Héritages – 2e partie (en ligne par épisode)

Suite directe d’Héritages – Première partie, qui se lit ici.

 

Héritages

Deuxième partie

Roman de Ninou Cyrico

 

Chapitre 1

Mattéo sanglotait dans les bras d’Alec, en état de choc, tous deux assis sur le canapé. Sig était près d’eux, grave. Alec était bien secoué aussi, incapable de faire autre chose que frotter le dos du jeune homme. Ses neurones ne se connectaient plus trop. Outre la peine sincère qu’il éprouvait, ce décès remettait trop de choses en cause et il ne savait absolument pas par quel bout prendre quoi…

Caramel tournait autour d’eux en couinant, très inquiet, et, quand Sig se releva pour retourner dans le hall, le chien grimpa sur le canapé sans sommation.

Le psychiatre rejoignit la professeure et les gendarmes. Éris s’était couchée, tenant toujours les humains à l’œil, Cerbère était assis près d’elle, tout aussi vigilant, comme son frère, lui debout à côté de Mme Bougon.

« Bon… disait Tyrelon, mal à l’aise. On va pas traîner… De toute façon, il n’y a rien de plus à dire pour le moment… On va voir comment ça tourne et on vous tiendra au courant…

– D’accord, opina Mme Bougon. Je vais leur expliquer, ne vous en faites pas.

– Et encore désolé, hein…

– Oui ben ça, Mattéo verra, répondit-elle un peu sèchement. Merci quand même d’avoir pris la peine de vous déplacer. Et soyez prudents sur la route. »

Ils filèrent sans trop demander leur rester et Sig s’approcha de la retraitée :

« Qu’est-ce qu’il y avait d’autre ?

– Oh, le bazar de ce genre d’histoire… L’homme qui a agressé monsieur Ségard a été arrêté tout de suite et le corps va être emmené à l’institut médico-légal. Mais bon, pas plus de choses pour le moment… Les gendarmes sont en train de recueillir des témoignages, bref, un début d’enquête… Mais ils ne savaient pas si l’enquête allait leur être confiée pour de vrai, en fait… Tyrelon pense qu’il y a trop de conflits d’intérêts, il préfèrerait ne pas avoir à gérer ça.

– Hmmm… »

Le psychiatre croisa les bras et réfléchit un peu avant de secouer la tête :

« C’est sûr qu’un enquêteur neutre et ne connaissant rien aux problèmes serait bienvenu. Après, s’il y a eu agression devant témoins, c’est un cas assez simple et j’ai peur qu’un procureur n’aille pas plus loin…

– Ça, nous verrons bien… Mattéo a peut-être son mot à dire…

– Sûrement, mais pour le moment, il n’est pas en état.

– Oh, je vous crois ! Quel imbécile, ce Saret ! Bon sang, je comprends qu’il soit furieux, mais cracher ça comme ça devant Mattéo, c’est vraiment n’importe quoi !

– Nous sommes d’accord…

– Pauvre petit… Il pleure toujours ?

– Ça, ça m’étonnerait qu’il se calme tout de suite… Ah, je vais aller voir dans ma sacoche si j’ai quelque chose à lui donner, je l’ai laissée dans ma voiture… »

Mme Bougon opina. Il prit un parapluie et sortit. Hadès le suivit. Mme Bougon soupira et rejoignit le grand salon où la situation n’avait absolument pas évolué. Elle grimaça, navrée, et se dit qu’elle allait relayer Alec qui avait sûrement du monde à avertir. Elle s’approcha doucement :

« Le docteur Freund est parti voir s’il avait quelque chose pour aider Mattéo dans sa voiture…

– Oh, c’est gentil… » répondit Alec dans un sursaut, ne l’ayant pas entendue arriver.

Il frotta le dos de Mattéo toujours en pleurs contre lui :

« Ça va aller, ça va aller, ne craignez rien… »

Comme le garçon avait de nouveaux sanglots, il ajouta avec un sourire triste :

« Vous n’êtes pas tout seul, ne vous inquiétez de rien d’autre que de vous-même, ça va aller… »

Le téléphone sonna, les faisant sursauter. Alec jeta un œil ennuyé à Mme Bougon qui opina et vint prendre sa place. Mattéo eut du mal à le lâcher, mais finit par accepter et se laissa faire. La vieille dame l’étreignit avec douceur alors qu’Alec se hâtait vers le téléphone.

« Domaine Ségard, j’écoute ? dit-il d’un ton plus sec qu’il l’avait voulu en passant sa main dans ses cheveux.

– Euh, bonjour… dit une voix féminine interloquée. Euh… J’aurais voulu parler à monsieur Léon Ségard, je vous prie ?…

– C’est à quel sujet ? demanda Alec en fronçant les sourcils.

– M. Monsan souhaiterait décaler leur rendez-vous de demain, il a un empêchement ? Est-ce que monsieur Ségard pourrait venir après-demain, plutôt, à 14 h ? »

Alec sentit une colère aussi sincère que violente exploser en lui et il eut beaucoup de mal à la contenir. Mme Bougon, qui le regardait, grave, tout comme Mattéo qui avait levé le nez, larmoyant, lui virent tous deux serrer un poing tremblant alors qu’il répondait en contenant très mal sa fureur :

« Un ‘’empêchement’’ ? Vous avez fait courir M. Ségard de Paris et il aurait fallu décaler parce que M. Monsan n’a pas été fichu de gérer son planning ?! »

Il y eut un silence choqué au bout de la ligne alors qu’Alec continuait sur le même ton en passant nerveusement sa main dans ses cheveux :

« Ah, et puis merde, de toute façon, ça n’a plus d’importance… Veuillez informer votre patron que M. Ségard est décédé tout à l’heure… »

Un petit cri se fit entendre sans l’interrompre :

« Merci de nous laisser tranquilles durant les prochains jours, nous vous recontacterons lorsque nous y verrons plus clair.

– Euh… Oui… Bien sûr, désolée… Et toutes mes condoléances, j’avertis M. Monsan tout de suite… bredouilla-t-elle.

– Merci. »

Il raccrocha avec un soupir. Sig revint à ce moment et s’arrêta à l’entrée de la pièce, intrigué :

« Euh, ça va ?

– Ouais, ouais, on va faire pour… » grommela Alec en reposant le combiné.

Alec se massa les tempes un instant en fermant les yeux, tentant de reprendre son calme. Un « empêchement », bon sang. Faire venir un homme de 69 ans épuisé et stressé de Paris pour oser demander à décaler comme si de rien n’était…

Il se secoua.

Il avait d’autres choses à gérer, là. Il garda ses mains jointes devant son visage un instant avant de regarder les autres :

« Je vais avertir madame Gwendoline, le reste de la famille et mes parents… Si je peux vous laisser un moment ?

– Bien sûr Alec, pas de souci, approuva gentiment Mme Bougon. Ne t’en fais pas, on reste là.

– Tout à fait, confirma Sig. Vois ça tranquillement, on gère. »

Alors hocha la tête et sortit après un dernier sourire à Mattéo. Il avait vraiment du mal à réaliser ce qui arrivait. Il rejoignit son propre bureau et y entra comme le téléphone sonnait à nouveau :

« Domaine Ségard, j’écoute ? soupira-t-il.

– Euh,… Varin ? Tyrelon ici.

– Oui, rebonjour ?

– Rebonjour. Je vous appelle vite fait pour vous donner les dernières infos.

– Je vous écoute ? »

Alec s’assit à son bureau et prit de quoi écrire alors que le gendarme continuait :

« Alors, l’agresseur est en garde à vue, le procureur a été saisi, mais j’ignore encore si une enquête plus poussée va être lancée ou pas. De notre côté, on a presque fini de recueillir les témoignages directs… Le corps a bien été emmené à l’institut médico-légal, ils vous tiendront sûrement au courant de la date de l’autopsie dès qu’elle sera fixée…

– D’accord.

– Enfin voilà… Sinon, ben, les témoignages se recoupent, Léon Ségard partait quand Ludovic Saret l’a interpelé pour lui parler, Ségard lui a dit qu’il n’avait pas le temps, mais qu’il repasserait plus tard et c’est quand il s’est retourné pour partir que Ludovic a attrapé ce tuyau pour le frapper, direct à la tête… Apparemment, il est tombé raide, il n’a rien vu venir…

– Bon… S’il n’a pas souffert… C’est déjà ça… soupira tristement Alec.

– Ouais, c’est sûr… »

Il y eut un silence, puis le commandant reprit, mal à l’aise :

« Comment va le petit ?

– Mal.

– Je suis vraiment désolé de ce qui s’est passé…

– Je vous crois, mais ça ne change rien. En fait, je peux tout à fait comprendre la réaction de votre collègue… Reste que monsieur Mattéo n’a rien à voir avec ce qui se passe à la Manufacture… Il commençait à s’y intéresser un peu, mais s’en prendre à lui est vraiment un non-sens.

– C’est lui qui va hériter, non ?

– Ça, oui et ça va être un beau bazar… » réalisa Alec en le disant.

Il fallait qu’il appelle le notaire.

« Bon, ben voilà, moi j’ai fait le tour… Pas dit qu’on ne vienne pas vous demander des trucs aussi, mais ça attendra qu’on sache jusqu’où on doit enquêter, enfin si c’est nous qui gardons l’affaire… Je peux pas vous dire, là.

– D’accord. Merci beaucoup, Commandant. N’hésitez pas à rappeler ou repasser si besoin et bon courage.

– Merci. »

Alec raccrocha et s’accouda un moment à son bureau en prenant sa tête dans ses mains. Bon sang… La succession allait tout arrêter… Plus rien ne pourrait être décidé avant qu’elle ne soit réglée… C’était un sacré sursis que cette horreur leur accordait…

Il se redressa. À voir avec le notaire, mais pour le moment, il devait prévenir la famille.

Il commença bien sûr par Gwendoline. Ce fut elle qui décrocha. Il fut aussi délicat que possible, mais même ainsi, la réalité était trop violente et elle fondit en larmes. Julia, qui ne devait pas être loin, reprit le combiné et Alec lui réexpliqua tristement.

« Oh, mon Dieu, quelle horreur… Comment va Mattéo ?

– Il est sous le choc, pour le moment.

– Bon, euh… C’est un peu tard pour aujourd’hui, j’en ai peur, mais nous devrions pouvoir venir dès demain… Si c’est possible ?

– Comme vous voulez, ne vous inquiétez pas. Faites vraiment comme vous voulez…

– Je vais regarder les trains et nous te rappellerons.

– Bien. Pas de problème.

– D’accord… Bon, je vais voir. Merci, Alec. Prenez bien soin de vous et dis bien à Mattéo que nous serons là très vite.

– Comptez sur moi, Madame. Merci et à bientôt. »

Le coup de fil aux Baudoin fut rapide, il tomba sur Joséphine qui, bien que choquée, tint bon et lui assura tout leur soutien. Lui-même la remercia et lui dit qu’il les recontacterait lorsqu’il aurait la date des funérailles, impossible à déterminer tant que les expertises médico-légales ne seraient pas terminées, ce qu’elle comprit très bien.

Puis, il appela ses parents. Là aussi, ce fut rapide. Il expliqua la situation à son père qui, bien que stupéfait, encaissa plutôt bien le coup et lui assura qu’eux aussi viendraient dès le lendemain, impossible de venir plus tôt.

« C’est pas grave, faites comme vous pouvez… De toute façon, y a pas vraiment d’urgence…

– Sale histoire, quand même.

– Ouais, ça tu peux le dire.

– Bon, ben courage, fiston… Je vais prévenir ta mère… Je te rappelle.

– D’accord. Bisous, papa, à plus tard. »

Il raccrocha encore et s’étira. Bon, famille, c’est fait.

Notaire.

Il composa le numéro avec un soupir. Il commençait à réaliser ce qui venait d’arriver et ça n’allait pas être facile… À lui de gérer et de tenir bon. Il allait devoir protéger Mattéo des autres rapiats, il en avait peur.

« Allo, Cabinet Bisson & Co, j’écoute ?

– Bonjour, Alec Varin. J’aurais voulu parler à Me Bisson, s’il vous plaît. C’est très urgent.

– Oh, je vais voir si je peux vous le passer, il est en rendez-vous. Un instant, je vous prie. »

Il y eut un petit silence avant un « clic » et Alec eut un rapide sourire en entendant la voix du notaire :

« Oui, monsieur Varin, bonjour. Que puis-je ?

– Bonjour, Maître. Je euh… J’ai le regret de vous informer que monsieur Léon Ségard est décédé il y a quelques heures… »

Il entendit très clairement le sursaut de son interlocuteur qui balbutia :

« Quoi ? Que s’est-il passé ?

– Apparemment, il a été agressé par un des employés de la Manufacture, mais c’est encore flou.

– … Mon Dieu…

– Enfin, voilà… Donc euh…

– Euh… »

Alec entendit le notaire tourner nerveusement des feuilles :

« … Je suis vraiment navré… Bon sang, quel coup du sort… Comment va le petit Mattéo ?

– Sous le choc, mais des amis sont là, Dieu merci.

– Est-ce que je peux passer… Ah, bon sang, pas possible demain… Bon, est-ce que je peux passer en début de soirée ?

– Euh, pardon ?

– Je suis navré, mais sinon, ça va reporter à deux jours… Mon dernier rendez-vous ce soir est à 18 h et ne devrait pas être long, je peux venir après ?

– Je ne voudrais pas vous déranger ?

– Non, non, ne craignez rien… Je voudrais juste rassurer monsieur Mattéo et lui dire qu’il ne doit pas s’en faire, que tout peut être géré tranquillement quand il le voudra et surtout quand il le pourra. Il me parait très important de le faire avant que d’autres personnes n’essayent de profiter de sa jeunesse et de sa détresse pour le pousser à faire de mauvais choix. »

Alec sourit, décodant très bien le message :

« Merci, Maître.

– De rien, Alec. En attendant, transmettez-lui mes plus sincères condoléances. Je vous rappellerai en quittant Lyon. À tout à l’heure.

– Avec plaisir. »

 

Chapitre 2 :

Ernestine Bougon, qui était toujours au salon, regarda avec tristesse Sig et Alec revenir. Éris et Cerbère se relevèrent du sol où ils étaient couchés alors qu’Hadès, qui dormait, se contentait de dresser une oreille.

« Alors ?

– Ca y est, il dort… soupira Alec.

– Et vu ce qu’on a réussi à lui faire avaler, il va dormir quelques heures… ajouta Sig, soupirant également. Il se réveillera en début de soirée, je pense.

– Bon, je pense que c’est ce qu’il y a de mieux à faire pour le moment… »

Elle se leva du canapé et s’épousseta machinalement :

« Je vais devoir y aller… Mes chiens à moi doivent être fous, il faut vite que j’aille les sortir…

– Pas de souci, merci beaucoup d’être restée si longtemps…

– Oh, c’est normal. Ne t’en fais pas. D’ailleurs, n’hésite pas si besoin…

– Merci. »

Ils la raccompagnèrent à l’entrée et en profitèrent pour lâcher les chiens dehors. La pluie s’était arrêtée. Ils restèrent un moment sur le parvis, regardant la voiture partir, puis Sig regarda Alec :

« Je vais appeler Fred…

– Oui, merci… »

Entendant le téléphone sonner à l’intérieur, Alec se hâta de rentrer alors que Sig sortait son portable de sa poche pour appeler son mari.

Alec décrocha le téléphone du hall :

« Domaine Ségard, bonjour.

– Euh, rebonjour… »

Il fronça un sourcil en reconnaissant la voix, très gênée, de la secrétaire de Monsan.

« … Je euh… Je vous rappelle de la part de monsieur Santon qui est navré et vous présente ses condoléances… Euh… Il voulait savoir si euh… »

Il fronça son deuxième sourcil. Elle balbutiait, vraiment mal à l’aise :

« … Si Mattéo Ségard pouvait prendre rendez-vous au plus vite avec lui ?… Il faudrait euh… Enfin, Monsieur Léon Ségard devait signer les papiers pour le lancement effectif de la délocalisation et c’est urgent… »

Il y eut un silence et Alec se dit que ce banquier ne manquait décidément pas d’air, mais que cette pauvre secrétaire ne méritait pas qu’il lui aboie à nouveau dessus. Elle avait l’air parfaitement consciente que sa demande était totalement déplacée. Il inspira un coup pour garder son calme :

« Monsieur Mattéo se repose, pour le moment. Vous vous en doutez, il est très secoué par ce qui est arrivé. Je lui transmettrai la demande. Cependant, si je puis me permettre, monsieur Mattéo n’était pas l’associé de son grand-père, je doute qu’il ait un quelconque droit de signer quoi que ce soit avant que la succession ne soit légalement réglée ?

– Ah… ? Euh, je ne peux pas vous dire…

– Bon… Pouvez-vous dire à monsieur Monsan que nous devons voir le notaire dans la soirée ? Je pense qu’il pourra nous éclairer là-dessus et nous vous tiendrons informés dès que possible.

– D’accord, je vais lui dire.

– Merci.

– Je vous en prie… Bon courage.

– Merci, bonne fin de journée à vous. »

Il raccrocha et passa sa main dans ses cheveux avec un nouveau soupir.

Bon sang, même pas capable de rappeler lui-même et toujours après sa fichue usine en Chine…

Il songea en retournant voir où en était Sig qu’il fallait aussi avertir Isabelle, l’ex-femme de Léon, qu’il avait complètement oubliée dans cette affaire… Mais il n’avait pas ses coordonnées… C’était son patron… ancien patron… qui les avait et s’était chargé de la contacter pour les funérailles de leurs fils et bru. Lui-même n’avait pas la moindre idée de comment la joindre.

Il se dit qu’il faudrait donc qu’il demande à Mattéo la permission d’aller fouiller dans le bureau de son grand-père.

Ah… Et prévenir les deux autres péteux aussi… Mais il n’avait pas leurs numéros non plus…

Sig était toujours sur le parvis de la maison, il fumait. Alec eut un petit sourire :

« Tu m’en lâches une ?

– Pas de souci… »

Il cala sa cigarette entre ses lèvres, sortit son paquet de sa poche et en donna une à Alec d’une main en cherchant son briquet de l’autre pour le lui tendre aussi.

« Merci.

– Ca faisait un bail que je t’avais pas vu fumer.

– Je crois que je m’en suis pas grillé une depuis les 30 ans de Mina.

– Ah, peut-être.

– Soirée mémorable…

– Certes. On avait bien rigolé…

– T’as eu Fred ?

Ja. Il est désolé. Il a demandé s’il y avait besoin qu’il vienne… Je lui ai dit que je te demandais ?

– Oh, c’est gentil, mais ça ne sert pas à grand-chose qu’il se déplace ce soir… Il faudra voir s’ils veulent qu’il fasse un cercueil, mais on verra ça avec Gwendoline et Julia demain… Je pense qu’elles vont vouloir gérer tout ça pour en décharger Mattéo…

– Plus que probable. »

Le portable du psychiatre sonna à nouveau, il le prit et sourit avant de décrocher :

« Oui, mon chéri ?… Non, il n’y a pas besoin ce soir. Mais il a dit que c’était gentil. … Oui, je te le passe… »

Sig tendit l’appareil à Alec qui le prit :

« Ouais, Fred ?

– Ça ira, vieux frère ?

– Ouais, ouais, t’inquiète. Sig t’a raconté ?

– Ouais, vite fait… Sale histoire, dis donc. Si t’as besoin de quoi que ce soit, tu sonnes, hein ?

– Oui, j’hésiterai pas. C’est gentil.

– Non, c’est normal. Tiens le coup et prends soin du gamin, OK ? On est là.

– Je sais. Merci. »

Sig repartit sans trop tarder. Il avait besoin de repasser à la clinique avant de rentrer. Resté seul, Alec retourna au petit salon ramasser la vaisselle sale, la ramena à la cuisine et se mit à la laver machinalement.

Il s’essuya les mains, puis regarda dans le frigo en se massant la nuque. Que faire pour le dîner ? Il doutait que Mattéo ait très faim, mais il fallait bien qu’il prépare quand même un petit quelque chose.

Le garçon aimait beaucoup ses papillotes de saumon oignon-citron, ça pourrait le faire…

En attendant, il se dit qu’il allait jardiner un peu. Il prit le téléphone fixe et sortit.

Les chiens le rejoignirent rapidement alors qu’il allait voir son potager.

Ça sentait bon la terre mouillée et il se dit qu’il n’allait pas avoir besoin d’arroser pendant quelques jours.

Il cueillit quelques carottes et regardait les salades, accroupi au sol, lorsque le téléphone sonna.

« Domaine Ségard, bonjour…

– Euh, bonjour, Alex… C’est ça ?…

– Alec. Bonjour ?

– … Édouard Malton, ici. … continua son interlocuteur sans s’émouvoir de la correction.

– Ah, c’est vous…

– … Je vous appelle parce que le portable de monsieur Ségard ne répond pas, là, et on aurait vous savoir si tout s’était bien passé à l’usine et aussi revoir avec lui quelques détails sur son rendez-vous de demain avec monsieur Monsan… Enfin bon, si vous pouvez me le passer ? »

Alec fit la moue et répondit en cherchant un peu ses mots :

« Ça ne va pas être possible, monsieur Malton. Je voulais justement vous joindre, il y a eu un… incident… à la Manufacture. Monsieur Ségard a été agressé et…

– Quoi ? le coupa Edouard. Mais qui a… ? Et euh… ? Comment va-t-il ? C’est grave ?

– Oui, il a été tué. »

Alec eut honte, mais clouer le bec à cet homme lui fit malgré tout plaisir.

« Je ne peux pas vous en dire plus pour le moment, je suis navré. Une enquête est en cours, le corps doit être autopsié,  mais nous n’en savons pas encore plus.

– Euh… D’accord…

– Ne vous en faites pas, je vais noter votre numéro et nous vous tiendrons informés dès que nous en saurons plus.

– … D’accord…

– Nous devons voir le notaire tout à l’heure, si vous le voulez, je peux lui demandez de vous recontacter ?

– Euh oui, mais de quel notaire vous parlez ? sursauta plus vivement Edouard.

– Eh bien, maître Bisson…

– Monsieur Ségard avait décidé de ne plus travailler avec lui ! protesta-t-il encore.

– Ah, c’était effectif ? Monsieur Ségard ne m’en avait pas reparlé ?

– Euh eh bien… bredouilla Edouard.

– Je l’ai eu au téléphone tout à l’heure, il ne m’a rien dit… Je ne pense pas qu’un notaire jouerait avec ça… »

Il y eut un silence avant qu’Alec ne reprenne avec un petit sourire :

« D’ailleurs, maintenant que vous m’y faites penser, je n’ai jamais reçu l’accusé de réception du recommandé que monsieur Ségard lui avait envoyé… Mais bon, je lui en reparlerai, ne craignez rien. Il est très important que les choses se fassent dans les règles.

– …

– Souhaitez-vous qu’il vous recontacte ?

– Euh pourquoi pas, il faudra voir… Je euh… Je vais voir de mon côté et euh, enfin bon on se tient au courant, hein !… Bonne soirée !

– Au revoir. »

Alec ne fut pas sûr qu’Édouard ait attendu la fin de son salut pour raccrocher, mais il se contenta de vérifier que le numéro était bien enregistré dans la mémoire u téléphone avant de rempocher ce dernier.

Si, comme il le pensait, tout était bloqué jusqu’à nouvel ordre, Edouard et Laeticia risquaient de venir aussi essayer de brusquer les choses. Il allait bien falloir que l’entreprise tourne en attendant et ils avaient la main sur pas mal de choses…

Il allait devoir être vigilant.

Il cuisinait tranquillement lorsque Mattéo le rejoignit, les yeux rouges et bouffis, à la cuisine. Le jeune homme se traînait et Caramel ne le lâchait pas, très inquiet.

Alec le regarda s’asseoir à une chaise et lui sourit doucement :

« Comment vous sentez-vous, monsieur Mattéo ?

– …

– Je voulais vous faire des papillotes de saumon, est-ce que ça vous conviendrait ? »

Le garçon renifla et bredouilla :

« T’es gentil…

– Je vous en prie. »

Alec vint poser une boite de mouchoirs près de jeune homme qui gloussa malgré lui du geste. Puis le régisseur reprit, toujours très doux, en se remettant à ses fourneaux :

« Votre grand-tante et son amie seront là demain dans la matinée, et mes parents en début d’après-midi. Maitre Bisson a appelé, il a quitté Lyon vers 18h25, il ne devrait pas tarder. »

Mattéo hocha la tête en essuyant ses yeux :

« Il fallait pas qu’il se force à venir…

– Ne vous en faites pas, c’est lui qui a insisté.

– Il y a eu autre chose ?…

– Non. La gendarmerie n’a pas rappelé, j’ignore comment ça va se passer. L’homme est toujours en garde-à-vue, je pense…

– Pourquoi il a fait ça ?… »

Mattéo se remit à pleurer, tremblant. Caramel vint se frotter à lui en couinant.

« C’est vrai, ce qu’a dit le gendarme ? Il y a vraiment des problèmes à la Manufacture ? »

Alec grimaça. Il posa le paquet de riz qu’il allait verser dans le cuiseur et regarda Mattéo pour lui répondre, toujours doux :

« Il y a beaucoup de rumeurs depuis l’arrivée du nouveau directeur. Des histoires de harcèlement moral, de pressions, de menaces, même…

– Mais Grand-Père n’aurait jamais permis… ?… »

Mattéo regarda Alec, serrant son mouchoir dans ses mains tremblantes.

« Alec… Qu’est-ce qui se passe ?… Grand-Père n’aurait jamais permis ça ! s’écria-t-il.

– Je sais. Mais je pense qu’il y a des problèmes, peut-être, non, sûrement, des choses faites dans son dos… Ce n’est pas clair.

– Quoi ?… Mais qui… ?

– Je ne sais pas. Cette histoire de délocalisation a mis tout le monde à cran…

– Grand-Père n’y était pour rien !

– Je sais. »

Alec croisa les bras et détourna les yeux avant de répéter, sombre :

« Je sais.

– Pourquoi Grand-Père ?… »

Mattéo sanglota en se recroquevillant :

« C’est pas juste… »

Alec le regarda, navré, et fit un pas vers lui quand la sonnette du portail les fit sursauter tous deux. Alec déglutit et bredouilla :

« Ça doit être Maître Bisson, je vais voir… »

Il alla ouvrir au notaire qui se gara devant la maison et le rejoignit rapidement, lui tapotant l’épaule quand il lui serra la main :

« Bonsoir, Alec… Vraiment navré, vous avez du nouveau ?

– Non, pas vraiment… »

Il lui expliqua ce qu’il savait pendant qu’ils rejoignaient la cuisine. Le voyant, Mattéo voulut se lever, mais il flageolait. Le notaire, sincèrement navré, le prit un instant dans ses bras pour lui dire avec une fermeté réconfortante :

« Ça va aller, Mattéo, ne craignez rien. Vous n’êtes pas seul, nous allons vous aider et va bien se passer. »

Il regarda le garçon qui le fixait avec des yeux ronds, surpris :

« Je vous présente mes plus sincères condoléances. Votre grand-père était quelqu’un de bien. Malgré nos désaccords, je n’ai aucun doute sur le fait qu’il faisait ce qu’il pensait être le mieux et qu’il faisait tout pour le faire bien.

– Merci… » bredouilla Mattéo.

Ils s’assirent tous deux à la table et Mattéo renifla encore avant de demander d’une voix peu sûre :

« Vous voulez dîner avec nous, Maître ?

– Oh, je ne veux pas déranger ?

– Aucun problème, lui répondit Alec. Si vous aimez les papillotes de saumon ?

– Ah oui, le saumon, sans souci.

– Alors joignez-vous à nous, ça sera avec plaisir.

– Merci. »

Alec sortit trois pavés de saumon et coupa trois oignons et du citron en tranches pour les emballer soigneusement dans de l’aluminium et les mettre au four.

Il leur servit un apéro pendant que ça cuisait.

Maître Bisson était vraiment un homme impressionnant. Alec le savait, mais là, il l’épatait. Il parlait à Mattéo très gentiment et simplement, profondément pédagogue et incroyablement bienveillant. Mattéo l’écoutait attentivement.

« … Donc, nous allons prendre le temps de tout régler calmement. Je crains que certaines personnes ne tentent de vous pousser à prendre des décisions rapides, sous des prétextes qui me paraissent faux. Rien ne presse. Quoi qu’on vous dise, rien ne presse. Il faut que nous prenions le temps, avec toutes les personnes concernées, de faire un bilan sur la situation globale avant que vous, et vous seul, et en toute connaissance de cause, avec toutes les cartes en main, ne décidiez de ce que vous voulez. Rien n’est figé, et la décision doit être la vôtre. Personne n’a le droit de vous dire, de vous imposer quoi faire. Vous êtes désormais seul maître à bord, Mattéo. Ou plutôt, vous le serez lorsque la succession sera réglée. Et dans tous les cas, et encore une fois, quoi qu’on vous dise, aucune décision, aucune signature ne sera valable et légale avant ça. Tant que vous n’avez pas hérité, tant que vous n’aurez pas officiellement récupéré la direction de l’entreprise, vous ne pouvez pas et personne ne peut rien faire en ce qui la concerne. Bien sûr, il faut qu’elle tourne, et il y a des solutions pour ça. Mais juste pour ça.

– Tout est en suspens, alors ? » demanda Mattéo.

Alec mit à la table tranquillement en les écoutant.

« Oui, et c’est normal. Il faut prendre le temps de faire les choses comme il faut. Vous êtes un tout jeune homme, il faut vraiment que vous preniez le temps d’apprendre et de comprendre pour pouvoir décider en toute conscience.

– D’accord… Mais du coup, la délocalisation, c’est commencé ou pas ?

– Non. C’est justement, il me semble, son lancement officiel que votre grand-père devait signer demain.

– Je confirme, c’est ce que la secrétaire de Monsan m’a dit au téléphone tout à l’heure, intervint Alec en enfilant ses manilles.

– Ne te brûle pas… » lui dit Mattéo.

Alec sortit les papillotes du four :

« À table ! »

Il servit les pavés et Louis Bisson sourit :

« Merci, Alec, ça a l’air délicieux.

– Je vous en prie. Si vous voulez du blanc en accompagnement ?

– Non merci, je conduis. Mais ne vous privez pas pour moi. »

Alec apporta le riz et s’assit. La conversation se poursuivit très calmement et dans une ambiance sereine. Lorsque qu’Alec raccompagna le notaire à sa voiture, il le remercia et le juriste lui sourit, aimable et toujours bienveillant :

« De rien, Alec. Il fallait mieux mettre les choses au point tout de suite.

– Vous avez bien fait… »

Il lui expliqua en deux mots l’urgence évoquée par le banquier et la réaction d’Édouard à l’annonce qu’il était encore le notaire officiel. Louis Bisson sourit :

« Quel dommage pour eux que je n’ai jamais reçu ce recommandé.

– Oui, vraiment, sourit aussi Alec.

– Quoi qu’il en soit, ce drame va nous faire gagner du temps. Je suppose que je ne lance plus la procédure ?

– Oui. Je me retire pour le moment. Il sera temps de réactiver la clause selon la décision que Mattéo prendra.

– C’est bien noté. Bonne soirée, Alec.

– Rentrez bien, Maître.»

 

Chapitre 3 :

Alec n’avait pas traîné longtemps sur Skype, ce soir-là. Ses amis étaient bien désolés et avaient tout fait pour le soutenir et lui changer les idées, mais le cœur n’y était pas.

Il s’était lancé son DVD de Château Ambulant et s’était couché, vêtu d’un vieux survêt gris et d’un aussi vieux t-shirt vert pâle, regardant le film sans vraiment le voir.

Il n’arrivait pas vraiment à réaliser… Absolument tout ce qu’il avait planifié, ce à quoi il s’était préparé, venait de partir en fumée. Tout était remis à plat. Le jeu de cartes entier avait été redistribué. Et c’était au tour de Mattéo de jouer… À un jeu dont il ignorait pour le moment la plupart des règles.

Alec se releva pour aller boire un coup, en se disant qu’il allait devoir rester encore dans l’ombre en attendant de voir quelle décision prendrait Mattéo. Rien ne pressait désormais, tant que la succession n’était pas effective. Lui devrait être vigilant, mais Mattéo n’aimait pas beaucoup ni les deux rapiats ni le banquier, et si, comme il le craignait, ces derniers revenaient trop lourdement à la charge, le jeune homme les enverrait promener naturellement sans même réfléchir aux possibles conséquences…

Ça allait être sportif.

Il allait se recoucher lorsqu’on gratta timidement à sa porte, le faisait sursauter.

Intrigué, il se hâta d’ouvrir pour découvrir Caramel qui se tapit, tout penaud, et glapit timidement :

« Caramel ?… »

Le chien n’avait pas le droit de monter à son étage… D’où son malaise visible. Alec s’accroupit et le caressa :

« Du calme, pépère, qu’est-ce qu’il y a ? »

Il se redressa, surpris, en voyant Mattéo qui montait l’escalier d’un pas peu sûr, son oreiller serré contre son torse.

« Monsieur Mattéo ? »

Alec contourna le chien pour rejoindre le garçon qui tourna la tête, gêné, alors que le régisseur lui demandait gentiment :

« Est-ce que tout va bien ?… »

Mattéo trembla et Alec le vit qui retenait ses larmes. Il soupira, désolé, et posa doucement sa main sur l’épaule du jeune homme :

« Je euh… Vous voulez quelque chose ?…

– Je… »

Mattéo se mit à pleurer et Alec passa son bras autour de lui :

« Je regardais un film, ça vous dit ?… Venez, ça va aller…

– Je suis désolé… de t’embêter…

– Vous ne m’embêtez pas, ne vous en faites pas. Vous voulez un grog ?

– … »

Mattéo se laissa emmener et Alec le conduisit jusqu’à son lit. Mattéo s’y assit et Caramel, qui avait suivi timidement, vint poser sa tête sur ses genoux en couinant. Mattéo lâcha son oreiller d’une main pour le caresser.

Alec prit la télécommande et mit le film en pause. Puis, il sourit à Mattéo :

« Ça vous dit, le grog ? »

Incapable de parler, le garçon se contenta de hocher la tête.

Alec le laissa un instant et fila dans son coin cuisine mettre de l’eau à chauffer, avant de sortir d’un placard une bouteille verte sur laquelle était scotché un bout de papier : « Prune ».

La gnole de son grand-père à lui. Rien qu’ouvrir la bouteille embauma l’air.

Lorsque l’eau fut frémissante, il la servit dans deux mugs et ajouta une cuillère à café de gnole dans chaque. Largement suffisant… Il les prit et retourna dans l’autre pièce. Mattéo n’avait pas bougé. Il tremblait un peu, pleurant encore en silence. Alec posa une tasse sur la table de nuit, près de lui :

« Vous pouvez vous installer, vous savez… Je vais remettre le film au début…

– … Je veux pas t’embêter ?

– Ne vous en faites pas, je le connais déjà par chœur, de toute façon… répondit Alec en contournant le lit pour aller poser la seconde tasse sur l’autre table de nuit, de son côté à lui. Vous voulez du sucre ou du miel dans votre grog ?

– Un sucre s’il te plaît…

– D’accord. »

Alec retourna chercher ça et quand il revint, Matteo s’était assis dans le lit, son oreiller dans le dos. Caramel s’était sagement couché sur le tapis, à ses pieds.

Alec lui donna son sucre et une petite cuillère et alla s’installer à sa place avant de reprendre la télécommande.

« Si vous voulez voir autre chose ? »

Mattéo dénia du chef, repliant ses genoux et pliants ses bras autour.

« Non, ça m’est égal… Je suis désolé, Alec… J’avais peur, en bas…

– Peur ?… » releva le régisseur en fronçant un sourcil.

Mattéo trembla :

« C’est bête, mais j’ai fait un cauchemar où d’autres gens venaient pour essayer de me tuer aussi, comme Grand-Père, et j’arrivais pas à me le sortir de la tête… »

Navré, Alec le regarda tristement et réfléchit un instant, regardant dans le vide, le temps de trouver ses mots :

« Monsieur Mattéo, personne ne s’en prendra à vous… Vous n’avez rien fait… »

Le garçon trembla encore et se remit à pleurer :

« Grand-Père non plus n’avait rien fait… »

Alec fit la moue et chercha encore ses mots. Il posa très doucement sa main sur l’épaule de Mattéo :

« Votre grand-père… Il n’a rien fait, mais il symbolisait leurs problèmes… Vous, vous n’y êtes vraiment pour rien… Et puis… Je suis sûr que cet acte… Atroce… C’était juste le geste d’un homme au bout du rouleau… Je ne cherche pas à le défendre, ce qu’il a fait est inexcusable. Mais ce n’était pas un complot contre votre grand-père, et personne ne veut votre mort. »

Mattéo renifla et essuya ses yeux avec son bras.

« C’était juste un cauchemar. Vous n’avez rien à craindre. De toute façon, Caramel dévorera n’importe qui qui essayera de vous faire du mal, et je suis là, moi aussi. »

Mattéo le regarda enfin.

Il y eut un silence avant que le garçon ne supplie dans un souffle :

« Alec… Tu seras toujours là, hein ?

– Oui. Et je ne laisserai personne vous faire du mal. »

Mattéo posa un instant sa main sur la sienne, sur son épaule :

« Merci… »

Le garçon se tourna lentement pour prendre son mug et Alec s’installa avec le sien et relança le film. Comme il l’avait pensé, une fois le grog bu, Mattéo piqua rapidement du nez et il glissa en position horizontale sans même s’en rendre compte. Alec le vit faire avec un petit sourire et se pencha pour remonter la couverture sur lui lorsque le garçon, dans son sommeil, se blottit soudain contre lui sans prévenir. Alec sursauta, le faisant grogner, et resta un instant pétrifié, sans savoir quoi faire.

Il avait lui-même franchi la ligne rouge, réalisait-il brusquement, en acceptant Mattéo chez lui et pire encore, dans son lit…

Il se gifla mentalement.

Mattéo était un enfant anéanti et terrifié. Le laisser seul dans ces circonstances aurait été totalement inhumain. De toute façon, ce n’était que pour cette nuit. Le lendemain, sa grand-tante et ses parents à lui seraient là et les choses rentreraient dans l’ordre.

Il se réinstalla comme il put sans parvenir à faire lâcher prise à Mattéo qui devait trouver, même endormi, qu’il faisait un nounours plus qu’acceptable…

Alec finit le film et s’allongea lentement, Mattéo toujours blotti contre son flanc. Il s’endormit rapidement et dormit très bien.

Rien de tel qu’un petit grog à la gnole de son papy pour ça.

Mattéo se réveilla plus tard que d’habitude et se demanda un instant où il était. Alec n’était pas là, mais Caramel si. Le chien se leva d’un bond pour venir poser sa tête au bord du lit dès qu’il l’entendit.

Mattéo se tourna vers lui sans grande énergie et le caressa d’une main molle. Le chien couina.

« Salut, toi…

– Wif !

– T’as bien dormi ? »

Mattéo se redressa lentement.

Il se sentait vide, seul et brisé. Il ne comprenait pas, n’arrivait même pas encore à admettre ce qui arrivait… Qu’est-ce qui s’était passé ? Pourquoi ?

S’il y avait des problèmes à la Manufacture ?… Vraiment ? Au point de pousser un homme à bout, de le pousser à tuer ?…

Son grand-père n’avait pas pu permettre ça ?… Ça ne pouvait pas être vrai ! Il avait toujours respecté les gens qui travaillaient avec et pour lui, il lui avait toujours dit que c’était leur travail, la seule vraie valeur de l’entreprise, que sans eux, sans leur sueur, rien ne serait et n’aurait jamais été possible.

Grand-Père…

Mattéo retomba sur le lit en se remettant à pleurer.

Pourquoi ?…

Alec était à la cuisine et faisait sa liste de courses lorsque le garçon le rejoignit, un moment plus tard. Le jeune homme, son chien sur les talons, avait pris le temps de se doucher et de s’habiller. Alec lui sourit :

« Bonjour, monsieur Mattéo.

– ‘Lut.

– Asseyez-vous. J’ai été chercher un poulet et on m’a donné des œufs… Vous en voulez à la coque ?

– Euh… Oui… Merci… »

Mattéo s’assit mollement à la table alors qu’Alec ouvrait la porte à Caramel qui bondit dehors, ayant un besoin urgent à combler. Le régisseur le regarda filer avant de refermer la porte.

« Vous avez bien dormi ? demanda-t-il ensuite en mettant une casserole d’eau à chauffer pour les œufs.

– Comme une masse… C’était quoi, ton infu ?

– Gnole de prune de mon pépé. Un dé à coudre dans un bol d’eau chaude et vous dormez comme un bébé.

– Effectivement… Pépé de quel côté ?

– Le père de ma mère. Il en fait à la poire, aussi. Un délice. »

Alec plongea les œufs dans l’eau frémissante et retourna le petit sablier.

« J’en avais mis dans le cake à la poire que j’avais fait lorsque votre amie Lou était venue… Oh, j’y pense… Si vous souhaitez qu’elle vienne ? N’hésitez pas, ce n’est pas un souci. »

Mattéo le regarda, un peu surpris. C’était vrai que la veille, choqué, il n’avait même pas songé à appeler son amie… Est-ce qu’il voulait qu’elle vienne ? Il n’en savait rien… Mais lui parler un peu… ?

Elle devait être en plein en train de préparer sa rentrée universitaire… Elle n’aurait sûrement pas le temps…

Alec le coupa dans ses pensées en le servant, posant une coupelle avec les deux œufs devant lui, avec un coquetier et une cuillère. Mattéo sursauta et Alec aussi, par ricochet :

« Oh, pardon, j’aurais dû vous avertir…

– Euh… Non non c’est moi… C’est pas grave… Je euh… Je sais pas, pour Lou… Je l’appellerai… Plus tard, tout à l’heure… Je sais pas…

– Rien ne presse, mangez déjà vos œufs pendant qu’ils sont chauds ! »

Alec déposa encore les mouillettes et lui prépara un roïboos.

Mattéo se mit à manger lentement, sans grand appétit. Alec posa le mug fumant et le regarda un instant avant de rouvrir à Caramel qui revenait et grattait à la porte. Le chien rentra vivement et s’ébroua avant de venir se coucher aux pieds de Mattéo.

Alec se rassit à la table pour continuer sa liste de courses.

Le garçon était pâle, ses yeux cernés malgré sa bonne nuit et on lisait son cœur en miettes sur chaque trait de son visage. Alec en avait mal rien qu’à le regarder. Sig lui avait laissé des cachets « au cas où ». Il espérait ne pas en avoir besoin.

« Monsieur Mattéo ? Je dois faire quelques courses avant d’aller chercher votre grand-tante et son amie à la gare. Voulez-vous m’accompagner ?

– …

– Je peux vous laisser à la libraire en ville, si vous voulez ?

– Ah, tu vas à l’Inter de Givery ?

– Oui, c’est le plus près de la gare et je n’ai pas grand-chose à prendre…

– Je veux bien, oui… Pas envie de rester tout seul ici, de toute façon… »

Alec hocha la tête.

« Finissez de manger tranquillement, nous partirons après. Si quoi que ce soit vous fait plaisir, n’hésitez pas. »

Mattéo soupira en trempant son pain dans son œuf :

« Non, ça ira, merci… »

Alec n’insista pas.

Ils partirent bientôt et Alec laissa le garçon à la librairie avant de filer au petit supermarché.

Mina était seule dans sa boutique, rangeant un rayon terroir, lorsqu’il entra. Elle se précipita pour le serrer dans ses bras :

« Oh, Mattéo, j’suis tellement désolée… »

Il trembla en serrant les dents pour retenir ses larmes alors qu’elle frottait son dos et le lâchait :

« T’hésite pas s’il te faut quoi que ce soit, hein ? On est là ! »

Il grimaça un sourire :

« Merci…

– J’ai la suite de ta série… Et je t’avais mis d’autres trucs de côté… Fais ton tour et on verra, ça te va ? »

Il opina du chef.

Alec fit effectivement vite et les trouva en pleine discussion au comptoir. La pile était moins imposante que les premières fois, mais Mattéo revenait très régulièrement.

Alec sourit. Son jeune patron, enfin futur, lui semblait un peu plus vivant. Ils firent tous deux la bise à Mina en partant. Il était l’heure d’aller chercher Gwendoline et Julia à la gare.

 

Chapitre 4 :

Il n’y avait personne sur le quai de la gare lorsqu’Alec et Mattéo y arrivèrent. Le jeune homme était silencieux, les mains enfoncées dans les poches, frissonnant dans l’air frais de ce début d’automne. Alec était près de lui et ne disait rien, désireux de ne pas le gêner.

Il faisait très beau, ce jour-là, contrairement à la veille. Le sol encore mouillé scintillait. Alec sortit sa montre de sa poche et la regarda. Le train n’allait pas tarder. Il se demandait où en était l’enquête et ce que ça allait donner.

Quel gâchis, tout de même…

Il sursauta lorsque son téléphone vibra, faisant sursauter aussi Mattéo qui le regarda, fronçant un sourcil suspicieux. Alec sortit son téléphone en bredouillant des excuses et s’éloigna de quelques pas en décrochant sans regarder le nom.

« Oui, allo ?…

– Euh… Alec ? Ça va ?

– Oh, salut Sig… »

Mattéo le regarda à nouveau en fronçant un second sourcil.

« Ça va, oui, nous attendons le train.

– Ah, je vois… Mattéo est avec toi ? J’ai essayé de l’appeler, ça ne répond pas ?

– Euh… ? Oui, il est avec moi… Et euh… Je me demande s’il n’a pas juste oublié son portable à la maison… ? Tu voulais lui parler ?

– Je ne veux pas le déranger, je venais juste aux nouvelles ?

– Attends… »

Alec revint vers Mattéo :

« Monsieur, c’est Siegfried qui voulait de vos nouvelles ?

– J’avais entendu… » grogna le garçon en tendant tout de même une main pour prendre le téléphone.

Alec le lui donna sans hésiter. Le garçon s’éloigna à son tour alors que la douce voix préprogrammée de la SNCF annonçait :

« Voie A, éloignez-vous de la bordure du quai s’il vous plaît. Le train TER N° 6812 en provenance de Lyon Part Dieu et à destination de Valons-Les-Deux-Cèdres va entrer en gare… »

Alec entendait Mattéo de loin :

« … Oui, un grog à la gnole de prune… Ah radical, j’ai dormi comme une masse. … Oui, il m’a dit. C’est gentil… Je vais essayer de m’en passer, mais si besoin, je sais qu’ils sont là. … Ah, euh… Je ne voudrais pas… ?… Enfin, Grand-Tatie et Julia vont être là, ça devrait aller… »

Alec n’entendit pas la suite, car le train entra en gare dans son habituel vacarme de grincements aigus. Il guetta un peu jusqu’à voir Julia qui descendait souplement et se précipita pour venir l’aider à descendre les trois volumineuses valises avant qu’elle ne tende la main à Gwendoline.

Cette dernière était pâle et avait visiblement beaucoup pleuré. Elle étreignit Alec en tremblant, il le lui rendit plus fermement, se voulant rassurant, alors que Mattéo revenait vers eux et lui rendait son téléphone avant d’étreindre sa grand-tante à son tour. Elle fondit en larmes dans ses bras, le faisant à nouveau pleurer aussi.

Julia et Alec échangèrent un regard navré. Elle lui fit signe de prendre les valises et de s’éloigner. Il en prit deux, elle prit la troisième et ils firent quelques pas. Elle lui demanda :

« Comment ça va ?

– Je tiendrais bon… C’est un sacré choc et un véritable drame, mais ça ira… Monsieur Mattéo est très affecté, vous devez vous en douter… Et Mlle Gwendoline ?

– Oh, elle est anéantie… Quelle tragédie… »

Ils s’arrêtèrent un instant pour vérifier, mais Mattéo et Gwendoline les suivaient, elle blottie contre lui, lentement, mais sûrement.

« Vous en savez plus ? » demanda encore Julia en repartant.

Alec haussa les épaules en la suivant :

« Non, les gendarmes n’ont pas rappelé, mais nous en saurons plus dans la journée, j’imagine. Ils ignoraient si l’enquête allait leur être confiée… Probablement pas, vu le contexte et les liens qu’ils ont avec les gens du coin… »

Ils arrivèrent à la voiture et il ouvrit le coffre.

« C’est compliqué. Mais je pense que nous aurons rapidement des nouvelles… Ne serait-ce qu’à propos du corps… »

Il mit les valises et refermait le coffre lorsque Mattéo et Gwendoline les rejoignirent, larmoyant tous deux. Alec soupira, attristé, et dit doucement :

« Nous allons rentrer, à part si vous vouliez passer quelque part avant ? »

Mattéo dénia en silence et Gwendoline répondit d’une voix tremblotante :

« Non, c’est gentil, Alec, mais je préfèrerais rentrer… À part si tu as quelque chose à faire ?

– Non non, nous avons fait nos courses avant de venir vous chercher, il n’y a aucun problème. »

Ils montèrent, elles à l’arrière et Mattéo place passager, et Alec démarra.

La route fut tranquille et ils arrivèrent rapidement. Les chiens les accueillirent dans un calme étrange, comme s’ils sentaient ce qui se passait. Caramel fut le premier à approcher, rejoignant immédiatement Mattéo dès que ce dernier descendit du véhicule. Le jeune homme s’accroupit un instant pour le serrer dans ses bras.

Alec alla ouvrir la porte avant de s’occuper des bagages, qu’il laissa dans le hall le temps d’aller ranger la voiture.

Revenant à l’intérieur, il trouva Julia, Gwendoline et Mattéo toujours dans le hall et un peu désœuvrés. Il leur sourit et leur dit gentiment :

« Je vais préparer le déjeuner pour 13 h, si ça vous convient. J’ai prévu un poulet rôti, avec des frites et des brocolis ? Prenez le temps de vous poser d’ici là. Et n’hésitez pas à me demander s’il vous faut quoi que ce soit en attendant.

– D’accord…

– Merci, Alec…

– Je vous en prie. »

Il ne prit que le temps de monter les valises avant de filer dans sa cuisine. Il vérifia que le poulet avait commencé à cuire et bénit son four programmable. Il arrosa la volaille et se mit à l’œuvre pour préparer le reste. Il fit une petite salade de crudités pour l’entrée et se dit qu’il devait lui rester un petit vacherin glacé pour le dessert. Ça irait très bien.

Il coupait les pommes de terre avec dextérité lorsque le téléphone fixe sonna. Il s’essuya rapidement les mains avant d’aller décrocher :

« Domaine Ségard, bonjour ?

– Bonjour, Varin. »

Il reconnut la voix de commandant Tyrelon et la trouva étrangement sèche. Il fronça les sourcils, inquiet :

« Bonjour, Commandant. Que puis-je ?

– Hm, grogna le gendarme. Je voulais juste vous avertir que comme on le pensait, l’enquête nous est retirée. Elle est confiée à la police criminelle de Lyon.

– Ah, d’accord, merci de l’information… Mais euh… Enfin, excusez-moi, ça ne me regarde pas, mais je pensais que cette nouvelle vous réjouirait plutôt, que vous ne vouliez pas vous en charger ? »

Un gros soupir lui répondit et Tyrelon finit par reconnaître :

« Ouais, clair que ça m’arrange… C’est juste la façon de faire…

– La façon de faire ? le relança Alec en fronçant à nouveau les sourcils.

– Ben… »

Tyrelon hésita :

« Bon, gardez-le pour vous, mais j’ai un pote au Palais de Justice et il m’a appelé pour me dire qu’en fait, l’associé de Léon Ségard avait été faire tout un pataquès pour que l’enquête nous soit retirée parce que soi-disant, on est pas capables, qu’il faut de vrais enquêteurs et que limite, il a prétendu qu’on était de mèche avec le prévenu, que c’était un complot ou un délire comme ça à cause de la délocalisation… Il voulait que l’agression soit requalifiée en homicide volontaire et tout… Alors, clair que ça m’arrange de pas avoir à gérer ça, mais être traités d’incapables et presque accusés de complicité, on a pas vraiment apprécié… »

Alec avait désormais les yeux ronds, stupéfait.

« Ah ouais, quand même…

– Donc voilà quoi.

– Mais euh, l’associé de monsieur Ségard, vous dites ?

– Ouais, un banquier, je crois.

– … Jean-Paul Monsan…

– Un nom comme ça, ouais, vous le connaissez ?

– Oui, et pas de souci, vous ne m’avez rien dit. Mais merci pour l’info. Vraiment.

– Euh, si vous le dites… »

Alec eut un sourire.

« Ouais, ouais, je le dis. Bon, ben merci d’avoir prévenu, en tout cas, Commandant. On attend ces policiers, alors.

– Ouais. Et il faudrait que vous appeliez l’Institut médico-légal aussi, s’ils veulent voir le corps avant l’autopsie.

– Noté. Comment va le prévenu ?

– Mal. Il a pas desserré les dents… Il est en état de choc, il se remet pas. Il est toujours en garde à vue et son avocat et sa famille voudraient qu’il soit hospitalisé. On sait pas ce que le juge va décider… Il va déjà falloir le transférer à la police… Compliqué, quoi.

– Je veux bien vous croire…

– Bon, ‘faut que j’y retourne, Varin. Mes salutations à la famille Ségard, hein.

– Je leur transmettrai. Bonne journée, Commandant. Merci pour tout.

– De rien, Varin. Bon courage à vous. »

Alec raccrocha et se remit rapidement à ses frites.

Un homicide volontaire.

Ce cher banquier avait visiblement décidé que clouer ce pauvre gars au pugilat était une bonne façon de noyer le poisson… Le faire passer pour un criminel était une très bonne façon de ne surtout pas parler du harcèlement moral qui sévissait dans l’entreprise… Pourvu que les policiers ne soient pas dupes et fassent une véritable enquête…

Il secoua la tête.

Ne préjuge pas, tu verras bien, et pour le moment, prépare tes frites, mauvais sujet ! se rabroua-t-il.

Il était pressé que ses parents arrivent pour l’aider un peu à gérer tout ça… Ils devaient venir en début d’après-midi.

À 13 h, il alla servir l’apéritif à ses trois hôtes. L’humeur n’y était pas vraiment, mais il tenait à faire les choses dans les règles. Puis, il repartit chercher les entrées.

Mattéo fit tourner un peu son porto blanc dans son verre et, voyant sa grand-tante à nouveau au bord des larmes, il fronça les sourcils en voyant Julia se retenir de l’étreindre.

« Euh,… Grand-Tatie, Julia… ?… Vous êtes pas obligées de vous retenir, vous savez… »

Elles sursautèrent toutes deux et le regardèrent, interdites, alors qu’il continuait, insistant :

« … Non parce que je comprends que vous vous soyez cachées devant Grand-Père… Je me doute bien que lui, ça lui plaisait pas et qu’il faisait semblant de rien savoir… Et que du coup, vous montriez rien… Mais bon, moi ça me gêne pas… »

Elles restaient coites et il ajouta encore avec un soupir un peu énervé :

« Non mais c’est bon, sérieux, ça fait au moins cinq ans que j’ai pigé que vous étiez ensemble… »

Ils sursautèrent tous trois dans un ensemble touchant, car Alec, qui revenait avec sa table roulante, avait explosé de rire en l’entendant. Caramel, sagement couché aux pieds de Mattéo, se dressa vivement pour le fixer.

Ils se regardèrent alors que le régisseur devait se tenir au cadre de la porte pour rester debout.

Mattéo gloussa, amusé, elles restaient toujours aussi surprises, et Alec finit par essuyer ses yeux avant de s’avancer en rigolant encore à moitié :

« Désolé, hoqueta-t-il. Bon sang, il était tout de même temps…

– Quoi ? Tu le savais aussi ? » sursauta Julia.

Alec faillit repartir dans son fou rire. Mattéo le regardait, très amusé. Alec hocha la tête avant de joindre ses mains devant son visage pour répondre avec une petite courbette et en riant à moitié :

« Mademoiselle Julia, avec tout le respect que je vous dois, ce n’est pas à quelqu’un qui fait des lits depuis qu’il a trois ans qu’on apprend à faire la différence entre un lit où on dort et un lit où on fait semblant de dormir ! Ça fait au moins 30 ans que ma grand-mère vous a grillées, ma mère, pareil, et je n’ai jamais été dupe non plus. »

Mattéo se mit cette fois à rire pour de vrai alors qu’Alec essuyait une nouvelle fois ses yeux avant de les servir, tout sourire. Comme elles se regardaient, incrédules, il ajouta avec un grand sourire :

« Mais ce n’est pas grave. Je suis très heureux pour vous. Vous voudrez de la vinaigrette ou juste un filet d’huile avec vos crudités ? »

Mattéo s’était calmé et leur sourit aussi :

« Oui, je suis très heureux pour vous aussi… C’est beau, une histoire comme la vôtre… »

Julia prit la main de Gwendoline et la serra dans la sienne. Elles se sourirent, cette fois, finalement amusées aussi.

« Je nous avais crues plus discrètes… dit Julia.

– Comme Alec a dit, on ne peut pas lutter contre des décennies d’expérience de faisage de lits… lui répondit Gwendoline.

– Je suppose qu’on va arrêter de faire semblant, alors… ?

– J’apprécierais, si je puis me permettre, dit Alec, ça me ferait un lit de moins à faire tous les matins. Alors, vinaigrette ou filet d’huile ?

– Vinaigrette pour moi ! » répondit Mattéo en riant à nouveau.

Alec hocha la tête, prit son petit flacon de vinaigrette pour en verser sur l’assiette du jeune homme. Puis, à leur demande, il fit de même sur celles de deux demoiselles avant de leur souhaiter bon appétit et de repartir avec sa table roulante à la cuisine.

Bon… Pas trop tôt d’avoir sorti ces deux-là de leur placard… Il faudrait qu’il remercie Mattéo. Ça lui faisait plaisir et puis ils avaient bien ri, et ça, ça ne pouvait définitivement pas nuire.

Il retourna un peu plus tard à la salle à manger leur apporter la suite et l’ambiance, sans être joyeuse, était tout de même un peu plus légère. Alec se dit qu’il leur parlerait du coup de fil du gendarme plus tard.

Il était hors de question de gâcher son poulet avec ça.

 

Chapitre 5 :

Mattéo tentait en vain de se concentrer sur son jeu vidéo, installé dans le grand salon avec un plaid tout doux sur les épaules, un chocolat chaud et des cookies encore fumants, lorsque son téléphone sonna près de lui.

Couché près de lui sur le canapé, Caramel ouvrit un œil alors que le jeune homme regardait qui appelait, suspicieux. Il eut un petit sourire en voyant que c’était Lou et décrocha sans attendre.

« Coucou, ma belle… »

Il lui avait laissé un message un peu plus tôt, n’étant pas parvenu à la joindre.

« Salut, désolée… »

Elle avait l’air essoufflée.

« … J’étais à une réunion d’infos à la fac, j’ai pas senti mon portable vibrer… Qu’est-ce qui se passe, t’as une petite voix ?

– …

– Matt ?… »

Il inspira un grand coup :

« Mon grand-père est mort…

– Hein ?! »

Il l’entendit s’arrêter brusquement :

« Ton grand…? … Merde, qu’est-ce qui s’est passé ?

– Il a été… agressé… par un gars de la Manufacture… Il a pris un coup sur la tête et… ‘Fin voilà, quoi. »

Il renifla.

« Oh merde… »

Elle reprit sa marche :

« Merde, j’suis vraiment désolée, Mattéo… Ça s’est passé quand ?…

– Hier… Mais j’étais trop sonné pour t’appeler avant…

– C’est pas grave, y a pas de problème… »

Il y eut un silence. Il renifla encore en repliant ses jambes devant lui.

« … Tu sais pas encore quand vous l’enterrez ni rien, du coup ?

– Non… On attend déjà l’autopsie… bredouilla-t-il.

– Ah… Ouais, logique qu’il y en ait une… »

Le son changea et il l’entendit saluer quelqu’un, il comprit qu’elle venait de monter dans un bus.

« J’ai encore deux réunions pour la rentrée demain, mais après les cours commencent que dans dix jours, tu veux que je vienne dans l’intervalle ?

– Je veux pas t’embêter…

– Eh oh, commence pas, j’ai le temps, là. Je suis posée dans ma cité U, j’ai dix jours à tuer et je crois que t’as plus besoin que je les passe avec toi qu’ici toute seule à faire des bulles ! Et puis au pire, Clermont, c’est pas si loin de chez toi, si besoin que je fasse un aller-retour, c’est gérable. Oublie pas que je suis une grande fille avec une vraie voiture, maintenant !

– …

– Sérieux, Matt ? Je crois que la dernière réunion finit vers 16 h demain, je peux être là dans la soirée ? C’est vite fait et j’ai vraiment pas envie de te laisser, là.

– C’est gentil… » chevrota-t-il en se mettant à pleurer.

Il l’entendit soupirer et la devina grimaçante, navrée.

« Non, c’est normal. Tu m’en devras deux.

– Promis. » sourit-il entre ses larmes.

Il essuya ses yeux et reprit :

« Je vais voir avec Alec, je peux te rappeler dans la soirée ?

– Ben là, je rentre et je me pose, donc ouais, quand tu veux, y a pas de souci.

– D’accord… Ben je vois et je te rappelle…

– Ouki. J’attends ton coup de fil. Eh, Matt, tu veux rire ?

– Dis toujours ?

– J’avais pris mon maillot de bain au cas où… »

Ils rirent tous les deux.

« Je dirais à Alec de remplir la piscine, alors…

– Ah, elle est vidée ?

– Ben comme je m’en servais plus et lui non plus, il arrose le jardin avec depuis deux mois… Je crois qu’il l’a bientôt vidée… »

Mattéo soupira :

« Bon… Je vais voir ça tout de suite… Je te rappelle tout à l’heure… Rentre bien.

– Merci ! »

Mattéo raccrocha. Il se sentait un peu mieux. Il vida sa tasse tranquillement et se leva lentement en laissant le plaid sur le canapé. Il alla ensuite à la cuisine où, comme il pensait, Alec préparait le dîner, puisqu’il avait dit vouloir faire un bœuf bourguignon et que chez lui, ça mijotait des heures.

Le régisseur était en train de couper des légumes, assis à la table. Il sourit gentiment au jeune homme :

« Monsieur Mattéo, tout va bien ? Le chocolat était bon ?

– Oui, merci. Dis, je viens d’avoir Lou…

– Ah. Comment va-t-elle ?

– Euh, ben elle est posée à Clermont-Ferrand, ça allait… »

Le garçon posa la tasse sale dans l’évier :

« Elle voudrait venir demain, après ses réunions de rentrée ? Elle a dix jours avant que ses cours commencent, elle m’a dit… Ça pourrait ? »

Alec lui sourit encore en hochant la tête.

« Bien sûr, aucun problème. Au contraire, ça me fera aussi plaisir de la revoir et je pense que sa présence ne peut vous faire que du bien. Ne vous inquiétez pas. On peut aller la chercher à la gare quand elle voudra.

– Ah, ça, pas  besoin. Elle viendra en voiture, elle en a une, maintenant.

