Héritages – 2e partie (en ligne par épisode)

Suite directe d’Héritages – Première partie, qui se lit ici.

 

Héritages

Deuxième partie

Roman de Ninou Cyrico

 

Chapitre 1

Mattéo sanglotait dans les bras d’Alec, en état de choc, tous deux assis sur le canapé. Sig était près d’eux, grave. Alec était bien secoué aussi, incapable de faire autre chose que frotter le dos du jeune homme. Ses neurones ne se connectaient plus trop. Outre la peine sincère qu’il éprouvait, ce décès remettait trop de choses en cause et il ne savait absolument pas par quel bout prendre quoi…

Caramel tournait autour d’eux en couinant, très inquiet, et, quand Sig se releva pour retourner dans le hall, le chien grimpa sur le canapé sans sommation.

Le psychiatre rejoignit la professeure et les gendarmes. Éris s’était couchée, tenant toujours les humains à l’œil, Cerbère était assis près d’elle, tout aussi vigilant, comme son frère, lui debout à côté de Mme Bougon.

« Bon… disait Tyrelon, mal à l’aise. On va pas traîner… De toute façon, il n’y a rien de plus à dire pour le moment… On va voir comment ça tourne et on vous tiendra au courant…

– D’accord, opina Mme Bougon. Je vais leur expliquer, ne vous en faites pas.

– Et encore désolé, hein…

– Oui ben ça, Mattéo verra, répondit-elle un peu sèchement. Merci quand même d’avoir pris la peine de vous déplacer. Et soyez prudents sur la route. »

Ils filèrent sans trop demander leur rester et Sig s’approcha de la retraitée :

« Qu’est-ce qu’il y avait d’autre ?

– Oh, le bazar de ce genre d’histoire… L’homme qui a agressé monsieur Ségard a été arrêté tout de suite et le corps va être emmené à l’institut médico-légal. Mais bon, pas plus de choses pour le moment… Les gendarmes sont en train de recueillir des témoignages, bref, un début d’enquête… Mais ils ne savaient pas si l’enquête allait leur être confiée pour de vrai, en fait… Tyrelon pense qu’il y a trop de conflits d’intérêts, il préfèrerait ne pas avoir à gérer ça.

– Hmmm… »

Le psychiatre croisa les bras et réfléchit un peu avant de secouer la tête :

« C’est sûr qu’un enquêteur neutre et ne connaissant rien aux problèmes serait bienvenu. Après, s’il y a eu agression devant témoins, c’est un cas assez simple et j’ai peur qu’un procureur n’aille pas plus loin…

– Ça, nous verrons bien… Mattéo a peut-être son mot à dire…

– Sûrement, mais pour le moment, il n’est pas en état.

– Oh, je vous crois ! Quel imbécile, ce Saret ! Bon sang, je comprends qu’il soit furieux, mais cracher ça comme ça devant Mattéo, c’est vraiment n’importe quoi !

– Nous sommes d’accord…

– Pauvre petit… Il pleure toujours ?

– Ça, ça m’étonnerait qu’il se calme tout de suite… Ah, je vais aller voir dans ma sacoche si j’ai quelque chose à lui donner, je l’ai laissée dans ma voiture… »

Mme Bougon opina. Il prit un parapluie et sortit. Hadès le suivit. Mme Bougon soupira et rejoignit le grand salon où la situation n’avait absolument pas évolué. Elle grimaça, navrée, et se dit qu’elle allait relayer Alec qui avait sûrement du monde à avertir. Elle s’approcha doucement :

« Le docteur Freund est parti voir s’il avait quelque chose pour aider Mattéo dans sa voiture…

– Oh, c’est gentil… » répondit Alec dans un sursaut, ne l’ayant pas entendue arriver.

Il frotta le dos de Mattéo toujours en pleurs contre lui :

« Ça va aller, ça va aller, ne craignez rien… »

Comme le garçon avait de nouveaux sanglots, il ajouta avec un sourire triste :

« Vous n’êtes pas tout seul, ne vous inquiétez de rien d’autre que de vous-même, ça va aller… »

Le téléphone sonna, les faisant sursauter. Alec jeta un œil ennuyé à Mme Bougon qui opina et vint prendre sa place. Mattéo eut du mal à le lâcher, mais finit par accepter et se laissa faire. La vieille dame l’étreignit avec douceur alors qu’Alec se hâtait vers le téléphone.

« Domaine Ségard, j’écoute ? dit-il d’un ton plus sec qu’il l’avait voulu en passant sa main dans ses cheveux.

– Euh, bonjour… dit une voix féminine interloquée. Euh… J’aurais voulu parler à monsieur Léon Ségard, je vous prie ?…

– C’est à quel sujet ? demanda Alec en fronçant les sourcils.

– M. Monsan souhaiterait décaler leur rendez-vous de demain, il a un empêchement ? Est-ce que monsieur Ségard pourrait venir après-demain, plutôt, à 14 h ? »

Alec sentit une colère aussi sincère que violente exploser en lui et il eut beaucoup de mal à la contenir. Mme Bougon, qui le regardait, grave, tout comme Mattéo qui avait levé le nez, larmoyant, lui virent tous deux serrer un poing tremblant alors qu’il répondait en contenant très mal sa fureur :

« Un ‘’empêchement’’ ? Vous avez fait courir M. Ségard de Paris et il aurait fallu décaler parce que M. Monsan n’a pas été fichu de gérer son planning ?! »

Il y eut un silence choqué au bout de la ligne alors qu’Alec continuait sur le même ton en passant nerveusement sa main dans ses cheveux :

« Ah, et puis merde, de toute façon, ça n’a plus d’importance… Veuillez informer votre patron que M. Ségard est décédé tout à l’heure… »

Un petit cri se fit entendre sans l’interrompre :

« Merci de nous laisser tranquilles durant les prochains jours, nous vous recontacterons lorsque nous y verrons plus clair.

– Euh… Oui… Bien sûr, désolée… Et toutes mes condoléances, j’avertis M. Monsan tout de suite… bredouilla-t-elle.

– Merci. »

Il raccrocha avec un soupir. Sig revint à ce moment et s’arrêta à l’entrée de la pièce, intrigué :

« Euh, ça va ?

– Ouais, ouais, on va faire pour… » grommela Alec en reposant le combiné.

Alec se massa les tempes un instant en fermant les yeux, tentant de reprendre son calme. Un « empêchement », bon sang. Faire venir un homme de 69 ans épuisé et stressé de Paris pour oser demander à décaler comme si de rien n’était…

Il se secoua.

Il avait d’autres choses à gérer, là. Il garda ses mains jointes devant son visage un instant avant de regarder les autres :

« Je vais avertir madame Gwendoline, le reste de la famille et mes parents… Si je peux vous laisser un moment ?

– Bien sûr Alec, pas de souci, approuva gentiment Mme Bougon. Ne t’en fais pas, on reste là.

– Tout à fait, confirma Sig. Vois ça tranquillement, on gère. »

Alors hocha la tête et sortit après un dernier sourire à Mattéo. Il avait vraiment du mal à réaliser ce qui arrivait. Il rejoignit son propre bureau et y entra comme le téléphone sonnait à nouveau :

« Domaine Ségard, j’écoute ? soupira-t-il.

– Euh,… Varin ? Tyrelon ici.

– Oui, rebonjour ?

– Rebonjour. Je vous appelle vite fait pour vous donner les dernières infos.

– Je vous écoute ? »

Alec s’assit à son bureau et prit de quoi écrire alors que le gendarme continuait :

« Alors, l’agresseur est en garde à vue, le procureur a été saisi, mais j’ignore encore si une enquête plus poussée va être lancée ou pas. De notre côté, on a presque fini de recueillir les témoignages directs… Le corps a bien été emmené à l’institut médico-légal, ils vous tiendront sûrement au courant de la date de l’autopsie dès qu’elle sera fixée…

– D’accord.

– Enfin voilà… Sinon, ben, les témoignages se recoupent, Léon Ségard partait quand Ludovic Saret l’a interpelé pour lui parler, Ségard lui a dit qu’il n’avait pas le temps, mais qu’il repasserait plus tard et c’est quand il s’est retourné pour partir que Ludovic a attrapé ce tuyau pour le frapper, direct à la tête… Apparemment, il est tombé raide, il n’a rien vu venir…

– Bon… S’il n’a pas souffert… C’est déjà ça… soupira tristement Alec.

– Ouais, c’est sûr… »

Il y eut un silence, puis le commandant reprit, mal à l’aise :

« Comment va le petit ?

– Mal.

– Je suis vraiment désolé de ce qui s’est passé…

– Je vous crois, mais ça ne change rien. En fait, je peux tout à fait comprendre la réaction de votre collègue… Reste que monsieur Mattéo n’a rien à voir avec ce qui se passe à la Manufacture… Il commençait à s’y intéresser un peu, mais s’en prendre à lui est vraiment un non-sens.

– C’est lui qui va hériter, non ?

– Ça, oui et ça va être un beau bazar… » réalisa Alec en le disant.

Il fallait qu’il appelle le notaire.

« Bon, ben voilà, moi j’ai fait le tour… Pas dit qu’on ne vienne pas vous demander des trucs aussi, mais ça attendra qu’on sache jusqu’où on doit enquêter, enfin si c’est nous qui gardons l’affaire… Je peux pas vous dire, là.

– D’accord. Merci beaucoup, Commandant. N’hésitez pas à rappeler ou repasser si besoin et bon courage.

– Merci. »

Alec raccrocha et s’accouda un moment à son bureau en prenant sa tête dans ses mains. Bon sang… La succession allait tout arrêter… Plus rien ne pourrait être décidé avant qu’elle ne soit réglée… C’était un sacré sursis que cette horreur leur accordait…

Il se redressa. À voir avec le notaire, mais pour le moment, il devait prévenir la famille.

Il commença bien sûr par Gwendoline. Ce fut elle qui décrocha. Il fut aussi délicat que possible, mais même ainsi, la réalité était trop violente et elle fondit en larmes. Julia, qui ne devait pas être loin, reprit le combiné et Alec lui réexpliqua tristement.

« Oh, mon Dieu, quelle horreur… Comment va Mattéo ?

– Il est sous le choc, pour le moment.

– Bon, euh… C’est un peu tard pour aujourd’hui, j’en ai peur, mais nous devrions pouvoir venir dès demain… Si c’est possible ?

– Comme vous voulez, ne vous inquiétez pas. Faites vraiment comme vous voulez…

– Je vais regarder les trains et nous te rappellerons.

– Bien. Pas de problème.

– D’accord… Bon, je vais voir. Merci, Alec. Prenez bien soin de vous et dis bien à Mattéo que nous serons là très vite.

