Le murmure d’une vie, une histoire de famille (Nouvelle Halloween 2015)

Nouvelle surprise pour Halloween 2015 ! Tout public !

Enjoy 🙂 !

Synopsis : Deux frères orphelins font un essai pour vivre chez leur oncle qu’ils ne connaissent pas, un chercheur en sciences occultes…

 

Le Murmure d’une vie,

Une histoire de famille

 

« Non, mais sérieusement, non, Mathilda, s’il vous plaît…
– Mais enfin, monsieur le juge…
– Non, je ne peux pas laisser passer ça…
– Mais ces gens sont très bien !
– Ces gens ne veulent pas de Gael Dalo et je voudrais vraiment ne pas le séparer de son frère.
– Mais les Ganache… »
Le juge soupira. Il avait mal à la tête. Les weekends de bringue, ce n’était plus de son âge, songeait ce quadragénaire, qui aurait adoré rester sous sa couette ce matin-là, pâle jour d’octobre pluvieux. Mais malheureusement pour lui, il avait le sens du devoir, ce qui vaut mieux quand on est juge des familles, et le cas qui le préoccupait, et les occupaient, lui et cette bonne vieille Mathilda, secrétaire de la vieille école comme on n’en faisait plus, était de ceux qui méritaient de lâcher sa couette, même un gris matin automnal.
Les deux frères Dalo avaient 16 et 5 ans. L’aîné, Gael, était né de père inconnu, et le géniteur du petit Phil, qui d’ailleurs ne l’avait pas reconnu, était en prison pour longtemps et avait de fait été déchu de toute tentative de revendiquer son autorité parentale depuis un bon moment déjà. Or, les deux enfants venaient de perdre leur mère. Schizophrène, Élisabeth Dalo avait fait une overdose médicamenteuse, probablement lors d’une crise.
Jusqu’ici, les recherches n’avaient pas été très fructueuses pour trouver des tuteurs aux deux frères. Élisabeth n’avait apparemment plus de contact avec d’éventuels parents, et ceux du père de Phil n’avaient ni l’âge, ni l’envie de cette responsabilité. Seuls la tante du petit garçon et son mari avaient accepté d’envisager la chose… Mais ils ne voulaient pas de Gael, qui « n’était pas leur neveu », et en fait, le juge avait compris qu’autant récupérer un joli petit garçon très bien élevé intéressait ce couple, autant se coltiner avec un adolescent au caractère bien moins facile collait moins à leur rêve de petite famille modèle et idyllique. Mais leur côté tradi-propret plaisait beaucoup à Mathilda…
Le juge se massa les tempes.
Gael Dalo était un adolescent difficile, en total échec scolaire et aussi nerveux que facilement agressif. Comme beaucoup de gens, le juge l’avait d’abord jugé très sévèrement et avait été jusqu’à se demander s’il était sain pour son petit frère de le laisser avec lui. C’est alors que l’assistante sociale qui se chargeait du dossier, Lucie, avait tout remis à plat.
Le juge remerciait très souvent le Ciel de bosser avec cette petite gonzesse épaisse comme un fil de fer et aussi énergique qu’un Jack Russel sous ecstasy… Car lors du second entretien qu’il avait eu avec l’adolescent, elle était là et elle avait réussi à le faire fondre en larmes, et vider enfin un sac plutôt lourd à porter à 16 ans.
Gael était un joli garçon, blond comme son frère, plutôt bien bâti, et juste au bout du rouleau. La maladie de sa mère l’avait dès son plus jeune âge forcé à la soutenir, mais, du fait de son évolution, il avait été réduit bien trop tôt à tout simplement gérer le foyer à sa place, et la naissance de son frère avait été, certes une immense joie pour lui, mais aussi le début de responsabilités très dures à gérer au quotidien. Impossible de compter sur sa mère… Gael avait dû, en plus d’elle, s’occuper d’un bébé et l’élever à sa place. Son collège lui reprochait son absentéisme, mais apparemment, personne n’avait cherché à savoir pourquoi il filait en milieu d’après-midi, souvent pour perdre des heures à la Caf ou ailleurs ou simplement aller récupérer son frère à la maternelle…
Il était épuisé, totalement désabusé et surtout, la mort de sa mère avait fait éclater la bulle qu’il maintenait de toutes ses forces, lui faisant risquer ce qu’il craignait le plus au monde : perdre son petit frère, la seule personne qui lui restait, et qu’il aimait plus que tout.
Le juge avait été stupéfait de voir celui qu’il prenait pour un sale gosse éclater en sanglots et les supplier de ne pas lui prendre Phil. L’agressivité du garçon envers la tante de son frère lui apparaissait sous un tout autre jour. Il était désormais conscient que séparer l’enfant de son aîné ferait inexorablement sombrer ce dernier… Mais leur différence d’âge rendait impossible qu’on puisse les placer dans le même établissement. Si à court terme, ils avaient pu rester seuls chez eux, ça ne pourrait pas durer, il leur fallait un tuteur…
On toqua à la porte et Lucie entra, un dossier dans les bras :
« Deus ex-machina ! s’écria-t-elle.
– Vous avez quelque chose ? » demanda vivement le juge.
Mathilda se renfrogna. Elle n’aimait pas beaucoup cette jeune femme bien trop délurée à son goût… Lucie opina du chef et s’assit en tendant le dossier au juge :
« Je crois avoir trouvé un candidat intéressant.
– Qu’avons-nous là… Alors… Guillaume Dalo ? Qui est-ce ?
– Apparemment, le jeune frère d’Élisabeth.
– Elle avait un frère ? sursauta le juge.
– Pourquoi Gael ne nous en a pas parlé ? questionna Mathilda, sourcils froncés.
– Il ne doit pas le connaître. J’ai mis un moment à recouper, il semble qu’ils n’avaient plus aucun contact. Du coup, j’ai vérifié, le lien de parenté est établi. Guillaume a 34 ans, il habite dans le département, mais à la base, je n’y croyais vraiment pas…
– Pourquoi ? s’enquit encore Mathilda.
– Parce que c’est rien de dire qu’il n’a rien à voir avec sa pauvre sœur… Il est enseignant-chercheur à l’université. Historien, d’après son profil Facebook, mais il est presque vide et très impersonnel. J’ai ses coordonnées…
– Je vois ça… opina le juge. Ah oui, il habite au sud de Lyon, pas très loin… Je vais l’appeler, on va voir ce qu’il en dit… Qu’en pensez-vous ? »
Les deux femmes approuvèrent. Le juge composa soigneusement le numéro que Lucie avait relevé. Il ignorait si ce Guillaume serait chez lui un mardi matin, mais bon… Il mit le haut-parleur.
« Oui, allô ?
– Euh, monsieur Guillaume Dalo ?
– Oui, c’est lui-même. À qui ai-je l’honneur ? »
La voix était aimable, même si visiblement pas encore très réveillée. Le juge continua :
« Je suis Emmanuel Durand, juge des familles, et j’aurais voulu savoir si vous étiez bien le frère d’Élisabeth Dalo. »
Il y eut un blanc au bout de la ligne. Puis la voix reprit, tremblante :
« Lisa ?…Oui, oui oui, c’est ma sœur… Je… Il s’est passé quelque chose… ? »
Durand échangea un regard avec Lucie et répondit :
« C’est un peu compliqué, et j’aimerais vous en parler de visu. Si vous le permettez, pourrais-je passer chez vous ?
– Euh, oui, si vous voulez… hésita la voix avant de reprendre plus vivement : Mais vous n’êtes pas obligé de vous déranger ? Je peux venir… ?
– Non, non, ne vous donnez pas cette peine… »
Le juge vérifia l’adresse et n’eut même pas à demander à Guillaume quand il était disponible, car ce dernier lui dit spontanément :
« Je suis chez moi aujourd’hui, si ça vous convient, passez quand vous voulez…
– D’accord, M. Dalo. Je vous dis donc à tout à l’heure. »

*********

Le commissaire Gandier soupira avec humeur, alors que son inspecteur râlait comme un voleur en conduisant :
« Mais c’est juste un escroc, ce type ! Franchement, pourquoi on va le voir ! »
Le second inspecteur, à l’arrière, n’osait rien dire, mais le commissaire finit par couper le chauffeur avec fermeté :
« Arrête, Franchon ! Bon sang, je veux son avis sur ce meurtre ! Que tu ne crois pas qu’il ait des pouvoirs, ça n’a rien à voir, et j’y crois pas plus que toi ! S’il peut nous aider, je vais pas m’en passer à cause de tes a priori ! Maintenant, ferme-la et regarde la route ! »
Franchon grogna, mais obéit. À l’arrière, l’autre, Sévran, finit par demander timidement :
« C’est qui, le gars qu’on va voir ?
– Guillaume Dalo est historien, répondit Gandier. Spécialiste des sciences occultes.
– Et pourquoi ça serait un escroc ?
– Il parait que c’est un sorcier… »
Gandier soupira alors que Franchon grognait. Le commissaire reprit :
« C’est juste un chercheur un peu perché, y a vraiment pas de quoi flipper…
– Un cinglé, ouais ! s’écria Franchon. Bon sang, mais vous vous souvenez pas de l’affaire du parc de la Cerisaie ?! Sept morts et il n’a jamais rien dit ! »
Gandier soupira encore.
« Les amnésies partielles après un choc de ce genre, c’est fréquent, Franchon. Allez, ferme-la, on arrive. »
Ils se garèrent devant la belle maison de village de l’universitaire. Cette dernière faisait deux étages, au fond d’un petit jardin paisible. Le commissaire sonna la cloche au portail et un instant plus tard, un trentenaire aux yeux clairs, vint ouvrir la porte, sourit et s’avança au portail :
« Vous arrivez à pic, le café est juste prêt ! »
Franchon sursauta et s’écria :
« Pardon ?!
– Eh oui, une force supérieure m’a averti de votre venue, alors j’ai fait du café. » répondit avec une certaine emphase l’homme en venant au portail.
Gandier gloussa alors que Franchon répliquait :
« Non, mais vous vous foutez de nous !
– Hmmm, oui. »
Il ouvrit le portail, goguenard, et leur fit signe d’entrer :
« Le commissaire m’a téléphoné tout à l’heure. »
Gandier opina du chef en passant le premier et dit en serrant la main de leur hôte :
« Et je n’ai rien d’une force supérieure. Bonjour, M. Dalo.
– Non, malgré une indéniable force intérieure. Bonjour, Commissaire. Venez au chaud, il va se remettre à pleuvoir. »
Il les précéda à l’intérieur, dans le couloir d’entrée, jusqu’au salon, une grande pièce claire. Ils s’assirent sur les fauteuils et le canapé. Sur la table basse, une cafetière et quatre tasses attendaient. Sévran regardait l’historien avec curiosité. Guillaume Dalo avait l’air avenant, sympathique, mais ses cheveux étaient curieusement pâles, presque blancs, même si on devinait qu’ils avaient été blonds. Il était habillé simplement, d’un jean noir et d’un pull vieux gris, et s’il semblait un peu fatigué, un sourire paisible flottait sur ses lèvres alors qu’il les servait.
« Alors, que puis-je pour vous ? » demanda-t-il enfin en poussant la seconde tasse vers lui, servant sans doute intentionnellement Franchon en avant-dernier, avant lui-même.
Le commissaire commença en sortant un dossier :
« Nous avons été appelés avant-hier pour un homicide assez particulier… Un SDF a été retrouvé mort, mais il semblerait qu’il ait été… sacrifié. »
Guillaume fronça les sourcils, graves. Il croisa les bras comme le policier sortait des photos et continuait :
« Les médecins légistes n’ont pas fini de tout voir, mais le corps était nu, au milieu d’espèces de dessins kabbalistiques bizarres, et si c’est un coup de couteau dans le cœur qui l’a tué, il y a d’autres blessures qui semblent avoir été faites très précisément… »
Gandier lui tendit une pile de photos :
« Je me demandais si, à tout hasard, ça pourrait vous évoquer quelque chose. Un rituel ou je ne sais pas quoi… »
Guillaume prit les photos avec le même air grave et les regarda longuement en silence. Vues générales de la scène de crime ou plans plus serrés du corps, il passait de l’une à l’autre, revenait, comparait, pendant que ses invités buvaient leur café, et il finit par dire :
« J’ai déjà vu des choses comme ça… »
Il posa les photos sur la table basse et réfléchit un moment, ses mains jointes devant sa bouche :
« Je ne me souviens plus en détail, il faudrait que je fasse des recherches… De tête, je vous dirais que c’est effectivement un rituel, probablement même, pour être plus précis, un rituel d’invocation démoniaque. »
Le commissaire était grave, lui aussi, et Franchon eut une moue dédaigneuse :
« Ben voyons, des démons, et pis quoi encore… »
Guillaume sourit et se redressa :
« Vous interprétez mal mes paroles. J’ai dit que les personnes qui ont tué cet homme ont sans doute voulu accomplir un rituel, dans le but d’entrer en contact avec un démon. Je ne vous demande ni de croire à ce genre de rituels, ni même en l’existence des démons. Mais ceux qui ont fait ça y croient, à mon avis. »
Franchon secoua la tête avec mépris :
« Et vous, vous y croyez ?
– Mes recherches m’ont appris que ces choses sont très complexes. »
Ils entendirent la porte d’entrée et une jeune voix masculine cria :
« Guillaume-san, tadaïma ! » [Guillaume-san, je suis rentré !]
Guillaume sourit et répondit :
« Okaeri, Tsume-kun. » [Bon retour, Tsume-kun.]
Un fin jeune homme, visiblement asiatique, arriva, quelques sacs de courses à la main. Il avait une tresse noire et les yeux assez curieusement clairs. Il resta interloqué devant les trois policiers et regarda Guillaume :
« Daïjobô ? [Ça va?]
Daïjobô, ii des’ tomo. [Ça va, pas de problème.]
Dare ? [Qui est-ce ?]
Keesatsu. Watashi ni tasuke wo motomeru. Daïjobô. [Des policiers. Ils me demandent de l’aide. Tout va bien.]
– Hm… » opina le garçon avec un petit sourire.
Il s’inclina devant les policiers :
« Hajimemash’te… » [Enchanté.]
Guillaume lui sourit aussi :
« Kôhî wa ikaga des’ka ? [Tu veux du café ?]
Iie… Arigatô. » [Non… Merci.]
Le garçon s’inclina et repartit en disant encore quelque chose que cette fois-ci, seul Guillaume entendit. Il sourit encore et regarda à nouveau les policiers :
« Désolé, nous disions ?
– Qui est ce jeune homme ? s’enquit le commissaire.
– Oh, Tsume, mon filleul, en quelque sorte… Sa famille me l’a confié à la mort de son père, l’été dernier. Une longue histoire, mais beaucoup trop de gens ne voulaient plus de lui à Kyoto.
– Vous parlez très bien japonais… J’ignorais.
– Leurs traditions spirituelles et magiques sont absolument passionnantes, répondit Guillaume comme si ça expliquait tout, et c’était sûrement le cas pour lui. Mais nous en parlerons une autre fois, si vous le permettez… Pour ce qui est de l’affaire qui vous occupe, comme je vous le disais, je penche pour un rituel d’invocation, et vos photos sont assez précises pour me permettre d’essayer de retrouver exactement quel rituel, si vous voulez. Les inscriptions et la position du corps devraient permettre de savoir ça sans trop de mal…
– Je ne pense pas que ça puisse nuire… » soupira le commissaire.
Il hocha la tête :
« Je peux vous laisser les photos. Je compte sur votre discrétion…
– Cela va sans dire, approuva Guillaume. Je vais voir ça aussi vite que possible. »
Les quatre hommes se levèrent, Guillaume les raccompagna et Franchon demanda, une fois au portail :
« Et pour le parc de la Cerisaie, vous vous souvenez toujours de rien ? »
Guillaume le regarda et eut un sourire :
« Ça m’étonnait que vous ne l’ayez pas encore demandé. Et la réponse est non. »
Les policiers repartirent. Une fois dans la voiture, Sévran demanda :
« C’est quoi, cette histoire de parc, là ? »
Le commissaire soupira et répondit :
« On a jamais trop su… Il y a trois ans, un matin, le 1er novembre, d’ailleurs, on a retrouvé sept cadavres dans le parc de la Cerisaie, morts à l’arme blanche, mais il y avait aussi des traces de crocs, de griffes, c’était très bizarre… Et au milieu de ça, un homme encore vivant, enchaîné à une stèle, nu, avec des tatouages tribaux ou je sais pas quoi sur le torse, en état de choc complet… C’était Guillaume Dalo, et les victimes, c’étaient de jeunes étudiants de sa faculté. Il est resté prostré presque dix jours… Tout le monde a témoigné qu’il n’avait ni ces tatouages, ni ses cheveux blancs avant cette nuit-là… Mais il a complètement oublié ce qui s’est passé. L’enquête a conclu que ces jeunes gens avaient voulu faire un rituel, peut-être le sacrifier, et qu’ils avaient pété un plomb et s’étaient entretués…
– Ah ouais, c’est glauque… reconnut Sévran.
– Je suis sûr qu’il ment et qu’il sait parfaitement ce qui s’est passé, grogna Franchon.
– J’en sais rien, reconnut le commissaire. Mais le connaissant, il faudrait qu’il ait une sacrée bonne raison pour le cacher… »