– Ah ? Eh ben, étudiante à Clermont, indépendante et véhiculée ? Elle a pris combien de levels ?

– Plein.

– Qu’est-ce qui l’a conduite à Clermont, déjà ?

– Seule fac à proposer la formation qu’elle voulait… Mais ça lui allait de partir de chez ses parents. Bon, je vais la rappeler tout de suite… Merci, Alec.

– De rien, monsieur. »

Mattéo repartit et Alec se remit à ses légumes.

Il venait de mettre le plat à cuire et se dit qu’il allait appeler ses parents pour savoir où ils en étaient. Ils avaient accompagné Gwendoline et Julia pour leur visite des pompes funèbres et des autres artisans nécessaires aux funérailles.

Il prit son téléphone et sursauta car la sonnerie du portail retentit.

Il n’attendait personne, il alla donc décrocher :

« Oui, bonjour ?

– Bonjour, lui répondit une voix masculine très douce, avec un petit accent qu’il n’identifia pas tout de suite. Police criminelle  de Lyon, pourrions-nous entrer, s’il vous plaît ?

– Oh… Oui, bien sûr… »

Alec ouvrit le portail et se hâta dans le hall. Il sortit sur le perron pour accueillir ces visiteurs imprévus.

Une voiture noire banalisée se gara et deux hommes en sortirent. Eris, Hadès et Cerbère vinrent voir et flairer.

Le conducteur était un homme brun, eurasien, d’une taille honorable, un peu trapu, avec de grosses lunettes. Il aurait eu une bonne tête s’il avait été plus souriant. Habillé tout en noir, pantalon et pull, il prit un petit sac à dos en tissue rouge et regarda l’autre.

Ce dernier était un grand homme un peu grisonnant, habillé avec classe, costume gris, cravate sous un manteau long et noir. Il caressa poliment les chiens. Son visage était assez fin et souriant, lui, et lorsqu’il s’approcha, Alec se dit que se yeux bleu-vert étaient aussi beaux qu’ils étaient scrutateurs. Cela lui inspirait une certaine réserve.

« Soyez les bienvenues, les accueillit-il poliment.

– Merci, lui répondit l’homme en costume en s’approchant, et Alec reconnut la voix douce et cette fois, identifia l’accent, russe. Commandant Vadik, enchanté de vous rencontrer. Monsieur ?

– Alec Varin. Je suis le régisseur du Domaine Ségard. »

Vadik sourit et hocha la tête en lui serrant la main :

« Enchanté, monsieur Varin. Je vous présente le lieutenant Fang, qui m’assiste, reprit le commandant en désignant l’homme en noir qui l’avait suivi et le salua d’un signe de tête.

– Euh… D’accord… »

Si les yeux verts de Vadik étaient scrutateurs, ceux de Fang, derrière ses lunettes, étaient carrément inquisiteurs et Alec se dit que celui-là, il allait devoir s’en méfier.

« Vous êtes les personnes chargées d’enquêter sur le décès de monsieur Ségard, je suppose… Entrez, je vous prie.

– Merci. »

Il leur fit signe et les laissa entrer avant de refermer la porte.

Les deux hommes regardaient la grande entrée et Alec se disait qu’il allait les emmener au petit salon quand la voix de Mattéo se fit entendre :

« Qu’est-ce qui se passe ? »

Caramel s’approcha des deux hommes pour les flairer aussi poliment. Vadik voulut aussi le caresser, mais le chien recula pour flairer sa main. Alec fit quelques pas pour se placer entre les policiers et le jeune homme :

« Monsieur, je vous présente les deux policiers chargées d’enquêter sur la disparition de votre grand-père.

– Ah… D’accord.

– Messieurs, continua Alec pour les nouveaux venus, je vous présente Mattéo Ségard, le petit-fils de Léon Ségard. »

Vadik hocha la tête, toujours souriant, et s’avança pour serrer la main de Mattéo qui le regarda, un peu intimidé et impressionné.

« Commandant Anastasy Vadik. Enchanté, monsieur Ségard.

– Euh, oui, moi aussi…

– Et voilà le lieutenant Killian Fang.

– D’accord…

– Désolé de débarquer sans prévenir, nous avons pensé qu’il fallait mieux nous présenter à vous au plus vite.

– Ah euh… Ben merci… »

Alec regarda Mattéo, qui serra la main tendue, dubitatif. Il laissa le jeune homme conduire les policiers au petit salon et les y rejoignit rapidement avec deux cafés. Il les leur avait proposés et Vadik avait accepté. Fang avait hoché la tête, toujours silencieux.

Les deux policiers étaient assis l’un près de l’autre sur le canapé, Mattéo face à eux sur un fauteuil, Caramel assis près de lui.

Le commandant remercia chaleureusement le régisseur quand il les servit. Alec lui jeta un œil et demanda :

« Souhaitez-vous que je vous laisse ?

– Oh, non, au contraire. Nous vous interrogerons séparément plus tard, si vous le permettez. Nous venions juste, comme je le disais, nous présenter et dégrossir un peu avec vous. »

Fang sortit un petit ordinateur portable et son sac à dos et l’alluma.

Alec s’assit sur un autre fauteuil. Mattéo était attentif, lui grave.

« Pour tout vous dire, les gendarmes avaient déjà bien avancé sur les faits eux-mêmes, mais je pense que nous avons vraiment besoin de comprendre le contexte qui entoure ce drame. La personne qui a agressé votre grand-père n’a pas pu nous être transférée, car elle a tenté de se tuer tout à l’heure.

– Quoi ?! sursautèrent ensemble Alec et Mattéo.

– Elle a été hospitalisée, ses jours ne sont pas en danger. Mais ceci, ajouté au fait qu’elle n’a pas dit le moindre mot depuis son geste et aussi que personne ne comprenne ce dernier, nous interroge sincèrement. Pouvez-vous tout d’abord nous confirmer que votre grand-père, votre patron, dit-il en les regardant l’un l’autre, ne connaissait pas cet homme personnellement ?

– Non, je ne crois pas… répondit Mattéo en jetant un regard interrogatif à Alec qui confirma :

– Non, je pense sincèrement que non. Monsieur Ségard était assez rarement ici et gérait l’entreprise de Paris. Et même quand il venait, il ne se rendait pas à la Manufacture. Sa visite d’hier était vraiment exceptionnelle, due aux démarches pour la délocalisation. Mais il ne fréquentait pas ses ouvriers. En tout cas, je peux vous certifier que cet homme n’a jamais mis les pieds ici. »

Fang s’était mis à taper sur le clavier, notant leurs réponses et peut-être autre chose, avec grand sérieux.

« Selon vous, cet homme ne pouvait donc rien reprocher à monsieur Ségard, en dehors justement des problèmes liés à cette fameuse délocalisation ?

– Qu’est-ce que vous sous-entendez ? grommela Mattéo en croisant les bras et en fronçant les sourcils. Que Grand-Père aurait fait un coup de pute à ce mec ?

– Mon travail est d’explorer toutes les options, n’y voyez aucun jugement, ni attaque contre votre grand-père. »

Vadik avait répondu avec calme et même une gentillesse qui ne semblait pas feinte.

« Savoir si un quelconque lien a pu exister entre lui et l’homme qui l’a tué est primordial. Et ceci que la réponse soit oui ou non.

– Et c’est non, grogna Mattéo.

– Monsieur Ségard venait peu, comme je vous le disais, intervint Alec. Il dirigeait depuis Paris et lorsqu’il venait, ces derniers temps, c’était plus pour voir monsieur Mattéo qu’autre chose. Il n’allait jamais à la Manufacture, il ne mettait même quasi jamais les pieds à Millors… Je ne vois vraiment pas comment il aurait pu rencontrer cet homme.

– C’est noté, merci. »

Fang hocha la tête.

Le reste de l’entretien fut aussi calme et posé. Les deux policiers ne firent effectivement que dégrossir, noter les noms, les liens, sans entrer dans les détails. Vadik dit qu’ils repasseraient les interroger séparément, ainsi que les absents, le lendemain, et ils se retirèrent.

Fang reprit le volant pour repartir.

Les deux hommes roulèrent un peu avant que Vadik, qui regardait le paysage, ne demande :

« Qu’est-ce que tu en dis ?

– Hors de cause, tous les deux.

– Premier point sur lequel nous sommes d’accord. Le gamin est en miettes et le régisseur écope, aucun des deux n’avaient intérêt à ce que Ségard meure.

– Ouais, ‘faudra vérifier le testament quand même.

– T’en fais pas, le notaire aura droit à notre visite lui aussi.

– Lui aussi, on débarque sans prévenir ?

– Ouais… Toujours bien de prendre les gens à froid pour commencer, on les cerne tellement mieux quand ils ont pris au dépourvu…

– Je la sens moyen, cette affaire.

– Pareil. Beaucoup trop simple pour être honnête.

– On est d’accord… Mais on est là pour ça… On va remuer la vase, on verra bien si l’eau reste aussi limpide.

Da. »

 

Chapitre 6 :

Le ciel était à nouveau gris et lourd, le lendemain, quand Alec se gara sur le parking de l’institut médico-légal de Lyon. Le bâtiment était blanc sale, massif et rectangulaire.
Alec soupira et regarda Mattéo, silencieux à côté de lui. Il grimaça :
« … Vous êtes vraiment sûr…
– Alec, le coupa sèchement Mattéo, si tu reposes encore cette question, je t’en fous une.
– … Désolé…
– Allons-y. »
Le garçon sortit de la voiture et claqua la portière, faisant encore grimacer Alec. Ce dernier se gratta la tête avant de sortir plus timidement. Il rattrapa en courant à moitié le jeune homme qui était parti d’un pas décidé.
Il l’admirait très sincèrement d’avoir accepté de gérer ça. Il comprenait que le garçon ait souhaité épargné ça à sa grand-tante, mais il ne s’attendait pas à ce qu’il décide d’y aller en personne. Alec s’attendait vraiment à y aller seul ou avec son père.
Dans les faits, lui aussi était heureux d’épargner ça à ses parents, mais se retrouver là avec Mattéo était un peu étrange.
Le hall du bâtiment était calme, en ce début d’après-midi, et la secrétaire de l’accueil les interpela aimablement :
« Bonjour, messieurs. Puis-je vous aider ?
– Bonjour, répondit Alec et il continua après un coup d’œil à Matteo qui grommelait, les mains dans les poches. Euh, nous avons appelé ce matin ? Nous venions voir le corps de monsieur Léon Ségard et nous aurions aimé rencontrer le médecin qui va s’occuper de lui, si c’est possible ?
– Oh, bien sûr. Je vais regarder, attendez un instant… »
Elle chercha un peu sur son ordinateur et hocha la tête avant de les regarder à nouveau, aimable :
« Alors, j’ai bien trace de votre appel, il n’y a pas de problème pour voir le corps. Et le médecin est là, je vais vous l’appeler… »
Alec la remercia alors qu’elle prenait son téléphone et appelait en interne :
« Oui, Alexander ? Oui, c’est Marine, de l’accueil. Je vous appelle parce que les personnes qui voulaient voir le corps de Léon Ségard sont là. … D’accord, pas de souci. A tout de suite. »
Elle raccrocha et reprit, toujours très aimablement :
« Le docteur Aslanov va venir vous chercher, si vous voulez bien attendre un instant.
– Oui, merci. »
Un peu plus tard, ils virent arriver un grand homme blond, très fin, venir vers eux, souriant bien que visiblement fatigué :
« Bonjour, messieurs. Je suis le docteur Alexander Aslanov.
– Enchanté, Docteur, lui répondit Alec en se disant ‘’Tiens, encore un Russe.’’ et en lui serrant la main. Alec Varin, je travaillais pour monsieur Ségard, et je vous présente son petit-fils, Mattéo.
– Enchanté. »
Le médecin tendit également la main à Mattéo qui le regarda avec suspicion avant de la serrer. Aslanov ne s’en offusqua pas.
Ils le suivirent ensuite à la morgue. Mattéo écoutait le médecin expliquer posément qu’il allait pratiquer l’autopsie un peu plus tard dans l’après-midi, après leur départ.
« … Mais je ne pense pas que ça va nous apprendre quand chose de plus… Les causes de son décès sont assez claires et il y a eu pas mal de témoins…
– Pourquoi vous l’autopsiez, alors ? grogna Mattéo. Vous ne pouvez pas le laisser tranquille ?
– Hélas, c’est la loi… Et de moi à vous, on ne sait jamais. On a déjà eu des sacrées surprises avec des cas a priori encore plus simples que celui-là… »
La salle était petite, blanche et aseptisée et le corps reposait sur une table en métal, dans un sac. Le médecin ouvrit ce dernier et s’écarta pudiquement.
Mattéo trembla et Alec crut qu’il allait fondre en larmes, mais non. Le jeune homme inspira un grand coup et s’avança d’un pas peu sûr, mais il s’avança.
« … Les gendarmes ont dit… Qu’il n’avait pas souffert… ? »
Alec le rejoignit et grimaça, navré. Aslanov eut un sourire fugace :
« Les témoins l’ont dit et je pense que c’est le cas. Il faut que je finisse de voir, mais tout indique qu’il a effectivement été tué net et comme le coup est venu de l’arrière, il n’a de fait rien pu voir venir. Je pense donc, oui, qu’il n’a pas souffert. »
Mattéo renifla et hocha la tête.
« … Merci… »
Il essuya ses yeux et inspira encore un grand coup. Puis, il regarda le visage pâle et calme de son grand-père et murmura :
« Au revoir, Grand-Père… Embrasse papa et maman pour moi et t’en fais pas, on s’occupe de la suite… »
Il y eut un silence et le garçon ajouta :
« Personne ne détruira ce que vous avez construit. »
Alec et Aslanov le regardèrent avec surprise. Le jeune homme regarda le médecin et lui tendit la main :
« Je vous laisse le reste, Docteur… Prenez soin de lui. »
Aslanov sourit en la serrant :
« Comptez sur moi.
– Tenez-moi au courant si vous découvrez quoi que ce soit.
– Bien sûr, ne craignez rien. »
Il les précéda dans le couloir et Alec ne put se retenir de demander :
« Vous connaissez le commandant Vadik ?
– C’est l’accent qui vous fait dire ça ? lui répondit Aslanov en lui jetant un œil par-dessus son épaule, amusé.
– Désolé… bredouilla Alec en se grattant la nuque.
– Il n’y a pas de mal. Et oui, je le connais depuis une vingtaine d’années. L’équivalant de votre collège. C’est un excellent enquêteur. Vous pouvez être tranquille avec lui, il ne lâchera rien avant d’avoir tout compris et il n’aura peur de rien ne de personne d’ici là. Ses collègues l’appellent le husky de Saint-Pétersbourg. Et croyez-moi, ça mord fort, un husky.
– À ce point ?
– Oh que oui ! Et le lieutenant Fang est du même tonneau, comme on dit chez vous. Un duo plus que compétent. »
Ils repartirent dès que les formalités furent remplies, sans attendre. Le ciel était toujours gris et lourd et Alec reprit le volant. Mattéo mit sa ceinture et soupira :
« On se rentre ?
– Si vous ne voulez rien faire d’autre tant que vous êtes à Lyon…
– Non, rien. »
Alec démarra et gloussa et Mattéo lui jeta un œil suspicieux :
« Quoi ?
– Rien, je me doutais que vous n’alliez pas répondre à la si délicate invitation de monsieur Monsan… »
Mattéo pouffa en secouant la tête :
« Alors lui, mais même pas en rêve… »
Devant l’échec patent des appels de sa secrétaire, Jean-Paul Monsan avait enfin daigné, au matin, appeler lui-même. Mattéo, pas encore réveillé et occupé à déjeuner, avait refusé de lui parler et Alec s’était donc entendu demander par un banquier quelque peu nerveux, mais qui était resté poli, de lui transmettre son vœu de le voir au plus vite.
Alec lui avait répété tout aussi poliment qu’ils le recontacteraient plus tard, après les funérailles, mais que le notaire leur avait spécifié que de toute façon, rien n’était possible avant que la succession ne soit réglée.
Alec pouvait jurer l’avoir entendu grincer des dents et il avait eu du mal à ne pas rire.
Lorsqu’après avoir raccroché, Alec avait donc transmis la demande à Mattéo, ce dernier avait grondé :
« C’est quoi qu’il comprend pas dans ‘’lâchez-nous pour le moment’’, ce type ? »
Alec avait haussé les épaules :
« Je l’ignore, Monsieur… Mais ne vous en faites pas, je lui répèterai jusqu’à ce que ça entre. »
Alec repartit et ils rentrèrent tranquillement.
Lorsqu’ils arrivèrent, ils reconnurent sans mal la voiture banalisée garée là.
« Ah oui, soupira Mattéo alors qu’Alec arrêtait la voiture pour que le jeune homme en descende. C’est vrai qu’ils repassaient, eux…
– Je vais ranger la voiture… Je pense que mes parents les ont accueillis…
– Oh, ça, ils ne les ont sûrement pas laissés dans le hall. Je vais voir. »
Mattéo descendit, caressa Caramel qui l’avait joyeusement rejoint et rentra avec le chien. Le père d’Alec vint l’accueillir :
« Ah, vous revoilà, monsieur Mattéo. Est-ce que tout s’est bien passé ?
– Mouais, ben on va dire autant que possible… Et ici, ça va ? Les policiers sont revenus ?
– Oui, ils sont avec votre tante et son amie au petit salon… Mariette préparait du thé, en voudrez-vous ?
– Euh, ouais, merci… Je vais aller les saluer… »
Yves hocha la tête et le regarda partir, le grand chien sur les talons.
Mattéo avait l’air grave et les sourcils froncés. Pas qu’il n’ait pas confiance dans ces enquêteurs, mais Gwendoline était vraiment à fleur de peau et il craignait un peu que leurs questions ne la malmènent. Lui-même se sentait étrange, pas vraiment mieux, mais au moins décidé à prendre les choses en main.
Il frappa à la porte et, entendant qu’on l’y autorisait, il entra.
Cette fois, c’était Gwen et Julia qui étaient assises l’une près de l’autre sur le canapé, Vadik et Fang chacun sur un fauteuil face à elle. L’Eurasien avait son petit ordi sur les genoux et tapait calmement. Il jeta un œil à Mattéo et hocha la tête pour le saluer alors que Vadik lui souriait et se levait pour venir lui serrer la main :
« Bonjour, monsieur Ségard. Vous voilà revenu ? Comment allez-vous ?
– A l’instant, bonjour. Ça va, merci. Je ne dérange pas, j’espère ? »
Il regardait sa grand-tante, qui avait l’air d’avoir pleuré, et Julia, qui avait son bras droit autour de ses épaules et sa main gauche posée sur les siennes, serrées autour d’un mouchoir.
« Du tout, répondit Vadik. Il n’y a pas de souci, vous pouvez vous joindre à nous si vous le voulez, d’ailleurs.
– Euh, volontiers, si vous le permettez… »
Vadik sourit encore et lui fit signe de s’installer. Le jeune homme s’assit donc sans attendre dans le troisième fauteuil, alors que le commandant retournait dans le sien. Caramel se coucha comme toujours aux pieds de son maître.
Comme la veille, l’interrogatoire était calme et mené par Vadik. Fang tapait sans rien dire, mais Mattéo surprit plusieurs fois son regard sur lui, Gwen ou Julia.
Le garçon se dit que cet homme devait effectivement être au moins aussi redoutable que son supérieur.
Mariette les interrompit un instant lorsqu’elle apporta thés, cafés et muffins fumants.
Ces derniers ravirent Vadik et parvinrent à arracher un sourire à Fang, ce que Mattéo nota avec un petit sourire lui-même.
Un peu plus tard, Vadik fit un petit bilan pour conclure l’interrogatoire :
« Vous me certifiez donc que Léon Ségard n’avait pas particulièrement d’ennemis, qu’il ne vous a confiés aucun problème particulier concernant l’entreprise, mis à part que cette histoire de délocalisation, c’était très compliqué, et que donc, vous le trouviez très fatigué et stressé.
– C’est ça, lui confirma Julia en frottant doucement le dos de Gwen qui s’était remise à pleurer.
– Vous êtes aussi d’accord sur le fait qu’il ne fréquentait pas les ouvriers de l’usine et ne pouvait donc pas connaître son agresseur.
– Sincèrement, je ne vois pas comment…
– C’est bien noté. »
Fang tapota légèrement le bras de Vadik pour lui montrer quelque chose sur l’écran. Le commandant sourit, ils échangèrent un regard entendu et Vadik reprit :
« Parfait. Un dernier point… »
Mattéo avait à nouveau froncé les sourcils.
« Votre frère avait-il ou avait-il eu une nouvelle compagne après son divorce ? »
Il y eut un silence. Julia et Gwen échangèrent un regard surpris et Mattéo croisa les bras, troublé.
« Euh… Non… bredouilla Gwen. Non, non… Il n’a jamais refait sa vie après le divorce… D’abord parce que ça ne l’intéressait pas et puis après… Il a préféré se garder pour Mattéo… »
Les yeux noirs de Fang se posèrent un instant sur le jeune homme qui les soutint sans mal alors que Vadik faisait la moue. Il posa son index sur ses lèvres un instant, réfléchissant.
« Aucun risque qu’il ait eu un autre enfant, donc. » finit-il par penser tout haut.
Les trois civils sursautèrent, mais il ne leur laissa pas le temps de lui répondre. Fang avait eu un petit sourire. Le Russe reprit immédiatement :
« Pourrions-nous joindre son ex-femme ?
– On cherche ses coordonnés, répondit Mattéo, mais quand on les aura, on pourra vous les donner, oui, si ça vous amuse…
– Vous ne les connaissez pas ? s’étonna le commandant.
– Non, plus depuis longtemps. C’est Grand-Père qui l’avait jointe la dernière fois, moi ça fait un moment que j’ai lâché l’affaire.
– D’accord… Vous pouvez au moins nous donner son nom ?
– Isabelle Darant, répondit Julia. D-A-R-A-N-T.
– Merci. »
Le commandant sursauta et sortit de sa poche son téléphone qui vibrait. Il sourit, s’excusa et décrocha :
« Privet, Sascha. Chto eto ? »
Il écouta un peu, fit signe à Fang de lui approcher l’ordi et tapa quelques mots rapidement de sa main droite, puisqu’il tenait le téléphone de la gauche.
« … Da. Spasibo. … Da. Zatem pozzhe. Dasvidanya. »
Il raccrocha et à nouveau, posa son index sur ses lèvres. Fang reprit l’ordinateur, l’interrogeant du regard.
Mattéo avait encore froncé les sourcils. Il avait l’impression que ce n’était pas du tout par impolitesse que le commandant avait parlé russe… Vadik eut un sourire en coin et se redressa :
« Pardonnez-moi, c’était le docteur Aslanov. Il me confirmait que la cause du décès était bien le coup sur la tête et que la mort avait bien été immédiate. »
Gwen trembla, Julia grimaça et Mattéo se redressa :
« Mais il y a autre chose ? »
Les deux policiers le regardèrent un instant et un nouveau sourire passa sur les lèvres du Russe :
« Il doit faire des tests supplémentaires et nous le confirmera, mais il pense que votre grand-père avait un cancer à un stade assez avancé. »
Gwen poussa un petit cri, Julia sursauta et Mattéo frémit un instant en fermant les yeux, avant de les rouvrir pour regarder le policier :
« Bien. Nous ne sommes pas à quelques jours si besoin, qu’il fasse ce qu’il faut.
– Il en a bien l’intention, ne vous en faites pas. »

 

Chapitre 7 :

Alec préparait tranquillement la chambre de Lou. Il avait fait la poussière, passé un petit coup dans la salle de bain et les toilettes et faisait le lit en chantonnant, frottant le drap-housse pour bien l’étendre, lorsqu’il entendit une voiture et il fronça les sourcils en se redressant, car au bruit, elle arrivait beaucoup trop vite.
Un crissement de freins le lui confirma avant qu’il n’ait le temps d’arriver à la fenêtre.
Il ne connaissait pas cette grande voiture noire bien trop pétante, mais elle avait manqué de peu de rentrer dans celle des policiers. Intrigué et vaguement inquiet, il se hâta de descendre voir. Et il accéléra le pas en haut des escaliers, en entendant que ça criait dehors. Il fut en bas alors que les deux policiers arrivaient rapidement et rejoignaient sa mère à la porte. Reconnaissant la voix de son père et celle d’Édouard Malton, il courut presque jusqu’à eux.
Fang eut un soupir et retira posément ses lunettes qu’il tendit à son supérieur qui les prit avec un petit sourire goguenard. Mariette, qui tordait ses mains nerveusement nouées, vit l’Eurasien partir d’un pas décidé vers le nouveau venu, qui semblait prêt à en venir aux mains, furieux à propos d’une voiture garée n’importe comment qui avait failli abîmer la sienne et Yves, qui, s’il parlait fort, ne cherchait visiblement qu’à juste se faire entendre et surtout lui faire entendre que c’était lui qui était arrivé comme un sauvage et…
Et si Édouard leva le bras, sans doute pour pour le frapper, il fut stoppé net par un Fang impassible et une clé de bras plus tard, le Parisien était plaqué nez sur son capot. Ce n’est qu’à ce moment que Laetitia, restée dans la voiture, en jaillit comme un diable de sa boite, mais elle n’eut pas le temps de protester que le lieutenant, qui tenait Édouard d’une main unique, mais ferme, déclarait d’une voix qui ne l’était pas moins :
« Un souci avec ma voiture ? »
Alec et sa mère étaient stupéfaits et se regardèrent, sceptiques, alors que Vadik rigolait :
« Eh, pas de bavure.
– T’es pas drôle… » soupira Fang avec un petit sourire en lâchant Édouard.
Laetitia rejoignit précipitamment son ami qui secouait son bras douloureux alors que Vadik s’approchait, toujours souriant, et tendait ses lunettes à son subordonné en les regardant eux :
« Alors alors, qu’est-ce que c’est que ce bazar… »
Fang remit ses lunettes posément.
« C’est quoi cette agression ! se remit à crier Édouard. Je vais appeler les flics…
– Oh, ce n’est pas la peine… » le coupa aimablement Vadik.
Mattéo arriva dans le hall, son téléphone à l’oreille et Caramel sur les talons, et rejoignit Alec, ne prêtant pas attention à ce qui se passait dehors.
« Alec, Lou est paumée et son GPS est aux fraises, mais elle est pas loin, je pense, tu peux la guider ?
– Oh, bien sûr…
– Merci. »
Le jeune homme tendit son téléphone au régisseur qui le prit et s’éloigna dans le hall pour mieux entendre son interlocutrice et l’aider.
Mattéo jeta un œil dehors, soupira et rejoignit Mariette, toujours suivi de son chien.
« Qu’est-ce qu’ils foutent là ? grogna-t-il.
– Je l’ignore, Monsieur…
– Ils avaient appelé ?
– Euh, je ne crois pas… »
Pendant ce temps, Laetitia avait répliqué :
« Quoi, pas la peine ?! On arrive et vous nous agressez et…
– Dis donc, c’est vous qui… commença Yves, fâché, avant que Vadik ne l’arrête d’un geste et ne reprenne en levant un index :
– J’ai eu l’impression que vous étiez arrivé à une vitesse très déraisonnable. »
Partis voir les chevaux, les autres chiens arrivèrent en courant. Éris et ses fils s’arrêtèrent, elle près d’Yves et ses fils entre ce dernier et les policiers et Édouard, plus que vigilants.
« Notre voiture était garée et visible et vous êtes censé être maître de la vôtre, continuait Vadik, paisible. Mais de toute façon, en fin de compte, vous ne nous avez pas touchés. Donc, il n’y a pas de souci… Enfin, à part votre agressivité patente et que je vous conseille de calmer sans attendre. »
Mais Édouard serra les poings pour répliquer, toujours furieux :
« Non mais c’est quoi ce délire ! On arrive, l’autre, là, nous engueule parce que soi-disant on sait pas conduire, votre pote manque de me casser le bras et ‘faudrait que je me calme ?
– Ben, avant que je vous arrête pour conduite dangereuse et injures, oui, mais bon, ce que j’en dis, c’est pour vous. »
Vadik avait dit ça très calmement en sortant sa carte qu’il leur montra :
« Commandant Vadik, police criminelle de Lyon. Et je vous présente le lieutenant Fang qui n’a jamais eu l’intention de vous casser le bras, sinon croyez-moi, vous seriez en train d’expérimenter la douloureuse expérience d’une épaule déboitée, voire d’un humérus en miettes. »
Le grand Russe les regarda sursauter, toujours souriant, en enfonçant ses mains dans ses poches. Fang restait impassible, mais il ne faisait aucun doute que la douloureuse expérience décrite risquait de devenir du vécu si Édouard retentait quoi que ce soit.
Laetitia se reprit la première.
« Oui, bon, désolée, répliqua-t-elle sans en penser un mot, on arrive de Paris et on n’est pas là pour perdre du temps pour une histoire de voitures à la con… Alors si vous pouviez laisser tomber et… »
Vadik avait haussé les sourcils, aussi surpris qu’amusé, et il eut du mal à ne pas rire à la suite :
« … nous laisser passer, on a des choses bien plus importantes à régler, nous…
– Plus importantes que la mort de Grand-Père ? »
Mattéo s’était approché et il était aussi en colère :
« D’où vous vous permettez de débarquer comme ça sans même prévenir ? »
Vadik regarda le jeune homme, très intéressé de ce qui se passait.
« Oh, Mattéo ! s’exclama Laetitia en avançant pour l’étreindre. Quel drame…
– Ne me touchez pas ! aboya le garçon, la pétrifiant. Vous vous croyez où à débarquer comme des chauffards et à vous en prendre à Yves ? Alec vous a dit que je ne voulais pas vous voir avant les funérailles, qu’on vous recontacterait plus tard !
– C’est-à-dire que la situation de l’entreprise…
– Elle attendra la succession, l’entreprise ! Vous êtes censés pouvoir la faire tourner, non ? C’est quoi, le problème ? Vous êtes plus fichus de gérer ça quelques mois tous seuls ?! C’est ça, le directeur adjoint et la secrétaire de direction en qui mon grand-père avait toute confiance ?! »
Édouard s’avança pour tenter de calmer le jeu :
« Mattéo, s’il vous plaît, je ne sais pas ce qu’on vous a dit, mais la situation est urgente et ne peut pas attendre…
– On m’a dit que je n’avais légalement le droit de ne prendre aucune décision avant d’avoir formellement hérité des parts et des pouvoirs de mon grand-père, donc, ça ne sert à rien de venir m’emmerder avant ça. Et ça aussi, Alec vous l’a dit au téléphone. Maître Bisson est formel là-dessus.
– Oui mais justement, votre grand-père avait décidé de ne plus travailler avec lui… Vous savez, il avait des doutes sur sa sincérité face aux changements qu’il préparait et…
– Oui, ben Grand-Père en pensait ce qu’il voulait, moi, j’ai toute confiance en lui, en un homme qui me conseille d’être prudent et de ne pas foncer tête baissée sans savoir et comprendre. Bien plus, en tout cas, qu’en des gens qui me pètent les burnes depuis deux jours, à me harceler pour me faire signer des papiers de merde, se mit à hurler le garçon, furieux, en faisant un pas qui les fit eux reculer, alors que je viens de perdre mon grand-père et que la moindre des choses de leur part serait de me lâcher la grappe et de respecter ma douleur, puisqu’ils ont l’air incapable de la partager ! »
Vadik et Fang échangèrent un regard interloqué, Yves n’était pas moins scié et à la porte, Mariette avait les yeux ronds. Alec rejoignit enfin sa mère et fronça les sourcils avant de sourire, lui très agréablement surpris et plutôt content que le garçon retrouve un peu d’énergie.
« Alors vous allez remonter dans votre caisse de luxe de merde et foutre le camp de chez moi et je vous jure que si vous vous permettez de vous repointer sans même daigner m’avertir, ma première action comme chef d’entreprise sera de vous virer et je le ferai personnellement et à coups de pied au cul, est-ce que c’est clair ?! »
Ils filèrent en bredouillant des excuses incohérentes et Vadik les soupçonna de partir encore plus vite qu’ils étaient arrivés.
Fang applaudit posément et Vadik hocha la tête avec une moue approbatrice. Alec se permit de rejoindre son jeune patron et lui tendit son téléphone :
« Voilà, Monsieur, votre amie arrive.
– Ah, merci, Alec. »
Le jeune homme rempocha l’appareil avant de joindre ses mains devant son visage pour respirer un grand coup, tentant de remettre ses idées en place. Puis, il eut un petit sursaut et se tourna vers les policiers, soudain ennuyé :
« Oh, désolé, vous vouliez sûrement les interroger…
– Des employés de votre père ? s’enquit gentiment Vadik.
– Ouais, ses deux bras droits…
– Oh, on les retrouvera, ne vous ne faites pas, le rassura le policier. Il faut mieux les laisser se calmer. La route a l’air de les avoir fatigués et rendus très nerveux.
– On va dire ça… Du coup, vous aviez fini, avec Grand-Tatie et moi ?
– Je crois que oui, pour le moment en tout cas, lui répondit Vadik et Fang opina. J’aurais souhaité interroger les Varin, maintenant, si c’est possible ?
– Oh, je pense que oui ? » répondit Mattéo en interrogeant Alec et Yves du regard.
Le père et le fils hochèrent la tête alors qu’une nouvelle voiture entrait par le portail resté ouvert.
Rien à voir avec la grosse voiture noire, là, c’était une petite citadine bleu nuit. Mattéo sourit en la voyant et se précipita lorsqu’elle se gara tranquillement, assez loin pour ne pas gêner le départ de l’autre véhicule.
Alec et ses parents sourirent en voyant Mattéo et Lou s’étreindre avec force. Alec s’approcha pour la saluer aussi et prendre sa valise. Il la monta et finit de préparer le lit rapidement avant de redescendre rejoindre ses parents à la cuisine, car Mariette voulait bien répondre aux questions des policiers, mais en préparant le dîner, parce que vu l’heure, il était temps de s’y mettre.
Les policiers avaient échangé un regard amusé, mais avaient accepté sans faire d’histoire. Donc, lorsqu’Alec arriva, Fang était assis au bout de la table pour pouvoir taper à son ordi, alors que son supérieur était resté debout, appuyé contre le mur, que son père, assis à la table aussi, épluchait des pommes de terre et que sa mère, elle, était à ses casseroles, faisant dorer les escalopes de poulet marinées qui allaient mijoter un peu plus tard avec pas mal de légumes colorés.
Alec s’assit près de son père pour l’aider à « éplucher les pommes de terre, sans attendre, souriant à l’étonnement des deux policiers :
« Vous êtes sérieux ? 1854 ? »
Vadik avait les yeux ronds, mais ceux de Fang ne l’étaient pas vraiment moins derrière leurs lunettes.
« Tout à fait, confirma Mariette en leur jetant un œil amusé par-dessus son épaule. Alec est la septième génération. Comme monsieur Mattéo de l’autre côté, d’ailleurs.
– Ah ouais, quand même… »
Le commandant croisa les bras en souriant :
« Sacrés liens, donc.
– Y a un peu d’historique.
– Et donc, c’est de votre côté à vous ? continua Vadik pour la cuisinière.
– Tout à fait ! répondit cette dernière en retournant une escalope.
– Donc, vous les avez toujours connus, de fait.
– Eh bien, moins monsieur Léon, en fait, puisqu’il est parti vivre à Paris alors que c’étaient encore mes parents qui étaient régisseurs, on venait à peine de se marier, avec Yves, expliqua-t-elle et son mari opina. 79 ou 80, tu te souviens, mon chéri ?
– Ben je dirais fin 80, parce que je crois que tu étais enceinte quand il est parti pour de bon, après plusieurs longs séjours là-bas, de tête. Et comme Alec est né en avril ?
– Ah oui, exact, opina-t-elle. Ils ont divorcé en 79, il a passé un an à faire des allers-retours et puis il en a eu marre, il s’est acheté sa maison de Versailles et il s’est installé là-bas.
– Et vous êtes restés ici, vous ne l’avez pas accompagné ?
– Ben non, mes parents étaient surtout au service de ses parents à lui, à ce moment, et du coup, ils y sont restés pour continuer à s’occuper d’eux. Monsieur Léon a engagé un couple pour sa maison parisienne, et nous, nous sommes restés aussi nous occuper de ses parents, puis Alec seul pour entretenir le Domaine… »
Alec hocha la tête à son tour et prit une nouvelle patate avant que Vadik ne lui demande :
« Du coup, vous, comme vous y disiez hier, vous le connaissiez assez peu ? »
Le régisseur fit la moue avant de lui répondre :
« Ben, j’ai plus connu ses parents et je connais mieux monsieur Mattéo maintenant, mais formellement, monsieur Léon, quand j’étais petit, je le voyais surtout pendant les vacances et au moment des fêtes, puisqu’ils venaient les passer ici, mais depuis le décès de son fils, je l’avais vu très rarement. Il passait plus qu’autre chose. Sa sœur et son amie venaient tous les étés quelques semaines, mais lui, on ne s’était pratiquement pas revu avant qu’il vienne avec monsieur Mattéo. »
Le silence qui suivit fut juste occupé par le tipoti-tipota des doigts de Fang sur son clavier. Vadik réfléchissait et reprit :
« Bien, avez-vous les coordonnées de ce couple à Versailles ?
– Les Fétours ? Oui, bien sûr, je vais vous donner ça… »
Alec posa patate et économe et se leva pour aller rapidement s’essuyer les mains avant de sortir, son calepin était dans son bureau.
Vadik le laissa faire et reprit :
« Que voilà un homme véloce.
– On l’a bien élevé ! lui répondit Yves.
– Je vois ça, bravo. Si un jour, je me reproduis, je vous demanderai la recette.
– Pas de souci !! »
Mariette rit avec eux avant d’enchainer en se retournant vers eux :
« C’est vrai que nous avons finalement assez peu connu monsieur Léon… Je vous dirais que c’était un brave homme et qu’il a toujours été très gentil et correct avec nous, toujours respectueux, et il nous a toujours fait confiance.
– Comment expliqueriez-vous les maltraitances dont sont plus que probablement victimes les employés de l’usine ? »
Mariette et Yves grimacèrent ensemble. Elle croisa à son tour les bras, s’appuyant dos au plan de travail, et finit par reconnaître :
« Je ne comprends pas, mais je pense sincèrement que ça ne venait pas de lui.
– Vous avez eu confirmation de ce qui se passait pour de vrai, là-bas ? » s’enquit Yves, se sentant visiblement concerné.
Vadik le regarda un instant avant de dénier du chef et de répondre, alors qu’Alec revenait :
« Nous n’avons pas encore pu interroger la famille de son agresseur, puisque lui-même n’est pas en état de nous répondre. Les médecins nous ont confirmé qu’il était toujours en état de choc… On espère que ça va aller… On est passé vite fait à l’usine repérer les lieux et rencontrer la direction, mais le directeur n’était pas disponible et nous n’avons que croisé la responsable RH, parce qu’elle est venue discuter de je ne sais plus quelle facture avec la secrétaire qui nous a reçus… Et le responsable de prod’ n’était pas dispo non plus… Et comme ils ne nous ont pas rappelés pour prendre rendez-vous comme nous l’avions demandé, ils vont se prendre une petite commission rogatoire dans les dents très vite pour leur apprendre que nous rencontrer n’est pas une option. »
Il y eut un silence et Alec et ses parents échangèrent un sourire.
« Voilà qui me parait une très bonne idée, dit Mariette.
– Oui, moi aussi, lui répondit gentiment Vadik. Il est souvent très bon de remettre les choses à leur place. Et les gens aussi. »

 

Chapitre 8 :

Alec en était à sa sixième patate et lui et ses parents répondaient toujours aux questions des deux policiers lorsqu’on sonna au portail. Il posa à nouveau économe et tubercule pour aller répondre. C’était Fred et Sig qui passaient aux nouvelles. Il leur ouvrit et s’excusa, avant de sortir pour aller les accueillir.
Il sourit sur le perron, amusé de voir approcher la camionnette bringuebalante de Fred, qui se gara paisiblement derrière la voiture banalisée.
Il vint vers eux. Fred l’étreignit avec force et frotta son dos pendant que Sig les rejoignait.
« Ça ira, vieux frère ? » demanda le menuisier en le tenant par les épaules, le regardant avec une gentillesse inquiète.
Alec hocha la tête et tapota sa main avec la sienne :
« Ouais, t’en fais pas. Qu’est-ce que vous foutez là ?
– On passait, lui répondit Sig en lui faisant la bise.
– Comme ça pouf ?
– Ouais, confirma Fred. On revenait de Saint-Morlinou, j’avais une commande de bois à récupérer. Du coup, on s’est dit qu’on allait venir saluer tes parents et voir où vous en étiez.
– C’est gentil. Venez… »
Ils prirent le chemin de la maison et Sig remarqua :
« On ne dérange pas ? Vous avez l’air d’avoir du monde ?
– Non, ne t’en fais pas. C’est Mlle Lou, la petite bleue et l’autre, c’est celle des flics.
– Ah, c’est vrai, les gendarmes ont été dessaisis… se souvint tout haut le psychiatre. Ils sont comment ? »
Alec ouvrit la porte et se poussa pour les laisser passer :
« Plutôt aimables et apparemment très compétents. À voir après ce que ça va donner… Mais ils ont l’air bien décidés à creuser et ne pas se contenter de la surface.
– C’est bien, ça. » approuva Fred avec un hochement de tête.
Alec prit leurs vestes en haussant les épaules :
« Ça peut pas nuire. Si ça peut faire ressortir la merde et aider à la régler…
– Ça serait bien. »
Il y eut un silence avant que Sig ne demande :
« Comment va Mattéo ? »
Alec accrochait leurs vêtements et haussant encore les épaules :
« Bien. Enfin, aussi bien que possible, j’imagine… Il a l’air de vouloir prendre les choses en main et ça serait une très bonne chose. »
Il y eut un silence avant qu’il ne referme la penderie et se retourne. Fred et Sig le regardaient, un peu sceptiques. Lui les regarda, souriant doucement et pencha un peu la tête :
« Quoi ?
– Tu penses vraiment qu’il va se relever comme ça ? demanda Sig en croisant les bras alors que Fred fronçait un sourcil.
– Je n’en ai pas le moindre doute. »
Le sourire d’Alec s’élargit alors que le psychiatre fronçait les sourcils à son tour :
« Il m’a quand même eu l’air bien abattu.
– Ce n’est pas un problème.
– Et euh, pourquoi ? » demanda encore Sig.
Le sourire d’Alec s’élargit encore et il répondit avec la sérénité d’un homme sûr de son fait :
« C’est un Ségard.
– Et ? le relança Fred avec une moue sceptique.
– Les Ségard se sont toujours révélés dans l’adversité. Tous, toujours. Alors, je ne suis pas inquiet pour lui.
– Tu es sérieux ? »
Fred avait gloussé ça, un rien incrédule. Alec rigola aussi et hocha la tête :
« Tu as ma parole et je te raconterai ça un autre jour si tu veux. Mais pour en revenir à la base, je ne m’en fais vraiment pas. Mattéo est un Ségard et s’il y a une chose à ne pas faire, c’est emmerder un Ségard au fond du gouffre. Il y en a deux qui en ont fait les frais tout à l’heure et je leur souhaite d’avoir compris. Parce que sinon, ils vont dérouiller à assez court terme. »
Il s’arrêta là, car Mattéo arriva justement avec Lou, Gwen et Julia, intrigués qu’ils étaient tous quatre d’avoir entendu un nouveau véhicule et de ne voir venir personne. Ils saluèrent aimablement les visiteurs et ils papotaient avec eux lorsque Mariette arriva avec les deux policiers qu’elle raccompagnait.
Ces derniers échangèrent un regard et se firent présenter aux visiteurs avant de remercier tout le monde pour leur accueil, leur aide, les inviter à ne pas hésiter à les contacter s’ils repensaient à quoi que ce soit et leur souhaiter une bonne soirée.
Ils partirent et à nouveau, ce fut Fang qui prit le volant. La nuit tombait, il roulait tranquillement.
« Bon, on commence à y voir plus clair… soupira-t-il.
Da… Demain je te propose, notaire puisqu’on a rendez-vous, banquier, puis on repasse à l’entreprise et si la direction refuse de nous recevoir, on les convoque au poste.
– Je valide. Et les deux zozos de tout à l’heure ?
– Je pense que la direction pourra nous aider à les retrouver, au pire.
– J’ai adoré la façon dont le gamin les a jetés.
– Ouais. J’avoue, moi aussi. Il a l’air d’avoir un sacré carafon, ce petit. »
Vadik eut un petit sursaut et Fang sourit en le voyant sortir de sa poche son téléphone toujours vibrant et sourire en voyant qui appelait :
« Bonsoir, Monsieur le Juge. »
Fang entendit la réponse sans la comprendre et Vadik rit en mettant le haut-parleur :
« Quoi, non, je me fous pas de toi, t’es juge, j’y peux rien…
– Ouais, ouais, n’essaye même pas, Anya, je te connais !
– Bonsoir, monsieur, le salua Fang alors qu’il ralentissait, car ils arrivaient dans un village.
– Bonsoir, Lieutenant. Bon, vous en êtes où, messieurs ? »
Les deux hommes firent un bilan rapide et Atmen approuva :
« Bon, ben bon boulot. Si vous avez vraiment besoin d’une commission rogatoire pour interroger ces personnes si peu disponibles, vous me dites, hein. Ça me fera aussi très plaisir de leur rappeler aussi que nous ne sommes pas à leur service.
– Houla, il s’est passé un truc ? demanda Fang en s’arrêtant pour laisser trois enfants traverser la route devant lui.
– Oui, je pense que j’ai mieux compris avec cette histoire des deux que vous avez croisés, parce qu’apparemment, le banquier qui est venu faire un caca nerveux pour que l’affaire vous soit confiée, là, il a rappelé en fin d’après-midi pour se plaindre que les enquêteurs s’en étaient pris à certains témoins et qu’il ne comprenait pas pourquoi ça traînait alors qu’on tenait le coupable, que l’affaire devrait déjà être close, tout ça.
– Ah ouais, ça, ça doit être nous, approuva Vadik. Et ?
– Ben vous savez que c’est Brussel, le procureur qui a la direction de l’affaire… »
Fang et Vadik rirent ensemble avant que le lieutenant ne redémarre lentement. Atmen rit aussi avant de reprendre :
« Oui, vous avez compris, Brussel l’a envoyé balader, mais ça a vraiment été violent, apparemment. Je n’étais pas là, mais la secrétaire l’a entendu à trois bureaux de distance…
– J’adore cet homme. » gloussa encore Vadik.
Brussel était un vieux procureur pas très loin de la retraite. Très bourru, strict et parfois limite réactionnaire, il était surtout connu pour sa haute estime de son métier et de la Justice et malheur à quiconque le prenait de haut là-dessus, surtout si la personne en question tentait d’influencer une affaire en cours.
Fang hocha la tête, amusé.
« Ça, c’est sûr que bosser sous sa direction, c’est au moins être sûr de se savoir soutenu.
– C’est ça…
– Il m’a dit de ne rien lâcher et que toute la lumière devait être faite, quelles que soient les tentatives de pression.
– On en avait bien l’intention, sourit Fang.
– Oh que oui, renchérit Vadik.
– Parfait, alors je compte sur vous. »
Vadik raccrocha peu après. Il se mit au point avec Fang pour le lendemain. Le lieutenant et lui repassèrent au commissariat. Vadik le libéra rapidement et resta seul dans son bureau surchargé de dossiers pour remettre ses notes au propre. Il commençait à se dire qu’il avait faim lorsque son téléphone vibra encore. Il regarda en retenant un bâillement, puis sourit et décrocha rapidement pour saluer en russe :
« Salut, Sascha.
– Bonsoir, Anya. Je te dérange pas ? demanda le médecin légiste qu’il devina dans la rue, au bruit.
Non, je finissais les rapports… Que puis-je pour toi, vieux frère ?
– J’aurais voulu te reparler de Léon Ségard. On a regardé avec Gio et bon, il nous manque les résultats des analyses, mais on a l’essentiel.
– D’accord. Ben volontiers… Tu es où ?
– Je viens de quitter l’institut, je vais prendre le tram… Ça te dit qu’on se retrouve au bar ?
– Ton mec fait toujours ses burgers sauce moutarde et miel ?
– Oh que oui !!!
– Alors je finis ça et j’arrive en courant.
– D’accord, répondit Alexander avec amusement. Ben à tout à l’heure, Anya.
– Rentre bien, Sascha. »
Anastasy Vadik raccrocha avec le sourire et s’étira. Pour un burger du compagnon de son vieil ami, il se sentait pousser des ailes pour finir ses paperasses.
Il acheva donc rapidement et s’étirait à nouveau, content d’avoir fini, lorsqu’il entendit râler dans le couloir. Il se leva et alla voir. Il eut un petit rire en voyant le grand blond qui se trouvait là, occupé à engueuler un distributeur qui n’en avait très probablement rien à faire.
« Eh, bonsoir, Erwan, qu’est-ce qui t’arrive ?
– Oh, salut, Anya… »
Le grand blond vint lui serrer la main, fatigué, mais souriant :
« Qu’est-ce qu’il fout encore là, le husky ?
– Et toi, alors ? Ton milliardaire est pas là, que tu traînes si tard ?
– Ouais, il est à New York. Et j’avais trois interrogatoires à finir, on a réussi à en venir à bout y a à peine 20 minutes, alors j’ai lâché les autres et j’ai bouclé tout seul… Pierre était de nuit hier, il tenait plus debout là. Et toi, alors ?
– Pareil, du bazar à remettre au clair. Dis voir, j’allais aller manger un burger au bar du compagnon d’Aslanov, ça te dit, plutôt que défoncer le distributeur ?
– Ah ben ouais, volontiers, depuis le temps que j’en entends parler… C’est pas très loin en plus, je crois ?
– Entre la Part-Dieu et Brotteaux. »
Un peu plus tard, les deux hommes quittaient le commissariat pour rejoindre le bar pour rejoindre son parking où était garée la nouvelle voiture d’Erwan, offerte par son petit ami richissime après le décès de l’ancienne. Le bar, L’Arc en Ciel, n’était effectivement pas loin et Erwan n’eut pas de mal à se garer, ce qui était quasi miraculeux en soi à cette heure-là.
Alexander était déjà là, assis au comptoir face au maître des lieux, un très grand gaillard brun très costaud qui répondait au doux nom d’Enzo. Erwan regardait l’endroit, assez calme, avec curiosité, un bar clair et propre à l’ameublement ancien, banquettes en cuir et tables couvertes de marbre blanc zébré de gris, avec un long comptoir au fond à droite lorsqu’on entrait.
Enzo essuyait des verres. Il jeta un œil aux deux nouveaux venus alors que son compagnon se levait pour venir à leur rencontre. Enzo et Erwan eurent un petit rire ensemble en voyant les deux Russes échanger une étreinte et un petit baiser rapide pour se dire bonjour, habitude qu’ils n’avaient jamais perdue et qui leur avait pourtant valu quelques malentendus depuis qu’ils vivaient en France.
En vérité, ils le faisaient autant par habitude, désormais, que pour le plaisir de voir les gens sursauter en les voyant.
Puis, Alexander serra aussi la main d’Erwan et ils allèrent se poser au comptoir tous trois. Anastasy salua Enzo, lui présenta Erwan et se laissa poliment écraser la main par celle du barman.
Enzo leur servit deux bières sans se faire prier, en attendant les fameux burgers, et Anastasy sourit à son vieil ami :
« Alors, qu’est-ce que tu voulais me dire ? C’était urgent à ce point ?
– Disons que je suis en déplacement demain, donc, que je ne pourrais pas faire mon rapport avant deux jours et que je préférais que tu aies les infos avant.
– D’accord, c’est gentil. Tu m’as parlé de cancer, tout à l’heure ?
– Oui. On attend les résultats du labo, mais le cancer est confirmé. On a trouvé pas mal de tumeurs un peu partout, mais la plus importante était au niveau de la tête. C’est sans doute là que ça a commencé. Et il devait avoir de sacrées migraines, parce que les analyses sanguines ont montré qu’il était gavé de médicaments et vraiment du costaud.
– Tu peux me fournir la liste ?
– Oui, on devrait pouvoir identifier les molécules précises. Après, il faudra voir si ça nous permet d’identifier les médicaments eux-mêmes.
– D’accord, je demanderai à ses proches. Ça sera sûrement plus rapide.
Da. Et on recoupera. »
Erwan écoutait sagement et demanda, son verre à la main :
« L’histoire du gars qui s’est pris un coup sur la tête, là ?…
– C’est ça.
– Je croyais que l’agresseur avait été pris sur le fait ? C’est plus compliqué que ça en avait l’air ?
– Il y a de ça, lui répondit Anastasy. Disons que si la cause de sa mort en elle-même est assez claire, un coup sur la tête devant une dizaine de témoins, les circonstances autour sont un peu plus complexes. Sa boite était sur le point de partir en Chine et si sa mort a tout arrêté, son associé a l’air de vouloir que ça reparte vite et ses deux principaux bras droits aussi.
– Ah ?
– Oui, on les a croisés cet aprèm. Ils ont l’air de beaucoup insister auprès de son héritier pour qu’il signe à la place de son grand-père…
– Houla, strange, comme dirait mon Ricain. L’associé, je peux comprendre, mais les bras droits, c’est quoi leur intérêt ? Ils ont des actions ? »
Anastasy regarda son collègue et fronça un sourcil. Erwan avait posé une très bonne question.
Effectivement, quel intérêt les deux sous-fifres avaient à pousser comme ça ?
« Je crois que l’entreprise devait entrer en bourse avec sa délocalisation, dit-il.
– Et ça les fait bander à ce point d’être à la merci du premier consortium qui les trouvera intéressants ? Non, parce qu’à part si c’est celui de mon mec, ils risquent de tout perdre…
– Ou alors, ça cache quelque chose… intervint Alexander.
– Ouais… »
Anastasy hocha lentement la tête.
« Merci, Erwan.
– Oh, de rien. »
Enzo arriva avec les burgers qu’il leur servit et Anastasy soupira d’aise.
Il verrait ça demain… La nuit avait tendance à lui porter conseil, surtout après une bonne soirée.

 

Chapitre 9 :

Alec préparait le petit-déjeuner, pressant des oranges avec soin, lorsque le téléphone sonna. Il soupira et s’essuya les mains avant d’aller décrocher :

« Domaine Ségard, bonjour…

Oh, ça ne va pas, monsieur Varin ? »

Le régisseur eut un sourire en coin rapide en reconnaissant la voix douce et l’accent russe.

« Bonjour, Commandant. Que puis-je ?

Bonjour, monsieur Varin. J’espère ne pas vous déranger ?

– Vous offrez un sursis à mes oranges.

Tant mieux pour elles, mais il sera bref. J’ai eu confirmation de la part du médecin-légiste que Léon Ségard avait bien un cancer et sans doute qu’il était sous traitement, mais nous n’avons pas encore le détail des analyses sanguines. Sauriez-vous, ou pouvez-vous savoir, quels médicaments il prenait ? »

Alec réfléchit un instant, s’appuyant dos au mur :

« Alors, là de tête, non. Nous ne l’avons pas vu assez longtemps quand il est arrivé et ça ne m’avait pas marqué lors de ses dernières visites…

D’accord…

– Par contre, vous me faites réaliser que nous n’avons pas touché à ses bagages. Ses valises doivent être restées dans sa chambre… Je suppose que s’il était sous traitement, nous devrions trouver tout ça là ?

Hmm, ça me parait cohérent. Pouvez-vous vérifier ?

– Tout à fait. Je vais en parler à monsieur Mattéo, je vous rappellerai dès que j’aurais vu ça.

Merci.

– Puis-je autre chose pour vous ?

Non, mes excuses aux oranges. C’est tout ce que je voulais vous dire, en tout cas pour le moment. Mais n’hésitez pas si vous-même pensez à quoi que ce soit.

– C’est bien noté. Bonne journée en attendant.

Merci, de même. »

Alec raccrocha et se remit à l’œuvre. Son père le rejoignit peu après, revenant de la boulangerie avec du pain frais et des viennoiseries toutes chaudes. Il avait aussi un journal qu’il posa sur la table. Alec lui sourit :

« Ah, super, merci. Tout va bien ?

– Oui, oui, pas grand monde à la boulangerie, et c’est tant mieux, cette pipelette s’est mise à me poser des questions et c’était un peu gênant…

– Tu ne lui as rien dit, j’espère ?

– Non, mais il y a déjà beaucoup de rumeurs… Je n’ai pas trop voulu traîner, d’autant que la vieille madame Trogond est arrivée et elle, tu peux être sûr que si j’avais dit quoi que ce soit, tout le village serait déjà au courant…

– Au courant de sa version répétée déformée amplifiée, tu veux dire.

– C’est ça. »

Alec sortit un panier pour y mettre les viennoiseries, pensif :

« Fred et Sig m‘ont dit hier que c’est le bordel. On entend un peu tout et son contraire, apparemment, entre autre que la délocalisation va être avancée et tout le monde viré sans dédommagement, parce que soi-disant, tous les employés sont considérés comme complices, voire carrément que c’est un complot, justement, d’une partie du personnel… Il parait que les pauvres délégués du personnel, enfin les deux qui ne sont pas vendus à la direction, se sont fait convoqués et qu’il y a encore plus de pression sur les employés… »

Yves soupira avec humeur :

« ‘Perdent pas le nord ces enfoirés… »

Mariette arriva :

« Mademoiselle Julia voudrait son café, c’est prêt, Alec ? Oh, tu es revenu, mon chéri ! Parfait, elle voulait aussi ses croissants ! »

Alec hocha la tête, lança la cafetière qui n’attendait que ça et sortit sa table roulante pour y poser jus d’orange et panier de viennoiseries, ainsi que le pain, du beurre et de la confiture. Le café passé, il l’y ajouta et laissa son père apporter tout ça à la salle à manger.

Resté seule avec sa mère, il croisa les bras et lui dit :

« Je n’aime pas beaucoup ça, mais il va falloir commencer à préparer les funérailles… Je ne pense pas que les légistes vont garder le corps encore longtemps, maintenant.

– C’est vrai, reconnut-elle tristement. Est-ce que tu sais si monsieur Léon avait laissé des consignes ?

– Pas à ma connaissance, mais Maître Bisson m’a au moins parlé d’un testament. Il saura peut-être… Je voulais déjà demander à monsieur Mattéo et mademoiselle Gwendoline ce qu’ils en pensaient.

– C’est vrai, il faut mieux commencer par ça. Les funérailles de monsieur Léon vont attirer beaucoup de monde… Je ne sais pas trop, vu les circonstances, si c’est une bonne ou une mauvaise chose…

– Nous verrons. »

Un peu plus tard, alors que Gwen et Julia étaient parties s’occuper un peu de leurs chevaux, Lou et Mattéo vinrent déjeuner. Les deux jeunes gens avaient regardé la télé assez tard, comme à leur habitude, et personne ne les avaient dérangés.

Alec les servit aimablement. Son patron était grognon, son chien toujours un peu inquiet, attentif à tout, et son amie essayait comme elle pouvait de le maintenir à flot. Elle y arrivait plutôt bien. Alec s’en voulut un peu de les ramener à la triste réalité, mais il n’avait pas trop le choix.

« Monsieur Mattéo, le commandant Vadik a rappelé ce matin… Il voulait savoir si nous étions au courant d’un possible traitement qu’aurait pris votre grand-père ? J’aurais voulu votre accord pour aller regarder dans ses bagages et euh, j’aurais aussi besoin de votre accord pour aller dans son bureau, entre autre pour chercher les coordonnées de votre grand-mère… À part bien sûr si vous voulez vous en charger ?… »

Mattéo soupira. Il enfouit son nez dans sa tasse de roïboos un moment avant de se redresser et de grogner :

« Grand Père avait mal à la tête, je vois pas grand-chose d’autre, à part qu’il était crevé, mais il était tellement stressé… Bon, bref… Va voir les bagages pendant que je finis de manger et rejoins-nous au bureau après.

– Bien, Monsieur. »

Alec les laissa sans rien ajouter.

Lou regarda Mattéo, navrée :

« Ça ira ?

– Mouais… »

Il reprit un croissant, avant de soupirer :

« De toute façon, à quoi ça sert de traîner… ‘Va bien falloir y aller  »

Ils finirent de manger et elle le suivit. Le garçon la précéda dans la pièce en allumant la lumière. Lou lâcha un « Waouh ! » impressionné. La pièce restait impressionnante avec ses superbes meubles et son décor soigné. Mattéo sentit son cœur se serrer et avança. Il caressa le bureau de bois avec un soupir. Il savait où était la clé des tiroirs et se demandait s’il fallait regarder l’intérieur du coffre, une fois qu’il eut ouvert la porte d’ébène du meuble où il se trouvait, derrière le bureau lui-même.

Il secoua la tête et essaya de se souvenir d’où son grand-père avait pu noter les coordonnées de son ex-femme.

Il se gratta la tête et lorsqu’Alec les rejoignit, un peu plus tard, Lou était assise sur un des fauteuils, Caramel couché à ses pieds et Mattéo regardait dans les tiroirs, sortant un peu en vrac ce qu’ils contenaient.

« Tout va bien, Monsieur ?

– Je trouve pas le calepin… Par contre, j’ai trouvé un horaire de bus de 1998… Entre autres… Et toi, les bagages ?

– J’ai bien trouvé une ordonnance et des médicaments.

– Rassure-moi, c’est pas le docteur Lafoute ?

– Non, non, rassurez-vous, sourit Alec. Apparemment, il s’agit d’anti-inflammatoires et d’antimigraineux, mais il faudrait l’avis d’un médecin. J’ai descendu tout ça et l’ai laissé à la cuisine, je pensais demander à Siegfried son avis à l’occasion. Puis-je vous aider ici ?

– Tu sais ouvrir le coffre-fort ? Je voudrais vérifier ce qu’il y a dedans.

– Bien sûr, si vous me laissez aller chercher le code dans mon propre bureau… »

Le jeune homme releva la tête et le regarda, intrigué :

« Tu ne le connais pas par cœur ? 

– Non, j’avoue, j’ai toujours un doute sur la fin… Je reviens tout de suite. »

Alec revint effectivement très vite et avec son propre calepin. Le code y était noté, mais comme il l’expliqua à Mattéo, et Lou aussi, d’ailleurs, il y était noté de façon elle-même codée :

« Le code du coffre, c’est AIS25121851, commença-t-il, et vous le saurez si besoin, même si ma mère le connait aussi, il est noté là, sous la forme d’un faux numéro de téléphone. »

Il donna le calepin à Mattéo qui sourit :

« Aison C., 04 25 12 18 51… Pas bête. Pas bête du tout. C’est marrant, continua le jeune homme en lui rendant le carnet. Tu sais ce qu’il veut dire ? On dirait une date ? »

Alec sourit et haussa les épaules :

« Je peux juste vous dire que c’est le même code depuis le début, donc que c’est votre ancêtre Auguste qui l’a choisi, mais qui sait ce qu’il signifiait pour lui… »

Lou écoutait avec intérêt et demanda :

« C’est le même code depuis 150 ans et y a jamais eu de souci ?