– Comptez sur moi, Madame. Merci et à bientôt. »

Le coup de fil aux Baudoin fut rapide, il tomba sur Joséphine qui, bien que choquée, tint bon et lui assura tout leur soutien. Lui-même la remercia et lui dit qu’il les recontacterait lorsqu’il aurait la date des funérailles, impossible à déterminer tant que les expertises médico-légales ne seraient pas terminées, ce qu’elle comprit très bien.

Puis, il appela ses parents. Là aussi, ce fut rapide. Il expliqua la situation à son père qui, bien que stupéfait, encaissa plutôt bien le coup et lui assura qu’eux aussi viendraient dès le lendemain, impossible de venir plus tôt.

« C’est pas grave, faites comme vous pouvez… De toute façon, y a pas vraiment d’urgence…

– Sale histoire, quand même.

– Ouais, ça tu peux le dire.

– Bon, ben courage, fiston… Je vais prévenir ta mère… Je te rappelle.

– D’accord. Bisous, papa, à plus tard. »

Il raccrocha encore et s’étira. Bon, famille, c’est fait.

Notaire.

Il composa le numéro avec un soupir. Il commençait à réaliser ce qui venait d’arriver et ça n’allait pas être facile… À lui de gérer et de tenir bon. Il allait devoir protéger Mattéo des autres rapiats, il en avait peur.

« Allo, Cabinet Bisson & Co, j’écoute ?

– Bonjour, Alec Varin. J’aurais voulu parler à Me Bisson, s’il vous plaît. C’est très urgent.

– Oh, je vais voir si je peux vous le passer, il est en rendez-vous. Un instant, je vous prie. »

Il y eut un petit silence avant un « clic » et Alec eut un rapide sourire en entendant la voix du notaire :

« Oui, monsieur Varin, bonjour. Que puis-je ?

– Bonjour, Maître. Je euh… J’ai le regret de vous informer que monsieur Léon Ségard est décédé il y a quelques heures… »

Il entendit très clairement le sursaut de son interlocuteur qui balbutia :

« Quoi ? Que s’est-il passé ?

– Apparemment, il a été agressé par un des employés de la Manufacture, mais c’est encore flou.

– … Mon Dieu…

– Enfin, voilà… Donc euh…

– Euh… »

Alec entendit le notaire tourner nerveusement des feuilles :

« … Je suis vraiment navré… Bon sang, quel coup du sort… Comment va le petit Mattéo ?

– Sous le choc, mais des amis sont là, Dieu merci.

– Est-ce que je peux passer… Ah, bon sang, pas possible demain… Bon, est-ce que je peux passer en début de soirée ?

– Euh, pardon ?

– Je suis navré, mais sinon, ça va reporter à deux jours… Mon dernier rendez-vous ce soir est à 18 h et ne devrait pas être long, je peux venir après ?

– Je ne voudrais pas vous déranger ?

– Non, non, ne craignez rien… Je voudrais juste rassurer monsieur Mattéo et lui dire qu’il ne doit pas s’en faire, que tout peut être géré tranquillement quand il le voudra et surtout quand il le pourra. Il me parait très important de le faire avant que d’autres personnes n’essayent de profiter de sa jeunesse et de sa détresse pour le pousser à faire de mauvais choix. »

Alec sourit, décodant très bien le message :

« Merci, Maître.

– De rien, Alec. En attendant, transmettez-lui mes plus sincères condoléances. Je vous rappellerai en quittant Lyon. À tout à l’heure.

– Avec plaisir. »

 

Chapitre 2 :

Ernestine Bougon, qui était toujours au salon, regarda avec tristesse Sig et Alec revenir. Éris et Cerbère se relevèrent du sol où ils étaient couchés alors qu’Hadès, qui dormait, se contentait de dresser une oreille.

« Alors ?

– Ca y est, il dort… soupira Alec.

– Et vu ce qu’on a réussi à lui faire avaler, il va dormir quelques heures… ajouta Sig, soupirant également. Il se réveillera en début de soirée, je pense.

– Bon, je pense que c’est ce qu’il y a de mieux à faire pour le moment… »

Elle se leva du canapé et s’épousseta machinalement :

« Je vais devoir y aller… Mes chiens à moi doivent être fous, il faut vite que j’aille les sortir…

– Pas de souci, merci beaucoup d’être restée si longtemps…

– Oh, c’est normal. Ne t’en fais pas. D’ailleurs, n’hésite pas si besoin…

– Merci. »

Ils la raccompagnèrent à l’entrée et en profitèrent pour lâcher les chiens dehors. La pluie s’était arrêtée. Ils restèrent un moment sur le parvis, regardant la voiture partir, puis Sig regarda Alec :

« Je vais appeler Fred…

– Oui, merci… »

Entendant le téléphone sonner à l’intérieur, Alec se hâta de rentrer alors que Sig sortait son portable de sa poche pour appeler son mari.

Alec décrocha le téléphone du hall :

« Domaine Ségard, bonjour.

– Euh, rebonjour… »

Il fronça un sourcil en reconnaissant la voix, très gênée, de la secrétaire de Monsan.

« … Je euh… Je vous rappelle de la part de monsieur Santon qui est navré et vous présente ses condoléances… Euh… Il voulait savoir si euh… »

Il fronça son deuxième sourcil. Elle balbutiait, vraiment mal à l’aise :

« … Si Mattéo Ségard pouvait prendre rendez-vous au plus vite avec lui ?… Il faudrait euh… Enfin, Monsieur Léon Ségard devait signer les papiers pour le lancement effectif de la délocalisation et c’est urgent… »

Il y eut un silence et Alec se dit que ce banquier ne manquait décidément pas d’air, mais que cette pauvre secrétaire ne méritait pas qu’il lui aboie à nouveau dessus. Elle avait l’air parfaitement consciente que sa demande était totalement déplacée. Il inspira un coup pour garder son calme :

« Monsieur Mattéo se repose, pour le moment. Vous vous en doutez, il est très secoué par ce qui est arrivé. Je lui transmettrai la demande. Cependant, si je puis me permettre, monsieur Mattéo n’était pas l’associé de son grand-père, je doute qu’il ait un quelconque droit de signer quoi que ce soit avant que la succession ne soit légalement réglée ?

– Ah… ? Euh, je ne peux pas vous dire…

– Bon… Pouvez-vous dire à monsieur Monsan que nous devons voir le notaire dans la soirée ? Je pense qu’il pourra nous éclairer là-dessus et nous vous tiendrons informés dès que possible.

– D’accord, je vais lui dire.

– Merci.

– Je vous en prie… Bon courage.

– Merci, bonne fin de journée à vous. »

Il raccrocha et passa sa main dans ses cheveux avec un nouveau soupir.

Bon sang, même pas capable de rappeler lui-même et toujours après sa fichue usine en Chine…

Il songea en retournant voir où en était Sig qu’il fallait aussi avertir Isabelle, l’ex-femme de Léon, qu’il avait complètement oubliée dans cette affaire… Mais il n’avait pas ses coordonnées… C’était son patron… ancien patron… qui les avait et s’était chargé de la contacter pour les funérailles de leurs fils et bru. Lui-même n’avait pas la moindre idée de comment la joindre.

Il se dit qu’il faudrait donc qu’il demande à Mattéo la permission d’aller fouiller dans le bureau de son grand-père.

Ah… Et prévenir les deux autres péteux aussi… Mais il n’avait pas leurs numéros non plus…

Sig était toujours sur le parvis de la maison, il fumait. Alec eut un petit sourire :

« Tu m’en lâches une ?

– Pas de souci… »

Il cala sa cigarette entre ses lèvres, sortit son paquet de sa poche et en donna une à Alec d’une main en cherchant son briquet de l’autre pour le lui tendre aussi.

« Merci.

– Ca faisait un bail que je t’avais pas vu fumer.

– Je crois que je m’en suis pas grillé une depuis les 30 ans de Mina.

– Ah, peut-être.

– Soirée mémorable…

– Certes. On avait bien rigolé…

– T’as eu Fred ?

Ja. Il est désolé. Il a demandé s’il y avait besoin qu’il vienne… Je lui ai dit que je te demandais ?

– Oh, c’est gentil, mais ça ne sert pas à grand-chose qu’il se déplace ce soir… Il faudra voir s’ils veulent qu’il fasse un cercueil, mais on verra ça avec Gwendoline et Julia demain… Je pense qu’elles vont vouloir gérer tout ça pour en décharger Mattéo…

– Plus que probable. »

Le portable du psychiatre sonna à nouveau, il le prit et sourit avant de décrocher :

« Oui, mon chéri ?… Non, il n’y a pas besoin ce soir. Mais il a dit que c’était gentil. … Oui, je te le passe… »

Sig tendit l’appareil à Alec qui le prit :

« Ouais, Fred ?

– Ça ira, vieux frère ?

– Ouais, ouais, t’inquiète. Sig t’a raconté ?

– Ouais, vite fait… Sale histoire, dis donc. Si t’as besoin de quoi que ce soit, tu sonnes, hein ?

– Oui, j’hésiterai pas. C’est gentil.

– Non, c’est normal. Tiens le coup et prends soin du gamin, OK ? On est là.

– Je sais. Merci. »

Sig repartit sans trop tarder. Il avait besoin de repasser à la clinique avant de rentrer. Resté seul, Alec retourna au petit salon ramasser la vaisselle sale, la ramena à la cuisine et se mit à la laver machinalement.

Il s’essuya les mains, puis regarda dans le frigo en se massant la nuque. Que faire pour le dîner ? Il doutait que Mattéo ait très faim, mais il fallait bien qu’il prépare quand même un petit quelque chose.

Le garçon aimait beaucoup ses papillotes de saumon oignon-citron, ça pourrait le faire…

En attendant, il se dit qu’il allait jardiner un peu. Il prit le téléphone fixe et sortit.

Les chiens le rejoignirent rapidement alors qu’il allait voir son potager.

Ça sentait bon la terre mouillée et il se dit qu’il n’allait pas avoir besoin d’arroser pendant quelques jours.

Il cueillit quelques carottes et regardait les salades, accroupi au sol, lorsque le téléphone sonna.

« Domaine Ségard, bonjour…

– Euh, bonjour, Alex… C’est ça ?…

– Alec. Bonjour ?

– … Édouard Malton, ici. … continua son interlocuteur sans s’émouvoir de la correction.

– Ah, c’est vous…

– … Je vous appelle parce que le portable de monsieur Ségard ne répond pas, là, et on aurait vous savoir si tout s’était bien passé à l’usine et aussi revoir avec lui quelques détails sur son rendez-vous de demain avec monsieur Monsan… Enfin bon, si vous pouvez me le passer ? »

Alec fit la moue et répondit en cherchant un peu ses mots :

« Ça ne va pas être possible, monsieur Malton. Je voulais justement vous joindre, il y a eu un… incident… à la Manufacture. Monsieur Ségard a été agressé et…

– Quoi ? le coupa Edouard. Mais qui a… ? Et euh… ? Comment va-t-il ? C’est grave ?