*********

Guillaume regarda les policiers partir, par sa fenêtre, et soupira. Il retourna au salon, ramassa les photos en se disant qu’il verrait ça quand ce fameux juge des familles serait passé, car il était très inquiet et ne parviendrait pas à travailler avant de savoir ce qui avait bien pu arriver à sa sœur. Il avait pu faire semblant de rien devant les policiers, d’autant que se foutre de Franchon l’amusait toujours autant, mais une fois cet intermède passé, ses questions revenaient sans pitié.
Lisa…
Combien de temps avait pu passer, il ne savait même plus…
Il entendit du bruit derrière lui, se tourna et avisa Tsume qui le toisait avec inquiétude de son étrange regard doré et demanda sérieusement, toujours en japonais :
« Guillaume-san, tu es sûr que ça va ?
– Ça va, ne t’en fais pas. Tu as trouvé tout ce que tu voulais, au marché ?
– Oui, oui… » opina Tsume.
Le jeune homme s’approcha et soupira en voyant le temps par la fenêtre :
« Encore de la pluie…
– C’est l’automne. Il pleut souvent beaucoup, en automne, en France. Mais pas autant qu’à la saison des pluies au Japon.
– Tant mieux, je n’aime pas la pluie… Ces policiers, ce sont les gens que tu attendais ?
– Non, ils venaient pour autre chose. »
Tsume hocha la tête et demanda encore :
« Ça te va, du tonkatsu ce midi ?
– Tu veux encore cuisiner ?
– Tu ne me donnes pas grand-chose à faire… Et puis, puisque tu t’occupes de moi, je peux bien m’occuper de toi, aussi. »
Guillaume eut un sourire et soupira à son tour :
« Désolé.
– Hm ? De quoi ?
– De t’avoir embarqué si vite… C’est pas facile de changer de vie comme ça à 19 ans… »
Tsume le regarda un instant et sourit :
« Ce n’est pas ta faute… Papa avait déjà décidé ça de longue date, dès qu’il a su qu’il était malade. Il te faisait confiance, et il ne voulait pas que je reste au Japon. Moi aussi, je te fais confiance… Ne t’en fais pas, ça ne me gène pas d’être ici. Alors, tu veux du tonkatsu ?
– Volontiers. »
Tsume partit à la cuisine en ramenant les tasses et la cafetière. Guillaume, lui, prit les photos et alla dans son bureau, une pièce claire, éclairée par une grande porte-fenêtre donnant sur le jardin arrière. L’endroit était un bazar invraisemblable, rempli de livres et papiers en de multiples langues, souvent posés en vrac un peu partout.
Guillaume posa les photos sur la table, sur une masse indéterminée de documents, et alla regarder par la porte-fenêtre, son grand jardin. Il pleuvait fort.
Il se perdit dans ses souvenirs. Il pleuvait quand Lisa était partie, et aussi la dernière fois qu’il l’avait vue… Ça faisait si longtemps…
Il sursauta, un moment plus tard, lorsqu’il entendit à nouveau la cloche du portail. Il se hâta à la porte, et l’ouvrit pour découvrir un homme qui devait avoir une dizaine d’années de plus que lui, frissonnant sous son manteau, et deux femmes, une quinquagénaire ronde en tailleur assez strict, et qui ne devait pas avoir chaud, et une trentenaire bien habillée, mais d’un simple jean et d’un pull qui semblait très douillet.
Guillaume prit un parapluie posé dans le coin de l’entrée et l’ouvrit en sortant pour aller à leur rencontre, réalisant un peu tard qu’il était en pantoufles. Il évita trois flaques et arriva au portail en songeant qu’il était bon pour changer de chaussettes et de pantalon…
« Monsieur Dalo ? demanda l’homme.
– Lui-même. M. le juge Durand ?
– Oui, oui…
– Bon, on finira les présentations au sec, si vous le permettez… Entrez vite… »
Ils se hâtèrent à l’intérieur et Guillaume appela :
« Tsume-kun !
Haïïïïï ! répondit le garçon depuis la cuisine.
Tu peux m’apporter une serviette, s’il te plaît ?
– Tout de suite ! »
Guillaume enleva ses pantoufles et ses chaussettes pendant que ses hôtes enlevaient leurs manteaux et repliaient leurs propres parapluies.
« Quel temps, pesta la plus vieille des deux femmes.
– Bah, on n’est pas en sucre. » répondit l’autre.
Guillaume se redressa et tendit la main au juge :
« Guillaume Dalo, enchanté de vous rencontrer.
– Emmanuel Durand, répondit le juge en lui serrant la main, enchanté aussi. Je vous présente mon assistante, Mathilda Misonet, et Lucie Bravy, assistante sociale.
– Euh, d’accord, enchanté… » opina Guillaume en serrant aussi la main des deux femmes, visiblement un peu circonspect.
Tsume arriva avec une serviette et une paire de pantoufles sèches. Il les donna à Guillaume avant de s’incliner poliment devant les nouveaux venus et de se retirer. Guillaume s’essuya les pieds rapidement :
« Je vous précède au salon dans une seconde…
– Euh, je vous en prie… »
Un instant plus tard, ils s’asseyaient au salon. Guillaume attendit un instant que le juge sorte un dossier, l’assistante et la secrétaire un bloc-note, et demanda, un peu anxieux :
« Alors, que me voulez-vous ? Vous m’avez parlé de ma sœur, au téléphone ?
– Oui… »
Durand se tut un instant. Il voulait voir la réaction de cet homme en direct, mais ce n’était pas pour ça que ça serait agréable.
« J’ai le regret de vous annoncer que votre sœur est décédée il y a 12 jours, monsieur Dalo.
Guillaume blêmit. Il se passa plusieurs très longues secondes avant qu’il ne balbutie enfin :
« Qu’est-ce qui s’est passé ?… »
Il serra nerveusement ses mains l’une dans l’autre. Durand reprit sobrement :
« Elle a fait une overdose médicamenteuse.
– …
– Les médecins ont assuré qu’elle avait perdu connaissance très rapidement et n’avait pas souffert.
– Lisa… » murmura Guillaume.
Il y eut un nouveau silence. Tsume l’interrompit en revenant et sursauta en voyant Guillaume au bord des larmes :
« Guillaume-san ! Qu’est-ce qu’il y a ?! »
Guillaume lui sourit tristement :
« Je t’expliquerai… Qu’est-ce que tu voulais ?
– Euh, savoir si tes invités et toi vouliez du café ou du thé…
– Ah… Merci. Voulez-vous du café ou du thé ? traduisit Guillaume.
– Euh, oui, oui, volontiers… »
La commande passée, Tsume repartit et Mathilda demanda, sourcils froncés :
« Qui est ce garçon ?
– Tsume ? Mon filleul… Son père me l’a confié à sa mort, l’été dernier…
– D’où vient-il ?
– Il est japonais. Il ne parle pas encore français… »
Il y eut un nouveau silence, puis Guillaume reprit :
« Le petit Gael… Il va bien ?
– Vous connaissez votre neveu ? s’étonna le juge.
– Je l’ai vu à la maternité, la dernière fois que j’ai vu Lisa… Après… Après, elle a déménagé et je n’ai plus jamais eu de nouvelles. J’espérais que ça allait…
– Vous ne l’avez jamais recherchée ?
– À quoi bon, elle ne voulait pas nous revoir. »
Il y eut un silence, encore, avant que Guillaume ne se redresse avec tristesse :
« Avec nos parents, c’était compliqué. Notre père était soldat, plutôt violent et jamais là et notre mère était une femme très dure, très autoritaire. Avec Lisa, ça criait souvent… Elle est partie à 19 ans, quand elle a su qu’elle était enceinte… Moi, j’avais 16 ans et j’ai juste pu la regarder faire. J’ai essayé de garder le contact, j’allais la voir, je lui apportais son courrier en douce… Et j’ai été la voir à la maternité, et elle ne m’a pas dit qu’elle allait déménager. C’est un de ses voisins qui me l’a dit, trop tard… Elle avait obtenu plus grand avec le bébé… Là j’ai compris qu’elle nous avait rayés de sa vie… Et je me suis attelé à faire la mienne.
– Vos parents sont encore en vie ?
– Oui et non. Notre mère est morte il y a onze ans et notre père, suite à une blessure à la tête, vit dans un institut spécialisé. Il est devenu doux comme un agneau, mais incapable de se gérer. Mais Gael, alors ? Vous savez s’il va bien ?
– En fait, c’est à cause de lui que nous sommes là, monsieur Dalo… De lui et de son petit frère. »
Guillaume sursauta :
« Lisa a eu un autre enfant ?
– Oui, un petit Philippe , qui a cinq ans.
– Philippe ? sourit Guillaume.
– Prénom familier ?
– Le prénom de notre père. Et Gael est celui de notre grand-mère, une vraie crème, elle, par contre… Donc, Lisa avait deux fils… Et vous ne m’avez toujours pas dit s’ils allaient bien ? »
Tsume revint avec un plateau sur lequel fumaient quatre tasses, une de café pour le juge et trois de thé.
« Atsui atsui…
– Arigatô, Tsume. Il dit que c’est chaud. »
Le garçon repartit en chantonnant.
« En fait, nous voudrions surtout savoir si vous pourriez envisager de devenir leur tuteur. »
Guillaume les regarda avec surprise :
« Ils n’ont personne ? Le père du plus jeune n’est plus là ?
– Il ne l’a même pas reconnu… »
Guillaume ne prit que quelques secondes pour opiner :
« Oui, oui, bien sûr, je peux m’occuper d’eux, sans problème… J’ai la place, et j’ai un bon boulot, si de votre côté, et surtout du leur, ça peut, pour moi il n’y a aucun souci…
– Vous avez le temps d’y réfléchir, ne vous précipitez pas. Nous allons organiser votre rencontre, et voir si ça se passe bien. Nous voulions simplement votre accord de principe…
– Vous l’avez. Et ce n’est pas un coup de tête. Je ne vous garantis pas que ça sera tout rose, mais je n’abandonnerai pas les enfants de ma sœur. »

*********

Durand sonna à la porte en bâillant. Il attendait avec impatience l’heure où il pourrait rentrer chez lui, faire un câlin à sa douce, se vautrer sur la première chaise venue en attendant le moment béni où il pourrait enfin retourner sous sa couette… Mathilda grommelait et Lucie se demanda pourquoi personne n’ouvrait la porte. Durand s’apprêtait à sonner à nouveau lorsqu’enfin, la porte s’ouvrit, sur un adolescent blond, à l’air très fatigué, qui portait dans ces bras un petit bonhomme, blond aussi, nu et emballé dans une grande serviette de bain.
« Ah, c’est vous… Bonjour.
– Bonjour, Gael, répondit Durand. Désolé, nous sommes en retard…
– Pas grave. »
Le garçon se poussa en disant :
« Vous savez où est le salon… Je sèche Phil et on vous rejoint. »
Le petit garçon regardait les visiteurs avec inquiétude et restait blotti contre son frère. Gael les laissa entrer avant de refermer la porte et de repartir à la salle de bain.
Durand, Mathilda et Lucie allèrent donc au salon. L’appartement était propre et bien rangé, sombre par ce jour de pluie. Gael revint rapidement avec son frère à moitié habillé dans les bras et le reste de ses vêtements dans une main.
« Vous pouvez vous asseoir, hein… » dit l’adolescent en s’installant lui-même sur le canapé.
Durand et Mathilda s’installèrent sur les deux fauteuils et faute d’un troisième, Lucie resta debout. Le voyant, Gael se poussa pour lui faire une place sur le canapé, en disant :
« Vous nous avez coupés en plein bain… Mais bon, on avait fini. On barbotait.
– Désolé, répéta Durand.
– Pas grave. » répéta Gael.
Il avait installé son frère à cheval sur un de ses genoux et lui enfila doucement un t-shirt.
« Vous avez du nouveau ?
– Oui. Et du positif, opina le juge. Figurez-vous que notre amie Lucie a découvert que vous aviez un oncle. »
Gael fronça un sourcil et jeta un oeil dubitatif à la jeune femme qui approuva :
« Oui. Vous l’ignoriez, je pense, mais votre mère avait un jeune frère.
– Ah ?…
– On a un tonton ? demanda Phil en levant ses bras, car Gael allait lui mettre son pull.
– Oui, un tonton qui voudrait beaucoup vous rencontrer et qui est d’accord pour s’occuper de vous deux, si vous êtes d’accord aussi. » répondit le juge.
Gael était stupéfait. Il fallut que son frère agite ses petits bras pour qu’il sursaute presque et lui enfile le pull :
« Il euh… Il vit ici ?
– Non, un peu en dehors de la ville. Pas très loin, mais il est probable que vous deviez changer d’établissement… »
Gael caressa tendrement la petite tête blonde pour remettre ses cheveux un peu en place.
« Ça, c’est pas grave. Perso j’ai aucune envie de refoutre les pieds au collège, j’ai encore reçu deux messages comme quoi mon absence était intolérable… »
Le garçon eut un sourire furtif quand son petit frère lui sauta au cou pour lui dire merci et lui faire un bisou. Le juge fronça les sourcils alors que Lucie demandait :
« Encore ?
– Oui, ce coup-ci ils ont même ajouté que de toute façon, c’est pas comme si on pouvait espérer autre chose de moi, mais bon… »
Durand souffla avec humeur :
« Je m’en occupe, ne craignez rien, Gael. Il est hors que question que votre livret scolaire souffre de ça.
– Oh, vous prenez pas la tête, mon livret, il est déjà enterré depuis un moment, d’toute façon.
– Ne vous dévalorisez pas, Gael. Vous avez encore tout le temps de rattraper tout ça. » dit gentiment Lucie.
Gael ne répondit pas, se contentant de câliner son frère qui demanda :
« Comment il s’appelle, notre tonton ?
– Guillaume. Guillaume Dalo. Il est historien.
– Et il veut bien de nous deux ? Ensemble ?
– Oui, si ça vous va. »
Phil regarda son frère avec de grands yeux :
« On va pouvoir rester ensemble alors ? »
Gael lui sourit et caressa sa tête :
« Qu’est-ce que tu en penses ? On essaye ?
– Oui ! »
Rendez-vous fut pris pour le lendemain, en début d’après-midi.
Les trois visiteurs repartirent. Gael les avait raccompagnés, il revint au salon. Il se rassit sur le canapé et lança un Disney sur le vieil ordi branché à la télé, pour son frère, avant d’aller à la cuisine. Il devait faire le point sur ce qui leur restait à manger, il n’était pas sûr d’avoir de quoi faire pour le dîner et le déjeuner du lendemain… Et après, peut-être… ?
Un oncle…
Gael n’avait jamais rien su de la famille de sa mère. Un jour, alors qu’il était enfant, il lui avait demandé pourquoi il n’avait pas de grand-mère… Sa mère avait eu une des crises les plus violentes qu’il lui avait jamais vu. De quoi le dissuader définitivement de reposer une question de ce genre…
L’adolescent soupira. Un oncle… Le petit frère de sa mère… Un espèce de prof… ? Gael n’aimait pas beaucoup les profs… Trop occupés à lui expliquer qu’il ne ferait jamais rien de sa vie… Sans jamais chercher à comprendre pourquoi il séchait des cours, pourquoi il était crevé, pourquoi il ne travaillait pas… Pourquoi sa mère ne répondait pas aux convocations…
Gael ouvrait un à un les placards pour faire sa liste de courses.
Il savait bien qu’il n’avait pas le choix. C’était le seul espoir qu’il avait de ne pas être séparé de Phil… Et puis, après tout, il était peut-être très sympa, cet oncle…
Il grimaça. Mais si cet oncle s’apercevait que ses neveux étaient malades comme leur mère, que se passerait-il…
Gael n’était pas dupe depuis longtemps, même s’il était parvenu jusqu’ici à le cacher à tous, et surtout aux services sociaux. Ces voix qui le harcelaient chaque nuit le lui rappelaient sans cesse, et il était terrorisé à l’idée de finir comme sa mère, gavée de médocs et de plus en plus folle, jusqu’à la fin… Et il savait que Phil aussi en entendait… Son petit frère s’en tirait bien, jusqu’ici. Il avait réussi à tourner ça de façon à bien le vivre : il était persuadé que les animaux lui parlaient. Gael trouvait presque ça mignon, et avait au moins réussi à le persuader que ça reste leur secret. Mais combien de temps Phil parviendrait à se tenir ainsi en dehors de la vérité…
Dans leur malheur, il y avait au moins eu ça de « bien » qu’il avait trouvé le corps de leur mère seul, un après-midi, en rentrant des courses, et que Phil n’avait rien vu, rien avant un corps embaumée au visage doux et serein, un visage que l’enfant n’avait jamais connu et son aîné oublié depuis trop longtemps. Une mère à qui ils avaient pu dire au revoir en emportant cette image apaisante.
Mais maintenant,… Si cet oncle découvrait qu’eux aussi étaient malade ?… Ça déjà, sans compter le reste…
Sa liste finie, Gael retourna au salon. Phil se blottit contre lui et demanda :
« Ils viennent pour le dessert demain ?
– Oui, c’est ça, après manger.
– Dis, dis, on leur fait un gâteau ? »
Gael passa son bras autour de son frère :
« Ah oui, bonne idée… Un gâteau à quoi ?
– Un Brossard !
– On dit un marbré, bébé. Brossard, c’est ceux des magasins.
– Mais on en fait un quand même ?
– D’accord. On en fera un bon avec des pépites, comme tu aimes. »
Phil se blottit plus fort, tout content. Gael caressa sa tête.
Pour le moment, ça va… Et ça va aller, ça va aller, ‘faut que je m’accroche…

*********

Guillaume était un peu en avance, mais il n’osait pas aller sonner seul à la porte de ses neveux, attendant dans sa voiture l’arrivée du juge et de ses comparses à trois mètres de la porte de l’immeuble.
Il se sentait un peu bête, mais il avait un peu peur de ce qui pouvait arriver.
Il se demandait si ces garçons allaient bien l’accueillir et accepter de venir vivre chez lui. Tsume n’avait pas fait la moindre difficulté, au contraire, il était prêt à leur laisser son lit le soir même. Guillaume avait eu toutes les peines du monde à le convaincre que la maison était assez grande et qu’ils n’arriveraient pas tout de suite…
L’adoption ou la prise en charge d’un enfant isolé était tellement plus simple au Japon…
Voyant arriver le juge et l’assistante sociale, il sortit du véhicule pour les rejoindre.
Dieu que ces immeubles étaient glauques… Surtout dans la grisaille ambiante…
Lucie le salua aimablement et demanda :
« Vous attendez depuis longtemps ?
– Non, non… J’avais compté un peu de marge à cause de la pluie, mais pas trop… Votre euh, secrétaire ? n’est pas là ?
– Mathilda ? s’enquit le juge. Non, non. Trop de paperasses en retard et euh, entre nous… Il y a quelques tensions entre elle et Gael, et nous voulions que votre rencontre se passe le plus sereinement possible. »
Guillaume hocha la tête sans répondre, intérieurement soulagé. Lui non plus n’avait pas particulièrement apprécié l’assistante de Durand. Il l’avait trouvée coincée et désagréable, suspicieuse d’il n’avait pas trop compris quoi… À part qu’elle semblait ne pas aimer Tsume.
Ils entrèrent tous trois dans l’immeuble et, comme l’ascenseur était en panne, ils gravirent courageusement les étages. Le juge sonna et un peu plus tard, le petit Phil pointa son nez, et voyant des visages connus, ouvrit en criant :
« Gael, c’est eux ! »
La voix de son aîné se fit entendre de la cuisine, à deux pas de là :
« Un jour en retard, le lendemain, en avance… ‘Tain vous faites chier, mon gâteau est pas cuit… »
Guillaume gloussa et s’accroupit pour se mettre à la hauteur de Phil qui le regarda avec des grands yeux, un peu intimidé :
« Bonjour.
– Bonjour… répondit timidement l’enfant en se cachant un peu derrière la porte. C’est toi notre tonton ?
– Il parait. Je m’appelle Guillaume. Et toi, il parait que tu t’appelles Philippe, comme mon papa ? »
Gael arriva de la cuisine, l’air sceptique. Il fronça un sourcil en voyant la scène.
« Bonjour, le salua gentiment Guillaume.
– Euh, salut. »
Sentant la gêne de son grand neveu, Guillaume laissa Durand et Lucie rentrer et le guider au salon. Phil suivit rapidement avec une pile de tasses dans les mains et son frère une cafetière fumante.
Guillaume regardait tout autour de lui avec curiosité. C’était très bien tenu… Gael s’assit sur le canapé, à côté de lui, mais aussi loin qu’il put, et Phil grimpa entre eux.
Gael servit le café nerveusement et Lucie décida de rompre le silence :
« Ça commence à sentir bon, qu’est-ce que vous nous avez préparé ?
– Un marbré. Mais y en a encore pour dix bonnes minutes…
– Nous ne sommes pas pressés, lui répondit Durand.
– Surtout pour les marbrés, je suis très patient, ajouta Guillaume. C’est votre maman qui vous a appris ça ?
– Oui, elle en faisait beaucoup,… avant. »
Guillaume ne demanda pas avant quoi. Les détails sur sa sœur, il les demanderait plus tard. Il sourit à Gael et reprit gentiment en comptant sur ses doigts :
« Elle m’en faisait beaucoup aussi, des marbrés et des cookies et des muffins et des fondants… »
Un sourire passa sur les lèvres de Gael. Phil les regardait l’un après l’autre avec de grands yeux. Lui n’avait connu que les gâteaux de son frère. Gael répondit enfin :
« Elle disait que je les faisais mieux qu’elle.
– Si c’est vrai, je serai encore plus patient, sourit Guillaume.
– Je vais aller voir où il en est… »
L’adolescent sortit et Guillaume demanda à Phil, toujours très doux :
« Tu as quel âge, toi, déjà ?
– Cinq ans ! répondit l’enfant.
– T’es un grand petit bonhomme, alors. Tu vas à l’école ?
– Oui, mais là Gael il voulait pas…
– Et ça se passe bien ?
– Oui ! La maîtresse elle est très gentille !
– C’est bien.
– Gael il dit que si on va vivre dans ta maison, on va aller dans une autre école ?
– Tu n’as pas envie ?
– Ben, Gael il dit aussi que de toute façon on peut pas rester ici, et que si on va pas chez toi on va aller chacun à un endroit et moi je veux pas… »
Le sourire de Guillaume trembla et il caressa la petite tête blonde en répondant :
« T’en fais pas, moi non plus je veux pas. »
Gael revint avec le gâteau fumant et une délicieuse odeur de chocolat envahit le salon. L’adolescent posa tout sur la table basse et se rassit pour se mettre à le découper.
« Tu as une grande maison ? demanda encore Phil.
– Oui, oui, j’ai la place pour vous. Et mon filleul, qui vit chez moi, est aussi d’accord pour que vous veniez. »
Durand, qui s’était gardé d’intervenir, mais sentait plutôt bien les choses, dit alors :
« Tsume, c’est ça ? Comment a-t-il réagi ?
– Le connaissant, il doit être en train de ranger et faire le ménage dans les pièces où je pensais vous installer… Il a été très surpris que je ne sois pas venu directement vous chercher, d’ailleurs. »
Gael tendit une assiette à Guillaume en demandant, un sourcil froncé :
« Qui ça ?
– Tsume, c’est un jeune Japonais qui vit chez moi. C’est un peu compliqué… »
Guillaume chercha un instant ses mots :
« Son père m’a demandé de veiller sur lui quand il est mort, alors je l’ai ramené en France, mais c’est un beau bazar niveau administratif… Au Japon, je suis son père adoptif, mais j’ai renoncé à faire reconnaître ça en France… Les lois sont très différentes et en plus, alors qu’il était toujours mineur là-bas, en France il ne l’est plus… Enfin bref. C’est assez simple d’adopter au Japon, du coup, j’ai eu du mal à lui faire comprendre qu’ici, c’était pas du tout pareil… Mais il m’a dit qu’il ferait tout son possible pour que vous soyez bien à la maison. Le connaissant, ça veut au moins dire qu’il va vous faire plein de bons petits plats. »
Gael était visiblement sceptique. Il avait servi tout le monde et demanda cash :
« C’est ton mec ? »
Le juge et Lucie sursautèrent, mais à leur grande surprise, Guillaume rigola :
« Eh non, même si pas mal de gens le pensent. C’est vraiment mon filleul et un garçon que j’aime beaucoup, mais pas à ce point. Ça t’aurait dérangé ? »
Gael mit quelques secondes à répondre :
« Non,… Pas vraiment. »
Il y eut un silence pendant lequel tout le monde goûta le gâteau et Guillaume en eut les larmes aux yeux. C’était bien le gâteau de Lisa, mais c’était comme si la recette s’était bonifiée, devenant juste encore un peu meilleure…
Lucie félicita joyeusement le garçon :
« C’est vraiment délicieux, Gael ! Je veux la recette ! »
Le garçon sourit, gêné :
« Merci… »
Il jeta un oeil à son oncle, et l’expression bouleversée de ce dernier suffit à lui faire comprendre qu’il n’avait pas besoin de lui demander s’il aimait.
Décision fut prise que les deux garçons passent les semaines suivantes en « essai » chez leur oncle, jusqu’à la fin des vacances de Toussaint, le 2 novembre. Ne voulant pas les bousculer trop, Guillaume leur proposa de revenir les chercher le lendemain en début d’après-midi, pour leur laisser le temps de faire leurs sacs tranquillement, et les assura qu’ils reviendraient aussi souvent que nécessaire s’ils oubliaient des choses.
En leur disant au revoir, Guillaume se permit cette fois de serrer les deux enfants dans ses bras et de les embrasser doucement. Il leur dit que désormais, il était là pour eux et que tout allait bien se passer.
Gael se dit qu’il devait y croire.