– Quand un secret est bien gardé, il n’y a pas à compliquer les choses. »

Alec montra donc à Mattéo comment ouvrir le coffre et ils regardèrent ce qu’il contenait. Des contrats, notamment ceux, confidentiels, des trois ingénieurs qui faisaient tourner l’usine, et la fameuse formule, incompréhensible pour Mattéo, qui regarda la feuille et soupira :

« Ça tient à peu de chose, la richesse… »

Il y eut un silence alors qu’il replaçait tout dans le coffre :

« Alec, je compte sur toi pour garder ça à l’abri de quiconque le voudrait sans mon accord. »

Alec le regarda un instant, puis sourit, visiblement satisfait :

« Cela allait sans dire, Monsieur. »

Il fallut encore un moment aux deux hommes pour retrouver le fameux calepin et le numéro de téléphone d’Isabelle Darant. Alec prit aussitôt le téléphone pour l’avertir, alors que Mattéo, près de lui, continuait ses fouilles.

« Allo, oui. Bonjour, madame Isabelle. Alec Varin, ici. … Oh, je n’en ai pas pour longtemps et oui, c’est important. J’ai le regret de vous informer du décès de votre ex-mari, Léon Ségard. … Il y a trois jours, madame, mais nous n’avions pas vos coordonnées, nous venons de les retrouver. … Euh… Non, non, je vous jure que non, nous venons vraiment juste de retrouver vos coordonnées… Non !… De toute façon, elles n’ont pas encore eu lieu… … »

Mattéo leva un œil vers Alec qui retint un soupir énervé en levant les yeux au Ciel et en posant son poing sur sa hanche :

« Je l’ignore, madame. En fait, il a été agressé et il y a eu une autopsie. Nous pensons que le corps va nous être rendu rapidement, mais nous ne savons pas… … Pardon ?… Non, madame, nous n’en savons rien, et personne ne veut vous évincer de rien, … « 

Mattéo se redressa cette fois pour regarder son régisseur. Ce dernier roula des yeux et inspira un coup :

« Je l’ignore, je ne connais pas le contenu de son testament, mais Maître Bisson vous contactera dans tous les cas, je pense… … Non, mais madame, s’il vous plaît, nous voulions juste… »

Mattéo eut à son tour un soupir exaspéré et fit signe à Alec de lui passer le téléphone. Interloqué, Alec obéit pourtant et Mattéo commença sèchement :

« Bonjour, Grand-Mère. … Quoi ?… »

Il fronça les sourcils en écoutant et serra le poing, tremblant de colère :

« Tu te fous de ma gueule ?! »

Alec et Lou sursautèrent, Caramel se redressa brusquement. Le régisseur et la jeune femme échangèrent un regard inquiet alors que le garçon continuait, glacial :

« Non, mais sérieux ? Tu m’as toujours à moitié ignoré, depuis que Papa et Maman ont disparu, t’as disparu des écrans radar, t’as jamais répondu à aucune des cartes de vœu que je t’ai envoyées pendant plus de dix ans, t’es venue en trainant les pieds pour les funérailles de ton fils unique en passant ton temps à faire chier le monde, t’as plus donné de nouvelles depuis, comme avant, et là, brusquement, parce qu’on t’appelle pour t’annoncer que Grand-Père est mort, tu te mets soudain à être désolée pour moi et à vouloir venir pour me soutenir ? Tu crois quoi, que je vais les avaler, tes salades, croire que je suis devenu ton petit-fils chéri comme ça pouf, d’un coup, alors que tout ce qui t’inquiète, c’est de savoir ce que va devenir ta pension alimentaire, maintenant que Grand-Père est mort ?! … LA FERME !! explosa-t-il, faisant reculer Alec d’un pas et se lever Caramel. Je ne sais pas ce qui est prévu et je m’en bats les couilles ! Ce que je sais, c’est que t’as pas intérêt à te ramener pour jouer les veuves éplorées, parce qu’on se passera très bien de toi ! Le notaire te joindra pour voir ce qui est prévu, oublies-nous pour le reste, et au plaisir de jamais te revoir ! »

Il raccrocha rageusement et jeta plus qu’il ne posa le combiné sur le bureau.

Alec, séché, le regarda un instant en clignant des yeux, coi, et ce fut un couinement de Caramel qui ramena Lou au présent :

« Euh, ça va, Matt ?

– Putain de vieille connasse… » grommela le garçon et passant ses mains sur son visage, puis sa tête, en inspirant un grand coup.

Alec finit par sourire en reprenant le combiné pour le reposer calmement sur son socle :

« Bien, je crois que nous n’aurons pas à nous inquiéter de la venue de votre grand-mère pour les funérailles.

– Qu’elle essaye et je lâche les chiens !

– Oh, je ne pense pas qu’elle essayera, Monsieur. Vous avez été plutôt clair. »

Alec était visiblement amusé. Il pouffa même un peu avant de reprendre :

« Ce n’est pas moi qui vais la regretter. Avez-vous encore besoin de moi ? Je vois que le temps passe, on va avoir besoin de moi pour préparer le déjeuner.

– Bof, je sais pas trop, il faudra regarder tout ça avec le notaire ou l’équipe de direction de la Manufacture, mais quand la succession sera faite. Je vais ranger tout ça, tu peux y aller si tu veux. Appelle le docteur Freund au plus vite, vois avec lui et rappelle le commandant Vadik si besoin.

– Bien, Monsieur. »

Alec les laissa donc sans attendre pour rejoindre la cuisine où sa mère était déjà à l’œuvre.

« Ah, te voilà ! Tout va bien ? »

Il mit son tablier en lui répondant, tout sourire :

« Oui, ça va. Monsieur Mattéo vient d’envoyer promener sa grand-mère, c’était magnifique ! »

Il lui expliqua ce qui venait d’arriver, la faisant hocher la tête avec une moue approbatrice :

« Bien. Il se réveille, notre petit Mattéo. Un vrai Ségard, je n’en attendais pas autre chose.

– Tu trouves, aussi ?

– Oui, et c’est très bien. Ça va sûrement résoudre pas mal de problèmes. »

 

Chapitre 10 :

« Non. »

Le silence régnait dans le petit salon. Alec échangea un regard inquiet avec sa mère, debout comme lui derrière le canapé.

Gwen et Julia, assises là, regardaient, elles, Matteo qui leur tournait le dos, car il regardait dehors par la fenêtre. Julia avait son bras droit autour des épaules tremblantes de sa compagne, son autre main tenant les siennes.

Le jeune homme soupira et leur jeta un œil un peu gêné par-dessus son épaule avant de reporter à nouveau son attention sur le parc.

« Non, je ne veux pas de ça. J’ai vraiment pas envie… »

Mariette se tordit les mains, mal à l’aise. Alec fit la moue, réfléchissant, puis croisa les bras. Il finit par dire :

« Il est vrai que dans ce contexte, une cérémonie publique pourrait être… compliquée.

– Ce n’est pas faux… reconnut Julia.

– C’est vrai que je n’ai pas forcément envie de ça non plus… » soupira Gwen.

Elle était pâle et avait toujours les traits tirés. Alec haussa les épaules :

« Je ne pense pas qu’il soit problématique d’organiser une cérémonie privée. Après tout, il suffit de ne pas annoncer publiquement la date et d’être vigilant… Je ne vois vraiment pas pourquoi le père Poncin nous le refuserait.

– Et est-ce qu’on pourrait faire ça ici ? » demanda Matteo, toujours tourné vers la fenêtre.

Alec et sa mère échangèrent encore un regard et le premier s’enquit :

« Euh, pardon ?

– Je n’ai pas eu le temps d’aller montrer à Grand Père la rénovation de la chapelle du parc… »

La voix du garçon trembla et il inspira un coup pour retenir ses larmes :

«… alors, ça me ferait plaisir que ses funérailles, on les fasse là-bas… »

Alec soupira aussi, navré.

« Ce serait sûrement le mieux, si vous voulez vraiment une célébration intime… dit Julia, très douce.

– C’est vrai, on serait sûr d’être tranquille… » souffla Gwen.

Elle renifla. Julia resserra son étreinte autour d’elle.

Alec grimaçait et reprit :

« C’est tout à fait faisable. Il n’y a pas de souci, nous pouvons organiser ça ici, effectivement. Et dans ce cas, je vous propose d’établir la liste des personnes que vous souhaitez prévenir, à part si, bien sûr, vous voulez vraiment rester entre vous.

– Ah, oui… »

Matteo vint s’asseoir sur le fauteuil le plus proche du feu, pensif. Il resta silencieux, triste, puis reprit sans grande énergie :

« À part les Beaudoin et tes parents, Mariette, j’avoue je ne vois pas trop en fait… Qu’est-ce que tu en penses, Grand Tatie ?

– Il y aurait peut-être son ami Bruno, mais je ne connais pas son numéro… chevrota Gwen.

– C’est qui ? demanda Matteo.

– Un de ces vieux camarades de lycée… Tu ne dois pas t’en souvenir, mais il venait souvent lorsque tu étais petit et qu’on passait les vacances ici…

– Je crois que je peux retrouver ses coordonnées, se permit Alec. Lui et Monsieur Léon avaient passé quelques jours ici il y a quelques années. J’avais été le chercher à la gare, je dois avoir gardé son numéro quelque part. Sinon,… j’avoue que je ne vois pas trop non plus…

– Nous avons encore un peu de temps pour y réfléchir, dit Julia. De toute façon, le corps nous sera rendu que demain… Où en est le cercueil ?

– Frédéric a prévenu qu’il pourrait le préparer dans les temps. Et les pompes funèbres attendent nos consignes. Tout est en ordre. » répondit Alec.

Il sourit malgré sa lassitude :

« Je pense que, vu que Monsieur Léon n’avait pas laissé de consignes particulières, il aurait parfaitement compris et accepté l’idée d’une cérémonie dans la plus stricte intimité et de la faire ici, dans la chapelle.

–Ça m’ira bien… Vraiment pas envie de me coltiner une église bondée, remplie de je ne sais pas combien d’hypocrites ou pire, grogna Matteo en se relevant, de gens qui lui en voulaient… »

Alec ne répondit pas. Gwen renifla :

« Une petite célébration simple et entre nous, ça sera le mieux… Moi non plus, je ne veux pas avoir à affronter tous ces gens…

– Personne ne vous y oblige, il n’y a aucun souci. » lui dit tendrement Julia.

Alec et sa mère les laissèrent peu après. Alec alla s’occuper des écuries des chevaux et sa mère devait faire des lessives avant de s’occuper du dîner.

Alec revint deux heures plus tard, puant la paille et le purin, mais satisfait pour plusieurs raisons : les chevaux dormiraient sur une propre et lui-même, concentré sur une tâche physique et simple, avait pu se vider la tête et se sentait bien mieux.

Il remonta dans son grenier pour se prendre une bonne douche et se changer.

Il resta un moment sous l’eau chaude et se séchait en se disant qu’il allait sûrement bien dormir après tout ça, lorsqu’il sursauta, car on venait de frapper à sa porte.

« Euh, un instant… »

Il enfila un pantalon et alla ouvrir. Il se retrouva face à Lou, qui sursauta :

« Oh, désolée ! »

Elle avait une pile de mangas dans les bras.

« Désolée désolée, je voulais pas vous déranger… Je vous ramenais vos mangas…

– Oh, pas de problème… Merci. Entrez. Vous en voulez d’autres ?

– Surtout la suite d’Amatsuki, mais on se demandait si elle était sortie ?

– Je crois que vous aviez pris tout ce que j’avais… »

Lou alla dans sa pièce principale et il la l‘y suivit. Comme ils en avaient désormais l’habitude, elle posa ce qu’elle ramenait sur le bureau et alla voir les étagères. Alec sortit une chemise et l’enfila alors qu’elle demandait :

« Qu’est-ce que vous avez de bien à me conseiller ? »

Il s’approcha en boutonnant sa chemise avec soin :

« Oh je ne sais pas… Ah si, si vous aimez bien Viewfinder, Bi no isu pourrait vous plaire… C’est un peu plus sombre, mais le jeune est un vrai cinglé, il est marrant.

– Ah, ben je vais tenter, alors… »

Alec s’assit sur le bord de son lit pour enfiler ses chaussettes pendant que la jeune femme explorait sa bibliothèque. Au bout d’un moment et alors qu’Alec enfilait ses chaussures, elle demanda sans le regarder :

« Ça ira, vous ?

– Hm ? »

Il se tourna vers elle, souriant, interrogatif :

« Pardon ? »

Elle tendit le bras pour attraper un livre tout en haut, n’y parvint pas, et Alec vint derrière elle pour l’aider. Alors qu’il lui tendait l’ouvrage, elle regarda :

« Merci… En fait, je me demandais si ça allait pour vous… Ça ne vous a pas trop secoué, que votre patron se fasse tuer comme ça ?

– Ah, ça. »

Il fila moue et haussa les épaules :

« Si, un peu, avoua-t-il. Ça a été brutal et j’avoue que j’espère vraiment que l’enquête nous aidera à comprendre et surtout, aidera Monsieur Matteo à faire son deuil et avancer… C’est plutôt pour lui que vous devriez vous inquiéter.

– Oh, ça, ne vous en faites pas. Ça n’empêche pas de m’en faire pour vous aussi… »

Alec sourit :

« C’est gentil de votre part, mais vraiment, ça ira. Merci. »

Elle fit la moue à son tour et se retourna vers les livres :

« C’est gentil aussi de veiller sur Matteo comme vous le faites.

–Ç a, c’est mon travail, Mademoiselle.

– Ouais, ouais, à d’autres !… »

Elle lui jeta un regard moqueur :

« Le laisser dormir avec vous, c’est pas dans le contrat de base ! »

Il sursauta.

« Et c’est super sympa de l’avoir fait, ajouta-t-elle plus sérieusement. Vraiment. »

Il croisa les bras et haussa encore les épaules, regardant ailleurs :

« Je n’aurais pas dû, mais il aurait vraiment été horrible de ne pas le faire… Il ne se sentait vraiment vraiment pas bien.

– Il m’a raconté. Ça le gêne un peu, mais ça lui a fait du bien de ne pas être seul à ce moment-là. Alors, merci d’avoir été là… Merci d’être là, Alec. Merci de veiller sur lui pour de vrai et pas juste de vous assurer qu’il mange et que son linge est propre comme les deux autres à Versailles… »

Alec haussa encore les épaules :

« Monsieur Matteo est un garçon qui mérite qu’on prenne soin de lui… Je ne fais que mon travail, mais j’admets que c’est un plaisir de le faire pour quelqu’un d’aussi aimable, généreux et respectueux qu’il est. J’espère vraiment qu’il va se remettre de ce drame pour aller de l’avant.

– Ça, je suis sûre que oui ! »

Lou prit deux autre livres et lui sourit :

« Il se relève toujours. C’est vrai que là, c’est chaud, mais je n’ai aucun doute, il a vite reprendre les choses en main !

– Voilà un point sur lequel nous sommes d’accord.

– N’importe qui qui le connaît le serait ! Et les autres vont vite le découvrir.

– Tout à fait. »

Alec décroisa les bras et ajouta :

« Ce n’est pas un Ségard pour rien.

– C’est de famille ? sourit encore Lou.

– Vous n’avez pas idée. Comme je le disais à des amis l’autre jour, les Ségard se sont toujours révélés dans l’adversité. C’est une constante qui ne s’est jamais démentie depuis un siècle et demi. Croyez-moi, Mademoiselle, si Monsieur Matteo a un ennemi, si qui que ce soit au monde lui veut du mal, c’est maintenant que cet ennemi devrait trembler. »

 

Chapitre 11 :

Alex se gara devant la Manufacture et soupira. Il tapota son volant un instant, inspira un grand coup avant de détacher sa ceinture et de descendre de la voiture.

Le parking était réservé aux cadres et à la direction et était à moitié vide, trop grand pour le peu de personnes que ça représentait.

Alec grommela dans l’air frais du matin et sursauta en voyant une autre voiture noire, qu’il connaissait maintenant bien, entrer et se garer là.

Il eut un sourire et attendit donc que ses deux occupants le rejoignent.

« Bonjour, Commandant, Lieutenant. »

Anastasy Vadik était aussi élégant, avec un costume anthracite sous son fin manteau noir, et souriant qu’à l’accoutumée, et Fang aussi passe-partout, tout en noir, avec son habituel sac rouge, mais il eut un petit sourire en serrant la main d’Alec.

« Monsieur Varin, quelle surprise de vous trouver là ! répondit aimablement Vadik en lui serrant la main également.

– Je pourrai vous dire la même chose.

– La direction daigne enfin nous recevoir.

– Oh, parfait. Dans ce cas, je crois que le message que je leur rapporte va vous intéresser. »

Vadik hocha la tête.

Les trois hommes sortirent donc du parking pour longer sur quelques mètres aux murs qui entouraient la structure, une grande cour rectangulaire qu’on aurait presque crue sortie du XIXe siècle, presque rien n’avait changé, sorti de l’entretien basique et normal de bâtiments de ce genre.

Les nouveaux arrivants passèrent devant la plaque vissée au mur d’enceinte juste avant de franchir au portail.

 

« Manufacture de métallurgie de Millors

Inaugurée le 6 octobre 1864

Fondée par Monsieur Auguste Ségard »

 

La cour était presque vide.

Sur la gauche se trouvaient le bâtiment de la direction, un peu décrépi, mais assez propre. Au fond, on voyait les entrepôts de stockage, tant des matières premières que des produits finis. À droite enfin, l’usine elle-même. Il était presque 10 heures du matin et cette dernière tournait bien sûr déjà. Les vieilles cheminées en briques fumaient et le bruit sourd et répétitif des machines se faisait entendre.

Alec ouvrit la porte et la tint aux deux enquêteurs, un peu par réflexe, ce qui fit sourire Vadik comme Fang. Ils le précédèrent donc à l’intérieur.

À son bureau en angle, encombré de beaucoup trop de choses malgré sa grande taille, une quadragénaire fatiguée, aux cheveux grisonnants tenus par une grosse barrette de travers, les regarda approcher avec nervosité.

Alec lui sourit :

« Bonjour, Madame Chatone. Comment allez-vous ? »

Elle lui serra la main et répondit :

« Bonjour… Ça va euh… Il y a un souci, monsieur Varin ?

– J’aurais voulu voir monsieur Padolt, j’ai un message à lui remettre de la part de monsieur Ségard.

– Ah ?… D’accord. Je vais l’appeler. »

Elle prit son téléphone. Vadik regardait la pièce, claire et peu décorée, à part deux plantes vertes et trois cadres tout à fait banaux et oubliables, une forêt, des montagnes et un banc de poissons colorés.

Fang, lui, regardait la secrétaire, dont le stress ne lui échappait pas, pas plus que son ton hésitant lorsqu’elle parlait :

« Monsieur Padolt ?… Oui… Oh désolée… Les policiers sont là et monsieur Varin est là aussi avec un message de monsieur Ségard pour vous… »

Elle regarda interrogativement Alec qui anticipa la suite :

« Mes consignes sont de le lui laisser en main propre. »

Elle répéta et grimaça alors qu’on n’entendait son interlocuteur pester dans le combiné sans comprendre ce qu’il disait. Alec et Fang froncèrent un sourcil alors qu’elle tremblait :

« Je ne sais pas… D’accord, Monsieur, et toutes mes excuses… »

Elle raccrocha trop rapidement et reprit pour les visiteurs en grimaçant un sourire :

« Monsieur Padolt arrive, monsieur Varin.

– Merci. »

Vadik rejoignit innocemment Fang et demanda gentiment, tout sourire :

« Madame Chatone, auriez-vous la gentillesse de nous fournir l’emploi du temps de Ludovic Saret ?

– Euh… Son… ? »

Alors qu’elle le regardait sans comprendre, une autre voix féminine jeta froidement :

« Peut-on savoir en quoi cela concerne votre enquête ? »

Une trentenaire brune aussi belle que froide, dans un tailleur mauve superbe, venait d’arriver par le couloir qui partait à droite du bureau. Alec fit la moue avant de le saluer :

« Madame de Vernoux, bonjour.

– On se connaît ? »

Il eut un sourire rapide et froid avant de répliquer :

« Je suis Alec Varin, le régisseur du domaine Ségard. Nous nous sommes déjà rencontrés au moins deux fois.

– Si vous le dites… »

Vadik et Fang échangèrent un regard un rien amusé. Stella de Vernoux, la responsable RH de l’entreprise, détonnait un peu tant on aurait pu la croire sortie d’une série télé. Mais ils n’eurent pas le temps de lui répondre, eux, car le directeur arriva derrière elle.

Portant costume gris sûrement très cher, Bernard Padolt était assez grand et avait l’embonpoint attendu d’un quinquagénaire de sa condition. Très dégarni, les quelques cheveux qui lui restaient taillés très courts, il avait l’air sévère et de mauvaise humeur. Il toisa Alec avec une défiance certaine en lui serrant trop rapidement la main.

« J’ai peu de temps, Varin. Qu’est-ce que c’est cette histoire ? »

Alec restait calme et posé et répondit fermement en lui tendant une enveloppe scellée :

« Monsieur Ségard m’a prié de venir vous remettre personnellement ses consignes concernant l’enquête en cours sur le décès de son grand-père. »

Alors que Padolt prenait l’enveloppe avec suspicion, Alec continua sur le même ton :

« Il attend de vous tous la plus sincère et totale collaboration avec le commandant Vadik et le lieutenant Fang, afin que toute la lumière soit faite sur cette triste affaire. Vous êtes priés, donc, de répondre à toutes leurs demandes avec célérité et transparence et également de transmettre cette consigne à l’ensemble du personnel. »

Vadik eut un sourire moqueur et Fang gloussa discrètement.

Alec ajouta donc en regardant à nouveau la RH stupéfaite :

« Leurs demandes ne sont donc pas discutables. Il serait très malvenu que Monsieur Ségard apprenne que vous n’avez pas tenu compte de ses consignes. »

Stella de Vernoux grimaça sans répondre. Padolt ne semble guère plus ravi et il semblait bien peu sincère lorsqu’il répondit :

« Monsieur Ségard peut compter sur nous… Même si je ne comprends pas pourquoi diable cette enquête s’éternise alors que le coupable est connu depuis le début…

– On ne vous demande pas de comprendre, lui répondit très aimablement Vadik. On vous demande nous laisser faire notre boulot et de nous y aider lorsque nous vous en prions. »

Le frissonnement de colère de Padolt et de De Vernoux n’échappa pas à Alec et Vadik, pas plus que celui de peur de Madame Chatone n’échappa à Fang.

Alec ajouta encore :

« Monsieur Ségard compte sur vous pour que vous transmettiez son message au reste du personnel au plus vite. Pour ma part, je ne vais pas plus déranger. Je vous souhaite une agréable journée. Commandant, Lieutenant, n’hésitez pas pas si vous avez encore besoin de nous. Au revoir.

– Bonne journée, Varin, lui répondit Vadik. Au plaisir. »

Alec partit sans attendre et Vadik se tourna vers le directeur, tout sourire :

« Bien. Ravi de vous rencontrer enfin, Monsieur Padolt, et ravi de vous revoir, Madame de Vernoux. Pouvons-nous enfin vous interroger ?

– Soit, puisque vous avez du temps à perdre… grogna le directeur.

– Et nous avions aussi demandé à voir le responsable de production, monsieur… Frondert, je crois ?

– Il est en réunion, mais il devrait être là tout à l’heure, répondit de Vernoux, toujours très froide. C’est avec lui que vous devriez voir cette histoire de planning.

–Parfait, merci de l’info. » lui dit Vadik avec un hochement de tête.

Les deux policiers suivirent Padolt et De Vernoux dans le couloir, jusqu’au bureau du directeur. Ce dernier était meublé avec confort et de modernité. L’ordinateur était flambant neuf et le fauteuil, visiblement très confortable, également.

Padolt s’y assit et Vadik s’installa sur un des sièges qui lui faisaient face et Fang sur le second.

De Vernoux resta debout derrière son directeur.

Fang sortit son ordinateur de son sac et l’ouvrit sur ses genoux pour se mettre à taper.

« Qu’est-ce que vous faites ? lui demanda De Vernoux en croisant les bras.

– Le lieutenant Fang va simplement noter vos réponses, Madame. Rien de plus normal dans un interrogatoire, répondit Vadik. Bien. Donc, pour commencer… Je crois ne pas vous avoir vu, ni l’un ni l’autre, dans les témoignages directs de l’agression ?

– Nous étions ici, répondit avec gêne Padolt. Nous étions en train de reprendre ensemble les consignes que Monsieur Ségard nous avait laissées…

– Vous ne l’avez pas raccompagné ?

– Uniquement jusqu’à la porte…

– D’accord.

– C’est quand nous avons entendu le bruit et les cris dehors que nous avons été voir, mais il était trop tard.

– Vous connaissiez Ludovic Saret avant qu’il agresse Léon Ségard ?

– Non, moi non. Je ne connais pas tous les employés des ateliers, grogna Padolt avec un certain mépris.

– Et vous, madame ?

– Non, je ne le connaissais pas spécialement non plus.

– Nous allons devoir interroger ses collègues, principalement, vous devez vous en douter, ceux qui travaillaient avec lui le jour du drame.

– Les gendarmes l’ont déjà fait ! » soupira avec humeur Padolt.

Fang levait régulièrement les yeux sur la nervosité des deux personnes qui faisaient face. Vadik restait très calme et aimable, mais son regard acéré ne perdait rien non plus.

« Tout à fait, mais leur déposition ne répond pas toutes nos questions. Il y a plusieurs points à éclaircir.

– Mais enfin ! intervint enfin De Vernoux avec humeur. Qu’est-ce que vous cherchez, à la fin, alors que le coupable est connu !

– La vérité, madame. Car voyez-vous, juridiquement, le juge d’instruction est tenu de monter un dossier à charge et à décharge. Bref, nous devons découvrir absolument tout ce qui entoure cette mort. »

Il sourit :

« Et vous n’avez rien à cacher, j’en suis sûr. »

 

Chapitre 12 :

Alec sortit du bâtiment avec une sale impression. Il ne portait pas particulièrement Padolt dans son cœur, mais De Vernoux lui avait paru encore plus méprisante et hautaine que dans ses souvenirs… Et la pauvre Madame Chatone semblait à bout de nerfs. Ça, la différence avec l’époque du brave Henri Gavriel devait être un peu violente pour elle…

Son regard fit le tour de la grande cour. Il y avait un petit groupe d’ouvriers fumeurs en pause du côté de l’usine. Il hésita un peu avant d’aller vers eux, car il en connaissait quelques-uns, mais leur gène était visible et plusieurs rentrèrent pendant qu’il approchait. Il eut un soupir navré et s’arrêta à quelques pas d’eux. Un quinquagénaire usé se leva lentement du banc où il était assis pour venir à sa rencontre.

« Salut, Alec…

–Bonjour, monsieur Bouchut… Ça va ? »

Bouchut était un vieil ami de son père. Alec le trouva bien pâlichon. Bouchut haussa les épaules :

« Bof, tu dois t’en douter… Qu’est-ce que tu fais là ?

– J’apportais un message de monsieur Matteo à la direction.

– Ah, il aime pas les mails ?…

– Si, mais là, un courrier officiel et physique remis en main propre lui paraissait plus carré. Sérieux, ça va comment, ici ? »

Bouchut haussa encore les épaules avant de poser sa main calleuse sur celle d’Alec pour l’entraîner un peu plus loin et lui dire tout bas :

« Traîne pas trop par là, ‘faudrait pas que certains gars te voient…

– Qu’est-ce qui se passe ? répondit Alec sur le même ton.

– Ben y a pas mal de monde qu’était bien remonté contre monsieur Ségard là, et ben… C’est pas forcément la joie concernant le petit, alors ça serait bête qu’ils s’en prennent à toi… Y en a vraiment qu’ont les nerfs à fleur de peau, tu sais…

– C’est si chaud que ça ?

– Ouais… Les cadres nous passaient déjà rien, mais depuis… Enfin, il nous cherchait et dès qu’on craque, ils  hurlent qu’ils vont appeler les flics, que de toute façon on va tous finir en tôle et ce sera très bien parce que les Chinois, eux, ils font pas chier… »

Alec avait froncé les sourcils et reprit :

« Bon courage… Mais euh… »

Il hésita, mais continua tout de même :

« Vous pouvez faire passer l’info qu’en fait, quoi qu’il vous dise, la délocalisation n’est pas officielle ? Léon Ségard n’avait rien signé et monsieur Matteo ne peut rien signer non plus pour le moment…

– Et tu crois vraiment qu’il va refuser ?

– Je crois juste que rien n’est fait. Entre nous, ces connards le font tellement chier qu’il pourrait bien freiner juste pour les emmerder… Donc, ne perdez pas espoir. Sérieusement, rien n’est joué… »

Le vieil ouvrier le regardait avec scepticisme. Alec ajouta avec un sourire :

« Et si un d’eux vous emmerde trop, balancez-le dans une cuve de métal en fusion… Pas de traces, pas de problème. »

Bouchut eut un sourire aussi :

« Pas con… »

Une voix hurla, les faisant sursauter tous les deux, que la pause était finie et que les retards seraient décomptés les salaires.

Alec soupira, énervé, alors que l’ami de son père filait après lui avoir tapoté l’épaule.

Il retourna au parking. Il ne voulait pas leur donner de faux espoirs, mais il lui semblait vraiment que Matteo n’était pas un monstre d’égoïsme courant après l’argent à tout prix et surtout au mépris de ses semblables. Et puis, c’était vrai, tout simplement. Rien n’était officiellement acté. Sans compter que lui avait sa propre carte à jouer, au pire…

Il remonta dans sa voiture, il était temps de rentrer.

Devant la maison, il trouva son jeune patron en train de lancer un bâton, jouant avec les chiens. Lou était assise sur les marches du perron, derrière lui.

« Ça a été, Alec ? demanda le garçon en reprenant le bâton que venait de lui rapporter Hadès.

– Votre courrier a été remis devant le commandant Vadik et le lieutenant Fang, qui se trouvaient là, Monsieur.

– Ah ? Fit Matteo, un soupir un sourcil en l’air, en relançant le bâton.

– Oui, la direction les recevait enfin.

– Pas trop tôt. »

Les trois chiens, Caramel restant couché près de Lou, étaient partis comme un seul homme, enfin un seul chien. Éris saisit le bout de bois, Cerbère l’attrapa aussi et tira et ils firent semblant de se battre alors que Matteo soupirait :

« Y a intérêt à ce qu’ils déconnent pas.

– J’espère également, Monsieur… »

Matteo nota le ton un peu énervé d’Alec et le regarda un instant, un sourcil à nouveau levé.

Éris parvint à arracher le bâton à son fils et le rapporta à Matteo, toute fière. Matteo le reprit :

« … Mais ?

– Mais… Il m’a semblé que Monsieur Padolt et Madame de Vernoux étaient très contrariés du fait que les policiers continuaient leur enquête alors que pour eux aussi, visiblement, le fait que l’agresseur de votre grand-père soit connu devrait tout clore sans chercher plus loin. »

Matteo lança le bâton avec énergie :

« Je veux savoir pourquoi cet homme a tué Grand-Père.

– Le commandant Vadik le lieutenant Fang sont aussi de cet avis. Je n’ai aucun sur le fait qu’ils ne lâcheront rien avant d’avoir tout compris.

– Je leur fais confiance… »

Cette fois, ce fut Cerbère qui lui rapporta le bâton. Il frémit et soupira en le lançant encore plus fort :

« Mais c’est quoi leur problème à tous ces cons de vouloir absolument boucler cette enquête ? !…

– Je n’en sais rien, Monsieur, mais ça me dérange autant que vous. »

Lou écoutait et intervint en croisant ses bras sur ses genoux :

« Ils ont tant que ça de sales trucs à cacher ? »

Matteo la regarda en fronçant son second sourcil, contrarié. Alec haussa les épaules :

« J’espère que non, Mademoiselle. Mais je dois admettre que c’est une idée qui m’a traversé…

– En tout cas, je vais avoir beaucoup de mal à leur faire confiance… » grogna Matteo.

Éris le rapporta le bâton à nouveau et il le lança cette fois avec une énergie furieuse.

« Si la propre direction de mon entreprise se fout de savoir pourquoi mon grand-père, leur propre patron, est mort…

– T’as qu’à les virer ! dit encore Lou, mi-amusée, mi-choquée, elle aussi, du comportement qu’avait décrit Alec.

– C’est à l’étude. » répondit très sérieusement Matteo, soudain très froid.

Ils rentrèrent peu après. Alec alla aider sa mère a préparé le déjeuner.

Lydia arrivait dans l’après-midi, mais aucun autre Baudouin ne viendrait. Margaux venait d’être hospitalisée pour une appendicite et Joséphine était donc restée à Cannes pour pouvoir s’occuper du petit Quentin, et son mari pour gérer l’hôtel en absence de leur fille. Matteo avait pris ça bien, content de revoir Lydia, mais se passant volontiers de la présence du sale gosse, entre autres.

Alec alla chercher la vieille dame à la gare. Aussi digne au printemps précédent, elle accepta la main qu’il lui tendit pour l’aider à descendre du train. Il porta ses deux valises jusqu’à la voiture, lui ouvrit la portière, la laissa monter avant de mettre les valises dans le coffre pour enfin remonter lui-même et redémarrer.

« Tout va bien, Madame ? Nous pouvons y aller ? demanda-t-il en bouclant sa ceinture.

–Oui, merci, Alec. Navrée du dérangement, j’aurais pu commander un taxi…

– Oh non, je vous en prie. C’est tout à fait normal, vous ne m’avez absolument pas dérangé. Comment allez-vous ?

– Ma foi, aussi bien que possible vu ces tristes circonstances… Comment vont Gwendoline et Matteo ? Et Julia ?

– Mademoiselle Gwendoline est très peinée, elle est épuisée… Mademoiselle Julia la soutient, les soutient autant qu’elle peut et Mademoiselle Lou est là aussi…

– Ah, la jeune amie de Matteo ?

– Oui. Vous les verrez en fin d’après-midi, ils sont partis au cinéma.

– Et lui, comment va-t-il ?

– Il commenct à relever la tête, à reprendre pied… Il essaye de gérer autant qu’il peut, mais c’est très dur pour lui malgré tout… Ça va leur faire du bien de vous voir.

– C’est normal… Paul et Joséphine étaient réellement navrés de ne pas pouvoir venir…

– Il n’y a pas de souci, tout le monde a très bien compris. Ne craignez rien. Comment va mademoiselle Margaux ?

– Elle a été opérée hier après-midi et tout va bien, elle devrait sortir après-demain.

–Oh, parfait. Vous lui souhaiterez un bon rétablissement. »

Ils arrivèrent bientôt. Alec laissa la vieille dame devant l’entrée, sa mère l’attendait. Lui alla ranger la voiture, avant d’aller porter les valises dans la chambre. Lorsqu’il redescendit, il rejoignit le petit salon où Gwendoline sanglotait dans les bras de Lydia, sous l’œil attristé de Julia. Mariette, là aussi, les mains nouées devant elle, regardait la scène, navrée. Elle jeta un œil à son fils qui attendit que Julia le regarde pour demander d’une voix très douce :

« Je ne voulais pas vous déranger. J’aurais juste souhaité savoir si madame Lydia souhaitait un thé ou un café ?

– Un thé, merci, Alec. » répondit dans un murmure la nouvelle arrivant.

Alec s’inclina et ressortit sans attendre.

Il gagna la cuisine où il retrouva son père, qui rangeait la vaisselle propre. Il la sortait du lave-vaisselle, essuyait avec soin l’eau qui restait avant de tout remettre dans les placards.

« Tout doux, papa… Te penche pas trop, tu veux de l’aide ?

– Non, non… T’en fais pas, fiston, j’y vais tranquille.

– D’accord… »

Alec se mit à préparer le thé.

« Ils rentrent quand, monsieur Matteo et son amie ? demanda Yves.

– Ils seront là pour dîner, je pense.

– Pas plus tôt ?

– Non, le film était vers 15 heures et quelques et ils allaient sûrement traîner un peu la Part-Dieu avant de rentrer. Bah, tant qu’il sont là à temps pour dîner… Ils sont grands et ça fait sûrement du bien à monsieur Matteo de prendre un peu l’air, je l’ai senti nerveux, ce midi.

– Il tient plutôt bien, je trouve.

– Oui. Il tient bien. C’est un Ségard et il est bien décidé à prendre les choses en main. Et c’est très bien.

–Tu crois qu’il va vraiment renoncer à la délocalisation ? »

Alec versa l’eau chaude dans la théière avec délicatesse et répondit avec un sourire :

« Si les trois autres ne le lâchent pas, il pourrait bien, juste pour les faire chier.

– Ça va être marrant.

– Ouais. ‘Faudra prévoir du pop-corn pour regarder ça. »

 

Chapitre 13 :

 

La cérémonie se déroula, comme Matteo et sa grand-tante l’avaient souhaité, dans la plus stricte intimité de la chapelle du parc du Domaine.

Le père Poncin officia, réconfortant et bienveillant. Gwen était en larmes dans les bras de Julia, Matteo n’en menait guère plus large et Lou finit par passer son bras autour de ses épaules et prendre sa main. Lydia restait très droite et digne, même si visiblement très émue, comme Bruno, le vieil ami du défunt, qui était assis près d’elle.

Derrière se trouvaient Yves, Mariette et les parents de Mariette, Mathieu et Rose Dandre. Mariette pleurait, comme sa mère.

Alec, pour sa part, était debout avec le personnel des pompes funèbres, car la petitesse du lieu ne permettait pas à tous être assis.

Il faisait froid et le ciel était sombre lorsqu’ils sortirent pour se rendre au cimetière.

Ce dernier était calme. Il y avait juste un couple de personnes âgées qui restèrent à distance.

Matteo sanglotait, cette fois, tout comme Gwen, et si Lou tenait à peu près bon, Julia, elle, pleurait également et même Lydia et Mathieu n’en menaient pas large.

Alec semblait le seul à garder la tête froide, même s’il restait profondément triste. Quel gâchis… se répétait-t-il.

Il commençait à pleuvoir lorsqu’ils repartirent.

La journée s’acheva, maussade. Le vieux Bruno resta dîner avec eux, tout comme les parents de Mariette, avant qu’Alec ne ramène ces derniers chez eux. Il rentra tard, n’ayant pas voulu rouler trop vite sous la pluie.

Le lendemain, il raccompagna Bruno à la gare. Lorsqu’il revint, après avoir fait quelques courses, ce fut pour découvrir le portail ouvert, car la voiture des policiers était en train de se garer devant la maison.

Laissant ses parents les accueillir, il se contenta de les saluer de la main en passant avant d’aller ranger la voiture et les courses, non sans remarquer qu’un troisième homme les accompagnait : le docteur Aslanov.

Mariette, encore toute retournée des funérailles, les fit entrer aussi poliment qu’elle le put, mais sa petite mine ne leur échappa nullement.

Anastasy Vadik lui sourit, compatissant :

« Est-ce que ça va, madame Varin ? Vous êtes toute pale ? Nous ne dérangeons pas, j’espère ?

– Non, non… Il n’y a aucun souci, Commandant, dénia-t-elle vivement avant d’inspirer un grand coup. Soyez les bienvenus. Que pouvons-nous pour vous ? »

Aslanov regardait le hall avec intérêt, curieux, et Fang demeurait comme souvent impénétrable. Vadik répondit, toujours très aimable :

« Le docteur Aslanov, que voici, aurait souhaité rencontrer la famille de monsieur Ségard pour les informer des conclusions de l’autopsie, maintenant que les résultats y sont connus. Navré de ne pas avoir pris le temps de vous avertir… Nous ne vous dérangeons pas, vous êtes sûre ?

– Mes respects, madame, la salua Aslanov, souriant lui aussi

– Oh… Non, non. Il n’y a vraiment aucun souci. Enchantée, Docteur. Venez attendre au salon, je vais chercher Monsieur Matteo et Mademoiselle Gwendoline. »

Elle les guida jusqu’à la grande pièce, se poussa pour les laisser entrer, avant de demander, droite :

« Ces messieurs voudront-ils un thé ou un café ?

– Volontiers, lui répondit Vadik en hochant la tête. Un café pour moi.

– Moi aussi, merci, ajouta Aslanov et Fang se contenta d’un signe de tête.

– Installez-vous, je vous apporte ça très vite. »

Elle repartie en refermant la porte et Fang eut un sourire :

« Je n’arrive pas à m’y faire…

– Bah, si ça leur va… soupira Vadik en retirant son manteau avec soin avant de s’asseoir et le poser sur ses genoux.

– De quoi vous parlez ? s’enquit Aslanov, curieux, avant de faire de même.

– Killian a du mal avec la politesse des employés de cette maison, expliqua Vadik en levant une main théâtrale.

– C’est pas tant ça que l’impression qu’ils se pensent à nos ordres… corrigea l’Eurasien en allant voir, un peu plus loin, les vitrines des minéraux. Sérieux, déjà que quand je croise ma concierge qui passe la serpillière, je me sens mal qu’elle s’excuse de me déranger alors que c’est moi qui la dérange, mais là, une famille qui en sert un autre depuis 150 ans, sérieux, c’est vraiment bizarre…

– Ah, toi, tu n’as pas de cousin aristocrate… soupira Aslanov, amusé.

– Toi si ?

– Tout à fait, une branche que j’ai un peu fréquentée à mon arrivée en France, puisqu’elle vit à Paris… Vieille noblesse russe, installée là depuis 1917, jamais rentrée… Deux fois plus de domestiques que d’habitants dans la maison… Et la cousine ! Même pas capable de faire cuire des pâtes ou de s’habiller toute seule ! Je te jure, j’étais sur une autre planète. Et d’un mépris pour ses employés, c’était à vomir…

– Ce qui est dingue, c’est qu’ils acceptent encore de se laisser traiter comme ça de nos jours… » fit encore Fang, bougon.

Et la conversation s’arrêta là, car Matteo arriva avec Lou, Gwen, Julia et Lydia.

Les présentations faites ou refaites, tout le monde s’assit. Cette fois, Fang ne sortit pas son ordinateur. Assis sur le canapé, à droite Aslanov lui-même à droite de Vadik, il resta à observer, face à eux, Lydia, Matteo et Gwen, alors que Julia et Lou s’étaient assises sur le troisième sofa, à la droite, donc, du Lieutenant.

Alors que Mariette était revenue avec les cafés, Matteo attendit qu’elle ait fini de les servir pour commencer :

« Merci infiniment de vous être déplacé en personne, Docteur.

– Je vous en prie. Je reconnais que ce n’est pas habituel. J’espère que nous ne vous dérangeons pas ?

– Ben, vous avez interrompu une partie de cartes, ça reste gérable… » répondit le garçon.

Aslanov et Vadik eurent un sourire.

« Parfait, dit le second.

– Je tenais à vous informer des résultats de l’autopsie. J’ai reçu tout ça hier après-midi.

– C’est vraiment très aimable à vous d’être venu, répéta Matteo, mais un coup de fil n’aurait pas suffi ? »

Aslanov dénia du chef et se pencha, appuyant ses coudes sur ses genoux :

« Il n’y a aucun problème. Il nous semblait important de faire un point avec vous. »

Fang prit sa tasse de café et en respira les vapeurs alors que Vadik opinait du chef en s’appuyant lui sur le dossier.

Matteo fronça un sourcil :

« Ah, il y a un problème ?

– Nous avons confirmation que votre grand-père avait bel et bien une tumeur au cerveau.

– Vous en aviez parlé, oui ? »

Gwen avait tremblé et Julia prit sa main. Lydia avait aussi froncé les sourcils :

« Léon était malade ?

– Oui, madame. Si ça peut être une consolation pour vous, son agression lui a épargné une longue agonie. Il n’en avait plus pour longtemps, de toute façon. Vu les métastases que nous avons trouvées, en particulier au niveau du foie et du pancréas, nous pouvons vous assurer que c’était de toute façon une question de mois tout au plus. »

Gwen se mit à pleurer et Julia passa comme elle put son bras autour d’elle. Matteo, lui, prit sa tête dans ses mains un instant, tremblant, avant d’inspirer un grand coup, de se redresser, et de demander d’une voix sourde en joignant ses mains devant son visage

« Est-ce que vous avez une idée de quand cette maladie a débuté ? »

Aslanov se redressa en haussant les épaules en signe d’ignorance. :

« Impossible de savoir avec précision. Les vitesses d’évolution de ces pathologies sont extrêmement aléatoires. Cela dit, avec le nombre de métastases, plusieurs mois sans doute, peut-être un an ou deux en tout, mais ce sera impossible à prouver.

– Je vois. »

Lydia restait grave, tout comme Lou qui avait croisé les bras.

Il y eut un silence, puis Matteo reprit, sombre :

« Et est-ce que ça pouvait affecter son jugement ? »

Aslanov haussa à nouveau les épaules, mais ce fut Vadik qui répondit :

« Le neurologue que nous avons interrogé le pense, mais il n’a pu donner qu’un avis rapide. Il devrait nous en donner un plus poussé d’ici quelques jours, le temps de mieux analyser les scanners et les photos.

– Bien. Merci.

– Vous n’aviez aucune idée du faitque votre grand-père ait pu être atteint d’une maladie de ce genre, n’est-ce pas ? » demanda encore Vadik, très doux.

Ses deux poings serrés l’un dans l’autre devant ses lèvres, Matteo trembla et dénia du chef alors que les larmes lui montaient aux yeux. Lydia frotta son dos avant de poser sa main sur son épaule. Il reprit enfin d’une voix tremblante :

« On se voyait moins et au téléphone… Il avait l’air stressé et fatigué, mais… il se plaignait pas… C’est vrai que quand il venait ici, depuis cet été, il avait très souvent mal à la tête… Et là, je le voyais bien, qu’il était à bout… Mais avec la merde à gérer là et les autres continuent foutaient la pression… Je pensais pas… J’aurais jamais cru… »

Il ne put finir sa phrase et sanglota. Vadik et Aslanov échangèrent un regard, navrés, alors que Lydia, désolée elle aussi, frottait à nouveau le dos du jeune homme en disant :

« Personne ne t’en veut, Matteo. Tu ne pouvais pas deviner, tu n’as rien à te reprocher. Et puis, comme ce monsieur l’a dit, Léon a fini de souffrir, maintenant. Il a rejoint mon Justin et tout va très bien pour eux. »

Vadik, Aslanov, Fang et Lou eurent un petit sourire. Gwen, elle, pleurait toujours.

Matteo hocha la tête en se redressant, sortit un mouchoir en papier de sa poche, essuya ses yeux et se moucha, avant de soupirer :

« Désolé…

– Il n’y a pas de souci, lui répondit Vadik. Votre grand-père avait un traitement contre les migraines, sans plus. Connaissez-vous le médecin qui lui avait prescrit ?

– Ah non, aucune idée… Grand Père n’avait pas de médecin traitant… Il a dû en chercher un… »

Matteo eut un petit sursaut, comme s’il réalisait quelque chose, avant de grogner :

« J’espère qu’il n’a pas demandé aux deux autres, s’ils l’ont envoyé chez un toubib aussi doué que le psy qu’ils lui avaient recommandé pour moi… »

Fang fronça un sourcil, Vadik deux, et le second demanda :

« C’est quoi, cette histoire de psy ? »

Matteo grommela, puis leur expliqua rapidement comment, suite à sa déprime après la découverte des corps de ses parents, son grand-père avait emmené chez un psychiatre « très compétent », recommandé par Édouard Malton et Laetitia Frajet, psychiatre qui voulait à tout prix l’interner et l’avait gavé de médicaments qui avaient failli le rendre fou pour de bon. Lou confirma que l’état de son ami n’avait fait que se dégrader jusqu’à ce qu’un autre psychiatre lui fasse tout arrêter.

Vadik nota avec soin les coordonnées de Siegfried et le nom du psychiatre parisien.

Décidément, cette affaire était loin d’être claire. Dès qu’on pensait avoir défait un noeud, on en trouvait six…

 

Chapitre 14 :

Fidèles à leur tactique de venir à l’improviste pour leur premier contact avec un témoin, Vadik et Fang débarquèrent donc sans sommation à la Clinique des Roses en début d’après-midi, après avoir lâché Aslanov à la gare, le médecin légiste leur ayant assuré qu’il se débrouillerait pour rentrer.

Siegfried, qui animait un atelier dessin avec deux infirmières, apprit sans réelle surprise d’arriver des policiers, mais ne fit aucun problème allait rejoindre sans attendre.

Les deux hommes attendaient sagement à l’accueil, Fang observant et Vadik devisant avec le jeune homme qui se trouvait là. Sans être immense, l’entrée était claire et accueillante, avec des plantes colorées des fauteuils confortables.

« Messieurs, désolé pour l’attente. » salua aimablement le psychiatre.

Vadik lui sourit :

« Docteur Freund, je suppose ? Enchanté, je suis le commandant Vadik et je vous présente le lieutenant Fang, qui m’assiste dans cette enquête.

– Soyez les bienvenus, répondit tout aussi aimablement Siegfried en leur serrant la main. Venez, nous serons plus tranquilles dans mon bureau.

– Nous vous suivons. »

Il les conduisit à l’étage sans qu’ils croisent grand monde. Quelques ados traînaient par là, deux infirmiers et une aide-soignante, mais c’était très calme et l’ambiance était sereine.

Fang regarda la pièce et Vadik la trouva bien agencée et agréable. Siegfried assis à son bureau et les deux policiers face à lui. Alors que Fang sortait son ordinateur, Vadik demanda :

« Nous ne vous avons pas dérangé, j’espère ?

– Non, ne vous en faites pas. Mes collègues peuvent gérer l’atelier sans moi un petit moment. Que puis-je donc pour vous ? »

Siegfried était tranquille et souriant. Vadik le regarda un instant et remarqua :

« Notre venue n’a pas l’air de vous émouvoir beaucoup.

– Pour tout vous dire, je vous attendais un peu.

– Ah ? »

Fang le jeta un œil au psychiatre par-dessus son écran et ses lunettes.

« Tout à fait. Je me doutais que vous voudriez me parler un moment ou un autre. Ne serait-ce que parce que Matteo est mon patient et que j’étais présent lorsque les gendarmes sont venus lui annoncer le décès de son grand-père. »

Vadik fronça les sourcils sans perdre son sourire :

« Matteo Ségard est votre patient ?

– Je le suis régulièrement depuis printemps dernier. Il n’a pas dû vous dire, j’imagine.

– Effectivement, il ne nous la pas dit.

– Il était seul, lorsque vous avez parlé de moi ?

– Euh, non…

– Rien d’étonnant, alors. Il ne voulait pas que sa famille soit au courant. Je pense que seuls Alec et son amie Lou le savent.

– Alec Varin ? Vous le connaissez ? »

Sig sourit.

« C’est le plus vieil ami de mon mari et… Disons que c’est un homme à qui notre couple doit beaucoup.

– C’est donc par lui que Matteo Ségard vous a connu, j’imagine ?

– Tout à fait. Ils avaient besoin d’un certificat médical d’urgence, un peu après l’arrivée de Matteo ici, en mars avril. Du coup, Alec avait fait appel à moi, avec, bien sûr, l’accord de Léon Ségard.

– D’accord. Et vous vous êtes mis à suivre Matteo Ségard à ce moment-là ?

– Non, plus tard. Un peu après les funérailles de ses parents… J’ai attendu que le sevrage de son traitement précédent soit fini et nous nous sommes mis à nous voir, je dirais, toutes les deux ou trois semaines, selon nos disponibilités.

– Le fameux traitement qui lui faisait perdre les pédales ?

– Celui-là même.

– Pouvez-vous nous en dire plus là-dessus ? »

Sig haussa les épaules et croisa les bras en s’adossant à son fauteuil, réfléchissant. Il regarda le plafond un instant, cherchant dans ses souvenirs, avant que son regard ne se pose à nouveau sur les deux policiers :

« Je reconnais avoir manqué de vigilance.

– C’est-à-dire ? le relança Vadik alors que Fang le regardait à nouveau.

– Que son état aurait dû m’alerter plutôt… Je savais qu’il était sous traitement… J’aurais dû me douter avant qu’il y avait un problème. Bon… Après, c’est vrai que je ne connaissais pas assez pour réaliser à quel point il n’était pas dans son état normal et ce type de traitement peut avoir des effets bien pires encore… Bref, je voulais voir ça, mais j’étais très pris… Alec était au bout de l’ordonnance, lorsque j’ai enfin eu le temps de regarder tout ça… Et c’était pire que tout ce que j’avais pu penser…

– À ce point ?

– Honnêtement, c’était au mieux de l’amateurisme pur et simple…

– Et au pire ? »

Sig soupira :

« Au pire, vraiment… Pour tout vous dire, après avoir consulté Nicolas Delorme, mon collègue ici, et son père, qui est psychiatre également, même si retraité, nous avons fait un signalement auprès du Conseil de l’Ordre. »

Vadik le regarda avec surprise et Fang avait carrément sursauté.

« Nous n’avons pas encore eu de retour.

– C’était à ce point ? demanda Vadik, vraiment sidéré.

– Je n’ai pas osé le dire franchement à Matteo, ni même à Alec, mais pour moi, ce traitement tenait presque de la tentative d’empoisonnement. Si Matteo avait pris ses médicaments quelques mois de plus, à des doses pareilles, les dommages auraient pu être réels pour sa santé et son cerveau. »

Fang cligna un instant les yeux, séché, alors que Vadik croisait les bras, grave :

« Vraiment, vous êtes sérieux ?

–Nicolas et son père vous le confirmeront. Vous devez le savoir, la chimie du cerveau est une chose extrêmement délicate et son équilibre peut-être très dur à maintenir ou rétablir. Les traitements anxiolytiques ou antidépresseurs courants jouent là-dessus et c’est très complexe et potentiellement aussi efficace que dangereux, car chaque cerveau est différent et réagit différemment. C’est donc déjà, à la base, aberrant de donner un traitement lourd à un patient sans suivi, encore plus à un jeune homme sans antécédents dépressifs traversant juste une phase un peu difficile. Mais là, en plus, nous avions affaire à un cocktail médicamenteux très puissant et impliquant des mélanges connus pour être dangereux et avoir des effets secondaires vraiment graves.

– Non, vous pensez que c’était de la malveillance ? » demanda très clairement Vadik.

Sig le regarda un instant avant de répondre :

« Je n’en sais rien. Mais j’admets y avoir pensé. C’était un peu trop exact, comme mélange, pour n’être juste qu’une succession d’erreurs.

– Et quelles étaient les conséquences possibles concrètement ?

– Risque de dépendance médicamenteuse et de développement de psychoses, type paranoïa ou bipolarité… Et aussi, risque multiplié de décès par AVC, par la prise conjointe de trois molécules précises. Si ces prises avaient continué et augmenté… Sa vie aurait réellement pu être mise en danger.

– Augmentation des prises qui aurait pu être justifiée par le fait que son état ne s’améliorait pas… enchaîna Vadik.

– C’est une possibilité, mais je refuse de préjuger de la décision qu’aurait prise ce médecin.

– Et je ne vous le demande pas. Mais donc, selon vous, l’état de Matteo Ségard ne nécessitait ni traitement de ce genre, ni internement ?

– Absolument pas. Un léger traitement pour l’aider à passer le cap, à la limite, et surtout de l’écoute, mais rien de plus. Là, la mort de son grand-père a été bien plus violente et brutale et sur le coup, je lui ai donné de quoi gérer le choc, et je lui avais laissé quelques cachets s’il en ressentait le besoin. J’ignore s’il les a pris.

–Et vous étiez donc là lorsque les gendarmes sont venus lui annoncer la nouvelle.

– Oui. J’étais passé voir comment ça allait, vite fait, enfin c’est ce que je me disais, puisque, à cause de la présence de Léon Ségard, je savais que je n’allais pas pouvoir le voir pendant quelque temps. Matteo était très inquiet, je voulais être sûr que tout allait bien.

– Comment Matteo Ségard a-t-il réagi à la nouvelle ?

– Il s’est écroulé sous le choc, Alec l’a retenu à temps et il a pleuré jusqu’à ce que les cachets que je lui ai donnés ne l’endorme.

– Il s’est écroulé… euh, vraiment ?

– Ah oui, rien de métaphorique. Il est vraiment tombé… Comme je vous le disais, heureusement qu’Alec a eu le réflexe de le rattraper…

– Je vois… Et comment jugez-vous son état à l’heure actuelle ?

– Aux dernières nouvelles, tout à fait normal au vu de la situation. Encore fragile, mais il devrait se remettre, autant qu’on puisse, bien sûr, mais je ne suis pas inquiet pour lui. C’est un garçon très fort et très intelligent. Je n’ai pas le moindre doute sur sa capacité à aller de l’avant. D’autant qu’il est loin d’être mal entouré.

– Vous pensez à votre ami, Alec Varin ?

– Entre autres, oui. Nous sommes là aussi, son ami Lou est très présente et sa grand-tante et sa compagne sont là aussi. Sans parler des parents d’Alec…

– Quand vous dites ‘’nous’’ ?…

– Moi, mon mari et une autre amie à nous. Nous sommes tous très attachés à Matteo. C’est un jeune homme sympathique et généreux.

– Et… Votre attachement pour lui, comme votre amitié pour Alec Varin, ça ne vous gêne pas dans votre relation thérapeutique ? »

Sig sourit encore.

« C’est délicat, je vous le concède. J’ai été très tenté de le confier à Nicolas…

– Alors, pourquoi non ?

– Une affaire de feeling. Vous devez savoir qu’une relation psychiatre/patient est une relation de confiance entre deux êtres humains. Le fait que Matteo me fasse confiance pour ça m’a convaincu de m’en charger moi-même. Lorsque le courant passe, il faut en profiter. Exactement comme, dans le cas contraire, d’ailleurs, il faut savoir ne pas insister. Nicolas et moi faisons très attention lorsque nous nous répartissons les patients, mais il arrive que nous devions changer… Tout de suite ou plus tard… Dans certains cas, nous avons même dû faire appel à des collègues extérieurs.

– Je vois. »

Vadik sourit :

« Vous me semblez très attentif au bon suivi de vos patients. »

Sig sourit aussi et haussa les épaules :

« C’est mon travail, non ?

– Effectivement.

– Comme le vôtre est de nous éclairer sur les causes de ce drame.

– Effectivement… Auriez-vous une idée là-dessus ? »

Sig haussa encore les épaules :

« J’ai une jeune fille, ici, qui souffre de graves troubles alimentaires parce que sa mère est elle-même en burnout après des années de dépression, semble-t-il, dues à des détérioration sensibles de ses conditions de travail à la Manufacture.

– Oh, comme on y revient… Et qu’est-ce que vous en pensez ?

– Que l’épuisement peut conduire au désespoir et le désespoir, lui, conduit trop souvent à la mort. »

 

Chapitre 15 :

Maître Bisson se fit un devoir de venir chercher Mattéo et Gwendoline à l’entrée de son cabinet dès qu’il sut qu’ils étaient là. Aimable et souriant, il leur serra la main avec gentillesse :

« Soyez les bienvenus.

– Bonjour, Maître. Merci, lui répondit Gwendoline.

– Comment allez-vous ?

– Très bien, merci, répondit Mattéo avec un petit sourire. Et vous-même ?

– Ca va, je vous remercie. Merci beaucoup de vous être déplacés. Venez, nous allons voir tout ça dans mon bureau. Vous voulez un café ou quelque chose ?

– Moi, ça ira, merci, répondit Mattéo.

– Moi, je veux bien un petit café.

– Pas de souci. »

Le notaire regarda la secrétaire qui sourit aussi :

« Je vous apporte ça tout de suite. »

Maître Bisson hocha la tête et précéda Mattéo et sa grand-tante dans le couloir, avant d’ouvrir la porte et de se pousser pour les laisser le précéder à l’intérieur.

Mattéo et Gwendoline s’installèrent et le notaire prit un gros dossier avant de s’asseoir à son tour :

« Bien. Merci, vraiment, d’être venu. C’est plus simple pour moi de voir ça ici, avec tous les éléments et tous mes outils sous la main.

– Il n’y a pas de problème.

– Comme je vous l’ai expliqué, le but de ce rendez-vous est de vous informer du contenu du testament de Léon Ségard et de nous mettre d’accord sur les échéances de la succession.

– D’accord.

– Ca ne concerne que nous deux ?

– Principalement. Quelques autres personnes héritent de quelques objets, mais rien qui nécessite un rendez-vous. »

La secrétaire apporta le café, après quoi le notaire reprit, aimable et pédagogue :

« Sans grande surprise, vous êtes le principal héritier de votre grand-père, Mattéo. Vous héritez de la plupart de ses biens, à part, comme je le disais, quelques objets précis qu’il souhaitait léguer à quelques personnes précises, notamment une montre à un ami et une autre à Henri Gavriel, l’ancien directeur de la Manufacture. Vous héritez également des ¾ du Domaine, le ¼ restant demeurant à vous, madame. Vous héritez conjointement de la maison de Versailles. Libre à vous de la garder, la revendre, comme vous le voudrez. Vous avez le temps d’y réfléchir.

– D’accord.

– Vous, madame, vous gardez donc ¼ de la propriété du Domaine, tous les biens qui vous y appartiennent, et il tenait à vous léguer deux tableaux acquis par votre mère, Les Roses et Le Repas champêtre.

– Oh… »

Gwendoline sourit, émue. Elle avait toujours beaucoup aimé ces toiles, souvenirs du temps où, petite fille, elle accompagnait sa mère chez les antiquaires et dans les brocantes. Mattéo sourit et hocha la tête.

« C’est gentil…

– Il y a aussi les bijoux de votre mère, madame, poursuivit Bisson. Dans la mesure où il n’avait plus d’épouse pour les lui laisser, ils vous reviennent, à l’exception de la bague de fiançailles de la famille qu’il souhaite laisser à Mattéo, pour que ce dernier l’offre à sa future épouse… Où pas épouse, d’ailleurs. »

Mattéo se gratta la tête, un peu gêné. Bon ben… Soit la bague n’était pas trop féminine et il pourrait peut-être l’offrir à son futur, soit il l’offrirait à une amie, Lou, peut-être, pour une grande occasion…

« OK ben je verrai…

– Ça vous regardera, sourit le notaire en croisant les bras un instant. Sinon, je vous avais parlé de l’assurance-vie de votre grand-père, je crois, Mattéo ?

– Ah, oui, c’est vrai… Vous m’en aviez dit un mot vite fait quand on s’était vu pour la succession de mes parents…

– C’est ça. Donc, vous allez la toucher dans quelques temps.

– Ah… Elle s’élève à combien ?

– Un million d’euros. »

Mattéo sursauta :

« Sérieux ?!

– Tout à fait, sourit Bisson, amusé. »

Le garçon soupira en s’appuyant sur le dossier du fauteuil. Gwendoline sourit aussi.

« Bon sang, et je savais déjà pas quoi faire de celles de mes parents…

– Ne vous en faites pas, comme je vous l’avais dit, cet argent est bien placé et ne s’envolera pas. Vous avez tout le temps de réfléchir à ce que vous souhaitez en faire.