– Oui, il a été tué. »

Alec eut honte, mais clouer le bec à cet homme lui fit malgré tout plaisir.

« Je ne peux pas vous en dire plus pour le moment, je suis navré. Une enquête est en cours, le corps doit être autopsié,  mais nous n’en savons pas encore plus.

– Euh… D’accord…

– Ne vous en faites pas, je vais noter votre numéro et nous vous tiendrons informés dès que nous en saurons plus.

– … D’accord…

– Nous devons voir le notaire tout à l’heure, si vous le voulez, je peux lui demandez de vous recontacter ?

– Euh oui, mais de quel notaire vous parlez ? sursauta plus vivement Edouard.

– Eh bien, maître Bisson…

– Monsieur Ségard avait décidé de ne plus travailler avec lui ! protesta-t-il encore.

– Ah, c’était effectif ? Monsieur Ségard ne m’en avait pas reparlé ?

– Euh eh bien… bredouilla Edouard.

– Je l’ai eu au téléphone tout à l’heure, il ne m’a rien dit… Je ne pense pas qu’un notaire jouerait avec ça… »

Il y eut un silence avant qu’Alec ne reprenne avec un petit sourire :

« D’ailleurs, maintenant que vous m’y faites penser, je n’ai jamais reçu l’accusé de réception du recommandé que monsieur Ségard lui avait envoyé… Mais bon, je lui en reparlerai, ne craignez rien. Il est très important que les choses se fassent dans les règles.

– …

– Souhaitez-vous qu’il vous recontacte ?

– Euh pourquoi pas, il faudra voir… Je euh… Je vais voir de mon côté et euh, enfin bon on se tient au courant, hein !… Bonne soirée !

– Au revoir. »

Alec ne fut pas sûr qu’Édouard ait attendu la fin de son salut pour raccrocher, mais il se contenta de vérifier que le numéro était bien enregistré dans la mémoire u téléphone avant de rempocher ce dernier.

Si, comme il le pensait, tout était bloqué jusqu’à nouvel ordre, Edouard et Laeticia risquaient de venir aussi essayer de brusquer les choses. Il allait bien falloir que l’entreprise tourne en attendant et ils avaient la main sur pas mal de choses…

Il allait devoir être vigilant.

Il cuisinait tranquillement lorsque Mattéo le rejoignit, les yeux rouges et bouffis, à la cuisine. Le jeune homme se traînait et Caramel ne le lâchait pas, très inquiet.

Alec le regarda s’asseoir à une chaise et lui sourit doucement :

« Comment vous sentez-vous, monsieur Mattéo ?

– …

– Je voulais vous faire des papillotes de saumon, est-ce que ça vous conviendrait ? »

Le garçon renifla et bredouilla :

« T’es gentil…

– Je vous en prie. »

Alec vint poser une boite de mouchoirs près de jeune homme qui gloussa malgré lui du geste. Puis le régisseur reprit, toujours très doux, en se remettant à ses fourneaux :

« Votre grand-tante et son amie seront là demain dans la matinée, et mes parents en début d’après-midi. Maitre Bisson a appelé, il a quitté Lyon vers 18h25, il ne devrait pas tarder. »

Mattéo hocha la tête en essuyant ses yeux :

« Il fallait pas qu’il se force à venir…

– Ne vous en faites pas, c’est lui qui a insisté.

– Il y a eu autre chose ?…

– Non. La gendarmerie n’a pas rappelé, j’ignore comment ça va se passer. L’homme est toujours en garde-à-vue, je pense…

– Pourquoi il a fait ça ?… »

Mattéo se remit à pleurer, tremblant. Caramel vint se frotter à lui en couinant.

« C’est vrai, ce qu’a dit le gendarme ? Il y a vraiment des problèmes à la Manufacture ? »

Alec grimaça. Il posa le paquet de riz qu’il allait verser dans le cuiseur et regarda Mattéo pour lui répondre, toujours doux :

« Il y a beaucoup de rumeurs depuis l’arrivée du nouveau directeur. Des histoires de harcèlement moral, de pressions, de menaces, même…

– Mais Grand-Père n’aurait jamais permis… ?… »

Mattéo regarda Alec, serrant son mouchoir dans ses mains tremblantes.

« Alec… Qu’est-ce qui se passe ?… Grand-Père n’aurait jamais permis ça ! s’écria-t-il.

– Je sais. Mais je pense qu’il y a des problèmes, peut-être, non, sûrement, des choses faites dans son dos… Ce n’est pas clair.

– Quoi ?… Mais qui… ?

– Je ne sais pas. Cette histoire de délocalisation a mis tout le monde à cran…

– Grand-Père n’y était pour rien !

– Je sais. »

Alec croisa les bras et détourna les yeux avant de répéter, sombre :

« Je sais.

– Pourquoi Grand-Père ?… »

Mattéo sanglota en se recroquevillant :

« C’est pas juste… »

Alec le regarda, navré, et fit un pas vers lui quand la sonnette du portail les fit sursauter tous deux. Alec déglutit et bredouilla :

« Ça doit être Maître Bisson, je vais voir… »

Il alla ouvrir au notaire qui se gara devant la maison et le rejoignit rapidement, lui tapotant l’épaule quand il lui serra la main :

« Bonsoir, Alec… Vraiment navré, vous avez du nouveau ?

– Non, pas vraiment… »

Il lui expliqua ce qu’il savait pendant qu’ils rejoignaient la cuisine. Le voyant, Mattéo voulut se lever, mais il flageolait. Le notaire, sincèrement navré, le prit un instant dans ses bras pour lui dire avec une fermeté réconfortante :

« Ça va aller, Mattéo, ne craignez rien. Vous n’êtes pas seul, nous allons vous aider et va bien se passer. »

Il regarda le garçon qui le fixait avec des yeux ronds, surpris :

« Je vous présente mes plus sincères condoléances. Votre grand-père était quelqu’un de bien. Malgré nos désaccords, je n’ai aucun doute sur le fait qu’il faisait ce qu’il pensait être le mieux et qu’il faisait tout pour le faire bien.

– Merci… » bredouilla Mattéo.

Ils s’assirent tous deux à la table et Mattéo renifla encore avant de demander d’une voix peu sûre :

« Vous voulez dîner avec nous, Maître ?

– Oh, je ne veux pas déranger ?

– Aucun problème, lui répondit Alec. Si vous aimez les papillotes de saumon ?

– Ah oui, le saumon, sans souci.

– Alors joignez-vous à nous, ça sera avec plaisir.

– Merci. »

Alec sortit trois pavés de saumon et coupa trois oignons et du citron en tranches pour les emballer soigneusement dans de l’aluminium et les mettre au four.

Il leur servit un apéro pendant que ça cuisait.

Maître Bisson était vraiment un homme impressionnant. Alec le savait, mais là, il l’épatait. Il parlait à Mattéo très gentiment et simplement, profondément pédagogue et incroyablement bienveillant. Mattéo l’écoutait attentivement.

« … Donc, nous allons prendre le temps de tout régler calmement. Je crains que certaines personnes ne tentent de vous pousser à prendre des décisions rapides, sous des prétextes qui me paraissent faux. Rien ne presse. Quoi qu’on vous dise, rien ne presse. Il faut que nous prenions le temps, avec toutes les personnes concernées, de faire un bilan sur la situation globale avant que vous, et vous seul, et en toute connaissance de cause, avec toutes les cartes en main, ne décidiez de ce que vous voulez. Rien n’est figé, et la décision doit être la vôtre. Personne n’a le droit de vous dire, de vous imposer quoi faire. Vous êtes désormais seul maître à bord, Mattéo. Ou plutôt, vous le serez lorsque la succession sera réglée. Et dans tous les cas, et encore une fois, quoi qu’on vous dise, aucune décision, aucune signature ne sera valable et légale avant ça. Tant que vous n’avez pas hérité, tant que vous n’aurez pas officiellement récupéré la direction de l’entreprise, vous ne pouvez pas et personne ne peut rien faire en ce qui la concerne. Bien sûr, il faut qu’elle tourne, et il y a des solutions pour ça. Mais juste pour ça.

– Tout est en suspens, alors ? » demanda Mattéo.

Alec mit à la table tranquillement en les écoutant.

« Oui, et c’est normal. Il faut prendre le temps de faire les choses comme il faut. Vous êtes un tout jeune homme, il faut vraiment que vous preniez le temps d’apprendre et de comprendre pour pouvoir décider en toute conscience.

– D’accord… Mais du coup, la délocalisation, c’est commencé ou pas ?

– Non. C’est justement, il me semble, son lancement officiel que votre grand-père devait signer demain.

– Je confirme, c’est ce que la secrétaire de Monsan m’a dit au téléphone tout à l’heure, intervint Alec en enfilant ses manilles.

– Ne te brûle pas… » lui dit Mattéo.

Alec sortit les papillotes du four :

« À table ! »

Il servit les pavés et Louis Bisson sourit :

« Merci, Alec, ça a l’air délicieux.

– Je vous en prie. Si vous voulez du blanc en accompagnement ?

– Non merci, je conduis. Mais ne vous privez pas pour moi. »

Alec apporta le riz et s’assit. La conversation se poursuivit très calmement et dans une ambiance sereine. Lorsque qu’Alec raccompagna le notaire à sa voiture, il le remercia et le juriste lui sourit, aimable et toujours bienveillant :

« De rien, Alec. Il fallait mieux mettre les choses au point tout de suite.

– Vous avez bien fait… »

Il lui expliqua en deux mots l’urgence évoquée par le banquier et la réaction d’Édouard à l’annonce qu’il était encore le notaire officiel. Louis Bisson sourit :

« Quel dommage pour eux que je n’ai jamais reçu ce recommandé.

– Oui, vraiment, sourit aussi Alec.

– Quoi qu’il en soit, ce drame va nous faire gagner du temps. Je suppose que je ne lance plus la procédure ?

– Oui. Je me retire pour le moment. Il sera temps de réactiver la clause selon la décision que Mattéo prendra.

– C’est bien noté. Bonne soirée, Alec.

– Rentrez bien, Maître.»

 

Chapitre 3 :

Alec n’avait pas traîné longtemps sur Skype, ce soir-là. Ses amis étaient bien désolés et avaient tout fait pour le soutenir et lui changer les idées, mais le cœur n’y était pas.

Il s’était lancé son DVD de Château Ambulant et s’était couché, vêtu d’un vieux survêt gris et d’un aussi vieux t-shirt vert pâle, regardant le film sans vraiment le voir.

