georges. On vous attend. Â»
Voyant Tsume qui le contemplait interrogativement, Guillaume lui expliqua :
« Gael a pris froid.
– Oh ? C’est grave ?
– Non, je ne pense pas, mais j’ai appelĂ© le mĂ©decin. Il va passer, mais je vais devoir filer Ă  la fac. Tu pourras gĂ©rer ?
– Oui, oui, ne t’en fais pas, ça ira. Je peux m’occuper de Phil et accueillir le mĂ©decin. Tu peux me faire confiance… Â»
Guillaume sourit et ajouta :
« C’est gentil… Je vais essayer de passer une journĂ©e Ă  Lyon avec eux dès que possible pour que tu puisses te retrouver un peu seul et souffler. Â»
Tsume sourit et opina :
« C’est gentil, mais ne t’en fais pas. Je peux encore tenir, je ne suis pas Ă©puisĂ© Ă  ce point.
– Justement, ça ne sert Ă  rien de te pousser au bout de tes forces. Â»
La petite voix de Phil les surprit tous deux :
« Bonjour Guillaume ! Bonjour Tsume ! Â»
Guillaume lui sourit :
« Bonjour, Phil. Tu as bien dormi ?
– Oui ! OĂą il est Gael ? Il fait encore dodo ? Â»
Guillaume s’accroupit et caressa la petite tĂŞte blonde :
« Il est dans son lit, il se repose. Il a attrapĂ© froid. J’ai appelĂ© le docteur, il va venir vite. Je vais devoir aller Ă  mon travail et te laisser avec Tsume. Tu seras sage ? Â»
Phil l’avait Ă©coutĂ© très sĂ©rieusement et opina vivement :
« Oui ! Je vais aider Tsume et on va bien soigner Gael ! Comme lui il me soigne quand je suis malade ! Â»
Guillaume sourit et l’Ă©bouriffa plus vivement :
« Super ! Je compte sur vous ! Â»
Guillaume dut partir rapidement, et ce fut Tsume et Phil qui accueillirent le vieux mĂ©decin rondouillard quand il arriva. Il diagnostiqua sans grande surprise un bon coup de froid, fit une ordonnance et fila sans traĂ®ner, il avait encore beaucoup de monde Ă  voir. Phil et Tsume dĂ©jeunèrent, s’habillèrent et allèrent Ă  la pharmacie. Tsume laissa le petit garçon parler et se faire noter comment il fallait donner quel cachet avant de rentrer. Ils filèrent tout de suite voir Gael qui sommeillait toujours. MĂ©phisto, rendormi, releva la tĂŞte en les entendant et miaula, interrogatif.
Tsume redressa doucement Gael pour lui faire avaler ses médicaments et le garçon se laissa docilement faire.
La matinĂ©e passa tranquillement. Tsume et Phil passaient rĂ©gulièrement voir Gael qui dormait. Ă€ midi, Tsume prĂ©para Ă  manger, une soupe de lĂ©gumes et il monta en faire boire un bol Ă  Gael qui l’avala encore sans rĂ©sister.
Gael Ă©mergea en fin d’après-midi, sa fièvre un peu tombĂ©e. Il se redressa en se frottant le visage, hagard, puis se leva, sans Ă©nergie, pour aller aux toilettes en traĂ®nant les pieds, avant de descendre en se tenant autant que possible aux murs. Il trouva son frère et Tsume sur le canapĂ©. Le petit garçon Ă©tait sur les genoux du Japonais, ils feuilletaient un livre d’images. Gael s’approcha lentement et sourit en entendant le dialogue :
« Non non, tu dis mal, c’est “lapin” !
– Rapinu… ?
– Lapin !
Usagi. Â»
Gael vint s’asseoir près d’eux. Les deux compères lui sourirent et Phil quitta les genoux de Tsume pour venir vers son frère :
« Gael, Gael, tu vas mieux ?
– Euh, … Ouais, un peu…
Tabemono to nomimono wo motte kimasu, Gael-Kun… [Je vais apporter Ă  boire et Ă  manger, Gael…] dit doucement Tsume en se levant.
– Tsume, tu me fais un chocolat s’il te plaĂ®t ? demanda Phil.
HaĂŻ. Â»
Gael regarda son frère, puis le Japonais qui sortait, en se disant qu’il devait ĂŞtre plus fiĂ©vreux qu’il pensait, pour avoir ainsi l’impression qu’ils se comprenaient, alors qu’ils ne parlaient pas la mĂŞme langue…

*********

Guillaume arriva au bidonville dans une ambiance presque nocturne. Il n’Ă©tait pourtant pas si tard, mais la grisaille assombrissait considĂ©rablement le ciel.
Le grand terrain vague Ă©tait depuis quelques annĂ©es recouvert de caravanes et de cahutes branlantes. Il y avait peut-ĂŞtre une centaine de personnes qui vivaient lĂ , tous âges et nationalitĂ©s confondus, cachĂ©e des gens « normaux Â» par une palissade. Personne ne savait trop Ă  qui appartenait ce terrain, ce chantier abandonnĂ©. Il paraissait que tout avait Ă©tĂ© arrĂŞtĂ© parce que le patron s’Ă©tait enfui avec l’argent, et que le procès allait durer encore des annĂ©es. En attendant, des pauvres gens survivaient lĂ  comme ils pouvaient.
Guillaume avait soulevĂ© la palissade pour se faufiler. Il avait besoin de voir quelqu’un. Il soupira et commença Ă  avancer, s’arrĂŞta pour laisser passer un groupe d’enfants de toutes les couleurs qui courraient en riant, puis allait reprendre son chemin quand une voix l’arrĂŞta :
« Eh matez-moi ça ! Â»
L’accent Ă©tait d’un quelconque pays de l’Est et Guillaume avisa une petite bande de jeunes gens qui le toisaient d’un oeil mauvais. Il soupira et reprit son chemin. Pas de temps Ă  perdre… Alors que la bande se mettait Ă  le suivre en l’interpellant de plus en plus fort et de plus en plus violemment, lui songea qu’il avait hâte de rentrer et qu’il espĂ©rait que Gael allait mieux.
Une autre voix trancha une Ă©nième insulte :
« Karol, la ferme. Â»
Guillaume sourit Ă  l’homme qui venait d’arriver alors que la bande s’arrĂŞtait, interloquĂ©e.
« Salut, Josef.
– Salut, Guillaume.
– Je viens voir Slavek.
– Je m’en doute. Il a changĂ© de cahute, je vais te conduire.
– Tu fricotes avec les costards, Josef ? s’Ă©cria avec colère un des garçons.
– C’est un ami de Jaroslav, vous savez ce que ça veut dire, alors dĂ©gagez et allez perdre votre temps ailleurs. Â»
Josef tourna les talons sans attendre et Guillaume le suivit.
« Ă‡a faisait un bail qu’on t’avait pas vu.
– Ouais, dĂ©solĂ©, je touche pas terre en ce moment… Ça va comment, ici ?
– Pas si mal, on a quelques familles qui ont rĂ©ussi Ă  ĂŞtre relogĂ©es. Irèna a eu une petite fille, elle a eu une place dans un foyer.
– Ah, c’est super. Tu la salueras pour moi. Â»
Ils arrivèrent devant une cahute de bois. La porte Ă©tait un simple bout de tissu Ă©limĂ© que Josef Ă©carta :
« T’es lĂ , Slavek ? Tu as de la visite.
– Entrez, entrez ! Â» rĂ©pondit avec Ă©nergie une vieille voix fĂ©minine.
Josef et Guillaume s’exĂ©cutèrent. L’intĂ©rieur Ă©tait minuscule. Une petite femme toute ronde trotta vers eux, toute ridĂ©e et toute souriante.
« Oh Guillaume !!! Bienvenue !
– Bonjour, Blanka. Â»
Assis au sol sur un tapis aussi sale que moelleux, un vieil homme las leur sourit.
« Viens t’asseoir, mon ami !
– Salut, Slavek.
– Je suis content de te voir. Â»
Guillaume s’assit et rĂ©pondit :
« Moi aussi. Tu as l’air en forme.
– Sers-nous Ă  boire, Blanka. Assis-toi aussi, Josef, reste pas lĂ … Ça faisait longtemps, Guillaume. Tu as l’air fatiguĂ©. Qu’est-ce qui t’amène ?
– J’ai besoin de ton avis sur quelque chose. Â»
Josef s’assit Ă  cĂ´tĂ© et Blanka leur apporta trois verres et une bouteille de vin. Josef servit pendant que Guillaume prenait sa sacoche. Il sortit les photos que lui avait laissĂ©es le commissaire.
« Ah, le meurtre de Bernard…
– Tu es au courant ?
– Qu’il a Ă©tĂ© tuĂ©, oui. La police ne nous a rien dit de plus. OĂą as-tu eu ces photos ? Â»
Guillaume trinqua avec eux en rĂ©pondant :
« Le commissaire Gandier est venu me demander mon aide. Et moi, je voudrais la vĂ´tre. J’ai cherchĂ©, ça ressemble Ă  un rituel d’invocation, mais je ne trouve pas de qui.
– Tu as la date exacte ? Je me souviens plus…
– Euh, oui, c’Ă©tait le 13. Â»
Le vieux Slavek regarda attentivement les photos et dit :
« Blanka, mon amour, tu peux m’apporter le calendrier, s’il te plaĂ®t… Â»
La petite femme, qui cuisinait en chantonnant, obéit avant de retourner à ses casseroles.
« Le 13, c’Ă©tait la nouvelle Lune qui prĂ©cède Samain. Â» dit Slavek.
Il y eut un silence. Josef Ă©tait grave et Guillaume se frappa le front :
« Bon sang, j’avais oubliĂ© ça. Bien vu, vieux frère.
– Un sacrifice rituel avant Samain ? rĂ©pĂ©ta Josef.
– Regarde, lui dit Slavek en lui montrant les photos.
– Impossible que ça soit un hasard, dit sombrement Guillaume en croisant les bras, sourcils froncĂ©s.
– Peu probable, opina Josef.
– Si c’est liĂ© Ă  Samain, ça veut dire qu’il s’agit d’un rituel double, dit encore Guillaume.
– Un rite en deux temps… Il y a un dĂ©mon qu’on ne peut appeler qu’après avoir fait venir son serviteur, il me semble… Â»
Slavek soupira :
« Ă‡a te dit quelque chose ?
– Oui, rĂ©pondit Guillaume. Oui, ça me dit quelque chose. Et ça veut dire qu’ils risquent de remettre ça Ă  Samain. Il nous faut plus d’info sur ce rituel… Si on retrouve de quel dĂ©mon il s’agit, on saura ce qu’ils doivent faire et donc, on pourra agir. Â»
Il y eut un silence. Ils vidèrent leurs verres. Slavek dit :
« Il faut nous dĂ©pĂŞcher. Samain sera vite lĂ . Â»
Josef dĂ©clara :
« Je vais alerter tout le monde, et on te tient au courant, Guillaume.
– Merci. Moi, je vais faire des recherches, et je vous tiens au courant aussi. Soyez prudents.
– Toi aussi. Â»
Guillaume rangea les photos. Slavek demanda gentiment :
« Akh va bien ?
– La dernière fois qu’on s’est parlĂ©, ça allait, rĂ©pondit Guillaume avec un sourire.
– Il paraĂ®t que tu as rĂ©cupĂ©rĂ© un Japonais ?
– Oui, le fils de Takashi. Tu te souviens ?
– Ah, ton ami, lĂ … ? Oui, oui, je me souviens… Il Ă©tait sympa… Mais attends… Son fils, ce n’Ă©tait pas… ?
– Euh… Si… Â»