– Mouais…

– Vous aviez eu rendez-vous à la banque, d’ailleurs ?

– Vite fait, Monsan m’avait renvoyé vers un conseiller qui ne m’avait pas beaucoup convaincu… Du coup, j’ai demandé à ce que ça ne bouge pas et je me suis dit que je verrais plus tard…

– Vous êtes en droit d’ouvrir des comptes dans d’autres banques, vous savez.

– Ouais, j’y pensais… Mais j’y connais rien, ‘faudrait que je me renseigne.

– Tout à fait. Et comme je le disais, ça n’est pas pressé. »

Ils réglèrent encore un certain nombre de choses avant de passer à l’entreprise.

« Vous héritez des parts de votre grand-père, qui s’élèvent à 35%. Avec les 5% que vous teniez de votre père, vous voilà donc à 40%, expliqua le notaire.

– Comment sont répartis les 60 qui restent ? demanda le jeune homme.

– Alors, Jean-Paul Monsan a 35%.

– D’accord… Il avait comme Grand Père…

– Tout à fait. Comme associés, ils avaient le même nombre de parts.

– Et le reste ?

– Votre grand-tante ici présente a 5%. »

Gwendoline opina.

« Mais la gestion de ces 5% revenait à votre grand-père. Il va donc falloir voir comment vous faites, si vous en prenez la gestion ou si vous voulez vous en charger, madame.

– Nous allons y réfléchir… répondit Gwendoline. Léon ne voulait pas trop que je m’en mêle, mais ça m’intéresse tout de même…

– Il n’y a pas de souci. Laetitia Frajet et Édouard Malton ont 5% chacun, eux aussi.

– Quoi ? Ils ont des parts ? demanda Mattéo, sincèrement surpris.

– Oui, un accord passé entre eux, votre grand-père et monsieur Monsan, qui sont passé de 40 à 35% en leur donnant chacun 5% il y a quelques années… Je pourrais vous retrouver l’accord, si vous voulez.

– Ouais, opina Mattéo, un sourcil froncé. Ouais ouais, je veux bien plus d’infos là-dessus.

– Pas de souci. Je possède 5% également.

– Et les 5 % qui restent ?

– Ils sont à Alec Varin. »

Mattéo sursauta encore, stupéfait.

« Alec a des parts dans l’entreprise ? s’écria-t-il, les yeux ronds.

– Comme tous les siens depuis qu’elle existe. Ça fait partie des volontés testamentaires d’Auguste Ségard. Depuis Stanislas Nowak, le fils d’Irène Nowak, tous ses descendants, tous les régisseurs du Domaine, ont ces 5% qui sont transmis de génération en génération quand ils prennent leurs fonctions.

– … »

Mattéo fut la moue, dubitatif. Il finit par avoir un petit rire :

« Ben dis donc, il les aimait bien, les Nowak, papy Auguste… Entre ça, le fait qu’ils gardent le Domaine si on les vire ou le fait qu’ils soient nos héritiers s’il y a un souci… »

Bisson sourit, amusé à nouveau. Il croisa ses bras et reprit :

« Vous n’êtes pas sans savoir qu’Auguste Ségard s’est marié et a eu son fils très tard, tant son entreprise l’occupait. Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’il ait désigné le fils de sa gouvernante, son filleul, qui l’a secondé très tôt, comme son héritier potentiel tant qu’il n’en a pas eu, et que même après ça, il ait veillé à s’assurer que lui et les siens resteraient à l’abri en cas de souci avec ses héritiers à lui.

– Ouais, c’est vrai… Surtout qu’à l’époque, c’était encore assez tendu…

– C’est vrai, opina Gwendoline. D’autant que comme Auguste n’a eu qu’un fils, vu la mortalité infantile à cette époque, il a été bien avisé de se prévoir un second héritier potentiel…

– Tout à fait, approuva le notaire. Tout ça pour dire que c’est pour ça qu’Alec Varin a 5% des parts de l’entreprise.

– C’est marrant qu’il ne m’en ait jamais parlé… Enfin, il est plutôt discret sur ces trucs-là…

– Ce n’est pas son genre, effectivement, sourit encore le notaire. Mais je pense très sincèrement que vous pouvez compter sur lui, c’est un homme qui vous est loyal. Comme tous les siens l’ont été avant lui, d’ailleurs. »

Mattéo sourit et hocha la tête :

« Ouais. On a bien de la chance de les avoir ! »

Ils restèrent encore un moment auprès du notaire avant de repartir une fois les échéances posées pour la suite. Il y en avait pour quelques mois le temps de tout régler, de toute mettre en place, de tout signer, bref, l’année allait se finit tranquillement, la suivante, commencer tranquillement, avant que tout ne soit mis en place.

Mattéo et sa grand-tante, un peu fatigués, prirent un taxi jusqu’à la gare, puis le train pour rentrer. La nuit tombait lorsqu’ils arrivèrent.

Alec les attendait sagement sur le quai.

« Bienvenue, les salua-t-il gentiment. Est-ce que tout s’est bien passé ?

– Oui, sans problème ! répondit Gwendoline en descendant. Merci. »

Mattéo descendit après elle :

« Ouais, on en a appris une belle, petit cachotier ! … Alors comme ça, tu as des parts dans mon entreprise ? »

Alec eut un petit sursaut, comme pris en faute, puis haussa les épaules :

« Oh, pas grand-chose, c’est plus pour la forme…

– Non, mais je te charrie, en vrai, ça m’arrange.

– Ah ? »

Ils partirent vers la voiture. Mattéo fit la moue en hochant la tête et reprit en levant un index :

« Ouais. J’ai 40%, Grand Tatie 5, toi 5, Maître Bisson, 5, donc, à nous 4, on peut envoyer péter les 3 autres comme on veut et ça, c’est très cool à savoir si besoin. »

Alec comprit et eut un petit rire :

« Ma foi, vu comme ça… C’est effectivement bon à savoir. »

 

Chapitre 16 :

Vadik bâilla et Fang, au volant près de lui, eut un sourire.

« Fatigué, chef ?

– C’est plus de mon âge, ces conneries…

– Eh ben, ça promet si t’es déjà dans cet état à 39 ans…

– Grave. Ça doit être l’abus de vodka.

– Ah ouais, possible… M’enfin, t’es pas non plus obligé de répondre à toutes les provocations, non plus !!

– Eh ! J’ai une réputation à tenir, moi ! »

Ils rirent tous deux alors que l’Eurasien s’arrêtait à un feu rouge.

« Bon. On arrive ? demanda le Russe.

– D’après le GPS, on est à deux rues… J’espère qu’on va pouvoir se garer.

– Ça serait cool.

– Très, opina Fang.

– Sinon, on va être en retard.

– Et c’est grave parce que ? sourit le chauffeur.

– C’est pas grave du tout. Je m’en fous même royalement. S’ils nous font chier, de toute façon, on les convoque.

– Ouais. Ah, ça doit être là… Alors… Une petite plaçounette… »

Fang tourna un moment avant de trouver où se garer. Ce qui fait que les deux hommes étaient effectivement un peu en retard par rapport à l’heure dite.

La très mignonne secrétaire de Jean-Paul Monsan les accueillit avec un sourire nerveux.

A sa décharge, la première visite, surprise bien sûr, des deux hommes s’était plutôt très mal passés, son patron ayant tout bonnement tenté de refuser purement et simplement de les voir. Il avait fallu la menace très claire d’une convocation au commissariat pour qu’il daigne sortir de son bureau pour venir voir et accepte de prendre rendez-vous. Le tout en suintant le mépris par tous ses pores, ce qui n’avait pas ému du tout les policiers, pas plus que ça ne les avait impressionné.

Ce maton-là, ils revenaient donc le voir et devaient aussi interroger Laetitia Frajet et Édouard Malton qui devaient être par là. Ces deux derniers avaient moins renâclés, sans doute désireux de faire oublier leur première rencontre.

La jolie demoiselle conduisit donc Fang et Vadik au travers de quelques couloirs propres de bureaux vitrés, jusqu’à une salle de réunion claire au design high tech sans aucune personnalité. La table était assez longue et si leurs trois témoins étaient là, à un bout, deux chaises étaient installées à l’autre bout.

Vadik et Fang échangèrent un regard et un prirent chacun un pour les rapprocher, sans du tout relever la grimace de leurs hôtes.

« Madame, messieurs, les salua aimablement Vadik après avoir posé sa chaise. Désolé du retard, on a eu du mal à se garer.

– Hm, grogna Monsan. Nous avons peu de temps à vous accorder, alors si…

– Vous nous accorderez le temps nécessaire, monsieur Monsan, le coupa Vadik sans perdre son sourire, et il sera toujours moindre que celui de votre visite au commissariat. A part si vraiment, vous y tenez. Mais continuons donc cette conversation assis, voulez-vous ? Ca sera plus confortable pour nous tous. »

Vadik soutint sans perdre son sourire le regard furieux du banquier, qui finit par s’asseoir avec humeur. Laetitia et Edouard, mal à l’aise, firent de même et les policiers suivirent. Monsan était en bout de table, Vadik, puis Fang, à sa droite, les deux autres en face d’eux. Fang sortit paisiblement son ordinateur alors que Vadik reprenait :

« Reprenons donc. Monsieur Monsan, vous êtes donc le banquier qui gèrent l’argent privé des Ségard et celui de l’entreprise, ainsi que l’associé principal de cette dernière, je crois, avec monsieur Ségard.

– C’est ça.

– A combien s’élèvent vos parts dans cette affaire ?

– Je ne vois pas en quoi…

– Je ne vous demande pas de voir, je vous demande de répondre. »

Monsan fulminait, mais la sévère mise au point du procureur, quand il avait voulu se plaindre, avait dû lui servir de leçon.

« 35%.

– Bien. Celles de Léon Ségard s’élevaient à combien ?

– 35 aussi.

– Donc, aucun de vous deux n’était majoritaire ?

– Un vieil accord pour nous forcer à nous entendre…

– Pas bête… » nota tout haut le Russe en croisant les bras.

Il y eut un silence. Puis Vadik hocha la tête et reprit :

« Bien. Et donc vous deux, vous êtes le sous-directeur de l’entreprise et l’assistante de direction, c’est bien ça ?

– Oui…

– C’est ça…

– Et vous avez des parts, vous aussi ?… »

Il y eut un silence. Vadik les regarda, ils semblaient gênés. Il reprit donc :

« Pardonnez-moi, mais 35 et 35, ça fait pas 100.

– Nous avons 5% chacun… répondit Laetitia. J’avoue ne pas savoir à qui sont les 20% restants…?

– Il y a le notaire, la soeur de Léon, répondit Monsan avec un soupir. Je crois que Mattéo Ségard en a aussi, d’ailleurs, il faudrait vraiment que je puisse le voir. Je n’en sais pas plus… Le notaire doit le savoir.

– Merci, nous verrons avec lui, alors. »

Fang observait les trois témoins et tapait tranquillement sur son clavier. Il laissait son supérieur mener l’interrogatoire.

« Et donc, reprit ce dernier, d’où est venue cette idée de délocalisation ?

– Une nécessité liée à l’entrée en bourse, répondit Monsan.

– Et cette entrée en bourse ?

– Une évolution nécessaire dans le monde d’aujourd’hui… L’entreprise ne pouvait pas rester en dehors de ça éternellement.

– Une idée de vous ?

– Oui, mais Léon était tout à fait d’accord.

– L’autopsie a révélé que Léon Ségard était atteint d’une tumeur au cerveau. » lâcha Vadik avec calme.

Ses trois vis-à-vis sursautèrent vivement et le regardèrent, stupéfaits.

« Le compte-rendu des neurologues interrogés dit qu’il était très certainement en état de faiblesse, voire incapable de prendre certaines décisions graves de façon réfléchie et consciente de toutes leurs conséquences. Son petit-fils nous a confirmé qu’il souffrait de violents maux de tête, mais son traitement, que nous avons retrouvé, ne consistait qu’en anti-migraineux. »

Laetitia et Edouard se regardèrent, lui tremblant et elle choquée, alors que Monsan grognait :

« Navré, je ne sais rien là-dessus.

– Lors de vos derniers échanges ou de vos derniers rendez-vous, vous n’aviez rien remarqué de particulier ?

– Non.

– Et vous ? reprit Vadik pour Edouard et Laetitia.

– Ben, il était fatigué et oui, il avait souvent mal à la tête… reconnut cette dernière. Mais de là à penser que…

– Mattéo Ségard nous a dit que son grand-père n’avait pas de médecin traitant. Connaissez-vous celui qu’il a été voir ?

– Euh, non… On sait qu’il en avait vu un, et il devait en revoir un ici, justement parce que son petit-fils l’avait demandé, mais non… répondit Edouard.

– Donc, toutes ses décisions, tous ses choix de ces dernières semaines, de ces derniers mois, vous ont parus cohérents et réfléchis ?

– Ben… Oui, on suivait ce qui était prévu, rien de spécial… »

Vadik hocha la tête. Il réfléchit un instant avant de reprendre :

« Nous avons eu vent de beaucoup de rumeurs concernant des problèmes de harcèlement du personnel, de nombreux problèmes de santé de bon nombre d’employés au sein de la Manufacture. Que pouvez-vous nous dire de ça ? »

Monsan eut un soupir dédaigneux :

« La gestion interne de l’entreprise n’est pas de mon ressort.Mais croyez-en mon expérience, les ouvriers, à part râler et faire grève, et toujours réclamer, ça ne sert pas à grand chose dans ce pays. 

– A part à faire tourner les usines… » intervint Fang en tapant tranquillement, arrachant un sourire à Vadik et un sursaut au trois autres.

Le commandant les regardait, goguenard :

« Un détail, sûrement. Et vous ? reprit-il pour Edouard et Laetitia.

– La gestion RH n’est pas vraiment de notre ressort non plus… répondit Edouard. Mais bon, vous savez comment c’est… Depuis l’annonce de la délocalisation, on assiste aussi à une forte démobilisation du personnel et il y a pas mal de manœuvres pour la ralentir ou la freiner… D’ailleurs, entre nous… Nous nous demandons vraiment si l’attentat contre monsieur Ségard est vraiment le fait d’une personne isolé… Nous savons que beaucoup d’employés lui en voulaient…

– A point de le tuer ?

– Allez savoir…

– Auncune grève, ni tentative de coup de force ne nous a été rapporté, dit Vadik.

– Euh… Effectivement, mais bon, ça se trouve, en sous-main…

– C’est une piste, reconnut Vadik avec un haussement d’épaules. Et donc, comment les choses vont-elles se passer, maintenant ?

– C’est un peu délicat, grogna encore Monsan. Léon et moi devions signer le lancement effectif de la délocalisation le lendemain de son décès. Ce dernier a tout bloqué, et malgré mes demandes, le notaire refuse d’accélérer les processus pour me permettre de le lancer tout de même… Nous perdons un temps précieux. Mais je me doutais bien que cet homme était contre ce projet… Et comme il est parvenu à se rallier Mattéo, nous sommes coincés. »

Fang regarda le banquier par-dessus son écran.

« Je dois vraiment réussir à voir Mattéo au plus vite pour lui expliquer la situation… Mais il m’a l’air très jeune et instable, et entouré de gens qui sont contre nous aussi… C’est délicat.

– Instable ?

– Vous n’êtes pas au courant de ses antécédents psychiatriques ?

– Si, tout comme du fait qu’ils étaient visiblement dûs à un traitement exagérément puissant et qu’il va tout à fait bien depuis qu’il l’a arrêté.

– Ah, ça, c’est ce que l’autre psychiatre lui a raconté, s’écria Edouard, fâché. Mais le docteur Lafoutte est très compétent et réputé ! Moi, il ne me revient pas, ce Freund. Je suis sûr qu’il est de ceux qui montent la tête de monsieur Mattéo contre nous ! »

Vadik regarda Monsan et Edouard, puis demanda :

« Vous avez l’air de penser tous les deux qu’un certain nombre de personnes veulent influencer Mattéo Ségard ? Qui, d’après vous ?

– Ce fichu notaire, déjà, grommela Monsan. Quand je pense que Léon avait décidé de ne plus travailler avec lui ! Le recommandé s’est perdu, soit disant ! Invraisemblable !

– Ce psychiatre est louche aussi… Intervenir pour stopper comme ça un traitement sans même joindre le médecin qui l’a prescrit, ni plus connaître le patient que ça, c’est assez dingue, enchaîna Edouard.

– Et puis, entre nous, le gars qui travaille chez lui, là, Alex ou je sais plus quoi, ajouta Laeticia, c’est un drôle de gars aussi… Monsieur Ségard nous avait expliqué qu’il ne pouvait pas le virer sans lui laisser la maison… Franchement, je sais pas comment il a eu ça, mais c’est dingue ! »

Fang avait eu un sourire. Vadik hocha la tête.

« Il semble que les liens qui unissent la famille Ségard à celle de monsieur Varin soient très anciens.

– Ouais, ben c’est quand même vraiment bizarre ! Vous imaginez les moyens de pression qu’il peut avoir, face à un tout jeune homme aussi fragile ? »

Les deux policiers quittèrent la banque un peu plus tard. Fang reprit le volant et Vadik bâilla en bouclant sa ceinture.

« Courage, chef. Tu vas y arriver !

– Ouais, ben vivement ce soir qu’on se couche quand même ! …

– Eh eh ! Alors, qu’est-ce que tu en dis ?

– Ils sont assez doués en noyage de poissons.

– Tu trouves, aussi ?

– Ouais, au courant d’aucun sujet qui fâchent, mais par contre, pour essayer de détourner notre attention sur un soit-disant complot du personnel ou des manipulations d’autres personnes…

– Ouais, je m’attendais presque à ce qu’ils nous parlent des reptiliens ou des illuminatis, à un moment… »

 

Chapitre 17 :

Alec faisait la poussière en chantonnant, dans le grand salon. Il avait ouvert les vitrines pour nettoyer les pierres et bibelots exposés là. Après quoi, il nettoierait les statues orientales.

Dehors, il faisait gris et le ciel était menaçant. Matteo était parti faire une balade à cheval. Il espérait qu’il n’allait pas se prendre la pluie…

Il soupira.

La situation était vraiment étrange…

Lou était repartie depuis longtemps, tout comme Gwen et Julia. La jeune étudiante appelait régulièrement et envisageait de revenir pour Nouvel An. Gwen et Julia avaient beaucoup à faire à Paris, mais reviendraient sûrement passer les fêtes au Domaine.

Il se demandait si elles n’allaient pas quitter Paris, justement, à moyen terme, pour se rapprocher de Matteo, maintenant qu’il était acté que ce dernier ne retournerait pas vivre dans la capitale.

Alec soupira.

Matteo vivait tranquillement en attendant la suite. Il laissait les choses aller sans les faire traîner, ni les ralentir, poursuivant ses cours particuliers, ses séances avec Siegfried, ses lectures, ses jeux vidéo, ses balades avec son chien, ses chevaux sans plus se prendre la tête.

Il continuait aussi les donations à la bibliothèque et ses autres petits coups de main en douce au village.

On sonna au portail, faisant sursauter le régisseur qui jeta son chiffon sur son épaule avant de se hâter à l’interphone.

« Oui, bonjour ?

– Salut, Alec, c’est moi. »

Alec sourit :

« Oh, salut, Fred. Attends, je t’ouvre. »

Alec sortit pour accueillir son vieil ami, qui avait sorti son bel utilitaire, au lieu de sa vieille camionnette ouverte. Les chiens virent l’accueillir aimablement. Les deux hommes se firent la bise, souriants. Alec tapota son bras :

« Ça fait le plaisir de te voir !…

– Bah ouais ! C’est vrai que ça fait un petit moment qu’on ne s’est pas croisés… Ça va comment, ici ?

– Ben tranquille, écoute… On attend la suite… Le notaire a dit que tout devrait être en ordre d’ici le printemps, l’été au plus tard, le temps de tout faire proprement. Ça convient à Monsieur Matteo et moi, ça me va aussi. Donc, en attendant, je lui fais des cookies et des muffins et lui, il ponce Mass Effect.

– Ah bon ?

– Oui, il veut faire toutes les romances, il doit en être au moins à sa septième partie… »

Fred rigola :

« Bien. Ça, c’est une occupation saine !

– Ouais, approuva Alec, amusé aussi. Sauver les galaxies, y a que ça de vrai. Et sinon, qu’est-ce qui t’amène ?

– Ben, un certain billard que j’ai enfin eu le temps de finir…

– Oh, super !

– Ouais, jamais que six semaines de retard… Mais le voilà, tout joli tout beau. Il le voulait où ?

– Eh ben dans le grand salon, je crois… Je vois pas trop où on pourrait mettre ailleurs, en fait… »

Fred hocha la tête :

« On se le rentre ?

– Si tu me laisses aller chercher mes gants…

– Pas de souci ! »

Alec hocha la tête et repartit à l’intérieur chercher ses gants. Lorsqu’il revint, Matteo arrivait tranquillement sur le cheval noir, Caramel courant joyeusement près de lui. Les autres chiens allèrent, joyeusement aussi, les accueillir.

Voyant Fred et son véhicule, Matteo sourit et relança un petit trot pour le rejoindre :

« Bonjour, Fred ! Comment ça va ? »

L’ébéniste lui sourit. Le jeune homme avait vraiment de l’allure sur le cheval, même en simples jean-baskets et manteau noir. Fred serra avec plaisir la main gantée que lui tendait Matteo :

« Ça va, tranquille, et vous ?… Bonne ballade ?

– Ouais !… Markys avait bien besoin de bouger et moi aussi. Et ça fait du bien à Caramel aussi. Le veto dit que c’est bien pour sa patte qu’il bouge, parce que sinon, elle va poser problème bien plus vite. »

Matteo posa pied à terre alors qu’Alec les rejoignait.

« Bienvenue, Monsieur. Vous arrivez juste avant la pluie, on dirait. Voulez-vous que je rentre Markys ?

– Non, je vais m’en occuper. Merci, Alec, répondit gentiment le jeune homme.

– Fred apportait votre nouveau billard. »

Le sourire de Matteo s’élargit et tapota ses mains, tout content :

« Oh, super !… Ça y est, fini ?

– Oui, ce matin. J’espère qu’il va vous plaire…

– Je suis sûr que oui !… Je vais m’occuper de Markys et je viens voir ça… À part si vous avez besoin d’aide ?

– Non, ça devrait aller. J’ai ce qu’il faut pour le déplacer sans trop le porter, ça ira. Ne vous en faites pas.

–Ah ben parfait alors ! »

Matteo hocha la tête et flatta le cheval qui venait de lui donner un petit coup de tête.

« Oui, oui, on y va, Markys. Bon courage à vous deux ! »

Matteo remonta sur le cheval qui repartit énergiquement vers les écuries et les chiens suivirent. Alec enfilait ses gants.

« Allez, on se bouge !… Il va vraiment pleuvoir, là.

– Yep ! »

Les deux hommes ne galèrent pas trop à rentrer le meuble et à l’installer. Fred l’avait soigneusement emballé pour le transport. Ils finissaient d’enlever les protections lorsque Matteo arriva, Caramel sur les talons.

Le jeune homme sourit, ravi :

« Ouah, magnifique ! »

Le billard était grand, ses boiseries décorées de fines ciselures représentant des courbes harmonieuses et délicates, parfois des petites fleurs ou des feuilles, s’enroulant autour des pâtes avec délicatesse. Le tapis était d’un joli vert sombre. Les queues avaient les mêmes courbes décoratives et des boules étaient parfaitement sculptées.

Matteo regarda tout ça avec un grand sourire de gosse heureux et émerveillé, et Alec lui-même était impressionné. Son vieil ami s’était vraiment défoncé.

« C’est vraiment parfait, Fred !… Merci beaucoup ! » s’exclama Matteo, ravi.

Fred se gratta la nuque, un peu gênés.

« Oh, je vous en prie… Vu le retard, je devais bien assurer et vous livrer un truc potable… »

Matteo éclata de rire :

« Ah ben pas de problème avec le retard si c’est pour m’apporter d’aussi beaux objets ! »

Alec sourit et gloussa en voyant Fred détourner les yeux, un peu rose.

« … Merci… »

Matteo applaudit, puis croisa les bras et répond et reprit gentiment :

« Est-ce que vous pourriez me rendre service ?

– Euh, dites-moi ?

– Est-ce que vous pourriez récupérer notre vieux billard ? Il devrait y avoir moyen de le retaper si vous voulez… Après, libre à vous d’en faire ce que vous voudrez. »

Fred haussa les épaules :

« Moi, je n’en ferai rien, mais je peux le donner à la MJC du village ou à la clinique, si vous le permettez.

– Oui ! Sans souci. Voyez et faites comme vous voudrez, ce serait bien qu’il serve à d’autres personnes, on va pas en faire des allumettes !

– Ce serait dommage, il est encore en bon état, approuva Alec. On verra ça, il est à la cave. En attendant, que diriez-vous de manger un bout, tous les deux ? Ça va être l’heure de goûter.

– Volontiers ! répondit Matteo. Je vais me changer, tu me préparerais un chocolat ?

– Comme il vous plaira. »

Matteo hocha la tête et fila. Caramel le suivit en remuant la queue, tout content.

Alec regarda son ami et tapota son épaule :

« Tu t’es déchiré, vieux. Respect. »

Fred haussa les épaules avec un sourire content :

« J’avoue, j’avais un peu temps, je me suis fait plaisir.

– Tu as bien fait, il est vraiment superbe. Café ?

– Ouais ! »

Ils allèrent à la cuisine. Alec mit ses cookies au four alors que Fred s’asseyait à la table.

« Matteo a l’air d’aller bien.

– Ouais, ça va pas mal. Il reprend du poil de la bête, là. Il attend des nouvelles de l’enquête et du reste, pas trop la peine de la tête tant qu’on en sait pas plus…

– Pas faux. Pas de nouvelles des autres connards ?

– Je filtre, comme il me l’a demandé, mais Monsan a réussi à lui extorquer un rendez-vous. Par contre, ça va avoir lieu ici, monsieur Matteo ne veut pas y aller. Y a moyen que ce soit drôle.

– Vous allez lâchez les chiens ?

– C’est à l’étude… Monsieur Matteo a commencé à se renseigner sur des fonds d’épargne solidaire, il voudrait placer son argent de façon à ce qu’il aide des projets concrets et durables plutôt que d’engraisser ses banquiers, selon ses propres termes.

– Ah ouais… Il va adorer ça, l’autre.

– Je pense aussi. Il y a vraiment moyen que ce soit très drôle. »

 

Chapitre 18 :

 

Anastasy Vadik regardait avec gentillesse la femme qui lui faisait face, épuisée et tendue, sur un canapé usé.

Le salon était propre, pas très grand, mais bien agencé. Les meubles étaient anciens et en ce jour d’automne, très gris, la pièce, même éclairée, restait sombre.

Vadik était sur un fauteuil et Fang sur un autre, et face à eux, sur le canapé, se trouvait donc une trentenaire pâle aux traits tirés. Léa Saret, la femme de Ludovic Saret, l’homme qui avait tué Léon Ségard et qui, depuis, était toujours hospitalisé. Vadik lui sourit, sincèrement compatissant, alors que Fang sortait son ordinateur et l’installait sur ses genoux.

« Merci de nous recevoir, madame Saret, et désolés d’être venus à l’improviste.

– … Euh… Je euh… C’est normal… »

Elle se tordait les mains, très nerveuse.

Vadik et Fang échangèrent un regard avant que le commandant ne reprenne, toujours très doux :

« Nous avons su que votre époux allait un peu mieux ? »

S’ils n’avaient toujours pas pu interroger Ludovic Saret, les deux enquêteurs prenaient très régulièrement de ses nouvelles.

Léa Saret grimaça un sourire :

« … Oui… Il… Il remange un peu et… Et hier… Il a souri à Luc… »

Fang nota et Vadik demanda :

« Votre fils, c’est ça ? Quel âge a-t-il ?

– Luc ? Il a 4 ans. »

Vadik hocha la tête :

« Son papa doit lui manquer.

– …

– Vous allez le voir tous les jours ?

– … Oui, on essaye… Sauf quand je finis trop tard au boulot, mais ils sont gentils, ils font pour que je sois libre vers 18 h, sauf quand y a pas le choix…

– Vous travaillez où ?

– À l’Inter’ de Givery… Je suis à moitié entre les caisses et la mise en rayon… Et des fois, j’aide en charcuterie, aussi.

– Bonne ambiance ?

– Oui, le directeur est gentil… »

Vadik hocha encore la tête.

« Il y a longtemps que vous êtes mariée à Ludovic ?

– Ça fait sept ans…

– Vous vous connaissez depuis longtemps ?

– Avec Ludo ?… Oh ben… Depuis toujours, on pourrait dire… On était déjà amoureux en primaire et puis après, on s’est jamais vraiment quitté… Il attendait d’avoir son CDI pour qu’on se marie… Ça faisait un petit moment qu’ils le trimbalaient de CDD en CDD… Mais il voulait un vrai boulot… Il était tout fier… Mais… »

La voix déjà tremblante se brisa et elle renifla :

« … Ça s’est dégradé… Et il pouvait pas partir à cause du crédit de la maison… Et il… »

Elle se mit à pleurer, couvrant sa bouche de ses mains. Vadik et Fang attendirent en silence.

Elle sortit un mouchoir rose pâle de sa poche et se reprit.

« Désolée…

– Ce n’est pas grave.

– C’est une crème, mon Ludo… ‘Faut me croire, Commandant !… Il a jamais fait de mal à personne… Mais là… Il en pouvait plus… Ça faisait des semaines qu’il avait des horaires de dingue…

– Quand est-ce que ses conditions de travail ont commencé à se dégrader ?

– Avec le nouveau directeur, c’était déjà pas terrible… Mais là, avec la fermeture, c’était de pire en pire… Ils se sont mis à lui demander de faire les trois-huit, mais c’était pas régulier… Du coup, il dormait plus comme il faut… Il a failli avoir deux accidents de voiture et même à l’usine, il s’était fait engueuler parce qu’il faisait des conneries…

– Depuis combien de temps, ces horaires ?

– Le printemps dernier… Mais avant déjà, c’était devenu plus dur… Le chef d’équipe s’est mis à les pourrir sans arrêt…

– Et ses collègues ?

– … Au début, ils essayaient de se serrer les coudes… Et puis, ils leur ont mis des horaires différents pour pas trop qu’ils puissent parler… Et après, il y a eu des sales rumeurs, des engueulades… Y en a plusieurs qui sont partis… Et du coup, c’était de pire ne pire pour ceux qui restaient… Y avait pas de réembauches, ils se démerdaient avec des intérimaires… »

La voix tremblait toujours. Elle renifla. Elle serrait son petit mouchoir rose dans sa main, bien trop fort.

« Il en pouvait plus… Vraiment… »

Vadik hocha la tête. Fang la regardait, un peu triste.

Pas facile d’interroger cette petite bonne femme dont la vie venait d’exploser…

« … Je vous jure… balbutia-t-elle en se remettant à pleurer. C’est pas un assassin, mon Ludo… C’est pas vrai… Il était juste à bout… »

Elle se moucha, essuya ses yeux, avant de reprendre :

« Il tenait à peine debout, le matin de… Enfin, ça faisait deux semaines que je lui disais de s’arrêter… Il voulait pas, il disait que ça serait pire à son retour… Il est parti quand même, pour 8 h, alors qu’il avait fait 16-24 la veille… Et 24-8 avant… J’avais peur qu’il ait un accident… Je… je… »

Elle sanglota :

« … Si seulement j’avais pu le retenir… »

Fang soupira, navré. Ils attendirent encore, puis Vadik demanda doucement :

« Pourriez-vous nous fournir les horaires de votre mari, madame Saret ?

– … Oui… Venez… »

Elle se leva, un peu vacillante, et ils la suivirent à la cuisine. La pièce était un peu moins sombre, grâce à la porte vitrée qui donnait sur le petit jardin. Léa Saret s’essuya encore les yeux avant de décrocher une feuille aimantée au frigo. Une mauvaise photocopie. Les horaires étaient effectivement dingues : Ludovic Saret faisait effectivement les trois-huit sans aucune régularité.

Elle les regarda, nerveuse :

« J’ai balancé ceux d’avant… Je suis désolée, je les gardais pas…

– Ce n’est pas grave, c’est déjà bien d’avoir celui-là. »

Vadik regarda la feuille et la tendit à Fang qui fit de même.

« C’est complètement illégal, comme horaires, remarqua ce dernier.

– Ça confirme ce qu’on nous avait déjà dit… soupira Vadik. Pourriez-vous nous donner les coordonnées des collègues de votre mari, madame ? Surtout ceux qui avaient démissionné ?

– Euh… Oui, oui… »

Elle alla prendre un petit calepin dans un tiroir, sous le téléphone, et s’assit à la table pour noter des noms et des numéros sur une feuille. En la tendant à Vadik qui lui sourit, elle balbutia :

« Commandant… C’est vrai que mon Ludo… Il va prendre perpet’ ?… »

Vadik la regarda, un peu surpris, puis lui sourit à nouveau :

« Non. »

Elle trembla et il reprit, calme et apaisant :

« Votre mari est inculpé pour ‘’coups et blessures ayant entraîné la mort sans intention de la donner’’, madame. C’est bien un crime et la peine encourue est de 15 ans. Mais dans le cas de votre mari, étant donné les circonstances et le harcèlement dont il était victime, je pense sincèrement que ça ne sera pas si simple. Nous verrons déjà à la fin de l’enquête ce qu’il en ressort. Votre mari n’est pas encore jugé, pas encore condamné. »

Elle le regardait, semblant ne pas trop savoir si elle devait le croire ou pas. Il sourit encore et reprit en lui donnant sa carte :

« Nous allons vous laisser, madame. N’hésitez pas à me joindre si vous vous souvenez de quelque chose, ou si une idée vous vient. Nous ne sommes pas là pour enfoncer votre mari. Nous sommes là pour faire toute la lumière sur cette affaire. Vous pouvez nous faire confiance. »

Les deux hommes repartirent bientôt.

Ils retournèrent à leur voiture et y montèrent.

« On prévient l’Inspection du Travail tout de suite ? » demanda Fang en posant son sac sur la banquette arrière.

Vadik soupira.

« Je pense que ça ne sera pas inutile. Dis-moi… C’est moi ou les horaires qu’elle vient de nous donner ne correspondent pas à ceux que la direction nous avait donnés ?

– Alors, je dois t’avouer que je ne les ai pas appris par cœur…

– Tu fais pas d’effort, Lieutenant…

– Je sais, j’ai honte. Mais là de tête, si j’avais déjà vu une horreur pareille, je pense que je m’en souviendrais.

– On est d’accord… »

Ils mirent leurs ceintures et Fang démarra. La petite rue de village était tranquille, quasi vide à cette heure de la matinée.

« On fait quoi, maintenant, Chef ?

– On va se poser quelque part pour comparer ces horaires et manger un bout… ? J’ai déjà faim…

– Ça me v… »

Fang fut coupé par la sonnerie du téléphone de son supérieur. Vadik avait sursauté aussi. Il sortit l’appareil de la poche intérieur de son manteau et fronça un sourcil avant de décrocher :

« Oui, bonjour, monsieur Varin… Que puis-je ?… »

Fang fronça un sourcil en voyant Vadik en froncer deux.

« On arrive. »

Il raccrocha.

« On va chez les Ségard, Killian.

– Oui, Chef !… »

Fang eut un sourire :

« Qu’est-ce qui se passe ?

– Apparemment, ils ont reçu une lettre anonyme.

– Oh ? Sérieux ?

– Ouais… »

Ils arrivèrent rapidement au Domaine. Alec leur ouvrit immédiatement et vint les accueillir sur le parvis.

« Merci beaucoup d’être venus si vite, messieurs…

– Nous n’étions pas loin, il n’y a pas de souci, monsieur Varin, lui répondit Vadik. Que se passe-t-il ? Vous m’avez parlé d’un courrier anonyme ?

– Oui, je l’ai trouvé dans la boite à lettres avec le reste ce matin… »

Alec les précéda jusqu’au petit salon, où Mattéo, sombre, était assis bras croisés dans un fauteuil, près de la cheminée où brûlait un bon petit feu.

Caramel était couché à ses pieds.

Sur la table basse, devant lui, une lettre sortie d’une enveloppe blanche.

Mattéo salua les deux hommes et leur désigna la chose. Alec croisa les bras. Vadik garda ses gants pour la prendre. Fang lut par-dessus son épaule. Quelques lignes tapées à l’ordinateur, police banale, texte non justifié…

 

« Sale exploiteur,

Sa fai bien trop lontemps que ta famille se moque de nous

et quelle nous prand pour ses esclaves.

On en a marre !! On va ce venger !!

Ton grand-père a payé ses crimes et ça va continuer !!

Si tu ne renonce pas à la délocalisation au plus vite,

tu y passera toi auci !! »

 

Vadik et Fang se regardèrent, aussi dubitatifs l’un que l’autre. Puis, le commandant soupira :

« Si vous permettez qu’on l’emmène ? »

Mattéo soupira avec humeur :

« Faites tout ce qu’il faudra pour me retrouver l’auteur de cette merde. »

Le jeune homme se leva, froid :

« Je commence à en avoir plus que marre qu’on se foute de ma gueule.

– Vous êtes conscient que c’est sûrement un leurre ? demanda Vadik.

– Ça crève tellement les yeux que c’en est insultant !… répondit Mattéo avec humeur. Bourré de fausses fautes alors que les tournures sont beaucoup trop soutenues pour que ça tienne. C’est ridicule. »

Vadik hocha la tête.

« Nous allons voir si nous trouvons des empreintes… Euh, il faudra nous laisser les vôtres… Qu’on puisse les éliminer de la recherche…

– Pas de problème. »

 

Chapitre 19 :

Il s’était remis à pleuvoir un peu après le départ des policiers. Matteo rejoignit la salle à manger après les avoir raccompagnés.

Alec et lui ne mangeaient plus ensemble, ayant perdu l’habitude après le séjour de Lou, Gwen et Julia.

Alec le servit en silence, le sentant contrarié. Ça promettait pour le rendez-vous avec le banquier dans l’après-midi…

Matteo était sombre et effectivement de mauvaise humeur. Cette lettre l’avait prodigieusement énervé. Il ne savait pas qui était le con qui le cherchait ainsi, mais qui que ce soit, il avait intérêt à prier pour ses miches.

Même la délicieuse crêpe au chocolat fondu et chantilly maison d’Alec, au dessert, ne parvint pas à le dérider complètement.

Le jeune homme s’installa dans le petit salon, près du feu, pour attendre son rendez-vous avec un bon bouquin. Caramel se réinstalla tranquillement à ses pieds.

Alec vint, au bout d’un moment, lui apporter du thé. Matteo le regarda du coin de l’œil.

« Alec.

– Oui ?

– Je compte sur toi pour ne pas me laisser seul avec lui.

– Il n’y a pas de souci, Monsieur Matteo. »

Alec repartit préparer les cookies et il songeait qu’il devait aussi aller nettoyer les écuries lorsque ça sonna au portail.

Un peu plus tard, il accueillit avec une stricte politesse Jean-Paul Monsan et un parfait inconnu à la porte. L’homme devait avoir la cinquantaine, presque chauve, l’air sévère dans son costume sur mesure. Monsan était égal à lui-même, dans un costume hors de prix, l’air comme toujours de mauvaise humeur.

« Messieurs, bienvenue. »

Monsan ne s’embarrassa guère de politesse, lui.

« Quel temps de chien… » grogna-t-il.

Alec les débarrassa rapidement :

« Si vous voulez bien me suivre, monsieur Matteo vous attend dans le petit salon. Voudrez-vous du thé ou du café ?

– Café, merci. » dit l’inconnu et Monsan grommela un vague acquiescement.

Alec hocha la tête et les précéda. Il ouvrit la porte et les laissa entrer avant de dire :

« J’apporte vos cafés immédiatement. »

Matteo lui jeta un œil en se levant pour venir serrer la main des deux hommes, lui aussi strictement poli :

« Monsieur Monsan, soyez le bienvenu. Qui est votre compagnon ?

– Bonjour, Matteo, répondit le banquier. Je vous présente Me Faraud, un des avocats de notre société.

– Ah ? Enchanté… »

Matteo était un peu sceptique.

« Asseyez-vous, je vous en prie. Vous avez fait bonne route ? »

Les deux hommes s’assirent, Monsan sur la banquette et Faraud sur un fauteuil, avant que Matteo ne se réinstalle sur le sien, près du feu. Caramel le regardait et se dressa lentement. Il bailla et vint poliment flairer les nouveaux venus qui se raidirent, impressionnés par la taille de l’animal voire carrément apeuré pour l’avocat. Matteo eut un petit sourire rapide sans rappeler son chien.

« Vous avez fait bonne route ? » répéta-t-il en se resservant du thé.

Il se redressa tranquillement, sa tasse à la main, pour regarder ses vis-à-vis. L’avocat essayait de pousser Caramel et Monsan cherchait des papiers dans sa belle sacoche de cuir.

Alec revint avec les cafés qu’il déposa posément sur la table basse, avant de se redresser en silence et de reculer pour se placer près de la fenêtre.

Matteo claqua des doigts et sans qu’il ait besoin de dire un mot, le grand chien revint vers lui. Matteo caressa sa tête avec un sourire et Caramel se recoucha en remuant la queue.

« Pourquoi cet homme reste là ? demanda froidement Monsan en regardant Alec.

– Parce que je lui ai demandé.

– Les informations que nous avons à vous confier sont confidentielles et…

– Alec a toute ma confiance. »

La voix de Matteo était calme et posée. Il but un peu de thé avant de sourire au banquier :

« Considérez-le comme mon secrétaire, si vous voulez. Bien. De quoi donc vouliez-vous tant me parler, monsieur Monsan ? J’espère qu’il ne s’agit pas de la délocalisation, car j’ai, il me semble, été assez clair sur ces questions.

– Pardon, mais je ne crois pas avoir pu m’expliquer directement avec vous, répliqua le banquier.

– Si ce n’est que ça, je me ferais une joie de vous répéter moi-même ce qu’Alec vous a déjà dit de ma part un certain nombre de fois. »

Monsan grogna :

« Il serait bon que vous cessiez de suivre sans réfléchir ce qu’on vous raconte.

– Il serait encore meilleur que vous arrêtiez immédiatement de me prendre pour un idiot qui suit le premier venu sans réfléchir. »

Les yeux gris du jeune homme, froid, soutenait sans ciller les yeux plus sombres de Jean-Paul Monsan. Matteo posa sa tasse en reprenant avec calme :

« J’ai pris le temps de vérifier moi-même ce que m’avait dit le notaire, voyez-vous, et il s’est avéré qu’il avait juste totalement raison.

– Ce n’est pas si simple… tenta Monsan.

–Oh si, le coupa Matteo. C’est on ne peut plus simple. Je n’ai légalement aucun droit de prendre aucune décision concernant l’entreprise tant que la succession de mon grand-père n’est pas réglée, point final et définitif. La décision de la délocalisation, comme toutes les autres, doit donc attendre que je sois effectivement et légalement propriétaire des parts qui me reviennent, avec les pouvoirs décisionnaires qui vont avec. Et, comme je vous vois venir, je vous informe qu’il est absolument hors de question, ni que je vous vendre ces parts, ni que je vous accorde le droit de décider quoi que ce soit sans moi. Et je vous conseille tout aussi officiellement de ne même pas penser à tenter de me déposséder de quelque façon que ce soit. »

Le ton du garçon, bien que très posé, n’acceptait aucune réplique. Alec était impressionné de son calme, tout autant que de sa fermeté.

« Matteo, vous ne semblez pas vous rendre compte de la situation et de son urgence, répondit Monsan avec humeur. Nous perdons un temps précieux et de l’argent, aussi, en conséquence… »

Le sourire froid de Matteo se fit moqueur :

« C’est vrai que vous avez vraiment l’air à plaindre… Un homme aussi fanatique et vêtu de si misérables haillons… »

Monsan sursauta, comme son avocat, alors qu’Alec toussait pour camoufler son rire.

« Je ne sais pas ce que vous avez négocié avec vos Chinois ou je ne sais pas qui, monsieur Monsan, mais il serait bon que je le sache assez vite, reprit Matteo, à nouveau froid. Dans tous les cas, encore une fois, je n’ai pas le droit, pas encore, de faire quoi que ce soit. Vous ne pouvez, vous non plus, rien faire sans moi. Jamais je ne tolérerai que des décisions foireuses et illégales ne vienne polluer la gestion de MON entreprise. Les choses seront faites en temps et en heure, légalement, et si jamais la moindre irrégularité ou tentative d’irrégularité me parvient, ça se passera vraiment, mais vraiment très mal pour vous. »

Monsan sursauta et s’écria, furieux :

« Qu’est-ce que ça veut dire !

– Votre banque est loin d’être la seule de ce pays. Je vous conseille de ne jamais l’oublier. »

Les yeux gris ne cillaient pas. Faraud fit signe au banquier de se taire et prit enfin la parole :

« Monsieur Ségard, ce n’est pas aussi simple. Les accords qui lient votre entreprise à notre banque sont très anciens et très complexes.

–Et totalement révocables si je le veux, paragraphe 23, alinéa six, de tête. »

Monsan et son avocat sursautèrent ensemble, stupéfaits, et cette fois, Matteo éclata de rire, profondément amusé. Il se reprit et secoua la tête :

« Non, mais vous pensiez réellement que je vous recevrai sans même avoir pris connaissance du contrat qui nous lie, sérieusement ?… Vous me méprisez à ce point ? »

Il croisa les bras et eut un sourire dédaigneux :

« Je crois que finalement, vous avez bien fait de venir, messieurs. Cette mise au point était bien plus nécessaire que je le pensais.

– Matteo, je vous en prie, il y a des solutions pour tout de même accélérer les choses… Ne serait-ce que changer de notaire, comme le souhaitait votre grand-père.

– Maître Bisson a lui aussi toute ma confiance, monsieur Monsan.

– Mais pourtant, votre grand-père… »

Le regard de Matteo se durcit et son point se serra sur son bras.

« Mon grand-père est mort, monsieur Monsan, et désormais, c’est à moi seul que revient ce choix. Et Maître Bisson a toute ma confiance, je ne remettrai pas notre collaboration en cause. De toute façon, changer de notaire en plein milieu de ce bazar ne nous ferait aucunement gagner de temps. »

Le jeune homme soupira avec humeur, fatigué.

« Si c’est tout ce que vous vouliez, je vous prierai de me laisser, dit-il.

– J’aurais cru que le successeur de Léon Ségard serait plus raisonnable, fit Monsan avec dédain. Votre grand-père aurait été très déçu de votre comportement. »

Matteo frémit et il ne serait sans doute pas resté grand-chose du banquier si un regard avait pu foudroyer, à ce moment-là.

La voix de Matteo charriait des icebergs lorsqu’il ordonna :

« Caramel. Raccompagne. »

Le grand chien se leva d’un bond pour regarder les deux visiteurs qui sursautèrent lorsqu’il s’approcha d’eux.

« La discussion est close, messieurs. Nous nous reverrons lorsque la succession sera réglée. Je vous conseille sincèrement de ne pas me déranger avant. Rentrez bien. »

Il n’ajouta rien, reprenant son livre alors qu’Alec ouvrait la porte et que les visiteurs partaient un peu précipitamment, forcé par un grand chien menaçant. Alec allait suivre lorsque Matteo l’appela :

« Alec, tu me refais du thé, s’il te plaît. »

Alec lui sourit :

« Tout de suite, Monsieur. »

 

Chapitre 20 :

Dans son bureau du grand commissariat, Anastasy Vadik soupira.

La pièce était très encombrée. Le commandant était debout, appuyé sur une étagère couverte de dossiers, un grand mug de café à la main.

Assis au bureau, à côté de lui, Killian Fang soupira et croisa les bras en s’adossant à sa chaise. Devant lui, étalés sur la table, couvrant le clavier et beaucoup de choses, leurs diverses notes et comptes-rendus.

« On est en train de sortir de notre enquête, chef… soupira l’Eurasien en regardant son supérieur.

– Clairement.

– On est pas censé creuser plus que ça du côté de l’entreprise et du reste.

– Je sais. Mais ça me ferait chier de laisser tomber, ça sent vraiment de plus en plus mauvais, là. Je veux pas abandonner maintenant.

– Moi non plus, mais on peut pas sortir à ce point du sentier sans autorisation.

– Ouais. »

Il y eut un silence. Anastasy soupira pendant que Killian récupérait son propre mug perdu sous quelques feuilles et buvait un peu de café tiède.

« Je vais appeler Atmen.

– Bonne idée. »

Le Russe hocha la tête et prit son téléphone pour appeler leur juge d’instruction.

Ce dernier décrocha rapidement.

« Salut, Anya.

– Salut, Atmen. Je te dérange pas ?

– Non, ça va, mais mes paperasses peuvent attendre cinq minutes. Que puis-je pour toi, Commandant ?

– On a un dilemme de notre enquête…

– Ah. Lequel donc ?

– Ben, on a presque fait le  tour, pour l’agression elle-même… on attend de pouvoir interroger le suspect, mais bon, à quelques détails près, on peut pas aller beaucoup plus loin si on s’en tient à ça.

– Mais ?

– Mais plus on avance, plus ça pue du côté de l’entreprise.

– Genre ?

– Genre, on a vérifié, les horaires que nous a donnés la femme de Saret ne correspondent pas à ceux qui nous ont été filés par ses patrons, ni au niveau des heures, ni sur le nombre d’heures. Et il y a beaucoup de choses pas claires du tout…

– Ton sixième sens est en alerte ?

– Ouais. »

Atmen ne répondit pas tout de suite. Anastasy l’imaginait sans mal réfléchir, une petite moue aux lèvres, dans son bureau bien rangé du palais de justice.

« Hmm… finit par entendre Anastasy. Je ne crois pas que continuer sur l’entreprise soit tant que ça ‘’déborder’’, en fait. Tu sais, il y a quand même une lettre anonyme qui se veut émaner du personnel, qui prétend que c’est un complot et qui menace Matteo Ségard. »

Anastasy sourit alors que son vieil ami continuait avec ironie :

« Donc, au contraire, moi je dis qu’il faut absolument creuser au maximum pour mettre un terme à cette odieuse machination.

– Je t’adore, Atmen.

– Merci, moi aussi. Bref, vous avez mon feu vert, Fang et toi. Vous me dépiautez ce bazar, tout ce qu’il faudra, les horaires, les salaires, les conditions de travail, vous me sonnez le fisc et l’Inspection du Travail s’il le faut, vous me cherchez les passifs de tout le monde, la direction en priorité, les deux sous-fifres et le banquier, là, aussi. Surtout les sous-fifres, ils me paraissent vraiment louches.

– On est d’accord.

– Tu as carte blanche, Anya. Je ne veux aucune zone d’ombre quand nous bouclerons cette enquête. Aucune.

– À tes ordres, monsieur le juge. Compte sur moi, vieux frère. Compte sur nous.

– Je ne m’en fais pas. Bon, je peux autre chose pour toi ?

– Pas pour le moment. Merci à tes paperasses d’avoir attendu.

– De rien. Bon courage pour la suite.

– Toi aussi. Iilaa alliqa.

– Dasvidanya. »

Anastasy raccrocha et le pire amusé.

« Alors ? » demanda Killian avec un sourire

Il avait écouté sagement en finissant son café.

« On fonce. »

Le sourire de l’Eurasien s’élargit.

« Parfait. Alors, on continue par où ?

– Hmm, bonne question… »

Anastasy vida sa tasse d’un trait avant de reprendre :

« Il y a un truc qui me chiffonne… Le fameux psy parisien.

– J’avoue, pareil… On peut pas passer le voir à l’improviste, c’est un peu loin.

– Ben, on va commencer par l’appeler. Y a le numéro sur l’ordonnance que Varin nous a donnée ?

– Oui… Heureusement qu’il l’avait gardée.

– Certes. Donne voir et fais quelques recherches pendant que j’appelle.

– Oui, chef ! »

Killian retrouva le papier dans le bazar et le donna à Anastasy. Ce dernier reprit son téléphone, pendant que son subordonné dégageait son clavier d’ordinateur pour lancer ses recherches.

Un petit instant passa en silence avant qu’Anastasy n’ait une mimique surprise et il raccrocha, sourcils froncés, avant de dire :

« Numéro non attribué… ? Tu as quelque chose ton côté ? »

Killian eut un rapide sourire en coin :

« Ouais et ça va te plaire… Viens voir. »

Anastasy s’approcha et se pencha pour regarder l’écran, posant sa main sur le bureau, près du clavier. Killian avait croisé les bras et lui jeta un œil avec un sourire.

« Der’mo… »

Le Russe eut un petit rire :

« Mais c’est magnifique, ça, dis-moi.

– Je savais que tu aimerais. »

Anastasy se redressa :

« Bon, on appelle les collègues de Paris ?

– J’allais te proposer. »

Killian n’eut pas de mal à trouver à qui l’enquête avait été confiée et Anastasy appela sans attendre. Il n’eut pas de mal à obtenir la personne qu’il voulait. Il resta près de Killian, il avait mis le haut-parleur.

« Commandant Maintonet, j’écoute ?

– Commandant Vadik, police criminelle de Lyon. J’ai besoin d’un coup de main sur une enquête… C’est bien vous qui vous chargez de celles sur le docteur Lafoute ?

– Effectivement, c’est en cours. Il a sévi jusque Lyon ? demanda Maintonet, visiblement intrigué.

– Disons qu’il avait vu un jeune homme qui est près d’ici maintenant, il a dû le voir en mars dernier. Matteo Ségard.

– Hmm… Oui, ce nom me dit quelque chose… Il devait être dans les papiers, mais pas encore interrogé… Vous dites qu’il est à Lyon ?

– Dans un village, à côté. Nous pouvons vous donner ses coordonnées, si vous voulez.

– Ça me fera gagner du temps. Et pour vous, que puis-je ?

– En fait, nous cherchions à joindre le docteur Lafoute pour en savoir plus sur le traitement qu’il avait donné à ce garçon, dans le cadre d’une enquête que nous menons sur le décès de son grand-père, le grand-père du garçon en question, et nous avons découvert à la fois que le numéro ne répondait plus et surtout quelques articles très succincts parlant de la fermeture de sa clinique suite à des plaintes… Sans plus de détails, peut-être pouvez-vous nous dire ce qui s’est passé ?

– Le docteur Lafoute est poursuivi pour empoisonnement, escroquerie en bande organisée, abus de faiblesse et on se tâte sur homicide.

– Ah ouais, quand même… »

Killian fit la moue en croisant à nouveau les bras.

« Il a disparu et vu le pognon qu’il avait emmagasiné, il y a de fortes chances qu’il ait quitté la France. Mais on continue et c’est vraiment moche.

– En quoi ça consistait, ses affaires ?

– Le docteur Lafoute était spécialisé dans la mise au placard, voire l’élimination probable, pure et simple, de personnes jugées gênantes par d’autres. Souvent des héritiers dont d’autres personnes voulaient l’héritage ou des personnes âgées avec un gros patrimoine… En gros, pour vous la faire simple, moyennant finances, il les internait et les gavait de médocs jusqu’à ce qu’ils deviennent vraiment fous ou en meurent, ce genre de trucs… On estime aujourd’hui à cinq ou six les décès suspects dans sa clinique, et à une vingtaine les personnes très mal-en-point suite à ses traitements. Je ne sais pas si ça colle avec le garçon dont on parlait ? »

Anastasy haussa les épaules :

« Matteo Ségard était le seul héritier de son grand-père… Enfin, en tout cas, c’est ce que des personnes mal renseignées auraient pu croire. L’éliminer pouvait leur laisser penser qu’elles auraient le champ libre pour récupérer des choses… Notamment, peut-être, la gestion de l’entreprise de son grand-père.

– Je vois.

– C’est un psychiatre qu’il a vu ici qui lui a fait arrêter le traitement et selon ce gars-là, effectivement, il y avait de réels risques pour la santé mentale de Matteo, voir sa santé tout court. »

Maintonet s’exclama :

« Le docteur Freund ?

– Vous le connaissez ? sursauta Anastasy, sincèrement surpris.

– On a su qu’il avait fait un signalement au Conseil de l’Ordre… On a pas encore eu le temps de le contacter. Il est de Lyon aussi, alors ?

– À côté aussi, on peut vous donner ses coordonnées.

– Je veux bien. Je crois que je vais me fendre d’un petit tour chez vous ?

– Avec plaisir. Il me semble que nous avons beaucoup de choses à nous dire. »

 

Chapitre 21 :

Mattéo posa un instant sa manette de console pour s’étirer. Il regarda avec un sourire, sur l’écran de la télé, son viril avatar qui faisait les yeux doux à son nouveau chéri et se dit que c’était quand même cool de pouvoir vivre une romance gay dans un bon jeu vidéo. Il parvenait le plus souvent sans trop de mal à s’investir émotionnellement dans une histoire hétéro, que ce soit comme spectateur ou joueur, bien obligé dans ce monde, mais quand même, des fois, se sentir représenté, c’était cool.

Caramel était endormi très loin de ces considérations sur le canapé voisin.

On toqua doucement à la porte et Alec entra, souriant :

« Est-ce que tout va bien, Monsieur ?

– Oui, très bien, Alec. Que puis-je pour toi ?

– Rien de particulier, juste m’informer de si des yakisoba au poulet vous convenaient pour ce midi, à la limite ? »

Alec retint son sourire à la vision de ce qu’il y avait sur l’écran et Mattéo sourit :

« Ah ben même pas la peine de demander !! dit-il. Tu te souviens que Siegfried vient cet après-midi ?

– Oui oui, 15h30. Il n’y a pas de souci. Et madame Bougon demain. Vous avez fait vos devoirs ?

– Ce que j’ai pu, oui… Mais rien compris à la philo, il va falloir qu’on en reparle… Elle m’a filé un texte de Sartre, là, chiant comme pas permis et en plus, j’ai trouvé ça complètement con : l’existentialisme, tu connais ?

– Euh, ça me dit quelque chose de très loin une nuit de brouillard…

– Tu loupes rien… De ce que j’ai compris, sa théorie c’est un peu  »quand on veut on peut et c’est tout » et je trouve ça super simpliste… Genre, il avait rien lu sur la psychologie ce gars ? L’inconscient, les freins sociaux, l’éducation et tout ? C’est quand même un peu gros !

– Un peu simpliste, effectivement. La liberté a pas mal de limites, autant personnelles que culturelles ou sociales… Mais si on se lance dans cette discussion, mes yakisoba ne seront jamais prêts à temps. Je déclare donc forfait et je vous laisse continuer à flirter avec Kaidan, je vais aller chercher le courrier.

– D’accord. Tu me feras une dissert’ plus tard.

– Houlà, non pitié… J’ai pourtant été sage… »

Ils rirent tous deux et Alec repartit.

Il retint un bâillement en se disant qu’il fallait aussi aller chercher le courrier et qu’il serait bon qu’il y aille immédiatement, parce que ça serait fait et qu’il ne serait pas plus motivé plus tard.

Et pour cause, il pleuvait encore à saut.

Que cet automne était gris et humide…

Il enfila en grommelant sa veste, puis un K-way par dessus, des gants et des bottes avant de rabattre la capuche sur sa tête et de prendre un sac plastique pour protéger le courrier.

Il sortit et se dit qu’il allait aussi faire rentrer les trois autres chiens à l’intérieur, puisque le temps ne risquait pas de s’améliorer tout de suite. Les laisser toute la journée dans leur garage n’était pas terrible, ils y manquaient de place et pouvaient s’y énerver au bout de quelques heures.

Il grommela jusqu’à la boite aux lettres, au portail. On y voyait pas à cinq mètres avec cette pluie, heureusement que le chemin était large et droit. Il ouvrit la petite porte métallique et regarda : quelques enveloppes… Il prit tout sans regarder le détail, fourra en vrac dans son sac plastique et repartit aussi sec. Il se hâta de rentrer et de se remettre en tenue civile, suspendit le K-way au-dessus du vieux tapis prévu pour, dans l’entrée, avant de descendre à la cave pour faire rentrer les chiens par l’intérieur.

Comme prévu, si Eris dormait à côté de la chaudière, Cerbère et Hadès se battaient un peu trop vigoureusement pour que ce soit vraiment un jeu pour un gros os.

« Allez, venez, vous trois. Vous serez mieux au chaud avec nous. »

Les deux chiens le rejoignirent rapidement alors que leur mère se levait et bâillait profondément avant de faire de même, faisant à nouveau bâiller Alec.

Il remonta avec eux et alla reprendre le courrier qu’il avait laissé sur le petit meuble de l’entrée.

Il le regarda plus en détail, cette fois : pub-facture-relevés de comptes-pub-sécu-pub et une enveloppe blanche anonyme qui le pétrifia.

« C’est pas vrai… » soupira-t-il en levant les yeux au Ciel.

Il se remit à grommeler en l’ouvrant rapidement, la déchirant le moins possible :

« Non mais c’est une blague… »

La prose était aussi minable que la précédente et il soupira encore. L’idée l’effleura de mettre cette merde en pièces à la poubelle, mais il se retint et reprit le chemin du grand salon d’un pas rapide.

Il frappa avant d’entrer dès que Mattéo l’y autorisa. Voyant son air, le jeune homme fronça les sourcils :

« Qu’est-ce qui se passe ? »

Alec vint lui tendre la missive sans attendre :

 » Sal exploiteure,

Fé tes priaires !! On aura biento ta peau !!

Renonce tout de suite à la délocalisation si tu veux pas trop sufrir !! »

Mattéo leva les yeux au Ciel avec un soupir énervé à son tour.

« Je rappelle le commandant Vadik ?

– Et plus vite que ça.

– C’était pour le principe, Monsieur. »

Mattéo sourit alors qu’Alec prenait son portable pour joindre l’enquêteur sans plus attendre.

Mattéo, qui était en plein combat, enleva la pause et alla atomiser ses ennemis virtuels pour reprendre son calme, coupant juste le son pour ne pas gêner Alec.

« Oui, allô ? Bonjour, Commandant. J’espère ne pas vous déranger ?… Parfait. … Oui, je voulais vous informer que nous venons de recevoir une autre lettre de menace anonyme. … Oh, grosso modo, même qualité littéraire et orthographique et même message. … A l’instant, en allant chercher le courrier. … Très bien, je vais la mettre sous plastique et vous la garder, il n’y a aucun souci. … D’accord. Merci, Commandant. A bientôt. »

Alec raccrocha et reprit lettre et enveloppe laissées sur la table basse devant le garçon :

« Le commandant m’a dit qu’ils ne pourront peut-être pas passer aujourd’hui, Monsieur. Ils nous demandent donc de leur garder ça à l’abri.

– Pas de souci, ils le récupéreront quand ils pourront, mais bon sang, si j’attrape le con qui se fout de ma gueule, ça va chier pour lui.

– Je n’ai aucun doute là-dessus, Monsieur…

– Rien d’autre au courrier ?

– Non, rien de spécial. Je vous laisse, je vais m’atteler au déjeuner. Puis-je vous laisser les chiens ?