*********

Le trajet en voiture avait été silencieux. Il faisait à nouveau assez beau et bien trop chaud pour la saison, et Guillaume conduisait paisiblement. Il n’avait pas insisté devant le mutisme de Gael, et à l’arrière, sur le siège enfant qu’il avait emprunté un peu en cata à une de ses voisines, Phil dormait.
Guillaume ne voulait en rien forcer la main à ce grand adolescent taciturne, qui regardait le paysage sans rien avoir envie de lui dire. Il se disait que ça viendrait, qu’après ce qu’il avait dû traverser, il faudrait l’apprivoiser. Il était décidé à y mettre le temps nécessaire.
Il avait aussi en tête l’affaire dont étaient venus lui parler le commissaire et ses acolytes. Il avait fait quelques recherches, mais rien de précis ne s’en dégageait. Il avait encore quelques livres et sites web à consulter, mais si ça ne donnait rien, il faudrait sans doute qu’il cherche ailleurs… Cette histoire l’inquiétait un brin.
Il se dit qu’il verrait ça plus tard, car ils arrivaient. Il s’arrêta devant le portail et regarda Gael :
« Descendez là, si vous voulez ? Je vais rentrer la voiture. »
Tsume devait les guetter, il sortit pour ouvrir le portail. Gael n’y avait pas fait attention. Il hocha la tête, enleva sa ceinture et descendit. Il s’étira en retenant un bâillement et sursauta en entendant un joyeux :
« Yokôsô ! Tsume des’. »
Il regarda avec surprise ce beau garçon à peine plus grand que lui, aux cheveux noirs relevés en un chignon ébouriffé et aux yeux fins et… dorés ?…
Le jeune homme souriait doucement et interrogativement. Guillaume lui dit quelque chose que Gael ne comprit pas et il hocha la tête et alla ouvrir le coffre. Guillaume reprit pour son neveu :
« Tsume vous souhaitait la bienvenue, il va t’aider pour les sacs, Gael.
– Ah euh, d’accord… »
Gael referma la portière et ouvrit celle arrière, détacha son frère qui frottait ses yeux, encore tout ensommeillés, et prit ce dernier dans ses bras pour le sortir :
« Tu as bien dormi, bébé ?
– On est arrivé ?
– Oui. Regarde, c’est une grande maison et il y a un jardin… »
Tsume avait posé les sacs au sol et salua une femme qui venait de sortir de la maison voisine :
« Jeanine-san, sa-lut… »
Elle lui sourit et demanda :
« Bonjour, désolée, mais je peux récupérer mon siège enfant ? Il faut qu’on file faire des courses… »
Tsume grimaça et regarda Gael qui comprit rapidement :
« Ah, il est à vous… Oui, oui, bien sûr, attendez… »
Il posa Phil au sol et se pencha pour détacher le siège. Guillaume se tourna :
« Ça ira ?
– Ouais ouais… »
Le garçon s’en tira sans trop de mal et tendit l’objet à sa propriétaire :
« Voilà et euh, merci.
– Oh, je vous en prie. C’est normal de se dépanner entre voisins ! Soyez les bienvenus, d’ailleurs.
– Merci… »
Phil restait prudemment dans les jambes de son grand frère. Tsume commença à porter deux sacs sur le parvis de la maison. Gael en prit un troisième d’une main, la main de Phil de l’autre et le suivit. Tsume ouvrit la porte et leur fit signe d’entrer sans attendre avant de filer prendre les derniers sacs. Guillaume alla garer la voiture sous l’auvent, au bout de la maison à droite, avant de fermer le portail et de les rejoindre.
« Voilà, ben, bienvenue. »
Gael et Phil regardaient l’entrée. Tsume revint et posa les affaires au sol. Il demanda quelque chose et Guillaume traduisit :
« Tsume veut savoir si vous voulez boire ou manger quelque chose.
– Euh, moi ça va, on a bien mangé… On goûte plutôt vers quatre ou cinq heures… répondit Gael. Tu veux quelque chose, toi, bébé ?
– Veux Doudou ! »
Gael sourit et s’accroupit. Négocier pour que Doudou voyage « tranquille dans un sac » n’avait pas été une mince affaire. Il caressa la tête de Phil et alla sortir le très vieux lapin qui avait été bleu, mais était désormais gris, et le donna au petit garçon qui le serra tout de suite contre lui.
Guillaume se fit un devoir de leur faire rapidement visiter sa maison, le rez-de-chaussée avec le salon et sa cheminée, sa bibliothèque, son long canapé et la grande télé, son bureau toujours aussi encombré et la grande cuisine, claire et bien équipée, et l’étage, sa chambre aussi bordélique que le bureau, avec un lit double défait, celle de Tsume, nettement plus rangée, avec un lit double parfaitement fait, la salle de bain, elle aussi spacieuse et lumineuse, et enfin les deux pièces restantes dans lesquelles il souhaitait les installer. L’une d’elles était bien installée, donnait sur le jardin, avec un lit simple. Dans l’autre, il restait quelques cartons et Guillaume s’excusa :
« Je les descendrais tout à l’heure… On a manqué de temps.
– C’est pas grave…
– Sinon, ça vous va ? Si vous préférez être ensemble, on peut bouger le lit dans l’autre pièce…
– Non, non, chacun sa chambre, c’est bien… »
Comme Phil restait silencieux et grognon, Gael l’installa dans le lit de la chambre installée pour qu’il puisse y finir sa sieste. L’enfant s’endormit immédiatement en câlinant son doudou, et Gael redescendit avec son oncle.
Ils s’installèrent au salon, l’un près de l’autre sur le canapé. Sentant Gael un peu gêné, Guillaume finit par lui dire :
« La maison te plaît ?
– Euh, elle est jolie… Et plutôt grande…
– On a aménagé vos chambres un peu en cata, on passera acheter plus de meubles dès que possible.
– Euh, comme tu veux… Mais euh, on en a aussi et si on vient pour de bon euh, on pourra aussi en amener, hein. »
Guillaume sourit :
« Ah, c’est vrai, il faudra vider votre appartement… Enfin, on verra si vous vous plaisez ici.
– Et si tu nous supportes.
– Jusqu’ici, vous m’avez pas l’air si terribles. Bon, après, c’est clair que deux enfants à gérer, c’est nouveau pour moi, mais ça me fait pas peur. »
Il y eut un silence. Gael lui jeta un oeil et reprit pensivement :
« Maman m’avait jamais dit qu’elle avait un frère.
– Elle avait tiré un trait sur nous…
– On a des grands-parents, alors ?
– Vous avez encore un grand-père. Vous le verrez à Noël, je pense. Et crois-moi, c’est pas la peine de regretter de pas avoir connu ta grand-mère, soupira Guillaume en étendant ses bras sur le dossier du canapé.
– À ce point ? sourit l’adolescent.
– Oh que oui… Elle était déjà pas tendre quand on était gosses, mais avec le temps, c’était juste devenu impossible… Quand elle est morte, c’est horrible à dire, mais j’ai quasi plus été soulagé qu’autre chose… Je me suis dit qu’elle était enfin en paix, après avoir passé sa vie à être en colère contre j’ai jamais su quoi… »
Il y eut encore un silence avant que Gael murmure :
« Ouais… J’ai essayé de me dire ça aussi… Qu’elle était en paix, maintenant… »
Guillaume lui jeta un oeil, gêné à son tour. Il bredouilla :
« Le juge disait que… Qu’elle avait pas souffert…
– C’est ce que les médecins ont dit… Qu’elle s’était endormie et était partie sans s’en rendre compte… »
Le garçon trembla.
« J’étais sorti, ‘fallait faire des courses, on avait plus rien à bouffer… Là, les allocs venaient de tomber, alors j’ai fait vite, j’en avais raz le cul, on bouffait des patates et des pâtes depuis une semaine… Quand je suis rentré… »
Sa voix s’étrangla :
« … Elle était sur son lit et j’ai pensé qu’elle allait prendre froid… C’est… C’est quand j’ai voulu la couvrir que j’ai vu et… »
Il renifla :
« Ils ont dit que même si j’étais revenu plus tôt, ça aurait rien changé… Que ça avait été trop vite, même en appelant les secours, ça aurait été trop tard… »
Il soupira en essuyant ses yeux, tout tremblant. Guillaume grimaça et passa son bras autour de ses épaules. Gael sanglota. Guillaume le serra dans ses bras :
« Elle est en paix, maintenant, tu l’as dit. C’est pas ta faute. »
Guillaume caressa la tête blonde avec douceur.
« Elle était malade, hein ? C’est fini, maintenant. Dis-toi juste qu’elle souffre plus. »
Gael renifla. Un petit moment passa avant qu’il ne bredouille :
« Elle était déjà malade, quand elle est partie ?
– Hmm, ça devait commencer, je sais pas trop. »
Guillaume lâcha Gael et caressant une dernière fois sa tête.
« T’es prof, alors… ? finit par demander Gael, désireux de changer de sujet.
– Dans mon cas, on dit “enseignant-chercheur”.
– Hein ?
– Je suis prof à l’université. Je fais de la recherche et je donne des cours.
– Ah, OK…
– Et toi, tu es en quelle classe ?
– Troisième, mais euh… J’y allais plus trop… Parce que bon, avec Phil et maman qui allait mal, j’avais pas trop le temps… » bredouilla le garçon, mal à l’aise.
À sa grande surprise, Guillaume sourit :
« C’est courageux d’avoir géré ça. T’es un petit gars bien, toi… »
Gael fronça un sourcil. Il s’attendait à tout sauf à ça… Se faire féliciter pour avoir séché le collège ? Sérieux ?
Guillaume lui sourit :
« Merci d’avoir pris soin de ma sœur. »
Gael eut un sourire :
« C’était ma maman… »
Une douce odeur sucrée leur fit lever la tête dans un bel ensemble. Guillaume rigola :
« Tsume nous prépare le goûter.
– Ben ça sent super bon…
– Oui, tu t’y feras. Quand il s’ennuie, il cuisine… Et il s’ennuie un peu souvent, ici. Alors il cuisine très bien, Dieu merci, mais si t’as des allergies, faut vite lui dire… »
Gael sourit.
« Il parle pas français, c’est ça ?
– On lui apprendra… C’est vrai qu’il est là depuis quelques mois, mais que comme moi, je parle bien japonais, j’ai pas fait beaucoup d’effort pour le mettre au français. »
Gael hocha la tête :
« Il a plus de parents non plus, c’est ça ?
– C’est ça. Il n’a pas trop connu sa mère et son père est mort cet été. C’était un vieil ami à moi, il me l’a confié. »
Le Japonais pointa le nez dans le salon et posa une question qui fit sourire Guillaume qui traduisit :
« Il demande si vous voudrez du chocolat chaud avec ses muffins.
– Ah, ouais ouais, ça serait cool… »
Guillaume transmit, Tsume sourit et opina du chef avant de disparaître. Gael souriait doucement. C’était joli, ces yeux dorés. Il ne savait pas que ça existait, mais c’était joli…
Il y eut encore un silence. Gael fit la moue et demanda :
« Euh, je peux te demander un truc…
– Demander, toujours.
– Tu euh… Tu sais qui est mon père ? »
Guillaume sursauta, se gratta la tête un instant, mal à l’aise, avant de finir par répondre :
« Non, pas vraiment… »
Gael le regarda en fronçant un sourcil et Guillaume reprit :
« Je sais quand tu as été conçu, mais avec qui, c’est pas clair… En fait… »
Guillaume soupira :
« Oh, pis merde, t’es plus un gosse… Quand je te disais qu’avec notre mère, c’était pas facile, c’est qu’on pouvait quasi rien faire, rien lire, rien regarder, tellement le méchant monde dehors allait nous pervertir et perdre nos âmes, tu vois le délire. Du coup, lorsqu’un jour, elle nous a dit qu’elle devait nous laisser seuls un weekend, on en a profité pour filer à une soirée chez des potes et là, c’est rien de dire qu’on s’est lâchés, et du coup, ben, le matin, on savait tous les deux qu’on était plus puceaux, mais alors avec qui on avait fait ça, c’était pas du tout clair dans nos têtes… Et comme on connaissait même pas la moitié des gens présents… Sur le coup, on est rentrés, et quand notre mère est revenue, on a réussi à lui faire avaler qu’on avait juste regardé la télé toute la nuit, donc on s’est bien fait pourrir, mais vachement moins que si elle avait su la vérité, et ça se serait arrêté là si Lisa avait pas découvert qu’elle était enceinte un mois après… Du coup, elle est partie sans même essayer de rien expliquer… Et la suite, ben, tu la connais… »
Gael hocha un peu tristement la tête. Il n’y avait pas vraiment cru, mais ce coup-ci, il était sûr d’enfin pouvoir faire une croix sur cette question. Guillaume lui tapota l’épaule avec une moue navrée :
« Désolé, c’est pas très glamour…
– Pas grave. Merci. »
Ils se tournèrent ensemble en entendant la voix de Phil :
« C’est là ? »
Un petit miaulement lui répondit. Un chat au pelage argenté, ou plutôt une chatte vue la taille de son ventre, précéda le petit garçon dans le salon.
« Tiens, Phil a fait connaissance de notre jolie Lilith… »
Le petit mammifère vint se frotter à la jambe de Guillaume avant de sauter pesamment entre lui et Gael.
Guillaume la caressa alors que Phil entrait avec hésitation, son doudou à la main, et trotta vers son frère dès qu’il le vit. Gael lui sourit et l’attrapa pour l’installer sur ses genoux :
« Ça va, bébé ? Tu as bien dormi ?
– Oui ! »
Lilith vint diplomatiquement flairer Gael qui caressa la petite tête grise :
« C’est moi ou elle est pleine ?
– Jusqu’à la glotte, confirma Guillaume. C’est d’ailleurs sûrement à moitié de la faute de Méphisto, notre autre chat… »
Tsume arriva en chantonnant avec un grand saladier plein de muffins encore fumants d’au moins trois ou quatre couleurs. Le Japonais repartit pour revenir aussitôt avec un plateau sur lequel reposaient quatre mugs eux aussi fumants. Il posa ses derniers sur la table basse.
« Atsui !
– Merci, lui dit Gael.
– Ça a l’air trop trop bon ! s’exclama joyeusement Phil.
Arigatô, Tsume-kun.
– Ie… »
Tsume sourit en regardant ailleurs, un peu rose. Il s’assit sur un fauteuil et Guillaume rigola :
« Bon appétit !
– Bonapéti, répéta maladroitement Tsume.
– Vous aussi ! »
Les muffins étaient au chocolat au lait, au chocolat noir ou à la confiture de fraise ou de cassis. Il y avait même des petits bouts de marshmallows dans les chocolats chauds. Gael se sentait un peu bizarrement bien, tellement pas habitué à ne rien avoir à faire ou à préparer que la situation lui paraissait irréelle.
Le saladier bien entamé et les mugs vides, Guillaume proposa qu’ils allument une des consoles :
« J’ai pas envie d’aller bosser… » ajouta-t-il en faisant une moue suppliante.
Ses yeux implorants parvinrent à arracher un petit gloussement à Gael qui demanda :
« T’as quoi comme jeu ?
– Plein de choses… »
Ils trouvèrent rapidement de quoi jouer tous les quatre, et ils passèrent la fin de l’après-midi tranquillement. La soirée passa de même très paisiblement. Ils dînèrent, se posèrent devant la télé, Phil s’endormit sur les genoux de Gael et le film fini, ce dernier le porta dans son lit avant de rejoindre sa chambre. Il s’assit sur le lit et regarda cette pièce quasi vide, à part la pile de cartons et ses sacs. Il se sentait fatigué, mais bien. Guillaume le traitait avec beaucoup de gentillesse et de respect, sans le condamner, ni s’apitoyer sur son sort. Il n’avait pas vraiment l’habitude, mais ça lui allait plutôt bien.
Il se coucha et soupira d’aise. Le lit était confortable et la couette douillette. Il ferma les yeux et commençait à sommeiller lorsqu’il sursauta et se mit à trembler en entendant :
… J’ai froid…
« Non… » gémit Gael en se repliant sur lui-même alors que les voix continuaient :
… Pourquoi je suis là, qu’est-ce qui s’est passé…
… J’ai peur…
… Il y a du monde dehors, ce soir…
… Oui, qu’est-ce qu’ils font là…
… Ah, ici il fait chaud, je vais rester un peu…
« Non, non, non ! » répétait Gael, au bord des larmes.
Pas ces voix… Pas encore ces voix…
« Taisez-vous… » implora le garçon, désespéré.