*********

Tsume posa doucement une couverture toute douillette sur les épaules de Gael. Le garçon était toujours sur le canapé, repu de son chocolat chaud, tout rose. Phil caressait Lilith qui était venue se poser là.
« Gael-kun yasunde kudasai… ? [Gael, repose-toi, s’il te plaĂ®t… ?]
– Oui, oui, il faut te reposer ! approuva Phil.
– Ouais, ouais… fit Gael.
Hi wo shite mo ii des’ka ? [C’est bon si je fais un feu ?]
– Oh oui, oh oui !!! s’exclama Phil en tapant des mains, tout content.
– Quoi… ? bredouilla Gael.
Hi wo shite kara ryĂ´ri shimasu. [Je fais un feu et je vais cuisiner.]
– D’accord ! Â» approuva encore Phil.
Gael regarda, incrĂ©dule, Tsume allumer un bon feu dans la cheminĂ©e. MĂ©phisto vint aussi se coucher sur le canapĂ©, contre sa cuisse. Il caressa l’Ă©paisse fourrure noire.
« Gael-kun ? Kusuri wo nonde kudasai. [Gael, il faut prendre tes mĂ©dicaments, s’il te plaĂ®t.]
– Je vais les chercher ! Â» dit vivement Phil, et il bondit du canapĂ© pour courir Ă  la cuisine. Gael le regarda faire d’un oeil vague. Non, lĂ , il devait rĂŞver, c’Ă©tait pas possible…
Il entendit la porte d’entrĂ©e et la voix de son oncle :
« Je suis lĂ  !
Okaeri, Guillaume-san !
– TadaĂŻma. Â»
Guillaume arriva dans le salon.
« Bonsoir, bonsoir… Ah, tu es lĂ , Gael… Ça va mieux ?
– Euh, moyen… Â»
Guillaume vint s’accroupir devant lui gentiment pour poser sa main froide sur son front :
« Tu es encore bien chaud. Enfin, c’est normal que la fièvre remonte un peu en fin de journĂ©e… Tu as pu manger un peu et bien te reposer ?
– Oui, oui… Et toi, ça va ?
– Oh oui, oui… Étudiants survoltĂ©s, la routine… Â»
Phil revint avec les mĂ©dicaments. Il profita que Guillaume Ă©tait accroupi pour lui sauter au cou :
« Tontoooooon !
– HoulĂ  ! Â»
Guillaume sourit et répondit au câlin avec plaisir.
« Salut, poussin. Ça va ?
– Oui ! On s’est bien occupĂ© de Gael avec Tsume ! Et on a regardĂ© des livres !
– C’est bien. Â»
Le feu Ă©tait bien parti et Tsume se releva.
« Ce soir, sukiyaki, ça vous va ?
– Volontiers !
– C’est quoi ? demanda Phil.
– C’est un bouillon oĂą on fait cuire des lĂ©gumes et de la viande.
– Ah oui, on a coupĂ© plein de lĂ©gumes !
– Ben, c’Ă©tait pour ça !… Â»
Guillaume embrassa la petite joue rose.
« Vous allez voir, c’est très bon. Et ça rĂ©chauffe bien. Â»
Guillaume alla travailler un peu en attendant le dîner, pendant que Gael comatait sur le canapé et que Phil, près de lui, regardait la télé en parlant aux chats.
Tsume vint les chercher et aida Gael Ă  rejoindre la cuisine, le soutenant avec beaucoup de douceur. Guillaume les rejoignit, l’air un peu soucieux, mais l’ambiance devint vite très sympathique. Phil essaya de manger avec des baguettes, comme Tsume et Guillaume, sans grand succès, mais avec beaucoup de bonne volontĂ©. Gael mangea peu, mĂŞme si c’Ă©tait excellent. Il resta par contre Ă  regarder avec un sourire doux son oncle et son frère faire semblant de se battre pour les derniers morceaux de lĂ©gumes.
Le jeune homme alla se coucher rapidement, et MĂ©phisto vint une nouvelle fois dormir avec lui. Gael sommeilla un moment sans parvenir Ă  trouver le sommeil. Il entendit, très tard dans la nuit, un chant magnifique. Une femme chantait, dehors, dans une langue qu’il ne connaissait pas. L’air Ă©tait un peu mĂ©lancolique, mais vraiment beau. Il s’endormit paisiblement.
Au matin, Gael se sentait un peu mieux. Il se réveilla vers 9h et descendit avec le grand chat noir dans les bras. Tsume cuisinait tranquillement et lui sourit. Gael sourit aussi.
« OhayĂ´ !
– Oaillo aussi… T’es tout seul ? Â»
Voyant le regard interrogatif du Japonais, Gael fit la moue et se gratta la tĂŞte.
« Euh, Guillaume et Phil, pas lĂ  ?
Ah, Guillaume to Phil, nemasu… Â» [Ah, Guillaume et Phil, ils dorment…]
Il fit le geste de placer ses mains sous sa joue en fermant les yeux. Gael hocha la tĂŞte. Ils eurent un petit rire tous deux.
« Chocolato, Gael-Kun ?
– Ah ! Euh, oui, merci… Â»
Gael s’assit et se laissa servir. Il se sentait encore bien patraque. Il se mit Ă  beurrer un morceau de pain frais et regarda avec curiositĂ© Tsume qui se servit un petit bol de soupe, un autre de riz, avec un Ĺ“uf au plat et un mug de thĂ©.
« Ittadakimasu ! dit le Japonais en s’asseyant.
– Bon app’…
– Bonap’ ? rĂ©pĂ©ta Tsume, sceptique.
– Bon appĂ©tit, corrigea Gael.
– Ah ! Â»
Tsume opina.
Ils mangeaient tous deux lorsque Phil arriva avec Lilith. Le petit garçon les salua joyeusement, embrassa son frère, tout content de le voir en meilleure forme, s’assit et regarda avec curiositĂ© ce que mangeait Tsume.
« C’est quoi ?
Nihon no asagohan. [Petit-déjeuner japonais.]
– Tu manges du riz ?
Gohan to misoshiru to tamago. Ajiwaimasenka ? [Du riz, de la soupe miso et un Ĺ“uf. Tu veux goĂ»ter ?]
– Oui ! Â»
Gael les regardait l’un l’autre. Non, mais il planait toujours ou quoi ?
Depuis quand son frère comprenait le japonais et pourquoi Tsume comprenait quand Phil lui parlait français ?!
Le petit garçon goĂ»ta la soupe et la trouva bonne, mais il voulut son chocolat quand mĂŞme. Gael le lui prĂ©parait tranquillement lorsque Guillaume arriva Ă  son tour, visiblement Ă©puisĂ©. L’historien s’assit mollement et soupira en passant ses mains sur son visage.
« ‘Lut tout le monde…
Guillaume-san, ça va ? Â»
Guillaume dĂ©nia du chef :
« Il reste de la soupe et du riz ?
– Oui, oui. Tu en veux ?
– Oui, merci. Je vais me servir, ‘te dĂ©range pas… Â»
Guillaume se releva mollement et alla se sortir deux bols.
« Tu as mal dormi ? demanda Gael.
– Pas assez, corrigea Guillaume. J’ai cherchĂ© un truc toute la nuit, impossible de le trouver… Ça va finir Ă  la biblio, cette histoire… Ils doivent avoir le livre qu’il me faut… Â»
Il se rassit avec ses bols de soupe et de riz, et soupira :
« On verra ça. Ça vous dirait, un petit tour Ă  la Part Dieu, les garçons ?
– Oui ! s’exclama Phil.
– Ben on verra ça, alors… Â»
Il y eut un silence. Guillaume commença Ă  manger. Puis, Phil demanda, tout sourire :
« Vous avez entendu la dame, cette nuit ? Â»
Guillaume sursauta, puis fronça les sourcils :
« Quoi ?
– La dame qui chantait… Vous avez entendu ? C’Ă©tait joli ! Â»
Guillaume fixa son neveu avec stupĂ©faction. Et cet effarement monta visiblement d’un cran lorsque Gael intervint après avoir fini son bol :
« Oui, j’ai entendu aussi. C’Ă©tait très beau, mais je me suis demandĂ© qui c’Ă©tait… C’est bizarre de chanter comme ça au milieu de la nuit… Â»
Guillaume croisa les bras en se redressant, les regardant l’un après l’autre, clairement dubitatif. Les deux garçons le regardèrent Ă  leur tour sans comprendre, et ce fut Tsume qui, les regardant aussi, finit par rompre le silence :
« Qu’est-ce qu’il y a ? Â»
Guillaume eut un sourire.
« Ă‡a va, t’en fais pas… Â»
Il eut un petit rire et reprit :
« C’est hmmm, une voisine… Elle chante parfois, la nuit, il ne faut pas s’inquiĂ©ter. Â»
Gael songea que leur oncle leur cachait quelque chose, mais il ne dit rien. Il Ă©tait plutĂ´t soulagĂ© d’apprendre que cette voix n’Ă©tait pas le fruit de ses dĂ©lires, mais quelque chose de rĂ©el. En y songeant d’ailleurs, il se dit qu’Ă  part celles qu’il avait entendues la première nuit, il n’avait pas eu d’hallucinations depuis qu’il Ă©tait ici. Mais bon, sa nuit de fièvre ne comptait peut-ĂŞtre pas. Mais par rapport aux longues nuits qu’il avait pu connaĂ®tre, passĂ©es Ă  se boucher les oreilles, ici, c’Ă©tait plutĂ´t calme. Peut-ĂŞtre cette sĂ©curitĂ© nouvelle apaisait-elle ses troubles… En tout cas, c’Ă©tait salutaire. Il se sentait bien. Il regarda Tsume, qui, repu, s’Ă©tira avec un grand sourire. Gael le regarda et rosit un peu sans le vouloir.
Ouais… Il se sentait vraiment bien.

*********

Tsume regarda la voiture partir par la fenĂŞtre. Il fit un petit signe de main Ă  Phil et soupira dès qu’il fut hors de leur vue. Il Ă©tait très reconnaissant Ă  Guillaume de lui offrir ce temps seul. Il Ă©tait très content de l’arrivĂ©e des deux neveux de son tuteur, ils Ă©taient très sympathiques et il se sentait moins seul. Phil Ă©tait adorable et Gael lui plaisait beaucoup. Il hĂ©sitait un peu Ă  ĂŞtre plus entreprenant, d’ailleurs. Il avait l’impression que lui aussi plaisait Ă  Gael, mais face Ă  un garçon de 16 ans, il n’Ă©tait pas trop sĂ»r de ce qu’il devait ou pouvait faire…
Tsume soupira encore. Il allait aller se balader. Il avait besoin de courir quelques heures, seul, pour s’aĂ©rer la tĂŞte un bon coup… Il connaissait les environs, Guillaume l’avait accompagnĂ© souvent, Ă  son arrivĂ©e. Il serait tranquille s’il allait dans la forĂŞt. Il serait Ă  l’abri des indiscrets. Il pourrait se lâcher en paix.
Ça allait lui faire du bien.