– S’ils veulent, pas de problème. »

Hadès resta alors qu’Eris et Cerbère suivaient Alec. Ce dernier fit un détour par son bureau pour mettre le courrier dans une pochette et la scotcher avant d’aller à la cuisine.

Il se mit à l’oeuvre avec soin et à midi, il servit à son jeune patron une petite salade de chou blanc en entrée avant les nouilles brunes aux légumes et poulet, le tout accompagné de thé vert au riz soufflé.

Mattéo se régala et ça lui fit presque oublier sa mauvaise surprise du matin. Il dormait à moitié devant une série lorsque Sig arriva.

La pluie était un peu moins drue et le psychiatre était un peu en avance, car il avait prévu un peu de marge à cause du temps. Ça me gêna pas Mattéo et ils s’installèrent comme à leur habitude, le jeune homme couché sur le canapé, Caramel en bouillotte, et Sig assis près de lui avec son bloc-notes. 

« Alors, où en étions-nous resté ? » demanda Sig.

Mattéo se mit à caresser machinalement son chien, qui se mit, lui, à remuer la queue, réfléchissant :

« On parlait de ma relation avec Ben et du lycée…

– C’est vrai, on était reparti là-dessus. Vous voulez continuer ?

– On avait fait le tour, il me semble… Enfin, je vois pas trop quoi ajouter, là… J’y ai un peu repensé, mais bon… Vous aviez raison de me faire chercher du positif, mais il n’y a pas trop plus que ce qu’on avait dit : un peu d’expérience sexuelle et surtout une bonne idée de ce que je ne veux plus dans mes relations futures. C’était quoi, déjà, la citation que vous m’aviez sortie là-dessus ?

–  »Moi je ne perds jamais, soit je gagne, soit j’apprends ». C’est de Nelson Mandela.

– J’aime bien, je vais me la garder. »

Il y eut un petit silence avant que le psychiatre ne reprenne :

« Alors, de quoi voulez-vous parler aujourd’hui ?

– Je sais pas trop… Je vous aurais bien demandé comment faire pour être pris au sérieux par des vieux cons, mais est-ce dans vos cordes ? »

Sig eut un petit rire :

« Alors, pas vraiment, mais travailler à mieux encaisser des comportements qui tentent de vous rabaisser pour tenir bon, ça, on peut faire.

– Ah, cool, je prends ! »

Ils rirent encore. Puis Sig reprit :

« Bien. Déjà, de quoi et de qui ça pourrait parler ? »

Mattéo lui raconta le rendez-vous avec Monsan.

 » … Vous y croyez, sérieux ? Ne même pas avoir pensé que je vérifierais les infos et que je lirais le contrat ?… Et me sortir que je suivais le premier venu sans réfléchir ? Non, mais ils me prenaient pour quoi ?!

– Pour un gamin qu’eux-même pourraient manipuler sans mal, probablement. Ce petit monde ne s’attendait visiblement pas à ce que vous leur résistiez ainsi. Ils auraient sûrement fait moins d’histoires si vous les aviez effectivement suivis eux sans réfléchir. Et c’est sûrement aussi plus facile pour eux de vous considérer comme un jeune homme faible et sous la coupe d’ennemis fantasmés que d’admettre que vous êtes assez mûr et intelligent pour gérer les choses comme vous l’entendez avec l’aide et le conseil, mais pas plus, des personnes que vous estimez de confiance autour de vous.

– En tout cas, ils faisaient moins les malins quand Caramel les a raccompagnés à la porte !

– J’imagine ça sans mal.

– Non mais sérieux, j’en ai vraiment plein le cul qu’on me prenne pour un pisseux sans cervelle ! C’est comme ces lettres anonymes à la noix, là, y a pas intérêt à ce que je chope celui qui s’amuse avec ça ! »

Sig fronça les sourcils :

« De quoi ?

– Ah pardon, je vous ai pas raconté… »

Mis au courant des deux missives et de leur contenu, Sig resta très surpris.

 » … Donc, en gros, je ne sais pas quel crétin essaye de me faire croire qu’il y a un groupe parmi les ouvriers de la Manufacture qui auraient manigancé la mort de Grand Père, à cause de la délocalisation, et voudraient remettre le couvert avec moi pour la même raison. Alors je sais pas si c’est un ouvrier mytho qui espère me faire flipper pour me faire renoncer à la délocalisation alors que j’ai jamais dit que j’étais pour, moi, ou n’importe qui qu’a trop fumé, mais ça me pète vraiment les couilles qu’on se foute de ma gueule ! Sérieux, l’enquête a déjà prouvé que c’était un acte isolé ! Et puis, un texte aussi bourré de fausses fautes, c’est ridicule !

– Ça sent la mauvaise blague ou une tentative de manipulation assez minable. Vous avez averti les policiers ?

– Oui, tout de suite. Et aussi tout à l’heure, quand Alec a trouvé la nouvelle. Ils sont d’accord sur le fait que c’est un leurre, ils ont emmené la première et on leur garde l’autre.

– Je trouve que cette affaire devient de plus en plus compliquée…

– Ouais, je trouve aussi et ça me gonfle de plus en plus. Le commandant Vadik m’a l’air d’un sacré roublard et son sous-fifre fait pas super rire non plus… A mon avis, s’ils continuent, c’est qu’ils ont flairé des sales trucs et moi aussi, je veux savoir ce qui se cache derrière cette merde. Parce que s’il y a la moindre couille, ils pourront se brosser pour que j’accepte leur délire chinois, ces cons !

– Ils m’ont aussi eu l’air très compétents. Le fait qu’ils ne s’arrêtent pas à l’agression elle-même et essayent tout de suite d’en savoir plus était un très bon signe de base.

– Ouais… J’aurais bien aimé être une petite souris pour espionner l’interrogatoire de Monsan et des deux autres parigots là, ça a dû être drôle ! »

Sig eut un sourire :

« Effectivement, ça a dû être drôle… »

Il y eut un silence avant que le psychiatre ne reprenne gentiment :

« Je vous sens en colère.

– Ben comme je vous disais, marre qu’on me prenne pour un con.

– Vous réagissez avec intelligence et maturité. Les personnes qui se moquent de vous et vous sous-estiment n’auront que ce qu’elles mériteront lorsqu’elles se casseront les dents.

– Ouais… Mais ce qui me gave le plus, c’est qu’ils font chier alors qu’on fait qu’appliquer la loi ! Sérieux, même si je voulais, je pourrais rien faire !!… Vous imaginez le truc, on signe illégalement et les syndicats pourront se jeter dessus pour déclarer la procédure illégale et hop, on est parti pour des années de procès pour rien ! ‘Faut quand même être con !!!

– Ou extrêmement court-termiste.

– C’est pas incompatible.

– Ca va même souvent de paire. Mais revenons à vous, si vous voulez bien.

– Oui, pardon….

– Non, parce que je veux bien que vous me payiez à vous écouter dire du mal de votre banquier et ses copains, mais bon…

– Oui, oui, ça va pas faire avancer le problème.

– Voilà. Donc, colère.

– Oui.

– Vous vous sentez méprisé ?

– Méprisé, nié… Pas compris, pas respecté… Je parle français pourtant, non ?

– Il me semble, oui.

– J’ai quand même souvent l’impression que les gens me comprennent pas… Entre ce que je dis et ce qu’ils entendent… Non mais c’est dingue…

– Les soucis de communication sont la base de quasi tous les problèmes des humains, vous savez. On parle pas, mal, on se comprend pas, on ne veut pas se comprendre, et hop, c’est la dispute, l’agression, voire la guerre à plus grande échelle.

– Là, c’est vous qui digressez.

– Un point pour vous. Vous pouvez avoir l’impression d’être clair lorsque vous vous exprimez, Mattéo, mais vous n’êtes pas dans la tête de votre interlocuteur pour savoir comment lui entend et comprend. C’est toute la difficulté de la chose. En plus, et je ne dis pas ça pour vous flatter, mais vous êtes très intelligent et très vif et c’est loin d’être le cas de tout le monde, avec ce que ça peut impliquer de difficultés à se faire comprendre.

– Ouais, ça, j’avais remarqué… Mais j’ai quand même sacrément l’impression que pas mal de monde colle vite une étiquette sur les autres et qu’après, pour la décoller, c’est sacrément la merde.

– Le cerveau humain est ainsi fait…

– C’est une étiqueteuse ? »

Sig sourit :

« Ben, en quelque sorte, oui. En fait, le cerveau humain fonctionne par analogie. C’est un fait neurologique, hein, c’est comme ça. D’où sa manie de ranger les choses et les gens dans des jolies petites cases… C’est la raison pour laquelle les a-priori, les préjugés et tous ces trucs-là ont la peau si dure… Quand on a un schéma en tête, on s’y tient bien plus souvent qu’on ne le remet en cause. Surtout quand ce sont des idées ou des personnes auxquelles on est vraiment attaché. Si demain, on vous annonçait que la Terre est plate, vous auriez sûrement à peu près autant de mal à l’admettre qu’ont eu les gens de la Renaissance à admettre l’inverse.

– Ils étaient pourtant bien à côté de la plaque, là-dessus…

– Ça n’a rien à voir, ça Mattéo. La vérité est une notion très aléatoire, aussi paradoxal que ça puisse paraître. Chacun a la sienne, parce que chaque cerveau a sa vision du monde et ses petites cases. Le vôtre, le mien, ceux de votre banquier et de ses amis…

– Avec une case « Mattéo Ségard est un petit con ».

– C’est possible. Et elle vaut celle qui dit que votre banquier est un vieux con, dans la vôtre. »

Mattéo rit :

« OK, match nul.

– Bah, rassurez-vous, c’est juste normal. »

 

Chapitre 22 :

Kyllian rejoignit Anastasy et lui tendit un des mugs de café qu’il tenait.

« Tout bon tout chaud ! chantonna-t-il, souriant. On n’en est où ?

– Ils viennent de s’asseoir. Merci. » répondit le commandant en le prenant.

Les deux hommes étaient dans une toute petite pièce avec une grande vitre sans tain, face à eux, et derrière elle se trouvait une salle d’interrogatoire assez lumineuse, vu qu’il y avait une grande fenêtre. Fenêtre bien sûre incassable et scellée pour éviter toute tentative d’évasion idiote (on était au second étage) ou de suicide.

Dans cette salle d’interrogatoire, le Commandant Maintonet et la Lieutenant Bouilloneau, qui l’accompagnait, venaient d’accueillir Édouard Malton, accompagné de maître Faraud.

Maintonet était un quadragénaire un peu rond et légèrement dégarni, à l’air débonnaire, et sa subordonnée une très belle Black aux cheveux très courts et à l’air grave. Tous deux étaient arrivés la veille et avaient déjà interrogé Sig et son collègue Nicolas Delorme, ainsi que Matteo et Alec, qui n’avaient fait aucun souci. Après quoi, ils avaient jugé bon d’en savoir plus sur comment Édouard avait connu le docteur Lafoute et s’il avait de possibles mauvaises intentions envers Matteo.

Cette partie-là intéressait beaucoup Kylian et Anastasy.

Après qu’Édouard ait répondu aux questions de base, identité, profession, tout ça, Maintonet, qui mettait au fur et à mesure au propre sur son petit ordinateur les informations, assis face à eux, commença tranquillement. Bouilloneau était debout derrière lui.

« Merci beaucoup d’avoir pu vous libérer si vite, monsieur Malton… »

Derrière la vitre, Kyllian ricana :

« Marrant comme ils ne traînent plus les pieds quand on les convoque, maintenant.

– C’est con, j’aurais adoré les embarquer une fois ou deux pour leur apprendre la vie… » sourit Anastasy.

Maintonet continuait, toujours paisible :

« … et merci à vous, Maître.

– Pouvons-nous savoir à quoi rime cet interrogatoire ? répondit l’avocat, visiblement contrarié, lui. Monsieur Malton a déjà été interrogé par vos collègues et il n’est pour rien dans la mort de Léon Ségard ! Il n’était même pas sur Lyon…

– Nous le savons, ne craignez rien, répondit Maintonet avec un geste apaisant. Ce n’est pas dans ce cadre que nous voulions l’interroger. La Lieutenant Bouilloneau et moi-même menons une autre enquête qui n’a rien à voir… Bon, entre nous, courir de Paris pour ça, j’avais mieux à faire, mais c’est le boulot… Enfin, il y a au moins de bons restos, ici… »

Kylian et Anastasy avaient éclaté de rire. Le naturel avec lequel leur collègue avait sorti ça était juste bluffant. Tout ça pour ne pas mettre Édouard sur la défensive…

« Nous aurions quelques questions à vous poser sur le docteur Lafoute. »

Il y eut un petit silence.

Faraud avait froncé les sourcils et le léger sursaut d’Édouard n’avait échappé à aucun des quatre policiers.

Puis Édouard fronça les sourcils à son tour et croisa les bras :

« C’est à cause du signalement du docteur Freund qu’il y a une enquête ? »

Un sourire passa sur les lèvres de Maintonet et de son acolyte, mais ils ne répondirent pas. Édouard grommela et continua :

« … Je ne comprends pas, si c’est le cas, c’est ridicule. On ne lance pas une enquête à partir d’un signalement et d’une ordonnance dont un seul médecin de campagne n’a même pas compris le contenu… »

Kylian leva les yeux au ciel et Anastasy hocha la tête avec un gros soupir.

« On nous a dit que c’était vous qui aviez mis Léon Ségard en contact avec le docteur Lafoute, reprit Maintonet, imperturbable, pour qu’il prenne en charge son petit-fils Matteo, très secoué par la découverte des corps de ses parents.

– C’est exact.

– Comment avez-vous connu le docteur Lafoute et pourquoi l’avoir précisément recommandé à votre patron ? »

Édouard fit mine de réfléchir alors que Me faraud demandait avec humeur :

« En quoi avez-vous besoin d’en savoir plus ? Monsieur Malton n’a fait qu’aider Monsieur Ségard à trouver ce qui pouvait être le mieux pour son petit-fils !

– Il est très important pour nous de reconstituer le réseau de soutiens du docteur Lafoute et de savoir le plus possible qui lui faisait de la pub, répondit Maintonet. Donc ?

– J’ai entendu parler de lui dans une soirée mondaine, finit par répondre Édouard avec la moue un peu supérieure de quelqu’un qui pense que ce genre de soirées fait de lui un homme important. Une amie dont avait soigné le frère, je crois, et qui ne tarissait pas d’éloges… Du coup, j’y ai repensé lorsque Monsieur Ségard m’a dit que son petit-fils allait mal…

– Vous souvenez-vous le nom de cet ami ?

– Kelly de Villers… Une cousine éloignée de l’homme politique, c’est aussi la nièce du grand couturier… Ah zut j’ai son nom sur la langue… »

Maintonet et Bouilloneau avaient encore souri et il reprit :

« Monsieur Ségard vous avait-il demandé de trouver un psychiatre pour son petit-fils ?

– Euh, non, mais ce n’est pas pour ça que je ne devais rien faire !

– Vous avez semble-t-il beaucoup insisté et, même lorsque Matteo Ségard a cessé son traitement, il apparaît que vous n’avez pas arrêté de dire que le docteur Lafoute était un homme très compétent et reconnu.

– Mais parce que c’est le cas !

– Appuyer à ce point la demande d’internement de Matteo Ségard vous apportait quoi ? »

Si le ton du policier était toujours aussi affable, son regard était plus grave et Édouard et Faraud se sentirent mal à l’aise.

« Qu’insinuez-vous ? Mon client était juste inquiet et soucieux de la santé mentale de ce garçon !

– Nous avons rencontré Matteo Ségard hier et il va très bien. Lui et son majordome nous ont assuré que ce traitement lui avait fait beaucoup plus de mal que de bien, mais que votre client avait vraiment essayé pendant des semaines de convaincre Léon Ségard de faire tout de même interner son petit-fils, et que même après, lorsque Matteo Ségard était ici et avait arrêté son traitement, votre client n’en démordait pas. Pourquoi ? »

Édouard regardait ailleurs, de plus en plus mal à l’aise, et Faraud reprit :

« De quoi accusez-vous monsieur Malton ?

– De me prendre pour un con. Mais c’est de bonne guerre, puisque c’est moi qui ai commencé. »

Maintonet considéra un instant les deux hommes avec un petit sourire satisfait. Faraud s’exclama :

« Vous nous avez dit que vous enquêtiez suite au signalement du docteur Freund !

– Non, c’est vous qui l’avez dit. »

L’avocat sursauta et Maintonet reprit :

« Ou plus exactement, c’est Monsieur Malton qui l’a dit. Et il a dit aussi qu’on ne lançait pas une enquête à partir d’un signalement et d’une ordonnance dont un seul médecin de campagne n’avait pas compris le contenu. C’est dommage que Monsieur Malton n’ait pas réfléchi plus, car sur ce point, il avait totalement raison. Je vous passe ce que vous avez dit sur le docteur Freund qui, tout provincial qu’il est, est un homme tout à fait compétent. Je vous passe aussi le fait que le signalement vient de trois psychiatres et pas de lui seul. Ça, on s’en fout un peu, en vrai. Par contre, il est très intéressant que vous ayez mentionné Kelly de Villers, car elle est en ce moment même en examen pour empoisonnement et détournement de fonds en bande organisée, pour avoir justement confié son frère au docteur Lafoute, comme vous disiez. Sauf qu’elle n’a pas pu vous dire qu’il l’avait très bien soigné, puisqu’il a failli le tuer en le gavant de médicaments après l’avoir interné de force, justement sur la demande de Kelly de Villers qui pillait allègrement ses comptes en banque pendant ce temps… C’est suite à une plainte de leur autre sœur, Brenda, quand le fameux frère a fait une overdose médicamenteuse dont il se remet à peine, que nous avons été saisis. Il est à l’heure actuelle prouvé que le docteur Lafoute se faisait une spécialité de débarrasser certaines personnes d’autres personnes jugées encombrantes… »

La décomposition d’Édouard était fascinante à regarder et maître Faraud lui-même était coi.

« Donc, je vous le redemande. Pourquoi vouloir à ce point faire interner Matteo Ségard dans la clinique du docteur Lafoute ? »

Édouard tremblait, mais ne dit rien, et l’avocat se reprit :

« Vos sous-entendus sont ridicules et tendre un piège si vil à un honnête homme est absolument scandaleux ! Si vous n’avez pas de mandat ni de commission rogatoire, je vous ordonne de nous laisser partir immédiatement ! »

Maintonet souriait toujours et leur désigna la porte. L’avocat se leva vivement, Édouard un peu moins, et le premier cria encore :

« Vous entendrez parler de ça !

– Vous aussi, vous en faites pas, répondit le commandant, toujours très calme. Je vous conseille de réfléchir, monsieur Malton, et surtout, d’arrêter de nous prendre pour les cons. Pareil pour vous, Maître. Ça pourrait vraiment vous coûter très très cher. »

De l’autre côté de la vitre, Kyllian et Anastasy avaient suivi la scène avec grand intérêt.

« Fort, le collègue, conclut Killian, un impressionné.

– Ouais, c’est un bon… reconnut Anastasy avec une moue appréciatrice. Bon. Va falloir creuser du côté de ce brave Édouard…

– T’inquiète, je connais un tractopelle super cool… »

 

Chapitre 23 :

 

C’était un vendredi de fin novembre froid et gris. Matteo n’avait absolument aucune envie de se lever. Il voyait bien, même avec les rideaux fermés, qu’il faisait mauvais temps et il n’avait juste pas envie.

Il devait être tard… Tant pis.

Le jeune homme resta à sommeiller un moment. Caramel avait dû aller faire son petit tour matinal sans le réveiller, il n’était pas là. Lorsque son maître dormait trop tard pour lui, le chien, désormais grand, qui savait de mieux en mieux ouvrir les portes, sortait sans un bruit de la chambre pour aller se promener, puis, soit il rejoignait Matteo à la salle à manger, soit il revenait dans la chambre pour le réveiller.

C’était ce qui allait se passer ce matin-là, à ceci près qu’Alec allait accompagner le chien.

Il était 11 heures passées lorsque Caramel revint dans la chambre et il sauta sur le lit sans sommation. Matteo grommela et resserra la couverture autour de lui. Caramel poussa un petit jappement, joyeux, en se mettant à remuer la queue.

Matteo fronça les sourcils en entendant le petit rire d’Alec.

« Doucement, Caramel ! »

Matteo grogna encore et s’enfouit sous sa couette, disparaissant complètement. Caramel pencha la tête et couina. Amusé, Alec alla vers la fenêtre pour ouvrir les rideaux en déclarant avec entrain :

« Bonjour et bon anniversaire, Monsieur ! La brume commence à se lever, il va faire très beau ! »

Sur le lit, Caramel, joueur, attrapa la couette pour la tirer.

« Eh ! » s’écria Matteo en essayant de la retenir.

Alec, qui regardait, dehors, le ciel qui se dégageait, se tourna vers le lit et ne put se retenir de rire en voyant le chien et le garçon tirer sur la couette. Matteo se redressa dans sa lutte.

« Caramel ! Lâche !… Méchant chien ! Rends-moi ça ! »

Alec se reprit et s’approcha. Le régisseur contempla le duel. Malicieux, Caramel finit par lâcher et Matteo retomba sur le lit, sur son oreiller.

« Oh, salut, Alec… dit-il après quelques secondes, comme s’il venait de réaliser la présence de son régisseur.

– Bonjour, Monsieur. Et encore bon anniversaire. Voudrez-vous petit-déjeuner malgré l’heure ?

– Merci… Et non, ça ira… C’est quelle heure ?

– 11h12, Monsieur, répondit Alec en regardant sa montre.

– Pfff… » soupira le garçon en se redressant.

Il était torse nu et s’étira. Alec se dit que décidément, ce jeune homme était fort agréable à regarder, puis il se gifla mentalement d’oser penser ça de son patron et reprit :

« J’espère que ma venue ne vous a pas dérangé… Souhaitez-vous un plat particulier pour ce midi ?

– Euh, là non… »

Matteo tendit la main pour caresser la tête de Caramel qui se jeta sur lui en jappant joyeusement, le faisant retomber, pour se mettre à lui lécher le visage avec énergie.

« Mais Caramel, du calme !… » plaida le jeune homme en le repoussant.

Alec pouffa encore et reprit alors que Matteo se redressait en tenant le chien tout fou loin de lui :

« Je vais vous préparer un repas digne de vos 20 ans pour midi, dans ce cas, si ça vous convient ?

– Ne te casse pas la tête… Et oui, ça ira. Merci.

– Je vous en prie. À tout à l’heure. »

Alec repartit et Matteo s’étira encore avant de soupirer. Il se sentait d’humeur maussade… 20 ans, la vache… Ça lui faisait bizarre.

Il se leva et gagna sa salle de bain en bâillant. Caramel redescendit au sol pour venir se coucher sur la descente de lit, toujours content.

Matteo ôta son pantalon de pyjama et se glissa dans la baignoire pour se laver. Il tira le rideau pour ne pas tout inonder et ouvrit l’eau en bâillant une nouvelle fois.

20 ans…

Wahou.

Il prit son gel douche et se mit à se laver. Il n’avait pas l’intention de faire quoi que ce soit de particulier ce jour-là… Peut-être un tour à cheval si le soleil revenait pour de vrai ?… Il se demanda s’il avait reçu des messages.

Il eut un petit pincement au cœur en repensant à ses 19 ans. Son grand-père était venu le chercher au pensionnat pour qu’ils mangent ensemble. Ils avaient passé un bon moment dans un excellent restaurant et s’étaient dit qu’ils organiseraient une grosse fête pour ses 20 ans… Matteo était content… Il s’était dit que d’ici là, il aurait sûrement officialisé avec Ben et qu’une grosse fiesta avec tout le monde, ça serait super.

Un an plus tard… Plus de Ben et plus de Grand Père…

Drôle de fête.

Il se rinça et sortit de là. Il s’essuya rapidement et retourna dans la chambre pour aller ouvrir son armoire. Boxer, chaussettes, T-shirt, jeans, pull. Hop là.

Il s’habilla et alla regarder son téléphone. Quelques textos, dont un de Lou. Il sourit.

Caramel se releva, se secoua et le rejoignit en remuant toujours la queue.

« Wouf ?

– Hm ?

– Wouf ? »

Le chien semblait dubitatif. Matteo le caressa.

« Ne t’en fais pas, ça va… »

Il s’accroupit pour serrer Caramel dans ses bras.

« Merci d’être là, mon chien… Merci. »

Caramel lécha encore la joue et Matteo se releva.

« Allez, viens… On va voir si Alec a besoin d’aide… »

Caramel jappa joyeusement et ils sortirent.

Alec était en train de dresser le couvert en chantonnant, dans la salle à manger.

« Vous voilà, Monsieur ? Tout va bien ?

– Oui, oui… Et de ton côté ?

– Très bien !… Ça cuit, ça mijote, vous allez vous régaler… Enfin, j’espère.

– Je n’ai pas trop de doute… Euh… Alec ?

– Oui ?

– … Je euh… Tu voudrais bien… Manger avec moi… ?… »

Alec le regarda avec surprise. Matteo regarda ailleurs, un peu rose, en se grattant la nuque :

« … Ça me ferait plaisir… pour mon anniv… de ne pas manger tout seul…

– … »

Alec finit par sourire :

« Bon, aujourd’hui pour vous faire plaisir. »

Matteo le regarda et sourit lui aussi :

« Merci ! »

Matteo l’aida, enfin essaya de l’aider, à mettre un second couvert. Puis, Alec le laissa le temps d’aller chercher les entrées.

Matteo s’assit et attendit sagement, Caramel couché à ses pieds. Alec revint rapidement avec deux assiettes de feuilletés de chèvre au miel sur un lit de mâches.

« Ouah !… Merci, Alec ! s’exclama Matteo quant Alec posa l’assiette devant lui.

– Je vous en prie. »

Alec posa sa propre assiette et s’assit :

« Je n’allais quand même pas vous faire une pizza au micro-ondes aujourd’hui.

– Je ne t’en aurais pas voulu… Mais merci. »

Ils se mirent à manger et la mine réjouie de Matteo fit très plaisir à Alec.

« Sinon, qu’est-ce que vous avez prévu pour aujourd’hui ?

– Oh, rien de spécial… J’ai pensé faire un tour à cheval s’il fait beau et après, me poser avec un chocolat chaud et un plaid devant la télé.

– Ça me paraît un excellent programme. »

Alec souriait doucement.

Un peu plus tard, il repartit pour revenir avec des tagliatelles au saumon fumantes et à nouveau, les yeux grands yeux pétillants de Matteo lui firent très plaisir.

C’était quand même du bonheur d’être au service d’un si agréable garçon.

Ils devisèrent de tout et rien pendant qu’ils mangeaient, puis Alec alla chercher le dessert : fondants au chocolat noir avec boule de glace maison à la vanille et crème anglaise.

Matteo se régala donc jusqu’au bout, heureux. Il but un petit café et se dit qu’il n’allait surtout pas aller faire la sieste et plutôt aller faire son tour à cheval tout de suite.

Alec accepta de l’accompagner, pour qu’ils puissent sortir les deux chevaux à la fois. Le régisseur prit la jument et Mateo l’étalon.

Il faisait froid, mais très beau, et ils profitèrent du calme de la campagne tranquillement.

Ils rentrèrent vers 15 heures et Matteo alla comme prévu s’emballer dans son plaid pour regarder des DVD.

Il sommeillait à moitié quad on frappa à la porte du salon, le faisant sursauter.

Matteo se redressa lorsque la porte s’ouvrit, pour laisser entrer Lou qui se précipita pour lui sauter au cou :

« Bon anniversaire, Matteo ! »

Il sourit, surpris, et ils s’étreignirent avec force.

« Salut, Lou… Ben, qu’est-ce que tu fais là ?

– Quoi, comme si j’allais louper ton anniv ! »

Resté à la porte, Alec souriait. Il prit son téléphone qui vibrait dans sa poche et s’éloigna dans le couloir pour répondre tout bas :

« Allô ?… Bonjour, Mademoiselle Julia. Où en êtes-vous ?… Parfait. Oui, Mademoiselle Lou vient d’arriver… Bien, nous vous attendons. …Oh, ne vous inquiétez pas… Bien sûr que ça lui fera plaisir de vous voir… Ah, les autres ? Plutôt en début de soirée… Oui… Mina finit à 19 heures, Sig aussi, à peu près, et Fred vient avec eux. D’accord. À tout à l’heure et bonne route ! »

 

Chapitre 24 :

 

Alec venait de servir le goûter à Matteo, Lou, Gwen et Julia, dans le grand salon, lorsque son téléphone sonna.

Il était dans le couloir, ravi de la bonne humeur qui régnait dans la pièce, et s’éloigna un peu pour décrocher sans les déranger.

« Oui, coucou Mina ?

– Euh, salut Alec… »

Le ton nerveux de son amie le fit s’arrêter et froncer les sourcils :

« Qu’est-ce qui se passe ?

– Euh, Fred t’a pas appelé ?

– Non… ?

– Il y a un souci, là… Et je voulais savoir si tu pouvais aider, parce que moi, je suis bloquée à la boutique et je peux pas…

– Euh… Ben je sais pas… Qu’est-ce qu’il y a ? »

Elle était vraiment très inquiète :

« Fred m’a appelée pour me dire d’aller chez toi toute seule, parce qu’ils risquent d’être super en retard, il savait pas… Il m’a dit qu’il allait essayer de régler le souci, mais que ça allait vraiment être chiant… Apparemment, les gendarmes ont embarqué Sig tout à l’heure…

– Quoi ? ! sursauta Alec. Mais pourquoi ?

– Ben madame Riannet a porté plainte pour viol et tout le bordel et prétend que c’est pour ça que son fils s’est tué… »

Alec leva les yeux au ciel avec un gros soupir.

« C’est pas vrai…

– Bref, Fred a dû filer à la gendarmerie, mais franchement, je le sens moyen, là…

– Ouais… Déjà chaud, l’accusation contre Sig, mais c’est des coups à ce que Fred pète un câble pour de bon contre cette vieille peau… »

Il y eut un silence, puis Alec reprit :

« Ouais bon, je vais aller voir… Tu t’en fais pas, je te tiens au jus.

– OK… Merci Alec…

– De rien, à tout’. »

Il raccrocha et se frotta le visage un instant. Puis il inspira, retourna dans le grand salon et y entra, tout sourire :

« Pardonnez-moi. Je viens de m’apercevoir qu’il me manque des bricoles pour ce soir, je vais devoir vous laisser un moment… Ça ira ?

– Oui, oui, pas de souci ! lui répondit joyeusement Matteo. Va tranquille, on sera sages !

– Merci. À tout à l’heure. »

Alec repartit rapidement et reprit immédiatement son téléphone pour appeler Fred.

Ce dernier décrocha à la première sonnerie :

« Ouais.

– C’est quoi, cette merde ?

– Rien d’imprévu, notre vieille connasse a fini par se dire qu’un gay, c’était forcément un pervers pédophile et que donc, Sig avait forcément violé son gamin et que c’était pour ça qu’il s’était foutu en l’air… gronda l’ébéniste.

– … Merde.

– Je crois je vais la tuer…

– Ouais non évite, Sig a pas besoin de toi en tôle… Tu es où ?

– À l’appart’, je cherche un truc avant d’y aller…

– OK, ben attends-moi, je passe te prendre et on y va tous les deux.

– Euh ?… »

Alec avait entendu son ami sursauter et ne lui laissa pas le temps de protester :

« Tu discutes pas ! On sera pas trop de deux pour gérer cette merde !

–  …

– Je suis là dans cinq minutes et t’as pas intérêt à y aller sans moi !

– … Bon, OK… Magne-toi.

– T’en fais pas. »

Alec fila au garage et roula aussi vite que possible. Il arriva vite à Givery. Fred l’attendait devant la menuiserie, grande silhouette en colère que les quelques piétons évitaient soigneusement. Il monta et Alec repartit avant même qu’il ait bouclé sa ceinture.

« Putain c’était bien le jour… grogna Alec.

– Ouais, je m’en serais passé aussi !

– Ca lui a pris comme ça, à cette conne ?

– Me demande pas !… Nicolas m’a appelé tout à l’heure, les gendarmes sont venus chercher Sig, il lui a envoyé l’avocat de la clinique. Il en savait pas plus… J’ai appelé les gendarmes, j’ai eu Minons, il m’a expliqué vite fait, mais bon il pouvait rien de plus pour moi…

– Ouais, c’est vraiment tendu… grogna Alec.

– J’ai retrouvé un truc qui devrait aider, j’espère juste qu’ils vont me laisser leur expliquer… »

Alec jeta un œil à son vieil ami. Il était en colère, mais plus maître de lui-même qu’il ne l’aurait cru… Quoi que ce soit ce « truc », il espérait que ça suffirait.

Ils arrivèrent rapidement à la gendarmerie, se garèrent sur le parking et entrèrent… pour y être accueillis par la voix fort peu mélodieuse de madame Riannet, qui voulait visiblement « faire avouer ce criminel » elle-même.

Alec vit Fred frémir de rage et ils eurent un sourire tous deux lorsque le gendarme répliqua plus que fermement à la quinquagénaire :

« Pour la dernière fois, vous allez vous asseoir et vous nous lâchez ! Le commandant s’occupe de l’interrogatoire avec deux collègues, vous n’avez pas à intervenir et si vous continuez à hurler, c’est vous qui allez avoir des problèmes ! »

Fred s’approcha de la banque d’accueil et Alec le suivit alors qu’elle ripostait violemment :

« Quoi ! Comment ça ! C’est la meilleure ! Me faire des histoires à moi alors que ça fait des années que l’assassin de mon fils vit tranquille… »

Elle s’interrompit en entendant la gendarmette de l’accueil :

« Bonjour, Monsieur Malort.

– Bonjour, répondit Fred. J’ai des éléments à apporter au commandant, s’il vous… »

Il ne put finir sa phrase car elle s’était précipitée vers lui, mais Alec s’interposa.

« Bonjour, Madame Riannet. » la salua-t-il froidement.

Cette petite boule de haine ne lui faisait pas peur, mais il voulait à tout prix éviter que Fred ne lui arrache la tête.

« Qu’est-ce que vous faites là !

– J’accompagne un ami qui est venu parce qu’on a arrêté son mari sur des accusations qui nous paraissent douteuses. »

La gendarmette avait jeté un œil sévère à madame Riannet et reprit pour Fred :

« Je vais voir avec lui.

– Merci. »

L’autre gendarme les avait rejoints aussi alors que le vieille dame repartait :

« C’est ça ! On sait bien comment ça marche les pédés ! Mais il s’en sortira pas ce coup-ci ! J’ai juste été conne de pas comprendre plus tôt !… »

Fred ferma les yeux et se mit à respirer profondément pendant qu’elle continuait sur son pauvre bébé chéri qui serait enfin vengé, alors qu’Alec ne bougeait pas et que la gendarmette partait, laissant son collègue veiller.

Elle revint un instant plus tard

« Si vous voulez me suivre, Monsieur Malort, le commandant vous attend.

–Merci. »

Fred jeta un œil à Alec qui hocha la tête et suivit la militaire dans le couloir.

Alec le regarda s’éloigner sans rien dire et se contenta de soupirer lorsque madame Riannet grogna qu’ils ne perdaient rien pour attendre.

Fred arriva au bureau, devant lequel le commandant Tyrelon, fatigué, attendait :

« Bonjour, Malort.

– Bonjour, Commandant.

– Désolé pour ce bordel… On n’a pas trop compris, mais on a reçu la plainte, il faut bien qu’on la traite, quoi…

– Je n’ai rien contre vous, Je sais bien que vous faites votre job.

– Qu’est-ce que vous avez à me dire ?

– À dire, pas grand-chose, répondit le menuisier en sortant de sa poche un petit sachet plastique contenant une enveloppe pliée. À vous donner, ça.

– Qu’est-ce que c’est ? s’enquit le gendarme en la prenant.

– Une lettre que Ludovic Riannet a écrite et envoyée à Sig avant de se tuer.

– Hein ?… sursauta le gendarme.

–À vous de voir, maintenant. Mais je pense que ça vous éclairera pas mal de choses… »

Tyrelon le regarda, sourcils froncés :

« Comment ça se fait que ce soit vous qui m’apportiez ça ?

– Sig se jugeait tenu par le secret médical. Mais moi j’étais sûr que cette vieille peau reviendrait à la charge un jour ou l’autre.

– Mouais, ça ne m’a pas surpris non plus.

– On est d’accord. Et je suis tenu par aucun secret médical. »

Le commandant eut un sourire.

« D’accord… Venez. »

Il ouvrit la porte et entra. Fred jeta un œil avant de le suivre.

Sig sursauta en le voyant alors qu’un autre homme, assis près de lui, regardait le commandant revenir avec gravité.

Le gendarme se rassit à son bureau, ses deux subordonnés le regardant faire sans rien dire, puis Sig lorsqu’il bredouilla, regardant son mari avec de grands yeux :

« Fred ? Qu’est-ce que tu fais là ? »

Fred lui sourit sans rien dire, triste de sa mine pâle et défaite. Tyrelon sortit délicatement la petite enveloppe du sachet plastique et la déplia avec le même soin.

Sig sursauta et palit encore, pour autant que ce soit possible, en la reconnaissant :

« WAS ?! »

Il regarda Fred, plus stupéfait que furieux :

« Je t’avais demandé de la détruire !

– Comme si j’allais faire disparaître ça alors que j’étais sûr que cette vieille conne finirait par t’accuser de viol…

Aber… » [Mais…]

L’autre tapota doucement le bras de Sig pour l’apaiser, avant de regarder Fred à son tour.

« Enchanté, Monsieur Malort. Je suis Benjamin Lucas, l’avocat de votre époux.

–Enchanté aussi… »

Le commandant avait sorti les feuilles de l’enveloppe et commencé à lire. Il posa rapidement sa tête sur sa main avec un gros soupir.

« Puis-je savoir ce qui se passe ? » continua l’avocat.

Sig soupira à son tour. Il semblait au bord des larmes.

Fred, navré, aurait tout donné pour pouvoir simplement le serrer dans ses bras.

Tyrelon finit sa lecture et soupira encore, profondément triste cette fois :

« Je vois… »

Il regarda Sig et son avocat et reprit en croisant ses mains devant lui sur le bureau :

« Il va falloir faire vérifier si cette lettre est bien authentique, pour qu’on soit tranquille, mais ça devrait aller. On va voir avec le juge de suite… »

Les deux autres gendarmes écoutaient avec gravité. Fred eut un soupir, lui soulagé, lorsque le commandant reprit :

« On devrait pouvoir vous libérer tout de suite sans souci, Docteur… Et je comprends que vous ayez voulu épargner ça aux Riannet. Mais vous pouvez vraiment remercier votre mari de l’avoir gardé. »

 

Chapitre 25 :

 

Alec attendait calmement, sans relever les injures marmonnées de madame Riannet, lorsque deux nouvelles personnes étaient arrivées précipitamment à la gendarmerie. Alec avait levé un sourcil dubitatif en reconnaissant le frère et la sœur aînés du défunt Ludovic. Ils avaient l’air furieux et Alec échangea un regard stupéfait avec le gendarme et la gendarmette de l’accueil quand ils les entendirent :

« C’est quoi ce bordel, encore, Maman ?! »

Et comme leur mère repartait dans son délire, son fils, un grand gaillard mal rasé, soupira, exaspéré, avant de la couper :

« Mais quand est-ce que tu vas arrêter, putain !! Laisse Ludo dans sa tombe, à la fin ! Arrête !! Arrête de nous bouffer avec ça, lâche ce pauvre toubib, merde ! D’où tu sors cette idée à la con, encore ! Ludo se taillait les bras des mois avant d’entrer à la clinique, c’est pas ce qui s’est passé là-bas qui l’a tué ! »

Madame Riannet ne put répliquer car sa fille, plus propre sur elle que son frère, enchaîna :

« C’est ce mec, avant-hier, c’est ça ? Ce type est venu te monter le chou et t’es repartie comme en 40 !! T’es vraiment qu’une vieille folle ! Le premier connard en costard qui passe et toi, tu suis ! »

La voix grave et autoritaire du commandant Tyrelon les fit tous sursauter, alors qu’il revenait, suivi d’un de ses subordonnés :

« C’est quoi, cette histoire ? »

Il avait croisé les bras et les regardait, sévère. Madame Riannet s’écria :

« Dis pas du mal de lui ! Il est venu m’aider, lui, au moins, alors que vous, vous m’avez abandonnée, vous avez abandonné Ludo ! C’est grâce à lui que j’ai compris et maintenant ce criminel va payer et…

– Si criminel il y a eu, il ne paiera plus rien, j’en ai peur… la coupa dans un soupir le gendarme avant de se tourner vers le frère et la sœur : Pourriez-vous regarder ceci et me confirmer qu’il s’agit bien de l’écriture de votre frère, s’il vous plaît ? »

Il leur tendit la lettre, sous plastique, et ils froncèrent les sourcils tous deux :

« Euh, oui… balbutia-t-il.

– D’où ça sort ? demanda-t-elle.

– C’est un courrier que votre frère Ludovic a écrit au docteur Freund avant de se tuer. La date sur l’enveloppe correspond. »

Comme madame Riannet voulait arracher la missive des mains de ses enfants stupéfaits, le gendarme la prit de vitesse en la leur reprenant sans attendre.

« Donnez-moi ça !!

– Non, désolé, pas tout de suite.

– Quoi ! Alors que ça prouve ce que mon Ludo a subi !…

– Effectivement, votre fils y explique avoir été victime de viols. Mais pas du docteur Freund. »

Alec fronça les sourcils, restant en retrait, alors que le commandant continuait :

« Le docteur Freund est en train de relire sa déposition et son mari la sienne. Ils ont reçu ce courrier deux jours après le décès de votre fils. Sur le coup, seul le docteur l’a lu, il a jugé être tenu par le secret médical et ne rien devoir vous dire, puisque Ludovic le lui demandait dans la lettre. Mais il a été incapable de la détruire et a donc demandé à son compagnon de le faire, sans la lire. Frédéric Malort a senti qu’il y avait un truc, alors il l’a lue et l’a gardé, car il se doutait que votre mère voudrait poursuivre son ami et que ceci le disculperait. Il ne l’a pas sortie lors de la première enquête, puisque celle-ci a rapidement disculpé le docteur Freund en prouvant qu’il était absent de la clinique et donc, forcément irresponsable de la fugue de Ludovic. Mais il savait que vous reviendriez à la charge, madame, et donc, il l’avait gardée.

– Ludo… a vraiment été violé … ? balbutia sa sœur, au bord des larmes.

– C’est ce qu’il dit, en tout cas. Pendant 6 ans au moins. Par votre grand-père. Votre père, madame. »

Alec sursauta comme les autres, scotché par cette révélation. La sœur poussa un petit cri, le frère devint livide et madame Riannet se mit à trembler.

« C’est aussi pour vous épargner ça que le docteur Freund a gardé le silence. »

Celui qui suivit fut horriblement long. Alec se frotta les lèvres machinalement, choqué et surtout soudain incroyablement admiratif de réaliser la charge que Sig avait portée pour épargner à cette femme qui le haïssait la douleur d’apprendre que son propre père avait abusé de son propre fils…

Voyant que sa mère allait repartir, son fils, bien que très choqué, la coupa :

« Non, maman, s’il te plaît…

– … Mais c’est un tissu de mensonge ! Papa n’aurait jamais…

– On s’en fout ! » la coupa-t-il, violent cette fois.

Il la regarda, plus désespéré que furieux :

« Est-ce qu’on pourrait les laisser tous les deux dans leurs tombes et avancer, à la fin ?! Est-ce que tu pourrais recommencer à vivre ?! Ludo et Pépé sont morts, OK ?! Je sais pas ce qui s’est passé, je sais pas si je veux le savoir ! J’aimerai juste continuer ma vie sans une mère qui se détruit à refuser d’avancer depuis 5 ans !

– Miki… » bredouilla sa sœur en posant sa main sur son bras.

Le gendarme reprit avec calme :

« Le juge a demandé une expertise graphologique pour tenter de déterminer l’état d’esprit de la personne qui a rédigé ce courrier… Si déjà, vous me confirmez qu’il s’agit bien de l’écriture de votre frère ?

– Oui, oui, c’est bien la sienne… » approuva encore sa sœur en reniflant.

Tyrelon hocha la tête :

« Bien. Merci. Je vais vous demander de me signer un papier pour avoir une trace, s’il vous plaît. Et j’aimerais bien savoir qui est l’homme dont vous parliez ? »

Madame Riannet s’était renfrognée, mais sa fille, qui s’essuyait les yeux, répondit :

« je l’ai croisé euh, avant-hier soir an allant voir maman… Un type en costard, je l’ai trouvé bizarre… Il partait quand je suis arrivée, il disait à maman de ne pas s’inquiéter, qu’il allait l’aider… »

Tyrelon hocha la tête et regarda madame Riannet :

« Ça a un rapport avec votre plainte ? »

Elle grogna avant de répondre :

« C’est un grand avocat ! Il m’a aidée, lui !

– Vous avez son nom ou sa carte ? » soupira le gendarme.

Elle fouilla en grognant toujours avant de lui tendre une carte de visite.

« Alors… lut-il. Maitre Faraud de Lyon…

– PARDON ?! »

Le cri d’Alec avait fait sursauter tout le monde. Le commandant se tourna vivement vers lui :

« Ça ne va pas, Varin ?!

– Vous avez dit Faraud ? »

Le gendarme fit la moue et lui montra la carte :

« Quoi, vous le connaissez ? »

Alec lut et secoua la tête :

« Ben j’en connais un, d’avocat de ce nom… Celui de la banque de l’entreprise Ségard… Et ça me parait un peu gros comme hasard… »

Tyrelon fronça les sourcils :

« Pardon ?

– Vous permettez que je photographie la carte pour vérifier ? Il nous l’avait laissée, elle est au Domaine… »

Le gendarme le laissa faire une photo avec son smartphone, sceptique :

« Qu’est-ce que l’avocat de la banque viendrait faire dans cette histoire ?

– Je sais pas, lui répondit Alec, mais comme je disais, c’est trop gros pour être une coïncidence !

– Mouais, vous avez raison, si c’est vraiment le même type, c’est louche… »

Sig et Fred revenaient. Le psychiatre était pâle, défait, et son mari le tenait aussi fermement que tendrement contre lui, lui grave et attentif. L’avocat de la clinique suivait, sérieux, ainsi que l’autre gendarme.

Ce dernier rejoignit son supérieur :

« Tout est OK, mon commandant.

– Merci. »

Le commandant jeta un œil à madame Riannet qui foudroyait Sig du regard, mais à nouveau, ses enfants lui intimèrent, et sans un mot cette fois, de se taire. Il reprit donc pour Sig :

« Vous êtes libre, Docteur. Nous vous recontacterons si besoin.

– Pas de souci, répondit Sig d’une voix peu sûre. N’hésitez pas… Et désolé pour tout ça… »

Le gendarme eut un sourire :

« Vous avez fait ce que vous pouviez, Docteur. On en est tous là. »

Il serra la main à Sig et Fred, à l’avocat, puis la tendit à Alec :

« Et vous, tenez-moi au courant si c’est bien le même avocat.

– Dès que je rentre, pas de souci. » répondit Alec en hochant la tête.

Les gendarmes emmenèrent ensuite les trois Riannet pour enregistrer leur déposition à eux et, restés seuls avec les deux de l’accueil, Fred demanda :

« C’est quoi cette histoire d’avocat ? »

Alec leur expliqua rapidement. Sig resta surpris, maître Lucas avait froncé les sourcils et Fred aussi :

« Sérieux ? L’avocat de l’autre banquier, là ?

– Même nom en tout cas…

– Comment s’appelle-t-il ? s’enquit maître Lucas, intrigué.

– Faraud.

– Ca ne me dit rien, mais ce n’est pas un nom courant…

– Pardon, vous êtes ? s’enquit Alec.

– Oh pardon ! Benjamin Lucas, je suis l’avocat de la clinique et le docteur Delorme m’avait envoyé aider le docteur Freund. Et vous-même ?

– Alec Varin, mon meilleur ami, le présenta Fred. Il m’a accompagné pour être sûr que je n’assassine pas madame Riannet, ajouta-t-il avec un sourire.

– C’est ça. » opina Alec alors qu’il serrait la main de Lucas qui hochait la tête, souriant.

Ils sortirent tous quatre, après avoir salué les gendarmes, et Alec reprit :

« Je vérifierai, mais si c’est bien le même homme, il faut qu’on sache ce qu’il faisait là.

– Puis-je savoir de quoi il s’agit ? » s’enquit Lucas.

Alors que Fred étreignait un Sig un peu tremblant, Alec expliqua très rapidement à l’avocat de son ami l’autre affaire en cours.

Lucas l’écouta attentivement, profondément sceptique.

« Mais qu’est-ce que ça a à voir… ? demanda-t-il.

– Ben, je me demande… »

Lucas fit la moue :

« Bon, on ne va pas s’encombrer de ça pour le moment. Si jamais vous pouvez nous confirmer qu’il s’agit bien de la même personne, nous verrons ce qu’il en retourne. Tenez-moi au courant, s’il vous plaît. Ça ne me plait pas beaucoup qu’un collègue soit mêlé à ça… »

Il donna sa carte à Alec qui hocha la tête :

« D’accord. »

Lucas assura ensuite Sig de tout son soutien et qu’il n’hésite pas à le joindre à la moindre question, puis il leur serra la main à tous trois et partit.

Le psychiatre se laissait câliner par son mari et Alec leur sourit :

« Ça ira ?

– Ben j’espère… » dit doucement Fred en caressant la tête de son mari.

Sig soupira avec un pâle sourire :

« Ouais… Ça ira… Finalement, c’est peut-être mieux comme ça… »

Fred embrassa les cheveux blonds :

« C’était pas à toi de porter ça, mon chéri. Je sais pourquoi tu l’as fait, mais c’était pas ta croix. »

Sig leva la tête pour l’embrasser rapidement :

« Merci, mon chéri. Je t’en dois une belle, là.

– On règlera ça en privé… C’est quelle heure avec ses conneries ?

– L’heure de repasser chez vous prendre une douche, répondit Alec, de récupérer Mina et de nous rejoindre au Domaine. Moi, j’y retourne, parce qu’on va pas diner de bonne heure si je rentre pas très vite ! »

Ils rirent tous trois.

« Merci, Alec.

– De rien, vieux. Ça sert à ça, les amis. »

Alec les laissa chez eux et repartit tranquillement, gardant cette histoire d’avocat dans un coin de sa tête. Ça ne lui inspirait rien de bon… Il vérifia sans attendre, dès son arrivée.

C’était bien la même carte.

Il grimaça, confirma sans attendre aux gendarmes et à Lucas, avant de foncer à la cuisine. Il verrait ça plus tard, il avait un anniversaire sur le feu.

 

Chapitre 26 :

 

Alec soupira, satisfait. Tout était bon : au frigo, dans les casseroles ou au four, selon, mais il avait fini et à part s’il avait oublié un truc, il allait pouvoir profiter un peu de la soirée et quitter un moment sa cuisine.

Ouf.

Gros gros ouf.

Il enleva son tablier et se rinça les mains. On toqua à la porte et Mina pointa le bout de son nez :

« Ça va, chef ? Besoin d’un coup de main ?

– Ben puisque tu es là et que tu demandes, je veux bien que tu m’aides à apporter l’apéro…

– Ouais, bien sûr, dis-moi ? »

Elle l’aida à charger la petite charrette de plateaux de bouchées et de toasts, frais ou fumants, et autres bricoles à grignoter tranquillement et ils regagnèrent ensemble le grand salon où se trouvaient les autres.

Sig était blotti contre Fred, tous deux dans un angle des canapés, pas loin de Mattéo et Lou et face à Gwendoline et Julia. Le psychiatre avait meilleure mine et souriait doucement, comme son époux.

Mattéo et Lou riaient et Fred leva une main, celle qui ne tenait pas Sig, en voyant arriver le chariot :

« Ah ben quand même, il sort enfin de sa cuisine !

– Et oui, me voilà ! Désolé pour l’attente, mais je pense que vous me remercierez tout à l’heure.

– Je n’ai aucun doute là-dessus ! lui répondit joyeusement Mattéo. Allez, viens t’asseoir et profite un peu. Te connaissant, tu en as bien assez fait !

– J’avoue, reconnut Alec en posant les plateaux sur les tables basses avant de s’asseoir avec un soupir près de ses amis. Mais ça me fait plaisir.

– Ca va me faire plaisir aussi… » déclara Fred en se penchant pour attraper une bouchée chaude.

Ils rirent alors qu’après avoir poussé la charrette, Mina se rasseyait entre Julia et Mattéo. Elle demanda :

« Je te sers quoi à boire, Alec ?

– Je vais…

– Non, ça va, sérieux. Je peux te servir sans que ça te déshonore, promis. Dis-moi ?

– Euh, un blanc cassé, alors, merci… »

Il avait bredouillé, pas habitué à être servi. Ça fit encore rire tout le monde. Mina lui tendit le verre, amusée :

« Monsieur est servi.

– Merci.

– Comment tu trouves mon service ?

– Pour une amatrice, c’est pas si mal. »

Ils rirent encore.

Mattéo regarda les plateaux avec des yeux pétillants en se frottant les mains :

« Feuilletés au saumoooooon hmmmmm miam miam… »

Sig se redressa un instant, le temps d’attraper lui aussi un peu à manger. Il se recala sans surprise et sans tarder contre Fred qui caressa doucement sa tête.

« Ça va mieux ? murmura l’ébéniste.

– Oui, oui, ça va. »

Mattéo leur sourit, la bouche pleine :

« Rien de tel qu’une bonne soirée pour oublier ses soucis !

– Tout à fait. »

Le jeune homme hocha la tête avant de reprendre son verre.

Fred, Sig et Mina étaient arrivés à l’heure prévue, mais la petite mine du psychiatre n’avait échappé ni à son patient, ni aux autres, et il avait donc dû s’expliquer. S’il était resté pudique, tout le monde l’avait soutenu.

« Après, on aurait pu vous apporter à boire et manger à la gendarmerie, mais ça l’aurait moins fait, ajouta Mattéo.

– J’avais pas prévu assez pour les gendarmes en plus, sourit Alec.

– Je suis sûr qu’avec assez de petits fours, on arrivait à le faire libérer quand même.

– Ca, sans souci ! »

Il y eut un petit silence avant que Mattéo ne reprenne en attrapant d’autres feuilletés au saumon :

« N’empêche, j’aimerais bien savoir ce qu’il est venu fabriquer dans cette histoire, ce cher maître Faraud…

– C’est vrai, c’est quand même super louche ! approuva Lou en piquant un feuilleté à Mattéo.

– Allez savoir, sourit Alec alors que Mattéo essayait de reprendre le feuilleté à Lou, si ça se trouve, notre cher banquier est radin et notre pauvre avocat obligé de faire des heures supp’ pour vivre…

– Ah ben ça, clair que pour payer se un costume pareil, ‘faut pas être fauché, ricana Mattéo.

– C’est quand même curieux qu’il débarque comme ça, précisément sur une affaire quasi enterrée, qui nous touche de si près, intervint Julia.

– Ça pue, résuma Fred.

– Je ne vois pas le rapport entre eux et moi, mais c’est vrai que c’est plutôt bizarre, reconnut Sig. Comment il a pu être au courant, déjà… Et pourquoi venir relancer ça comme ça ?

– J’espère que c’est pas un coup monté de Monsan et des deux autres en tout cas, parce que là, ça va chier, gronda Mattéo.

– Comment ça ? demanda Gwen, surprise.

– J’avoue y avoir pensé aussi, soupira Alec.

– Une attaque contre le psychiatre qui a déclaré que j’allais bien, de la part de personnes qui seraient sûrement ravies de pouvoir prouver le contraire pour, au hasard, prendre le contrôle de mon entreprise et tiens, puisqu’on y serait, la délocaliser en urgence… »

Sig et Fred se regardèrent, incrédules, alors qu’Alec soupirait encore :

« Je propose qu’on laisse ça de côté pour ce soir, mais qu’on le signale dès demain à nos amis policiers.

– J’allais t’en prier, lui dit Mattéo.

– Vous avez des nouvelles, au fait ? demanda Gwen. Ça fait un petit moment que vous ne nous en avez pas parlé ?

– Aux dernières, ils avaient été réquisitionnés pour une opération d’envergure contre des trafiquants, je crois, lui répondit Alec. Mais ils revenaient dès que possible. J’essayerai de les appeler demain. »

La soirée se poursuivit donc tranquillement, dans la bonne humeur. Le dîner fut excellent, Mattéo souffla ses vingt bougies sans souci et fut ravi des cadeaux qu’on lui offrit, livres, films ou jeux. Après, tous retournèrent au salon pour jouer à divers jeux, étrennant les nouveaux, de société, vidéo ou de cartes dans une ambiance toujours très chaleureuse.

Il était assez tard lorsque Sig, Fred et Mina repartirent, avec de quoi manger le lendemain, vu la quantité de restes.

Si Gwen et Julia ne tardèrent pas à aller se coucher, Alec fit un peu de ménage et il savait que Mattéo et Lou allaient passer une bonne partie de la nuit à parler.

Le régisseur se coucha tard, ce qui ne l’empêcha pas de se réveiller tôt. Tout le monde dormait encore quand il descendit de ses combles, tranquille. Il s’occupa des chiens et alla préparer le petit déjeuner en chantonnant.

Il servit Gwen et Julia vers 8h30 et, les laissant aller voir leurs chevaux, il décida d’appeler sans plus attendre le commandant Vadik.

Ce dernier répondit, aussi enjoué que fatigué, à en juger par sa voix :

« Monsieur Varin, navré de ne pas avoir été disponible plus tôt !

– Bonjour, Commandant, et ne vous en faites pas, nous avons parfaitement compris. J’espère que vous allez bien ?

– Ca va, oui oui. Que puis-je pour vous ? »

Alec était à la cuisine, il s’appuya sur le plan de travail.

« Eh bien, il est arrivé hier une drôle de mésaventure à notre ami le docteur Freund… »

Il expliqua posément au policier ce qui s’était passé. Ce dernier l’écouta très attentivement, ne le coupant que pour se faire préciser quelques détails, et finit par admettre :

« Voilà qui est très curieux.

– Monsieur Mattéo et moi-même craignions que ça ne soit une attaque indirecte contre lui.

– Hypothèse plus que cohérente, dans le contexte. Décrédibiliser le docteur Freund n’est pas idiot pour ensuite tenter de remettre en cause les capacités décisionnelles de votre jeune patron.

– Nous sommes d’accord…

– Et ça me paraîtrait bien digne de notre banquier et de ses sbires, ce genre de coup fourré. … Oh, un instant, monsieur Varin. … Merci, Killian, pose ça là… Oui, je t’explique après. Pardon, monsieur Varin… Bien, merci de ces informations. Nous allons voir ça dès que possible. Y avait-il autre chose ?

– Non, rien de nouveau de notre côté. Les procédures suivent leur cours du côté du notaire, il n’y avait rien de plus. Mais justement, trop de calme après tant d’acharnement, ce n’est pas forcément bon signe.

– L’angle d’attaque a pu changer, effectivement. Nous allons voir ça… répéta le Russe. Merci et nous vous tenons au courant. N’hésitez pas à rappeler si besoin.

– Je n’y manquerai pas, et n’hésitez pas non plus.

– Merci. Bonne journée, monsieur Varin.

– De même, et mon bonjour au lieutenant Fang. »

Anastasy Vadik raccrocha et, debout près de lui, son subordonné haussa un sourcil intrigué.

Le bureau était toujours aussi encombré et ce n’était pas la paire de béquilles et la jambe dans le plâtre du commandant qui allaient beaucoup aider.

Le lieutenant venait de poser un mug de café fumant où il avait pu sur le bureau, en gardant une seconde en main.

« Ça ira ? Tu as pris tes cachets ?

– Ouais, trop… Merci, Killian. Tu as le bonjour d’Alec Varin.

– Qu’est-ce qu’il voulait ? »

Mis au parfum, le lieutenant faisait la moue et lâcha :

« Ça pue.

– Varin et son petit patron pensent que c’est une attaque indirecte contre eux.

– Ben si c’est pas ça, ‘faudra vraiment m’expliquer !

– Ouais, le hasard là, ça le fait moyen.

– Qu’est-ce qu’on fait ?

– Ben on va commencer par appeler nos amis gendarmes pour savoir si on peut avoir le dossier de cette autre affaire et puis on ira demander à notre petit avocat ce qu’il est venu faire dans cette histoire.

– OK. Tu me laisses les gendarmes ?

– Ouais, moi je rappelle notre petit juge unique et préféré… »

Killian hocha la tête et s’exécuta sans attendre pendant qu’Anastasy faisait de même.

Atmen Suleyman écouta son vieil ami et lui accorda sans discuter les autorisations nécessaires pour aller fureter sur cette nouvelle route.

« Merci, Atmen.

– De rien, Anya. Ça va, ta jambe ? C’est quoi, cette histoire ? Il parait que tu en as pour des mois ?

– Je survivrai.

– Tu peux me dire comment tu as fait ça ? C’est vraiment en sautant d’un toit de hangar ?

Da, da… J’étais en train de checker que tout allait bien quand j’ai vu un de nos trafiquants essayer de se casser et il n’y avait personne de ce côté, alors je lui ai sauté dessus…

– Quelle hauteur ?

– J’ai pas fait gaffe, on m’a dit 6 ou 7 mètres.

– T’es malade ! gloussa le juge.

– Il parait, sourit Anastasy. Mais je l’ai eu.

– C’est bien que tu ne l’aies pas tué en faisant ça…

– Bah, c’est costaud, ces gars-là. C’était un gars assez haut placé apparemment, ils étaient super contents qu’on l’ait chopé.

– Tu mérites une médaille, Commandant.

– Je laisse ça aux morts, Monsieur le Juge.

– Ouais, ben repose-toi quand même.

– N’aie pas d’inquiétude là-dessus, Killian est aux petits soins pour moi et les autres aussi, aucun risque que je me surmène… »

 

Chapitre 27 :

« Bon, reprenons… »

Dans la grande salle de réunion qu’on leur avait laissé d’aussi bonne grâce que possible, Anastasy Vadik regardait maître Faraud avec un grand sourire qui n’avait rien de vraiment rassurant pour quiconque le connaissait. D’ailleurs, l’avocat avait beau se tenir droit et garder son visage fermé, il était plus que probable qu’il n’en menait pas très large in peto.

Assis à côté de son commandant, Killian Fang avait un sourire plus discret, mais bien réel, en tapant tranquillement sur son petit ordi portable.

« Madame Riannet nous a confirmé votre visite et le fait que vous ayez déclaré vouloir l’aider à rendre justice à son défunt fils en permettant la condamnation du docteur Freund.

– Madame Riannet est une personne très perturbée, elle a surinterprété mes propos.