Tu m’entends ?
« Laissez-moi tranquille… »

D’accord, désolé…
Gael se mit à sangloter.
Il en avait assez… Il ne voulait pas finir comme ça…
« Maou ? »
Gael sursauta. Il se redressa en entendant gratter à sa porte :
« Maou ? Maou ? »
Il essuya ses yeux, se leva pour aller entrouvrir la porte et dans la pénombre, il vit un grand chat noir, à la fourrure longue et soyeuse, se faufiler en roucoulant pour sauter sur son lit.
Il rigola malgré lui :
« Désolé, c’était ton lit ?
– Maou !
– Tu permets que je me recouche… »
Gael se rallongea et l’animal se coucha contre lui en ronronnant, probablement content d’avoir gagné une si grande bouillotte dans son lit. Gael le caressa distraitement et commença à sommeiller. Sa main finit pas rester dans l’épais pelage noir. Il grogna en entendant à nouveau une voix sans que ça le réveille complètement.
Tu dis qu’il nous entend ?
Il entendit un grondement sourd, un bref feulement et ce fut le silence.

*********

Guillaume regardait par la fenêtre de sa cuisine, encore très mal réveillé, vêtu du vieux t-shirt et du jogging élimé avec lesquels il dormait. Il avait un mug à la main et se disait qu’il faisait encore tout gris…
« Ohayô… » bâilla Tsume en entrant.
Guillaume se tourna et lui sourit.
« Bonjour, café ?
– Pas de refus… »
Le jeune homme s’assit mollement à la table et regarda Guillaume le servir.
« Bien dormi ?
– Ouais, ouais…
– Dis-moi, on doit nous livrer du bois ce matin. Vous pourrez le mettre sous l’abri avec Gael ? Je voulais le faire ce weekend, mais j’ai peur qu’il pleuve.
– Oh, oui, oui, pas de problème. Tu as cours à quelle heure ?
– 10 h. Tu t’en tireras avec eux ?
– Oui, ne t’en fais pas. »
Gael arriva à cet instant, le grand chat noir dans les bras.
« Salut…
– Coucou, Gael ! Tu veux du café ?
– Euh, chocolat plutôt, si tu as…
– Oui, sans problème, assis-toi. »
Gael posa le chat au sol et obéit. Il sourit timidement à Tsume :
« Salut.
– Sa-lut.
– Tu as bien dormi, Gael ? Tu as gagné un copain ?
– C’est le futur papa chat, c’est ça ?
– C’est ça. C’est Méphisto. »
Le chat se frottait aux diverses jambes qu’il croisait. Il leva le nez vers Guillaume et miaula. Guillaume lui sourit :
« Oui, une seconde, chaton.
– Maou ! »
Guillaume mit le bol de son neveu dans le micro-onde et souleva le petit félin :
« Bonjour mon chat !
– Maou ! »
Guillaume expliqua à Gael qu’il devait aller travailler et serait de retour vers 18 h. Rien de spécial à faire de leur côté à part le bois à rentrer, s’il voulait bien aider Tsume ? Gael opina.
Phil arriva en se frottant les yeux, encore précédé de Lilith. Guillaume avait reposé Méphisto et les deux félins se firent leurs politesses rituelles.
Guillaume lui fit aussi un chocolat et voyant le temps tourner, il fila se préparer. Il revint saluer les trois garçons et partit. Tsume se mit d’autorité à faire la vaisselle du petit déjeuner et Gael et Phil remontèrent pour aller s’habiller. Puis, n’ayant rien de particulier à faire, ils allèrent se poser devant la télé, où Tsume les rejoignit d’ailleurs quand il se fut lui-même habillé.
La matinée passa ainsi devant des dessins animés suffisamment simplistes pour que tout le monde arrive à peu près à suivre. Tsume prépara le déjeuner, et le bois arriva finalement vers 14 h. Le livreur s’excusa platement, un accident de circulation l’avait retardé.
Phil faisait la sieste et Tsume et Gael se mirent donc à rentrer le bois aussi vite que possible, car le ciel était dangereusement gris. Gael se mit rapidement en t-shirt et il sursauta en voyant Tsume enlever carrément le sien. Il resta à contempler une seconde la plastique du Japonais, puis, ce dernier le regardant interrogativement, il rosit et se remit au travail avec énergie. Il se mit à pleuvoir avant qu’ils aient fini, ils achevèrent comme ils purent avant de rentrer.
Phil jouait avec les chats au salon. Tsume enleva ses chaussures et fila chercher des serviettes pendant que Gael enlevait son t-shirt trempé et se mettait pieds nus. Au tour du Japonais, à son retour, de rester un instant bloqué devant cette vision avant de lui tendre une grande serviette moelleuse à souhait. Les deux jeunes gens allèrent mettre des vêtements secs.
Lorsque Guillaume revint, en fin d’après midi, la première chose qu’il entendit fut le rire de Phil et ensuite, un cri à moitié hilare de Gael :
« Lâche ce couteau, Tsume ! J’ai dit non !
Mais Gael-kun… ?… »
Guillaume fronça un sourcil avec un sourire, intrigué. Il alla à la cuisine où Tsume et Phil, assis à la table, jouaient visiblement à la bataille alors que Gael épluchait des légumes à côté.
« Bonsoir tout le monde !
Okaeri, Guillaume-san !
– Tadaïma. Qu’est-ce qui se passe ?
– Tsume veut aider Gael, répondit Phil. Et Gael veut pas. »
Gael éternua avant de répliquer :
« Non mais jamais il arrête ce mec ?! C’est quand même abusé, j’veux juste qu’il se repose !
Gael-kun est en colère ? Pourquoi il ne veut pas que je l’aide ? demanda Tsume, inquiet.
– Non, non, ne t’en fais pas. Tu nous prépares le dîner ?
– Oui, je voulais le faire, puisqu’il l’a fait ce midi, mais y a pas moyen de lui faire piger !
– Je vais lui expliquer, attends. Gael veut tout préparer pour te remercier d’avoir préparé ce midi, Tsume-kun. Ça lui fait plaisir, laisse le faire, d’accord ?
Ah ? Bon, d’accord… opina Tsume avant d’ajouter un maladroit et gentil : Mer-si Gael-kun… »
Gael le regarda un instant, son couteau en l’air, puis rosit et regarda ailleurs :
« Non mais de rien c’est normal… »
Il se remit à ses légumes et demanda au bout d’un moment :
« C’est quoi ce ‘ku’ après mon nom ?
– ‘Kun’, corrigea Guillaume. C’est un suffixe de politesse en japonais, comme le ‘san’.
– Ah OK… »
Gael éternua encore.
« À tes souhaits ! Ça va… ? s’inquiéta Guillaume.
Gael-Kun a pris froid ? » s’inquiéta aussi Tsume.
Le dîner fut bientôt prêt, un émincé de volaille à la crème accompagné d’une poêlée de légumes croquants. Les assiettes vidées, Guillaume caressa son ventre rebondi avec satisfaction :
« C’était délicieux, Gael !
– Oh c’est rien ça c’est facile… bredouilla le garçon, gêné.
– Entre ça et tes gâteaux, t’es vraiment doué. T’es presque bon à marier, en fait. »
Gael rigola et lui tira la langue.
La soirée s’acheva paisiblement, mais, un peu patraque, Gael alla dormir plus tôt que la veille. Méphisto, ce coup-ci, le suivit pour venir directement se coucher en même temps que lui. Gael se bouina sous la couette et grattouilla un peu le chat avant de sombrer.
Des miaulements réveillèrent le garçon au matin. Enfin, plutôt que le réveiller, on pourrait dire lui faire ouvrir des yeux vagues et pétillants. Méphisto miaulait fort et grattait la porte avec énergie. Guillaume ne tarda pas à arriver :
« Eh, du calme, mon vieux…
– Maou !
– Oui, oui, j’ai pigé que ça urgeait, merci. Qu’est-ce qu’il y a ?
– Maou ! Maouuuuu !
– Ah,… Merde. »
Guillaume s’approcha du lit et se pencha :
« Ah oui, effectivement. »
Méphisto sauta près de Gael, sa longue queue touffue battant vivement l’air.
« Maou ? »
Guillaume s’accroupit près de son neveu :
« Eh, tu m’entends, p’tit gars ? »
Un vague grognement lui répondit. Guillaume passa sa main sur le front brûlant.
« OK… Bon, tu restes là une minute, mon vieux ? Je vais appeler le docteur… »
Méphisto roucoula et se recoucha. Sa queue s’agitait toujours. Guillaume se redressa et sortit. Gael grommela et frissonna. Il n’avait que très vaguement entendu ce qui s’était dit. Il était trop fiévreux pour l’avoir compris.
Guillaume redescendit en vitesse et fila au salon décrocher le téléphone. Tsume, qui préparait le petit déjeuner, tourna la tête en l’entendant et posa le pain pour le rejoindre :
« … C’est gentil, merci, Georges. On vous attend. »
Voyant Tsume qui le contemplait interrogativement, Guillaume lui expliqua :
« Gael a pris froid.
– Oh ? C’est grave ?
– Non, je ne pense pas, mais j’ai appelé le médecin. Il va passer, mais je vais devoir filer à la fac. Tu pourras gérer ?
– Oui, oui, ne t’en fais pas, ça ira. Je peux m’occuper de Phil et accueillir le médecin. Tu peux me faire confiance… »
Guillaume sourit et ajouta :
« C’est gentil… Je vais essayer de passer une journée à Lyon avec eux dès que possible pour que tu puisses te retrouver un peu seul et souffler. »
Tsume sourit et opina :
« C’est gentil, mais ne t’en fais pas. Je peux encore tenir, je ne suis pas épuisé à ce point.
– Justement, ça ne sert à rien de te pousser au bout de tes forces. »
La petite voix de Phil les surprit tous deux :
« Bonjour Guillaume ! Bonjour Tsume ! »
Guillaume lui sourit :
« Bonjour, Phil. Tu as bien dormi ?
– Oui ! Où il est Gael ? Il fait encore dodo ? »
Guillaume s’accroupit et caressa la petite tête blonde :
« Il est dans son lit, il se repose. Il a attrapé froid. J’ai appelé le docteur, il va venir vite. Je vais devoir aller à mon travail et te laisser avec Tsume. Tu seras sage ? »
Phil l’avait écouté très sérieusement et opina vivement :
« Oui ! Je vais aider Tsume et on va bien soigner Gael ! Comme lui il me soigne quand je suis malade ! »
Guillaume sourit et l’ébouriffa plus vivement :
« Super ! Je compte sur vous ! »
Guillaume dut partir rapidement, et ce fut Tsume et Phil qui accueillirent le vieux médecin rondouillard quand il arriva. Il diagnostiqua sans grande surprise un bon coup de froid, fit une ordonnance et fila sans traîner, il avait encore beaucoup de monde à voir. Phil et Tsume déjeunèrent, s’habillèrent et allèrent à la pharmacie. Tsume laissa le petit garçon parler et se faire noter comment il fallait donner quel cachet avant de rentrer. Ils filèrent tout de suite voir Gael qui sommeillait toujours. Méphisto, rendormi, releva la tête en les entendant et miaula, interrogatif.
Tsume redressa doucement Gael pour lui faire avaler ses médicaments et le garçon se laissa docilement faire.
La matinée passa tranquillement. Tsume et Phil passaient régulièrement voir Gael qui dormait. À midi, Tsume prépara à manger, une soupe de légumes et il monta en faire boire un bol à Gael qui l’avala encore sans résister.
Gael émergea en fin d’après-midi, sa fièvre un peu tombée. Il se redressa en se frottant le visage, hagard, puis se leva, sans énergie, pour aller aux toilettes en traînant les pieds, avant de descendre en se tenant autant que possible aux murs. Il trouva son frère et Tsume sur le canapé. Le petit garçon était sur les genoux du Japonais, ils feuilletaient un livre d’images. Gael s’approcha lentement et sourit en entendant le dialogue :
« Non non, tu dis mal, c’est “lapin” !
– Rapinu… ?
– Lapin !
Usagi. »
Gael vint s’asseoir près d’eux. Les deux compères lui sourirent et Phil quitta les genoux de Tsume pour venir vers son frère :
« Gael, Gael, tu vas mieux ?
– Euh, … Ouais, un peu…
Tabemono to nomimono wo motte kimasu, Gael-Kun… [Je vais apporter à boire et à manger, Gael…] dit doucement Tsume en se levant.
– Tsume, tu me fais un chocolat s’il te plaît ? demanda Phil.
Haï. »
Gael regarda son frère, puis le Japonais qui sortait, en se disant qu’il devait être plus fiévreux qu’il pensait, pour avoir ainsi l’impression qu’ils se comprenaient, alors qu’ils ne parlaient pas la même langue…

*********

Guillaume arriva au bidonville dans une ambiance presque nocturne. Il n’était pourtant pas si tard, mais la grisaille assombrissait considérablement le ciel.
Le grand terrain vague était depuis quelques années recouvert de caravanes et de cahutes branlantes. Il y avait peut-être une centaine de personnes qui vivaient là, tous âges et nationalités confondus, cachée des gens « normaux » par une palissade. Personne ne savait trop à qui appartenait ce terrain, ce chantier abandonné. Il paraissait que tout avait été arrêté parce que le patron s’était enfui avec l’argent, et que le procès allait durer encore des années. En attendant, des pauvres gens survivaient là comme ils pouvaient.
Guillaume avait soulevé la palissade pour se faufiler. Il avait besoin de voir quelqu’un. Il soupira et commença à avancer, s’arrêta pour laisser passer un groupe d’enfants de toutes les couleurs qui courraient en riant, puis allait reprendre son chemin quand une voix l’arrêta :
« Eh matez-moi ça ! »
L’accent était d’un quelconque pays de l’Est et Guillaume avisa une petite bande de jeunes gens qui le toisaient d’un oeil mauvais. Il soupira et reprit son chemin. Pas de temps à perdre… Alors que la bande se mettait à le suivre en l’interpellant de plus en plus fort et de plus en plus violemment, lui songea qu’il avait hâte de rentrer et qu’il espérait que Gael allait mieux.
Une autre voix trancha une énième insulte :
« Karol, la ferme. »
Guillaume sourit à l’homme qui venait d’arriver alors que la bande s’arrêtait, interloquée.
« Salut, Josef.
– Salut, Guillaume.
– Je viens voir Slavek.
– Je m’en doute. Il a changé de cahute, je vais te conduire.
– Tu fricotes avec les costards, Josef ? s’écria avec colère un des garçons.
– C’est un ami de Jaroslav, vous savez ce que ça veut dire, alors dégagez et allez perdre votre temps ailleurs. »
Josef tourna les talons sans attendre et Guillaume le suivit.
« Ça faisait un bail qu’on t’avait pas vu.
– Ouais, désolé, je touche pas terre en ce moment… Ça va comment, ici ?
– Pas si mal, on a quelques familles qui ont réussi à être relogées. Irèna a eu une petite fille, elle a eu une place dans un foyer.
– Ah, c’est super. Tu la salueras pour moi. »
Ils arrivèrent devant une cahute de bois. La porte était un simple bout de tissu élimé que Josef écarta :
« T’es là, Slavek ? Tu as de la visite.
– Entrez, entrez ! » répondit avec énergie une vieille voix féminine.
Josef et Guillaume s’exécutèrent. L’intérieur était minuscule. Une petite femme toute ronde trotta vers eux, toute ridée et toute souriante.
« Oh Guillaume !!! Bienvenue !
– Bonjour, Blanka. »
Assis au sol sur un tapis aussi sale que moelleux, un vieil homme las leur sourit.
« Viens t’asseoir, mon ami !
– Salut, Slavek.
– Je suis content de te voir. »
Guillaume s’assit et répondit :
« Moi aussi. Tu as l’air en forme.
– Sers-nous à boire, Blanka. Assis-toi aussi, Josef, reste pas là… Ça faisait longtemps, Guillaume. Tu as l’air fatigué. Qu’est-ce qui t’amène ?
– J’ai besoin de ton avis sur quelque chose. »
Josef s’assit à côté et Blanka leur apporta trois verres et une bouteille de vin. Josef servit pendant que Guillaume prenait sa sacoche. Il sortit les photos que lui avait laissées le commissaire.
« Ah, le meurtre de Bernard…
– Tu es au courant ?
– Qu’il a été tué, oui. La police ne nous a rien dit de plus. Où as-tu eu ces photos ? »
Guillaume trinqua avec eux en répondant :
« Le commissaire Gandier est venu me demander mon aide. Et moi, je voudrais la vôtre. J’ai cherché, ça ressemble à un rituel d’invocation, mais je ne trouve pas de qui.
– Tu as la date exacte ? Je me souviens plus…
– Euh, oui, c’était le 13. »
Le vieux Slavek regarda attentivement les photos et dit :
« Blanka, mon amour, tu peux m’apporter le calendrier, s’il te plaît… »
La petite femme, qui cuisinait en chantonnant, obéit avant de retourner à ses casseroles.
« Le 13, c’était la nouvelle Lune qui précède Samain. » dit Slavek.
Il y eut un silence. Josef était grave et Guillaume se frappa le front :
« Bon sang, j’avais oublié ça. Bien vu, vieux frère.
– Un sacrifice rituel avant Samain ? répéta Josef.
– Regarde, lui dit Slavek en lui montrant les photos.
– Impossible que ça soit un hasard, dit sombrement Guillaume en croisant les bras, sourcils froncés.
– Peu probable, opina Josef.
– Si c’est lié à Samain, ça veut dire qu’il s’agit d’un rituel double, dit encore Guillaume.
– Un rite en deux temps… Il y a un démon qu’on ne peut appeler qu’après avoir fait venir son serviteur, il me semble… »
Slavek soupira :
« Ça te dit quelque chose ?
– Oui, répondit Guillaume. Oui, ça me dit quelque chose. Et ça veut dire qu’ils risquent de remettre ça à Samain. Il nous faut plus d’info sur ce rituel… Si on retrouve de quel démon il s’agit, on saura ce qu’ils doivent faire et donc, on pourra agir. »
Il y eut un silence. Ils vidèrent leurs verres. Slavek dit :
« Il faut nous dépêcher. Samain sera vite là. »
Josef déclara :
« Je vais alerter tout le monde, et on te tient au courant, Guillaume.
– Merci. Moi, je vais faire des recherches, et je vous tiens au courant aussi. Soyez prudents.
– Toi aussi. »
Guillaume rangea les photos. Slavek demanda gentiment :
« Akh va bien ?
– La dernière fois qu’on s’est parlé, ça allait, répondit Guillaume avec un sourire.
– Il paraît que tu as récupéré un Japonais ?
– Oui, le fils de Takashi. Tu te souviens ?
– Ah, ton ami, là… ? Oui, oui, je me souviens… Il était sympa… Mais attends… Son fils, ce n’était pas… ?
– Euh… Si… »