*********

Guillaume conduisait tranquillement. Il Ă©tait soulagĂ© de pouvoir offrir un peu de repos Ă  Tsume. Il fallait absolument que son jeune ami puisse souffler. Il sourit Ă  Gael, assis Ă  sa droite :
« Tu as regardĂ©, pour le cinĂ© ?
– Non, mais entre les deux, on trouvera bien un truc, t’en fais pas. Tu es sĂ»r que ça te gĂŞne pas qu’on y aille tous seuls ?
– Non, non, au contraire. J’ai des recherches Ă  faire Ă  la bibliothèque, ça risque d’ĂŞtre long. Je ne vais pas vous demander de rester Ă  m’attendre… Alors profitez-en pour vous faire un petit film tranquillement, vous me rejoindrez après. On se fera quelques courses et on rentrera.
– Tsume ne va pas s’ennuyer ? demanda Phil de l’arrière.
– Non, ne t’en fais pas. Il aime bien ĂŞtre un peu tout seul, de temps en temps.
– On pourra lui ramener un cadeau ?
– Oh, ben si on trouve quelque chose, oui, c’est une bonne idĂ©e, approuva Guillaume. Vous voulez qu’on repasse Ă  votre appartement, au fait ? Ça ferait pas un gros crochet, on peut y passer au retour…
– Non, c’est bon… Par contre, euh… J’aimerais bien passer voir Maman,… Enfin si tu veux… Â»
Il y eut un silence. Guillaume finit par hocher gravement la tĂŞte.
« Ouais, c’est une bonne idĂ©e.
– On lui donnera des jolies fleurs ? demanda Phil.
– Ouais. On achètera un beau bouquet pour elle, opina Guillaume, avant d’ajouter avec un petit sourire : Je lui dois bien ça, depuis le temps… Â»
Guillaume se gara dans le parking du grand centre commercial et ils montèrent dans les Ă©tages de la galerie marchande. Il laissa ses neveux au cinĂ©ma, après leur avoir donnĂ© de quoi payer les places et des bonbons et des boissons s’ils voulaient, et partit Ă  cĂ´tĂ©, Ă  la bibliothèque.
Il gagna directement le cinquième Ă©tage, le dĂ©partement du Fond Ancien. Il alla directement au guichet. Heureusement qu’il Ă©tait connu des bibliothĂ©caires. L’accès aux vieux livres Ă©tait quasi impossible sans autorisation.
Il n’aimait pas beaucoup le vieux binoclard qui se trouvait au guichet, mais il n’avait pas de temps Ă  perdre ni envie de polĂ©miquer.
« Bonjour, professeur Dalo.
– Bonjour. Je cherche trois livres que je dois consulter le plus vite possible, s’il vous plaĂ®t.
– Oui, bien sĂ»r. Â»
Guillaume donna les rĂ©fĂ©rences au bibliothĂ©caire qui lui demanda d’attendre un moment, ils allaient aller lui chercher ça dans les rĂ©serves. Le jeune chercheur s’installait Ă  une table lorsque son tĂ©lĂ©phone sonna. C’Ă©tait Josef. Il sortit dans le couloir pour rĂ©pondre.
« Oui, j’Ă©coute.
– Salut, Guillaume. On a eu quelques infos, tu es oĂą ?
– Ă€ la bibliothèque, au cinquième.
– Ah, super. On est juste Ă  cĂ´tĂ©. On te rejoint.
– D’accord. Â»
Guillaume n’eut que le temps de raccrocher que son tĂ©lĂ©phone sonnait Ă  nouveau.
« Oui, j’Ă©coute… ?
– Professeur Dalo ? C’est Lucie Bravy. Je ne vous dĂ©range pas ? Â»
Guillaume se mordit les lèvres et la voix reprit avec amusement :
« L’assistante sociale qui gère le dossier de vos neveux avec le juge Durand.
– Ah oui, pardon, j’y Ă©tais pas du tout, lĂ  !
– Je vois ça. Je vous dĂ©range ?
– Non, non, du tout… Enfin, j’ai cinq minutes, j’attends quelqu’un. Que puis-je pour vous ?
– Oh, je n’en ai pas pour longtemps, je voulais juste savoir comment ça se passait avec les garçons.
– Très bien. Vraiment très bien. Ils ne sont pas avec moi, lĂ , mais je peux leur demander de vous rappeler tout Ă  l’heure, si vous voulez. De mon cĂ´tĂ© en tout cas, il n’y a aucun souci. Ils ont l’air d’apprĂ©cier ma compagnie, celle de mon filleul et la maison… Ils sont très gentils, vraiment.
– Ils sont oĂą ?
– Au cinĂ©ma. Je devais faire des recherches Ă  la bibliothèque, alors je leur ai proposĂ© d’aller voir un film en attendant.
– Je vois, bonne idĂ©e. Bon, je ne vous dĂ©range pas plus. S’ils veulent me rappeler Ă  ce numĂ©ro tout Ă  l’heure, ça sera avec plaisir. Sinon, on se verra le 2 comme prĂ©vu pour faire le point.
– C’est bien notĂ©. Bonne fin de journĂ©e Ă  vous.
– Merci, vous aussi. Â»
Il raccrocha et n’eut pas le temps de ranger l’appareil qu’il sonna encore.
« Non mais ils se sont donnĂ© le mot ou quoi… C’est une blague… Â»
Il secoua la tĂŞte et dĂ©crocha avec un soupir :
« Guillaume Dalo, j’Ă©coute ?
– Bonjour, professeur. Commissaire Gandier.
– Ah, bonjour.
– J’espère ne pas vous dĂ©ranger. Je voulais savoir si vous avez du nouveau.
– Je suis Ă  la bibliothèque pour faire des recherches, justement. J’ai quelques pistes, mais je voulais vĂ©rifier avant de vous rappeler. Â»
Voyant Josef sortir de l’ascenseur voisin avec Slavek, qui allait lentement, s’appuyant sur sa canne, il leur fit un signe de main.
« Parfait. Vous en avez pour longtemps ? Nous pourrions peut-ĂŞtre vous y rejoindre tout Ă  l’heure… Â»
Guillaume fit la moue :
« Je pense en avoir pour deux ou trois heures…
– D’accord. Je vous rappellerai si nous pouvons venir. Ne vous occupez pas de nous, nous nous arrangerons plus tard si nous ne pouvons pas vous voir aujourd’hui.
– Bien. Je vous rappelle si je trouve quelque chose.
– Merci. Ă€ bientĂ´t. Â»
Il raccrocha, regarda son tĂ©lĂ©phone avec suspicion, mais cette fois, ce dernier se tint tranquille. Il soupira et serra la main de Josef et celle de Slavek :
« Comment ça va ?
– Bien, Guillaume, bien, rĂ©pondit le vieil homme. C’est un heureux hasard que tu sois ici aujourd’hui.
– Nous avons rĂ©ussi Ă  avoir des informations sur la mort de Bernard, continua Josef. Il Ă©tait avec d’autres quand un groupe d’hommes est venu, ils voulaient que l’un d’eux les accompagne. Ils proposaient une belle somme, mais les autres se sont mĂ©fiĂ©s, ça avait l’air bizarre. Bernard a acceptĂ©, ils sont partis avec lui, et d’autres pas loin de lĂ  oĂą on a retrouvĂ© son cadavre nous ont dit avoir vu un groupe de 7 ou 8 hommes en espèce de robe de bure noire passer dans la nuit, avec un gars qui devait ĂŞtre Bernard, mais qui avait l’air pas normal.
– Possible qu’ils l’aient droguĂ©, soupira Guillaume.
– Oui. Voiture de luxe. Les mecs avaient vraiment l’air friquĂ©.
– Leur âge ?
– Entre 25 et 30, en gros.
– Ça sent le groupe de jeunes inconscients qui font mumuse avec de la magie noire… soupira encore Guillaume, sombre.
– DĂ©solĂ©, mon ami, de te rappeler de mauvais souvenirs… dit doucement Slavek en tapotant le bras de Guillaume.
– Pas grave… rĂ©pondit ce dernier. Il faut tirer ça au clair et vite. Avant qu’il y ait d’autres victimes. Vous avez un moment pour m’aider Ă  regarder les livres ?
– Oui, bien sĂ»r. Â»
Ils retournèrent dans la salle. Slavek s’assit Ă  une table alors que Josef mettait son propre tĂ©lĂ©phone en silencieux. Guillaume retourna au comptoir, les livres venaient juste d’arriver. Il s’agissait de grands in-folio de près de 35 cms de haut sur 15 de large. Il les prit dĂ©licatement.
« Merci. J’ai trouvĂ© de l’aide, j’en aurais pour moins longtemps que prĂ©vu.
– De l’aide,… Vous ne voulez pas parler de ces euh… Je les ai pris pour des clochards ?
– Le jour oĂą vous lirez le latin et le grec aussi bien qu’eux, on en rediscutera. Promis. Â» rĂ©pondit Guillaume avec un sourire condescendant.
Guillaume apporta les trois gros livres sur la table. Slavek se redressa et sortit des lunettes de sa poche. Josef s’assit.
« Tu penses qu’on trouvera ça lĂ  dedans ?
– Je pense, oui, que c’est lĂ -dedans qu’on a le plus de chances de trouver… Â»
Slavel prit le premier livre avec soin.
« Bibliotheca Diabolica... Parfait.
– Je te laisse le Novus malleus maleficarum, Josef ?
– Comme tu veux…
– Je me garde celui-lĂ , Egergeias daimonon dialogos… Latino-greco-arabo-hĂ©breux…
– Ah oui, bonne idĂ©e, garde-le. Je m’en voudrais de t’en priver. Â»
Ils eurent un petit rire et se mirent à l’œuvre.
Les trois hommes Ă©taient calmes. Totalement indiffĂ©rents au regard sombre, choquĂ© de certains membres du personnel ou du public si propret et lettrĂ© du lieu, ils cherchaient avec calme et sĂ©rieux. Deux petites heures avaient passĂ© lorsque le commissaire rappela. Guillaume lui indiqua machinalement qu’il Ă©tait toujours Ă  la bibliothèque. Le policier n’Ă©tait pas loin et proposa de les rejoindre. Un peu perdu dans ses pensĂ©es, Guillaume accepta et se remit Ă  son livre sans attendre.
« Je crois que je l’ai. Â» finit par dire Josef.
Slavek et Guillaume vinrent voir. La double page contenait textes et gravures. Elles montraient précisément la position de la victime et les diverses blessures à lui infliger. Guillaume alla chercher les photos.
« Ă‡a y ressemble bien… Â» approuva Slavek.
Ils Ă©taient en train de comparer lorsque les policiers arrivèrent. Ces derniers restèrent un instant surpris de trouver Guillaume avec deux autres hommes, surtout dĂ©pareillant autant dans le dĂ©cor. Ne laissant pas Ă  Franchon le temps de gueuler, Gandier s’approcha :
« Professeur ?
– Oh ! sursauta Guillaume. Bonjour, commissaire. Â»
Il tendit une main que le policier serra avec une certaine froideur.
« Je croyais vous avoir demandĂ© d’ĂŞtre discret.
– Je me doute de ce que vous pensez de ces messieurs, mais ils sont totalement dignes de confiance et m’ont bien aidĂ©. Regardez, nous avons trouvĂ© de quel rituel il s’agit. Â»
Il lui montra le livre, alors que Franchon s’approchait en grommelant et SĂ©vran en fronçant les sourcils.
« Euh,… Oui, ça y ressemble… reconnut le commissaire. Et euh… C’est quoi, ce livre ?
– DĂ©monologie du XVIIe siècle, lui rĂ©pondit Josef en se levant. Un beau recueil de rituels divers.
– Les blessures ont l’air de coller aux dessins… Et les signes au sol aussi… reconnut encore le policier.
– Et pas que, intervint Ă  son tour Slavek. Date et heure aussi. La nouvelle Lune d’avant Samain ou Walpurgis, au milieu de la nuit. Sacrifier un ĂŞtre insignifiant pour faire venir l’esprit du serviteur. Â»
Guillaume hocha la tĂŞte en tournant la page qui montrait d’autres gravures similaires :
« Et ce n’est que la première Ă©tape. Lors de la nuit de Samain ou de Walpurgis, sacrifier un ĂŞtre de grande valeur pour faire venir l’esprit de maĂ®tre. Â»
Le commissaire fronça les sourcils :
« Vous me la refaites en français ?
– Risque d’un second meurtre la nuit du 31 octobre. Et cette fois, ça ne sera pas un SDF. Â»
Franchon ne tint plus :
« C’est quoi, ces conneries ! Â»
IntriguĂ©s par l’arrivĂ©e de ces trois hommes, deux bibliothĂ©caires s’Ă©taient approchĂ©s :
« Un peu de silence, s’il vous plaĂ®t ! Â» ordonna fermement une petite femme sèche Ă  chignon et lunette [une pure caricature de bibliothĂ©caire de fiction].
Son collègue, plus jeune, reprit :
« Que se passe-t-il, professeur Dalo ? Vous avez trouvĂ© ce que vous cherchiez ?
– Oui, il semblerait, merci. Je vous rends les livres dans un moment, le temps de noter quelques dĂ©tails et de photographier les pages qui m’intĂ©ressent.
– D’accord, mais s’il vous plaĂ®t, parlez moins fort…
– Excusez-nous, leur rĂ©pondit le commissaire en leur montrant sa carte. Nous avions demandĂ© l’aide du professeur Dalo pour une enquĂŞte. Â»
La petite femme fronça les sourcils et son collègue hocha lentement la tĂŞte :
« Il n’y a pas de souci et nous sommes Ă  votre disposition si vous le souhaitez…
– Tonton, Tonton !! Â»
Phil courut dans les jambes de Guillaume, tout sourire, et Gael, qui le suivait, le rabroua gentiment :
« Phil, du calme. Il faut ĂŞtre sage dans une bibliothèque. Â»
Guillaume souleva le petit bonhomme :
« Oui, tu as le droit d’ĂŞtre content, mais en silence. Vous revoilĂ  ? Ça a Ă©tĂ© ?
– Oui, oui… Â»
Gael regardait l’attroupement avec scepticisme.
« â€¦ Le film Ă©tait bien… Tu en as encore pour longtemps ?
– Je ne pense pas, on avait presque fini… Â»
Il reposa Phil et vint donner sa carte d’abonnement Ă  Gael :
« Si vous voulez aller au sous-sol ou au premier vous prendre des livres ou des DVDs, je vous prĂŞte ma carte. Je vous rejoins quand j’ai fini.
– D’accord… Allez, tu viens, Phil ? Il faut laisser Guillaume travailler.
– Oui ! Ă€ tout Ă  l’heure, Tonton ! Â»
Les deux enfants repartirent, Phil s’accrochant joyeusement Ă  la main que lui tendait Gael. Le commissaire reprit :
« Bon, nous disions. Vous pensez qu’il va y avoir un autre meurtre ?
– On vous l’a dit. Ce rite comporte deux phases. Une seule a Ă©tĂ© accomplie. Il y a donc des risques certains qu’ils veuillent accomplir la seconde.
– Mais c’est des conneries ! cria tout bas Franchon. Ils ont bien vu que ça avait pas marchĂ©, non, pourquoi ils se feraient chier Ă  remettre ça ! Â»
Slavek eut un petit rire. Josef et Guillaume parvinrent Ă  retenir le leur. Le commissaire Ă©tait sceptique, mais SĂ©vran croisa les bras :
« Rien Ă  voir, ils peuvent aussi se dire que ça a foirĂ© parce qu’ils ont mal fait un truc et essayer le deuxième…
– Par exemple, opina Guillaume.
– Difficile d’ignorer le risque… finit par admettre le commissaire. Bon, professeur, si vous pouvez nous faire un rĂ©sumĂ© de tout ça ? Et si vous avez des infos sur comment le deuxième rite peut se passer… Je verrai avec le juge ce qu’il en pense.
– D’accord, je vous ferai ça. Â»
Le policier hocha la tĂŞte et dit ensuite Ă  Slavek et Josef :
« Merci du coup de main, mais discrĂ©tion absolue et restez en dehors de la suite.
– Ne craignez rien, lui rĂ©pondit aimablement Slavek. Nous savons très bien quel est notre rĂ´le. Â»
Gandier eut une moue sĂ©vère, mais n’ajouta rien, et lui et ses deux hommes partirent, Franchon toujours en colère.
Guillaume eut un sourire en sortant son téléphone. Il se mit à photographier les pages avec soin.
« Ils ne vont rien faire… soupira Josef.
– D’un autre cĂ´tĂ©, ils ne peuvent pas faire grand-chose, lui rĂ©pondit Guillaume.
– Guillaume a raison. Ils n’y croient pas et ils manquent de moyen. Nous, nous savons quoi faire et nous en avons les moyens. Il sera temps de les appeler quand nous les aurons stoppĂ©s pour qu’ils les arrĂŞtent. Â»
Un peu plus tard, Guillaume rendait les livres et lui, Josef et Slavek prenaient l’ascenseur pour redescendre au rez-de-chaussĂ©e.
« Tes neveux ?
– Oui, les fils de ma sĹ“ur. Elle est dĂ©cĂ©dĂ©e, alors ils vivent avec moi le temps de voir si ça colle. Si oui, je vais avoir leur garde.
– Ils savent ?
– Non, pas vraiment. J’hĂ©site un peu Ă  leur en parler, je vais attendre d’y voir plus clair…
– Ils ont un don, en tout cas. Tous les deux. Â» dit Slavek avec douceur.
Guillaume sourit, comme Josef qui dit :
« Ah, si c’est toi qui le dis, il doit ĂŞtre puissant.
– Rien d’Ă©tonnant, quand on connaĂ®t leur oncle. Â»
Voyant les deux frères dans la file d’attente du prĂŞt, les trois hommes les rejoignirent. Guillaume fit les prĂ©sentations. Slavek sourit et soupira :
« Prends bien soin d’eux, Guillaume. Ils sont dignes de toi. Â»