– Pourquoi êtes-vous allé la voir et que lui vouliez-vous ? »

L’avocat soupira avec hauteur :

« Je crains d’être tenu par le secret professionnel…

– Madame Riannet nous a expliqué, et nous avons sa déposition, que c’était vous qui lui aviez suggéré que le docteur Freund avait abusé de son fils et l’avait poussé au suicide. Avoir accusé un homme de crime pourrait vous couter très cher, Maître, et vous moquer de nous aussi. Vous êtes au service exclusif de la banque qui vous emploie. Vous n’avez aucun droit de vous mêler d’autres affaires et si vous aviez des informations concrètes sur cette histoire, il était de votre devoir d’en informer les gendarmes ou la police, mais certainement pas d’aller voir la mère de la victime pour l’inciter à aller porter plainte suite à vos élucubrations.

– …

– Je repose donc ma question : pourquoi êtes-vous allé voir cette femme pour l’inciter à porter plainte pour viol sur mineur contre le docteur Freund, rouvrant le dossier classé d’une affaire qui n’a strictement rien à voir avec votre champ d’action légal ? »

L’avocat grogna :

« Je vous le redis, madame Riannet a déformé et surinterprété mes propos.

– Ça ne répond pas à ma question.

– Nous avons de réelles inquiétudes concernant Mattéo Ségard. Une petite enquête nous a appris qu’il avait fait un cadeau plus que couteux au docteur Freund pour son mariage et également qu’il avait passé des commandes régulières et élevées à son époux, Frédéric Malort. Monsieur Monsan et monsieur Malton vous en avaient parlé, je crois, nous avons vraiment des suspicions sérieuses sur le fait que le docteur Freund, son mari et possiblement Alec Varin ne manipulent Mattéo Ségard pour lui soutirer de l’argent. Nous craignons aussi la complicité de Maître Bisson.

– Effectivement, nous avions eu vent de ça. »

Vadik était grave et Fang avait froncé un sourcil.

« Nous n’avons aucun contact avec Mattéo Ségard depuis des semaines, Alec Varin bloque systématiquement toutes nos tentatives de lui parler. Nous nous demandons même si ce n’est pas lui qui a rédigé les fameuses lettres anonymes… Vu les antécédents psychiatriques de Mattéo Ségard, ça pourrait entretenir une paranoïa et le tenir coupé du monde et de nous pour mieux le manipuler.

– De quoi accusez-vous exactement Alec Varin, le docteur Freund et son mari, Maître ?

– Très honnêtement, nous en sommes à craindre qu’ils ne séquestrent Mattéo Ségard, sans doute pas avec violence, du moins nous l’espérons, mais nous n’en savons rien.

– Depuis combien de temps exactement n’avez-vous aucun contact avec Mattéo Ségard ?

– Depuis que monsieur Monsan et moi lui avons rendu visite. Mais même avant ça, Alec Varin bloquait déjà nos appels et à chaque fois que Mattéo Ségard est soi-disant intervenu, ça n’a jamais été en personne. Alec Varin transmettait toujours les messages pour lui.

– Bien. J’admets que cela peut poser question. Mais ça ne m’explique pas pourquoi vous n’êtes pas venu nous faire part de vos inquiétudes et surtout, ça ne m’explique pas non plus pourquoi vous êtes allé voir cette dame pour lui reparler du décès de son fils et disons, la mener, volontairement ou pas, à retourner porter plainte contre le docteur Freund pour viol sur mineur.

– Nous avions noté votre méfiance envers nous et voulions avoir des éléments concrets avant de vous en reparler. Lorsque j’ai appris cette vieille affaire concernant le docteur Freund, j’ai été voir madame Riannet afin d’en savoir plus. Je vous assure que je n’ai en rien dit ni fait pour l’inciter à croire que le docteur Freund avait abusé de son fils et la pousser à le poursuivre sur de simples élucubrations… »

Vadik croisa les bras et répondit avec grand sérieux :

« La séquestration et l’abus de faiblesse, comme le vol, avec ou sans violence, sont des faits graves. Et il ne vous appartient absolument pas d’enquêter sur quoi que ce soit. Vous deviez nous avertir et c’est à nous d’enquêter. La rétention d’information est un délit, Maître.

– Vous ne sembliez pas très ouverts à nos arguments.

– Vous n’aviez pas d’arguments, justement, juste des impressions et des jugements, pas de faits. Ce que vous nous apprenez sur l’argent que Mattéo Ségard et les cadeaux qu’il aurait faits pose de réelles questions, comme je disais, et nous allons vérifier tout ça. En ce qui vous concerne, je vous déconseille fortement de recommencer à enquêter de votre côté, sans autorisation. Si une information relative à l’enquête vous parvient, vous devez nous en informer. Point final. Je ne pense pas que le juge vous passera d’autres tentatives d’ingérence. »

Vadik se releva lentement et reprit ses béquilles alors que Fang, qui avait replié l’ordinateur, faisait de même en tenant bien son supérieur à l’œil.

Ils quittèrent la banque sans attendre et une fois dans la voiture, le commandant soupira.

« Ça ira, chef ? lui demanda Fang.

– On fera aller, t’en fais pas.

– Bon, on fait quoi ?

– Ton avis là-dessus ?

– C’est toujours un sale type, mais le coup des cadeaux, c’est louche, il faut bien l’admettre.

– Ouais.

– J’y crois pas quand même, mais je serais pour qu’on vérifie, histoire qu’ils ne puissent plus se planquer derrière ça pour leur merde.

– J’en étais là aussi.

– Direction notre belle maison de campagne ?

– On en profitera pour repasser à l’entreprise, je voulais leur redemander un truc… »

L’Eurasien hocha la tête et démarra.

Les deux hommes ne prévinrent pas de leur venue, se disant que si jamais il y avait un risque qu’effectivement, Mattéo soit sous l’influence d’Alec, il ne fallait pas que ce dernier puisse se préparer, ou le préparer, à leur venue.

Il était donc un peu moins de 15 h, un froid après-midi d’automne, lorsque les deux hommes arrivèrent au Domaine.

Les chiens les accueillirent sans faire de souci, les reconnaissant sans mal même s’ils n’étaient pas venus depuis un moment, et, si Alec était un peu surpris, il les accueillit lui aussi aimablement.

« Bonjour, messieurs… Soyez les bienvenus… Houlà… ! Ça va, Commandant ?… »

Le policier escalada les quelques marches du perron avec lenteur, mais facilité, et toujours sous le regard vigilant de son acolyte.

« Oui, oui, ne vous inquiétez pas…

– Entrez vite au chaud… Qu’est-ce qui vous est arrivé, si je puis me permettre ? » s’enquit Alec en s’écartant pour les laisser passer.

Les deux hommes entrèrent sans se faire plus prier.

« J’ai sauté sur un fuyard.

– Oh.

– Il l’a eu, mais le sol en dessous a voulu sa part, ajouta Fang avec un sourire.

– Je vois… sourit aussi Alec en refermant la porte. Pouvons-nous quoi que ce soit pour vous ? Un siège, peut-être ? »

Les deux policiers échangèrent un regard entendu.

Alors qu’Alec les débarrassait de leurs manteaux, Vadik déclara avec calme :

« Nous voudrions voir votre jeune patron, il parait que vous le séquestrez… »

Alec resta un instant coi, le manteau de Fang à la main, puis il soupira en levant les yeux au Ciel, le suspendit et dit : 

« Bien, je vois. Je vais vous laisser voir ça avec lui…

– Merci. »

Alec les précéda sans rien dire de plus jusqu’au petit salon où Mattéo, bouiné dans un plaid sur le petit canapé, devant un bon feu, lisait tranquillement une BD. Il y en avait toute une pile à côté de lui. Caramel était couché à ses pieds et se leva, paisible, lorsque la porte s’ouvrit après qu’Alec eut frappé.

Mattéo, qui n’avait pas levé le nez de son livre, dit doucement :

« Tu tombes à pic, Alec. Tu peux me refaire du thé, s’il te plaît ?

– Bien sûr, Monsieur. »

Alec reprit pour les policiers, faisant lever la tête à Mattéo :

« Je vous laisse, messieurs. Voudrez-vous boire quelque chose ?

– Un café, si ça ne vous dérange pas, merci, demanda gentiment Vadik.

– Pareil, dit Fang.

– Bien. »

Mattéo regardait les deux hommes, très surpris, et posa sa bande dessinée pour se lever :

« Bienvenue, messieurs, asseyez-vous… Ça va, Commandant ? Faites attention, c’est étroit, ici… Viens là, Caramel, ne reste pas dans les jambes du commandant…

– Wouf ! »

Le chien obéit et revint près de Mattéo. Vadik s’installa rapidement sur un fauteuil et Fang fit de même sur un autre.

« Ça va, oui, merci, soupira le Russe, visiblement soulagé de s’asseoir. Et vous-même ?

– Oh, très bien, merci, répondit le jeune homme en se réinstallant. Installez-vous bien… Vous préférez le canapé ?

– Non, merci. Ça ira très bien comme ça. »

Vadik sourit. Caramel se recoucha en bâillant. Mattéo hocha la tête et reprit gentiment :

« Je ne me souvenais pas que vous deviez passer… Il y a un souci ?

– Désolé, nous devions vous parler d’urgence.

– Il n’y a pas de problème, vous avez juste eu de la chance de nous trouver, on devait aller au ciné… »

Fang installait tranquillement son petit ordi sur ses genoux.

« Nous avons pris le risque…

– Et vous avez bien fait ! Que puis-je donc pour vous ? »

Vadik se cala dans son fauteuil et croisa ses doigts.

« Nous venons d’interroger maître Faraud qui nous a fait part de leur inquiétude, à son patron et lui, concernant le fait que vous étiez séquestré ici. »

Mattéo cligna des yeux un instant avant de lever un sourcil dubitatif :

« Ah ?

– Oui.

– Première nouvelle.

– Il nous a expliqué qu’ils n’avaient eu aucun contact avec vous depuis leur visite, car votre majordome bloquait systématiquement leurs tentatives de vous joindre.

– Effectivement. Et ça tombe bien, ce sont les consignes que je lui ai données.

– Quand ?

– Oh, rapidement, ils ont commencé à m’emmerder avant même que Grand-Père soit enterré… Vous devez vous en souvenir, vous étiez là quand Edouard et Laeticia ont débarqué… Le lieutenant Fang avait failli lui casser le bras… »

Fang gloussa et Vadik opina avec un sourire :

« Je me souviens, oui.

– Monsieur Monsan et ses deux toutous ne veulent toujours pas comprendre que je n’ai et n’aurais rien à leur dire avant d’être légalement devenu chef d’entreprise. Tout est et restera bloqué d’ici là, c’est la loi et ça me va très bien.

– Bien.

– Qui me séquestre ? Juste pour info.

– Alec Varin, parait-il, puisqu’il empêche ces braves gens de vous voir… Il paraitrait même qu’il a rédigé les lettres anonymes pour vous maintenir dans une paranoïa visant à vous manipuler.

– Ils ont de l’imagination, dites-moi.

– Certes. Mais il a aussi avancé des éléments qui nous ont questionné. Nos voulions donc vous en parler.

– Je vous en prie ? »

On toqua et Alec rentra, avec un plateau. Il posa délicatement deux tasses de café devant les policiers, une théière pleine près du mug de Mattéo et il repartit sans un mot. Mattéo eut un sourire :

« Vous lui en avez parlé, hein ?

– Effectivement.

– Ça m’étonnait aussi qu’il ne me demande pas si je voulais qu’il reste… Il a dû se dire qu’il valait mieux qu’il n’interfère pas pour ne pas que ma parole soit contestable.

– C’est un homme intelligent.

– Et loyal. Au risque de me répéter, j’ai totalement confiance en lui. »

Mattéo avait souri et repris :

« Donc, ces nouveaux éléments ?

– Vous avez semble-t-il fait un cadeau très conséquent au docteur Freund pour son mariage.

– C’est exact. Une petite croisière pour sa lune de miel.

– Combien ça avait couté ?

– De mémoire, dans les 5 000 €… J’avoue que je n’ai pas gravé ça dans le marbre…

– C’est une somme importante.

– Franchement, plus pour moi… fit Mattéo en se servant du thé.

– A ce point ?

– On va pas parler chiffre, mais j’ai hérité de beaucoup d’argent de mes parents. Alors, je me fais plaisir, c’est clair, mais si je peux faire plaisir à des gens que j’apprécie ou aider pour autre chose, pourquoi je me gênerais ?

– C’est aussi dans cette optique que vous avez passé tant de commandes à Frédéric Malort ?

– A lui, à Mina, que j’ai offert des livres à la bibliothèque, que j’ai payé la rénovation de la place du marché du village… Que j’ai offert mon vieux billard à la MJC… Bla bla bla… C’est un souci ?

– Pas si vous nous assurez que vous le faites de votre plein-gré et sans pression.

– Pression de qui ? »

Mattéo soupira avec humeur. Vadik haussa les épaules :

« Du docteur Freund… D’Alec Varin…

– Ils vont les lâcher ?! finit par s’énerver le garçon.

– Vous conviendrez que ce genre de mécénat n’est pas si habituel.

– Pas habituel pour des sales connards d’égoïstes qui se paluchent sur des millions qu’ils laissent pourrir ! s’emporta Mattéo. Je vais pas rester à le regarder, ce pognon ! C’est pas cette caricature de sale type de Monsan qui en a le plus besoin, à la fin ! Il a bon dos à chier sur mes employés, lui, c’est pas lui qui fait tourner la Manufacture ! »

Vadik et Fang le regardaient, un peu surpris.

« Comme si j’étais qu’un chieur manipulable ! Et mon cul, il est manipulable ?! C’est parce qu’eux ne font pas de moi ce qu’ils veulent qu’ils m’emmerdent ! Et j’en ai vraiment, mais vraiment marre, là ! »

Les deux policiers échangèrent un sourire :

« Vous n’avez pas à vous en faire, monsieur Ségard. Nous ne sommes pas dupes et le juge ne l’est pas non plus. »

Mattéo soupira :

« Désolé, je sature un peu.

– Ce n’est pas un problème. »

Le garçon inspira un grand coup.

« Je crois qu’il est temps de passer aux choses sérieuses… J’ai été plus que patient, mais là, s’en prendre au docteur Freund et relancer encore ces accusations débiles, je ne peux pas le tolérer.

– Que voulez-vous dire ?

– Que puisque ces braves gens veulent la guerre, ils vont l’avoir. Moi aussi, j’ai les moyens de me payer un avocat. Je ne tolèrerai plus aucune ingérence de Monsan dans mes affaires et si Edouard et Laeticia font encore un seul pas de travers, ils vont dégager. »

Alors que les policiers le regardaient à nouveau avec surprise, il ajouta avec un sourire mauvais :

« ‘Faut jamais jouer au con avec moi. »

 

Chapitre 28 :

Killian tint poliment la porte à Anastasy, attentif. Le commandant clopina jusqu’au bureau toujours aussi encombré d’une Madame Chatone toujours aussi lasse et nerveuse.

Elle les regarda avec inquiétude et vint à leur rencontre :

« Bonjour… Est-ce que ça va… ?… Vous voulez un siège, Commandant ? »

L’officier lui sourit :

« C’est gentil, mais non, on ne fait que passer. En fait, nous voulions simplement que vous nous donniez les plannings de juillet et août, si vous les avez. Le juge les voudrait sur la demande de l’avocat de Ludovic Saret.

–Ah ?… Euh… »

Elle se tordait les mains, très tendue.

« Je dois pouvoir accéder aux archives… Je vais regarder… Vous êtes sûr que vous ne voulez pas vous asseoir ? »

Anastasy dénia poliment du chef et demanda :

« Vous pouvez ? Je croyais qu’il allait falloir courir après Monsieur Frondert pour les avoir…

– Non, comme il est en congé, j’ai ses accès… »

Elle trotta à son bureau et se rassit pour aller voir ça. Les deux policiers s’approchèrent, l’Eurasien comme toujours attentif au Russe, mais ce dernier était bien planté sur ses béquilles.

Anastasy demanda encore, innocemment :

« Monsieur Frondert est en vacances ?

– Oui, il a posé trois semaines.

– Il prend ses congés justes avant les Fêtes ? C’est curieux.

– Je me suis posée la question, reconnut-elle. C’est la première fois qu’il fait ça… Il a parlé d’une urgence familiale… Ah, voilà. Alors… Juillet et août… Les horaires de l’équipe 27 cet été… Voilà. Je vous imprime ça. »

L’imposante photocopieuse-imprimante qui était derrière elle se mit à ronronner bruyamment pour sortir une dizaine de pages. Elle se releva pour les prendre et les leur apporter.

Killian les prit avec un hochement de tête pour les ranger dans une pochette qu’il sortit de son sac rouge alors qu’Anastasy la remerciait :

« Merci infiniment, Madame Chatone. Sinon, tout va bien ? Rien de particulier ? »

Elle haussa les épaules. Elle avait vraiment une petite mine.

Anastasy lui sourit.

« N’hésitez pas, si vous avez quoi que ce soit à nous dire. »

Elle soupira et il n’insista pas. Ils la saluèrent et repartirent sans plus attendre.

Ils remontèrent dans leur voiture et le lieutenant demanda :

« On rentre ?

– Ouais.

– Autre chose en route ? s’enquit encore Killian en démarrant.

– Un arrêt alimentaire serait bienvenu.

– Je plussoie. McDo ?

– Vendu. »

Les policiers s’arrêtèrent donc non loin de là, au fast-food, et prirent le temps de se poser pour manger confortablement, à défaut de sainement.

Anastasy, toujours fatigué, attendit à table que Killian passe commande.

« Bon… soupira le Russe lorsque l’Eurasien posa le plateau sur la table avant de s’asseoir face à lui. Bonne journée, aujourd’hui… »

À cette heure, le restaurant était presque vide.

« Ouais, approuva Killian en distribuant les victuailles. Donc en résumé, le banquier et l’avocat tentent de foutre la merde, Matteo Ségard n’est pas séquestré et va leur apprendre la vie, et la secrétaire de l’entreprise a des cernes jusqu’au nombril et je pense qu’elle en sait bien plus qu’elle ne veut, ou plus probablement peut, nous en dire.

– Tu résumes bien, sourit Anastasy en se redressant pour prendre son Big Mac.

– On scannera les plannings en rentrant…

– Ouais. »

Il y eut un silence pendant lequel ils se mirent à manger tous les deux.

« Il faut qu’on rappelle l’inspection du travail.

– Ah oui, c’est vrai… »

La nuit tombait et la pluie avec elle lorsqu’il revinrent au commissariat. Anastasy s’assit et lança son ordi avec un bâillement alors que Killian sortait les feuilles données par Madame Chatone et allumait le scanner en bâillant aussi.

Il posa les feuilles en grommelant :

« Vais chercher du café…

– Ramène la cafetière… »

Le Russe était affalé sur le bureau lorsque son subordonné revint avec deux grandes tasses fumantes et Il sursauta lorsqu’il posa l’une d’elles près de lui. Il se redressa vivement.

« Bon alors, on partait, chef ?

– Ouais, gros gros coup de barre, là… »

Il prit la tasse avec un soupir :

« Merci, ça va aider.

– De rien. Je crois qu’on va pas traîner.

– Je crois aussi. File-moi les fichiers des interrogatoires, que je les enregistre et que je les envoie au juge, scanne les plannings, et ce sera tout pour ce soir…

– OK ! »

Killian sortit son petit ordinateur et en éjecta la petite carte mémoire sur laquelle étaient enregistrés les documents.

Anastasy la mit dans son propre ordi et chercha les fichiers du jour. Réalisant soudain que son acolyte ne scannait rien et cherchait quelque chose dans son dos, il se tourna pour le regarder :

« Killian ? Il y a un problème ?

–Je sais pas, j’ai un doute, attends… »

Le commandant, dubitatif, reprit sa tasse pour le regarder ressortir les lettres anonymes reçues par Matteo Ségard. Il en prit une et prit une des feuilles du planning pour les comparer. Avant de venir lui montrer :

« Regarde ça, Anya… »

Anastasy sursauta en comprenant ce que cherchait en fait Killian. Il prit les deux feuilles et fronça les sourcils.

Toutes deux portaient de fines bandes noires sur leur tiers supérieur, identiques : le même défaut d’impression…

Qui ne pouvait signifier que qu’elles sortaient de la même imprimante.

Anastasy sourit.

« Alors ça, c’est pas mal !

– Qu’est-ce que tu en penses ?

– Qu’il faut qu’on sache qui peut imprimer sur cette machine… Parce que je vois très mal la secrétaire faire ce genre de blague.

– On est d’accord. Mais tu l’as dit toi-même et je le pense aussi, elle en sait bien plus qu’elle ne le dit. »

Il y eut un silence avant qu’Anastasy ne comprenne où Killian voulait en venir. Le Russe eut un sourire en coin :

« Ça serait vraiment dégueulasse.

– Tout à fait.

– Mais je pense que ça pourrait nous permettre d’avancer un bon coup sur l’entreprise.

– Voilà.

– Mais c’est dégueulasse pour elle.

– J’admets.

– Commission rogatoire pour demain matin ?

– Si possible, autant pas traîner.

– OK, j’appelle Atmen… Tu peux trouver un gars pour l’imprimante elle-même ?

– OK, je vais voir les collègues de l’info… »

Killian vida sa tasse et sortit, laissant Anastasy pensif. Faire pression sur un maillon faible pour briser une chaise n’était pas glorieux, mais c’était une méthode qui avait fait ses preuves.

Atmen était de cet avis aussi et lui donna son feu vert sans discuter plus que nécessaire.

Parfois, il fallait être un salaud pour faire avancer les choses…

Le lendemain matin, très tôt, avant l’arrivée du reste de direction, les policiers revenaient donc à l’entreprise en force et en nombre, et, pendant que deux techniciens s’occupaient de l’imprimante et des ordinateurs eux-mêmes, Madame Chatone était aussi poliment que fermement invitée à expliquer comment la lettre anonyme reçue par son patron pourrait sortir de son imprimante.

Anastasy et Killian eurent le même pincement au cœur en la voyant se décomposer devant eux à la vision des deux feuilles.

« Je… Ce n’est pas moi qui… » bredouilla-t-elle, tremblante.

Anastasy lui sourit, froid :

« C’est pourtant bien votre imprimante.

–Oui… Mais ce n’est pas moi ! »

La panique s’emparait d’elle et c’était exactement ce que les enquêteurs voulaient.

« … Jamais je…

– Qui, alors ? Est-ce que d’autres personnes peuvent imprimer là ?

– Oui… Il y a plusieurs ordinateurs… »

Elle tremblait de plus en plus alors que eux demeuraient froids.

« Pouvons-nous nous asseoir quelque part pour voir ça, Madame ? »

Elle les mena d’un pas peu sûr dans une petite kitchenette et tomba plus qu’elle ne s’assit à la table.

Anastasy s’y assit également, ainsi que Killian, qui sortit son ordinateur, alors qu’un troisième policier restait debout à la porte.

« Alors, Madame, reprit le Russe, grave. Nous soupçonnons une partie du personnel de cette usine de nous cacher des choses, on nous parle de complot, et voilà que le courrier menaçant Matteo Ségard sort de votre imprimante, sans que vous le sachiez, donc ? C’est un peu gros. »

Madame Chatone fondit en larmes.

Anastasy se dit qu’il était vraiment un connard, parfois. Mais juste quand il fallait.

 

Chapitre 29 :

Alec trouva Matteo dans le bureau de son grand-père, comme il le lui avait annoncé au déjeuner. Le régisseur posa les cartons pliés qu’il avait apportés et demanda :

« Voulez-vous de l’aide, Monsieur ? »

Le jeune homme avait décidé de trier et ranger le lieu pour en faire son propre bureau.

« Oui, je veux bien… Et je veux bien un grand sac-poubelle, aussi.

– D’accord, je vais chercher ça tout de suite. »

Alec repartit et Matteo se remit à l’œuvre. Il était bien décidé à tout regarder, cette fois, là où il n’avait effleuré que l’essentiel pour trouver les papiers dont il avait eu besoin. Il ne servait à rien de laisser cette pièce ainsi, lui avait besoin d’un vrai bureau, après tout.

Il alla prendre un carton et le déplia, avant de le poser sur le bureau et de mettre dedans les divers bibelots qui le décoraient Il verrait plus tard s’il avait envie d’en garder certains.

Il resta un instant à contempler une figurine, une jolie biche finement sculptée. Il se demanda d’où elle venait. Il se demanda ce qu’elle signifiait pour son grand-père. Il se demanda quelle valeur elle avait, ou au moins quelle valeur elle avait eu pour lui.

Il la posa dans le carton avec un soupir.

Est-ce ça qui reste à la fin, au bout du compte ? Un fatras d’objets dont les autres n’ont aucune idée de l’origine, de l’histoire… ?

Alec revint et, voyant son air triste et dubitatif, lui demanda doucement :

« Est-ce que tout va bien, Monsieur ? »

Le garçon haussa les épaules.

« Je me demandais si ces trucs avaient beaucoup de valeur pour Grand Père… »

Alec eut un sourire :

« Je pense que certains, oui. Après, entre les choses posées là comme ça et celles auquel il tenait réellement, je ne saurais vous dire.

– On s’entoure de tas de choses et après, quand on meurt, personne ne sait, ni ne comprend… C’est dommage.

– ‘’Tout le fatras qui compose une vie.’’

– Pardon ?

– Rien, c’était dans un livre que j’ai lu, il y a très longtemps.

–Ah. »

Il y eut un silence.

« C’est un bon résumé… »

Alec hocha la tête et ouvrit le sac-poubelle. Il regarda son jeune patron poser le carton de bibelots sur le siège avant de soupirer encore :

« Ça paraît tellement dérisoire…

– Nous disparaîtrons tous un jour, Monsieur. Et même au-delà de ça, cette planète, ce soleil, l’univers lui-même finira par disparaître. Si on part de cette idée, rien n’a réellement de sens ni d’importance.

– C’est très nihiliste, ça, sourit le garçon.

– Tout à fait. Mais ce n’est qu’une façon de voir les choses. A contrario, puisque tout disparaîtra, est-ce vraiment mal de s’entourer de choses qu’on apprécie, pour se faire plaisir et profiter un peu de notre si courte existence ?

– Je vois, mais il ne faut pas mieux s’entourer de personnes aimantes et faire des choses pour en profiter, de cette vie ?

– Ce n’est pas incompatible. Il est possible que le secret du bonheur réside dans un équilibre entre tout ça. Ce qui est sûr, c’est qu’à la fin, on emporte effectivement ses souvenirs bien plus que tous les objets et tout l’argent qu’on a pu amasser. Ça ne doit pas être un frein pour se faire plaisir tout de même avec des bricoles qui ont l’air sans importance… »

Matteo sourit :

« Un équilibre, hein… »

Il n’ajouta rien et ils se remirent au travail. L’après-midi passa rapidement. Au dîner, Matteo demanda à Alec s’il avait eu le temps de chercher un avocat.

« Non, Monsieur, ou plutôt, les cabinets que j’ai joints ne faisaient pas l’affaire. Je pensais appeler Maître Bisson, ou sinon l’avocat de la Clinique des Roses, il saura peut-être nous conseiller un collègue.

– Tu vois ça demain ?

– Oui, sans souci. »

Le jeune homme le laissa déposer une grande assiette de gratin dauphinois et poulet à la crème devant lui et reprit :

« Le commandant Vadik n’a pas rappelé non plus.

– Je suppose que les investigations sont toujours en cours…

– Ouais… Sûrement… »

Matteo avait appris avec une surprise vite teintée de colère que les lettres anonymes venaient vraisemblablement de la direction. Mais sans grande surprise, personne ne savait qui avait imprimé ça… La police avait donc embarqué l’imprimante sans autre forme de procès pour fouiller sa mémoire interne et ce malgré les protestations du directeur et de la RH.

Matteo se coucha vers minuit, comme à son habitude. Caramel s’installa avec lui.

Alec se coucha à peu près à la même heure, après avoir joué un moment avec ses amis. Il dormait profondément lorsque l’alarme du rez-de-chaussée le réveilla en sursaut.

Hagard, le cœur battant à toute allure, il se redressa, une main sur la poitrine, essayant de comprendre ce qui arrivait.

Réalisant, il jura en se levant d’un bond. Il y avait un cambrioleur !

L’alarme, en bas, était silencieuse. Même chez lui, elle ne sonnait pas si fort. Il alla prendre son fusil, vérifia qu’il était chargé et attrapa son portable pour appeler son patron.

Ce dernier ne répondit pas et Alec poussa un autre juron et descendit rapidement, sans allumer les lumières, et le plus silencieusement possible. Pas besoin d’appeler les gendarmes, ça sonnait chez eux aussi et si lui n’appelait pas dans les cinq minutes, ils viendraient d’eux-mêmes. Il arriva au rez-de-chaussée et tendit l’oreille. Rien. Fausse alerte ? Il n’y croyait pas trop… Il réfléchit.

Qui que soit l’individu qui était là, il avait su se débarrasser des chiens et entrer. C’est donc une personne préparée et renseignée, qui ne pouvait pas être là par hasard ou sur un coup de tête. Il n’y avait qu’une chose ayant suffisamment de valeur pour justifier la présence d’un cambrioleur professionnel et cette chose était censée se trouver dans le coffre-fort du bureau de son patron.

Alec se dirigea sans bruit jusqu’à ce dernier et eut un sourire rapide en entendant du bruit. L’intrus était bien là.

Alec poussa la porte, alluma la lumière et braqua le fusil sur lui en disant :

« Auriez-vous l’amabilité de lever les bras et de vous rendre, je vous prie. Je n’ai pas particulièrement envie de vous blesser. »

C’était un homme, grand et svelte, vêtu d’une combinaison noire moulante, avec des gants et une cagoule. Il s’était figé et se tourna lentement :

« Oh… Euh… Soit… Je n’ai pas particulièrement envie d’être blessé, non plus.

– Ça tombe bien. Je vous informe que les gendarmes doivent être en route et que je n’hésiterai pas à tirer, donc sincèrement, ne faites pas l’idiot. En plus, ça salirait le tapis et c’est une purge à laver.

– Aucun risque, je n’ai pas touché un acompte suffisant pour risquer ma vie. »

Entendant un bruit familier dans le couloir, Alec eut un sourire et un instant plus tard, Caramel le rejoignait. Le grand chien toisait le cambrioleur d’un œil mauvais. Ce dernier, lui, soupira :

« Ah, ben le voilà, le quatrième.

– Puis-je savoir comment vous avez fait pour rentrer malgré les trois autres ?

– Du gaz soporifique. Ne craignez rien, ils se réveilleront dans quelques heures.

– Je vous le souhaite, ce sont des animaux auxquels nous somment très attachés.

– Je m’en doute, mais vraiment, ne vous en faites pas. Je n’aime pas faire du mal aux chiens.

– J’imagine que c’est la formule que vous vouliez ?

– Effectivement, reconnut sans mal le cambrioleur.

– Et donc, qui vous a engagé pour la voler ?

– Ça, je l’ignore. Mes clients sont toujours anonymes, comme leur paiement.

– Dommage… Intelligent, mais dommage.

– Vous allez prendre une crampe, non ? »

Alec le braquait toujours et sourit.

« Ne vous en faites pas pour moi et préparez plutôt le numéro de votre avocat. »

Les gendarmes arrivèrent rapidement, menés par le commandant Tyrelon lui-même. Le bruit réveilla Matteo qui se pointa dans le hall, tout ensommeillé, alors qu’ils emmenaient le cambrioleur menotté.

« Qu’est-ce qui se passe ? » bailla le garçon alors que Caramel le rejoignait en remuant la queue, tout fier.

Alec avait toujours son fusil, désarmé sur son épaule, et le regarda, gêné.

« Oh, désolé que ce raffut vous ait réveillé, Monsieur… »

Tyrelon eut un sourire :

« C’est réglé, ne craignez rien.

– … Un cambrioleur ?… »

Matteo regarda Alec, plus intrigué qu’effrayé.

« Oui, il semble qu’il voulait voler la formule.

–Tiens, tiens… »

Matteo eut un sourire à son tour

« Décidément… Qu’est-ce qu’ils ont tous après ce bout de papier…

– On se demande. » lui répondit Alec avec amusement.

Tyrelon les rejoignit :

« Vous devriez planquer ça comme il faut.

– Ne vous en faites pas pour ça, lui dit Alec.

– La formule n’est plus dans ce coffre, ajouta Matteo. Alec l’a mis ailleurs sur mon ordre.

–Ah bon ? sursauta Tyrelon. Où est-il ? »

Alec haussa innocemment les épaules :

« Disons juste qu’il n’y a pas qu’un seul coffre-fort dans cette maison. »

Le gendarme sourit, hocha la tête d’un air entendu et n’insista pas.

« Je vois… dit-il simplement. Bien, je vous laisse, messieurs. Bonne fin de nuit, on vous tient au courant. Vous passez demain pour votre déposition, Varin ?

– Pas de souci, Commandant. »

Ils se serrèrent la main, puis Tyrelon serra celle de Matteo et il partit.

Matteo regarda Alec, amusé :

« Et ben. Que de péripéties !

– M’en parlez pas !… Si on nous laisse même pas dormir en paix, ça va vraiment pas le faire.

– Content que ça ait été plié sans plus de souci.

–Oh, quand il a vu le fusil, il n’a même pas essayé de résister. Et tant mieux, refaire la peinture du bureau aurait été très pénible.

– Il a dit pourquoi il était là ?

– Pour quelqu’un, mais il semble qu’il ne sache pas qui. Mais on va dire qu’il n’est pas trop dur d’imaginer qui aurait eu intérêt à récupérer la formule.

– En effet, ce n’est pas trop dur. Bon, si on retournait se coucher ?

– Ça me paraît une bonne idée.

– Tu me trouves un avocat demain ?

– Oui et je rappelle le commandant Vadik à la première heure.

– Parfait ! »

Matteo sourit :

« Bonne nuit, Alec !

– Merci, vous aussi. »

La nuit finit paisiblement. Alec se leva un peu plus tard qu’à l’accoutumée, en forme, et descendit tranquillement. Il déjeuna tranquillement aussi et alla dans son bureau à lui pour téléphoner. Il commença par le commandant Vadik. Répondeur. Il laissa un message expliquant les événements de la nuit et les renvoyant aux gendarmes pour plus d’informations.

Il appela ensuite le notaire qui ne put pas trop le renseigner, ne souhaitant pas être accusé d’ingérence.

Alec rappela donc Benjamin Lucas, l’avocat de la clinique de Sig.

Ce dernier était toujours aussi aimable et comprit très bien le problème.

« Alors, moi je ne vais pas pouvoir, mais si ça vous intéresse, je peux vous renvoyer à un collègue.

– Bien volontiers ?

– Vous avez de quoi noter ?

– Hm, hm ?

– Théo Lucas.

– Un parent à vous ? sourit Alec.

– Mon frère. Bon, vous ne vous étonnerez pas, il est un peu moins mûr que moi, mais il est très compétent. »

Alec fronça un sourcil en entendant une voix très similaire à celle de l’avocat non loin de lui, déclarer avec amusement :

« Je t’ai entendu, Benji !

– Quoi, tu as 20 minutes de moins que moi, donc tu es moins mûr, c’est tout ! »

Alec rit avec eux et Benjamin reprit :

« Je vous le passe directement, ça sera plus simple ?

– Volontiers. »

Rendez-vous pris pour l’après-midi même, Alec, satisfait, quitta son bureau. Il avait un petit tour à faire au village, pour sa déposition et aussi ramener des croissants à son patron.

 

Chapitre 30 :

« Bon. Reprenons… »

Anastasy Vadik soupira en regardant sa vis-à-vis avec lassitude. Stella de Vernoux était une boule de colère qui ne l’impressionnait pas, mais ça rendait la communication laborieuse.

« Vous obstiner ne servira qu’à vous enfoncer, madame. Sérieusement. Madame Chatone nous a dit tout ce qu’elle savait et vu ce qu’on est en train de découvrir en plus dans vos ordinateurs, ce serait vraiment mieux pour vous de coopérer un peu. »

Elle frémit sans répondre.

Dans la salle d’interrogatoire du commissariat, le policier soupira encore. On frappa à la porte et Kyllian, qui étaient debout près d’elle, derrière Anastasy, se redressa pour l’ouvrir :

« Ouais ? »

Erwan, leur collègue, était là :

« Juste pour vous dire que le banquier vient d’arriver avec trois avocats et qu’il commence à râler…

– OK, on va voir… Tu préviens le chef ?

– C’est lui qui m’envoie.

– Cool. »

Anastasy se leva tranquillement et reprit ses béquilles en disant tout aussi tranquillement :

« Je vous conseille de réfléchir, madame. »

Il sortit avec Kyllian, laissant un agent surveiller la prévenue.

Les trois policiers sourirent avec autant d’amusement que de satisfaction devant la scène qui les attendait.

Leur supérieur, le commissaire Coreyban, était une montagne de muscles de plus de 2 m devant laquelle il était très rare qu’on hurle, voire qu’on proteste, tout court.

Une vieille légende dans le commissariat voulait que seule une très vieille dame ayant connu les deux guerres lui ait un jour tenu tête pour venir en aide à son arrière-petit-fils accusé de vol.

Pourtant, c’était un homme normalement assez calme. Mais l’instinct de survie de ses semblables les poussait le plus souvent à ne pas tenter de tester sa patience… Ni ses subordonnés ni les prévenus.

Et indéniablement, Monsan et ses avocats, dont Me Faraud, étaient bien moins virulents qu’ils n’avaient pu l’être, face à cet homme qui les toisait avec gravité, très calme et bien planté sur ses jambes.

« … harcèlement contre des honnêtes employés… » entendirent Anastasy, Kyllian et Erwan en arrivant dans le hall.

Visiblement, ces personnes avaient encore quelques soucis avec la notion d’ingérence. Coreyban fit la moue et autour de lui, ça attendait ou ça rigolait déjà en douce.

« Alors, comment dire. Les arrestations de ce matin sont le résultat d’une enquête que j’ai assez suivie pour la savoir bien menée, par des agents compétents, et vu le nombre d’accusations qui pèsent sur ces personnes, je pense qu’on peut mettre le ‘’honnête’’ en suspens, au moins le temps des interrogatoires. »

Anastasy et Kyllian avaient échangé un regard entendu avant de venir se placer à côté de Coreyban qui leur avait jeté un œil , puis s’était tourné à nouveau vers un des avocats qui demandait :

« Pouvons-nous savoir quelles sont exactement ces accusations ? Nous pensions que vous enquêtiez sur le meurtre de Léon Ségard !

– Ça a commencé dessus, oui, opina le commissaire. Mais l’enquête s’est élargie au fur et à mesure des éléments découverts… Comme ça fait souvent. Le juge et le procureur voulaient que toute la lumière soit faite sur cette agression et ses circonstances, c’est ce qu’on fait. Notre boulot, dans le cadre que nous donne la justice. »

Le calme tranquille du grand policier maintenait celui des autres, même si la grimace de Monsan à l’arrivée de Kyllian et Anastasy n’avait pas échappé à grand monde.

« Pour ce qui est des accusations exactes… On en est où, Vadik ? »

Anastasy répondit avec calme, lui aussi :

« Faux, usage de faux, abus de biens publics et possibles détournement de fonds, harcèlement et complicité de harcèlement moral, négligence, rétention d’informations, voir tentative d’obstruction… Et on peut sans doute ajouter aussi que les vacances très opportunes de Monsieur Frondert, qui le rendent introuvable, sont assez suspectes… Et il semblerait également que nos collègues de Paris aient trouvé Laeticia Frajet en train de préparer une valise avec un billet d’avion pour la Suisse et qu’Édouard Malton soit lui aussi, curieusement, introuvable… »

Ça rigolait doucement autour d’eux et le commandant ajouta avec un haussement d’épaules :

« C’est dommage, mais on ne devrait pas avoir tant de mal à le retrouver. Enfin… Je me doute bien qu’un honnête banquier comme vous n’était sûrement au courant de rien de tout ça… Il ne serait vraiment pas sain de couvrir un fonctionnement aussi dommageable à la survie même d’une entreprise. Ça ne serait pas très responsable… »

Le sourire très ironique Anastasy fit frémir Monsan et Faraud, mais l’autre avocat reprit plus professionnellement :

« Quoi qu’il en soit, nous sommes là pour assister Madame de Vernoux et monsieur Padolt, ainsi que Madame Chatone, donc, si vous pouviez nous conduire à eux ?

– Pas de souci, opina Coreyban, mais je crois que Madame Chatone n’est pas inculpée ? » ajouta-t-il interrogativement en tournant la tête vers Anastasy.

Ce fut cependant Kyllian qui répondit :

« Effectivement, elle est témoin assistée et elle a été relâchée vers euh, 14 heures, je sais plus. Elle avait son propre avocat, d’ailleurs… Libre à vous de lui demander si elle veut votre aide, mais ça m’étonnerait. »

La secrétaire avait, sans surprise, complètement craqué sous la menace d’une inculpation. Elle avait donc dit aux policiers tout ce qu’elle savait en échange de leur engagement à ne pas la poursuivre. Et les circonstances jouaient pour elle, victime bien plus le complice de la direction, qui la harcelait et la menaçait de licenciement sec, alors même que suite à un accident, son mari était en invalidité et par là même, leur couple en grande difficulté financière.

L’avocat commis d’office qu’elle avait demandé était un quinquagénaire aussi roublard que confirmé et s’il y avait un seul conseil à garder de tous ceux qu’il lui avait donnés, c’était bien de se tenir à l’écart, tant de la direction que de tous ceux qui étaient mêlés à cette affaire.

Madame Chatone avait donc tout avoué : les horaires falsifiés, car illégaux, les primes, et autres, déclarées, mais souvent détournées, le harcèlement et la volonté quasiment officielle de la direction, Édouard et Laetitia compris, de mettre le plus de pression possible sur les employés pour en pousser le maximum la démission avant la délocalisation, le déni des risques encourus par la détérioration des conditions de travail et le refus de vérifier si les normes de sécurité étaient bien appliquées, et aussi le fait que tout cela ait été sciemment et savamment caché à Léon Ségard. Elle avait aussi avoué ses doutes sur la réalité de l’ignorance du banquier, qui, au pire, couvrait, au mieux, appliquait la politique des trois singes : rien vu, rien entendu, rien à dire.

L’arrestation du directeur et de la RH avait été rapidement décidée, tout comme celle des deux Parisiens. Si Laeticia devait être ramenée à Lyon rapidement, un mandat d’amener courait désormais pour retrouver Édouard et aussi Frondert. Mais il semblait évident que ce dernier avait senti le vent tourner et prit la fuite avec bien plus d’avance. Son domicile est vide et ses voisins ne l’avaient pas vu depuis presque 10 jours… Vivant seul, cet homme n’avait visiblement eu aucun scrupule à mettre les voiles.

La suite de l’enquête le prouverait, s’il restait un doute à quelqu’un, puisqu’elle trouverait des comptes bancaires vidés après bien des mouvements suspects de sommes pas toujours déclarées.

Pour l’heure, Padolt, comme de Vernoux, s’était muré dans un silence obstiné, suite à l’échec de leurs menaces envers les policiers. Ils espéraient peut-être que ces derniers, par je ne sais quels miracle ou ingérence, ne les relâchent, mais c’était bien mal juger la situation. Le nombre de personnes enfuies oui ayant tenté de fuir dans cette affaire n’allait pas aider le juge des libertés à être conciliant sur les remises en liberté…

Les avocats rejoignirent les prévenus et les interrogatoires reprirent, alors que le service informatique continuait à fouiller les ordinateurs embarqués. Visiblement, on avait voulu effacer pas mal de choses, mais rien qu’on ne puisse retrouver, puisque les disques n’avaient pas été reformatés.

La comptabilité était aussi examinée à la loupe et ce n’était pas beaucoup plus beau à voir.

Anastasy ne put appeler Matteo que vers 20 heures, dès qu’il jugea avoir assez d’éléments et surtout enfin cinq minutes pour le faire.

Le jeune homme écouta avant de soupirer, finalement plus blasé que furieux :

« Merci. Je vais joindre mon avocat et je vous rappellerai. Je pense que je passerai demain avec lui. Je vais aussi voir avec Maître Bisson pour savoir comment faire, si l’entreprise peut tourner sans direction et comment, ou si je dois mettre tout le monde en arrêt le temps de voir.

– Bien, je vous laisse gérer ça et j’attends de vos nouvelles.

– D’accord. Merci, Commandant. Bonne soirée. »

Matteo raccrocha. Il était encore à table et Alec, qui attendaient sagement, ayant servi son dessert, lui demanda :

« Tout va bien, Monsieur ?

– Je vais atomiser cette bande de fils de putes, gronda sourdement Matteo en serrant les poings sur la nappe, sa colère montant.

– Je doute que la moralité de leurs mères soit en cause, Monsieur. »

La vanne fit rire Matteo malgré lui. Il se redressa et regarda le régisseur, qui le regardait lui avec un sourire doux et bienveillant.

Un sourire protecteur que Matteo aimait bien.

« Ouais, bon, OK, pas les mamans, admit le jeune homme. Mais ils ne vont pas s’en tirer après ça… J’aurais pu fermer les yeux sur pas mal de trucs, mais là, s’être foutu à ce point de la gueule de Grand Père et même de l’entreprise, en mettant nos employés en danger, ça va vraiment, mais vraiment pas le faire !

– Ça mérite effectivement un bon recadrage.

– Ouais, ça va vite dégager et je pense pas qu’ils manqueront à grand monde.

– Je ne pense pas, moi non plus. »

Alec laissa Matteo manger son dessert et retourna sa cuisine manger le sien.

La mise en examen de la direction de l’entreprise allait être compliquée à gérer si cette dernière devait continuer à tourner, mais ça restait possible. Les choses étaient sur la bonne voie. Sans doute n’aurait-il pas devoir jouer sa carte secrète… Du moins, il l’espérait de tout cœur.

 

Chapitre 31 :

Alex se gara sur la place du marché, déserte ce matin-là, en grommelant. La journée s’annonçait mouvementée, puisque, sitôt le petit déjeuner avalé, Matteo voulait aller au commissariat, avec son avocat, pour régler quelques bricoles…

Me Théodore Lucas s’était révélé aussi sympathique que compétent et avait pris le temps nécessaire pour faire un point avec Matteo, pour voir quels étaient ses recours. Et il y en avait.

Alec sortit de sa voiture en sentant son téléphone vibrer. Tiens, que pouvait lui vouloir Sig de si bonne heure ?

« Ouais ? Salut, Sig.

– Salut, Alec. »

Le ton du psychiatre était nerveux. Alec fronça un sourcil en s’immobilisant :

« Euh, ça va ?… tenta-t-il prudemment.

– Pas vraiment, je t’avoue. »

Sig soupira avec humeur :

« Tu as vu le journal, ce matin ?

– Euh, non… ? Lequel ?

– Notre petite Voix du Cyprès.

– Ce torchon ? »

Le petit journal était très lu, malgré sa réputation pour le moins discutable. À part des ragots et des articles sur des faits divers sordides, il n’y avait pas grand-chose à en tirer.

« Ce torchon, oui, qui va se prendre un tel procès au cul pour diffamation qu’il ne fera sûrement plus jamais chier personne, crois-moi. Et comme ça vous concerne aussi, toi et Matteo, je te conseille de l’acheter et d’appeler vos avocats direct.

– … Hein ?… Attends, répondit Alec en se remettant en marche, je suis sur la place, je vais passer au tabac-presse voir ça tout de suite…

– Respire un bon coup, c’est un conseil.

– OK… Je vois ça et je te rappelle. »

Alec remit son téléphone dans sa poche et entra dans le tabac-presse. Calme à cette heure, la petite boutique était silencieuse, si on exceptait la patronne qui chantait avec la radio en rangeant ses paquets de cigarettes derrière le comptoir.

Entendant le « ding » de la porte, elle se tourna et sourit :

« Ah tiens !… Je me disais bien que j’allais vous voir !

– Ah bon ?

– Ah ben oui, c’est pas tous les jours qu’on a son nom dans le journal ! »

Alec s’approcha du promontoire et prit l’objet du délit. En Une prônait une photo de la Manufacture surmontée d’un gros titre putassier à souhait : « Scandale à Millors : la Manufacture Ségard au bord du gouffre ». Le sous-titre ne valait pas mieux : « Manipulé par son psychiatre et son majordome, le jeune Matteo Ségard semble incapable de gérer la crise ! »

Alec n’en lut pas plus. Il soupira et gagna le comptoir :

« Je vous le prends, ça fait combien ?

– 2,10 €.

– Pas donné, pour de la merde… »

Elle haussa les épaules :

« Ah, ben ça, les rumeurs vont vite, de nos jours, et c’est leur spécialité. Moi, j’en entends pas mal, vous savez. Les gens sont très inquiets, on raconte tout et son contraire, sur la Manufacture… »

Alec lui tendit la monnaie et fit la moue. Il ressortit, dubitatif. Matteo ne faisait pas « rien » et au contraire, il gérait aussi bien la crise qu’il pouvait. Mais les faits remontaient à la veille et Vadik les avait appelé dans la soirée. Le jeune homme devait voir la police dans la matinée, puis essayer de voir son notaire après. Comment aurait-t-il pu aller plus vite ?

Il était perdu dans ses pensées lorsqu’il entra dans la boulangerie. Il y avait là trois clients et deux lui jetèrent un regard sombre, ce qu’il ne réalisa pas avant que l’un d’eux ne l’interpelle plutôt énergiquement. Alec sursauta et le regarda avec une sincère surprise le reprocher en vrac et sans grande cohérence la délocalisation, le mépris dont le personnel de la Manufacture faisait l’objet et la misère qui allait les frapper dans l’indifférence de Matteo.

Alec regarda cet homme et réalisa qu’il avait face à lui une personne en colère, car terrorisée par de fausses informations qui lui prédisaient le pire. Mais que les vraies informations… Personne ne lui avait données !

Il le laissa donc finir et, alors que la boulangère et les autres se regardaient, inquiets, il répondit :

« Je suis vraiment navré… Monsieur Ségard n’a été informé des avancées l’enquête qu’hier soir, il doit voir tout ça dans la journée… »

Il ajouta avant que l’homme ne reparte dans ses reproches :

« Je pense qu’il a clairement manqué de transparence envers vous… Je lui en ferai part. Il n’a aucun mépris pour vous, au contraire. Je pense qu’on pourra vous donner des infos rapidement, dès que nous en aurons plus nous-mêmes. »

Alec rentra rapidement, toujours perdu dans ses pensées.

Matteo était levé, il sortait de la douche. Ils se retrouvèrent à la cuisine, le jeune homme encore un peu humide.

« Si tôt levé, Monsieur ? » sourit Alec qui préparait le petit-déjeuner.

Le jeune homme répondit avec une grimace :

« Coup de fil de Maître Lucas à propos d’un article de journal… Pas top comme réveil.

– Ah, je vois. Il est sur la table. Vous devriez vous asseoir…

– Il paraît, oui. »

Matteo s’assit donc à la table de la cuisine, prit le journal et resta un instant les yeux ronds devant la Une :

« Ah ouais, quand même.

– Jus de clémentine frais, ce matin.

– Oh ? Cool, merci. »

Alec pressa les agrumes avec soin, tournant le dos à Matteo, content les soupirs, les grognements, les tapages de pied et tapotement de doigts. Le régisseur ouvrit à Caramel qui avait fini son petit tour dehors, avant de déposer sur la table le rooibos, les croissants et le jus de clémentine.

Matteo jeta plus qu’il ne posa le journal à côté, sombre. Alec se sortit un mug pour se faire un café.

« Bien. Je vais me joindre à Siegfried pour trainer l’auteur de cette bouse devant la justice.

– Que disent-ils sur Siegfried ? »

Mattéo reprit le journal et lut :

« ‘’Le docteur Siegfried Freund semble suivre Mattéo Ségard de près. Co-directeur contestable de la Clinique des Roses sur laquelle bien on dit bien des choses, poursuivi par la justice pour la mort d’un de ces jeunes patients, cet homosexuel allemand a visiblement su profiter de la faiblesse du jeune homme, perdu et sans ami après son arrivée de Paris, pour lui extorquer de nombreux présents, dont un voyage de noces luxueux.’’ » Pas mal, non ? Tu en es ?

– Suis-je concerné ? »

Mattéo hocha la tête et reprit :

 « On peut aussi noter dans tout cela le rôle trouble du majordome du Domaine Ségard, Alec Varin, qui, sous couvert de servir de messager à son jeune patron, le tient savamment coupé du monde et de tous ceux qui tentent de l’approcher. Les personnes qu’il laisse entrer dans la grande maison isolée se comptent sur le doigt d’une main et personne ne sait ce qui peut bien se passer. On peut sincèrement craindre pour ce pauvre garçon, désormais sans famille et profondément meurtri par l’assassinat de son grand-père. Piégé dans ce manoir par ces individus douteux, perdu loin de ses amis, on imagine mal comment ce malheureux jeune homme pourrait arriver à gérer la crise que traverse l’entreprise familiale.’’ »

Alec fit la moue en se servant son café. Il hocha la tête avec un sourire en coin :

« Je pense que je vais effectivement me joindre à vous. »

Mattéo rejeta le journal sur la table et prit un croissant.

« Puis-je me permettre de vous suggérer une idée qui m’ait venue tout à l’heure, Monsieur ?

– Che t’en prie ? »

Alec lui raconta l’épisode de la boulangerie et continua ainsi :

« Je ne peux que comprendre et approuver votre souci de rester discret, mais il se trouve que du coup, vos employés ne sont au courant de rien et que les pires rumeurs circulent…

– Ce qui ne doit pas aider au stress et à la cordialité au sein de la Manufacture, compléta Mattéo, songeur.

– Sans compter même ce que nos amis devaient raconter pour en rajouter, du stress.

– Je vois et tu as raison, j’ai été négligent. Il va falloir que je leur fasse un courrier pour m’expliquer et m’excuser… Je verrai ça quand j’aurais fait le point avec tout le monde. Tu as pu avoir Maitre Bisson ?

– Non, je voulais l’appeler après le petit-déjeuner.

– D’accord, ben laisse, alors, je le ferai pendant que tu te prépareras, puisque moi, c’est bon.

– Oh. Merci. »

Les deux hommes partirent bientôt avec Caramel, laissant la garde de la maison à Eris, Hadès et Cerbère, tous trois parfaitement remis de leur sieste forcée du cambriolage.

Ils arrivèrent au commissariat où leur avocat venait d’arriver. Théo Lucas leur dit qu’ils feraient un point sur les poursuites contre le journal après leur visite aux policiers.

Killian Fang les accueillit et les conduisit au bureau de son supérieur. Anastasy Vadik leur serra la main en s’excusant de ne pas se lever. Ils l’assurèrent que ça n’était rien et s’installèrent.

Le commandant et son acolyte leur firent un bilan de l’avancement de l’enquête.

« Voilà, on en est là. Laeticia Frajet devrait être revenue sur Lyon vers 15h au plus tard, on cherche toujours Edouard Malton, mais des retraits de liquide nous ont fait le repérer dans l’ouest. On se demande s’il n’essaye pas de passer en Espagne… Il y a juste une chose dont nous voulions vous parler. »

Mattéo avait écouté, sage et grave, et il hocha la tête :

« Je vous en prie ?

– Nous avons retrouvé, dans la mémoire des machines de l’entreprise, un certain nombre de courriers de votre grand-père à ses employés, sur un ton euh, comment dire… Souvent très offensant. »

Mattéo et Alec avaient froncé les sourcils de concert. Vadik continua en croisant les doigts :

« Ces éléments pourraient aussi en partie expliquer son agression. Le matin-même, il avait envoyé un message euh, plutôt agressif… »

Mattéo croisa les bras et demanda :

« Pardon, mais vous parlez de quoi, exactement ?

– De mails qu’il écrivait à l’ensemble du personnel. »

Le visage du garçon se ferma :

« Pardon ? Des mails de mon grand-père ?

– Euh… Oui ?… »

Seul Alec, qui avait soupiré avec humeur, avait compris le problème. Mattéo trembla, furieux :

« Je souhaiterais ajouter ‘’usurpation d’identité’’ à la liste de mes plaintes, s’il vous plaît.

– Hein ? Pourquoi ? » sursauta le policier.

Killiant n’était pas moins intrigué et Mattéo grogna :

« Grand Père détestait l’informatique, il n’était pas fichu d’allumer un ordi. Alors je ne sais pas qui a écrit ses mails, mais je vous assure que ce n’est pas lui.

– Euh, je vois mais… Il n’aurait pas pu les dicter à une secrétaire ?

– Non, il n’avait pas de boite mail, tout court. Aucune. Ni perso ni pro.

– Si je puis me permettre, je vous le confirme, intervint Alec. Monsieur Léon ne jurait que par le courrier papier en toute circonstance. En plus, il est impossible qu’il ait écrit un mail le matin de sa mort… Il était en voiture, il a fait le trajet de Paris à ici, ce matin-là. Il n’aurait jamais pu rédiger un message ou même le dicter dans ces conditions.

– Exact, en plus, se souvint Mattéo.

– Je vois… »

Vadik réfléchit un instant.

« Nous allons voir ça plus en détail, dans ce cas, et retrouver qui a rédigé ça.

– Vous dites qu’ils insultaient les employés en se faisant passer pour Grand Père ? gronda encore Mattéo.

– Oh, je peux vous montrer… »

Vadik sortit une feuille et la lui tendit. Il ne fallut pas plus de quelques secondes de lecture pour que Mattéo se mette à trembler de rage et rougisse à vue d’œil. Le commandant sourit, compatissant :

« Vous pouvez la déchirer si vous voulez, on peut la réimprimer… »

Mattéo parvint à se retenir et la donna à Alec qui, lui, fut plus abasourdi que furieux.

Le texte suintait tant de mépris et de condescendance qu’il lui semblait puer rien qu’à le lire. Bon sang, pas étonnant que les employés soient si remontés contre leur patron !

« Je compte sur vous, Commandant.

– Vous pouvez, jeune homme. Vous pouvez. »

 

Chapitre 32 :

Lorsque Mattéo, après avoir donc rajouté quelques plaintes à la liste déjà pas courte de celles d’avant, sortit du commissariat avec Alec et Théo Lucas, il était presque 11h30 et ce dernier proposa aimablement :

« Messieurs, que diriez-vous d’aller nous poser quelque part pour manger et faire un point ?

– Ma foi, ça serait fait, reconnut Alec. En plus, en y allant tout de suite, on pourrait être servi sans trop attendre et avant le rush de midi…

– Ça me va. » approuva Mattéo.

Le jeune homme restait sombre, reminant sa colère. Il avait beau avoir senti venir les trucs louches de loin, l’ampleur des magouilles dépassait de loin ses pires craintes et songer à quel point ces personnes avaient trahi son grand-père le rendait fou de rage.

Théo Lucas était venu en transports en commun et monta donc à l’arrière de leur voiture. Alec mit sa ceinture et demanda :

« Où voulez-vous aller ?

– On est pas loin de la Part-Dieu, dit Mattéo, pas plus motivé que ça.

– Je connais un bon petit bar-restaurant pas loin du centre commercial, si ça vous dit, proposa Lucas.

– Pas de souci, soupira Mattéo.

– Je vais m’y garer, si nous pouvons y aller à pied ? s’enquit Alec en démarrant.

– Sans souci, c’est à deux pas. »

Alec hocha la tête et ils furent rapidement garés. Les parkings étaient vastes. Le restaurant n’était effectivement pas loin, et pour petit et ne payant pas trop de mine qu’il était, ils y furent très bien accueillis. Alec et Mattéo devinèrent sans mal que Lucas était un habitué des lieux, car le patron leur trouva une table sans discuter et avec le sourire, alors qu’ils n’avaient pas réservés et qu’il attendait visiblement du monde.

Le petit kir mure de l’apéritif parvint à dérider un peu Mattéo. Ils trinquèrent et Lucas, toujours souriant, attaqua le vif du sujet :

« Bien. Tout ceci va bien nous occuper un moment. Comment voulez-vous que nous gérions les choses ?

– Comment voyez-vous ça ? le relança Mattéo en faisant tourner le vin blanc à la mure dans sa main.

– Oh, il y a pas mal de choix possibles. Concernant l’entreprise, il faut attendre la fin de l’enquête pour statuer définitivement, mais nous pouvons déjà voir un certain nombre de choses. Concernant le journal, il faut aller déposer plainte à la gendarmerie de votre village, mais vous pouvez aussi demander immédiatement un droit de réponse à sa rédaction.

– Ça marche comment, ça ?

– Eh bien, vous avez trois mois pour la demander et eux trois jours pour la diffuser, sauf s’ils refusent. Dans ce cas, porter plainte pour diffamation sera encore plus facile.

– Je vois…

– Si vous souhaitez faire cause commune avec le docteur Freund, ça peut être envisageable aussi. Sachant que mon frère devait voir ça avec eux dans la journée, mais il semblerait que la Clinique veuille également porter plainte. Nicolas Delorme était aussi très remonté contre l’article, mais il devait voir avec son père, puisqu’il est toujours leur associé.

– D’accord…

– Dans ce cas, le plus simple est peut-être de passer à la clinique en rentrant tout à l’heure ? proposa Alec.

– Oui, on va faire comme ça. » approuva Mattéo.

Lucas opina aussi :

« D’accord, voyez avec eux et vous me tiendrez au courant. »

Les entrées arrivèrent et les trois hommes commencèrent à manger en passant à l’autre sujet :

« Comment envisagez-vous la suite des procédures concernant l’entreprise ?

– Nous allons voir avec Maître Bisson, répondit Mattéo. J’aimerais reprendre la main dessus rapidement, pour remettre les choses en ordre le plus vite possible. Alec m’a fait remarquer ce matin que les employés avaient été malmenés et surtout mal informés, que beaucoup de rumeurs couraient sur ce qui se passe et qu’il fallait y mettre un terme rapidement.

– Ça me parait une très bonne initiative, approuva l’avocat et Alec hocha la tête, la bouche pleine.

– Je comptais faire un courrier d’ici quelques jours au plus tard, le temps d’y voir plus clair.

– Très bonne idée. Et quelle est votre position sur cette histoire de délocalisation ?

– Ben, je n’ai pas trop d’avis, il faut voir ce qui a été mis en place et quelle marge de manœuvre j’ai là-dessus. Dans tous les cas, si on la maintient, il faut vraiment que les conditions de licenciement soient respectées et qu’on voit si on peut enquêter sur les démissions et prévoir des dédommagements pour les personnes harcelées.

– C’est tout à votre honneur de vouloir faire ça, mais dans les faits, ça me parait délicat à mettre en place. Il faudrait faire une enquête réelle afin de savoir exactement ce qui s’est produit.

– Je me demandais si je pouvais saisir l’Inspection du travail et les Prud’hommes ?

– Oui, bien sûr. Vous avez tout à fait de droit de vous retourner contre vos employés. Dans votre cas, puisque vous venez juste de prendre les choses en main, c’est d’autant plus justifiable que vous dénoncez les dysfonctionnements que vous avez trouvés en arrivant. Reste qu’il faudrait mieux que vous attendiez d’être en poste pour le faire.

– Je sais, mais ça me gonfle de pas pouvoir être sûr de ce qui se passe là-bas en attendant…

– Vous pouvez faire un courrier où vous donnez des consignes strictes.