*********

Tsume posa doucement une couverture toute douillette sur les épaules de Gael. Le garçon était toujours sur le canapé, repu de son chocolat chaud, tout rose. Phil caressait Lilith qui était venue se poser là.
« Gael-kun yasunde kudasai… ? [Gael, repose-toi, s’il te plaît… ?]
– Oui, oui, il faut te reposer ! approuva Phil.
– Ouais, ouais… fit Gael.
Hi wo shite mo ii des’ka ? [C’est bon si je fais un feu ?]
– Oh oui, oh oui !!! s’exclama Phil en tapant des mains, tout content.
– Quoi… ? bredouilla Gael.
Hi wo shite kara ryôri shimasu. [Je fais un feu et je vais cuisiner.]
– D’accord ! » approuva encore Phil.
Gael regarda, incrédule, Tsume allumer un bon feu dans la cheminée. Méphisto vint aussi se coucher sur le canapé, contre sa cuisse. Il caressa l’épaisse fourrure noire.
« Gael-kun ? Kusuri wo nonde kudasai. [Gael, il faut prendre tes médicaments, s’il te plaît.]
– Je vais les chercher ! » dit vivement Phil, et il bondit du canapé pour courir à la cuisine. Gael le regarda faire d’un oeil vague. Non, là, il devait rêver, c’était pas possible…
Il entendit la porte d’entrée et la voix de son oncle :
« Je suis là !
Okaeri, Guillaume-san !
– Tadaïma. »
Guillaume arriva dans le salon.
« Bonsoir, bonsoir… Ah, tu es là, Gael… Ça va mieux ?
– Euh, moyen… »
Guillaume vint s’accroupir devant lui gentiment pour poser sa main froide sur son front :
« Tu es encore bien chaud. Enfin, c’est normal que la fièvre remonte un peu en fin de journée… Tu as pu manger un peu et bien te reposer ?
– Oui, oui… Et toi, ça va ?
– Oh oui, oui… Étudiants survoltés, la routine… »
Phil revint avec les médicaments. Il profita que Guillaume était accroupi pour lui sauter au cou :
« Tontoooooon !
– Houlà ! »
Guillaume sourit et répondit au câlin avec plaisir.
« Salut, poussin. Ça va ?
– Oui ! On s’est bien occupé de Gael avec Tsume ! Et on a regardé des livres !
– C’est bien. »
Le feu était bien parti et Tsume se releva.
« Ce soir, sukiyaki, ça vous va ?
– Volontiers !
– C’est quoi ? demanda Phil.
– C’est un bouillon où on fait cuire des légumes et de la viande.
– Ah oui, on a coupé plein de légumes !
– Ben, c’était pour ça !… »
Guillaume embrassa la petite joue rose.
« Vous allez voir, c’est très bon. Et ça réchauffe bien. »
Guillaume alla travailler un peu en attendant le dîner, pendant que Gael comatait sur le canapé et que Phil, près de lui, regardait la télé en parlant aux chats.
Tsume vint les chercher et aida Gael à rejoindre la cuisine, le soutenant avec beaucoup de douceur. Guillaume les rejoignit, l’air un peu soucieux, mais l’ambiance devint vite très sympathique. Phil essaya de manger avec des baguettes, comme Tsume et Guillaume, sans grand succès, mais avec beaucoup de bonne volonté. Gael mangea peu, même si c’était excellent. Il resta par contre à regarder avec un sourire doux son oncle et son frère faire semblant de se battre pour les derniers morceaux de légumes.
Le jeune homme alla se coucher rapidement, et Méphisto vint une nouvelle fois dormir avec lui. Gael sommeilla un moment sans parvenir à trouver le sommeil. Il entendit, très tard dans la nuit, un chant magnifique. Une femme chantait, dehors, dans une langue qu’il ne connaissait pas. L’air était un peu mélancolique, mais vraiment beau. Il s’endormit paisiblement.
Au matin, Gael se sentait un peu mieux. Il se réveilla vers 9h et descendit avec le grand chat noir dans les bras. Tsume cuisinait tranquillement et lui sourit. Gael sourit aussi.
« Ohayô !
– Oaillo aussi… T’es tout seul ? »
Voyant le regard interrogatif du Japonais, Gael fit la moue et se gratta la tête.
« Euh, Guillaume et Phil, pas là ?
Ah, Guillaume to Phil, nemasu… » [Ah, Guillaume et Phil, ils dorment…]
Il fit le geste de placer ses mains sous sa joue en fermant les yeux. Gael hocha la tête. Ils eurent un petit rire tous deux.
« Chocolato, Gael-Kun ?
– Ah ! Euh, oui, merci… »
Gael s’assit et se laissa servir. Il se sentait encore bien patraque. Il se mit à beurrer un morceau de pain frais et regarda avec curiosité Tsume qui se servit un petit bol de soupe, un autre de riz, avec un œuf au plat et un mug de thé.
« Ittadakimasu ! dit le Japonais en s’asseyant.
– Bon app’…
– Bonap’ ? répéta Tsume, sceptique.
– Bon appétit, corrigea Gael.
– Ah ! »
Tsume opina.
Ils mangeaient tous deux lorsque Phil arriva avec Lilith. Le petit garçon les salua joyeusement, embrassa son frère, tout content de le voir en meilleure forme, s’assit et regarda avec curiosité ce que mangeait Tsume.
« C’est quoi ?
Nihon no asagohan. [Petit-déjeuner japonais.]
– Tu manges du riz ?
Gohan to misoshiru to tamago. Ajiwaimasenka ? [Du riz, de la soupe miso et un œuf. Tu veux goûter ?]
– Oui ! »
Gael les regardait l’un l’autre. Non, mais il planait toujours ou quoi ?
Depuis quand son frère comprenait le japonais et pourquoi Tsume comprenait quand Phil lui parlait français ?!
Le petit garçon goûta la soupe et la trouva bonne, mais il voulut son chocolat quand même. Gael le lui préparait tranquillement lorsque Guillaume arriva à son tour, visiblement épuisé. L’historien s’assit mollement et soupira en passant ses mains sur son visage.
« ‘Lut tout le monde…
Guillaume-san, ça va ? »
Guillaume dénia du chef :
« Il reste de la soupe et du riz ?
– Oui, oui. Tu en veux ?
– Oui, merci. Je vais me servir, ‘te dérange pas… »
Guillaume se releva mollement et alla se sortir deux bols.
« Tu as mal dormi ? demanda Gael.
– Pas assez, corrigea Guillaume. J’ai cherché un truc toute la nuit, impossible de le trouver… Ça va finir à la biblio, cette histoire… Ils doivent avoir le livre qu’il me faut… »
Il se rassit avec ses bols de soupe et de riz, et soupira :
« On verra ça. Ça vous dirait, un petit tour à la Part Dieu, les garçons ?
– Oui ! s’exclama Phil.
– Ben on verra ça, alors… »
Il y eut un silence. Guillaume commença à manger. Puis, Phil demanda, tout sourire :
« Vous avez entendu la dame, cette nuit ? »
Guillaume sursauta, puis fronça les sourcils :
« Quoi ?
– La dame qui chantait… Vous avez entendu ? C’était joli ! »
Guillaume fixa son neveu avec stupéfaction. Et cet effarement monta visiblement d’un cran lorsque Gael intervint après avoir fini son bol :
« Oui, j’ai entendu aussi. C’était très beau, mais je me suis demandé qui c’était… C’est bizarre de chanter comme ça au milieu de la nuit… »
Guillaume croisa les bras en se redressant, les regardant l’un après l’autre, clairement dubitatif. Les deux garçons le regardèrent à leur tour sans comprendre, et ce fut Tsume qui, les regardant aussi, finit par rompre le silence :
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
Guillaume eut un sourire.
« Ça va, t’en fais pas… »
Il eut un petit rire et reprit :
« C’est hmmm, une voisine… Elle chante parfois, la nuit, il ne faut pas s’inquiéter. »
Gael songea que leur oncle leur cachait quelque chose, mais il ne dit rien. Il était plutôt soulagé d’apprendre que cette voix n’était pas le fruit de ses délires, mais quelque chose de réel. En y songeant d’ailleurs, il se dit qu’à part celles qu’il avait entendues la première nuit, il n’avait pas eu d’hallucinations depuis qu’il était ici. Mais bon, sa nuit de fièvre ne comptait peut-être pas. Mais par rapport aux longues nuits qu’il avait pu connaître, passées à se boucher les oreilles, ici, c’était plutôt calme. Peut-être cette sécurité nouvelle apaisait-elle ses troubles… En tout cas, c’était salutaire. Il se sentait bien. Il regarda Tsume, qui, repu, s’étira avec un grand sourire. Gael le regarda et rosit un peu sans le vouloir.
Ouais… Il se sentait vraiment bien.

*********

Tsume regarda la voiture partir par la fenêtre. Il fit un petit signe de main à Phil et soupira dès qu’il fut hors de leur vue. Il était très reconnaissant à Guillaume de lui offrir ce temps seul. Il était très content de l’arrivée des deux neveux de son tuteur, ils étaient très sympathiques et il se sentait moins seul. Phil était adorable et Gael lui plaisait beaucoup. Il hésitait un peu à être plus entreprenant, d’ailleurs. Il avait l’impression que lui aussi plaisait à Gael, mais face à un garçon de 16 ans, il n’était pas trop sûr de ce qu’il devait ou pouvait faire…
Tsume soupira encore. Il allait aller se balader. Il avait besoin de courir quelques heures, seul, pour s’aérer la tête un bon coup… Il connaissait les environs, Guillaume l’avait accompagné souvent, à son arrivée. Il serait tranquille s’il allait dans la forêt. Il serait à l’abri des indiscrets. Il pourrait se lâcher en paix.
Ça allait lui faire du bien.

*********

Guillaume conduisait tranquillement. Il était soulagé de pouvoir offrir un peu de repos à Tsume. Il fallait absolument que son jeune ami puisse souffler. Il sourit à Gael, assis à sa droite :
« Tu as regardé, pour le ciné ?
– Non, mais entre les deux, on trouvera bien un truc, t’en fais pas. Tu es sûr que ça te gêne pas qu’on y aille tous seuls ?
– Non, non, au contraire. J’ai des recherches à faire à la bibliothèque, ça risque d’être long. Je ne vais pas vous demander de rester à m’attendre… Alors profitez-en pour vous faire un petit film tranquillement, vous me rejoindrez après. On se fera quelques courses et on rentrera.
– Tsume ne va pas s’ennuyer ? demanda Phil de l’arrière.
– Non, ne t’en fais pas. Il aime bien être un peu tout seul, de temps en temps.
– On pourra lui ramener un cadeau ?
– Oh, ben si on trouve quelque chose, oui, c’est une bonne idée, approuva Guillaume. Vous voulez qu’on repasse à votre appartement, au fait ? Ça ferait pas un gros crochet, on peut y passer au retour…
– Non, c’est bon… Par contre, euh… J’aimerais bien passer voir Maman,… Enfin si tu veux… »
Il y eut un silence. Guillaume finit par hocher gravement la tête.
« Ouais, c’est une bonne idée.
– On lui donnera des jolies fleurs ? demanda Phil.
– Ouais. On achètera un beau bouquet pour elle, opina Guillaume, avant d’ajouter avec un petit sourire : Je lui dois bien ça, depuis le temps… »
Guillaume se gara dans le parking du grand centre commercial et ils montèrent dans les étages de la galerie marchande. Il laissa ses neveux au cinéma, après leur avoir donné de quoi payer les places et des bonbons et des boissons s’ils voulaient, et partit à côté, à la bibliothèque.
Il gagna directement le cinquième étage, le département du Fond Ancien. Il alla directement au guichet. Heureusement qu’il était connu des bibliothécaires. L’accès aux vieux livres était quasi impossible sans autorisation.
Il n’aimait pas beaucoup le vieux binoclard qui se trouvait au guichet, mais il n’avait pas de temps à perdre ni envie de polémiquer.
« Bonjour, professeur Dalo.
– Bonjour. Je cherche trois livres que je dois consulter le plus vite possible, s’il vous plaît.
– Oui, bien sûr. »
Guillaume donna les références au bibliothécaire qui lui demanda d’attendre un moment, ils allaient aller lui chercher ça dans les réserves. Le jeune chercheur s’installait à une table lorsque son téléphone sonna. C’était Josef. Il sortit dans le couloir pour répondre.
« Oui, j’écoute.
– Salut, Guillaume. On a eu quelques infos, tu es où ?
– À la bibliothèque, au cinquième.
– Ah, super. On est juste à côté. On te rejoint.
– D’accord. »
Guillaume n’eut que le temps de raccrocher que son téléphone sonnait à nouveau.
« Oui, j’écoute… ?
– Professeur Dalo ? C’est Lucie Bravy. Je ne vous dérange pas ? »
Guillaume se mordit les lèvres et la voix reprit avec amusement :
« L’assistante sociale qui gère le dossier de vos neveux avec le juge Durand.
– Ah oui, pardon, j’y étais pas du tout, là !
– Je vois ça. Je vous dérange ?
– Non, non, du tout… Enfin, j’ai cinq minutes, j’attends quelqu’un. Que puis-je pour vous ?
– Oh, je n’en ai pas pour longtemps, je voulais juste savoir comment ça se passait avec les garçons.
– Très bien. Vraiment très bien. Ils ne sont pas avec moi, là, mais je peux leur demander de vous rappeler tout à l’heure, si vous voulez. De mon côté en tout cas, il n’y a aucun souci. Ils ont l’air d’apprécier ma compagnie, celle de mon filleul et la maison… Ils sont très gentils, vraiment.
– Ils sont où ?
– Au cinéma. Je devais faire des recherches à la bibliothèque, alors je leur ai proposé d’aller voir un film en attendant.
– Je vois, bonne idée. Bon, je ne vous dérange pas plus. S’ils veulent me rappeler à ce numéro tout à l’heure, ça sera avec plaisir. Sinon, on se verra le 2 comme prévu pour faire le point.
– C’est bien noté. Bonne fin de journée à vous.
– Merci, vous aussi. »
Il raccrocha et n’eut pas le temps de ranger l’appareil qu’il sonna encore.
« Non mais ils se sont donné le mot ou quoi… C’est une blague… »
Il secoua la tête et décrocha avec un soupir :
« Guillaume Dalo, j’écoute ?
– Bonjour, professeur. Commissaire Gandier.
– Ah, bonjour.
– J’espère ne pas vous déranger. Je voulais savoir si vous avez du nouveau.
– Je suis à la bibliothèque pour faire des recherches, justement. J’ai quelques pistes, mais je voulais vérifier avant de vous rappeler. »
Voyant Josef sortir de l’ascenseur voisin avec Slavek, qui allait lentement, s’appuyant sur sa canne, il leur fit un signe de main.
« Parfait. Vous en avez pour longtemps ? Nous pourrions peut-être vous y rejoindre tout à l’heure… »
Guillaume fit la moue :
« Je pense en avoir pour deux ou trois heures…
– D’accord. Je vous rappellerai si nous pouvons venir. Ne vous occupez pas de nous, nous nous arrangerons plus tard si nous ne pouvons pas vous voir aujourd’hui.
– Bien. Je vous rappelle si je trouve quelque chose.
– Merci. À bientôt. »
Il raccrocha, regarda son téléphone avec suspicion, mais cette fois, ce dernier se tint tranquille. Il soupira et serra la main de Josef et celle de Slavek :
« Comment ça va ?
– Bien, Guillaume, bien, répondit le vieil homme. C’est un heureux hasard que tu sois ici aujourd’hui.
– Nous avons réussi à avoir des informations sur la mort de Bernard, continua Josef. Il était avec d’autres quand un groupe d’hommes est venu, ils voulaient que l’un d’eux les accompagne. Ils proposaient une belle somme, mais les autres se sont méfiés, ça avait l’air bizarre. Bernard a accepté, ils sont partis avec lui, et d’autres pas loin de là où on a retrouvé son cadavre nous ont dit avoir vu un groupe de 7 ou 8 hommes en espèce de robe de bure noire passer dans la nuit, avec un gars qui devait être Bernard, mais qui avait l’air pas normal.
– Possible qu’ils l’aient drogué, soupira Guillaume.
– Oui. Voiture de luxe. Les mecs avaient vraiment l’air friqué.
– Leur âge ?
– Entre 25 et 30, en gros.
– Ça sent le groupe de jeunes inconscients qui font mumuse avec de la magie noire… soupira encore Guillaume, sombre.
– Désolé, mon ami, de te rappeler de mauvais souvenirs… dit doucement Slavek en tapotant le bras de Guillaume.
– Pas grave… répondit ce dernier. Il faut tirer ça au clair et vite. Avant qu’il y ait d’autres victimes. Vous avez un moment pour m’aider à regarder les livres ?
– Oui, bien sûr. »
Ils retournèrent dans la salle. Slavek s’assit à une table alors que Josef mettait son propre téléphone en silencieux. Guillaume retourna au comptoir, les livres venaient juste d’arriver. Il s’agissait de grands in-folio de près de 35 cms de haut sur 15 de large. Il les prit délicatement.
« Merci. J’ai trouvé de l’aide, j’en aurais pour moins longtemps que prévu.
– De l’aide,… Vous ne voulez pas parler de ces euh… Je les ai pris pour des clochards ?
– Le jour où vous lirez le latin et le grec aussi bien qu’eux, on en rediscutera. Promis. » répondit Guillaume avec un sourire condescendant.
Guillaume apporta les trois gros livres sur la table. Slavek se redressa et sortit des lunettes de sa poche. Josef s’assit.
« Tu penses qu’on trouvera ça là dedans ?
– Je pense, oui, que c’est là-dedans qu’on a le plus de chances de trouver… »
Slavel prit le premier livre avec soin.
« Bibliotheca Diabolica... Parfait.
– Je te laisse le Novus malleus maleficarum, Josef ?
– Comme tu veux…
– Je me garde celui-là, Egergeias daimonon dialogos… Latino-greco-arabo-hébreux…
– Ah oui, bonne idée, garde-le. Je m’en voudrais de t’en priver. »
Ils eurent un petit rire et se mirent à l’œuvre.
Les trois hommes étaient calmes. Totalement indifférents au regard sombre, choqué de certains membres du personnel ou du public si propret et lettré du lieu, ils cherchaient avec calme et sérieux. Deux petites heures avaient passé lorsque le commissaire rappela. Guillaume lui indiqua machinalement qu’il était toujours à la bibliothèque. Le policier n’était pas loin et proposa de les rejoindre. Un peu perdu dans ses pensées, Guillaume accepta et se remit à son livre sans attendre.
« Je crois que je l’ai. » finit par dire Josef.
Slavek et Guillaume vinrent voir. La double page contenait textes et gravures. Elles montraient précisément la position de la victime et les diverses blessures à lui infliger. Guillaume alla chercher les photos.
« Ça y ressemble bien… » approuva Slavek.
Ils étaient en train de comparer lorsque les policiers arrivèrent. Ces derniers restèrent un instant surpris de trouver Guillaume avec deux autres hommes, surtout dépareillant autant dans le décor. Ne laissant pas à Franchon le temps de gueuler, Gandier s’approcha :
« Professeur ?
– Oh ! sursauta Guillaume. Bonjour, commissaire. »
Il tendit une main que le policier serra avec une certaine froideur.
« Je croyais vous avoir demandé d’être discret.
– Je me doute de ce que vous pensez de ces messieurs, mais ils sont totalement dignes de confiance et m’ont bien aidé. Regardez, nous avons trouvé de quel rituel il s’agit. »
Il lui montra le livre, alors que Franchon s’approchait en grommelant et Sévran en fronçant les sourcils.
« Euh,… Oui, ça y ressemble… reconnut le commissaire. Et euh… C’est quoi, ce livre ?
– Démonologie du XVIIe siècle, lui répondit Josef en se levant. Un beau recueil de rituels divers.
– Les blessures ont l’air de coller aux dessins… Et les signes au sol aussi… reconnut encore le policier.
– Et pas que, intervint à son tour Slavek. Date et heure aussi. La nouvelle Lune d’avant Samain ou Walpurgis, au milieu de la nuit. Sacrifier un être insignifiant pour faire venir l’esprit du serviteur. »
Guillaume hocha la tête en tournant la page qui montrait d’autres gravures similaires :
« Et ce n’est que la première étape. Lors de la nuit de Samain ou de Walpurgis, sacrifier un être de grande valeur pour faire venir l’esprit de maître. »
Le commissaire fronça les sourcils :
« Vous me la refaites en français ?
– Risque d’un second meurtre la nuit du 31 octobre. Et cette fois, ça ne sera pas un SDF. »
Franchon ne tint plus :
« C’est quoi, ces conneries ! »
Intrigués par l’arrivée de ces trois hommes, deux bibliothécaires s’étaient approchés :
« Un peu de silence, s’il vous plaît ! » ordonna fermement une petite femme sèche à chignon et lunette [une pure caricature de bibliothécaire de fiction].
Son collègue, plus jeune, reprit :
« Que se passe-t-il, professeur Dalo ? Vous avez trouvé ce que vous cherchiez ?
– Oui, il semblerait, merci. Je vous rends les livres dans un moment, le temps de noter quelques détails et de photographier les pages qui m’intéressent.
– D’accord, mais s’il vous plaît, parlez moins fort…
– Excusez-nous, leur répondit le commissaire en leur montrant sa carte. Nous avions demandé l’aide du professeur Dalo pour une enquête. »
La petite femme fronça les sourcils et son collègue hocha lentement la tête :
« Il n’y a pas de souci et nous sommes à votre disposition si vous le souhaitez…
– Tonton, Tonton !! »
Phil courut dans les jambes de Guillaume, tout sourire, et Gael, qui le suivait, le rabroua gentiment :
« Phil, du calme. Il faut être sage dans une bibliothèque. »
Guillaume souleva le petit bonhomme :
« Oui, tu as le droit d’être content, mais en silence. Vous revoilà ? Ça a été ?
– Oui, oui… »
Gael regardait l’attroupement avec scepticisme.
« … Le film était bien… Tu en as encore pour longtemps ?
– Je ne pense pas, on avait presque fini… »
Il reposa Phil et vint donner sa carte d’abonnement à Gael :
« Si vous voulez aller au sous-sol ou au premier vous prendre des livres ou des DVDs, je vous prête ma carte. Je vous rejoins quand j’ai fini.
– D’accord… Allez, tu viens, Phil ? Il faut laisser Guillaume travailler.
– Oui ! À tout à l’heure, Tonton ! »
Les deux enfants repartirent, Phil s’accrochant joyeusement à la main que lui tendait Gael. Le commissaire reprit :
« Bon, nous disions. Vous pensez qu’il va y avoir un autre meurtre ?
– On vous l’a dit. Ce rite comporte deux phases. Une seule a été accomplie. Il y a donc des risques certains qu’ils veuillent accomplir la seconde.
– Mais c’est des conneries ! cria tout bas Franchon. Ils ont bien vu que ça avait pas marché, non, pourquoi ils se feraient chier à remettre ça ! »
Slavek eut un petit rire. Josef et Guillaume parvinrent à retenir le leur. Le commissaire était sceptique, mais Sévran croisa les bras :
« Rien à voir, ils peuvent aussi se dire que ça a foiré parce qu’ils ont mal fait un truc et essayer le deuxième…
– Par exemple, opina Guillaume.
– Difficile d’ignorer le risque… finit par admettre le commissaire. Bon, professeur, si vous pouvez nous faire un résumé de tout ça ? Et si vous avez des infos sur comment le deuxième rite peut se passer… Je verrai avec le juge ce qu’il en pense.
– D’accord, je vous ferai ça. »
Le policier hocha la tête et dit ensuite à Slavek et Josef :
« Merci du coup de main, mais discrétion absolue et restez en dehors de la suite.
– Ne craignez rien, lui répondit aimablement Slavek. Nous savons très bien quel est notre rôle. »
Gandier eut une moue sévère, mais n’ajouta rien, et lui et ses deux hommes partirent, Franchon toujours en colère.
Guillaume eut un sourire en sortant son téléphone. Il se mit à photographier les pages avec soin.
« Ils ne vont rien faire… soupira Josef.
– D’un autre côté, ils ne peuvent pas faire grand-chose, lui répondit Guillaume.
– Guillaume a raison. Ils n’y croient pas et ils manquent de moyen. Nous, nous savons quoi faire et nous en avons les moyens. Il sera temps de les appeler quand nous les aurons stoppés pour qu’ils les arrêtent. »
Un peu plus tard, Guillaume rendait les livres et lui, Josef et Slavek prenaient l’ascenseur pour redescendre au rez-de-chaussée.
« Tes neveux ?
– Oui, les fils de ma sœur. Elle est décédée, alors ils vivent avec moi le temps de voir si ça colle. Si oui, je vais avoir leur garde.
– Ils savent ?
– Non, pas vraiment. J’hésite un peu à leur en parler, je vais attendre d’y voir plus clair…
– Ils ont un don, en tout cas. Tous les deux. » dit Slavek avec douceur.
Guillaume sourit, comme Josef qui dit :
« Ah, si c’est toi qui le dis, il doit être puissant.
– Rien d’étonnant, quand on connaît leur oncle. »
Voyant les deux frères dans la file d’attente du prêt, les trois hommes les rejoignirent. Guillaume fit les présentations. Slavek sourit et soupira :
« Prends bien soin d’eux, Guillaume. Ils sont dignes de toi. »