*********

Le grand cimetière Ă©tait calme, pour ne pas dire vide. Le soleil commençait Ă  baisser, baignant le lieu d’une lumière assez douce. Les arbres flamboyants de cette fin d’octobre apportaient une ambiance presque curieusement chaleureuse.
La tombe Ă©tait dans une longue allĂ©e, petite, perdue entre d’autres. Phil y courut en premier et la regarda tristement :
« Il n’y a plus de fleurs ?… Â»
Gael et Guillaume arrivèrent derrière lui, et Gael s’accroupit pour passer ses bras autour de son petit frère :
« Elles devaient ĂŞtre fanĂ©es. Mais c’est pas grave, on en a apportĂ© d’autres encore plus jolies… Â»
Guillaume dĂ©posa doucement le gros bouquet multicolore qu’ils avaient choisi ensemble.
« Salut, Lisa… Â» murmura-t-il.
Il se redressa. Gael fit de mĂŞme avec son petit frère dans les bras. Phil se mit Ă  pleurer et Gael renifla. Guillaume soupira, navrĂ©, et alla passer son bras autour d’eux :
« Ă‡a va aller, ça va aller… Je suis lĂ .
– C’est vrai que quand on meurt, on va dans un grand jardin oĂą on fait que jouer ? Â» demanda Phil.
Gael et Guillaume eurent un petit sourire.
« C’est la maĂ®tresse qui m’a dit ça…
– Ça serait plutĂ´t sympa, reconnut Guillaume.
– Maman, elle est lĂ -bas ?
– SĂ»rement.
– Elle reviendra vraiment plus jamais ?
– Qui sait… soupira Guillaume. Il y a des vieilles histoires qui racontent qu’une fois par an, les morts ont le droit de revenir voir les vivants…
– C’est vrai ? Â»
Les grands yeux de l’enfant Ă©taient aussi plein de larmes que suppliants. Guillaume lui sourit :
« Oui. La nuit de Samain. Le 31 octobre.
– Maman reviendra nous voir, alors ? Â»
Guillaume sourit encore :
« Si tu y crois très fort, et si elle t’entend… Â»
Gael eut un sourire triste :
« T’y crois vraiment Ă  ça, toi ?
– Pourquoi pas. Après tout, croire, ça coĂ»te rien. Â»

*********

Tsume, encore humide de la bonne douche qu’il avait prise en revenant de sa balade, chantait en prĂ©parant le dĂ®ner. Guillaume avait appelĂ©, ils n’allaient pas tarder. Le jeune homme Ă©tait torse nu, sa serviette autour du cou et ses cheveux noirs lâchĂ©s et encore un peu dĂ©goulinants.
Il entendit la porte et cria :
« Okaeri !
– TadaĂŻma ! Â» rĂ©pondirent trois voix en chĹ“ur.
Il ralentit le feu sous sa casserole et les rejoignit dans l’entrĂ©e.
« Bièn-ve-nu.
– Merci !
Tout va bien ? Vous avez passĂ© une bonne après-midi ?
– Oui, très bonne. Et toi ?
– Oui, très bonne aussi. Â»
Gael regardait le Japonais du coin de l’œil, tout rose. Tsume sourit sans rien lui dire, le trouvant juste mignon, et le voyant, Gael rosit un peu plus. Phil tendit un paquet au filleul de son oncle :
« Tiens, c’est pour toi !
Quoi ? Pour moi ? Pourquoi ?
– Les garçons voulaient te remercier pour ton accueil et tout le soin que tu as pris d’eux, Tsume. Alors ils ont choisi ça.
– Ah, mais il fallait pas, c’est normal… Â»
Tsume se gratta la tête, gêné, et Gael le trouva à son tour très mignon. Le Japonais ouvrit le paquet et éclata de rire.
C’Ă©tait un très joli petit loup en peluche avec de jolis yeux dorĂ©s. Guillaume avait lui aussi bien ri quand Phil l’avait vu dans le rayon et encore plus quand Gael avait dit que c’Ă©tait la couleur des yeux de Tsume.
Le jeune homme se calma rapidement et dit :
« Elle est très belle… Merci beaucoup… Merci… Â»
Un peu plus tard, alors que Gael et Phil Ă©taient partis se laver, Guillaume, restĂ© seul Ă  la cuisine avec son jeune ami, lui demanda :
« Ă‡a a Ă©tĂ© pour toi aussi ?
– Oui, oui, vraiment. J’ai pu faire une très longue balade dans les bois. C’Ă©tait super. Ça m’a fait un bien fou !… J’espère que personne ne m’a vu… J’avoue que par moment, je ne faisais pas trop attention.
– Bah, on verra. Ce n’est pas grave, au pire. On le saura vite, et il suffira que je t’accompagne la prochaine fois…
– Oui, j’aimais bien aussi me promener avec toi.
– En tout cas, tu as l’air plus en forme. Ça me fait plaisir.
– Oui, ça m’a vraiment fait du bien… Je n’avais jamais eu Ă  tenir si longtemps sans du tout pouvoir me reposer… Et il Ă©tait temps. Â»
Guillaume hocha la tĂŞte.
On sonna à la cloche du portail. Intrigué, car il était presque 19h, Guillaume alla voir. Il découvrit, incrédule, deux gendarmes.
« Bonsoir, dĂ©solĂ©s de vous dĂ©ranger…
– Pas de souci. Il y a un problème ? Â»
Il sortit pour les rejoindre.
« Ben, pas vraiment. En fait, on nous a signalĂ© un grand loup noir, vraiment très gros, apparemment, qui rodait pas très loin d’ici. C’est au cas oĂą vous l’auriez vu ou si on vous en avait parlĂ© ?
– Ah, non, je ne vois pas… rĂ©pondit innocemment Guillaume. Quand ça ?
– Il aurait Ă©tĂ© vu dans l’après-midi du cĂ´tĂ© de la forĂŞt.
– Je n’Ă©tais pas lĂ , mais je vais souvent me promener dans le coin. Je n’ai jamais rien vu, en tout cas. Personne n’a Ă©tĂ© blessĂ©, j’espère ?
– Non, non, il n’a Ă©tĂ© vu que de loin. Ă€ mon avis, c’est juste un chien paumĂ© et les gens ont exagĂ©rĂ©… L’autre fois, un collègue a Ă©tĂ© appelĂ© pour un tigre et c’Ă©tait juste un chat Ă©norme… Enfin bon, c’Ă©tait au cas oĂą. On vous dĂ©range pas plus, hein. Au cas oĂą, vous nous appelez.
– C’est bien notĂ©, pas de souci. Bon courage pour la fin de votre tour !
– Merci ! Bonne soirĂ©e ! Â»
Guillaume les regarda partir, soupira, rentra et retourna Ă  la cuisine :
« La prochaine fois, je t’accompagne… Â»