Il n’arrivait pas vraiment à réaliser… Absolument tout ce qu’il avait planifié, ce à quoi il s’était préparé, venait de partir en fumée. Tout était remis à plat. Le jeu de cartes entier avait été redistribué. Et c’était au tour de Mattéo de jouer… À un jeu dont il ignorait pour le moment la plupart des règles.

Alec se releva pour aller boire un coup, en se disant qu’il allait devoir rester encore dans l’ombre en attendant de voir quelle décision prendrait Mattéo. Rien ne pressait désormais, tant que la succession n’était pas effective. Lui devrait être vigilant, mais Mattéo n’aimait pas beaucoup ni les deux rapiats ni le banquier, et si, comme il le craignait, ces derniers revenaient trop lourdement à la charge, le jeune homme les enverrait promener naturellement sans même réfléchir aux possibles conséquences…

Ça allait être sportif.

Il allait se recoucher lorsqu’on gratta timidement à sa porte, le faisait sursauter.

Intrigué, il se hâta d’ouvrir pour découvrir Caramel qui se tapit, tout penaud, et glapit timidement :

« Caramel ?… »

Le chien n’avait pas le droit de monter à son étage… D’où son malaise visible. Alec s’accroupit et le caressa :

« Du calme, pépère, qu’est-ce qu’il y a ? »

Il se redressa, surpris, en voyant Mattéo qui montait l’escalier d’un pas peu sûr, son oreiller serré contre son torse.

« Monsieur Mattéo ? »

Alec contourna le chien pour rejoindre le garçon qui tourna la tête, gêné, alors que le régisseur lui demandait gentiment :

« Est-ce que tout va bien ?… »

Mattéo trembla et Alec le vit qui retenait ses larmes. Il soupira, désolé, et posa doucement sa main sur l’épaule du jeune homme :

« Je euh… Vous voulez quelque chose ?…

– Je… »

Mattéo se mit à pleurer et Alec passa son bras autour de lui :

« Je regardais un film, ça vous dit ?… Venez, ça va aller…

– Je suis désolé… de t’embêter…

– Vous ne m’embêtez pas, ne vous en faites pas. Vous voulez un grog ?

– … »

Mattéo se laissa emmener et Alec le conduisit jusqu’à son lit. Mattéo s’y assit et Caramel, qui avait suivi timidement, vint poser sa tête sur ses genoux en couinant. Mattéo lâcha son oreiller d’une main pour le caresser.

Alec prit la télécommande et mit le film en pause. Puis, il sourit à Mattéo :

« Ça vous dit, le grog ? »

Incapable de parler, le garçon se contenta de hocher la tête.

Alec le laissa un instant et fila dans son coin cuisine mettre de l’eau à chauffer, avant de sortir d’un placard une bouteille verte sur laquelle était scotché un bout de papier : « Prune ».

La gnole de son grand-père à lui. Rien qu’ouvrir la bouteille embauma l’air.

Lorsque l’eau fut frémissante, il la servit dans deux mugs et ajouta une cuillère à café de gnole dans chaque. Largement suffisant… Il les prit et retourna dans l’autre pièce. Mattéo n’avait pas bougé. Il tremblait un peu, pleurant encore en silence. Alec posa une tasse sur la table de nuit, près de lui :

« Vous pouvez vous installer, vous savez… Je vais remettre le film au début…

– … Je veux pas t’embêter ?

– Ne vous en faites pas, je le connais déjà par chœur, de toute façon… répondit Alec en contournant le lit pour aller poser la seconde tasse sur l’autre table de nuit, de son côté à lui. Vous voulez du sucre ou du miel dans votre grog ?

– Un sucre s’il te plaît…

– D’accord. »

Alec retourna chercher ça et quand il revint, Matteo s’était assis dans le lit, son oreiller dans le dos. Caramel s’était sagement couché sur le tapis, à ses pieds.

Alec lui donna son sucre et une petite cuillère et alla s’installer à sa place avant de reprendre la télécommande.

« Si vous voulez voir autre chose ? »

Mattéo dénia du chef, repliant ses genoux et pliants ses bras autour.

« Non, ça m’est égal… Je suis désolé, Alec… J’avais peur, en bas…

– Peur ?… » releva le régisseur en fronçant un sourcil.

Mattéo trembla :

« C’est bête, mais j’ai fait un cauchemar où d’autres gens venaient pour essayer de me tuer aussi, comme Grand-Père, et j’arrivais pas à me le sortir de la tête… »

Navré, Alec le regarda tristement et réfléchit un instant, regardant dans le vide, le temps de trouver ses mots :

« Monsieur Mattéo, personne ne s’en prendra à vous… Vous n’avez rien fait… »

Le garçon trembla encore et se remit à pleurer :

« Grand-Père non plus n’avait rien fait… »

Alec fit la moue et chercha encore ses mots. Il posa très doucement sa main sur l’épaule de Mattéo :

« Votre grand-père… Il n’a rien fait, mais il symbolisait leurs problèmes… Vous, vous n’y êtes vraiment pour rien… Et puis… Je suis sûr que cet acte… Atroce… C’était juste le geste d’un homme au bout du rouleau… Je ne cherche pas à le défendre, ce qu’il a fait est inexcusable. Mais ce n’était pas un complot contre votre grand-père, et personne ne veut votre mort. »

Mattéo renifla et essuya ses yeux avec son bras.

« C’était juste un cauchemar. Vous n’avez rien à craindre. De toute façon, Caramel dévorera n’importe qui qui essayera de vous faire du mal, et je suis là, moi aussi. »

Mattéo le regarda enfin.

Il y eut un silence avant que le garçon ne supplie dans un souffle :

« Alec… Tu seras toujours là, hein ?

– Oui. Et je ne laisserai personne vous faire du mal. »

Mattéo posa un instant sa main sur la sienne, sur son épaule :

« Merci… »

Le garçon se tourna lentement pour prendre son mug et Alec s’installa avec le sien et relança le film. Comme il l’avait pensé, une fois le grog bu, Mattéo piqua rapidement du nez et il glissa en position horizontale sans même s’en rendre compte. Alec le vit faire avec un petit sourire et se pencha pour remonter la couverture sur lui lorsque le garçon, dans son sommeil, se blottit soudain contre lui sans prévenir. Alec sursauta, le faisant grogner, et resta un instant pétrifié, sans savoir quoi faire.

Il avait lui-même franchi la ligne rouge, réalisait-il brusquement, en acceptant Mattéo chez lui et pire encore, dans son lit…

Il se gifla mentalement.

Mattéo était un enfant anéanti et terrifié. Le laisser seul dans ces circonstances aurait été totalement inhumain. De toute façon, ce n’était que pour cette nuit. Le lendemain, sa grand-tante et ses parents à lui seraient là et les choses rentreraient dans l’ordre.

Il se réinstalla comme il put sans parvenir à faire lâcher prise à Mattéo qui devait trouver, même endormi, qu’il faisait un nounours plus qu’acceptable…

Alec finit le film et s’allongea lentement, Mattéo toujours blotti contre son flanc. Il s’endormit rapidement et dormit très bien.

Rien de tel qu’un petit grog à la gnole de son papy pour ça.

Mattéo se réveilla plus tard que d’habitude et se demanda un instant où il était. Alec n’était pas là, mais Caramel si. Le chien se leva d’un bond pour venir poser sa tête au bord du lit dès qu’il l’entendit.

Mattéo se tourna vers lui sans grande énergie et le caressa d’une main molle. Le chien couina.

« Salut, toi…

– Wif !

– T’as bien dormi ? »

Mattéo se redressa lentement.

Il se sentait vide, seul et brisé. Il ne comprenait pas, n’arrivait même pas encore à admettre ce qui arrivait… Qu’est-ce qui s’était passé ? Pourquoi ?

S’il y avait des problèmes à la Manufacture ?… Vraiment ? Au point de pousser un homme à bout, de le pousser à tuer ?…

Son grand-père n’avait pas pu permettre ça ?… Ça ne pouvait pas être vrai ! Il avait toujours respecté les gens qui travaillaient avec et pour lui, il lui avait toujours dit que c’était leur travail, la seule vraie valeur de l’entreprise, que sans eux, sans leur sueur, rien ne serait et n’aurait jamais été possible.

Grand-Père…

Mattéo retomba sur le lit en se remettant à pleurer.

Pourquoi ?…

Alec était à la cuisine et faisait sa liste de courses lorsque le garçon le rejoignit, un moment plus tard. Le jeune homme, son chien sur les talons, avait pris le temps de se doucher et de s’habiller. Alec lui sourit :

« Bonjour, monsieur Mattéo.

– ‘Lut.

– Asseyez-vous. J’ai été chercher un poulet et on m’a donné des œufs… Vous en voulez à la coque ?

– Euh… Oui… Merci… »

Mattéo s’assit mollement à la table alors qu’Alec ouvrait la porte à Caramel qui bondit dehors, ayant un besoin urgent à combler. Le régisseur le regarda filer avant de refermer la porte.

« Vous avez bien dormi ? demanda-t-il ensuite en mettant une casserole d’eau à chauffer pour les œufs.

– Comme une masse… C’était quoi, ton infu ?

– Gnole de prune de mon pépé. Un dé à coudre dans un bol d’eau chaude et vous dormez comme un bébé.

– Effectivement… Pépé de quel côté ?

– Le père de ma mère. Il en fait à la poire, aussi. Un délice. »

Alec plongea les œufs dans l’eau frémissante et retourna le petit sablier.

« J’en avais mis dans le cake à la poire que j’avais fait lorsque votre amie Lou était venue… Oh, j’y pense… Si vous souhaitez qu’elle vienne ? N’hésitez pas, ce n’est pas un souci. »

Mattéo le regarda, un peu surpris. C’était vrai que la veille, choqué, il n’avait même pas songé à appeler son amie… Est-ce qu’il voulait qu’elle vienne ? Il n’en savait rien… Mais lui parler un peu… ?

Elle devait être en plein en train de préparer sa rentrée universitaire… Elle n’aurait sûrement pas le temps…

Alec le coupa dans ses pensées en le servant, posant une coupelle avec les deux œufs devant lui, avec un coquetier et une cuillère. Mattéo sursauta et Alec aussi, par ricochet :

« Oh, pardon, j’aurais dû vous avertir…

– Euh… Non non c’est moi… C’est pas grave… Je euh… Je sais pas, pour Lou… Je l’appellerai… Plus tard, tout à l’heure… Je sais pas…

– Rien ne presse, mangez déjà vos œufs pendant qu’ils sont chauds ! »

Alec déposa encore les mouillettes et lui prépara un roïboos.

Mattéo se mit à manger lentement, sans grand appétit. Alec posa le mug fumant et le regarda un instant avant de rouvrir à Caramel qui revenait et grattait à la porte. Le chien rentra vivement et s’ébroua avant de venir se coucher aux pieds de Mattéo.

Alec se rassit à la table pour continuer sa liste de courses.