*********

Le grand cimetière était calme, pour ne pas dire vide. Le soleil commençait à baisser, baignant le lieu d’une lumière assez douce. Les arbres flamboyants de cette fin d’octobre apportaient une ambiance presque curieusement chaleureuse.
La tombe était dans une longue allée, petite, perdue entre d’autres. Phil y courut en premier et la regarda tristement :
« Il n’y a plus de fleurs ?… »
Gael et Guillaume arrivèrent derrière lui, et Gael s’accroupit pour passer ses bras autour de son petit frère :
« Elles devaient être fanées. Mais c’est pas grave, on en a apporté d’autres encore plus jolies… »
Guillaume déposa doucement le gros bouquet multicolore qu’ils avaient choisi ensemble.
« Salut, Lisa… » murmura-t-il.
Il se redressa. Gael fit de même avec son petit frère dans les bras. Phil se mit à pleurer et Gael renifla. Guillaume soupira, navré, et alla passer son bras autour d’eux :
« Ça va aller, ça va aller… Je suis là.
– C’est vrai que quand on meurt, on va dans un grand jardin où on fait que jouer ? » demanda Phil.
Gael et Guillaume eurent un petit sourire.
« C’est la maîtresse qui m’a dit ça…
– Ça serait plutôt sympa, reconnut Guillaume.
– Maman, elle est là-bas ?
– Sûrement.
– Elle reviendra vraiment plus jamais ?
– Qui sait… soupira Guillaume. Il y a des vieilles histoires qui racontent qu’une fois par an, les morts ont le droit de revenir voir les vivants…
– C’est vrai ? »
Les grands yeux de l’enfant étaient aussi plein de larmes que suppliants. Guillaume lui sourit :
« Oui. La nuit de Samain. Le 31 octobre.
– Maman reviendra nous voir, alors ? »
Guillaume sourit encore :
« Si tu y crois très fort, et si elle t’entend… »
Gael eut un sourire triste :
« T’y crois vraiment à ça, toi ?
– Pourquoi pas. Après tout, croire, ça coûte rien. »

*********

Tsume, encore humide de la bonne douche qu’il avait prise en revenant de sa balade, chantait en préparant le dîner. Guillaume avait appelé, ils n’allaient pas tarder. Le jeune homme était torse nu, sa serviette autour du cou et ses cheveux noirs lâchés et encore un peu dégoulinants.
Il entendit la porte et cria :
« Okaeri !
– Tadaïma ! » répondirent trois voix en chœur.
Il ralentit le feu sous sa casserole et les rejoignit dans l’entrée.
« Bièn-ve-nu.
– Merci !
Tout va bien ? Vous avez passé une bonne après-midi ?
– Oui, très bonne. Et toi ?
– Oui, très bonne aussi. »
Gael regardait le Japonais du coin de l’œil, tout rose. Tsume sourit sans rien lui dire, le trouvant juste mignon, et le voyant, Gael rosit un peu plus. Phil tendit un paquet au filleul de son oncle :
« Tiens, c’est pour toi !
Quoi ? Pour moi ? Pourquoi ?
– Les garçons voulaient te remercier pour ton accueil et tout le soin que tu as pris d’eux, Tsume. Alors ils ont choisi ça.
– Ah, mais il fallait pas, c’est normal… »
Tsume se gratta la tête, gêné, et Gael le trouva à son tour très mignon. Le Japonais ouvrit le paquet et éclata de rire.
C’était un très joli petit loup en peluche avec de jolis yeux dorés. Guillaume avait lui aussi bien ri quand Phil l’avait vu dans le rayon et encore plus quand Gael avait dit que c’était la couleur des yeux de Tsume.
Le jeune homme se calma rapidement et dit :
« Elle est très belle… Merci beaucoup… Merci… »
Un peu plus tard, alors que Gael et Phil étaient partis se laver, Guillaume, resté seul à la cuisine avec son jeune ami, lui demanda :
« Ça a été pour toi aussi ?
– Oui, oui, vraiment. J’ai pu faire une très longue balade dans les bois. C’était super. Ça m’a fait un bien fou !… J’espère que personne ne m’a vu… J’avoue que par moment, je ne faisais pas trop attention.
– Bah, on verra. Ce n’est pas grave, au pire. On le saura vite, et il suffira que je t’accompagne la prochaine fois…
– Oui, j’aimais bien aussi me promener avec toi.
– En tout cas, tu as l’air plus en forme. Ça me fait plaisir.
– Oui, ça m’a vraiment fait du bien… Je n’avais jamais eu à tenir si longtemps sans du tout pouvoir me reposer… Et il était temps. »
Guillaume hocha la tête.
On sonna à la cloche du portail. Intrigué, car il était presque 19h, Guillaume alla voir. Il découvrit, incrédule, deux gendarmes.
« Bonsoir, désolés de vous déranger…
– Pas de souci. Il y a un problème ? »
Il sortit pour les rejoindre.
« Ben, pas vraiment. En fait, on nous a signalé un grand loup noir, vraiment très gros, apparemment, qui rodait pas très loin d’ici. C’est au cas où vous l’auriez vu ou si on vous en avait parlé ?
– Ah, non, je ne vois pas… répondit innocemment Guillaume. Quand ça ?
– Il aurait été vu dans l’après-midi du côté de la forêt.
– Je n’étais pas là, mais je vais souvent me promener dans le coin. Je n’ai jamais rien vu, en tout cas. Personne n’a été blessé, j’espère ?
– Non, non, il n’a été vu que de loin. À mon avis, c’est juste un chien paumé et les gens ont exagéré… L’autre fois, un collègue a été appelé pour un tigre et c’était juste un chat énorme… Enfin bon, c’était au cas où. On vous dérange pas plus, hein. Au cas où, vous nous appelez.
– C’est bien noté, pas de souci. Bon courage pour la fin de votre tour !
– Merci ! Bonne soirée ! »
Guillaume les regarda partir, soupira, rentra et retourna à la cuisine :
« La prochaine fois, je t’accompagne… »

*********

Gael avait lavé son frère avec soin et le laissa filer pour prendre sa propre douche. En se glissant sous l’eau chaude, il soupira. La journée avait été un peu longue, et aller au cimetière l’avait un peu secoué. Il resta longuement, les yeux fermés, et les paroles de Guillaume lui revinrent en mémoire.
Il y a des vieilles histoires qui racontent qu’une fois par an, les morts ont le droit de revenir voir les vivants…
Après tout, croire, ça coûte rien.

Il laissa ses larmes couler.
Il y avait tant de choses qu’il aurait voulu lui dire…
Je t’en veux pas… Je t’en ai jamais voulu… Je sais que c’était pas ta faute…
Tu me manques…
Il se lava mécaniquement, reprenant lentement son calme. Il n’y avait plus rien à faire, plus rien à dire. Juste prier, peut-être…
Il redescendit en bas, alla au salon et sourit. Guillaume et Phil jouaient à la console, un petit jeu de course rigolo, sous l’œil bienveillant de Tsume qui lisait, sur un fauteuil, à côté.
Une nouvelle famille ?…
Tsume lui sourit :
« Gael-kun, daijôbu ?…
– Hm ? »
Ils se regardèrent avec un air pareillement dubitatif, et Tsume fit la moue et tenta :
« Sava ?
– Ah ! Oui, oui, ça va, merci. Juste un peu fatigué… »
Gael vint s’asseoir au bout du canapé, à côté du Japonais.
« C’est quoi, que tu lis ? demanda-t-il en montrant son livre.
Hm ? Oh, Ansatsu kyôshitsu, manga des’… [Hm ? Oh, Ansatsu kyôshitsu (Assassination Classroom, en VF), c’est un manga…]
-On les a en DVD si tu veux, intervint Guillaume. C’est très marrant. Sinon, je crois qu’ils existent en français… On pourra les acheter…
– Euh oui je veux pas euh… Enfin on verra… On mange pas ?
– On t’attendait.
– Oh pardon !
– Non, non mais pas grave, on est pas pressé… »
Phil et Guillaume prirent le temps de finir leur course et ils allèrent dîner. Alors qu’ils finissaient tranquillement, Guillaume s’étira et déclara :
« C’était super bon !!! Umai umai ! [Délicieux, délicieux !]
– Oui, approuva Phil. T’es trop fort, Tsume !
Arigatô, répondit le garçon, perdu dans le frigo. [Merci.]
– Lui aussi, il est bon à marier, ajouta Guillaume avec un clin d’oeil à Gael qui gloussa.
– Toi, par contre, je t’ai pas vu beaucoup aux fourneaux ? remarqua le garçon.
– J’avoue, sourit Guillaume. Je me débrouille, mais ce n’est pas mon plus grand talent. »
Tsume posa les fromages sur la table et se rassit.
« Ah, au fait, les garçons, je voulais vous demander quelque chose…
– Oui, quoi ?
– Est-ce que vous pourriez apprendre à Tsume à déchiffrer le français ?
– Euh, lui apprendre à lire, tu veux dire ?
– À lire au sens propre, je sais pas si vous pourrez, mais au moins lui apprendre à reconnaître les lettres ?
– Moi je sais écrire mon nom ! dit Phil.
– C’est une base, sourit Guillaume.
– Oui, on peut essayer… Ça nous occupera… J’ai vu qu’ils annonçaient encore de la pluie demain… »
Le lendemain donc, et alors qu’effectivement, il pleuvait, Gael s’installa avec Phil et Tsume au salon. Il se demandait un peu comment il allait faire, mais Guillaume lui avait imprimé des trucs qu’il avait trouvé sur Internet pour l’aider. Entre ça et les petits livres d’images de Phil, ça devait le faire…
Tsume était heureusement un élève sage et très attentif. Très désireux d’apprendre, aussi. Gael, qui ne lisait bien sûr pas le japonais, comprit assez vite, cependant, que leur écriture reposait sur des signes représentant des syllabes. Les feuilles laissées par Guillaume furent salutaires. Tsume comprit assez vite qu’il fallait deux lettres pour faire une syllabe, ce qui expliquait cet alphabet qu’il avait d’abord cru incomplet tant il y avait peu de signes.
Phil était tout content et apprenait aussi. Ils finirent tous trois sur le canapé, regardant un livre d’images. Gael commença en décomposant les mots écrits sous les dessins. Phil finit par s’endormir à côté d’eux. Au bout d’un moment, Tsume déchiffrait tout seul, avec soin, et Gael opinait ou le corrigeait gentiment, mais le Japonais se trompait assez peu.
Un gros cœur rouge apparut sur une page et les deux garçons rosirent, également gênés. Puis, Gael écouta Tsume déchiffrer doucement :
« A-mo-u-re… »
Comme Gael rosissait un peu plus, regardant ailleurs, Tsume sourit tendrement, se pencha et répéta tout bas :
« A-mo-u-re… ? »
Gael le regarda du coin de l’œil, sourit, et Tsume caressa ses cheveux.
« … Gael… ? »
Le garçon tourna la tête et sourit un peu plus, toujours rose. Tsume soupira :
« Kawai… » [Mignon…]
Ils sursautèrent tous deux dans un bel ensemble lorsque le téléphone sonna. Gael se leva, un peu tremblant, pour aller décrocher. Tsume le regarda faire en souriant doucement.
« Allô… ? Ah, salut Guillaume… Oui ?… Ah d’accord. Non, non, pas de souci. Oui, ça va… On euh… On lisait… Tsume se débrouille très bien… Oui ? D’accord. Pas de souci, on t’attendra… Bon courage. À ce soir. »
Phil s’était réveillé et se frottait les yeux. Il regarda son frère :
« Gael ? C’est qui ? »
Gael avait raccroché et lui sourit :
« Guillaume. Il a du travail, il rentrera un peu plus tard qu’il pensait. Tu as bien dormi ? »
Le petit garçon s’assit et tendit les bras vers son frère :
« Oui… J’ai faim !
– On va goûter, alors. »
Gael souleva le petit bonhomme dans ses bras :
« Un gros goûter pour pouvoir attendre jusqu’à ce soir. »
Le garçon regarda Tsume qui lui souriait toujours doucement :
« Tsume ? Goûter ?… Euh, tabé-machin ? »
Le Japonais rit, hocha la tête et se leva.
« Tabemasu… Chocolato ? [Manger… Chocolat ?]
– Ouais ! »

*********

Guillaume était lessivé lorsqu’il rentra. Il était près de 21h. Il fut très touché que les garçons l’aient attendu pour souper. Ils mangèrent tous quatre dans une bonne ambiance, Tsume plaçant avec soin dans la conversation les mots français qu’il avait retenus de sa leçon de l’après-midi. Guillaume remercia très chaleureusement Gael et Phil et félicita Tsume.
Le dîner fini, il laissa ses trois protégés devant la télé pour aller prendre un bain. Il avait besoin d’être seul, au calme et détendu pour ce qu’il devait faire.
Il s’enfonça dans l’eau chaude avec bonheur. Il ferma les yeux et se concentra.
Depuis presque trois ans, il vivait avec une petite boule chaude dans le ventre. Il arrivait qu’elle change de place, mais la plupart du temps, elle restait sagement dans son coin. Il était très rare qu’il la réveille, mais là, il devait lui parler.
Akh… ?
Rien.
Akh… ?
La petite boule remua un peu.
Akh ?
Guillaume sourit. Il avait l’impression qu’elle s’étirait.
Akh ? Ça va ?
Hmmmmmmmui ui….
Désolé de te réveiller, vieux frère.
Pas grave, pas grave… Que puis-je pour toi ?
Je vais sans doute avoir besoin de ton aide dans quelques jours. Je tenais à te prévenir.
Pas de problème ! Qu’est-ce qui se passe ?
Apparemment, une bande de gosses qui veulent appeler un de tes cousins.
Ah merde !
Alors bon, si besoin…
Oui oui, pas de souci ! N’hésite pas !!
Merci.
De rien !
La petite boule se rendormit tranquillement et Guillaume soupira d’aise. Qu’il était agréable d’avoir un ami de ce genre, tout de même…
Il sortit de l’eau un peu plus tard, enfila son vieux jogging et son t-shirt, une robe de chambre en polaire et redescendit. Phil dormait, la tête appuyée sur les genoux de Gael qui l’avait recouvert d’un plaid et caressait doucement sa tête.
Tsume était assis à côté de Gael. Il le regardait avec tendresse. Guillaume s’assit sur le fauteuil.
« Vous regardez quoi, alors ?
– Ben on a mis Assassination Classroom, du coup… On est passé en jap’ sous-titré quand Phil s’est endormi… Tsume suivait quand même, mais bon…
– Il les connaît par cœur.
– Ça a été, ton bain ?
– Ouais, cool ! Ça fait du bien ! »