*********

Gael avait lavĂ© son frère avec soin et le laissa filer pour prendre sa propre douche. En se glissant sous l’eau chaude, il soupira. La journĂ©e avait Ă©tĂ© un peu longue, et aller au cimetière l’avait un peu secouĂ©. Il resta longuement, les yeux fermĂ©s, et les paroles de Guillaume lui revinrent en mĂ©moire.
Il y a des vieilles histoires qui racontent qu’une fois par an, les morts ont le droit de revenir voir les vivants…
Après tout, croire, ça coûte rien.
…
Il laissa ses larmes couler.
Il y avait tant de choses qu’il aurait voulu lui dire…
Je t’en veux pas… Je t’en ai jamais voulu… Je sais que c’Ă©tait pas ta faute…
Tu me manques…
Il se lava mĂ©caniquement, reprenant lentement son calme. Il n’y avait plus rien Ă  faire, plus rien Ă  dire. Juste prier, peut-ĂŞtre…
Il redescendit en bas, alla au salon et sourit. Guillaume et Phil jouaient à la console, un petit jeu de course rigolo, sous l’œil bienveillant de Tsume qui lisait, sur un fauteuil, à côté.
Une nouvelle famille ?…
Tsume lui sourit :
« Gael-kun, daijĂ´bu ?…
– Hm ? Â»
Ils se regardèrent avec un air pareillement dubitatif, et Tsume fit la moue et tenta :
« Sava ?
– Ah ! Oui, oui, ça va, merci. Juste un peu fatiguĂ©… Â»
Gael vint s’asseoir au bout du canapĂ©, Ă  cĂ´tĂ© du Japonais.
« C’est quoi, que tu lis ? demanda-t-il en montrant son livre.
Hm ? Oh, Ansatsu kyĂ´shitsu, manga des’… [Hm ? Oh, Ansatsu kyĂ´shitsu (Assassination Classroom, en VF), c’est un manga…]
-On les a en DVD si tu veux, intervint Guillaume. C’est très marrant. Sinon, je crois qu’ils existent en français… On pourra les acheter…
– Euh oui je veux pas euh… Enfin on verra… On mange pas ?
– On t’attendait.
– Oh pardon !
– Non, non mais pas grave, on est pas pressĂ©… Â»
Phil et Guillaume prirent le temps de finir leur course et ils allèrent dĂ®ner. Alors qu’ils finissaient tranquillement, Guillaume s’Ă©tira et dĂ©clara :
« C’Ă©tait super bon !!! Umai umai ! [DĂ©licieux, dĂ©licieux !]
– Oui, approuva Phil. T’es trop fort, Tsume !
Arigatô, répondit le garçon, perdu dans le frigo. [Merci.]
– Lui aussi, il est bon Ă  marier, ajouta Guillaume avec un clin d’oeil Ă  Gael qui gloussa.
– Toi, par contre, je t’ai pas vu beaucoup aux fourneaux ? remarqua le garçon.
– J’avoue, sourit Guillaume. Je me dĂ©brouille, mais ce n’est pas mon plus grand talent. Â»
Tsume posa les fromages sur la table et se rassit.
« Ah, au fait, les garçons, je voulais vous demander quelque chose…
– Oui, quoi ?
– Est-ce que vous pourriez apprendre Ă  Tsume Ă  dĂ©chiffrer le français ?
– Euh, lui apprendre Ă  lire, tu veux dire ?
– Ă€ lire au sens propre, je sais pas si vous pourrez, mais au moins lui apprendre Ă  reconnaĂ®tre les lettres ?
– Moi je sais Ă©crire mon nom ! dit Phil.
– C’est une base, sourit Guillaume.
– Oui, on peut essayer… Ça nous occupera… J’ai vu qu’ils annonçaient encore de la pluie demain… Â»
Le lendemain donc, et alors qu’effectivement, il pleuvait, Gael s’installa avec Phil et Tsume au salon. Il se demandait un peu comment il allait faire, mais Guillaume lui avait imprimĂ© des trucs qu’il avait trouvĂ© sur Internet pour l’aider. Entre ça et les petits livres d’images de Phil, ça devait le faire…
Tsume Ă©tait heureusement un Ă©lève sage et très attentif. Très dĂ©sireux d’apprendre, aussi. Gael, qui ne lisait bien sĂ»r pas le japonais, comprit assez vite, cependant, que leur Ă©criture reposait sur des signes reprĂ©sentant des syllabes. Les feuilles laissĂ©es par Guillaume furent salutaires. Tsume comprit assez vite qu’il fallait deux lettres pour faire une syllabe, ce qui expliquait cet alphabet qu’il avait d’abord cru incomplet tant il y avait peu de signes.
Phil Ă©tait tout content et apprenait aussi. Ils finirent tous trois sur le canapĂ©, regardant un livre d’images. Gael commença en dĂ©composant les mots Ă©crits sous les dessins. Phil finit par s’endormir Ă  cĂ´tĂ© d’eux. Au bout d’un moment, Tsume dĂ©chiffrait tout seul, avec soin, et Gael opinait ou le corrigeait gentiment, mais le Japonais se trompait assez peu.
Un gros cĹ“ur rouge apparut sur une page et les deux garçons rosirent, Ă©galement gĂŞnĂ©s. Puis, Gael Ă©couta Tsume dĂ©chiffrer doucement :
« A-mo-u-re… Â»
Comme Gael rosissait un peu plus, regardant ailleurs, Tsume sourit tendrement, se pencha et rĂ©pĂ©ta tout bas :
« A-mo-u-re… ? Â»
Gael le regarda du coin de l’œil, sourit, et Tsume caressa ses cheveux.
« â€¦ Gael… ? Â»
Le garçon tourna la tĂŞte et sourit un peu plus, toujours rose. Tsume soupira :
« Kawai… Â» [Mignon…]
Ils sursautèrent tous deux dans un bel ensemble lorsque le téléphone sonna. Gael se leva, un peu tremblant, pour aller décrocher. Tsume le regarda faire en souriant doucement.
« AllĂ´… ? Ah, salut Guillaume… Oui ?… Ah d’accord. Non, non, pas de souci. Oui, ça va… On euh… On lisait… Tsume se dĂ©brouille très bien… Oui ? D’accord. Pas de souci, on t’attendra… Bon courage. Ă€ ce soir. Â»
Phil s’Ă©tait rĂ©veillĂ© et se frottait les yeux. Il regarda son frère :
« Gael ? C’est qui ? Â»
Gael avait raccrochĂ© et lui sourit :
« Guillaume. Il a du travail, il rentrera un peu plus tard qu’il pensait. Tu as bien dormi ? Â»
Le petit garçon s’assit et tendit les bras vers son frère :
« Oui… J’ai faim !
– On va goĂ»ter, alors. Â»
Gael souleva le petit bonhomme dans ses bras :
« Un gros goĂ»ter pour pouvoir attendre jusqu’Ă  ce soir. Â»
Le garçon regarda Tsume qui lui souriait toujours doucement :
« Tsume ? GoĂ»ter ?… Euh, tabĂ©-machin ? Â»
Le Japonais rit, hocha la tĂŞte et se leva.
« Tabemasu… Chocolato ? [Manger… Chocolat ?]
– Ouais ! Â»

*********

Guillaume Ă©tait lessivĂ© lorsqu’il rentra. Il Ă©tait près de 21h. Il fut très touchĂ© que les garçons l’aient attendu pour souper. Ils mangèrent tous quatre dans une bonne ambiance, Tsume plaçant avec soin dans la conversation les mots français qu’il avait retenus de sa leçon de l’après-midi. Guillaume remercia très chaleureusement Gael et Phil et fĂ©licita Tsume.
Le dĂ®ner fini, il laissa ses trois protĂ©gĂ©s devant la tĂ©lĂ© pour aller prendre un bain. Il avait besoin d’ĂŞtre seul, au calme et dĂ©tendu pour ce qu’il devait faire.
Il s’enfonça dans l’eau chaude avec bonheur. Il ferma les yeux et se concentra.
Depuis presque trois ans, il vivait avec une petite boule chaude dans le ventre. Il arrivait qu’elle change de place, mais la plupart du temps, elle restait sagement dans son coin. Il Ă©tait très rare qu’il la rĂ©veille, mais lĂ , il devait lui parler.
Akh… ?
Rien.
Akh… ?
La petite boule remua un peu.
Akh ?
Guillaume sourit. Il avait l’impression qu’elle s’Ă©tirait.
Akh ? Ça va ?
Hmmmmmmmui ui….
Désolé de te réveiller, vieux frère.
Pas grave, pas grave… Que puis-je pour toi ?
Je vais sans doute avoir besoin de ton aide dans quelques jours. Je tenais à te prévenir.
Pas de problème ! Qu’est-ce qui se passe ?
Apparemment, une bande de gosses qui veulent appeler un de tes cousins.
Ah merde !
Alors bon, si besoin…
Oui oui, pas de souci ! N’hĂ©site pas !!
Merci.
De rien !
La petite boule se rendormit tranquillement et Guillaume soupira d’aise. Qu’il Ă©tait agrĂ©able d’avoir un ami de ce genre, tout de mĂŞme…
Il sortit de l’eau un peu plus tard, enfila son vieux jogging et son t-shirt, une robe de chambre en polaire et redescendit. Phil dormait, la tĂŞte appuyĂ©e sur les genoux de Gael qui l’avait recouvert d’un plaid et caressait doucement sa tĂŞte.
Tsume Ă©tait assis Ă  cĂ´tĂ© de Gael. Il le regardait avec tendresse. Guillaume s’assit sur le fauteuil.
« Vous regardez quoi, alors ?
– Ben on a mis Assassination Classroom, du coup… On est passĂ© en jap’ sous-titrĂ© quand Phil s’est endormi… Tsume suivait quand mĂŞme, mais bon…
– Il les connaĂ®t par cĹ“ur.
– Ça a Ă©tĂ©, ton bain ?
– Ouais, cool ! Ça fait du bien ! Â»