Le garçon était pâle, ses yeux cernés malgré sa bonne nuit et on lisait son cœur en miettes sur chaque trait de son visage. Alec en avait mal rien qu’à le regarder. Sig lui avait laissé des cachets « au cas où ». Il espérait ne pas en avoir besoin.

« Monsieur Mattéo ? Je dois faire quelques courses avant d’aller chercher votre grand-tante et son amie à la gare. Voulez-vous m’accompagner ?

– …

– Je peux vous laisser à la libraire en ville, si vous voulez ?

– Ah, tu vas à l’Inter de Givery ?

– Oui, c’est le plus près de la gare et je n’ai pas grand-chose à prendre…

– Je veux bien, oui… Pas envie de rester tout seul ici, de toute façon… »

Alec hocha la tête.

« Finissez de manger tranquillement, nous partirons après. Si quoi que ce soit vous fait plaisir, n’hésitez pas. »

Mattéo soupira en trempant son pain dans son œuf :

« Non, ça ira, merci… »

Alec n’insista pas.

Ils partirent bientôt et Alec laissa le garçon à la librairie avant de filer au petit supermarché.

Mina était seule dans sa boutique, rangeant un rayon terroir, lorsqu’il entra. Elle se précipita pour le serrer dans ses bras :

« Oh, Mattéo, j’suis tellement désolée… »

Il trembla en serrant les dents pour retenir ses larmes alors qu’elle frottait son dos et le lâchait :

« T’hésite pas s’il te faut quoi que ce soit, hein ? On est là ! »

Il grimaça un sourire :

« Merci…

– J’ai la suite de ta série… Et je t’avais mis d’autres trucs de côté… Fais ton tour et on verra, ça te va ? »

Il opina du chef.

Alec fit effectivement vite et les trouva en pleine discussion au comptoir. La pile était moins imposante que les premières fois, mais Mattéo revenait très régulièrement.

Alec sourit. Son jeune patron, enfin futur, lui semblait un peu plus vivant. Ils firent tous deux la bise à Mina en partant. Il était l’heure d’aller chercher Gwendoline et Julia à la gare.

 

Chapitre 4 :

Il n’y avait personne sur le quai de la gare lorsqu’Alec et Mattéo y arrivèrent. Le jeune homme était silencieux, les mains enfoncées dans les poches, frissonnant dans l’air frais de ce début d’automne. Alec était près de lui et ne disait rien, désireux de ne pas le gêner.

Il faisait très beau, ce jour-là, contrairement à la veille. Le sol encore mouillé scintillait. Alec sortit sa montre de sa poche et la regarda. Le train n’allait pas tarder. Il se demandait où en était l’enquête et ce que ça allait donner.

Quel gâchis, tout de même…

Il sursauta lorsque son téléphone vibra, faisant sursauter aussi Mattéo qui le regarda, fronçant un sourcil suspicieux. Alec sortit son téléphone en bredouillant des excuses et s’éloigna de quelques pas en décrochant sans regarder le nom.

« Oui, allo ?…

– Euh… Alec ? Ça va ?

– Oh, salut Sig… »

Mattéo le regarda à nouveau en fronçant un second sourcil.

« Ça va, oui, nous attendons le train.

– Ah, je vois… Mattéo est avec toi ? J’ai essayé de l’appeler, ça ne répond pas ?

– Euh… ? Oui, il est avec moi… Et euh… Je me demande s’il n’a pas juste oublié son portable à la maison… ? Tu voulais lui parler ?

– Je ne veux pas le déranger, je venais juste aux nouvelles ?

– Attends… »

Alec revint vers Mattéo :

« Monsieur, c’est Siegfried qui voulait de vos nouvelles ?

– J’avais entendu… » grogna le garçon en tendant tout de même une main pour prendre le téléphone.

Alec le lui donna sans hésiter. Le garçon s’éloigna à son tour alors que la douce voix préprogrammée de la SNCF annonçait :

« Voie A, éloignez-vous de la bordure du quai s’il vous plaît. Le train TER N° 6812 en provenance de Lyon Part Dieu et à destination de Valons-Les-Deux-Cèdres va entrer en gare… »

Alec entendait Mattéo de loin :

« … Oui, un grog à la gnole de prune… Ah radical, j’ai dormi comme une masse. … Oui, il m’a dit. C’est gentil… Je vais essayer de m’en passer, mais si besoin, je sais qu’ils sont là. … Ah, euh… Je ne voudrais pas… ?… Enfin, Grand-Tatie et Julia vont être là, ça devrait aller… »

Alec n’entendit pas la suite, car le train entra en gare dans son habituel vacarme de grincements aigus. Il guetta un peu jusqu’à voir Julia qui descendait souplement et se précipita pour venir l’aider à descendre les trois volumineuses valises avant qu’elle ne tende la main à Gwendoline.

Cette dernière était pâle et avait visiblement beaucoup pleuré. Elle étreignit Alec en tremblant, il le lui rendit plus fermement, se voulant rassurant, alors que Mattéo revenait vers eux et lui rendait son téléphone avant d’étreindre sa grand-tante à son tour. Elle fondit en larmes dans ses bras, le faisant à nouveau pleurer aussi.

Julia et Alec échangèrent un regard navré. Elle lui fit signe de prendre les valises et de s’éloigner. Il en prit deux, elle prit la troisième et ils firent quelques pas. Elle lui demanda :

« Comment ça va ?

– Je tiendrais bon… C’est un sacré choc et un véritable drame, mais ça ira… Monsieur Mattéo est très affecté, vous devez vous en douter… Et Mlle Gwendoline ?

– Oh, elle est anéantie… Quelle tragédie… »

Ils s’arrêtèrent un instant pour vérifier, mais Mattéo et Gwendoline les suivaient, elle blottie contre lui, lentement, mais sûrement.

« Vous en savez plus ? » demanda encore Julia en repartant.

Alec haussa les épaules en la suivant :

« Non, les gendarmes n’ont pas rappelé, mais nous en saurons plus dans la journée, j’imagine. Ils ignoraient si l’enquête allait leur être confiée… Probablement pas, vu le contexte et les liens qu’ils ont avec les gens du coin… »

Ils arrivèrent à la voiture et il ouvrit le coffre.

« C’est compliqué. Mais je pense que nous aurons rapidement des nouvelles… Ne serait-ce qu’à propos du corps… »

Il mit les valises et refermait le coffre lorsque Mattéo et Gwendoline les rejoignirent, larmoyant tous deux. Alec soupira, attristé, et dit doucement :

« Nous allons rentrer, à part si vous vouliez passer quelque part avant ? »

Mattéo dénia en silence et Gwendoline répondit d’une voix tremblotante :

« Non, c’est gentil, Alec, mais je préfèrerais rentrer… À part si tu as quelque chose à faire ?

– Non non, nous avons fait nos courses avant de venir vous chercher, il n’y a aucun problème. »

Ils montèrent, elles à l’arrière et Mattéo place passager, et Alec démarra.

La route fut tranquille et ils arrivèrent rapidement. Les chiens les accueillirent dans un calme étrange, comme s’ils sentaient ce qui se passait. Caramel fut le premier à approcher, rejoignant immédiatement Mattéo dès que ce dernier descendit du véhicule. Le jeune homme s’accroupit un instant pour le serrer dans ses bras.

Alec alla ouvrir la porte avant de s’occuper des bagages, qu’il laissa dans le hall le temps d’aller ranger la voiture.

Revenant à l’intérieur, il trouva Julia, Gwendoline et Mattéo toujours dans le hall et un peu désœuvrés. Il leur sourit et leur dit gentiment :

« Je vais préparer le déjeuner pour 13 h, si ça vous convient. J’ai prévu un poulet rôti, avec des frites et des brocolis ? Prenez le temps de vous poser d’ici là. Et n’hésitez pas à me demander s’il vous faut quoi que ce soit en attendant.

– D’accord…

– Merci, Alec…

– Je vous en prie. »

Il ne prit que le temps de monter les valises avant de filer dans sa cuisine. Il vérifia que le poulet avait commencé à cuire et bénit son four programmable. Il arrosa la volaille et se mit à l’œuvre pour préparer le reste. Il fit une petite salade de crudités pour l’entrée et se dit qu’il devait lui rester un petit vacherin glacé pour le dessert. Ça irait très bien.

Il coupait les pommes de terre avec dextérité lorsque le téléphone fixe sonna. Il s’essuya rapidement les mains avant d’aller décrocher :

« Domaine Ségard, bonjour ?

– Bonjour, Varin. »

Il reconnut la voix de commandant Tyrelon et la trouva étrangement sèche. Il fronça les sourcils, inquiet :

« Bonjour, Commandant. Que puis-je ?

– Hm, grogna le gendarme. Je voulais juste vous avertir que comme on le pensait, l’enquête nous est retirée. Elle est confiée à la police criminelle de Lyon.

– Ah, d’accord, merci de l’information… Mais euh… Enfin, excusez-moi, ça ne me regarde pas, mais je pensais que cette nouvelle vous réjouirait plutôt, que vous ne vouliez pas vous en charger ? »

Un gros soupir lui répondit et Tyrelon finit par reconnaître :

« Ouais, clair que ça m’arrange… C’est juste la façon de faire…

– La façon de faire ? le relança Alec en fronçant à nouveau les sourcils.

– Ben… »

Tyrelon hésita :

« Bon, gardez-le pour vous, mais j’ai un pote au Palais de Justice et il m’a appelé pour me dire qu’en fait, l’associé de Léon Ségard avait été faire tout un pataquès pour que l’enquête nous soit retirée parce que soi-disant, on est pas capables, qu’il faut de vrais enquêteurs et que limite, il a prétendu qu’on était de mèche avec le prévenu, que c’était un complot ou un délire comme ça à cause de la délocalisation… Il voulait que l’agression soit requalifiée en homicide volontaire et tout… Alors, clair que ça m’arrange de pas avoir à gérer ça, mais être traités d’incapables et presque accusés de complicité, on a pas vraiment apprécié… »

Alec avait désormais les yeux ronds, stupéfait.

« Ah ouais, quand même…

– Donc voilà quoi.

– Mais euh, l’associé de monsieur Ségard, vous dites ?

– Ouais, un banquier, je crois.

– … Jean-Paul Monsan…

– Un nom comme ça, ouais, vous le connaissez ?

– Oui, et pas de souci, vous ne m’avez rien dit. Mais merci pour l’info. Vraiment.

– Euh, si vous le dites… »

Alec eut un sourire.

« Ouais, ouais, je le dis. Bon, ben merci d’avoir prévenu, en tout cas, Commandant. On attend ces policiers, alors.

– Ouais. Et il faudrait que vous appeliez l’Institut médico-légal aussi, s’ils veulent voir le corps avant l’autopsie.

– Noté. Comment va le prévenu ?