*********

Gael cuisinait en chantonnant, assis à la table de la cuisine. Il coupait des pommes de terre avec soin quand Phil arriva en courant :
« Dis Gael, Tsume veut aller se promener après manger ?
– Oui, d’accord… Guillaume m’a dit qu’il y avait une petite animation sur la place du village, on ira voir…
– Il rentre tard, Guillaume ?
– Peut-être pas avant demain… Il ne savait pas.
– Il fait la fête avec des amis ?
– Oui, il est parti fêter Halloween avec ses amis à Lyon. »
Phil regarda un moment son frère, ses petites mains accrochées au rebord de la table :
« Dis Gael ?
– Oui, bébé ?
– C’est ce soir que les morts ont le droit de revenir ? »
Le couteau s’immobilisa quelques secondes. Puis reprit son chemin.
« Oui, c’est ce soir.
– Tu crois que Maman va venir ? »
Gael eut un sourire triste :
« Qui sait…
– T’y crois pas… ? »
Il y eut un silence. Gael arrêta de couper et soupira :
« J’en sais rien. »
Phil fit la moue, tout triste :
« Mais si tu y crois pas, elle va pas venir… ? »
Gael eut un petit rire triste et sourit à son frère :
« Si elle veut venir, elle viendra même si j’y crois pas, non ?… »
Phil le regardait avec de grands yeux et il ajouta :
« Elle a sûrement très envie de nous voir, alors t’en fais pas, elle viendra. »
Le petit garçon sourit.
« Oui !
– Et si elle vient pas, ben c’est parce qu’elle s’amuse trop bien dans le jardin… Tu sais, quand on s’amuse bien, on oublie l’heure, des fois. Mais ça veut dire qu’on est tellement heureux qu’on fait pas attention. Et c’est pas grave, parce qu’on saura qu’elle est bien, et elle reviendra plus tard… Et elle sera désolée de pas être venue, parce qu’elle nous aime très fort. »
Phil sautilla :
« Moi aussi je l’aime très fort ! »
Il contourna la table pour venir passer ses petits bras autour de la taille de Gael et se serrer contre lui :
« Et toi je t’aime très fort aussi ! »
Gael sourit cette fois avec douceur :
« Moi aussi, je t’aime, bébé. »
Tsume les rejoignit.
« Sava ?
– Oui, oui. Et toi ?
– Sava »
Gael finit de préparer son plat et ils mangèrent tranquillement. Tsume débarrassait la table lorsque le téléphone sonna. Intrigué, car il était un peu tard, Gael alla décrocher.
« Allô ?
– Bonsoir, dit très poliment un vieil homme à l’accent de l’Est indéfinissable pour le garçon. Navré de vous déranger. Est-ce que euh,… Le fils de Takashi… Tsume, je crois, est là ? »
La voix était un peu nerveuse et Gael fronça les sourcils.
« Tsume ? Oui… Euh,oui, oui, il est là… Mais euh… C’est pourquoi ?…
– Vous êtes le neveu de Guillaume, je pense ? Gael ? Je suis Slavek, nous nous sommes croisés à la bibliothèque.
– Ah oui, se souvint Gael. Bonsoir… Mais euh… Vous parlez japonais… ? »
Il y eut un blanc à l’autre bout de la ligne.
« Bon sang, soupira le vieil homme. J’avais oublié ça…
– Il y a un souci ?
– Euh, pas encore, mais ça pourrait venir… Votre oncle est en danger, Gael… Il va avoir besoin de l’aide de Tsume.
– Quoi ?! » sursauta le garçon.
Phil et Tsume arrivèrent dans le salon, inquiétés par le ton de Gael :
« Comment ça, Guillaume est en danger ?! Qu’est-ce qui se passe ?
– Il ne vous a rien dit, j’imagine ?
– Dit quoi ? »
Le vieil homme soupira encore.
« Bon. C’est beaucoup trop long à vous expliquer, Gael, alors je vais vous demander de me faire confiance. Guillaume et Josef sont sérieusement en danger. Ils ont peut-être sous-estimé la force de ce qu’ils doivent affronter. Il leur faut de l’aide, et je pense que Tsume peut suffire. Mais il faut faire très vite, il doit les rejoindre. »
Gael avait froncé les sourcils :
« … Mais je comprends pas… ? Pourquoi vous appelez pas les flics, ou les pompiers ?
– Ce n’est pas de leur ressort. »
Il y eut un silence.
« Je ne vous demande pas de comprendre, Gael. Guillaume vous expliquera tout dès qu’il pourra, j’en suis sûr. Mais s’il vous plaît, il faut faire vite. »
Gael passa sa main dans ses cheveux, tremblant :
« Mais même si… Je parle pas japonais, moi ! Comment vous voulez que je lui explique ça !
– Votre frère le peut. Tsume le comprendra. Et il comprend Tsume. »
Gael resta bête :
« …Comment vous savez ça ?
– Trop long à vous expliquer. S’il vous plaît, il faut faire vite. »
Phil tira sur le bras de son frère :
« Gael ? Qu’est-ce qui se passe ? »
Slavek l’entendit et demanda :
« Pouvez-vous mettre le haut-parleur, Gael, s’il vous plaît ? »
Le garçon obéit, hagard.
« Gael ? répéta Phil en tirant plus fort.
Gael ? Nan’des’ka ? » [Gael ? Qu’est-ce qu’il y a ?]
La voix de Slavek les fit échanger un regard intrigué :
« Petit, tu m’entends ? »
Phil s’approcha de l’appareil :
« Oui ?
– Est-ce que tu peux dire à Tsume que Guillaume a un problème et qu’il doit aller l’aider ?
– Guillaume a un problème ? répéta Phil en fronçant les sourcils.
Nani ?! [Quoi?!]
– Oui, il a besoin que Tsume aille l’aider. Il faudrait que tu lui dises.
– D’accord ! Tsume, le monsieur dit que Tonton a un problème et qu’il faut que tu ailles l’aider !
Hm, opina Tsume, grave. Nan’des’ka ? répéta-t-il.
– Il demande ce qu’il y a ? »
Slavek répéta et Phil aussi. Gael se massait les tempes. C’était juste dingue. Pas possible. Du délire. Tsume et Phil se parlaient, chacun dans sa langue, et se comprenaient. C’était déjà n’imp’. Mais comment ce vieux le savait ?!
Tsume sortit son téléphone portable et le manipula rapidement. Il dit quelque chose et Phil répéta :
« Tsume dit qu’il peut trouver Guillaume avec son portable.
– Parfait. Faites-vite. Et ne craignez rien, tout va bien se passer. »
Slavek raccrocha. Tsume regarda l’écran de son appareil. Guillaume l’avait intrigué lorsqu’il lui avait demandé d’installer cette application, qui leur permettait de localiser mutuellement leurs téléphones. Là, il pouvait savoir où était Guillaume, du moins où était son portable. Guillaume n’en était normalement pas loin.
Gael reposa le combiné et regarda tour à tour son frère et son ami :
« Il se passe quoi ?
Iku.
– Tsume y va.
– D’accord, iku aussi, alors. On se magne.
Nani ?
– On y va aussi ?
– Ben écoute, bébé, je ne comprends vraiment pas comment vous arrivez à vous comprendre, mais Tsume ne peut pas partir sans quelqu’un pour le guider et je ne peux pas le faire si tu n’es pas là pour traduire, enfin m’aider… Alors il faut qu’on y aille aussi. »
Phil sourit :
« D’accord ! On va tous ensemble pour aider Tonton ! »
Tsume avait son permis et alla sans hésiter prendre les clés de la deuxième voiture. Cette petite voiture que Guillaume lui avait achetée « au cas où ». Ils filèrent sans attendre, Phil dans son siège tout neuf à l’arrière et Gael à côté de Tsume. Il le guidait comme il pouvait avec le GPS, et Phil servait sagement d’interprète. Les rues de Lyon étaient animées en ce soir d’Halloween, pleines de joyeuses bandes déguisées, déjà plus ou moins alcoolisées, qui se baladaient.
Ils se garèrent comme ils purent, le plus près possible du signal. Tsume était grave et semblait curieusement aux aguets, comme si ses sens étaient surdéveloppés. Ils étaient dans un endroit un peu étrange, un ensemble de bâtiments de formes curieuses. Le plus grand campus de Lyon, mais ça, aucun des trois ne le savait. Il y avait quelques groupes d’étudiants qui traînaient.
Tsume, Gael et Phil partirent rapidement, suivant le signal. Ils se retrouvèrent vite au bord d’un espèce d’immense terrain vague. Gael souleva Phil dans ses bras et suivit Tsume. À la lueur de la lune décroissante, le Japonais avançait très vite, et Gael peinait un peu à suivre. Enfin, ils entendirent un chant étrange et Tsume s’arrêta. Il fit signe à Gael de s’accroupir, et ils avancèrent lentement jusqu’à arriver au bord d’un à pic, et virent en contrebas un groupe d’une dizaine de personnes en espèce de robes de moine, entourant une jeune femme couchée nue au milieu de signes chelous, visiblement dans les vapes.
« Qu’est-ce c’est que cette merde… » murmura Gael.
Tsume gronda sourdement et Gael et Phil le regardèrent, surpris.
Le groupe chantait, sauf deux personnes, une qui se tenait debout à gauche de la femme, qui avait un grand couteau à la main, et un autre près de sa tête.
Gael serra Phil dans ses bras, très inquiet. Tsume fixait la scène avec colère. Et Gael sursauta en entendant la voix de son oncle :
« Votre attention, s’il vous plaît… »
Guillaume venait d’arriver, suivi de Josef. Ils étaient tous les deux calmes et Guillaume continua :
« Absolument pas désolés de vous déranger. Vous arrêtez tout de suite ou on vous arrête de force ? »
Le groupe avait cessé de chanter et ils semblaient se regarder sans trop savoir quoi faire. Sauf les deux qui étaient près de la femme. Celui qui avait le couteau se tourna vers les deux hommes, furieux, et cria :
« Qui es-tu, toi, pour nous interrompre ?
– Le parc de la Cerisaie, ça te dit quelque chose ?
– Rien, et… »
Le second homme interrompit le premier, mais sa voix n’était pas humaine :
« Cette aura n’est pas celle d’un simple mortel.
– Quoi ? s’écria l’autre.
– Qui es-tu ? demanda à son tour le second en contournant la femme et les signes.
– Bonsoir, Azerbiol, serviteur de Beleth. » le salua Josef.
L’homme s’arrêta. Il y eut un silence, et la voix inhumaine reprit :
« Vous connaissez mon nom.
– Ouais.
– Que voulez-vous ?
– Empêcher ton maître de venir et tant qu’à faire, te renvoyer d’où tu viens. Après, tu choisis, on te renvoie gentiment ou à grands coups de pied dans le cul. » répondit Guillaume
La créature ricana :
« Tu penses en avoir le pouvoir ?
– Ouais. »
La créature ricana encore et tendit la main. Un espèce d’éclair en jaillit. Guillaume tendit la sienne, trois doigts dressés, et l’éclair éclata contre une barrière invisible.
Josef eut un sourire et cria au reste du groupe :
« Vous devriez vous magner de foutre le camp ! Ce monstre ne vous offrira rien qui vaille vos âmes ! Il a sûrement déjà bouffé celle de celui qu’il habite, et son maître ne vaut pas mieux ! »
Les silhouettes encapuchonnées se regardaient et reculaient sans trop savoir quoi faire. L’homme au couteau cria :
« SILENCE ! Je sais ce que je fais ! Il nous donnera ce qu’on veut et j’écraserai tous ceux qui se mettront sur mon chemin ! »
Guillaume tourna un peu la tête vers Josef :
« Je crois qu’on va devoir y aller à la dure.
– T’avais prévu autre chose, pour de vrai ? »

*********

Gael regardait la scène, effaré. Lorsqu’il vit l’éclair, il crut que Guillaume allait mourir, mais son oncle l’arrêta facilement.
« C’est un magicien, Tonton ? »
Gael grimaça. Il n’y comprenait rien, mais ce qui était sûr, c’était qu’il fallait qu’ils s’approchent. Il suivit Tsume, qui grondait toujours à moitié. Ils descendirent en contournant la butte sur laquelle ils étaient. Gael serrait Phil dans ses bras. Il se sentait étrange. Très inquiet, mais tout aussi sûr de lui. Sûr de devoir faire quelque chose et tout aussi bizarrement sûr de pouvoir le faire.
Ils s’arrêtèrent, encore hors de vue des autres, cachés par un rocher.
Guillaume et Josef tenaient encore bon. En tout cas, les attaques, bien qu’impressionnantes, ne les blessaient pas. Foudre, vent, sol tremblant, Guillaume bloquait tout, mais la rapidité des attaques l’empêchait de répliquer. Josef, derrière lui, avait une main dressée devant son visage, il avait l’air de prier. Gael vit avec effroi l’homme au couteau sortir soudain un flingue pour le braquer son son oncle. Mais il n’eut même pas le temps de crier pour l’alerter.
Un gigantesque loup noir bondit de derrière lui pour se jeter en deux bonds sur l’homme.
Cette apparition fit sursauter Guillaume et Josef, et ce sursaut suffit à Azerbiol pour lancer deux éclairs qu’ils esquivèrent de peu en se jetant au sol.
Alors que l’homme au couteau hurlait, terrorisé par le fauve qui s’était jeté sur lui et le maintenait au sol en grondant, ses crocs très proches de son visage, la créature lui jeta un oeil dédaigneux et leva les bras, concentrant deux boules d’énergie dans ses mains. Elles grossissaient, Guillaume s’accroupit en jurant entre ses dents. Un peu plus sonné, Josef peinait à se redresser.
« Euh, pardon, mais stop. »
La voix de Gael fit encore sursauter son oncle qui se tourna pour le voir.
L’adolescent ne comprenait pas lui-même ce qu’il ressentait, ce qui lui arrivait. Mais il savait qu’il pouvait le faire.
« Qui es-tu, toi, encore ?! s’écria le démon.
– Et toi, t’es qui pour essayer de tuer mon oncle ?! »
Furieux, le démon lança les deux boules sur lui, avant qu’elles ne soient à leur pleine puissante. Gael tendit les mains devant lui par réflexe et même s’il recula violemment, elles explosèrent contre ses mains.
C’est maintenant ou jamais !
Guillaume ferma les yeux et appela. Il sentit la petite boule chaude s’éveiller, sa chaleur envahir tout son corps.
Lorsque les yeux se rouvrirent, ils étaient rouges et ses pupilles fendues. Son corps avait forci, ses mains avaient désormais de redoutables griffes. Un sourire mauvais se fit sur les lèvres d’Akh et il se jeta sur Azerbiol.
Gael se redressa lentement, sonné. Il tremblait comme une feuille et vit cet homme, pas vraiment son oncle, terrasser la créature.
Le grand loup noir avait désarmé le deuxième. Les autres s’étaient enfuis. La femme au sol était apparemment indemne. Josef s’était relevé péniblement et lui sourit. Phil, qui était resté caché derrière le rocher, accourut :
« GAEL !!! »
Le petit bonhomme attrapa la main tremblante de son frère :
« Gael, Gael ! Ça va ? »
Gael ne l’entendit pas vraiment. Il sentait sa tête tourner. Il avait sans le savoir mis toute son énergie pour bloquer l’attaque. Le voyant vaciller, Josef accourut juste à temps pour le rattraper. Gael perdit connaissance.
Phil l’attrapa pour le secouer :
« Gael ! Gael !! »
Josef caressa la petite tête blonde alors que l’enfant se mettait à pleurer :
« T’en fais pas, il dort juste.
– C’est vrai ? »
Le grand loup noir les rejoignit rapidement. Il frotta son museau à la joue de Phil qui essuya ses yeux.
« Tsume ? »
Les yeux dorés le regardaient gentiment et il lui lécha la joue. Phil eut un petit sourire. Josef regarda aussi le loup :
« T’es plutôt impressionnant sous ta forme animale… Tu peux te coucher ? Je dois aller aider Guillaume à exorciser ce type. »
Tsume le regarda sans comprendre, alors Phil attrapa le loup et dit :
« Couché ! »
Le loup obéit et laissa Josef allonger Gael contre lui. Puis, Josef se releva et rejoignit Guillaume qui venait juste de reprendre possession de son corps.
« On y va ?
– On y va. »

*********

Gael se sentit tomber et ferma les yeux. Après tout ce bordel, dormir un bon coup ne pouvait définitivement pas nuire.
Cependant, il eut plus la sensation un peu étrange de flotter dans un espace curieux, entendant des voix au loin, un curieux brouhaha joyeux et apaisant. Pour la première fois, entendre ces voix ne l’angoissa pas.
« Gael…? »
Il se figea et se mit à trembler. Il se tourna pour la regarder sans y croire.
« … Maman.. ? »
Ce n’était pas vraiment elle. C’était un espèce de fantôme, une forme blanche qui lui ressemblait. Mais c’était bien sa voix, et il reconnut son visage.
« … C’était vrai, cette histoire… ? » murmura-t-il, incrédule.
Il lui sembla qu’elle souriait.
« Tu as réussi, Gael ! Tu as sauvé Guillaume !… »
Il la regarda sans répondre. Elle continua :
« … Je suis tellement désolée… Je n’avais rien compris… Et tu as tant souffert à cause de ça…
– C’est pas vrai, c’est pas ta faute !… T’as fait ce que tu as pu, tout ce que tu as pu ! T’y peux rien si… »
Il s’interrompit, tremblant.
« Je sais que tu as lutté, jusqu’au bout… Je sais que tu nous aimais ! Et moi aussi… Je t’aimais… »
Il voulut l’étreindre, mais passa à travers elle. Il renifla et reprit :
« … T’as pas à t’en vouloir… Il faut que tu t’en ailles en paix… On tiendra bon, t’en fais pas… Tu nous as donné ce qu’il faut pour ça… On y arrivera… »
Elle hocha la tête et la main blanche se leva pour caresser sa joue. Il voulut la prendre par réflexe, mais une fois encore, sa main se referma sur du vide.
« Je sais. J’ai confiance en vous. «
Il eut un faible sourire alors que ses larmes coulaient.
« S’il te plaît, va voir Phil… Il a besoin de te dire au revoir… » parvint-il à bredouiller.
Elle hocha la tête.
« Prends soin de toi, Gael… Je sais que tu y arriveras. Aie confiance en toi. Et dis à Guillaume qu’il n’a pas à s’en vouloir, que c’est moi qui choisi de partir, et qu’il m’a fait le plus merveilleux des cadeaux sans le savoir et sans le vouloir…
– Quoi ?…
– Il comprendra. »
La vision commença à disparaître.
« Je t’aime, Maman…
– Moi aussi je t’aime, Gael. À bientôt. N’aie pas peur de ce que tu es. »