*********

Gael cuisinait en chantonnant, assis Ă  la table de la cuisine. Il coupait des pommes de terre avec soin quand Phil arriva en courant :
« Dis Gael, Tsume veut aller se promener après manger ?
– Oui, d’accord… Guillaume m’a dit qu’il y avait une petite animation sur la place du village, on ira voir…
– Il rentre tard, Guillaume ?
– Peut-ĂŞtre pas avant demain… Il ne savait pas.
– Il fait la fĂŞte avec des amis ?
– Oui, il est parti fĂŞter Halloween avec ses amis Ă  Lyon. Â»
Phil regarda un moment son frère, ses petites mains accrochĂ©es au rebord de la table :
« Dis Gael ?
– Oui, bĂ©bĂ© ?
– C’est ce soir que les morts ont le droit de revenir ? Â»
Le couteau s’immobilisa quelques secondes. Puis reprit son chemin.
« Oui, c’est ce soir.
– Tu crois que Maman va venir ? Â»
Gael eut un sourire triste :
« Qui sait…
– T’y crois pas… ? Â»
Il y eut un silence. Gael arrĂŞta de couper et soupira :
« J’en sais rien. Â»
Phil fit la moue, tout triste :
« Mais si tu y crois pas, elle va pas venir… ? Â»
Gael eut un petit rire triste et sourit Ă  son frère :
« Si elle veut venir, elle viendra mĂŞme si j’y crois pas, non ?… »
Phil le regardait avec de grands yeux et il ajouta :
« Elle a sĂ»rement très envie de nous voir, alors t’en fais pas, elle viendra. Â»
Le petit garçon sourit.
« Oui !
– Et si elle vient pas, ben c’est parce qu’elle s’amuse trop bien dans le jardin… Tu sais, quand on s’amuse bien, on oublie l’heure, des fois. Mais ça veut dire qu’on est tellement heureux qu’on fait pas attention. Et c’est pas grave, parce qu’on saura qu’elle est bien, et elle reviendra plus tard… Et elle sera dĂ©solĂ©e de pas ĂŞtre venue, parce qu’elle nous aime très fort. Â»
Phil sautilla :
« Moi aussi je l’aime très fort ! Â»
Il contourna la table pour venir passer ses petits bras autour de la taille de Gael et se serrer contre lui :
« Et toi je t’aime très fort aussi ! Â»
Gael sourit cette fois avec douceur :
« Moi aussi, je t’aime, bĂ©bĂ©. Â»
Tsume les rejoignit.
« Sava ?
– Oui, oui. Et toi ?
– Sava Â»
Gael finit de préparer son plat et ils mangèrent tranquillement. Tsume débarrassait la table lorsque le téléphone sonna. Intrigué, car il était un peu tard, Gael alla décrocher.
« AllĂ´ ?
– Bonsoir, dit très poliment un vieil homme Ă  l’accent de l’Est indĂ©finissable pour le garçon. NavrĂ© de vous dĂ©ranger. Est-ce que euh,… Le fils de Takashi… Tsume, je crois, est lĂ  ? Â»
La voix était un peu nerveuse et Gael fronça les sourcils.
« Tsume ? Oui… Euh,oui, oui, il est lĂ … Mais euh… C’est pourquoi ?…
– Vous ĂŞtes le neveu de Guillaume, je pense ? Gael ? Je suis Slavek, nous nous sommes croisĂ©s Ă  la bibliothèque.
– Ah oui, se souvint Gael. Bonsoir… Mais euh… Vous parlez japonais… ? Â»
Il y eut un blanc Ă  l’autre bout de la ligne.
« Bon sang, soupira le vieil homme. J’avais oubliĂ© ça…
– Il y a un souci ?
– Euh, pas encore, mais ça pourrait venir… Votre oncle est en danger, Gael… Il va avoir besoin de l’aide de Tsume.
– Quoi ?! Â» sursauta le garçon.
Phil et Tsume arrivèrent dans le salon, inquiĂ©tĂ©s par le ton de Gael :
« Comment ça, Guillaume est en danger ?! Qu’est-ce qui se passe ?
– Il ne vous a rien dit, j’imagine ?
– Dit quoi ? Â»
Le vieil homme soupira encore.
« Bon. C’est beaucoup trop long Ă  vous expliquer, Gael, alors je vais vous demander de me faire confiance. Guillaume et Josef sont sĂ©rieusement en danger. Ils ont peut-ĂŞtre sous-estimĂ© la force de ce qu’ils doivent affronter. Il leur faut de l’aide, et je pense que Tsume peut suffire. Mais il faut faire très vite, il doit les rejoindre. Â»
Gael avait froncĂ© les sourcils :
« â€¦ Mais je comprends pas… ? Pourquoi vous appelez pas les flics, ou les pompiers ?
– Ce n’est pas de leur ressort. Â»
Il y eut un silence.
« Je ne vous demande pas de comprendre, Gael. Guillaume vous expliquera tout dès qu’il pourra, j’en suis sĂ»r. Mais s’il vous plaĂ®t, il faut faire vite. Â»
Gael passa sa main dans ses cheveux, tremblant :
« Mais mĂŞme si… Je parle pas japonais, moi ! Comment vous voulez que je lui explique ça !
– Votre frère le peut. Tsume le comprendra. Et il comprend Tsume. Â»
Gael resta bĂŞte :
« …Comment vous savez ça ?
– Trop long Ă  vous expliquer. S’il vous plaĂ®t, il faut faire vite. Â»
Phil tira sur le bras de son frère :
« Gael ? Qu’est-ce qui se passe ? Â»
Slavek l’entendit et demanda :
« Pouvez-vous mettre le haut-parleur, Gael, s’il vous plaĂ®t ? Â»
Le garçon obéit, hagard.
« Gael ? rĂ©pĂ©ta Phil en tirant plus fort.
Gael ? Nan’des’ka ? Â» [Gael ? Qu’est-ce qu’il y a ?]
La voix de Slavek les fit Ă©changer un regard intriguĂ© :
« Petit, tu m’entends ? Â»
Phil s’approcha de l’appareil :
« Oui ?
– Est-ce que tu peux dire Ă  Tsume que Guillaume a un problème et qu’il doit aller l’aider ?
– Guillaume a un problème ? rĂ©pĂ©ta Phil en fronçant les sourcils.
Nani ?! [Quoi?!]
– Oui, il a besoin que Tsume aille l’aider. Il faudrait que tu lui dises.
– D’accord ! Tsume, le monsieur dit que Tonton a un problème et qu’il faut que tu ailles l’aider !
Hm, opina Tsume, grave. Nan’des’ka ? rĂ©pĂ©ta-t-il.
– Il demande ce qu’il y a ? Â»
Slavek rĂ©pĂ©ta et Phil aussi. Gael se massait les tempes. C’Ă©tait juste dingue. Pas possible. Du dĂ©lire. Tsume et Phil se parlaient, chacun dans sa langue, et se comprenaient. C’Ă©tait dĂ©jĂ  n’imp’. Mais comment ce vieux le savait ?!
Tsume sortit son tĂ©lĂ©phone portable et le manipula rapidement. Il dit quelque chose et Phil rĂ©pĂ©ta :
« Tsume dit qu’il peut trouver Guillaume avec son portable.
– Parfait. Faites-vite. Et ne craignez rien, tout va bien se passer. Â»
Slavek raccrocha. Tsume regarda l’Ă©cran de son appareil. Guillaume l’avait intriguĂ© lorsqu’il lui avait demandĂ© d’installer cette application, qui leur permettait de localiser mutuellement leurs tĂ©lĂ©phones. LĂ , il pouvait savoir oĂą Ă©tait Guillaume, du moins oĂą Ă©tait son portable. Guillaume n’en Ă©tait normalement pas loin.
Gael reposa le combinĂ© et regarda tour Ă  tour son frère et son ami :
« Il se passe quoi ?
Iku.
– Tsume y va.
– D’accord, iku aussi, alors. On se magne.
Nani ?
– On y va aussi ?
– Ben Ă©coute, bĂ©bĂ©, je ne comprends vraiment pas comment vous arrivez Ă  vous comprendre, mais Tsume ne peut pas partir sans quelqu’un pour le guider et je ne peux pas le faire si tu n’es pas lĂ  pour traduire, enfin m’aider… Alors il faut qu’on y aille aussi. Â»
Phil sourit :
« D’accord ! On va tous ensemble pour aider Tonton ! Â»
Tsume avait son permis et alla sans hĂ©siter prendre les clĂ©s de la deuxième voiture. Cette petite voiture que Guillaume lui avait achetĂ©e « au cas oĂą Â». Ils filèrent sans attendre, Phil dans son siège tout neuf Ă  l’arrière et Gael Ă  cĂ´tĂ© de Tsume. Il le guidait comme il pouvait avec le GPS, et Phil servait sagement d’interprète. Les rues de Lyon Ă©taient animĂ©es en ce soir d’Halloween, pleines de joyeuses bandes dĂ©guisĂ©es, dĂ©jĂ  plus ou moins alcoolisĂ©es, qui se baladaient.
Ils se garèrent comme ils purent, le plus près possible du signal. Tsume Ă©tait grave et semblait curieusement aux aguets, comme si ses sens Ă©taient surdĂ©veloppĂ©s. Ils Ă©taient dans un endroit un peu Ă©trange, un ensemble de bâtiments de formes curieuses. Le plus grand campus de Lyon, mais ça, aucun des trois ne le savait. Il y avait quelques groupes d’Ă©tudiants qui traĂ®naient.
Tsume, Gael et Phil partirent rapidement, suivant le signal. Ils se retrouvèrent vite au bord d’un espèce d’immense terrain vague. Gael souleva Phil dans ses bras et suivit Tsume. Ă€ la lueur de la lune dĂ©croissante, le Japonais avançait très vite, et Gael peinait un peu Ă  suivre. Enfin, ils entendirent un chant Ă©trange et Tsume s’arrĂŞta. Il fit signe Ă  Gael de s’accroupir, et ils avancèrent lentement jusqu’Ă  arriver au bord d’un Ă  pic, et virent en contrebas un groupe d’une dizaine de personnes en espèce de robes de moine, entourant une jeune femme couchĂ©e nue au milieu de signes chelous, visiblement dans les vapes.
« Qu’est-ce c’est que cette merde… Â» murmura Gael.
Tsume gronda sourdement et Gael et Phil le regardèrent, surpris.
Le groupe chantait, sauf deux personnes, une qui se tenait debout à gauche de la femme, qui avait un grand couteau à la main, et un autre près de sa tête.
Gael serra Phil dans ses bras, très inquiet. Tsume fixait la scène avec colère. Et Gael sursauta en entendant la voix de son oncle :
« Votre attention, s’il vous plaĂ®t… Â»
Guillaume venait d’arriver, suivi de Josef. Ils Ă©taient tous les deux calmes et Guillaume continua :
« Absolument pas dĂ©solĂ©s de vous dĂ©ranger. Vous arrĂŞtez tout de suite ou on vous arrĂŞte de force ? Â»
Le groupe avait cessĂ© de chanter et ils semblaient se regarder sans trop savoir quoi faire. Sauf les deux qui Ă©taient près de la femme. Celui qui avait le couteau se tourna vers les deux hommes, furieux, et cria :
« Qui es-tu, toi, pour nous interrompre ?
– Le parc de la Cerisaie, ça te dit quelque chose ?
– Rien, et… Â»
Le second homme interrompit le premier, mais sa voix n’Ă©tait pas humaine :
« Cette aura n’est pas celle d’un simple mortel.
– Quoi ? s’Ă©cria l’autre.
– Qui es-tu ? demanda Ă  son tour le second en contournant la femme et les signes.
– Bonsoir, Azerbiol, serviteur de Beleth. Â» le salua Josef.
L’homme s’arrĂŞta. Il y eut un silence, et la voix inhumaine reprit :
« Vous connaissez mon nom.
– Ouais.
– Que voulez-vous ?
– EmpĂŞcher ton maĂ®tre de venir et tant qu’Ă  faire, te renvoyer d’oĂą tu viens. Après, tu choisis, on te renvoie gentiment ou Ă  grands coups de pied dans le cul. Â» rĂ©pondit Guillaume
La crĂ©ature ricana :
« Tu penses en avoir le pouvoir ?
– Ouais. Â»
La crĂ©ature ricana encore et tendit la main. Un espèce d’Ă©clair en jaillit. Guillaume tendit la sienne, trois doigts dressĂ©s, et l’Ă©clair Ă©clata contre une barrière invisible.
Josef eut un sourire et cria au reste du groupe :
« Vous devriez vous magner de foutre le camp ! Ce monstre ne vous offrira rien qui vaille vos âmes ! Il a sĂ»rement dĂ©jĂ  bouffĂ© celle de celui qu’il habite, et son maĂ®tre ne vaut pas mieux ! Â»
Les silhouettes encapuchonnĂ©es se regardaient et reculaient sans trop savoir quoi faire. L’homme au couteau cria :
« SILENCE ! Je sais ce que je fais ! Il nous donnera ce qu’on veut et j’Ă©craserai tous ceux qui se mettront sur mon chemin ! Â»
Guillaume tourna un peu la tĂŞte vers Josef :
« Je crois qu’on va devoir y aller Ă  la dure.
– T’avais prĂ©vu autre chose, pour de vrai ? Â»

*********

Gael regardait la scène, effarĂ©. Lorsqu’il vit l’Ă©clair, il crut que Guillaume allait mourir, mais son oncle l’arrĂŞta facilement.
« C’est un magicien, Tonton ? Â»
Gael grimaça. Il n’y comprenait rien, mais ce qui Ă©tait sĂ»r, c’Ă©tait qu’il fallait qu’ils s’approchent. Il suivit Tsume, qui grondait toujours Ă  moitiĂ©. Ils descendirent en contournant la butte sur laquelle ils Ă©taient. Gael serrait Phil dans ses bras. Il se sentait Ă©trange. Très inquiet, mais tout aussi sĂ»r de lui. SĂ»r de devoir faire quelque chose et tout aussi bizarrement sĂ»r de pouvoir le faire.
Ils s’arrĂŞtèrent, encore hors de vue des autres, cachĂ©s par un rocher.
Guillaume et Josef tenaient encore bon. En tout cas, les attaques, bien qu’impressionnantes, ne les blessaient pas. Foudre, vent, sol tremblant, Guillaume bloquait tout, mais la rapiditĂ© des attaques l’empĂŞchait de rĂ©pliquer. Josef, derrière lui, avait une main dressĂ©e devant son visage, il avait l’air de prier. Gael vit avec effroi l’homme au couteau sortir soudain un flingue pour le braquer son son oncle. Mais il n’eut mĂŞme pas le temps de crier pour l’alerter.
Un gigantesque loup noir bondit de derrière lui pour se jeter en deux bonds sur l’homme.
Cette apparition fit sursauter Guillaume et Josef, et ce sursaut suffit Ă  Azerbiol pour lancer deux Ă©clairs qu’ils esquivèrent de peu en se jetant au sol.
Alors que l’homme au couteau hurlait, terrorisĂ© par le fauve qui s’Ă©tait jetĂ© sur lui et le maintenait au sol en grondant, ses crocs très proches de son visage, la crĂ©ature lui jeta un oeil dĂ©daigneux et leva les bras, concentrant deux boules d’Ă©nergie dans ses mains. Elles grossissaient, Guillaume s’accroupit en jurant entre ses dents. Un peu plus sonnĂ©, Josef peinait Ă  se redresser.
« Euh, pardon, mais stop. Â»
La voix de Gael fit encore sursauter son oncle qui se tourna pour le voir.
L’adolescent ne comprenait pas lui-mĂŞme ce qu’il ressentait, ce qui lui arrivait. Mais il savait qu’il pouvait le faire.
« Qui es-tu, toi, encore ?! s’Ă©cria le dĂ©mon.
– Et toi, t’es qui pour essayer de tuer mon oncle ?! Â»
Furieux, le dĂ©mon lança les deux boules sur lui, avant qu’elles ne soient Ă  leur pleine puissante. Gael tendit les mains devant lui par rĂ©flexe et mĂŞme s’il recula violemment, elles explosèrent contre ses mains.
C’est maintenant ou jamais !
Guillaume ferma les yeux et appela. Il sentit la petite boule chaude s’Ă©veiller, sa chaleur envahir tout son corps.
Lorsque les yeux se rouvrirent, ils Ă©taient rouges et ses pupilles fendues. Son corps avait forci, ses mains avaient dĂ©sormais de redoutables griffes. Un sourire mauvais se fit sur les lèvres d’Akh et il se jeta sur Azerbiol.
Gael se redressa lentement, sonné. Il tremblait comme une feuille et vit cet homme, pas vraiment son oncle, terrasser la créature.
Le grand loup noir avait dĂ©sarmĂ© le deuxième. Les autres s’Ă©taient enfuis. La femme au sol Ă©tait apparemment indemne. Josef s’Ă©tait relevĂ© pĂ©niblement et lui sourit. Phil, qui Ă©tait restĂ© cachĂ© derrière le rocher, accourut :
« GAEL !!! Â»
Le petit bonhomme attrapa la main tremblante de son frère :
« Gael, Gael ! Ça va ? Â»
Gael ne l’entendit pas vraiment. Il sentait sa tĂŞte tourner. Il avait sans le savoir mis toute son Ă©nergie pour bloquer l’attaque. Le voyant vaciller, Josef accourut juste Ă  temps pour le rattraper. Gael perdit connaissance.
Phil l’attrapa pour le secouer :
« Gael ! Gael !! Â»
Josef caressa la petite tĂŞte blonde alors que l’enfant se mettait Ă  pleurer :
« T’en fais pas, il dort juste.
– C’est vrai ? Â»
Le grand loup noir les rejoignit rapidement. Il frotta son museau Ă  la joue de Phil qui essuya ses yeux.
« Tsume ? Â»
Les yeux dorĂ©s le regardaient gentiment et il lui lĂ©cha la joue. Phil eut un petit sourire. Josef regarda aussi le loup :
« T’es plutĂ´t impressionnant sous ta forme animale… Tu peux te coucher ? Je dois aller aider Guillaume Ă  exorciser ce type. Â»
Tsume le regarda sans comprendre, alors Phil attrapa le loup et dit :
« CouchĂ© ! Â»
Le loup obéit et laissa Josef allonger Gael contre lui. Puis, Josef se releva et rejoignit Guillaume qui venait juste de reprendre possession de son corps.
« On y va ?
– On y va. Â»