– Mal. Il a pas desserré les dents… Il est en état de choc, il se remet pas. Il est toujours en garde à vue et son avocat et sa famille voudraient qu’il soit hospitalisé. On sait pas ce que le juge va décider… Il va déjà falloir le transférer à la police… Compliqué, quoi.

– Je veux bien vous croire…

– Bon, ‘faut que j’y retourne, Varin. Mes salutations à la famille Ségard, hein.

– Je leur transmettrai. Bonne journée, Commandant. Merci pour tout.

– De rien, Varin. Bon courage à vous. »

Alec raccrocha et se remit rapidement à ses frites.

Un homicide volontaire.

Ce cher banquier avait visiblement décidé que clouer ce pauvre gars au pugilat était une bonne façon de noyer le poisson… Le faire passer pour un criminel était une très bonne façon de ne surtout pas parler du harcèlement moral qui sévissait dans l’entreprise… Pourvu que les policiers ne soient pas dupes et fassent une véritable enquête…

Il secoua la tête.

Ne préjuge pas, tu verras bien, et pour le moment, prépare tes frites, mauvais sujet ! se rabroua-t-il.

Il était pressé que ses parents arrivent pour l’aider un peu à gérer tout ça… Ils devaient venir en début d’après-midi.

À 13 h, il alla servir l’apéritif à ses trois hôtes. L’humeur n’y était pas vraiment, mais il tenait à faire les choses dans les règles. Puis, il repartit chercher les entrées.

Mattéo fit tourner un peu son porto blanc dans son verre et, voyant sa grand-tante à nouveau au bord des larmes, il fronça les sourcils en voyant Julia se retenir de l’étreindre.

« Euh,… Grand-Tatie, Julia… ?… Vous êtes pas obligées de vous retenir, vous savez… »

Elles sursautèrent toutes deux et le regardèrent, interdites, alors qu’il continuait, insistant :

« … Non parce que je comprends que vous vous soyez cachées devant Grand-Père… Je me doute bien que lui, ça lui plaisait pas et qu’il faisait semblant de rien savoir… Et que du coup, vous montriez rien… Mais bon, moi ça me gêne pas… »

Elles restaient coites et il ajouta encore avec un soupir un peu énervé :

« Non mais c’est bon, sérieux, ça fait au moins cinq ans que j’ai pigé que vous étiez ensemble… »

Ils sursautèrent tous trois dans un ensemble touchant, car Alec, qui revenait avec sa table roulante, avait explosé de rire en l’entendant. Caramel, sagement couché aux pieds de Mattéo, se dressa vivement pour le fixer.

Ils se regardèrent alors que le régisseur devait se tenir au cadre de la porte pour rester debout.

Mattéo gloussa, amusé, elles restaient toujours aussi surprises, et Alec finit par essuyer ses yeux avant de s’avancer en rigolant encore à moitié :

« Désolé, hoqueta-t-il. Bon sang, il était tout de même temps…

– Quoi ? Tu le savais aussi ? » sursauta Julia.

Alec faillit repartir dans son fou rire. Mattéo le regardait, très amusé. Alec hocha la tête avant de joindre ses mains devant son visage pour répondre avec une petite courbette et en riant à moitié :

« Mademoiselle Julia, avec tout le respect que je vous dois, ce n’est pas à quelqu’un qui fait des lits depuis qu’il a trois ans qu’on apprend à faire la différence entre un lit où on dort et un lit où on fait semblant de dormir ! Ça fait au moins 30 ans que ma grand-mère vous a grillées, ma mère, pareil, et je n’ai jamais été dupe non plus. »

Mattéo se mit cette fois à rire pour de vrai alors qu’Alec essuyait une nouvelle fois ses yeux avant de les servir, tout sourire. Comme elles se regardaient, incrédules, il ajouta avec un grand sourire :

« Mais ce n’est pas grave. Je suis très heureux pour vous. Vous voudrez de la vinaigrette ou juste un filet d’huile avec vos crudités ? »

Mattéo s’était calmé et leur sourit aussi :

« Oui, je suis très heureux pour vous aussi… C’est beau, une histoire comme la vôtre… »

Julia prit la main de Gwendoline et la serra dans la sienne. Elles se sourirent, cette fois, finalement amusées aussi.

« Je nous avais crues plus discrètes… dit Julia.

– Comme Alec a dit, on ne peut pas lutter contre des décennies d’expérience de faisage de lits… lui répondit Gwendoline.

– Je suppose qu’on va arrêter de faire semblant, alors… ?

– J’apprécierais, si je puis me permettre, dit Alec, ça me ferait un lit de moins à faire tous les matins. Alors, vinaigrette ou filet d’huile ?

– Vinaigrette pour moi ! » répondit Mattéo en riant à nouveau.

Alec hocha la tête, prit son petit flacon de vinaigrette pour en verser sur l’assiette du jeune homme. Puis, à leur demande, il fit de même sur celles de deux demoiselles avant de leur souhaiter bon appétit et de repartir avec sa table roulante à la cuisine.

Bon… Pas trop tôt d’avoir sorti ces deux-là de leur placard… Il faudrait qu’il remercie Mattéo. Ça lui faisait plaisir et puis ils avaient bien ri, et ça, ça ne pouvait définitivement pas nuire.

Il retourna un peu plus tard à la salle à manger leur apporter la suite et l’ambiance, sans être joyeuse, était tout de même un peu plus légère. Alec se dit qu’il leur parlerait du coup de fil du gendarme plus tard.

Il était hors de question de gâcher son poulet avec ça.

 

Chapitre 5 :

Mattéo tentait en vain de se concentrer sur son jeu vidéo, installé dans le grand salon avec un plaid tout doux sur les épaules, un chocolat chaud et des cookies encore fumants, lorsque son téléphone sonna près de lui.

Couché près de lui sur le canapé, Caramel ouvrit un œil alors que le jeune homme regardait qui appelait, suspicieux. Il eut un petit sourire en voyant que c’était Lou et décrocha sans attendre.

« Coucou, ma belle… »

Il lui avait laissé un message un peu plus tôt, n’étant pas parvenu à la joindre.

« Salut, désolée… »

Elle avait l’air essoufflée.

« … J’étais à une réunion d’infos à la fac, j’ai pas senti mon portable vibrer… Qu’est-ce qui se passe, t’as une petite voix ?

– …

– Matt ?… »

Il inspira un grand coup :

« Mon grand-père est mort…

– Hein ?! »

Il l’entendit s’arrêter brusquement :

« Ton grand…? … Merde, qu’est-ce qui s’est passé ?

– Il a été… agressé… par un gars de la Manufacture… Il a pris un coup sur la tête et… ‘Fin voilà, quoi. »

Il renifla.

« Oh merde… »

Elle reprit sa marche :

« Merde, j’suis vraiment désolée, Mattéo… Ça s’est passé quand ?…

– Hier… Mais j’étais trop sonné pour t’appeler avant…

– C’est pas grave, y a pas de problème… »

Il y eut un silence. Il renifla encore en repliant ses jambes devant lui.

« … Tu sais pas encore quand vous l’enterrez ni rien, du coup ?

– Non… On attend déjà l’autopsie… bredouilla-t-il.

– Ah… Ouais, logique qu’il y en ait une… »

Le son changea et il l’entendit saluer quelqu’un, il comprit qu’elle venait de monter dans un bus.

« J’ai encore deux réunions pour la rentrée demain, mais après les cours commencent que dans dix jours, tu veux que je vienne dans l’intervalle ?

– Je veux pas t’embêter…

– Eh oh, commence pas, j’ai le temps, là. Je suis posée dans ma cité U, j’ai dix jours à tuer et je crois que t’as plus besoin que je les passe avec toi qu’ici toute seule à faire des bulles ! Et puis au pire, Clermont, c’est pas si loin de chez toi, si besoin que je fasse un aller-retour, c’est gérable. Oublie pas que je suis une grande fille avec une vraie voiture, maintenant !

– …

– Sérieux, Matt ? Je crois que la dernière réunion finit vers 16 h demain, je peux être là dans la soirée ? C’est vite fait et j’ai vraiment pas envie de te laisser, là.

– C’est gentil… » chevrota-t-il en se mettant à pleurer.

Il l’entendit soupirer et la devina grimaçante, navrée.

« Non, c’est normal. Tu m’en devras deux.

– Promis. » sourit-il entre ses larmes.

Il essuya ses yeux et reprit :

« Je vais voir avec Alec, je peux te rappeler dans la soirée ?

– Ben là, je rentre et je me pose, donc ouais, quand tu veux, y a pas de souci.

– D’accord… Ben je vois et je te rappelle…

– Ouki. J’attends ton coup de fil. Eh, Matt, tu veux rire ?

– Dis toujours ?

– J’avais pris mon maillot de bain au cas où… »

Ils rirent tous les deux.

« Je dirais à Alec de remplir la piscine, alors…

– Ah, elle est vidée ?

– Ben comme je m’en servais plus et lui non plus, il arrose le jardin avec depuis deux mois… Je crois qu’il l’a bientôt vidée… »

Mattéo soupira :

« Bon… Je vais voir ça tout de suite… Je te rappelle tout à l’heure… Rentre bien.

– Merci ! »

Mattéo raccrocha. Il se sentait un peu mieux. Il vida sa tasse tranquillement et se leva lentement en laissant le plaid sur le canapé. Il alla ensuite à la cuisine où, comme il pensait, Alec préparait le dîner, puisqu’il avait dit vouloir faire un bœuf bourguignon et que chez lui, ça mijotait des heures.

Le régisseur était en train de couper des légumes, assis à la table. Il sourit gentiment au jeune homme :

« Monsieur Mattéo, tout va bien ? Le chocolat était bon ?

– Oui, merci. Dis, je viens d’avoir Lou…

– Ah. Comment va-t-elle ?

– Euh, ben elle est posée à Clermont-Ferrand, ça allait… »

Le garçon posa la tasse sale dans l’évier :

« Elle voudrait venir demain, après ses réunions de rentrée ? Elle a dix jours avant que ses cours commencent, elle m’a dit… Ça pourrait ? »

Alec lui sourit encore en hochant la tête.

« Bien sûr, aucun problème. Au contraire, ça me fera aussi plaisir de la revoir et je pense que sa présence ne peut vous faire que du bien. Ne vous inquiétez pas. On peut aller la chercher à la gare quand elle voudra.

– Ah, ça, pas  besoin. Elle viendra en voiture, elle en a une, maintenant.

– Ah ? Eh ben, étudiante à Clermont, indépendante et véhiculée ? Elle a pris combien de levels ?

– Plein.

– Qu’est-ce qui l’a conduite à Clermont, déjà ?

– Seule fac à proposer la formation qu’elle voulait… Mais ça lui allait de partir de chez ses parents. Bon, je vais la rappeler tout de suite… Merci, Alec.