*********

« Vous êtes vraiment sûr de vous, professeur ?
– Mais je vous assure que oui, commissaire… »
Guillaume haussa les épaules :
« Je comprends tout à fait que les déclarations de ce garçon aient pu vous troubler, mais je n’ai pas bougé d’ici le soir d’Halloween ! On est resté à regarder la télé avec les garçons, en se gavant de cookies, on a joué un peu à la console après… Je vous assure, ce n’était pas moi… »
Assis sur le canapé, Gandier regardait son vis-à-vis avec un scepticisme clairement amusé. À sa gauche, Franchon grommelait et à sa droite, Sévran rigolait doucement. Guillaume eut un petit rire :
« Non, mais je vous comprends, c’est vraiment troublant, cette histoire. Mais bon, l’important, c’est que quelqu’un ait arrêté cette mascarade…
– Certes, c’est l’essentiel. Mais c’est tout de même curieux, je vous assure que la description de ce jeune homme correspond vraiment à vous et l’homme que nous avons vu avec vous à la bibliothèque.
– J’entends bien, mais dans mon cas, je ne peux rien vous dire de plus.
– Où peut-on trouver votre ami ?
– Josef ? Il squatte au grand bidonville qui est à la limite du 3e et du 7e. Mais je peux vous donner son téléphone, si vous voulez ? »
Phil arriva et trotta vers son oncle qui lui sourit :
« Eh, poussin. Tu as bien dormi ? »
Phil hocha vivement la tête.
« C’est qui les messieurs ?
– Des policiers. Tu te souviens, tu les avais vus à la bibliothèque ? »
Franchon demanda alors un peu virulemment à l’enfant :
« Dis, petit, vous avez fait quoi, le soir d’Halloween ? »
Phil le regarda et pencha la tête, intrigué. Il regarda son oncle, qui regardait le policier avec amusement, et répondit :
« On a mangé plein de cookies en regardant le film avec le petit fantôme tout rond… »
Le petit garçon réfléchit un peu et ajouta :
« Et après, on a joué à la maison hantée sur la console… »
Gandier soupira et hocha la tête :
« Bien, bien… Admettons, ça ne devait pas être vous. Je veux bien le numéro de votre ami, nous verrons ce qu’il nous dira.
– Qu’est-ce qui se passe ? demanda Phil.
– Il se passe qu’il y a des gens qui se sont battus samedi soir et qu’il y avait quelqu’un qui me ressemblait dans la bagarre, lui dit Guillaume en sortant son téléphone.
– Samedi soir, on a mangé des cookies ! répéta l’enfant en fronçant les sourcils.
– Oui, oui, ne t’en fais pas. » lui dit gentiment le commissaire.
Les policiers repartirent un peu plus tard. Guillaume regarda la voiture s’éloigner et sourit à Phil qui l’avait rejoint près de la fenêtre, caressant la petite tête blonde :
« Merci, poussin.
– C’est notre secret !
– Ouais. C’est notre secret, et il faut bien le garder. »
Méphisto miaula de l’étage. Guillaume et Phil se tournèrent de concert et l’enfant poussa un petit cri de joie avant de partir en courant.
Guillaume soupira. Il regarda l’heure. 11 h… Le juge et ses acolytes venaient vers 16 h. Ça devrait le faire. Il bâilla et suivit son neveu en haut.

*********

Gael se réveilla et entrouvrit des yeux vagues. Il se sentait épuisé. Ne sachant pas trop où il était, il tourna la tête et sourit en voyant qui était couché à ses côtés dans le grand lit. Tsume dormait tranquillement, ils étaient dans sa chambre. Gael regarda son ami et sourit. Ce dernier n’était pas vraiment tel qu’il le connaissait, mais ça ne le dérangeait pas. Il regarda ses oreilles pointues et velues, ses mains plus fortes et dont les ongles tenaient plus des griffes, et même la queue poilue en bas de son dos. Il se souvenait du grand loup noir qui avait bondi pour sauver Guillaume.
« Tsume… ? » murmura-t-il en caressant sa tête.
Le Japonais poussa un petit grognement dans son sommeil, sembla flairer et sourit en venant se blottir contre lui. Gael le serra dans ses bras avec plaisir. Tsume répondit à l’étreinte avec un soupir d’aise.
« Gael-kun, ohayo…
– Salut, Tsume. »
Gael constata avec amusement que son ami remuait la queue.
« Sa va ?
– Oui, oui, ça va. »
Le garçon caressa encore la tête noire et murmura :
« C’est ça, ta véritable forme ? »
Tsume le regarda sans comprendre, sourit et caressa sa joue :
« Gael… »
Gael sourit aussi et se pencha pour l’embrasser. Tsume ferma les yeux et répondit avec douceur. Ils s’étreignirent plus fort et sursautèrent en entendant la porte s’ouvrir. Phil sauta sur le lit :
« Gael !!! »
Le garçon se tourna lentement et son petit frère lui sauta au cou :
« Ça y est, tu es réveillé !
– Du calme, Phil, dit Guillaume en entrant. Salut, Gael, continua-t-il en s’approchant. Tu te sens comment ?
– Crevé… J’ai dormi longtemps ?
– On est lundi matin, pour te situer.
– Ah ouais, quand même… »
Guillaume sourit et s’assit au bord du lit. Tsume ouvrit les yeux et bougea mollement pour venir se blottir dans les dos de Gael et l’enlacer encore. La queue se remit à remuer.
« C’est pas étonnant. T’imagines pas l’énergie qu’il faut pour bloquer une attaquer de cette puissance. T’as eu du bol de t’en tirer si bien.
– C’était qui, ce type ?
– Pour faire simple, un démon qui avait pris possession d’un homme. Je vais tout vous expliquer en détail, mais commencez par prendre une bonne douche et descendre, je vais préparer à manger. »
Il se releva en prenant Phil dans ses bras et ajouta avec un sourire :
« Et pas trop de bêtises sous la douche, les amoureux, ‘faut te reposer, Gael. »
Laissant le garçon écarlate, il sortit.

*********

Guillaume mit de l’eau à cuire et pendant ce temps, il appela Josef pour le prévenir que les policiers allaient venir le voir.
« Merci du tuyau. Ils sont venus chez toi ?
– Oui, il y a une heure, à peu près.
– Ça en est où ?
– Ben, suite à notre petit coup de fil passé avec son propre portable après qu’on l’ait ligoté, notre petit sorcier a bien été arrêté, la plupart de ses potes aussi, et le gars possédé est visiblement toujours à l’hosto… Je me demande s’il s’en tirera. Notre jeune ami a eu de mal à expliquer ce qu’il faisait avec un couteau et une jolie demoiselle toute nue au milieu de signes rappelant ceux d’un homicide commis récemment… Lui a essayé de nous faire porter le chapeau, mais certains de ses potes ont lâché le morceau. Les empreintes collent avec le premier meurtre, ils sont mal barrés.
– C’était qui, la fille, ils t’ont dit ?
– Une très riche héritière très catho et impliquée dans des bonnes œuvres.
– Un cadeau de choix pour faire venir un grand démon.
– Ouais ! Elle va bien. Azerbiol est reparti, Beleth n’est pas arrivé… Bref, ça roule. Trouve-toi juste un bon alibi. Moi j’ai fait des cookies avec les garçons.
– Je vais voir ça. De notre côté, tout est bon. En tout cas, tu remercieras encore Tsume et Gael. On y serait sûrement pas arrivés sans eux.
– Sans eux et sans Phil pour guider Tsume…
– Ouais, aussi. Mais sérieux, magne-toi de le mettre au français, ça sera plus simple. Akh va bien ?
– Il s’est rendormi illico.
– Quelle feignasse, celui-là…
– Bof, à son âge… Il s’était bien amusé, en tout cas. »
Phil, qui jouait dans le salon avec les chats, arriva en courant :
« Tonton, Tonton ! Lilith elle dit que ses bébés arrivent ! »
Guillaume sourit :
« Je te laisse, Josef, urgence féline.
– J’ai entendu, pas de souci, vieux frère.
– Passe mon bonjour aux anciens. Et merci à eux d’avoir prévenu les garçons.
– Yep ! À bientôt ! »
Guillaume alla vite fait installer un vieux plaid douillet dans un carton, près de la cheminée, pour y installer la future maman. Puis, il retourna à sa casserole qui bouillait allègrement, pendant ce temps, et mit des spaghettis dedans. Il sortit ensuite une grande poêle et quatre steaks hachés du congel. Ça allait faire un déjeuner de bonne heure, mais vu l’heure, il valait mieux le jouer comme ça. Une vieille voisine lui avait apporté des œufs frais hier, il se dit qu’avec les steaks, ça passerait bien…
Gael et Tsume arrivèrent peu après. Tsume assit gentiment son ami à la table et se mit à sortir les couverts pour la dresser.
« Ça va, Gael ? demanda gentiment Guillaume.
– Oui, oui… La douche a fait du bien… Ils viennent tout à l’heure, le juge et les autres, non ?
– Oui. On leur dira que tu as chopé la crève…
– Ouais. »
Gael regarda Tsume passer et sourit :
« Tsume est quoi, au juste ? Un espèce de loup-garou ?
– Non, pas vraiment. Sa mère était une grande louve, mais une créature magique qui pouvait prendre forme humaine. Son père était un sorcier, mais un humain. Tsume est donc un métis, il est à moitié humain, et peut donc prendre les deux formes, lui aussi. Cette forme-là, mixte, si tu me passes l’expression, est sa véritable apparence. Et garder une forme complètement humaine sur de longues périodes est assez éprouvant pour lui. C’est pour ça que je vous ai embarqués à Lyon avec moi l’autre jour, pour le laisser souffler un peu. Mais maintenant que vous êtes au courant, il n’a plus à se cacher, donc ça ira.
– Toi aussi, tu es un sorcier ?
– Oui. Comme toi, comme Phil. Et comme ta mère, probablement. Tu entends des voix, n’est-ce pas ?
– Oui.
– Et tu croyais que tu étais schizo, comme elle a cru qu’elle l’était.
– Oui…
– Tu ne l’es pas. Tu es un médium.
– Les voix que j’entends sont réelles ?
– Oui. Tu entends les morts et les esprits. Tu te souviens, le chant de l’autre nuit ?
– Oui ?
– Je t’emmènerai la voir, si tu veux. Son esprit est souvent visible, la nuit. C’est une ancienne châtelaine du village. Elle n’a jamais pu partir dans l’Au-Delà. Alors, elle erre ici, elle chante… Et certaines personnes peuvent l’entendre. »
Guillaume mit les steaks à cuire.
« Ton frère comprend les animaux et eux le comprennent. C’est pour ça qu’il peut parler à Tsume. Il ne parle pas japonais, et Tsume ne comprend pas le français. Mais le sorcier parle au loup et le comprend. »
Gael hocha lentement la tête. Tout s’expliquait. Phil arriva, tout excité :
« Lilith, elle a eu trois bébés ! »
Il sautillait :
« Ils sont trop mignons !!!
– On ira les voir tout à l’heure, lui dit Guillaume. Il faut les laisser un peu se reposer. Assis-toi, on va manger. »
Le petit garçon obéit, tout sourire.
« Et samedi, il s’est passé quoi ?
– Un beau bordel. Une bande de gamins qui voulaient invoquer un démon. Ils avaient tué un clochard il y a une quinzaine de jours pour en invoquer un autre, moins puissant, qui est le serviteur de celui qu’ils appelaient samedi. On y est allé avec un ami pour les empêcher d’appeler le 2e et renvoyer le serviteur. On l’avait un peu sous-estimé, et une vielle voyante qu’on connaît bien l’a vu. Elle a aussi vu que ça irait si vous veniez nous aider. C’est pour ça que son mari vous a appelés. Qui veut un œuf avec son steak ? »
Gael et Phil levèrent la main, et Tsume aussi, quand il comprit la question.
Gael demanda encore :
« Et tu peux te transformer, aussi ?
– Ah non, ça c’est encore une autre histoire… »
Guillaume réfléchit un moment à comment raconter la chose.
« Il y a trois, j’ai fait une monumentale connerie… J’ai un peu trop sympathisé avec une bande d’étudiants sans du tout me rendre compte qu’il s’agissait de petits satanistes fêlés. Ils ont fini par me droguer, m’emmener dans un parc et ont lancé un rituel pour invoquer un grand démon avec dans l’idée de m’offrir en sacrifice… J’ai donc eu droit à un joli coup de couteau dans le ventre… C’est rien de dire que ça a foiré. Ils ont appelé un très vieux démon qui n’a pas du tout aimé leur délire et qui les a un peu violemment massacrés… Et comme moi, je me vidais gentiment de mon sang dans mon coin, il a décidé de me sauver et m’a donc réveillé pour savoir si j’acceptais de devenir son hôte. Ça m’a sauvé… Mais ça m’a un peu secoué quand même, d’où mes cheveux… Et mes tatouages viennent de là, aussi. Après, dans les faits, Akh, c’est son nom, est un invité plutôt tranquille. Il dort dans mon ventre, et il répond quand j’ai besoin de lui. Comme il m’a dit, de son point de vue, et vu son âge, c’est un peu comme si nous, on prenait quelques semaines de vacances pour souffler… Même si je meurs très vieux, ça ne sera rien à son échelle. »
Gael hocha la tête et Phil demanda avec de grands yeux curieux :
« On peut les voir, les tatouages ? »
Guillaume sourit et enleva pull et t-shirt, découvrant les arabesques noires qui couvraient son torse.
« Plutôt classe, reconnut Gael.
– Merci. »

*********

Gael était assis sur le canapé, Tsume couché sur le côté, la tête sur ses genoux. Le garçon grattouillait la tête brune et la queue poilue remuait un peu. Un bon feu brûlait dans la cheminée, Phil et Méphisto étaient en pleine conversation à côté du carton des chatons, et Guillaume jouait à Dragon Age Inquisition, assis sur un fauteuil. Gael suivait la partie et Tsume sommeillait.
On sonna au portail. Guillaume mit le jeu en pause :
« Ça doit être eux… Je vais ouvrir. »
Il posa la manette et se leva pour revenir un peu plus tard avec le juge Durand et Lucie. Tsume et Gael n’avaient pas bougé, mais queue, oreilles velues et griffes avaient par contre disparu, ne laissant que quelques poils sur le canapé.
Guillaume eut un petit rire en voyant que le tout jeune couple avait visiblement pris le parti de s’assumer. Le juge fit la moue et Lucie sourit.
« Asseyez-vous, je vous prie, je vais faire du café. Tsume, ugoite. [Tsume, bouge.]
– Hm. »
Le Japonais se redressa pour s’asseoir, restant clairement tout près de Gael qui passa son bras autour de ses épaules.
« Vous n’avez pas l’air bien, Gael ? » remarqua Lucie en s’approchant pour lui serrer la main.
Il lui sourit et la serra avec plaisir :
« Désolé, gros coup de froid.
– Et gros coup de cœur, aussi ?
– Y a de ça. »
Phil s’approcha :
« Bonjour !
– Bonjour, Phil. Tu vas bien ?
– Oui ! Lilith elle a eu trois jolis bébés ! »
Le juge et l’assistante sociale s’installèrent. Le premier était bonhomme, la seconde plutôt contente. Guillaume revint avec un plateau couvert de tasses fumantes, café ou chocolat, et repartit pour revenir avec une grande assiette de cookies fumants.
Il s’assit sur un fauteuil et comme il n’y avait plus d’autre place, Phil grimpa sur ses genoux.
« Alors, où en sommes-nous ? demanda Durand. Ça a l’air d’aller ?
– Très bien, confirma Gael. On a bien pris nos marques, on s’entend bien… J’ai fait une bonne remise à plat… De mon côté, ça va vraiment très bien.
– Vous m’avez effectivement l’air bien mieux, votre coup de froid mis à part, bien sûr.
– Ça va. Je me sens vraiment bien, ici… Avec un oncle qui me soutient, et un ami sur lequel me reposer aussi… »
Tsume prit sa tasse de chocolat et un cookie.
« Hmmm… Vous pouvez me rappeler l’âge de Tsume ?
– 19 ans et un mois, lui répondit Guillaume. Ce qui lui fait donc, puisque j’imagine que c’est le but de la question, deux ans et deux mois de plus que Gael. Rassurez-vous, j’ai fait le calcul tout de suite. Après, moi ça ne me pose pas de souci. Gael a plus de 15 ans, il a donc le droit de faire ce qu’il veut. Je me trompe ?
– Non, non. Mais on va dire que je ne m’attendais pas à ça…
– Bah, comme dit Guillaume, ils sont grands.
– Moi je suis content, parce que Gael et Tsume, ils sont amoureux et qu’être amoureux ça rend très heureux. » dit Phil.
Le juge sourit.
« Et toi, Phil, tu es heureux, ici ?
– Oui ! Tonton il est gentil, Tsume aussi, et pis et pis avec Méphisto et Lilith on s’amuse bien aussi ! Et Gael il est content, alors moi je suis content aussi ! »
Lucie eut un petit rire.
« Bon, ben la cause me semble entendue, soupira le juge. Il faudra régler ça officiellement, signer plein de papiers, mais si la situation convient à tout le monde, on aurait tort d’aller chercher autre chose. Si jamais il y avait un souci, d’un côté comme de l’autre, je compte sur vous pour me joindre immédiatement. »
Les trois Dalo opinèrent. Ils passèrent un moment tranquille, finissant les cookies en réglant les détails pratiques, et le juge et son assistante sociale préférée repartirent.
« Mathilda va être déçue, dit Durand dans la voiture. On évitera de lui parler de la romance de Gael, hein…
– Oh que oui ! »

*********

Gael lisait une histoire à son frère, installé sur ses genoux, devant la cheminée, pendant que Tsume préparait le dîner et que Guillaume travaillait un peu. Quand le livre fut fini, il y eut un silence.
« … Alors le chien bleu il a trouvé une maison ?
– Oui, les parents de la petite fille veulent bien qu’il reste, puisqu’il l’a sauvée.
– C’est comme nous, alors ? »
Gael sourit :
« Oui, à part que nous, on a trouvé une maison où il y avait déjà un loup.
– Dis, Gael… Maman, elle est venue te voir, l’autre nuit ?
– Oui. Pas toi ?
– Si. On s’est dit au revoir mais on a pas pu se faire de câlin… Mais elle m’a dit que c’était pas grave et qu’on s’en ferait plein quand on se retrouverait. »
Gael sourit encore et serra son frère très fort.
« Oui. On en fera plein quand on se retrouvera. T’as les miens en attendant. »
Phil sourit et lui sauta au cou :
« Et toi aussi je t’en donne alors ! »
Gael éclata de rire. Une grosse attaque de câlin !
Il sursauta. Deux grands bras les entouraient soudain par derrière. Attaque de câlin surprise d’un oncle qui était là aussi, désormais.
Tsume sourit en les trouvant ainsi.
« Minnasan, tabemasenka ? [Tout le monde, on mange?]
– Oui oui !!! »
Phil courut vers lui :
« J’ai faim ! »
Gael se leva doucement et Guillaume et lui regardèrent l’enfant et le loup repartir à la cuisine.
« Maman m’a dit de te remercier, que tu lui avais fait le plus merveilleux des cadeaux sans le savoir et sans le vouloir… »
Guillaume le regarda un instant, puis sourit et le serra dans ses bras :
« Elle aussi, elle m’a fait deux très beaux cadeaux. »

Fin… Ou pas !

A suivre ICI !!

2 réponses à Le murmure d’une vie, une histoire de famille (Nouvelle Halloween 2015)

  1. Pouika dit :

    J’avais déjà lu cette histoire et était persuadé d’avoir laissé un commentaire pourtant. Enfin bref j’ai adore !

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