*********

Gael se sentit tomber et ferma les yeux. Après tout ce bordel, dormir un bon coup ne pouvait définitivement pas nuire.
Cependant, il eut plus la sensation un peu Ă©trange de flotter dans un espace curieux, entendant des voix au loin, un curieux brouhaha joyeux et apaisant. Pour la première fois, entendre ces voix ne l’angoissa pas.
« Gael…? Â»
Il se figea et se mit Ă  trembler. Il se tourna pour la regarder sans y croire.
« â€¦ Maman.. ? Â»
Ce n’Ă©tait pas vraiment elle. C’Ă©tait un espèce de fantĂ´me, une forme blanche qui lui ressemblait. Mais c’Ă©tait bien sa voix, et il reconnut son visage.
« â€¦ C’Ă©tait vrai, cette histoire… ? Â» murmura-t-il, incrĂ©dule.
Il lui sembla qu’elle souriait.
« Tu as rĂ©ussi, Gael ! Tu as sauvĂ© Guillaume !… Â»
Il la regarda sans rĂ©pondre. Elle continua :
« â€¦ Je suis tellement dĂ©solĂ©e… Je n’avais rien compris… Et tu as tant souffert Ă  cause de ça…
– C’est pas vrai, c’est pas ta faute !… T’as fait ce que tu as pu, tout ce que tu as pu ! T’y peux rien si… Â»
Il s’interrompit, tremblant.
« Je sais que tu as luttĂ©, jusqu’au bout… Je sais que tu nous aimais ! Et moi aussi… Je t’aimais… Â»
Il voulut l’Ă©treindre, mais passa Ă  travers elle. Il renifla et reprit :
« â€¦ T’as pas Ă  t’en vouloir… Il faut que tu t’en ailles en paix… On tiendra bon, t’en fais pas… Tu nous as donnĂ© ce qu’il faut pour ça… On y arrivera… Â»
Elle hocha la tête et la main blanche se leva pour caresser sa joue. Il voulut la prendre par réflexe, mais une fois encore, sa main se referma sur du vide.
« Je sais. J’ai confiance en vous. «
Il eut un faible sourire alors que ses larmes coulaient.
« S’il te plaĂ®t, va voir Phil… Il a besoin de te dire au revoir… Â» parvint-il Ă  bredouiller.
Elle hocha la tĂŞte.
« Prends soin de toi, Gael… Je sais que tu y arriveras. Aie confiance en toi. Et dis Ă  Guillaume qu’il n’a pas Ă  s’en vouloir, que c’est moi qui choisi de partir, et qu’il m’a fait le plus merveilleux des cadeaux sans le savoir et sans le vouloir…
– Quoi ?…
– Il comprendra. Â»
La vision commença à disparaître.
« Je t’aime, Maman…
– Moi aussi je t’aime, Gael. Ă€ bientĂ´t. N’aie pas peur de ce que tu es. Â»

*********

« Vous ĂŞtes vraiment sĂ»r de vous, professeur ?
– Mais je vous assure que oui, commissaire… Â»
Guillaume haussa les Ă©paules :
« Je comprends tout Ă  fait que les dĂ©clarations de ce garçon aient pu vous troubler, mais je n’ai pas bougĂ© d’ici le soir d’Halloween ! On est restĂ© Ă  regarder la tĂ©lĂ© avec les garçons, en se gavant de cookies, on a jouĂ© un peu Ă  la console après… Je vous assure, ce n’Ă©tait pas moi… Â»
Assis sur le canapĂ©, Gandier regardait son vis-Ă -vis avec un scepticisme clairement amusĂ©. Ă€ sa gauche, Franchon grommelait et Ă  sa droite, SĂ©vran rigolait doucement. Guillaume eut un petit rire :
« Non, mais je vous comprends, c’est vraiment troublant, cette histoire. Mais bon, l’important, c’est que quelqu’un ait arrĂŞtĂ© cette mascarade…
– Certes, c’est l’essentiel. Mais c’est tout de mĂŞme curieux, je vous assure que la description de ce jeune homme correspond vraiment Ă  vous et l’homme que nous avons vu avec vous Ă  la bibliothèque.
– J’entends bien, mais dans mon cas, je ne peux rien vous dire de plus.
– OĂą peut-on trouver votre ami ?
– Josef ? Il squatte au grand bidonville qui est Ă  la limite du 3e et du 7e. Mais je peux vous donner son tĂ©lĂ©phone, si vous voulez ? Â»
Phil arriva et trotta vers son oncle qui lui sourit :
« Eh, poussin. Tu as bien dormi ? Â»
Phil hocha vivement la tĂŞte.
« C’est qui les messieurs ?
– Des policiers. Tu te souviens, tu les avais vus Ă  la bibliothèque ? Â»
Franchon demanda alors un peu virulemment Ă  l’enfant :
« Dis, petit, vous avez fait quoi, le soir d’Halloween ? Â»
Phil le regarda et pencha la tĂŞte, intriguĂ©. Il regarda son oncle, qui regardait le policier avec amusement, et rĂ©pondit :
« On a mangĂ© plein de cookies en regardant le film avec le petit fantĂ´me tout rond… Â»
Le petit garçon rĂ©flĂ©chit un peu et ajouta :
« Et après, on a jouĂ© Ă  la maison hantĂ©e sur la console… Â»
Gandier soupira et hocha la tĂŞte :
« Bien, bien… Admettons, ça ne devait pas ĂŞtre vous. Je veux bien le numĂ©ro de votre ami, nous verrons ce qu’il nous dira.
– Qu’est-ce qui se passe ? demanda Phil.
– Il se passe qu’il y a des gens qui se sont battus samedi soir et qu’il y avait quelqu’un qui me ressemblait dans la bagarre, lui dit Guillaume en sortant son tĂ©lĂ©phone.
– Samedi soir, on a mangĂ© des cookies ! rĂ©pĂ©ta l’enfant en fronçant les sourcils.
– Oui, oui, ne t’en fais pas. Â» lui dit gentiment le commissaire.
Les policiers repartirent un peu plus tard. Guillaume regarda la voiture s’Ă©loigner et sourit Ă  Phil qui l’avait rejoint près de la fenĂŞtre, caressant la petite tĂŞte blonde :
« Merci, poussin.
– C’est notre secret !
– Ouais. C’est notre secret, et il faut bien le garder. Â»
MĂ©phisto miaula de l’Ă©tage. Guillaume et Phil se tournèrent de concert et l’enfant poussa un petit cri de joie avant de partir en courant.
Guillaume soupira. Il regarda l’heure. 11 h… Le juge et ses acolytes venaient vers 16 h. Ça devrait le faire. Il bâilla et suivit son neveu en haut.

*********

Gael se rĂ©veilla et entrouvrit des yeux vagues. Il se sentait Ă©puisĂ©. Ne sachant pas trop oĂą il Ă©tait, il tourna la tĂŞte et sourit en voyant qui Ă©tait couchĂ© Ă  ses cĂ´tĂ©s dans le grand lit. Tsume dormait tranquillement, ils Ă©taient dans sa chambre. Gael regarda son ami et sourit. Ce dernier n’Ă©tait pas vraiment tel qu’il le connaissait, mais ça ne le dĂ©rangeait pas. Il regarda ses oreilles pointues et velues, ses mains plus fortes et dont les ongles tenaient plus des griffes, et mĂŞme la queue poilue en bas de son dos. Il se souvenait du grand loup noir qui avait bondi pour sauver Guillaume.
« Tsume… ? Â» murmura-t-il en caressant sa tĂŞte.
Le Japonais poussa un petit grognement dans son sommeil, sembla flairer et sourit en venant se blottir contre lui. Gael le serra dans ses bras avec plaisir. Tsume rĂ©pondit Ă  l’Ă©treinte avec un soupir d’aise.
« Gael-kun, ohayo…
– Salut, Tsume. Â»
Gael constata avec amusement que son ami remuait la queue.
« Sa va ?
– Oui, oui, ça va. Â»
Le garçon caressa encore la tĂŞte noire et murmura :
« C’est ça, ta vĂ©ritable forme ? Â»
Tsume le regarda sans comprendre, sourit et caressa sa joue :
« Gael… Â»
Gael sourit aussi et se pencha pour l’embrasser. Tsume ferma les yeux et rĂ©pondit avec douceur. Ils s’Ă©treignirent plus fort et sursautèrent en entendant la porte s’ouvrir. Phil sauta sur le lit :
« Gael !!! Â»
Le garçon se tourna lentement et son petit frère lui sauta au cou :
« Ă‡a y est, tu es rĂ©veillĂ© !
– Du calme, Phil, dit Guillaume en entrant. Salut, Gael, continua-t-il en s’approchant. Tu te sens comment ?
– CrevĂ©… J’ai dormi longtemps ?
– On est lundi matin, pour te situer.
– Ah ouais, quand mĂŞme… Â»
Guillaume sourit et s’assit au bord du lit. Tsume ouvrit les yeux et bougea mollement pour venir se blottir dans les dos de Gael et l’enlacer encore. La queue se remit Ă  remuer.
« C’est pas Ă©tonnant. T’imagines pas l’Ă©nergie qu’il faut pour bloquer une attaquer de cette puissance. T’as eu du bol de t’en tirer si bien.
– C’Ă©tait qui, ce type ?
– Pour faire simple, un dĂ©mon qui avait pris possession d’un homme. Je vais tout vous expliquer en dĂ©tail, mais commencez par prendre une bonne douche et descendre, je vais prĂ©parer Ă  manger. Â»
Il se releva en prenant Phil dans ses bras et ajouta avec un sourire :
« Et pas trop de bĂŞtises sous la douche, les amoureux, ‘faut te reposer, Gael. Â»
Laissant le garçon écarlate, il sortit.