– De rien, monsieur. »

Mattéo repartit et Alec se remit à ses légumes.

Il venait de mettre le plat à cuire et se dit qu’il allait appeler ses parents pour savoir où ils en étaient. Ils avaient accompagné Gwendoline et Julia pour leur visite des pompes funèbres et des autres artisans nécessaires aux funérailles.

Il prit son téléphone et sursauta car la sonnerie du portail retentit.

Il n’attendait personne, il alla donc décrocher :

« Oui, bonjour ?

– Bonjour, lui répondit une voix masculine très douce, avec un petit accent qu’il n’identifia pas tout de suite. Police criminelle  de Lyon, pourrions-nous entrer, s’il vous plaît ?

– Oh… Oui, bien sûr… »

Alec ouvrit le portail et se hâta dans le hall. Il sortit sur le perron pour accueillir ces visiteurs imprévus.

Une voiture noire banalisée se gara et deux hommes en sortirent. Eris, Hadès et Cerbère vinrent voir et flairer.

Le conducteur était un homme brun, eurasien, d’une taille honorable, un peu trapu, avec de grosses lunettes. Il aurait eu une bonne tête s’il avait été plus souriant. Habillé tout en noir, pantalon et pull, il prit un petit sac à dos en tissue rouge et regarda l’autre.

Ce dernier était un grand homme un peu grisonnant, habillé avec classe, costume gris, cravate sous un manteau long et noir. Il caressa poliment les chiens. Son visage était assez fin et souriant, lui, et lorsqu’il s’approcha, Alec se dit que se yeux bleu-vert étaient aussi beaux qu’ils étaient scrutateurs. Cela lui inspirait une certaine réserve.

« Soyez les bienvenues, les accueillit-il poliment.

– Merci, lui répondit l’homme en costume en s’approchant, et Alec reconnut la voix douce et cette fois, identifia l’accent, russe. Commandant Vadik, enchanté de vous rencontrer. Monsieur ?

– Alec Varin. Je suis le régisseur du Domaine Ségard. »

Vadik sourit et hocha la tête en lui serrant la main :

« Enchanté, monsieur Varin. Je vous présente le lieutenant Fang, qui m’assiste, reprit le commandant en désignant l’homme en noir qui l’avait suivi et le salua d’un signe de tête.

– Euh… D’accord… »

Si les yeux verts de Vadik étaient scrutateurs, ceux de Fang, derrière ses lunettes, étaient carrément inquisiteurs et Alec se dit que celui-là, il allait devoir s’en méfier.

« Vous êtes les personnes chargées d’enquêter sur le décès de monsieur Ségard, je suppose… Entrez, je vous prie.

– Merci. »

Il leur fit signe et les laissa entrer avant de refermer la porte.

Les deux hommes regardaient la grande entrée et Alec se disait qu’il allait les emmener au petit salon quand la voix de Mattéo se fit entendre :

« Qu’est-ce qui se passe ? »

Caramel s’approcha des deux hommes pour les flairer aussi poliment. Vadik voulut aussi le caresser, mais le chien recula pour flairer sa main. Alec fit quelques pas pour se placer entre les policiers et le jeune homme :

« Monsieur, je vous présente les deux policiers chargées d’enquêter sur la disparition de votre grand-père.

– Ah… D’accord.

– Messieurs, continua Alec pour les nouveaux venus, je vous présente Mattéo Ségard, le petit-fils de Léon Ségard. »

Vadik hocha la tête, toujours souriant, et s’avança pour serrer la main de Mattéo qui le regarda, un peu intimidé et impressionné.

« Commandant Anastasy Vadik. Enchanté, monsieur Ségard.

– Euh, oui, moi aussi…

– Et voilà le lieutenant Killian Fang.

– D’accord…

– Désolé de débarquer sans prévenir, nous avons pensé qu’il fallait mieux nous présenter à vous au plus vite.

– Ah euh… Ben merci… »

Alec regarda Mattéo, qui serra la main tendue, dubitatif. Il laissa le jeune homme conduire les policiers au petit salon et les y rejoignit rapidement avec deux cafés. Il les leur avait proposés et Vadik avait accepté. Fang avait hoché la tête, toujours silencieux.

Les deux policiers étaient assis l’un près de l’autre sur le canapé, Mattéo face à eux sur un fauteuil, Caramel assis près de lui.

Le commandant remercia chaleureusement le régisseur quand il les servit. Alec lui jeta un œil et demanda :

« Souhaitez-vous que je vous laisse ?

– Oh, non, au contraire. Nous vous interrogerons séparément plus tard, si vous le permettez. Nous venions juste, comme je le disais, nous présenter et dégrossir un peu avec vous. »

Fang sortit un petit ordinateur portable et son sac à dos et l’alluma.

Alec s’assit sur un autre fauteuil. Mattéo était attentif, lui grave.

« Pour tout vous dire, les gendarmes avaient déjà bien avancé sur les faits eux-mêmes, mais je pense que nous avons vraiment besoin de comprendre le contexte qui entoure ce drame. La personne qui a agressé votre grand-père n’a pas pu nous être transférée, car elle a tenté de se tuer tout à l’heure.

– Quoi ?! sursautèrent ensemble Alec et Mattéo.

– Elle a été hospitalisée, ses jours ne sont pas en danger. Mais ceci, ajouté au fait qu’elle n’a pas dit le moindre mot depuis son geste et aussi que personne ne comprenne ce dernier, nous interroge sincèrement. Pouvez-vous tout d’abord nous confirmer que votre grand-père, votre patron, dit-il en les regardant l’un l’autre, ne connaissait pas cet homme personnellement ?

– Non, je ne crois pas… répondit Mattéo en jetant un regard interrogatif à Alec qui confirma :

– Non, je pense sincèrement que non. Monsieur Ségard était assez rarement ici et gérait l’entreprise de Paris. Et même quand il venait, il ne se rendait pas à la Manufacture. Sa visite d’hier était vraiment exceptionnelle, due aux démarches pour la délocalisation. Mais il ne fréquentait pas ses ouvriers. En tout cas, je peux vous certifier que cet homme n’a jamais mis les pieds ici. »

Fang s’était mis à taper sur le clavier, notant leurs réponses et peut-être autre chose, avec grand sérieux.

« Selon vous, cet homme ne pouvait donc rien reprocher à monsieur Ségard, en dehors justement des problèmes liés à cette fameuse délocalisation ?

– Qu’est-ce que vous sous-entendez ? grommela Mattéo en croisant les bras et en fronçant les sourcils. Que Grand-Père aurait fait un coup de pute à ce mec ?

– Mon travail est d’explorer toutes les options, n’y voyez aucun jugement, ni attaque contre votre grand-père. »

Vadik avait répondu avec calme et même une gentillesse qui ne semblait pas feinte.

« Savoir si un quelconque lien a pu exister entre lui et l’homme qui l’a tué est primordial. Et ceci que la réponse soit oui ou non.

– Et c’est non, grogna Mattéo.

– Monsieur Ségard venait peu, comme je vous le disais, intervint Alec. Il dirigeait depuis Paris et lorsqu’il venait, ces derniers temps, c’était plus pour voir monsieur Mattéo qu’autre chose. Il n’allait jamais à la Manufacture, il ne mettait même quasi jamais les pieds à Millors… Je ne vois vraiment pas comment il aurait pu rencontrer cet homme.

– C’est noté, merci. »

Fang hocha la tête.

Le reste de l’entretien fut aussi calme et posé. Les deux policiers ne firent effectivement que dégrossir, noter les noms, les liens, sans entrer dans les détails. Vadik dit qu’ils repasseraient les interroger séparément, ainsi que les absents, le lendemain, et ils se retirèrent.

Fang reprit le volant pour repartir.

Les deux hommes roulèrent un peu avant que Vadik, qui regardait le paysage, ne demande :

« Qu’est-ce que tu en dis ?

– Hors de cause, tous les deux.

– Premier point sur lequel nous sommes d’accord. Le gamin est en miettes et le régisseur écope, aucun des deux n’avaient intérêt à ce que Ségard meure.

– Ouais, ‘faudra vérifier le testament quand même.

– T’en fais pas, le notaire aura droit à notre visite lui aussi.

– Lui aussi, on débarque sans prévenir ?

– Ouais… Toujours bien de prendre les gens à froid pour commencer, on les cerne tellement mieux quand ils ont pris au dépourvu…

– Je la sens moyen, cette affaire.

– Pareil. Beaucoup trop simple pour être honnête.

– On est d’accord… Mais on est là pour ça… On va remuer la vase, on verra bien si l’eau reste aussi limpide.

Da. »

 

Chapitre 6 :