– Ouais, ouais, c’est ce que je vais faire… Mais j’aimerais bien être une petite souris pour pouvoir me faufiler là-dedans et pouvoir voir ça de mes yeux.

– Vous pourriez aller faire une visite… proposa encore Lucas.

– J’y ai pensé, soupira Mattéo. Mais si je m’annonce, ils risquent de tout faire pour que tout me paraisse aller bien dans le pays des bisounours et si je viens à l’improviste, ils vont noyer le poisson… Et même si ce qu’on dit sur la pression qu’ils foutent aux ouvriers n’est qu’à moitié vrai, y a aucune chance que l’un d’eux ose l’ouvrir… Ou alors ça sera un pétage de plombs collectif et je vais me faire écharper avant d’avoir dit bonjour. »

L’avocat fit la moue, mais Alec soupira à son tour :

« Le pire, c’est que je le craindrais aussi… Ils ont l’air tellement à bout que ça pourrait partir en vrille très vite… Trop vite.

– Vous croyez, vraiment ? s’étonna l’avocat.

– Certains sont vraiment désespérés, épuisés et quand on n’a rien à perdre… Ça peut vite devenir incontrôlable. »

Il y eut un nouveau silence alors que la patronne venait débarrasser les assiettes des entrées.

« Je vais prendre les choses dans l’ordre, reprit Mattéo en s’accoudant pensivement à la table. Voir avec Maître Bisson, suivre l’enquête, faire ce courrier, joindre l’Inspection du travail et les Prud’hommes… Une chose à la fois.

– C’est sûrement comme ça que ça marchera le mieux. » approuva Lucas, souriant à nouveau.

Il était un peu moins de 14h lorsque les trois hommes arrivèrent chez le notaire. Ils croisèrent ce dernier dans l’ascenseur, il revenait de son propre déjeuner. Il les emmena donc sans attendre dans son bureau, où ils firent un point sur la situation.

« Je comprends tout à fait votre désir de reprendre la main au plus vite, Mattéo, approuva le notaire. De mon côté, les choses sont quasi-prêtes. Je pense qu’on peut partir du principe que nous pourrons finalement régler la succession en janvier.

– Voilà qui me parait très bien. Le plus tôt sera vraiment le mieux, vu le bazar. Mais j’aurais voulu savoir si je pouvais déjà prendre la main sur des trucs avant ? Il y a des moyens ?

– J’attendais que vous me le demandiez… sourit Maître Bisson. Il y a des dérogations de possible pour les urgences, effectivement. Je peux vous préparer ça.

– Merci. Le plus tôt sera le mieux. Vous pouvez faire ça vite ?

– J’avais prévu le coup, donc oui, je peux voir ça vite. Ne vous en faites pas. »

Maître Bisson souriait toujours, plutôt content :

« Comptez une dizaine de jours au plus et vous aurez légalement le droit de mettre votre nez dans tout ça tout à fait légalement. Et le droit de décider, aussi.

– Merci. Hm… Maître, dites-moi…

– Oui ?

– Puis-je compter sur vos 5% ? »

A nouveau, le notaire sourit :

« Je ne vous dirais pas un oui absolu, mais je pense que globalement, nous sommes sur la même longueur d’onde, donc, il y a des chances. »

Il était presque 17h lorsqu’Alec se gara dans la cour de la Clinique des Roses et la nuit tombait. Il faisait très froid et le ciel était bas. Alec se disait qu’il allait peut-être neiger. Après tout, les Fêtes approchaient.

Sig était là, dans la salle de réunion, avec Nicolas et le père de ce dernier. Benjamin Lucas était là aussi et ça fit bizarre à Mattéo et Alec, qui avaient laissé Théo à Lyon, de retrouver sa copie conforme.

Alec et Mattéo se joignirent donc à eux afin d’établir un plan d’attaque. Nicolas et son père étaient effectivement très remontés, presque plus que Sig, d’ailleurs. Ce dernier semblait surtout fatigué.

Décision fut prise d’aller porter plainte ensemble le soir même, ce qu’ils firent donc.

Les gendarmes ne furent pas très surpris de les voir, plutôt de les voir si tard. Tout le monde déposa plainte poliment contre le journal et ceci fait, il était presque l’heure de dîner. Plus surprenant, Fred les attendait sur le parking de la gendarmerie. Content de le voir, Mattéo les invita à dîner, Sig et lui, avec l’accord d’Alec. Ils allèrent donc au Domaine et y passèrent une bonne petite soirée.

Il neigeait doucement, le lendemain matin, et Alec faisait tranquillement du ménage alors que Mattéo était parti faire une petite balade à cheval avec son chien, lorsque le téléphone sonna.

Le régisseur, qui faisait la poussière dans le grand salon, décrocha rapidement :

« Domaine Ségard, bonjour ?

– Bonjour, monsieur Varin. C’est le lieutenant Fang.

– Oh, bonjour, Lieutenant, répondit Alec, un peu surpris. Que puis-je ? »

Il était tellement habitué à avoir Vadik comme interlocuteur, Fang étant quasi muet avec eux, que l’entendre appeler le surprenait réellement.

« Nous voulions vous avertir que nous avons procédé à un premier interrogatoire de Laeticia Frajet hier après-midi, à son arrivée. Les choses suivent leur cours, il est possible que nous ayons besoin que vous nous reprécisiez quelques bricoles. On vous dira. Elle a sans grande surprise tout mis sur le dos d’Edouard Malton, en jouant à la faible femme manipulable de façon beaucoup trop criarde pour que ce soit crédible… On vous tiendra au jus. On a su que vous aviez porté plainte contre le journal ? Les gendarmes nous ont appelés, ils y ont été ce matin à la première heure. Apparemment, la rédaction a eu assez peur pour leur balancer de qui ils tenaient leur infos…

– Laissez-moi deviner… ? … Hmmm… Malton ou Frajet ?

– Non, mais pas loin. Notre cher ami Maître Faraud, ou plus exactement un stagiaire de son cabinet envoyé par ses soins, d’après eux. Maître Faraud n’avait bizarrement pas l’air au courant, mais le commandant Tyrelon avait l’air bien décidé à aller lui demander de visu, on verra ce que ça donne.

– D’accord… Merci.

– Et aussi, on a une piste pour Malton. Si vous avez quelques doigts à croiser, on espère le choper rapidement. Et on en a une autre sur lui en attendant. Il semblerait qu’il ait acheté de la cryptomonnaie il y a quelques semaines. Une somme qui correspondrait curieusement à celle que devait toucher le cambrioleur qu’on a attrapé chez vous.

– Oh. Comme ce n’est pas surprenant.

– N’est-ce pas.

– Il n’y a pas beaucoup de gros twists dans cette histoire…

– Je vous l’accorde, tout ceci n’est que trop prévisible. C’est à peine drôle, on n’a même pas pu parier.

– Ouais…

– Enfin voilà, on en est là de notre côté. Tout va bien du vôtre ?

– Oui, oui, très bien… Monsieur Mattéo va probablement faire un courrier au personnel de la Manufacture d’ici quelques jours, il a fait le nécessaire pour reprendre la main au plus vite.

– Bonne chose, ça.

– Au fait, avez-vous des nouvelles de Ludovic Saret ?

– Ah. Saret. Oui. Oui oui. Il est toujours hospitalisé, mais il semble qu’il aille mieux. Les médecins espèrent que nous pourrons l’interroger, enfin, d’ici quelques semaines. On espère aussi, ça commence à être long.

– Ça serait une bonne chose.

– Oui… On ne pourra pas conclure l’enquête sans ça, de toute façon.

– C’est horrible de penser qu’il aura fallu son acte pour dénouer tout cette affaire.

– Oui, c’est sûr. Mais bon, ma grand-mère disait qu’il  avait toujours quelque chose à tirer de tout, même du pire. »

Alec eut un sourire :

« La mienne dit ça aussi. A quelque chose malheur est bon.

– C’est l’idée. »

Il y eut un petit silence.

« Bon, je dois y retourner, monsieur Varin. Saluez votre patron de notre part, on vous tiendra au courant. Bonne journée.

– Aucun souci, Lieutenant. Mes respects à votre commandant. A bientôt. »

Fang raccrocha, bâilla et retourna dans le bureau où Vadik était toujours en pleine conversation téléphonique avec leur juge.

Fang se dit qu’il allait leur chercher des cafés, et il partit tranquillement en emmenant leur mugs, après un hochement de tête approbateur de son supérieur.

Il bâilla à nouveau en allant dans la salle de pause où se trouvait la cafetière, remplit tout ça, et il revenait en sifflotant lorsqu’Erwan l’interpela :

« Eh, Killian !

– Yep ? »

Le grand blond le rejoignit rapidement :

« On a une info pour vous, le chef m’a dit de vous dire que votre Malton s’est fait choper !

– Ah, bonne nouvelle ! Tu en sais plus ?

– Oui, il était dans un petit port vers Bayonne et essayait de soudoyer des pêcheurs pour qu’ils l’emmènent en Espagne par la mer. Il semblerait qu’il ait eu des propos un peu déplacés sur les Basques et que ça soit pour ça qu’ils l’ont balancé. »

Kilian rit et secoua la tête :

« Mais quel pauvre type… Ils nous l’envoient ?

– Aussi vite que possible. » répondit Erwan, amusé aussi.

Killian le remercia et reprit son chemin. Une bonne chose de faite !! Il était impatient de confronter Malton aux déclarations de Laeticia Frajet. Ça allait être très drôle !

 

Chapitre 33 :

Anastasy Vadik avait de plus en plus de mal à se retenir de rire et, à côté de lui à la table d’interrogatoire, Killian n’essayait même plus.

Face à eux, dans la petite salle du commissariat, Édouard Malton et son nouvel avocat, Me Bélître. Le premier n’en menait plus si large et le second restait grave. Il avait un peu l’air de se demander comment il pouvait aider son client. Des grimaces ou des soupirs lui échappaient régulièrement, ce qui n’était pas pour calmer l’hilarité des deux policiers qui avaient presque sincèrement pitié de lui.

« Bon, donc, reprit le commandant en essayant de garder son sérieux, vous reconnaissez avoir acheté de la cryptomonnaie ?

– Euh oui… Oui, bien sûr…

– Mais ce n’était pas pour payer ce cambrioleur.

– Non ! Bien sûr que non !

– Et c’était pourquoi, alors ?

– Euuuh… Juste pour voir… On m’avait dit que le bitcoin étaient un investissement très intéressant… J’ai voulu tester…

– Hm, hm. Juste une coïncidence malheureuse avec la date du cambriolage, donc.

– Tout à fait ! »

Anastasy hocha la tête et demanda innocemment :

« Et qui donc, question comme ça, hein, aurait pu payer ce brave cambrioleur ? Il est établi qu’il a été engagé pour voler précisément la fameuse formule… Vous avez peut-être une idée de qui ça pourrait avoir intéressé à ce point ? »

Killian se cachait comme il pouvait derrière l’écran de son ordinateur portable. Il y eut un silence, puis Édouard répondit, visiblement gêné :

« Je me demandais… En fait, nous avions eu certains de nos contacts chinois qui étaient un peu trop pressants sur la question de la formule… Ils souhaitaient l’obtenir avant la délocalisation, voire avant la signature des contrats… Nous avions bien sûr refusé !… Mais certains étaient vraiment insistants… Du coup… Je me demandais s’ils n’avaient pas pu tenter de corrompre du monde et que du coup, on avait pas voulu voler la formule à cause de ça.

– C’est cohérent, reconnut Anastasy. Mais avez-vous une idée de qui, exactement ?

– Pas vraiment… Mais je sais que Laetitia s’est renseignée récemment pour acheter un petit yacht et je ne pense pas qu’elle devrait en avoir les moyens… »

À nouveau, Killian gloussa derrière son ordi et Anastasy sourit en hochant la tête :

« Je vois. Nous allons étudier ça. Ceci dit, puisque vous nous en parlez,… »

Le commandant sortit quelques feuilles qu’il posa avec un petit sourire devant le prévenu :

« … vos propres comptes en banque ne sont pas des plus limpides… »

Édouard avait sursauté et l’avocat fronça un sourcil avant de se pencher pour regarder les documents. Anastasy continua, presque ouvertement goguenard :

« On ne va pas s’étendre sur le montant de vos primes et le fait que la moitié n’était pas déclarée, hein, vous réglerez ça avec le fisc. Non, moi, ce qui me questionne vraiment, c’est ce petit montant, là, en août… Qui n’a fait que passer avant de filer sur votre petit compte suisse… Il semblerait que ce petit montant provienne, bizarrement, d’une banque en Chine… »

Killian, ne tenant plus, se pencha, secoué par un fou rire qu’il tentait de garder le moins bruyant possible.

« Rien à voir avec les tentatives de soudoiement dont vous nous parliez à l’instant, j’imagine ? » continua Anastasy en s’accoudant à la table avec un grand sourire.

Un peu plus tard, à la salle de pause, Erwan et Coreyban, qui devisaient plaisamment du livre que lisait le commissaire, une antique édition de Fondation d’Asimov, virent arriver un Killian hilare.

« Ben qu’est-ce qui t’arrive ? s’enquit Coreyban avec un sourire, intrigué. Si fendard que ça, votre interrogatoire ?

– Ah, mais c’est un sketch ! répondit l’Eurasien en rejoignant la machine à café. C’est pour ce genre de cas qu’on devrait filmer, sérieux ! »

Il avait son mug et celui d’Anastasy et, en attendant que le café coule, il se rapprocha de la table où étaient assis les deux hommes.

« Alors au début, il savait pas, c’était pas lui, et au fur et à mesure qu’on lui expliquait que, ben si un peu quand même, il essayait d’esquiver, et là, ça y est ! Il a enfin avoué ! Ce pauvre garçon s’est laissé entraîner, vous comprenez ! Les autres, et surtout la très très méchante Laetitia, l’ont manipulé pour lui faire faire des choses pas bien et oh là là, il regreeeeeeette !… Mais qu’est-ce qu’il regrette !… Il se repent, il se repent, il se rerepent, un vrai festival de strangulation ! Je vous jure, j’attends qu’on les confronte en vrai, on va se marrer ! »

Erwan se marrait aussi et Coreyban gloussa, amusé.

« Je les plains. Suleyman va les bouffer. »

Erwan rit plus fort en opinant vivement du chef :

« Oh que oui, le connaissant, ça va saigner ! »

Erwan connaissait assez le juge pour ne pas douter que ça allait barder. Atmen Suleyman n’aimait pas du tout qu’on se moque de lui. Les simagrées et autres chougneries des prévenus risquaient plus de l’énerver que de le faire rire, lui…

Et ça ne manqua pas. Lorsqu’Anastasy l’appela, en fin d’après-midi, installé tranquillement dans son bureau, à la fin de l’interrogatoire d’Édouard, le juge soupira.

« Bien. Tout ce petit monde est très doué pour jouer à la patate chaude, mais à un moment, il va bien falloir qu’on voit qui est responsable. »

Anastasy hocha la tête :

« Je suis d’accord, mais on y voit quand même assez clair. J’ai l’impression que les choses sont finalement assez simples…

– Vos rapports éclairent plutôt bien le bazar. Donc, pour vous deux, Malton et Frajet sont les cerveaux de tout ça ? Tous les deux ?

– Oui, acquiesça le policier. On a bien réfléchi et ça se recoupe là-dessus. Léon Ségard était hors du coup, ça, c’est établi. Stella de Vernoux n’était pas une RH branchée bienveillance et respect, mais c’est bien avec leur arrivée et la nomination de Bernard Padolt à la direction que c’est vraiment parti en sucette. Madame Chatone a été claire là-dessus. Malton et Frajet ont appuyé sa candidature, parce que c’était un homme qui pouvait aller dans leur sens, mais ils n’avaient rien tenté avec l’ancien directeur. Trop réglo et surtout trop proche de Léon Ségard. Padolt était nettement moins regardant et faire semblant que tout allait bien alors qu’il faisait tout pour que ça aille de plus en plus mal, le temps au moins de toucher plein de sous avec la délocalisation, ça lui allait très bien. De Vernoux n’a pas été dure à amadouer non plus : plus les employés démissionnaient avant la fermeture, moins de primes de licenciement ils avaient à payer et donc, plus de sous pour eux.

– Machine très bien huilée…

– Ouais. Sans l’agression, on ne se serait sûrement rendu compte de rien… Les trois ingénieurs nous ont confirmé qu’ils ont tenté de les soudoyer, voir les ont menacés, pour obtenir la fameuse formule et tout, mais eux aussi sont réglo, ils n’ont pas cédé et après l’agression, ils ont été encore plus vigilants.

– Bref, la direction s’est laissée embarquer dans cette affaire, à coups de primes et de détournements, mais tu as raison, Anya, les têtes pensantes de tout ça ont bien l’air d’être Frajet et Malton.

– Clairement. Corruption, détournement de fonds, abus de confiance, usurpation d’identité, tentative de se débarrasser de l’héritier légitime après avoir bien arnaqué Ségard…

– C’est confirmé, l’usurpation d’identité ?

– Les lettres viennent de l’ordinateur portable de notre amie Laetitia Frajet. Effacées sans reformatage… Elle prétend bien sûr que c’était l’idée de Malton et qu’il lui a dicté…

– Il en dit quoi ?

– Que non, c’est elle, fourbe manipulatrice, qui a tout manigancé !

– Tu crois qu’ils sont ensemble ? »

Anastasy haussa encore les épaules :

« A priori, non. Mais c’est bien le seul cliché qu’ils nous ont épargné… Ils se renvoient la balle, mais je les mets à 50/50.

– Et le banquier, à ton avis ? »

Anastasy fit la moue.

« Ben, j’aurais adoré le coffrer pour complicité, mais malheureusement, on ne pourra rien prouver. Donc, mon avis, c’est que ça reste un sale type, mais que formellement, il n’est pas impliqué. Il est plus que probable qu’il ait été au courant et qu’il ait laissé faire, voir qu’il ait encouragé en douce, mais rien de plus.

– Rien de prouvable, donc…

– C’est ça, rien d’assez concret pour le poursuivre… Enfin, tu verras, mais moi je ne pense pas.

– Je reprendrai tout avec le procureur et on avisera.

– Yep. Mais soit dit entre nous, je pense qu’il va en avoir pour son compte indirectement, parce que le petit Ségard ne l’aime pas beaucoup et qu’il va sûrement se débarrasser de lui très vite.

– Ça le regardera, mais je ne suis pas sûr qu’il lui manquerait. »

Ils raccrochèrent peu après. Anastasy s’étira en bâillant profondément. La journée avait été longue, mais fructueuse. L’affaire était presque bouclée… Restait à interroger Ludovic Saret. L’étincelle qui avait mis le feu aux poudres, se dit le Russe. Il se demandait s’il allait s’en sortir… Les circonstances atténuantes ne manquaient pas, mais ça restait délicat.

Bon, allez, se secoua le commandant. On boucle les rapports et ce sera bon pour aujourd’hui…

 

Chapitre 34 :

 

Alec mit sa main devant sa bouche pour bâiller, même s’il était seul dans son bureau. Il faisait gris, froid, le ciel était bas et il n’avait aucune envie de se mettre aux décorations de Noël. Mais on était début décembre, alors il fallait…

Il finit ses comptes, proprement sur son petit cahier de comptes. S’il vérifiait en ligne très régulièrement, il n’avait jamais pu se résoudre à lâcher le cahier et le calcul mental à côté de ça. Il avait toujours vu sa mère faire ainsi. Même si ses amis s’en étaient souvent amusé et que lui-même savait bien qu’un bête tableau Excel serait bien pratique, il n’y arrivait pas et continuait sagement à noircir ses cahiers.

Et puis, le calcul mental, c’est bon pour le cerveau, se disait-il.

Comme toujours, son solde correspondait à celui d’Internet et il ferma son cahier, satisfait. Il se leva, s’étira et se dit qu’un petit thé lui ferait du bien. En plus, vu l’heure, Matteo n’allait sûrement pas tarder à rentrer de son tour à cheval et il en apprécierait sûrement un… Ah et puis Sig venait aussi et il aimait ça également.

Argh.

Dieu que tout ça était compliqué… Il alla à la cuisine en se grattant la nuque. Il se souvenait où il avait mis les décorations de Noël, mais il y avait des années qu’elle n’avait pas servies… Parce qu’il y avait des années que personne n’avait fêté Noël ici. Lui-même avait pris l’habitude d’aller passer le réveillon chez ses parents. Il ne savait pas trop ce don Matteo avait envie… Il ferait peut-être bien de lui demander avant de tout installer…

Il mit de l’eau à chauffer dans la bouilloire en bâillant à nouveau, lança le four où des cookies attendaient sagement de cuire, et se demanda que faire comme thé. Blanc, ça serait bien… Il y avait longtemps qu’il n’en avait pas fait.

Il sursauta violemment en entendant la sonnerie du portail. Très surpris, il se hâta d’aller répondre :

« Oui, bonjour ?

– Alec, c’est moi, lui dit la voix fatiguée de son jeune patron. Désolé, tu peux m’ouvrir ? Mon pass ne marche plus ?

– Oh. Oui, tout de suite, Monsieur. »

Alec ouvrit et se hâta, dehors cette fois, pour accueillir Matteo. Son ton l’avait un peu alarmé.

Matteo approcha au trot, tranquille. Il arrêta le grand cheval anormalement nerveux devant le parvis de la maison. Caramel suivait.

« Tout va bien, Monsieur ? s’enquit très sérieusement Alec, sourcils froncés.

– Crevé… répondit le garçon. Cet idiot a pris peur d’un oiseau qui s’est envolé d’un buisson… Il s’est emballé et j’ai un mal de chien à le calmer et l’arrêter.

– Ah, mince… Vous voulez que je le rentre ?…

– Euh, ouais, je veux bien… J’aimerais bien prendre une douche avant que Siegfried arrive, là…

– Pas de problème. »

Alec hocha la tête et descendit les marches comme le jeune homme se redressait pour démonter, mais le cheval, encore très nerveux, sursauta en sentant, sans le voir, le grand chien qui le frôlait. Matteo ne dut qu’aux réflexes d’Alec, qui se précipita, de ne pas tomber au sol, car il bascula.

Il se retrouva donc dans les bras d’Alec, lui-même tombé à genoux sous son poids.

Il y eut un petit flottement pendant lequel ils se regardèrent, interdits, avant de sursauter dans un bel ensemble lorsque Caramel les rejoignit en jappant plaintivement, inquiet à son tour. Matteo rosit en regardant à nouveau Alec qui balbutia, gêné :

« Euh… tout va bien, Monsieur ?

– … Oui… Je crois… Je peux… Et toi… ?… Je ne t’ai pas fait mal… ?

– Non, non… »

Caramel approcha sa tête pour flairer et couina encore. Alec se reprit enfin et se releva lentement, entraînant Matteo.

« Ça va, Caramel, ne t’en fais pas… » dit-il doucement.

Encore un peu rose, Matteo regarda Alec qui lui dit ensuite, un peu plus froid qu’il n’aurait dû :

« J’étais en train de commencer à préparer du thé, Monsieur… je vais m’occuper de Marquise pendant que vous vous lavez. Je vous apporterai votre thé après. Où serez-vous ?

– Euh… »

Un peu déstabilisé de cette distance soudaine, Matteo balbutia :

« Euh, au grand salon je pense, vu l’heure, Siegfried sera là… je pense…

– Bien. »

Alec hocha la tête et partit et Matteo le regarda, surpris. Caramel couina à nouveau, le faisant sursauter. Il sourit au grand chien et caressa sa tête.

« Ça va, ça va… »

Le chien sautilla et jappa joyeusement. Matteo regarda encore Alec qui s’éloignait et soupira. Il fit demi-tour et grimpa les marches.

« Allez, viens, on sera mieux au chaud. »

Le jeune homme enleva son manteau, son bonnet et ses gants et s’étira avant de faire de même avec ses chaussures. Il bailla à son tour et enfila ses pantoufles avant de partir vers sa chambre.

Il n’aimait pas quand Alec devenait distant comme ça. Il ne comprenait pas trop pourquoi Alec faisait ça. Certes, il était son employeur, mais tout de même. Ils vivaient ensemble depuis presque 10 mois. Ils avaient vécu beaucoup de choses, assez pour s’être rapprochés et c’était tout à fait normal, tout à fait humain. Il ne s’attendait pas à ce qu’Alec se mette à le tutoyer ni rien, mais bon… moins de rigueur lui aurait plus.

Matteo préférait Alec souriant, détendu, blagueur et joyeux. Gentil et bienveillant, aussi. Le Alec qui lui apportait un chocolat chaud sans qu’il lui ait rien demandé à 21 heures, quand il était emballé dans son plaid, sur le canapé, occupé à jouer ou à regarder un film ou une série. Le Alec qui lui ramenait des œufs frais pour lui faire à la coque qui savait désormais au grain près combien de sucres il aimait dans sa citronnade ou son café… Quelle cuisson pour ses omelettes…

Il pensait à tout ça en se lavant rapidement et était tout juste séché et habillé lorsque le psychiatre sonna au portail.

Il se dépêcha d’aller ouvrir, pensant qu’Alec n’était pas revenu. Et Alec n’était effectivement pas revenu. Matteo fit donc rentrer le psychiatre et lui serra la main :

« Bienvenue, Docteur !

– Bonjour, Matteo… Houlà, ça ne va pas ? »

Le garçon rigola alors que Sig caressait un Caramel tout content de le voir.

« Vous avez l’œil !

– Et vous, vous avez l’air épuisé. »

Le psychiatre avait vraiment l’air inquiet. Matteo le rassura en lui prenant son manteau pour le suspendre dans le placard :

« Un petit emballement de Markys pendant que je le promenais, il a eu peur d’un oiseau… J’ai eu du mal à le calmer… J’ai un peu mal aux mains, mais ça va. Un bon coup de stress, mais rien de grave.

– Je vois.

– Alec s’en occupe. Venez, il viendra voir où on en est quand il reviendra. »

Les deux hommes s’installèrent comme à leur habitude et Caramel aussi. Le chien bailla et Matteo le caressa :

« J’en connais un qui va faire une bonne sieste !

– Il a fait la balade avec vous ?

– Oui, et il a couru pour nous suivre, quand notre bel étalon s’est emballé. J’ai eu peur pour sa patte, mais ça a l’air d’aller… Je surveillerai quand même.

– Vous ferez bien. »

Sig avait sorti son carnet et son stylo et il reprit aimablement :

« Sinon, comment allez-vous ?

– Ben ça va… Bien crevé, là, donc.

– Mais sinon, ça va.

– Voilà… J’attends la conclusion de l’enquête… On doit voir le juge demain.

– J’ai été convoqué aussi. Avec Fred, d’ailleurs. On y a été ce matin.

– Il est sympa ?

– Plutôt, oui. Très professionnel, mais plutôt aimable. Vous verrez ça.

– Oui, oui… Juste, on est d’accord, il ne vous a pas posé de problème ?

– Non, aucun. Vraiment.

– Cool. »

On toqua à la porte et Alec attendit que Matteo l’y autorise pour entrer. Il salua Sig et déposa soigneusement son plateau sur la table basse, servit les deux tasses et le plateau de cookies, laissa la théière et se redressa.

« Vous faut-il autre chose ? »

Matteo le regarda avec de grands yeux, un peu dubitatif :

« Euh, non, non, ça ira. Merci, Alec…

– Bien, je vous laisse, alors. À toute à l’heure. »

Le régisseur repartit. Il y eut un silence que Sig finit par interrompre :

« Ça va, Matteo ? »

Le garçon grimaça.

« Ouais, ouais… C’est juste, euh… »

Matteo jeta un œil au médecin et se lança :

« … C’est juste que j’aime pas quand Alec est comme ça…

– Comment ?

– Si sérieux… Je sais pas… J’aime pas ça… Je sais bien qu’on est pas pote, mais quand même. On s’entend bien, quoi… Il pourrait se détendre un peu, quand même… On est plus au XIXe, sérieux !

– Vous le vivez mal ?

– Ben j’aime pas ça, répéta le garçon. Je préfère quand il se lâche un peu, il est sympa et puis c’est cool quand on parle de mangas ou de jeux… Ou même d’autres trucs, d’ailleurs… Enfin on s’entend bien, du coup j’aime pas quand il est distant comme ça… »

Sig hocha la tête avec un petit sourire :

« Vous lui en avez parlé ?

– Ben je lui ai dit plusieurs fois de se détendre, que ça allait, que ça me gênait pas… Mais je sais pas… Des fois, j’ai vraiment impression d’un mur entre nous, qu’il se planque derrière… C’est dommage…

– Ça vous fait ressentir quoi ? »

Matteo réfléchit un instant en faisant la moue. Caramel s’était endormi sur son ventre, comme prévu.

« Ben en vrai, ça me rend un peu triste… On est que tous les deux ici, alors même si j’aime bien être tout seul… Ça me blase un peu qu’il veuille pas se détendre plus… »

Le garçon soupira :

« En vrai, il est gentil, super prévenant et on aime souvent les mêmes trucs. Il prend vraiment soin de moi et ça m’a fait beaucoup de bien… Je pense pas que je me serais retapé si vite sans lui. Alors j’aimerais juste qu’il se sente bien et qu’il se prenne pas la tête, quoi… Je sais que Grand Père était super strict là-dessus, mais moi, ça me va pas, j’aimerais mieux qu’on s’emmerde moins avec ça. »

Sig souriait toujours.

De ce qu’il pouvait en juger de l’extérieur, Alec et Matteo vivait dans une douce harmonie qui se passait le plus souvent de mots. Alex s’occupait de Matteo qui était conscient du travail que ça représentait et était donc reconnaissant. C’était évident que ces deux-là s’entendaient bien et auraient pu s’entendre mieux encore. Mais Matteo avait raison : le blocage ne venait clairement pas de lui, mais d’Alec, trop soucieux et respectueux de règles hiérarchiques qu’on lui avait inculquées. Ces dernières n’avaient pas trop de sens pour Matteo… Sig reprit :

« Vous devriez lui dire, je pense. Avec ces mots-là. Il n’est pas obtu, je pense qu’il peut comprendre. Mais il faut qu’il comprenne que ce ne sont pas les paroles comme ça et que c’est ce que vous ressentez vraiment. »

Matteo haussa les épaules.

« Il changera s’il sait que vous le vivez mal.

– J’aimerais bien… »

Matteo se souvenait des moments les plus intimes qu’il avait eu avec son régisseur. Quand il l’avait porté aux funérailles de ses parents, quand il avait dormi avec lui à la mort de son grand-père, ou plus joyeusement là, tout à l’heure, quand il lui était tombé dans les bras…

Il sourit tout seul… C’était agréable de savoir que quelqu’un était là pour le rattraper quand il tombait. Agréable de savoir qu’il y avait désormais à nouveau quelqu’un là pour lui.

Ouais… Il aurait été bien en peine d’imaginer sa vie sans Alec, son sourire et sa bienveillance, désormais.

 

Chapitre 35 :

Matteo relut son courrier avec sérieux, assis au bureau d’ébène désormais sien.

Il fit la moue et se gratta la tête. Comment être sûr que cette missive serait bien distribuée à tout le personnel ? Normalement, la direction était hors-jeu… Mais il ignorait si les cadres étaient tous fiables. Vu comme il semblait clair que les chefs d’équipe pressuraient les ouvriers, rien n’était moins sûr…

Il croisa les bras en s’adossant au fauteuil.

La solution pourrait être d’envoyer lui-même le mail à tout le monde… ou de l’imprimer pour l’envoyer en vrai papier… Pas très écolo.

On frappa à la porte et Alec attendit qu’il l’y autorise pour entrer.

« Tout va bien, Monsieur ? Nous allons devoir y aller.

– Oh, déjà ?… » sursauta le garçon.

Il regarda sa montre : presque 15 heures ? !

« Oups. »

Alex sourit, amusé :

« Il n’y a pas de souci, nous ne sommes pas encore en retard.

– Désolé, j’ai vraiment pas vu le temps passer… répondit le jeune homme en se levant précipitamment.

– Il n’y a aucun problème. Avez-vous pu avancer comme vous le vouliez ?

– Oui, oui… J’ai fini la lettre… Il faut sûrement reprendre 23 bricoles, mais elle est pas mal… »

Il sortir de la pièce. Alec le suivait et dit posément :

« Vous pourrez voir ça à notre retour.

– Oui, on verra. Je me demandais plutôt comment être sûr qu’elle avait bien tout le monde.

– Bonne question. » reconnut Alec.

Ils arrivèrent dans le hall et commencèrent à s’habiller pour sortir.

Avec la direction en moins, la Manufacture tournait au ralenti. La consigne était simplement de fabriquer de quoi répondre aux commandes en cours en laissant les autres en stand-by. Madame Chatone était en arrêt et c’était un miracle qu’une des boîtes d’intérim qui bossait avec l’entreprise ait pu trouver une femme qui l’avait assistée, un an plus tôt, et qui faisait ce qu’elle pouvait pour écoper.

Ils s’apprêtaient à partir lorsque la sonnerie du portail retentit. Alec à la répondre, intrigué : c’était la Poste qui avait un gros colis pour Matteo.

Alec ouvrit le portail et ils sortirent pour voir.

Les quatre chiens, qui batifolaient dans la neige, les rejoignirent et regardèrent avec curiosité le gros véhicule jaune venir se garer devant le perron.

Le colis était effectivement très volumineux, un peu abîmé heureux scotché maladroitement. Matteo compris en voyant l’expéditeur : il venait de Versailles.

Il signa avec un soupir :

« Pas trop tôt, je l’avais carrément oublié…

– De quoi s’agit-il ? s’enquit Alec, curieux.

– Les affaires de Grand Père qu’il restait à Versailles. J’avais demandé aux Fétour de me les envoyer… Ils auront pris leur temps ! » répondit Matteo avec humeur alors que les livreurs repartaient.

Alec hocha la tête :

« Je vois. Je rentre ça et nous y allons, si vous permettez.

– Yep, fais donc. »

Alex exécuta sans attendre alors que Matteo caressait Caramel qui s’était approché de lui en remuant la queue.

« Tu gardes la maison, Caramel. On revient. Je compte sur toi ! »

Voyant qu’Alec ne revenait pas, Matteo rentra :

« Alec, ça va ?… »

Il sursauta. Le colis avait lâché, malgré le scotch, et son contenu s’était répandu. Alec le ramassait :

« Oh, pardon, Monsieur… Ça s’est déchiré et…

– Je vois… »

Matteo soupira.

Visiblement, tout avait été un peu mis en rade dans le colis, vêtements, livres et le reste. Il avisa un grand sac plastique transparent contenant des enveloppes. Il le prit. Du courrier ?… Il se redressa :

« Laisse, on ramassera tout alors… On va être en retard.

– Bien, Monsieur. »

Matteo garda le sac, intrigué. Ils ressortirent. Matteo verrouilla pendant qu’Alec sortait la voiture. Ils partirent et Matteo se mit à regarder plus en détail le contenu du sac.

Alec conduisait en lui jetant un coup d’œil de temps en temps. Matteo ouvrait les enveloppes et regarder. Factures, abonnements, pubs, démarchage… Une carte postale d’une connaissance en cure en Savoie…

Alec ne disait rien, le laissant faire.

Matteo ouvrit une enveloppe anonyme et fronça les sourcils en lisant.

« Qu’est-ce que c’est que ça… » souffla-il.

Il s’agissait d’une lettre manuscrite. Matteo reprit l’enveloppe pour regarder la date :

« Bon sang…

– Un souci, Monsieur ? » demanda Alec, vaguement inquiet.

Matteo secoua la tête en fronçant les sourcils et soupira :

« C’est un courrier de trois ingénieurs de la Manufacture.

– Ah ? Que voulaient-ils ?

– Prévenir Grand Père qu’Édouard, Laetitia et Bernard Padolt avaient tenté de les soudoyer, puis les avaient menacés, pour obtenir la formule.

– Tiens, tiens… Ils ont voulu prévenir votre grand-père ?

– Oui, mais pas que lui. Le courrier est clairement adressé à Grand Père ET à Jean-Paul Monsan et ils disent l’avoir envoyé aux deux.

– Oh. »

Alex arrêta à un feu rouge. Matteo tremblait :

« Monsan était bien au courant de tout. »

Alec grimaça avant de repartir :

« Je n’en doute pas, mais ce courrier n’a pas été envoyé en recommandé. Il pourra facilement nier l’avoir reçu.

– Il pourra nier. Mais en ce qui me concerne, je n’en crois pas un mot. Je ne peux pas vraiment rajouter une couche au bordel bancaire par-dessus le bordel actuel, mais dès que ce sera calmé, tu peux être sûr que je vais changer de banque par le plus court chemin, moi et mon entreprise.

– Je ne pense pas que vous le regretterez, Monsieur… »

Il y eut un silence. Puis Matteo soupira encore :

« Grand Père n’a jamais reçu cette lettre. Elle a dû arriver le jour de sa mort ou le lendemain, vu la date…

– Il faudra remercier ses ingénieurs. Ils ont vraiment été réglo… S’il s’était laissé corrompre ou intimider, la formule serait en Chine et nous l’aurions dans l’os.

– Oui, tu as raison. Je les remercierai. »

Alec hocha la tête, vigilant alors qu’il rentrait sur le périph.

« Il faudra la montrer au juge… » dit encore Matteo

Alec opina du chef :

« Tout à fait.

– En fait, reprit Matteo, pensif, en repliant la lettre et en la remettant dans l’enveloppe, je pense qu’Édouard et Laetitia ont dû vendre la formule en pensant qu’ils pourraient la récupérer sans souci… Sauf que non.

– Et les personnes qui l’avaient achetée n’ont pas dû être très joyeuses de ne pas l’avoir.

– D’où l’insistance, puis la panique et la tentative de cambriolage.

– Ouais…

– Ils ne me manqueront pas.

– Ils ne me manqueront à personne, Monsieur. »

Ils arrivèrent bientôt.

Le nouveau palais de justice de Lyon était tranquille, en cette fin d’après-midi. Il faisait presque nuit lorsqu’ils se garèrent. Pas de neige en ville, juste une pluie sale.

L’accueil les envoya au troisième étage, où une secrétaire leur indiqua un bureau auquel ils allèrent frapper.

Une voix masculine les invita à entrer, ce qu’ils firent, pour découvrir une pièce encombrée, aux étagères surchargées, avec un grand bureau sombre, couvert de paperasses lui aussi, et à ce bureau, un trentenaire fatigué, brun aux yeux noirs et fins, au teint mat, qui leur sourit poliment en se levant :

« Monsieur Ségard et Monsieur Varin, je suppose ? Je suis Atmen Suleyman, le juge d’instruction chargé de l’enquête sur la mort de votre grand-père et patron. Soyez les bienvenus. »

Ils se serrèrent la main, Alec et Matteo se présentant poliment, puis le juge leur demanda s’il pouvait les voir individuellement, ce qu’ils acceptèrent bien sûr sans souci, et Alec ressortit attendre sagement son tour dans le couloir.

Matteo s’assit, comme Suleyman l’y invitait.

« Merci beaucoup de votre ponctualité, Monsieur Ségard.

– Je vous en prie, c’est normal. Mais si je puis me permettre, je n’ai pas trop compris la raison de cette convocation.

– Juste reprendre avec vous vos dépositions… Histoire d’être bien d’accord.

– Ah, OK… »

Le juge reprit donc le dossier et se rassit.

Ils reprirent posément les éléments de l’enquête ensemble. Matteo précisa quelques bricoles, puis il montra le courrier reçu plus tôt dans la journée. Le juge le prit, surpris.

« Ah bon… »

Il soupira :

« Bien. Notre ami banquier va devoir répondre de ça.

– Oui… Mais il va sûrement dire qu’il ne l’a jamais reçu.

– Probablement, sourit Suleyman. Mais on va lui demander quand même. »

Matteo sourit aussi.

« Monsieur le Juge ?

– Oui ?

– Merci. »

Suleyman regarda, un peu surpris :

« De quoi ?

– Ben, d’avoir bien voulu pousser l’enquête aussi loin… Vous auriez pu vous arrêter à l’agression, puisqu’on avait le responsable direct. Et on serait tous passés à côté de tout le reste… Alors, merci. »

Suleyman sourit à nouveau :

« C’est normal, Monsieur Ségard. C’est mon travail. Un juge d’instruction doit instruire à charge et à décharge. Et pour ça, il faut tout comprendre.

– Ben c’est quand même cool de l’avoir fait si à fond. »

Suleyman sourit encore :

« C’est mon travail… Et puis, entre nous… »

Il fit un petit clin d’œil à Matteo :

« Anya et moi détestons les gens qui essaient d’interférer dans nos affaires. »

Matteo haussa un sourcil :

« Anya ?

– Le commandant Vadik.

– Vous l’appelez Anya ?

– On s’est connu en deuxième année de fac.

– Ah, d’accord. »

Matteo hocha la tête, amusé.

« Vous faites un bon duo.

– Il paraît, oui. »

 

Chapitre 36 :

Il faisait nuit noire et très froid ce mercredi matin-là, dans la cour de la Manufacture. Il était quasi 6h et l’équipe était presque au complet, attendant, en grelottant, le début de leur journée de boulot.

Tous étaient crevés, la plupart démoralisés. Certains avaient bossé tard la veille, car, malgré les consignes de Mattéo, les horaires fous, la pression, rien ne s’était arrangé. Au contraire, même. Si quelques cadres avaient tenté de lever le pied, ayant senti le vent tourner, la plupart restaient avec un jusqu’auboutisme assez fou, persuadés que tout allait redevenir comme avant, l’ancienne équipe de direction revenir comme une fleur pour virer tous ses ouvriers plaintifs et faire partir l’usine en Chine avec des primes d’autant plus importantes pour eux qu’il y aurait moins de personnes à dédommager.

« Euh, excusez-moi… ? »

La voix était jeune, inconnue et tous regardèrent avec une suspicion notable le jeune homme qui venait de les interpeler timidement, un garçon brun aux yeux clairs d’une vingtaine d’années, mal rasé, avec un béret noir usé et un manteau élimé trop grand pour lui. Il grimaça un sourire :

« Je euh… Je suis envoyé par Jobi Joba, la boite d’intérim, et euh… Enfin ils m’ont pas trop précisé à part l’heure donc voilà… »

Les autres grommelèrent et enfin, un quinquagénaire fatigué s’approcha du nouveau venu, sans grande énergie :

« Hm, bienvenue… Je te connais pas, c’est ton premier jour ? »

Visiblement soulagé, le garçon sourit plus sincèrement :

« Oui, m’sieur !! Je m’appelle Matthieu Champant.

– Ernest Bouchut. On attend que la chef d’équipe vienne nous ouvrir.

– Ah ? Y a pas moyen d’attendre dedans ? »

Bouchut soupira :

« Y aurait la place, mais bon… »

Le garçon grelotta en enfonçant ses mains dans ses poches. Il ne dit plus rien, il n’y eut donc plus que le silence, et un peu plus tard, la porte en ferraille s’ouvrit dans un horrible grincement qui arracha une douloureuse grimace au nouveau venu, entre autres.

Une quadragénaire un peu rondouillarde et visiblement de très mauvaise humeur commença à aboyer sans sommation :

« Allez, magnez vos culs, on est déjà en retard ! »

Le groupe entra dans un silence de mort, le jeune homme suivant, observant attentivement. La femme l’avisa, fronça les sourcils et gueula :

« T’es qui, toi ? Qu’est-ce que tu fous là ? »

Le garçon la regarda attentivement, visiblement dubitatif. Visage un peu marqué rendu très dure par des cheveux courts, bouclés, beaucoup trop noirs pour que ce soit naturel, elle ne respirait pas franchement la bienveillance. Il sourit poliment :

« Matthieu Champant. C’est Jobi Joba qui m’envoie. »

Ça ne la rendit pas plus aimable :

« C’est quoi, ça, encore !! Ils n’ont trouvé qu’un gamin à nous envoyer !! »

Les yeux gris du garçon se plissèrent un instant. Elle continua sur le même ton :

« Comme si j’avais que ça à foutre de faire du baby-sitting en plus de gérer cette bande d’incompétents ! ERNEST !! cria-t-elle encore. Occupe-toi de ce pisseux ! Vu ton rendement, ça changera pas grand-chose à la prod’ ! »

Le garçon la toisa un instant avec froideur avant de se reconstituer un sourire penaud lorsqu’Ernest Bouchut, qui était occupé à se mettre en bleu de travail, revint, las. Elle alla s’en prendre à d’autres, pas assez rapides, apparemment, et le jeune homme dit tout bas :

« Désolé…

– Pas ta faute, on a l’habitude. Viens par là… On devrait avoir des trucs à peu près à ta taille… »

« A peu près » était la bonne expression. Ernest fouilla, mais il ne put trouver que des choses trop grandes pour le nouveau venu. Pour le bleu de travail, ce n’était pas très gênant, mais pour les gants et le masque, c’était autre chose.

Mais ils ne purent chercher mieux. La chef revint leur aboyer de se mettre au boulot, hurlant après Ernest qui leur faisait perdre du temps et qui devrait le rattraper pour compenser, et lorsque le garçon tenta d’objecter que ce qu’on lui avait fournit n’allait pas, il se fit très violemment envoyer promener et expliquer qu’il pouvait dégager s’il n’était pas content, qu’on se passerait très bien d’un petit con qui faisait chier à peine arrivé.

Les deux hommes rejoignirent leurs postes rapidement.

Le garçon se retrouva à un bout de la chaine. La chef lui expliqua, enfin si on peut appeler ça expliquer, qu’il devait vérifier que les couteaux étaient bons, sans aucune autre info.

Le jeune homme se mit à la tache consciencieusement, trop, d’après elle, qui revenait sans arrêt lui hurler dessus qu’il n’allait pas assez vite et qu’elle allait veiller à ce que cette boite intérim le raye de ses listings, parce que ce n’était pas possible d’être aussi peu dégourdi et que de toute façon, ces jeunes, y avait vraiment rien à en tirer…

Le jeune homme encaissait, mais, s’il ne disait rien, il aurait été évident à n’importe quelle personne un tant soit peu observatrice qu’il ne perdait pas une miette de ce qui se passait autour de lui. Mais tous étaient le nez sur leur propre tâche et personne ne remarqua rien.

Lorsque vint la pause, il s’étira et regarda les autres sortir lentement dans ce même silence morbide.

Il allait les suivre lorsque des éclats de voix attirèrent son attention. La chef était en train d’hurler contre un autre ouvrier. Il se demanda comment elle arrivait à ne pas être aphone, lorsqu’un détail le stupéfia.

« … C’est ça, vas-y, t’as qu’à me péter la gueule, tant que tu y es ! Comme ça, t’iras en taule comme ton sale assassin de frangin et on sera débarrassé ! »

Le garçon fronça les sourcils et s’approcha. Il se cacha derrière une machine pour éviter de croiser la gorgone. Il poursuivit tout aussi discrètement, jusqu’à voir un grand homme tremblant, qui lui tournait le dos, frappant le mur crasseux avec force.

Sincèrement inquiet, le garçon prit quand même son courage à deux mains pour s’approcher :

« Euh, ça va ? »

Il resta stupéfait lorsque le gaillard, qui devait être du gabarit de Fred ou peu s’en fallait, tomba à genoux. Il frappa encore le mur, faiblement, et le jeune homme se précipita :

« Eh, attention ! »

Sa stupeur monta d’un cran lorsque la voix de l’homme s’éleva : il était en larmes.

« Mais qu’est-ce qu’on a fait pour mériter ça, putain… »

Il sanglota avant de continuer :

« … Ludo, merde, c’était pas sa faute… C’est l’autre connard qui l’avait poussé à bout… … Qu’est-ce qu’on va devenir… »

Le garçon se demanda si cet homme savait qu’il était là :

« … On était tous fiers de bosser ici… Ils disaient tous que la Manufacture serait toujours là… Nos pères ont bossé là, on pensait tous que nos gosses aussi… Qu’est-ce qui s’est passé, putain… Qu’est-ce qu’on va devenir quand ils nous auront tous viré, ces enfoirés… »

L’homme sursauta en entendant la voix du jeune homme déclarer fermement :

« Personne ne vous virera. »

Il se tourna vivement, mais sa colère s’évapora lorsque ses yeux larmoyants croisèrent les yeux clairs, aussi résolus que paisibles, de celui qui lui faisait face et lui sourit en répétant clairement :

« Personne ne vous virera.

– T’es qui, toi ? » grogna l’homme en se relevant, à moitié titubant, essuyant ses yeux, un peu honteux.

Le garçon ne répondit pas, souriant toujours. Il reprit avec calme et gentillesse :

« Vous devriez rentrer vous reposer. Vous n’êtes pas en état de bosser. »

Très troublé par ce jeune inconnu, le grand homme grogna.

« Si, si. Vous risqueriez de vous blesser, c’est pas une bonne idée. Les conditions de sécurité sont pas top, ici. Perso, je vais y aller, d’ailleurs. J’en ai assez vu. Vous venez ?… C’est mercredi, en plus. Vous pourriez profiter de vos enfants ? Vous n’avez pas envie ? »

L’homme ne savait que répondre, mal à l’aise.

Ils sursautèrent tous deux lorsque la gorgone revint, toujours hurlante :

« Vous foutez quoi, tous les deux ! La pause est finie, là ! Bougez vos sales culs ou…

– Ou QUOI ?! »

L’éclat de voix parfaitement maîtrisé du garçon la stupéfia.

Il commença à enlever ses gants en continuant, toujours très calme :

« Vous êtes toujours aussi désagréable ou c’est réservé à ici ?

– … Comment… Mais !! tenta-t-elle.

– Je sais, je sais, je suis un bon à rien, houlàlà. Ne vous dérangez pas, je sais où est la sortie. »

Il lui jeta les gants et regarda à nouveau l’homme :

« Vous venez ? »

Les autres, qui revenaient aussi, s’approchèrent, intrigués par l’échange. Ils se regardèrent, regardèrent le garçon, l’homme, la chef alors que cette dernière reprenait avec hargne :

« Non mais d’où tu crois que tu peux partir comme ça ! Et toi, continua-t-elle pour l’homme qui ne savait vraiment pas quoi faire, tu crois quoi ?! »

A nouveau, le garçon, qui enlevait son bleu de travail, répondit très calmement :

« M. Saret est épuisé et n’est donc pas en état de continuer à travailler aujourd’hui. Il est donc beaucoup plus sage qu’il rentre tranquille se reposer, ça vaudra mieux pour tout le monde. »

Il ajouta en ramassant le bleu au sol, avec un sourire en coin :

« Ça serait dommage qu’il se blesse, vu son état. Être mise en examen pour mise en danger de la vie d’autrui, ça n’est sûrement pas le but de votre vie, enfin j’espère. »

Voyant Saret hésitant, le garçon lui sourit encore :

« Allez, ça vaudra mieux. »

Saret rendit les armes, trop épuisé pour lutter. Il hocha la tête. Le garçon aussi, puis les yeux clairs firent le tour de l’assistance médusée et il reprit très aimablement :

« Bien. Pour ma part, je vous dis à demain. On fera un petit point tranquille. »

Les deux hommes commencèrent à partir, les autres s’écartant dans un silence étrange, jusqu’à ce que la gorgone ne se reprenne et n’hurle :

« Quoi, à demain ! Pour qui tu te prends, sale morveux de merde ! Tu crois quoi, que tu vas pouvoir te ramener demain et qu’on va te reprendre ! Et toi, Saret, t’as qu’à démissionner au lieu de te casser comme un lâche ! Tu sais ce que ça veut dire, absentéisme ?! »

Saret trembla et faillit se retourner, mais la main ferme du garçon sur son bras le retint.

Le jeune homme la regardait avec un petit sourire goguenard qui s’élargit à toutes ses dents lorsqu’il répéta très clairement :

« A demain. »

Ils allèrent aux vestiaires sans attendre. Saret, troublé, enleva son bleu, toujours tremblant, et se rhabilla sous le regard vigilant du garçon, qui avait fait plus vite que lui, puisqu’il avait enlevé son bleu plus tôt. Il s’assit sur le banc pour remettre ses chaussures.

« Ça ira ? demanda gentiment le jeune homme.

– Euh, ouais… Je crois que euh… J’ai surtout besoin de dormir… »

Il se leva et passa sa main dans ses cheveux, clairement crevé. Le garçon sourit encore :

« Ben allez-y vite, alors ! »

Ils sortirent tous deux dans la cour déserte. Il neigeait à nouveau. Saret le regarda, un peu gêné, et bredouilla :

« Ben euh… Salut et euh… Merci…

– De rien… »

Saret partit. Le garçon grimaça et le rattrapa :

« Euh, excusez-moi, je peux vous demander un truc ? »

Saret le regarda, dubitatif :

« Ouais ?

– Je veux pas euh… Enfin vous avez le droit de pas répondre hein… Mais juste… »

Il grimaça encore et se lança :

« C’est vrai, ce que vous avez dit tout à l’heure sur votre frère ? Que ce jour-là, quelqu’un l’avait poussé à bout ? »

Saret le regarda un moment, sourcils froncés, avant de répondre, sombre :

« Ouais. Il était crevé et il est tombé avec Daniel, comme chef d’équipe…

– Il est si pire que ça ? s’enquit le garçon.

– Ben, disons qu’à côté, la connasse de tout à l’heure, c’est des vacances.

– Ah. »

Le garçon hocha à nouveau la tête, impressionné :

« OK. Merci, je crois que je tiens le concept. »

Saret eut un sourire et partit :

« Bonne journée !

– Vous aussi, reposez-vous bien. »

Saret n’habitait pas loin et rentra donc à pieds, à la fois soulagé d’être parti et de la perspective de souffler et très inquiet d’avoir juste encore plus de problèmes à son retour…

Lorsqu’il arriva, la maison était calme. Il se souvint que sa femme avait dit qu’elle allait aux courses, elle avait dû emmener les enfants. Il se lança un café et sursauta lorsque le téléphone sonna. Il décrocha, c’était son père, qui fut très surpris de le trouver là. Saret lui raconta ce qui était arrivé, en buvant son café, assis au salon.

« Eh ben, drôle d’histoire ! dit son père. Et drôle de gamin… C’était quoi, son nom ?

– Euh, Matthieu Champant, un truc comme ça…

– Champant ? Ah, c’est rigolo…

– Quoi ?

– Ben, c’était le nom de jeune fille de la dernière madame Ségard, celle qui est morte dans le bateau, là… »

Lorsqu’il se réveilla, plus tard, au retour de courses de sa famille, Saret, qui s’était endormi sur le fauteuil, avait un message sur son répondeur : il était convoqué, comme l’ensemble du personnel, le lendemain, à 9h, dans la cour de la Manufacture.

 

 Chapitre 37 :

Matteo regarda l’homme s’éloigner. Le frère de celui qui avait tué son grand-père…

Le jour était levé, pâle et glacial. Il frissonna avant de prendre son téléphone :

« Alec, c’est bon. J’ai fini.

– J’arrive tout de suite, Monsieur. »

Le garçon sortit de la cour, pensif. Même s’il était resté calme et avait encaissé sans rien dire, il aurait menti en disant qu’il n’avait pas eu un certain nombre de fois envie de planter les couteaux qu’il vérifiait dans diverses parties du corps de cette odieuse chef d’équipe. Dingue, d’ailleurs, que vu ambiance, il n’y ait pas eu plus de blessés, quand on connaissait la qualité de leurs lames.

Il pensait avec autant de tristesse que de réalisme que Ludovic Saret avait enduré ça, et pire, pendant des mois, en plus de la fatigue, de la peur, de tout.

Qu’est-ce que tu aurais fait, dans son état, ce matin-là, si l’homme jugé responsable de toute ta merde t’avait tourné le dos ? se demanda-t-il.

Alec arrêta la voiture devant le portail ouvert et Matteo monta. Ils repartirent.

« Tout va bien, Monsieur ? » s’enquit Alec au bout d’un moment, inquiet.

Matteo soupira.

« Ouais, ouais…

– Comment… ça s’est passé ? »

Le garçon haussa les épaules :

« Comme prévu. Comme le gars de Jobi Joba nous l’avait raconté. Impossible de rien faire sans se faire pourrir. Vraiment rien.

– Je vois…

– Il faudra que je le rappelle pour le remercier d’avoir joué le jeu et accepter de m’y envoyer sous un faux nom.

– Oui, c’était très aimable de sa part. »

Ils roulèrent un moment en silence. Alec voulait passer à la boulangerie. Il se gara devant et sortit de la voiture.

Matteo regarda sans trop la voir la vitrine décorée aux guirlandes scintillantes avec un petit Père Noël joufflu et souriant.

Ça lui rappela que Gwen et Julia arrivaient vendredi pour les Fêtes. Lou venait pour Nouvel An, ça allait être sympa.

Mais avant ça, il avait du boulot. Il venait de passer presque deux semaines à réfléchir et tout mettre au point. Il était à jour avec Maître Bisson. Il était officiellement seul maître à bord. Ses parts, combinées à celle de sa grand-tante, du notaire et d’Alec, le plaçait de façon incontestable en majorité.

Il avait réfléchi, pesé tout et, surtout, lut avec soin les journaux intimes de plusieurs de ses ancêtres. Dont celui d’Auguste. Il voulait comprendre pourquoi, comment, dans quel but ce dernier avait monté cette Manufacture. Il y avait souri, tremblé, grogné avec lui en lisant tout ce qu’il avait traversé, affronté, pour y parvenir.

Et lorsque, assis près de la cheminée, Matteo avait refermé le dernier cahier, il était resté un moment pensif. Puis, il avait froncé les sourcils et prit sa décision.

Il était parvenu à trouver cette boîte intérim. Le responsable les avait reçus, Alec et lui, et, dans le secret de son bureau, leur avait tout raconté, tout ce que les personnes qu’il avait envoyées à la Manufacture, depuis des années, lui avait rapporté. Les conditions de travail de sécurité qui se détériorait, la pression, puis les remarques devenues des insultes…

Il n’envoyait quasi plus personne, depuis un moment, mais, touché par la volonté de Matteo de vouloir se rendre compte des choses par lui-même, de l’intérieur, il avait accepté de l’y envoyer, sous un faux nom, à la prochaine demande. La veille, vers 16 heures, il avait donc appelé au Domaine pour les avertir que le jeune homme devait être pour six heures là-bas. Matteo et Alec s’étaient couché de bonne heure. Le régisseur avait déposé son patron assez loin pour ne pas risquer qu’ils soient vu et avait attendu. Comme prévu, Matteo l’avait appelé après la pause de neuf heures, il en avait assez vu.

Alec revint et déposa paisiblement le sac de croissants et le pain frais à l’arrière avant de remonter au volant.

« Voulez-vous autre chose, tant que nous sommes ici, Monsieur ?

– Non, rien de spé’… Je rentrerais bien finir ma nuit, enfin quand j’aurai mangé.

– Pas de souci, nous y allons tout de suite. »

Ils rentrèrent sans attendre. Alec prépara rapidement son petit-déjeuner à Matteo, silencieux à la table de la cuisine. À ses pieds, Caramel était assis et le regardait, visiblement sceptique.

« Tout va bien, Monsieur ? finit par répéter Alec en lui servant son rooibos.

Matteo haussa les épaules. Il croisa les bras en s’adossant au siège :

« Je vais rappeler Maître Bisson. Il faut que tout soit réglé demain. Je vais reprendre mon discours… Tu pourras me le relire ?

– Sans problème, Monsieur. »

Matteo retourna finir sa nuit rapidement et Alec se permit d’aller faire de même. Il mit son réveil à 11h30 et se réveilla un peu avant. Il se rinça le visage de l’eau froide avant de redescendre.

Passant près du petit salon, il entendit le bruit caractéristique de doigts tapotant un clavier. Il frappa doucement. Matteo travaillait sagement, emballé dans un plaid, Caramel couché à ses pieds.

« Déjà réveillé, Monsieur ?

– Oui, et bien dormi, mais ça serait encore mieux avec un petit feu.

– Pas de souci, je peux l’allumer tout de suite ou après le déjeuner, comme vous voulez ?

– Ah, c’est vrai… Le déjeuner… Ben tu as raison, il vaut mieux attendre dans ce cas… Ça serait dommage qu’il brûle pour rien. »

Alec le laissa donc travailler et alla préparer le repas.

Matteo le rejoignit à la cuisine pour midi avec les feuilles toutes fraîches imprimées de son texte.

Ils mangèrent et Alec lut avec intérêt la prose du jeune homme. Le discours n’était pas fini, mais ça partait très bien. Alec souriait, touché.

« C’est très émouvant, vous êtes doué. »

Matteo passa l’après-midi, à peaufiner le texte, à appeler Maître Bisson pour tout bien organiser, vérifier que l’inspection du travail aussi avait bien toutes les infos, ainsi que les prud’hommes. Il rappela ensuite la Manufacture pour répéter qu’il voulait tout le personnel à neuf heures, le lendemain, dans la cour.

La secrétaire remplaçante lui assura que tout allait bien, que le message avait été transmis.

Il rappela ensuite l’organisme de contrôle des normes de sécurité pour bien se mettre d’accord avec eux aussi.

La nuit tombait lorsque tout fut enfin véritablement au point. Le garçon était las, mais satisfait.

Il peaufina encore un peu son discours et lorsque ce fut l’heure de dîner, tout était prêt.

Matteo se coucha, un peu anxieux, mais confiant.

Le lendemain, le jour se levait et le temps, bien que froid, s’annonçait radieux lorsqu’Alec se gara. Il jeta un œil, à côté de lui, à Matteo.

Tous les deux étaient sur leurs 31, dans de beaux costumes, noir pour le régisseur et gris pour le jeune homme, sous d’épais manteaux de laine noire. Bien coiffé, rasé et grave, Matteo était nerveux. Il espérait que tout allait bien se passer.

Étant très en avance, comme prévu, ils commencèrent par aller dans les bureaux, et comme prévu aussi, les deux agents de l’inspection du travail, ceux des prud’hommes et trois contrôleurs étaient là.

Matteo les salua, aimable, et refit un point avec eux. La secrétaire, un peu plus loin à son bureau, regardait tout ça avec surprise, mais intérêt. Matteo l’avait saluée, souriant, et remercié avec sincérité :

« Vous menez la barque avec un grand talent, merci beaucoup de votre boulot. »

Les trois contrôleurs étaient prêts et Matteo confirma juste ce qui était prévu. Ils allèrent donc sans attendre de l’autre côté de la cour, dans la Manufacture elle-même. Ils allaient aimablement prendre l’équipe qui était là à froid pour vérifier tant les conditions de travail que les équipements, l’état des machines, tout.

Matteo accueillit avec plaisir Maître Bisson lorsqu’il arriva, à 8h40, un peu avant que la gorgone de la veille n’arrive, furieuse, en gueulant :

« C’est quoi, ce bordel ! Qui c’est qui nous a balancé ! »

Avant de se pétrifier lorsqu’elle reconnut Matteo qui eut un sourire moqueur :

« Tiens, mais qui voilà. »

Il échangea un regard avec les personnes de l’inspection du travail et des prud’hommes avant de reprendre :

« Je vous présente madame Carogne, une adorable chef d’équipe qui m’a démontré hier toute sa bienveillance et sa gentillesse envers ses subordonnés. Elle est très bien placée sur la liste des personnes que je vais virer sans solde pour faute lourde à très court terme, mais en attendant, je pense que vous allez avoir pas mal de choses à lui dire… »

Alec regardait tout ça avec un sourire, tranquille dans son coin.