*********

Guillaume mit de l’eau Ă  cuire et pendant ce temps, il appela Josef pour le prĂ©venir que les policiers allaient venir le voir.
« Merci du tuyau. Ils sont venus chez toi ?
– Oui, il y a une heure, Ă  peu près.
– Ça en est oĂą ?
– Ben, suite Ă  notre petit coup de fil passĂ© avec son propre portable après qu’on l’ait ligotĂ©, notre petit sorcier a bien Ă©tĂ© arrĂŞtĂ©, la plupart de ses potes aussi, et le gars possĂ©dĂ© est visiblement toujours Ă  l’hosto… Je me demande s’il s’en tirera. Notre jeune ami a eu de mal Ă  expliquer ce qu’il faisait avec un couteau et une jolie demoiselle toute nue au milieu de signes rappelant ceux d’un homicide commis rĂ©cemment… Lui a essayĂ© de nous faire porter le chapeau, mais certains de ses potes ont lâchĂ© le morceau. Les empreintes collent avec le premier meurtre, ils sont mal barrĂ©s.
– C’Ă©tait qui, la fille, ils t’ont dit ?
– Une très riche hĂ©ritière très catho et impliquĂ©e dans des bonnes Ĺ“uvres.
– Un cadeau de choix pour faire venir un grand dĂ©mon.
– Ouais ! Elle va bien. Azerbiol est reparti, Beleth n’est pas arrivĂ©… Bref, ça roule. Trouve-toi juste un bon alibi. Moi j’ai fait des cookies avec les garçons.
– Je vais voir ça. De notre cĂ´tĂ©, tout est bon. En tout cas, tu remercieras encore Tsume et Gael. On y serait sĂ»rement pas arrivĂ©s sans eux.
– Sans eux et sans Phil pour guider Tsume…
– Ouais, aussi. Mais sĂ©rieux, magne-toi de le mettre au français, ça sera plus simple. Akh va bien ?
– Il s’est rendormi illico.
– Quelle feignasse, celui-lĂ …
– Bof, Ă  son âge… Il s’Ă©tait bien amusĂ©, en tout cas. Â»
Phil, qui jouait dans le salon avec les chats, arriva en courant :
« Tonton, Tonton ! Lilith elle dit que ses bĂ©bĂ©s arrivent ! Â»
Guillaume sourit :
« Je te laisse, Josef, urgence fĂ©line.
– J’ai entendu, pas de souci, vieux frère.
– Passe mon bonjour aux anciens. Et merci Ă  eux d’avoir prĂ©venu les garçons.
– Yep ! Ă€ bientĂ´t ! Â»
Guillaume alla vite fait installer un vieux plaid douillet dans un carton, près de la cheminĂ©e, pour y installer la future maman. Puis, il retourna Ă  sa casserole qui bouillait allègrement, pendant ce temps, et mit des spaghettis dedans. Il sortit ensuite une grande poĂŞle et quatre steaks hachĂ©s du congel. Ça allait faire un dĂ©jeuner de bonne heure, mais vu l’heure, il valait mieux le jouer comme ça. Une vieille voisine lui avait apportĂ© des Ĺ“ufs frais hier, il se dit qu’avec les steaks, ça passerait bien…
Gael et Tsume arrivèrent peu après. Tsume assit gentiment son ami à la table et se mit à sortir les couverts pour la dresser.
« Ă‡a va, Gael ? demanda gentiment Guillaume.
– Oui, oui… La douche a fait du bien… Ils viennent tout Ă  l’heure, le juge et les autres, non ?
– Oui. On leur dira que tu as chopĂ© la crève…
– Ouais. Â»
Gael regarda Tsume passer et sourit :
« Tsume est quoi, au juste ? Un espèce de loup-garou ?
– Non, pas vraiment. Sa mère Ă©tait une grande louve, mais une crĂ©ature magique qui pouvait prendre forme humaine. Son père Ă©tait un sorcier, mais un humain. Tsume est donc un mĂ©tis, il est Ă  moitiĂ© humain, et peut donc prendre les deux formes, lui aussi. Cette forme-lĂ , mixte, si tu me passes l’expression, est sa vĂ©ritable apparence. Et garder une forme complètement humaine sur de longues pĂ©riodes est assez Ă©prouvant pour lui. C’est pour ça que je vous ai embarquĂ©s Ă  Lyon avec moi l’autre jour, pour le laisser souffler un peu. Mais maintenant que vous ĂŞtes au courant, il n’a plus Ă  se cacher, donc ça ira.
– Toi aussi, tu es un sorcier ?
– Oui. Comme toi, comme Phil. Et comme ta mère, probablement. Tu entends des voix, n’est-ce pas ?
– Oui.
– Et tu croyais que tu Ă©tais schizo, comme elle a cru qu’elle l’Ă©tait.
– Oui…
– Tu ne l’es pas. Tu es un mĂ©dium.
– Les voix que j’entends sont rĂ©elles ?
– Oui. Tu entends les morts et les esprits. Tu te souviens, le chant de l’autre nuit ?
– Oui ?
– Je t’emmènerai la voir, si tu veux. Son esprit est souvent visible, la nuit. C’est une ancienne châtelaine du village. Elle n’a jamais pu partir dans l’Au-DelĂ . Alors, elle erre ici, elle chante… Et certaines personnes peuvent l’entendre. Â»
Guillaume mit les steaks Ă  cuire.
« Ton frère comprend les animaux et eux le comprennent. C’est pour ça qu’il peut parler Ă  Tsume. Il ne parle pas japonais, et Tsume ne comprend pas le français. Mais le sorcier parle au loup et le comprend. Â»
Gael hocha lentement la tĂŞte. Tout s’expliquait. Phil arriva, tout excitĂ© :
« Lilith, elle a eu trois bĂ©bĂ©s ! Â»
Il sautillait :
« Ils sont trop mignons !!!
– On ira les voir tout Ă  l’heure, lui dit Guillaume. Il faut les laisser un peu se reposer. Assis-toi, on va manger. Â»
Le petit garçon obéit, tout sourire.
« Et samedi, il s’est passĂ© quoi ?
– Un beau bordel. Une bande de gamins qui voulaient invoquer un dĂ©mon. Ils avaient tuĂ© un clochard il y a une quinzaine de jours pour en invoquer un autre, moins puissant, qui est le serviteur de celui qu’ils appelaient samedi. On y est allĂ© avec un ami pour les empĂŞcher d’appeler le 2e et renvoyer le serviteur. On l’avait un peu sous-estimĂ©, et une vielle voyante qu’on connaĂ®t bien l’a vu. Elle a aussi vu que ça irait si vous veniez nous aider. C’est pour ça que son mari vous a appelĂ©s. Qui veut un Ĺ“uf avec son steak ? Â»
Gael et Phil levèrent la main, et Tsume aussi, quand il comprit la question.
Gael demanda encore :
« Et tu peux te transformer, aussi ?
– Ah non, ça c’est encore une autre histoire… Â»
Guillaume réfléchit un moment à comment raconter la chose.
« Il y a trois, j’ai fait une monumentale connerie… J’ai un peu trop sympathisĂ© avec une bande d’Ă©tudiants sans du tout me rendre compte qu’il s’agissait de petits satanistes fĂŞlĂ©s. Ils ont fini par me droguer, m’emmener dans un parc et ont lancĂ© un rituel pour invoquer un grand dĂ©mon avec dans l’idĂ©e de m’offrir en sacrifice… J’ai donc eu droit Ă  un joli coup de couteau dans le ventre… C’est rien de dire que ça a foirĂ©. Ils ont appelĂ© un très vieux dĂ©mon qui n’a pas du tout aimĂ© leur dĂ©lire et qui les a un peu violemment massacrĂ©s… Et comme moi, je me vidais gentiment de mon sang dans mon coin, il a dĂ©cidĂ© de me sauver et m’a donc rĂ©veillĂ© pour savoir si j’acceptais de devenir son hĂ´te. Ça m’a sauvĂ©… Mais ça m’a un peu secouĂ© quand mĂŞme, d’oĂą mes cheveux… Et mes tatouages viennent de lĂ , aussi. Après, dans les faits, Akh, c’est son nom, est un invitĂ© plutĂ´t tranquille. Il dort dans mon ventre, et il rĂ©pond quand j’ai besoin de lui. Comme il m’a dit, de son point de vue, et vu son âge, c’est un peu comme si nous, on prenait quelques semaines de vacances pour souffler… MĂŞme si je meurs très vieux, ça ne sera rien Ă  son Ă©chelle. Â»
Gael hocha la tĂŞte et Phil demanda avec de grands yeux curieux :
« On peut les voir, les tatouages ? Â»
Guillaume sourit et enleva pull et t-shirt, découvrant les arabesques noires qui couvraient son torse.
« PlutĂ´t classe, reconnut Gael.
– Merci. Â»

*********

Gael était assis sur le canapé, Tsume couché sur le côté, la tête sur ses genoux. Le garçon grattouillait la tête brune et la queue poilue remuait un peu. Un bon feu brûlait dans la cheminée, Phil et Méphisto étaient en pleine conversation à côté du carton des chatons, et Guillaume jouait à Dragon Age Inquisition, assis sur un fauteuil. Gael suivait la partie et Tsume sommeillait.
On sonna au portail. Guillaume mit le jeu en pause :
« Ă‡a doit ĂŞtre eux… Je vais ouvrir. Â»
Il posa la manette et se leva pour revenir un peu plus tard avec le juge Durand et Lucie. Tsume et Gael n’avaient pas bougĂ©, mais queue, oreilles velues et griffes avaient par contre disparu, ne laissant que quelques poils sur le canapĂ©.
Guillaume eut un petit rire en voyant que le tout jeune couple avait visiblement pris le parti de s’assumer. Le juge fit la moue et Lucie sourit.
« Asseyez-vous, je vous prie, je vais faire du cafĂ©. Tsume, ugoite. [Tsume, bouge.]
– Hm. Â»
Le Japonais se redressa pour s’asseoir, restant clairement tout près de Gael qui passa son bras autour de ses Ă©paules.
« Vous n’avez pas l’air bien, Gael ? Â» remarqua Lucie en s’approchant pour lui serrer la main.
Il lui sourit et la serra avec plaisir :
« DĂ©solĂ©, gros coup de froid.
– Et gros coup de cĹ“ur, aussi ?
– Y a de ça. Â»
Phil s’approcha :
« Bonjour !
– Bonjour, Phil. Tu vas bien ?
– Oui ! Lilith elle a eu trois jolis bĂ©bĂ©s ! Â»
Le juge et l’assistante sociale s’installèrent. Le premier Ă©tait bonhomme, la seconde plutĂ´t contente. Guillaume revint avec un plateau couvert de tasses fumantes, cafĂ© ou chocolat, et repartit pour revenir avec une grande assiette de cookies fumants.
Il s’assit sur un fauteuil et comme il n’y avait plus d’autre place, Phil grimpa sur ses genoux.
« Alors, oĂą en sommes-nous ? demanda Durand. Ça a l’air d’aller ?
– Très bien, confirma Gael. On a bien pris nos marques, on s’entend bien… J’ai fait une bonne remise Ă  plat… De mon cĂ´tĂ©, ça va vraiment très bien.
– Vous m’avez effectivement l’air bien mieux, votre coup de froid mis Ă  part, bien sĂ»r.
– Ça va. Je me sens vraiment bien, ici… Avec un oncle qui me soutient, et un ami sur lequel me reposer aussi… Â»
Tsume prit sa tasse de chocolat et un cookie.
« Hmmm… Vous pouvez me rappeler l’âge de Tsume ?
– 19 ans et un mois, lui rĂ©pondit Guillaume. Ce qui lui fait donc, puisque j’imagine que c’est le but de la question, deux ans et deux mois de plus que Gael. Rassurez-vous, j’ai fait le calcul tout de suite. Après, moi ça ne me pose pas de souci. Gael a plus de 15 ans, il a donc le droit de faire ce qu’il veut. Je me trompe ?
– Non, non. Mais on va dire que je ne m’attendais pas Ă  ça…
– Bah, comme dit Guillaume, ils sont grands.
– Moi je suis content, parce que Gael et Tsume, ils sont amoureux et qu’ĂŞtre amoureux ça rend très heureux. Â» dit Phil.
Le juge sourit.
« Et toi, Phil, tu es heureux, ici ?
– Oui ! Tonton il est gentil, Tsume aussi, et pis et pis avec MĂ©phisto et Lilith on s’amuse bien aussi ! Et Gael il est content, alors moi je suis content aussi ! Â»
Lucie eut un petit rire.
« Bon, ben la cause me semble entendue, soupira le juge. Il faudra rĂ©gler ça officiellement, signer plein de papiers, mais si la situation convient Ă  tout le monde, on aurait tort d’aller chercher autre chose. Si jamais il y avait un souci, d’un cĂ´tĂ© comme de l’autre, je compte sur vous pour me joindre immĂ©diatement. Â»
Les trois Dalo opinèrent. Ils passèrent un moment tranquille, finissant les cookies en réglant les détails pratiques, et le juge et son assistante sociale préférée repartirent.
« Mathilda va ĂŞtre déçue, dit Durand dans la voiture. On Ă©vitera de lui parler de la romance de Gael, hein…
– Oh que oui ! Â»

*********

Gael lisait une histoire à son frère, installé sur ses genoux, devant la cheminée, pendant que Tsume préparait le dîner et que Guillaume travaillait un peu. Quand le livre fut fini, il y eut un silence.
« â€¦ Alors le chien bleu il a trouvĂ© une maison ?
– Oui, les parents de la petite fille veulent bien qu’il reste, puisqu’il l’a sauvĂ©e.
– C’est comme nous, alors ? Â»
Gael sourit :
« Oui, Ă  part que nous, on a trouvĂ© une maison oĂą il y avait dĂ©jĂ  un loup.
– Dis, Gael… Maman, elle est venue te voir, l’autre nuit ?
– Oui. Pas toi ?
– Si. On s’est dit au revoir mais on a pas pu se faire de câlin… Mais elle m’a dit que c’Ă©tait pas grave et qu’on s’en ferait plein quand on se retrouverait. Â»
Gael sourit encore et serra son frère très fort.
« Oui. On en fera plein quand on se retrouvera. T’as les miens en attendant. Â»
Phil sourit et lui sauta au cou :
« Et toi aussi je t’en donne alors ! Â»
Gael Ă©clata de rire. Une grosse attaque de câlin !
Il sursauta. Deux grands bras les entouraient soudain par derrière. Attaque de câlin surprise d’un oncle qui Ă©tait lĂ  aussi, dĂ©sormais.
Tsume sourit en les trouvant ainsi.
« Minnasan, tabemasenka ? [Tout le monde, on mange?]
– Oui oui !!! Â»
Phil courut vers lui :
« J’ai faim ! Â»
Gael se leva doucement et Guillaume et lui regardèrent l’enfant et le loup repartir Ă  la cuisine.
« Maman m’a dit de te remercier, que tu lui avais fait le plus merveilleux des cadeaux sans le savoir et sans le vouloir… Â»
Guillaume le regarda un instant, puis sourit et le serra dans ses bras :
« Elle aussi, elle m’a fait deux très beaux cadeaux. Â»

Fin… Ou pas !

A suivre ICI !!

6 rĂ©ponses Ă  Le murmure d’une vie, une histoire de famille (Nouvelle Halloween 2015)

  1. Armelle dit :

    Gyaaaaaaaaaaaahhhhh !!!! Je l’avais dĂ©jĂ  dit mais je le redis : j’adore cette petite famille ! Je me lasse pas de relire encore et encore leurs aventures !

    Vivement une version papier pour que tu me la dédicaces XD

    Continue comme ça et… Vivement la suite XD !

  2. Pouika dit :

    J’avais dĂ©jĂ  lu cette histoire et Ă©tait persuadĂ© d’avoir laissĂ© un commentaire pourtant. Enfin bref j’ai adore !

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