Neuf heures arriva et Alec alla jeter un œil dehors, dans la cour. Apparemment, tout le monde était là ou peu s’en fallait. Matteo décida qu’il était temps. Il sortit, suivi d’Alec. Il y avait du monde, qui le regardait avec inquiétude ou surprise pour ceux qui étaient là la veille et le reconnurent.

Alec l’aida à monter sur une petite caisse dans un silence total et angoissé. Matteo sortit d’une main un peu tremblante ses feuilles de sa poche et fit semblant de ne pas remarquer Alec qui sortait son Smartphone pour immortaliser la scène, il n’était sûrement pas le seul. Avisant soudain une caméra au fond, il se demanda qui avait averti la presse, puis se dit que ce n’était pas si grave.

Il inspira un grand coup avant de se lancer. Sa voix résonna dans l’air froid de la cour :

« ‘’Puisque le Ciel m’a offert d’enfin parvenir à réaliser ce rêve, que cette Manufacture est là, bien là, fabricant grâce à moi ses lames dont je suis fier, je ne peux qu’être, aujourd’hui, infiniment reconnaissant envers tous ceux, toutes celles qui m’ont aidé. Voir tous ces braves gens heureux et fiers d’être là, de ce que nous allons construire, est une fierté et un bonheur sans nom pour moi. Ce soir, je fais le serment de ne jamais oublier que si c’est mon invention qui leur a offert ce travail, c’est leur sueur, désormais, qui fera vivre ce rêve et lui permettra de durer aussi longtemps que Dieu le voudra. Je prie pour qu’aucun de mes descendants ne l’oublie jamais.’’ »

Il y eut un silence avant que Matteo ne reprenne avec une émotion visible :

« Ces mots, ce sont ceux que mon aïeul, Auguste Ségard, a inscrit dans son journal intime le soir du 6 octobre 1864. »

Il regarda la foule qui lui faisait face, désormais plus grave qu’anxieuse.

« J’ignore si vous savez tous de quel jour il s’agit… Vous passez devant la plaque tous les jours, mais combien savent que c’est le 6 octobre 1864, il y a presque 150 ans, que cette Manufacture a été inaugurée ?

« Auguste décrit une belle journée, une grande fête, un très beau jour de sa vie, de la vie de ce village. C’est un peu étrange après tout ce qui s’est passé, mais j’avoue, reconnut le jeune homme avec un sourire, c’était très attendrissant à lire. »

Il finit une nouvelle pause.

« Je suis venu aujourd’hui devant vous pour mettre, personnellement, un terme à une situation aussi absurde qu’insoutenable. Je m’excuse sincèrement auprès de l’équipe d’hier matin. Mon intention n’était absolument pas de vous mentir ou de vous berner en venant ainsi incognito parmi vous. Je voulais juste comprendre, pour de vrai et de l’intérieur, ce qui se passait. Et c’était pire que tout ce que j’avais pu imaginer.

« Je vous informe aujourd’hui officiellement que Bernard Padolt, Stella de Vernoux, Fabien Frondert, ainsi que, bien sûr, Laetitia Frajet et Édouard Malton ont d’ores et déjà été licenciés de l’entreprise et sont poursuivis pour beaucoup trop de choses pour que je les énumère ici, mais que je ferais tout pour que justice soit rendue, vous soit rendu. De la même façon, une enquête de l’inspection du travail et des prud’hommes est lancée afin que soient également connus et réprimés, comme la loi l’exige, tous les abus dont vous avez été victimes pendant tout ce temps.

« Des membres des services de contrôle de sécurité sont en ce moment même dans la Manufacture afin de vérifier si toutes les conditions de sécurité sont respectées et le travail ne reprendra que lorsque j’aurais leur feu vert inconditionnel.

« Dans l’attente, vous êtes tous et toutes, et jusqu’à nouvel ordre, au chômage technique, mais, et j’y tiens, vous ne subirez aucune perte de salaire. Vous avez tous besoin de repos et moi, j’ai besoin d’un peu de temps pour tout remettre à plat, envisager et effectuer les possibles travaux de remise aux normes, réorganiser un peu ce bazar pour que nous puissions, ensemble, recommencer, faire revivre le rêve de mon ancêtre, vous rendre à nouveau, vous tous, fier de ce travail, de nos couteaux, de ce que nous accomplirons.

« Cette entreprise ne quittera jamais la France. Je vous en fais le serment. Moi vivant et même après, jamais cette Manufacture ne sera délocalisée. Jamais le rêve d’Auguste Ségard ne sera souillé par des délires mercantiles et des boursicoteurs sans moralité et sans humanité. »

La gravité avait fait place à de l’incrédulité, mais désormais, c’était plus du soulagement, voire de la joie, qui se lisait sur les visages.

« Plus jamais je ne permettrai que mon nom ne soit associé à ce genre de dérive aussi immorale qu’intolérable. »

Quelques applaudissements se firent entendre.

Alec et Maître Bisson souriaient et Matteo eut un sourire, lui aussi, avant de continuer :

« Pour finir, je tenais à vous informer de deux choses. La première est que j’ai retiré, hier, ma plainte contre Ludovic Saret pour l’agression de mon grand-père. »

Un silence stupéfait accueillit cette déclaration. Matteo reprit, calme et claire :

« Je ne peux réellement plus condamner un homme qui a craqué après avoir connu un tel enfer durant des mois. Je suis incapable de jurer que je n’aurais pas fait comme lui dans les mêmes circonstances. Je laisserai donc à la Justice la tâche de juger de son sort, mais je ne serai pas partie civile pour l’accusation lors de son procès. »

Les employés se regardèrent, incrédules, puis se tourner à nouveau vers lui lorsqu’il reprit encore :

« Enfin… Je voulais juste vous informer aussi que l’autopsie nous avait révélé que mon grand-père avait une tumeur au cerveau. Cette dernière a sans doute beaucoup faussé ses jugements dans les derniers temps. D’autres personnes en ont très certainement profité et celles-là, celles-là seules, sont à mes yeux aujourd’hui responsables de sa mort.

« Je souhaite de tout cœur que nous sachions, ensemble, laisser tout ça derrière nous pour avancer. Et au-delà de tout, je souhaite surtout que vous arriviez un jour à pardonner un vieil homme malade, et dont le seul tort, au bout du compte, a été de faire confiance à de mauvaises personnes.

« Merci beaucoup de votre attention. »

 

Chapitre 38 :

Dans la grande cour, un silence stupéfait suivit le discours. Quelques longues secondes passèrent avant que quelques applaudissements timides et isolés se fassent entendre, rapidement suivis d’autres, et finalement, ce fut une ovation à faire trembler les vieux murs de briques. Matteo eut un sourire gêné, un peu surpris et mal à l’aise, et accueillit avec soulagement à Alec qui, ayant rangé son Smartphone, vint lui tendre une main secourable pour l’aider à descendre de la caisse.

« Je n’étais pas trop nul ? demanda tout bas le jeune homme, pas très sûr de lui.

– Vous avez été parfait. » répondit gentiment Alec, visiblement très heureux.

Maître Bisson les rejoignit et tendit la main à Matteo, tout sourire :

« Mes félicitations.

– Merci, Maître, répondit Matteo en la serrant.

– Vous voilà bien posé comme nouveau et seul maître à bord.

– Ça va pas du tout me mettre la pression, ça… » sourit le jeune homme, nerveux.

Le notaire sourit à nouveau, confiant :

« Vous allez très bien vous en tirer, j’en suis certain. »

Un homme un peu rond et d’un âge très honorable les rejoignit et, le reconnaissant, Alec lui sourit et lui serrant la main :

« Monsieur Gavriel ! En voilà une surprise ? On vous a sorti de votre retraite ?

– Effectivement, répondit aimablement le vieil homme. On m’a prévenu hier de cette petite fête et je me suis dit que j’allais venir voir… »

Il serra la main du notaire et de Matteo :

« Très beau discours, Matteo. Vraiment. Léon aurait été fier de vous. »

Surpris, le garçon rosit et se gratta la nuque.

« Euh, merci… Ça tombe bien que vous soyez là en vrai… Je voulais vous appeler.

– Ah, pourquoi ? s’enquit le retraité, intrigué.

– Ben, pour savoir si vous pouviez m’aider un peu… Je frime, mais en vrai, j’ai même pas mon bac et je sais pas du tout comment ça se gère, une entreprise… Et j’ai pas vraiment d’équipe de direction fiable, enfin pas d’équipe de direction tout court, en fait, sur laquelle m’appuyer, alors bon… Je sais que Grand Père disait que vous faisiez du bon boulot, alors si vous pouviez m’expliquer deux-trois trucs… »

Alec et Maître Bisson échangèrent un regard entendu et Gabriel sourit encore :

« Je vois… J’avais un peu lâché tout ça, mais il doit me rester quelques bases, alors vous pouvez compter sur moi.

– Merci ! » répondit vivement Matteo, soulagé.

Autour d’eux, l’ambiance était assez étrange. Les employés étaient globalement soulagés, à divers degrés, les personnes possiblement incriminées s’étant pour la plupart bizarrement volatilisées pendant ou juste après le discours… Les autres étaient juste contents, certains fous de joie, d’autres encore en larmes. Quelques-uns étaient hagards, comme choqués, incapables de réaliser vraiment ce qui arrivait.

Avisant Ernest Bouchut qui les regardait avec quelques autres, dont Saret frère, Matteo leur sourit, un peu gêné, et alla vers eux.

« Bonjour et encore désolé pour hier… »

Saret ne savait pas quoi dire, très mal à l’aise, ce fut Ernest qui répondit, las, mais aimable :

« De rien, de rien… C’était très courageux de votre part de venir voir ça comme ça, incognito.

– Oh, c’était normal… J’avais peur de pas me rendre compte des choses pour de vrai si je venais officiellement… Alors on se dit que comme ça, ce serait plus discret et que ça vaudrait mieux… »

Le jeune homme haussa les épaules :

« En tout cas, je suis au moins heureux qu’aucun de vous n’ait été gravement blessé… Vu l’état des machines et de l’équipement, ça tient du miracle…

– Eh, qu’est-ce que vous croyez ! On connaît notre boulot ! » répliqua Bouchut.

Ils rirent et une femme demanda, un peu anxieuse :

« Mais ça va pas poser problème pour les commandes, si on les arrête… ?

– Les clients sont avertis, répondit Matteo. Je leur ai offert soit d’annuler la commande, soit de la leur offrir en dédommagement du retard… On verra, mais il n’y en avait pas tant que ça. Ça devrait aller. Le plus important, ça sera de repartir sur de bonnes bases pour les prochaines.

– Il paraît qu’on a perdu beaucoup de clients…

– On en retrouvera, c’est pas grave ! »

Matteo regarda Saret, à nouveau gêné :

« Vous avez un peu plus de couleurs qu’hier… Ça va mieux ? »

Saret hocha la tête :

« Oui, un peu… J’ai un peu dormi toute la journée… Ça aide.

– Tant mieux. Vous allez avoir le temps de bien vous poser, là.

– Vous pensez qu’il va y avoir beaucoup de travaux ? demanda une autre femme.

– Aucune idée ! On le saura tout à l’heure. Mais dans tous les cas, on va laisser passer les Fêtes. On vous tiendra au courant, soyez tranquilles. »

Matteo parla encore un peu avec eux, puis, voyant qu’Alec lui faisait signe, il s’excusa et le rejoignit. Deux hommes avaient rejoint l’ancien directeur et le régisseur ce dernier fut heureux de présenter à son patron deux des trois ingénieurs de la Manufacture.

Content de les rencontrer enfin, Matteo sourit et leur serra chaleureusement la main.

« Enchanté, messieurs, et merci pour tout ! »

Les hommes, deux quadragénaires, l’un plus proche de la cinquantaine que l’autre, répondirent en chœur qu’ils n’avaient fait que leur travail.

« Bono s’excuse, il est en arrêt, il a chopé la grippe, ajouta le plus jeune.

– Oh, j’espère qu’il va vite se remettre, alors… Mais on a su pour les tentatives de soudoiement et les menaces et vraiment, merci d’avoir tenu bon.

–  De rien, répondit encore le plus jeune.

– On avait pas vraiment envie que la Manufacture parte en Chine, alors on s’est dit que si on pouvait faire traîner… ajouta l’autre avec un haussement d’épaules et un sourire en coin.

– Mon grand-père n’a pas eu votre lettre, on l’a trouvée scellée dans ses affaires en les rangeant il y a quelques semaines.

– Ah, d’accord… Ça nous étonnait aussi qu’il n’ait pas répondu… »

Les deux ingénieurs échangèrent un regard entendu et le plus jeune croisa les bras :

« Je l’avais renvoyée par mail, mais on nous a dit que cette adresse mail était une fausse ?

– Effectivement, confirma Matteo.

– J’avais beaucoup aimé la réponse de l’associé, par contre… »

Matteo et Alec sursautèrent ensemble. Le premier demanda, surpris :

« Vous avez une réponse de Monsan à votre mail ? »

L’ingénieur opina du chef :

« Oui, j’ai un peu galéré à choper son adresse, mais je lui ai envoyé… J’ai reçu un magnifique : ‘’Nous avons bien reçu votre message, nous vous recontacterons dès que possible pour vous répondre.’’ Et comme de bien entendu, j’attends toujours. »

Matteo eut un sourire mauvais :

« Vous avez encore cet e-mail ?

– Oui, j’efface jamais rien… C’est pas écolo, je sais, mais j’ai toujours peur de perdre un truc important… »

Le sourire mauvais s’était élargi.

« Je serais très intéressé pour en avoir une copie, si vous le permettez. Monsieur Monsan a prétendu ne jamais avoir reçu votre courrier, je pense que ce serait très bien de pouvoir lui dire que si…

– Alors là, pas de souci, avec plaisir ! »

Décidant de régler ça tout de suite, Matteo et les ingénieurs allèrent voir si la secrétaire par intérim pouvait leur imprimer ça sans attendre. Henri Gavriel alla saluer ses anciens employés, globalement très heureux de le voir, et, resté seul avec Alec, maître Bisson lui jeta un œil en coin avant de déclarer innocemment :

« Eh bien, tout est bien qui finit bien et sans avoir à sortir l’artillerie lourde, on dirait. »

Alec eut un sourire :

« On verra les procès.

– Certes, mais il me semble que votre intervention n’est plus nécessaire.

– On dirait et c’est tant mieux. »

Ils se regardèrent et le notaire opina :

« Ça m’aurait quand même intéressé de voir ça, d’un point de vue purement professionnelle. »

 Alec eut un petit rire :

« Ça aurait été une belle ligne de plus sur votre CV, j’admets. »

Une personne de l’équipe de contrôles sortit du bâtiment principal et, reconnaissant Alec, le rejoignit rapidement. Il semblait plutôt nerveux et demanda sans sommation, point à l’endroit d’où il venait d’un doigt tremblant :

« De quand datent ces machines ? ! »

Le régisseur et le notaire le regardèrent, pareillement surpris.

« Euh, Aucune idée… répondit Alec et Maître Bisson haussa les épaules en signe d’ignorance.

– On a jamais eu un truc pareil. Sérieusement… Elles marchent ?!

– Il paraît, oui… Vous devriez demander aux ingénieurs, je pense qu’ils le savent, eux. »

Justement, les deux ingénieurs revenaient avec un Matteo très satisfait. L’homme répéta sa question et sa mâchoire manqua de s’écraser au sol à leur réponse :

« Oh, elles sont d’époque, pourquoi ? »

Matteo montra l’impression à Alec qui hocha la tête avec une moue satisfaite. Puis, ils regardèrent l’homme qui bredouillait :

« Ces machines ont 150 ans ?

– Ben, la base, oui.

– On les entretient bien… Avec amour.

– Et beaucoup de pièces de rechange et pas mal d’huile.

– Et beaucoup beaucoup beaucoup de boulons. »

Les ingénieurs semblaient amusés. Ils repartirent avec l’homme pour voir s’ils pouvaient les aider un peu, ses collègues et lui.

Les journalistes, menés par une jolie blonde, qui tournaient dans la cour pour recueillir des témoignages et des réactions, arrivèrent vers le jeune patron. Ils se présentèrent comme travaillant pour France 3 Rhône-Alpes et lui demandèrent poliment, déjà s’ils pouvaient diffuser son discours, tout du moins en partie, et s’il pouvait répondre à quelques questions. Le jeune homme accepta et se mit donc un peu à l’écart avec eux.

Maître Bisson et Alec échangèrent un nouveau un regard aussi entendu que satisfait.

« Il prend ses marques, c’est bien, remarqua le notaire.

– Oui. J’espère vraiment que notre ami Monsan va regarder les infos régionales. aujourd’hui.

– Moi aussi. »

 

Chapitre 39 :

Alec soupira et regarda la déco, dans le grand salon, avec un sourire profondément satisfait, les poings sur les hanches. Le sapin brillait de 1000 feux, à côté de la grande crèche, et des guirlandes pendaient là et également dans toute la maison. De même, des petites figurines de lutins et des bougies en laide étaient disséminées partout, tout comme les décorations sur les vitres, et tellement de choses qu’il y avait passé presque deux jours. Mais c’était fait et juste à temps.

La nuit n’allait pas tarder à tomber et le régisseur s’étira, content. Il brancha la guirlande électrique du sapin et le regarda un instant.

Couchés à côté sur une épaisse couverture, Éris, Hadès et Cerbère le regardèrent d’un œil dubitatif. Éris glapit et Alec lui sourit :

« Il est beau, non ?

– Wif ? »

Alec eut un petit rire et sortit, laissant la porte entrouverte. Contrairement à Caramel, les trois chiens ne savaient pas ouvrir les portes et, lorsqu’ils étaient à l’intérieur, Alec et Matteo avaient pris l’habitude de laisser les portes ouvertes.

Il bailla et soupira à nouveau. Matteo était à Lyon pour un rendez-vous à la banque avec Maître Bisson et Maître Lucas. Le jeune homme devait récupérer sa grand-tante et Lucia sur le retour. Alec aurait adoré assister à cet entretien bancaire, juste pour voir la tête de Monsan à l’annonce que l’intégralité des comptes personnels et professionnels des Ségard déménageaient, mais il avait trop à faire pour préparer Noel. Puisqu’il est en effet prévu que lui passe le réveillon avec ses parents, chez ces derniers, il fallait que tout soit prêt pour que Matteo, Gwen et Lucia passent ce dernier sans lui. Et donc, il avait encore quelques bricoles à préparer.

Il arriva dans sa cuisine et sursauta en entendant le téléphone sonner. Il décrocha rapidement :

« Domaine Ségard, bonjour.

– Bonjour, Alec.

– Maître Bisson ?… »

Alec était surpris, puis il fronça les sourcils, inquiet :

« Il y a un souci ?

– Non, pas vraiment. C’est juste que j’ai oublié le numéro de Matteo et que j’aurais voulu que vous me donniez ? Son train semble en retard, je voulais le prévenir que je l’attendais sur le quai.

– Je vois… Un instant… »

Alec prit son propre portable pour dicter le numéro au notaire.

« Ah, et bien juste le temps de noter et le voilà… sourit ce dernier alors que le bruit du train le rendait presque inaudible à Alec.

– Ça, c’est du timing !

– Oui, parfait. On aurait voulu le faire exprès qu’on y serait pas arrivé ! Merci beaucoup, Alec. Je garde le numéro enregistré, cette fois.

– Pas de souci, Maître. Bonne fin de journée à vous et bon courage avec Monsan.

– Merci ! Bonne fin de journée à vous aussi ! »

Le notaire accrocha et sourit à Matteo qui arrivait tranquillement avec Caramel. Le grand chien été un peu inquiet, comme toujours lorsqu’on le sortait de sa campagne, surtout qu’il n’aimait pas vraiment la muselière, même s’il la portait sans se plaindre. La grande gare de la Part-Dieu était en plus noire de monde, comme de bien entendu à cette heure. Même si, en fait, cette gare était presque toujours noire de monde.

« Bonjour, Maître ! Merci d’être venu nous chercher.

– Je vous en prie. Le voyage a été bon ?

– Oh, oui, ce petit train est toujours tranquille… »

Ils partirent tous trois pour regagner le dépose-minute où la voiture de Maître Bisson était garée.

« On est à l’heure ? demanda Matteo en bouclant sa ceinture. J’ai eu Me Lucas, il nous rejoint là-bas. »

À l’arrière, Caramel s’était sagement couché.

« Tout à fait, répondit le notaire en démarrant. Nous avons le temps d’y aller tranquillement, nous garer… Si eux sont à l’heure, on aura même le temps de passer au palais de justice avant que je vous ramène à la gare. »

Matteo eut un sourire un rien mauvais.

« Parfait. »

Ils n’eurent pas trop de mal à trouver une place et Matteo reprit posément la laisse de son chien tout intrigué de cet endroit plus calme et inconnu. Il tira un peu pour aller faire un petit pipi sur un arbre voisin. Matteo le laissa faire, puis le tira à son tour doucement pour qu’ils entrent dans la banque. Theo Lucas les attendait dans le hall et les rejoignit, souriant.

Les vigiles regardèrent ce quatuor avec scepticisme, mais sans intervenir. Il y avait de quoi, entre les paisibles juristes en costard-cravate impeccable, le jeune homme en jean-baskets, certes de marque, mais bon, jean-baskets, et le grand chien qui flairait tout autour de lui en remuant la queue, tout content que Matteo lui ait retiré sa muselière.

Maître Bisson rejoignit l’accueil d’un pas aussi ferme que serein :

« Bonjour, Maître Bisson, j’accompagne Monsieur Ségard et son avocat, Me Lucas. Nous avons rendez-vous avec Messieurs Monsan et Tifont.

– D’accord. Veuillez prendre l’ascenseur, ce sera au troisième étage. Je vais les avertir immédiatement. » répondit aimablement la jolie brunette de l’accueil.

Le notaire hocha la tête et ils se dirigèrent vers l’ascenseur, grand, lumineux et avec une petite musique qui fit faire la moue à Matteo.

« Ça fait un peu ambiance de mauvais porno, non ? »

Lucas rit et Maître Bisson pouffa :

« J’avoue… Moi, j’aurais dit téléfilm du dimanche soir sur la 6, mais chaque génération a ses références… »

Ils eurent beaucoup de mal à retrouver leur sérieux lorsque les portes s’ouvrirent.

La secrétaire de Monsan, toujours aussi jolie et nerveuse, les accueillit très poliment et un instant plus tard, Monsan et son collègue, Jules Tifont, un petit bonhomme dégarni assez nerveux, lui aussi, vinrent les accueillir.

Ils allèrent ensuite dans le bureau de Tifont, un peu plus vaste que celui de Monsan, et s’assirent, les banquiers d’un côté et les trois hommes de l’autre, Matteo au centre avec son notaire à sa droite et son avocat à sa gauche. Caramel se coucha non loin de là et bâilla profondément, faisant bailler par ricochet Monsan et Bisson. Tifont commença en croisant les doigts devant lui :

« Bien… Nous sommes… assez surpris et attristé de votre message, monsieur Ségard.

– J’ai également été assez surpris et attristé de la façon dont les choses se sont passées, Monsieur, répondit très calmement Matteo. Et extrêmement déçu, surtout. »

Monsan fronça les sourcils, mais Tifont reprit sans lui laisser le temps d’intervenir :

« De là à vouloir purement et simplement passer de tous nos services, interrompre un partenariat de plus d’un siècle et demi…

– Monsieur Tifont, le coupa toujours très posément Matteo, mon grand-père est mort, frappé par un de ses propres ouvriers. Ouvrier poussé à la violence à cause de son désespoir et de son épuisement. Eux-mêmes dus au harcèlement dont il était victime depuis l’annonce de la délocalisation et de la volonté de la direction de pousser le plus de personnes possible à la démission pour payer moins de frais de licenciement. Direction avec laquelle Monsieur Monsan était en contact, dont un directeur dont il avait lui-même approuvé la candidature, soutenant à mon grand-père qu’il était l’homme de la situation. Bernard Padolt, dont il est aujourd’hui prouvé qu’il a détourné de l’argent et est un des principaux organisateurs de la politique de harcèlement systématique dont ont été victimes mes employés. Le tout en mentant sciemment à son patron, mon grand-père. »

Matteo eut un sourire froid :

« Vous comprendrez donc que je puisse avoir de petits soucis de confiance envers vous, j’espère. Surtout que… »

Matteo sortit de son sac une feuille qu’il leur tendit et eut du mal à se retenir de rire en les voyant se décomposer à sa lecture :

« … contrairement à ce qu’il a dit au juge, monsieur Monsan était parfaitement courant des magouilles en cours. »

Le banquier répliqua vivement :

« Je n’ai pas eu cet e-mail !

– Vous y avez répondu.

– Peut-être ma secrétaire, ou une réponse automatique… tenta encore le banquier.

– C’est votre adresse mail et la réponse prouve que cet e-mail n’a pas été perdu. »

Le sourire de Matteo aurait suffi à stopper le réchauffement climatique.

Tifont et un profond soupir en posant la feuille devant lui. Le regard sombre qu’il jeta son collègue en disait long. Lucas échangea lui un regard satisfait avec Bisson avant d’intervenir :

« Nous comprenons tout à fait que votre banque ne puisse pas prendre le risque d’un tel scandale. Si vos autres clients venaient à apprendre que vous avez possiblement couvert de tels comportements… »

Il ne finit pas sa phrase. Monsan fulminait, mais n’osait rien dire. Tifont croisa ses doigts devant son visage avec un nouveau soupir, puis il reprit :

« J’avoue que ce serait très embarrassant.

– Nous ne voulons pas vous nuire outre mesure, répondit aimablement l’avocat. Mais vous ne pouvez pas prétendre illégitime le souhait de monsieur Ségard de prendre ses distances avec vous. Nous savons que les contrats qui vous lient avec son entreprise et lui sont très anciens et que vous pourriez tenter de contester cette rupture, mais ça nécessiterait une action en justice et cette dernière ne pourrait alors qu’être informée de tous les éléments que nous possédons. » expliqua-t-il en montrant la feuille où était imprimé le mail, toujours sur le bureau.

Monsan n’était sûrement pas loin de s’évaporer, tant il fulminait, mais il n’était pas suffisamment idiot pour prendre le risque de vraiment mettre Matteo en colère. Le garçon était en position de force.

Tifont regarda le jeune homme, le notaire et l’avocat avec grand calme. Lui aussi était tout sauf un imbécile. Leur banque était majoritairement une banque d’affaires et la concurrence était rude. S’ils étaient ouvertement attaqués, ça allait faire très mal.

« Bien bien, reprit-il. Pourrions-nous trouver un arrangement ?… Je ne voudrais sincèrement pas que la bonne foi de notre institution soit remise en cause, sous prétexte que certains d’entre nous n’ont pas pris les mesures de leurs actes, ajouta-t-il avec un nouveau regard noir à Monsan qui croisa les bras, toujours furibond.

– Pouvoir rompre complètement et proprement avec vous serait le minimum, répondit Matteo. Et immédiatement, aussi, parce que personne n’a de temps à perdre. »

 Tifont hocha la tête :

« Nous pouvons voir ça rapidement, mais nous sommes le 23 décembre et cela sera matériellement difficile à régler, j’ai déjà beaucoup de personnel en congé…

– Si nous pouvons prendre rendez-vous pour voir ça le plus vite possible ? intervint alors Maître Bisson.

– Tout à fait, j’allais vous le proposer. »

Les choses auraient ainsi pu se conclure, plutôt poliment, si Monsan avait pu se retenir. Mais ce ne fut pas le cas.

« Le fruit est décidément tombé bien loin de l’arbre… Quel dommage que l’avenir de l’entreprise soit confié à un dirigeant si réfléchi et impulsif… »

Si Tifont sursauta et regarda son collègue avec stupéfaction, comme Lucas et Bisson, le regard de Matteo, lui, se fit meurtrier.

« Si vous voulez à ce point que je passe au palais de justice avant de rentrer, dites-le. Je peux même y aller tout de suite. »

Un silence suivit. À la fois furieux que Monsan ait anéanti l’accord qu’il avait négocié et paniqué à l’idée que Matteo mette sa menace à exécution, Tifont reprit fermement :

« Sortez, Jean-Paul. Laissez-moi régler ça, vous en avez plus qu’assez fait. »

Comme Monsan allait répliquer, Tifont ajouta en le regardant avec colère :

« Vite. »

Monsan finit par obéir, fou de rage. Il manqua de peu de s’empierger dans Caramel et retint aussi mal son coup de pied que son juron. La porte paya le prix de cette colère. Puis, Tifont inspira un coup et reprit plus calmement :

« Toutes nos excuses. Je comprendrai tout à fait que vous vouliez nous poursuivre. Mon collègue a dépassé les bornes. Mais vous comprendrez aussi, j’espère, que je souhaite vous en décourager… Je vous l’ai dit, notre réputation ne peut se permettre un scandale. Les agissements de Monsieur Monsan ne reflètent en rien notre politique. »

Matteo hocha la tête sans rien dire. Tifont reprit après un nouveau silence :

« Dans le but de vous apaiser et de permettre de couper définitivement et proprement nos engagements, je vous propose de vous restituer également les 35 % de parts que détient encore Monsieur Monsan. »

Matteo eut un sourire, agréablement surpris de ce cadeau :

« Vous pouvez faire ça ? »

Tifont haussa innocemment les épaules.

« Je vous l’ai dit, je ne voudrais pas que des actes isolés ne portent préjudice à notre institution. »

Matteo eut une petite moue et regarda son notaire et son avocat qui hochèrent tous deux la tête.

« J’avoue que récupérer ces parts serait une très bonne chose. » approuva le jeune homme.

Tifont sourit :

« Dans ce cas, considérez que c’est fait. »

Les trois hommes et le grand chien quittèrent le bureau peu après. Tifont les raccompagna et leur serra la main avant de les laisser partir. Pendant qu’ils attendaient l’ascenseur, Matteo remit sa muselière à Caramel qui tenta un couinement et un regard suppliant, en vain. Matteo le caressa :

« Désolé, mon grand, c’est la loi… »

Ils montèrent lorsque les portes furent refermées, Bisson déclara, content :

« Bon, et bien je trouve qu’on s’en sort pas si mal…

– J’irai même jusqu’à dire bien, approuva Lucas.

– Ça aurait pu être pire… confirma Matteo. A-t-on quand le temps de passer au palais de justice, Maître ? » demanda-t-il ensuite au notaire.

Surpris, ce dernier répondit :

« Oui…

– Vous comptez les poursuivre malgré l’accord ? demanda Lucas, amusé.

– Un accord verbal qu’ils ne pourront jamais prouver, mais je ne poursuivrai pas la banque. »

Matteo ajouta après un silence :

« Personne ne frappe mon chien. Et je n’ai jamais donné ma parole que je ne poursuivrai pas Monsan. »

 

Chapitre 40 :

Alec s’était permis de piquer une petite tête, tout nu, dans la piscine à nouveau remplie pour les Fêtes. Il avait le temps, puisque Matteo l’avait appelé pour lui dire qu’ils se prendraient un taxi pour rentrer, lui, Gwen et Julia, de la gare.

Il fit paisiblement quelques longueurs et sortit de l’eau. Il s’étira, prit la petite serviette qu’il avait emmenée et s’essuya la tête et le visage en se demandant ce qu’il pouvait préparer comme dessert ce soir-là… Et il sursauta en entendant la porte. Surpris, il écarta un peu la serviette et resta coi en voyant Matteo qui le regardait, tout rose et les yeux ronds.

Alec, un peu gêné, descendit pudiquement la serviette au niveau de sa taille :

« Mes excuses, Monsieur. Je ne vous attendais pas si tôt. »

Matteo sembla revenir à lui et balbutia :

« Euh… Pas grave… Ça va ?… On se demandait où tu étais…

– Je euh… vérifiais juste que l’eau était bonne. »

Alec sourit et Matteo eut un petit rire gêné en détournant les yeux et en se grattant la nuque.

« Je reconnais bien là ton légendaire professionnalisme. »

Le garçon croisa les bras.

« Enfin voilà juste pour te dire qu’on était là, quoi…

– Merci. Je me rhabille immédiatement et j’arrive.

– D’accord… »

 Matteo ressortit et, dès que la porte fut refermée, il resta quelque secondes avant de secouer la tête avec force pour se remettre les idées en place et de respirer profondément en passant ses mains sur son visage.

Eh ben putain !

Il souffla un coup avant de se remettre en route, encore perdu par la vision enchanteresse à laquelle il avait eu droit.

Il se doutait qu’Alec était sûrement fort bien fait de sa personne, mais c’était encore mieux que ça : tout en muscles, pas un gramme de graisse et pour couronner le tout, une bien belle queue…

Il soupira.

Il rejoignit ses grand-tantes qui s’étaient installées dans le petit salon avec Caramel.

« Ah, te revoilà. Tu l’as trouvé ?

– Oui, oui, répondit le jeune homme en faisant mine de rien. Il était bien à la piscine… Il arrive. »

Alec les rejoignit de fait très rapidement et, si on exceptait ses cheveux encore un peu humides, il était impeccable.

« Soyez les bienvenues, Mesdames, et toutes mes excuses pour ce retard.

– Il n’y a pas de souci. Bonsoir, Alec. Comment vas-tu ? demanda gentiment Gwen.

– Très bien, je vous remercie. Vous avez l’air en forme vous-même, ça me fait plaisir. Je ne vais pas vous proposer de café à cette heure, le dîner sera bientôt prêt. J’ai préparé un pot-au-feu… Je me suis dit que vu le temps, ça irait très bien. »

La soirée continua paisiblement. Au repas, Matteo raconta à ses hôtesses la visite à la banque et le petit tour au palais de justice qui avait suivi.

Le juge était en réunion, mais la secrétaire avait bien pris le message et le document et les lui avait effectivement rapidement transmis, puisqu’il avait rappelé Matteo un peu plus tard, alors que maître Bisson le ramenait à la gare.

Matteo l’avait remercié et avait bien précisé que les faits ne concernaient que Monsan et pas la banque en elle-même.

« Il n’y a pas de souci, avait répondu Atmen Suleyman, aimable. Nous nous chargeons du reste, nous vous tiendrons au courant. Passez de bonnes fêtes en attendant. »

Gwen et Julia approuvèrent.

« Ça ne fera de mal à personne que cet individu rende quelques comptes à la justice, soupira la première.

– Au fait, tu ne nous as pas dit, le bilan des services de sécurité ? » demanda Julia.

Matteo sourit, avala sa bouchée et répondit en prenant son verre de vin :

« Alors, en vrai, c’est un peu le bazar. Il y a deux machines à changer, mais les autres peuvent encore tourner. En fait, c’est le bâtiment, le vrai problème. Lui n’est vraiment plus aux normes, et ça coûterait vraiment trop cher de le faire retaper. Du coup, je me demandais si tout raser pour reconstruire à neuf ne serait pas plus simple… Mais j’ai pas envie… Ça me briserait le cœur de raser la Manufacture.

– Oh, je vois ce que tu veux dire, acquiesça Gwen, émue. C’est vrai que ce serait dommage…

– Ce n’est pas obligé, voyons ! intervint vivement Julia. Tu peux construire à côté, non ?

– Oh… »

Matteo fit la moue.

« Je n’y avais pas pensé… Mais tu as raison, on peut construire ailleurs… Il faudrait voir avec la mairie, mais c’est vrai qu’il y a plusieurs grands terrains vagues, dans le village et autour. Il faudrait faire des plans et voir les surfaces nécessaires, mais ce serait bien… Ça permettrait de garder l’ancien bâtiment. »

Matteo hocha pensivement la tête. Alec revint voir si tout allait bien et, informé de l’idée, il approuva et ajouta :

« Si je puis me permettre, garder les vieux locaux est une bonne idée, mais il faudrait les reconvertir en quelque chose… Les garder pour rien, c’est idiot.

– C’est vrai, approuva Julia.

– Dans ce cas, pourquoi ne pas en faire un musée ? proposa Gwen.

– Oh oui, bonne idée ! s’exclama Julia.

– Ah ben ouais, ce serait bien, ça… »

Matteo réfléchit un instant en croisant ses mains devant son visage.

« On pourrait y laisser les vieilles machines, ça éviterait qu’on les balance… »

Il se redressa et sourit.

« Ça, ça pourrait être un très beau projet… »

Alec sourit.

« Oui, il faudra y réfléchir posément. Est-ce que je vous apporte le fromage, en attendant ?

– Oui, merci ! »

Le lendemain, c’était le 24 et Alec finit de tout préparer avec grand soin.

Il passa un petit moment à expliquer à Julia et Gwen comment fonctionnait le four, et quand et comment le programmer pour cuire la dinde qui était déjà enfournée, il les pria de ne pas hésiter à l’appeler si besoin.

Elles l’assurèrent qu’elles se débrouilleraient et le sommèrent de filer rejoindre ses parents.

Il obtempéra avec amusement, mais il alla quand même saluer son patron, qui se trouvait dans son bureau.

Matteo l’invita d’une voix pensive à entrer lorsqu’il frappa. Alec ouvrit la porte et passa tout d’abord juste sa tête, craignant de déranger, mais le jeune homme était juste concentré, regardant l’écran de son ordinateur portable posé devant lui, le visage appuyé sur sa main droite, la gauche pianotant sur le bois.

« Tout va bien, Monsieur ? s’enquit Alec.

– Hm, hm… »

Matteo se redressa.

« Que puis-je pour toi, Alec ?

– Rien de spécial, Monsieur, répondit Alec en entrant. Je venais vous saluer, je vais y aller. Enfin, à part si vous avez encore besoin de moi pour quelque chose ?

– Oh non, sourit encore le jeune homme. Non, non. Tout va bien, tu peux y aller. Je prenais quelques notes sur cette histoire de musée… Je pensais surtout à faire une carte au personnel pour leur annoncer un peu tout ça et leur souhaiter tous mes vœux.

– Ça me paraît une bonne idée.

– Oui ! Mais nous verrons ça plus tard ! File. Et mes amitiés à tes parents.

– Merci. À demain, passez une bonne soirée et n’hésitez pas à m’appeler si besoin. »

Matteo rigola :

« On survivra une soirée sans toi, promis ! Tu retrouveras le Domaine intact demain. »

Alec hocha la tête et partit.

Il neigeait un peu, juste assez pour faire un peu de joli blanc dans le décor, les routes étant salées depuis des jours.

Il passa à la librairie, saluer vite fait une Mina bien occupée par toutes les personnes venues acheter un livre en cadeau de dernière minute, et y récupérer aussi le cadeau de sa mère qu’elle lui avait soigneusement préparé et même emballé. Puis, il fit un petit crochet à la menuiserie bien plus calme, où Fred faisait un peu de rangement en attendant son époux.

« Il n’avait pas pris son après-midi ? demanda Alec, intrigué.

– Si, mais il est parti à la gare chercher sa grand-mère et sa sœur qui nous ont fait la surprise d’appeler avant-hier pour demander si elles pouvaient venir…

– Ah ouais, comme ça ?

– Ouais, comme ça. »

L’ébéniste alla chercher le cadeau du père d’Alec : une vieille étagère, assez petite, qu’il avait réparée aux frais du régisseur.

« Apparemment, reprit-il en revenant, c’est très tendu entre elles et les parents de Sig depuis qu’elles sont venues à notre mariage. Du coup, elles ont plus ou moins coupé les ponts. En tout cas, elles ne voulaient pas avoir à supporter Noël avec eux et les autres, alors voilà.

– Vous n’êtes pas chez tes parents ?

– Demain, ce soir on devait rester tranquille. Vu leur voyage, ce sera tranquille de toute façon. Mais ma mère est ravie de les accueillir. »

Alec laissa son ami rapidement après leur avoir souhaité un bon réveillon à eux quatre.

La route fut tranquille jusqu’à la maison de ses parents.

Il faisait bien sûr nuit noire et seule la fenêtre de la cuisine était éclairée. Alec se gara et alla sonner.

Sa mère va lui ouvrir, s’essuyant les mains avec un vieux torchon rouge.

« Coucou, mon grand ! Entre vite ! »

Alec obéit sans attendre :

« Bonsoir. Papa n’est pas là ?

– Il a accompagné les vieux Durant à la messe, tu sais, nos voisins ? Ils ne peuvent plus conduire.

– Ah, c’est gentil de sa part. »

Ils allèrent à la cuisine et Alec s’assit à la table pendant que sa mère se remettait à ses fourneaux.

Alec lui raconta les derniers événements et elle conclut :

« Bien… Tout est bien qui finit bien, finalement.

– La machine est bien repartie, en tout cas. Ça n’enlève rien à notre devoir, mais on n’aura pas à intervenir cette fois-ci.

– Tout à fait… Et c’est une très bonne idée, ce petit musée.

– Oui, j’aime bien, moi aussi… »

 

A suivre….

179 réponses à Héritages – 2e partie (en ligne par épisode)

  1. Armelle dit :

    Nan mais mais… Tu peux pas nous laisser comme ça ?!!!! Espèce de sadique va !!!!

    En tout cas, Alec a pas intérêt à faire comme si rien ne s’était passé quand il rentrera ! Et Mattéo va prendre le mors aux dents j’espère !

    Par contre, excellente idée le musée ^^ en plus ça pourrait être tenu par d’anciens ouvriers à la retraite, pour leur faire un petit revenu supplémentaire, et en plus ils pourront bien expliquer eux au moins XD

    Bref, vivement la conclusion de l’enquête, le petit bisou de bonne année et Lou qui les photographie XD !

    A quand la suite ?

  2. Pouika dit :

    Cette fin du chapitre 39 est parfaite

  3. Armelle dit :

    YES !!!!! Décidément j’adore Mattéo !!!

    Merci pour ce chapitre !

    Mon seul regret : que Alex et ses parents ne fêtent pas Noël avec Mattéo et sa famille.

    Et comme d’habitude… VIVEMENT LA SUITE !!!! Bisous !

  4. Armelle dit :

    Alors excellent chapitre ! J’adore les deux ingénieurs et M. Gavriel ^^

    Et le sourire mauvais de Matteo… Aaaaaaaaaaaaaah du grand bonheur ! Je sens venir les grosses emmerdes pour Monsan et c’est bien fait pour lui ! Hâte de voir tout ça !

    Je suis contente de ce dénouement mais c’est vrai que je suis comme Bisson, par pure curiosité j’aurai aimé voir la solution d’Alec ^^ (tu pourrais pas faire une genre scène coupée en univers alternatif ?)

    Merci et à dans deux semaines pour la suite !!!!!

  5. Pouika dit :

    Merci pour ce 38ème chapitre, plus on avance et plus j’adore Mathéo, par contre vers le début tu as écris « lait autres », serait-ce une faute d’inattention ou vérifier qu’on suit bien ? hihi
    sinon j’ai cette musique pour toi : stranger de the Score, en te souhaitant toutes les chances des étoiles pour ta guérison ! https://www.youtube.com/watch?v=_ubnhgZgsfc

    • Ninou Cyrico dit :

      @Pouika : Ah non, ça c’est Dragon qui a fourché ! Méchant dragon !! Il écoute pas bien ce que je lui dit ^^ ! Merci, je reprendrai. 🙂
      Merci pour la zik, je vais aller voir ça !! Enfin écouter… :p…
      Bonne semaine !!

  6. Pouika dit :

    Merci pour ces deux derniers chapitre !

  7. Armelle dit :

    Non mais tu peux pas nous laisser là dessus !!!!! On est si proches de la conclusion de l’enquête !!!! Je veux le procès, voir condamner tous ces connards, et connasses ne soyons pas sexistes, et libérer Saret après une légère peine, genre 3 ou 6 mois, parce qu’il a quand même tué un homme, même s’il a des circonstances largement atténuantes. Et pis après il restera le gros câlin avec Alec et pis et pis…
    Non mais là c’était trop beau et surtout trop court !!!!! J’en veux plus !!!! viiiiiiiiiiiiiiiiiiite !!!!

    • Ninou Cyrico dit :

      @Armelle : Ben alors si parce qu’en fait, le procès, il va être longtemps après et du coup, ben il va y avoir des choses qui vont se passer entre temps… Et pour Saret, ben tu verras.
      La suite bientôt !! 🙂

      • Armelle dit :

        maiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiissssssssssssss !!!!!!!!!!!!!!!!!
        t’es une vraie sadique en fait… j’avais encore un petit doute et un léger espoir mais en fait…
        snif snif… deux semaines avant d’avoir ma dose de Mattéo et Alec… snif snif… trop long…

  8. Armelle dit :

    … Non mais là je vais vraiment finir par croire que tu m’en veux personnellement… T’a encore réussi à me faire pleurer ! quand le pauvre Saret a fondu en larmes en tapant contre le mur, j’ai pleuré avec lui !

    Par contre j’ai adoré que Mateo reste si calme ! Perso à sa place je crois que je pétais un plomb et le dentier de la grognasse avec !

    Excellent chapitre en tout cas ! Un des meilleurs de cette histoire à mon sens.

    Hâte d’entendre Mateo dire à la gorgone et au Daniel (et leurs copains bien sûr) : « vous êtes virés sans solde » ^____^ (juste dommage que tu ai choisi le prénom de Daniel parce que c’est un prénom que j’aime beaucoup et qui est gentil normalement…)

    Bref… Vivement la suite !!!!!

    • Ninou Cyrico dit :

      @Armelle : Tu t’en prendras à Mel, c’est elle qui m’a dit Dany, mais comme j’en connais un cool, j’ai mis Daniel. :p

      Sinon merci et tu verras la suite, mais non, Mattéo ne va pas les virer sans solde, il va d’abord les laisser s’expliquer avec l’inspection du travail et les prud’hommes. 😉

      • Armelle dit :

        mais euh ! (pour le prénom) tu m’as pas demandé à moi !!!!

        et pour Mattéo… après la loi, il pourra les virer ? XD

        Bon courage pour la suite ! J’ai trop hâte ^^

  9. Armelle dit :

    Comment as-tu pu oser t’arrêter là ?!!!!! C’est inadmissible !!!! Nous laisser sur une telle faim c’est inhumain !!! Je veux et j’exige la suite et tout de suite ! Allez, hop hop hop ! Au boulot et plus vite que ça !!!!

    Merci pour ce chapitre mais sérieux, je vais finir frustrée à attendre la suite comme ça… t’es pas gentille avec moi…

  10. Pouika dit :

    Merci pour ce 35ème chapitre !

  11. Pouika dit :

    Merci et bonne vacances, profites en pour bien te reposer !

  12. amakay dit :

    Merci pour ce chapitre d’avant break.
    Repose toi et retape toi, on t’attend de pieds fermes fin août en pleine forme, avec le moral et pleins d’idées….

    Bonnes vacances ma bichette

    Bisous

    • Ninou Cyrico dit :

      @Amakay : Merci, et merci aussi de suivre toujours, même si tu commentes moins 🙂 !
      Profite bien de ton été aussi et à bientôt !!

  13. Armelle dit :

    Roooooooooooooh c’est trop mignon le preux chevalier qui se précipite pour sauver le prince en détresse ! J’adore cette scène, elle est trop biiiiiiiiiiiiiiiieeeeeeeeeennnnnn !!!!!

    Par contre… ouiiiiiiiiiiiiiiiiiinnnnnnnnnnnnnn tu nous abandonnes lâchement comme un pauvre chiot sur le bord de l’autoroute en plein été avec 40° à l’ombre !!!!

    Plus sérieusement, tu as bien raison de prendre des vacances, profites-en et repose-toi bien pour nous revenir plus en forme que jamais.

    Mais… je suis quand même en PLS parce que… ZE VEUX LA SUITEUH !!!! Snif snif

    Bisous et câlins à toi !

    • Ninou Cyrico dit :

      @Armelle : *Biiiiip* La personne que vous essayez de joindre n’est pas disponible pour le moment, veuillez laisser un message…

      • Armelle dit :

        z’aime pas les répondeurs… bon… alors… euh…

        Très cher auteur que j’adore et que je suis assidûment, serait-il possible d’avoir la suite de cette merveilleuse histoire avant de mourir de frustration ? D’avance, merci. Cordialement et, pour citer une chère amie, bisou sur la fesse droite ^^

  14. Pouika dit :

    Merci pour ce 33ème chapitre !

  15. Armelle dit :

    Je souriais avec Killian et j’adorerais voir la confrontation entre les deux cons ^^ Ce serait sûrement fendard !

    Très bon chapitre encore une fois et… vivement la suite ^^!!!

  16. Pouika dit :

    Merci pour ce chapitres et tes deux dernières news !

  17. Armelle dit :

    Vas-y Mattéo ! Rentre-leur dans le lard !!!!

    *agite ses pompons et scande* Allez Mattéo, Allez !

    Tu me hyyyyyyyyyyyyypes à mort là ! Veux la suite ! Vite vite vite !!!!

    Sinon très bon chapitre ! J’adore ^^

  18. Pouika dit :

    Merci pour cette suite !
    Désolé de te demander ça, mais lis-tu des fanfics Harry Potter ?

    • Ninou Cyrico dit :

      Pop !! Merci de suivre 🙂 !!
      Sinon, non, pas trop… En vrai, j’ai toujours pas fini de lire les livres, alors j’évite tout ce qui pourrait me spoiler ^^’ !! (oups ‘faut vraiment que je m’y remette ^^’)

      • Pouika dit :

        Hihi, oki.
        non parce que du coup je m’y suis tenté sur FFN, et j’ai commencé à posté pour la première fois. J’ai pris mon courage, et en te lisant, ainsi que d’autres écrits, je me suis dis pourquoi pas tenté. Voili Voilou
        Et franchement, pour Harry les films sont biens, mais les livres sont fabuleux, plus détaillés, dont un Peeves qui aurit été tellement formidable dans les films (sauf le livre 8 la suite théâtre non écrit par JKR, enfin ce n’était pas ma tasse de thé (petit clin d’oeil aux anglais)

        • Ninou Cyrico dit :

          @Pouika : Ben si tu spoiles pas au delà du 4 ? Sinon, volontiers quand j’aurais enfin fini de les lire. 🙂

          • Pouika dit :

            bah, pas trop ça reprend après le sept sans l’épilogue, mais je ne parle pas plus de l’histoire d’Harry, je laisse en suspens. Mais je te confirmes, il vaut peut-être mieux que tu finisses les livres

          • Ninou Cyrico dit :

            @Pouika : Dans le doute, on va pas prendre de risques !! Bien noté en tout cas !! 😉

  19. Pouika dit :

    Merci pour ce 30ème chapitre !

  20. Armelle dit :

    Super bon chapitre !!!!

    J’adore le commissaire Coreyban, montagne tranquille, et petit passage de mon Erwan adoré XD !

    Et j’adore toujours autant les répliques d’Alec : « je doute que la moralité de leurs mères soit en cause » !!!!

    Bon, effectivement, l’enquête arrive sur la fin. J’ai hâte de voir tout ce monde en prison et l’entreprise qui tourne correctement, comme avant ^^

    Et pis que Mattéo finisse ses études avec sa prof particulière et ait enfin son bac XD. Il va faire des études après ? Et Sig et Fred, ils vont adopter ? Ce serait chou ^^

    Allez, bon week end à toi, merci pour cette histoire géniale et… vivement la suite ! XD

  21. Armelle dit :

    J’adore le sérieux d’Alec : « Rendez-vous sans faire d’histoires parce que franchement le tapis est trop chiant à nettoyer ! »

    Et le coup du jumeau moins mâture parce que plus jeune de 20 minutes… mais lol quoi ! ^^

    Bref, très bon chapitre et… comme d’habitude : Vivement la suite !!!!!!

    Bisous !

    • Ninou Cyrico dit :

      @Armelle : Ben il a assez de boulot comme ça, ‘faut admettre… On peut comprendre qu’il veuille pas s’en rajouter. Ouais je sens que je vais rigoler avec les jumeaux. ^^ Et la suite dans 15 jours promis !!!

  22. Pouika dit :

    MErci pour ce chapitre 28 !

  23. Armelle dit :

    Pauvre Madame Chatone… La direction de l’entreprise c’est vraiment des beaux salauds ! J’espère qu’elle va arriver à tout dire aux flics et que Mattéo lui donnera une promotion quand toute cette histoire sera finie ^^

    Merci pour ce super chapitre et vivement la suite ! Bisous !

    • Ninou Cyrico dit :

      @Armelle : C’est des salauds, mais ils vont en avoir pour leur compte !! Et madame Chatone, t’en fais pas, ça va aller. 🙂

      Bizoux !

  24. Armelle dit :

    Décidément j’adore Mattéo !!!! Il est bien ce petit ! Il ira loin !

    J’ai hâte de lire la suite pour voir sa vengeance en marche ^^

    Bisous et bon courage !

  25. Pouika dit :

    Merci pour ce 27ème chapitre ! et joyeux anniversaire en retard !

  26. Pouika dit :

    MErci pour ce 26ème chapitre ! oh oh Vadik c’est blessé en faisant le casse-cou

  27. Armelle dit :

    Ouaiiiiiiiiiiiiiis le retour de Vadik et Fang ! deux de mes flics préférés ^^

    chapitre top ! du coup je suis super excitée et j’attends la suite avec impatience !

    J’ai hâte de te lire pour voir ce que nos chers flics vont dire et faire aux trois cons ^^ enfin quatre avec l’avocat XD

    bon courage et vivement la suite !

  28. Armelle dit :

    Snif… pauvre gosse… et j’espère que Sig va vite s’en remettre…

    Alec va en parler à Vadik et Fang ?

    Hâte de voir l’anniversaire de Matteo !

    Merci pour ce chapitre et vivement la suite !!!

    • Ninou Cyrico dit :

      @Armelle : T’en fais pas pour lle petit, il repose en paix et Sig, il a de la ressource, un super mari et plein de super potes.

      Oui, bien sur qu’Alec va en causer à Vadik et Fang.

      On voit ça bientôt !

  29. Pouika dit :

    Merci et reposes-toi bien surtout

  30. Pouika dit :

    MErci !! J’imagine que peut-être le jeune s’est suicidé car il était gay ou bi ? à voir dans 2 semaines ?

  31. Pouika dit :

    oh oh surprise en vue !

  32. Pouika dit :

    le coup du tractopelle, miam splendide (imagine the mask hihi)

  33. Armelle dit :

    Décidément j’adore Sig ! Il a l’art d’expliquer simplement des trucs compliqués ! Je comprends de suite mieux avec lui ^^
    Vivement la suite !
    PS : Caramel peut vraiment pas manger un bout du banquier ou des deux cons de sous-fifres ? Non ?… Ouais t’a raison, il risquerait de tomber malade avec ces charognes XD

    • Ninou Cyrico dit :

      @Armelle : Sig est habitué à bosser avec des ados, donc il est pédagogue :p !!
      Merci!!
      PS NON !!! On n’empoisonne pas Caramel !!!

  34. Pouika dit :

    merci pour ce nouveau chapitre 21

  35. Armelle dit :

    J’adore ce chapitre !!! Il est trop trop bien !!!!
    En plus y’a plein de choses qui se mettent en place et tout ! Trop hâte de voir la réaction des deux cons de sous fifre quand le flic parisien va venir les interroger sur le connard de psy ! ça promet des moments savoureux !
    Repose toi bien et donne nous rapidement la suite !
    Comment ça c’est pas compatible ? XD

    • Ninou Cyrico dit :

      @Armelle : Merci 🙂 !! ca risque effectivement d’être drôle 🙂 !! par contre, aucune idée de quand ça arrivera. ^^’ Mais bientôt promis 🙂 !!!

  36. Pouika dit :

    Merci pour ce 20ème chapitre ! Reposes-toi bien Ninou!

  37. Armelle dit :

    Que dire ?… Mattéo est beaucoup trop gentil avec ces cons ! Et j’ai adoré quand il les a mouchés avec son paragraphe et alinéa XD
    Mais franchement il aurait dû les reprendre avec son « Mattéo », t’en ficherai moi des Mattéo ! C’est Monsieur Ségard pour toi ducon ! Et fais carpette si tu veux voir la couleur de mon argent encore un peu ! Non mais oh !
    Quand est-ce qu’il les envoie chier en bonne et dûe forme ?

    • Ninou Cyrico dit :

      @Armelle : Mattéo est bien élevé. ^^ Et quand est-ce qu’il les envoie chier hmmmm… il est fort probable que ça arrive avant la fin du roman !!

  38. Pouika dit :

    Ohoh le banquier est méchant et le petit chien montre les dents !

  39. Armelle dit :

    ohhhhhh l’enquête avance ^^
    Vivement la suite !!!
    et j’adore Mattéo : « c’est insultant ! ils me prennent vraiment pour un con ! je vais leur faire comprendre leur douleur ! » ^_^

  40. Pouika dit :

    Merci pour ce 18ème chapitre !

  41. Armelle dit :

    Alors… à part le transport du billard à reprendre, un peu le même problème que la fameuse bibliothèque *sifflote* mais sinon très bon chapitre ^^
    Vivement la suite !

  42. Pouika dit :

    euh Mateo est revenue de sa balade ou c’est Alec ?
    « Ouais, approuva Matteo »
    merci pour ce chapitre 17 !

  43. Pouika dit :

    MErci pour le chapitre 16

  44. Armelle dit :

    Cool ! Matteo déclare aller dans le même sens que Alec ^^, ça va enfin bouger !
    Hâte de lire la suite et surtout quand il va virer les deux cons ^^

  45. Pouika dit :

    oh oh Matteo attaque hihi merci pour le 15ème chapitre

  46. Armelle dit :

    euh… comment dire… A quand la suite ?

  47. Pouika dit :

    Merci pour ce chapitre 14, j’écoutais cette musique : Jacob Lee – Demons (Philosophical Sessions)
    https://www.youtube.com/watch?v=2QTDcffpunY

  48. Armelle dit :

    Dis dis dis, c’est quand la suite ?
    XD
    Merci pour ce chapitre (imagine Fang en chien de chasse qui dresse l’oreille dès qu’il entend un truc utile pour son enquête MDR)

  49. Pouika dit :

    Merci pour ce 13ème chapitre

  50. Pouika dit :

    Merci pour ce 13ème chapitre

  51. Pouika dit :

    Merci pour le chapitre 12
    mais il ne manque pas le mot doute ici : « Je n’ai aucun * sur le fait qu’ils ne lâcheront rien avant d’avoir tout compris. »
    popcorn sorti !

  52. Armelle dit :

    Comme d’hab, j’adore Alec et ses petites phrases ^^
    et, oh mon dieu !, Fang a gloussé ! Il se dévergonde !!!! XD
    pour finir, mon refrain : vivement la suite !!!

  53. Pouika dit :

    Merci pour ce onzième chapitre ! à la semaine prochaine !

  54. Pouika dit :

    Merci pour le 10me chapitre

  55. Armelle dit :

    aaaaaaaaaaahhhhhhhh depuis le temps qu’on l’attendait le coup de gueule de Mattéo envers la vieille peau ! ça fait du bien ! c’est anti-stress XD
    Le prochain sur la liste, c’est le banquier ou l’associé ? voire les deux en même temps ?
    vivement la suite !!!!

    • Ninou Cyrico dit :

      @Armelle : Lol, eh oui, car comme l’a dit Alec, ‘faut pas faire chier un Ségard au fond du gouffre, ça mord !!
      Et t’en fais pas, ils auront leurs comptes, les autres :p ! Laisse Vadik et Fang faire leur boulot ^^ !

  56. Pouika dit :

    Merci pour ce neuvième chapitre !

  57. Pouika dit :

    Non ! une autre semaine à attendre pour le chapitre 9 !! ouin !!!!!
    bon bah merci quand m^me pour le 8 snif nif

  58. Armelle dit :

    euh…

    et la suite ? Elle est où ? Veux pas attendre moi !!!!

    C’est trop long une semaine…

  59. Pouika dit :

    Merci pour ce 7ème chapitre, l’enquête avance

  60. Pouika dit :

    Merci pour ce 6ème chapitre , qu’un cancer, pas de poison pou le tuer à petit feu ! euh je suis peut-être trop paranoïaque

  61. Armelle dit :

    Ils ont l’air bien ces flics ^^ mais où étaient julia et gwen pendant l’interrogatoire ?
    et vivement demain avec le retour de Lou ^^

    • Ninou Cyrico dit :

      @Armelle : Toi t’as pas bien lu le début du chapitre… Elles sont avec les parents d’Alec pour faire le tour des artisans et tout pour les funérailles. ^^
      Eh ben dis donc, vous l’attendez Lou !!!
      Merci !!

  62. Pouika dit :

    oh oh intéressant ce 5ème chapitre

  63. Pouika dit :

    Merci pour ce 4ème chapitre ! Moi aussi je veux revoir Lou !

    Et Alec « nounours portable ! avec bouillotte intégré »

    • Ninou Cyrico dit :

      @Pouika : Bon, bon, d’accord, je vais voir si elle peut passer… ^^
      Oui, Alec a des options insoupçonnées 🙂 !!
      Merci de suivre et bonne semaine !!

  64. Armelle dit :

    j’ai adoré la scène où Matteo se sert d’Alec comme d’un nounours ^^ trop mignon ! dommage que ce soit dans ces circonstances et inconsciemment…
    et chouette la dernière scène du chap 4 ! du coup, à quand la sortie de placard d’Alec ? et celle de Matteo ?
    et Lou elle va venir ou pas ?

    • Ninou Cyrico dit :

      @Armelle : Merci 🙂 !! Moui, Alec a une option « Nounours » insoupçonnée. :p
      Et oui, je tenais à cette scène et ça finit sur un ton un peu plus léger.
      Et dis donc, t’y tiens à revoir Lou ?!

  65. Pouika dit :

    M3rci pour c3 troisi3m3 chapitr3 !

  66. Armelle dit :

    J’aime beaucoup le notaire ^^ mais j’adore Alec qui est capable de rester calme dans une telle situation et honnête sans essayer d’en profiter, même pas pour un câlin ^^
    Et Lou alors ? Elle va venir ?
    Vivement la suite !

    • Ninou Cyrico dit :

      @Armelle : Oui, il est bien ce gars, et Alec ben, il reste pro. ^^ Il gère. Il est là pour ça. Lou ben je l’avais un peu zappouillée, mais ouais, y a des chances qu’elle passe. Merci ^^ !

  67. amakay dit :

    Il est bien ce notaire… marchi pour ce 2-2

  68. Pouika dit :

    MErci pour ce second chapitre

  69. Pouika dit :

    Merci pour ce chapitre; trop triste pour Matteo

  70. Armelle dit :

    snif snif… faut que Alec lui fasse du chocolat chaud et des muffins et un gros câlin jusqu’à ce qu’il s’endorme ! Le mieux pour le petit là c’est de dormir jusqu’à l’arrivée de Gwen, Julia et les parents d’Alec. Au moins il sera bien entouré pour prendre de bonnes décisions et se remettre de ses émotions ! Et Lou ? Elle va venir aussi ?

  71. amakay dit :

    Bon ben deuxième partie qui commence avec des larmes… Pauvres Mattéo et Alec…

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