Le ciel était à nouveau gris et lourd, le lendemain, quand Alec se gara sur le parking de l’institut médico-légal de Lyon. Le bâtiment était blanc sale, massif et rectangulaire.
Alec soupira et regarda Mattéo, silencieux à côté de lui. Il grimaça :
« … Vous êtes vraiment sûr…
– Alec, le coupa sèchement Mattéo, si tu reposes encore cette question, je t’en fous une.
– … Désolé…
– Allons-y. »
Le garçon sortit de la voiture et claqua la portière, faisant encore grimacer Alec. Ce dernier se gratta la tête avant de sortir plus timidement. Il rattrapa en courant à moitié le jeune homme qui était parti d’un pas décidé.
Il l’admirait très sincèrement d’avoir accepté de gérer ça. Il comprenait que le garçon ait souhaité épargné ça à sa grand-tante, mais il ne s’attendait pas à ce qu’il décide d’y aller en personne. Alec s’attendait vraiment à y aller seul ou avec son père.
Dans les faits, lui aussi était heureux d’épargner ça à ses parents, mais se retrouver là avec Mattéo était un peu étrange.
Le hall du bâtiment était calme, en ce début d’après-midi, et la secrétaire de l’accueil les interpela aimablement :
« Bonjour, messieurs. Puis-je vous aider ?
– Bonjour, répondit Alec et il continua après un coup d’œil à Matteo qui grommelait, les mains dans les poches. Euh, nous avons appelé ce matin ? Nous venions voir le corps de monsieur Léon Ségard et nous aurions aimé rencontrer le médecin qui va s’occuper de lui, si c’est possible ?
– Oh, bien sûr. Je vais regarder, attendez un instant… »
Elle chercha un peu sur son ordinateur et hocha la tête avant de les regarder à nouveau, aimable :
« Alors, j’ai bien trace de votre appel, il n’y a pas de problème pour voir le corps. Et le médecin est là, je vais vous l’appeler… »
Alec la remercia alors qu’elle prenait son téléphone et appelait en interne :
« Oui, Alexander ? Oui, c’est Marine, de l’accueil. Je vous appelle parce que les personnes qui voulaient voir le corps de Léon Ségard sont là. … D’accord, pas de souci. A tout de suite. »
Elle raccrocha et reprit, toujours très aimablement :
« Le docteur Aslanov va venir vous chercher, si vous voulez bien attendre un instant.
– Oui, merci. »
Un peu plus tard, ils virent arriver un grand homme blond, très fin, venir vers eux, souriant bien que visiblement fatigué :
« Bonjour, messieurs. Je suis le docteur Alexander Aslanov.
– Enchanté, Docteur, lui répondit Alec en se disant ‘’Tiens, encore un Russe.’’ et en lui serrant la main. Alec Varin, je travaillais pour monsieur Ségard, et je vous présente son petit-fils, Mattéo.
– Enchanté. »
Le médecin tendit également la main à Mattéo qui le regarda avec suspicion avant de la serrer. Aslanov ne s’en offusqua pas.
Ils le suivirent ensuite à la morgue. Mattéo écoutait le médecin expliquer posément qu’il allait pratiquer l’autopsie un peu plus tard dans l’après-midi, après leur départ.
« … Mais je ne pense pas que ça va nous apprendre quand chose de plus… Les causes de son décès sont assez claires et il y a eu pas mal de témoins…
– Pourquoi vous l’autopsiez, alors ? grogna Mattéo. Vous ne pouvez pas le laisser tranquille ?
– Hélas, c’est la loi… Et de moi à vous, on ne sait jamais. On a déjà eu des sacrées surprises avec des cas a priori encore plus simples que celui-là… »
La salle était petite, blanche et aseptisée et le corps reposait sur une table en métal, dans un sac. Le médecin ouvrit ce dernier et s’écarta pudiquement.
Mattéo trembla et Alec crut qu’il allait fondre en larmes, mais non. Le jeune homme inspira un grand coup et s’avança d’un pas peu sûr, mais il s’avança.
« … Les gendarmes ont dit… Qu’il n’avait pas souffert… ? »
Alec le rejoignit et grimaça, navré. Aslanov eut un sourire fugace :
« Les témoins l’ont dit et je pense que c’est le cas. Il faut que je finisse de voir, mais tout indique qu’il a effectivement été tué net et comme le coup est venu de l’arrière, il n’a de fait rien pu voir venir. Je pense donc, oui, qu’il n’a pas souffert. »
Mattéo renifla et hocha la tête.
« … Merci… »
Il essuya ses yeux et inspira encore un grand coup. Puis, il regarda le visage pâle et calme de son grand-père et murmura :
« Au revoir, Grand-Père… Embrasse papa et maman pour moi et t’en fais pas, on s’occupe de la suite… »
Il y eut un silence et le garçon ajouta :
« Personne ne détruira ce que vous avez construit. »
Alec et Aslanov le regardèrent avec surprise. Le jeune homme regarda le médecin et lui tendit la main :
« Je vous laisse le reste, Docteur… Prenez soin de lui. »
Aslanov sourit en la serrant :
« Comptez sur moi.
– Tenez-moi au courant si vous découvrez quoi que ce soit.
– Bien sûr, ne craignez rien. »
Il les précéda dans le couloir et Alec ne put se retenir de demander :
« Vous connaissez le commandant Vadik ?
– C’est l’accent qui vous fait dire ça ? lui répondit Aslanov en lui jetant un œil par-dessus son épaule, amusé.
– Désolé… bredouilla Alec en se grattant la nuque.
– Il n’y a pas de mal. Et oui, je le connais depuis une vingtaine d’années. L’équivalant de votre collège. C’est un excellent enquêteur. Vous pouvez être tranquille avec lui, il ne lâchera rien avant d’avoir tout compris et il n’aura peur de rien ne de personne d’ici là. Ses collègues l’appellent le husky de Saint-Pétersbourg. Et croyez-moi, ça mord fort, un husky.
– À ce point ?
– Oh que oui ! Et le lieutenant Fang est du même tonneau, comme on dit chez vous. Un duo plus que compétent. »
Ils repartirent dès que les formalités furent remplies, sans attendre. Le ciel était toujours gris et lourd et Alec reprit le volant. Mattéo mit sa ceinture et soupira :
« On se rentre ?
– Si vous ne voulez rien faire d’autre tant que vous êtes à Lyon…
– Non, rien. »
Alec démarra et gloussa et Mattéo lui jeta un œil suspicieux :
« Quoi ?
– Rien, je me doutais que vous n’alliez pas répondre à la si délicate invitation de monsieur Monsan… »
Mattéo pouffa en secouant la tête :
« Alors lui, mais même pas en rêve… »
Devant l’échec patent des appels de sa secrétaire, Jean-Paul Monsan avait enfin daigné, au matin, appeler lui-même. Mattéo, pas encore réveillé et occupé à déjeuner, avait refusé de lui parler et Alec s’était donc entendu demander par un banquier quelque peu nerveux, mais qui était resté poli, de lui transmettre son vœu de le voir au plus vite.
Alec lui avait répété tout aussi poliment qu’ils le recontacteraient plus tard, après les funérailles, mais que le notaire leur avait spécifié que de toute façon, rien n’était possible avant que la succession ne soit réglée.
Alec pouvait jurer l’avoir entendu grincer des dents et il avait eu du mal à ne pas rire.
Lorsqu’après avoir raccroché, Alec avait donc transmis la demande à Mattéo, ce dernier avait grondé :
« C’est quoi qu’il comprend pas dans ‘’lâchez-nous pour le moment’’, ce type ? »
Alec avait haussé les épaules :
« Je l’ignore, Monsieur… Mais ne vous en faites pas, je lui répèterai jusqu’à ce que ça entre. »
Alec repartit et ils rentrèrent tranquillement.
Lorsqu’ils arrivèrent, ils reconnurent sans mal la voiture banalisée garée là.
« Ah oui, soupira Mattéo alors qu’Alec arrêtait la voiture pour que le jeune homme en descende. C’est vrai qu’ils repassaient, eux…
– Je vais ranger la voiture… Je pense que mes parents les ont accueillis…
– Oh, ça, ils ne les ont sûrement pas laissés dans le hall. Je vais voir. »
Mattéo descendit, caressa Caramel qui l’avait joyeusement rejoint et rentra avec le chien. Le père d’Alec vint l’accueillir :
« Ah, vous revoilà, monsieur Mattéo. Est-ce que tout s’est bien passé ?
– Mouais, ben on va dire autant que possible… Et ici, ça va ? Les policiers sont revenus ?
– Oui, ils sont avec votre tante et son amie au petit salon… Mariette préparait du thé, en voudrez-vous ?
– Euh, ouais, merci… Je vais aller les saluer… »
Yves hocha la tête et le regarda partir, le grand chien sur les talons.
Mattéo avait l’air grave et les sourcils froncés. Pas qu’il n’ait pas confiance dans ces enquêteurs, mais Gwendoline était vraiment à fleur de peau et il craignait un peu que leurs questions ne la malmènent. Lui-même se sentait étrange, pas vraiment mieux, mais au moins décidé à prendre les choses en main.
Il frappa à la porte et, entendant qu’on l’y autorisait, il entra.
Cette fois, c’était Gwen et Julia qui étaient assises l’une près de l’autre sur le canapé, Vadik et Fang chacun sur un fauteuil face à elle. L’Eurasien avait son petit ordi sur les genoux et tapait calmement. Il jeta un œil à Mattéo et hocha la tête pour le saluer alors que Vadik lui souriait et se levait pour venir lui serrer la main :
« Bonjour, monsieur Ségard. Vous voilà revenu ? Comment allez-vous ?
– A l’instant, bonjour. Ça va, merci. Je ne dérange pas, j’espère ? »
Il regardait sa grand-tante, qui avait l’air d’avoir pleuré, et Julia, qui avait son bras droit autour de ses épaules et sa main gauche posée sur les siennes, serrées autour d’un mouchoir.
« Du tout, répondit Vadik. Il n’y a pas de souci, vous pouvez vous joindre à nous si vous le voulez, d’ailleurs.
– Euh, volontiers, si vous le permettez… »
Vadik sourit encore et lui fit signe de s’installer. Le jeune homme s’assit donc sans attendre dans le troisième fauteuil, alors que le commandant retournait dans le sien. Caramel se coucha comme toujours aux pieds de son maître.
Comme la veille, l’interrogatoire était calme et mené par Vadik. Fang tapait sans rien dire, mais Mattéo surprit plusieurs fois son regard sur lui, Gwen ou Julia.
Le garçon se dit que cet homme devait effectivement être au moins aussi redoutable que son supérieur.
Mariette les interrompit un instant lorsqu’elle apporta thés, cafés et muffins fumants.
Ces derniers ravirent Vadik et parvinrent à arracher un sourire à Fang, ce que Mattéo nota avec un petit sourire lui-même.
Un peu plus tard, Vadik fit un petit bilan pour conclure l’interrogatoire :
« Vous me certifiez donc que Léon Ségard n’avait pas particulièrement d’ennemis, qu’il ne vous a confiés aucun problème particulier concernant l’entreprise, mis à part que cette histoire de délocalisation, c’était très compliqué, et que donc, vous le trouviez très fatigué et stressé.
– C’est ça, lui confirma Julia en frottant doucement le dos de Gwen qui s’était remise à pleurer.
– Vous êtes aussi d’accord sur le fait qu’il ne fréquentait pas les ouvriers de l’usine et ne pouvait donc pas connaître son agresseur.
– Sincèrement, je ne vois pas comment…
– C’est bien noté. »
Fang tapota légèrement le bras de Vadik pour lui montrer quelque chose sur l’écran. Le commandant sourit, ils échangèrent un regard entendu et Vadik reprit :
« Parfait. Un dernier point… »
Mattéo avait à nouveau froncé les sourcils.
« Votre frère avait-il ou avait-il eu une nouvelle compagne après son divorce ? »
Il y eut un silence. Julia et Gwen échangèrent un regard surpris et Mattéo croisa les bras, troublé.
« Euh… Non… bredouilla Gwen. Non, non… Il n’a jamais refait sa vie après le divorce… D’abord parce que ça ne l’intéressait pas et puis après… Il a préféré se garder pour Mattéo… »
Les yeux noirs de Fang se posèrent un instant sur le jeune homme qui les soutint sans mal alors que Vadik faisait la moue. Il posa son index sur ses lèvres un instant, réfléchissant.
« Aucun risque qu’il ait eu un autre enfant, donc. » finit-il par penser tout haut.
Les trois civils sursautèrent, mais il ne leur laissa pas le temps de lui répondre. Fang avait eu un petit sourire. Le Russe reprit immédiatement :
« Pourrions-nous joindre son ex-femme ?
– On cherche ses coordonnés, répondit Mattéo, mais quand on les aura, on pourra vous les donner, oui, si ça vous amuse…
– Vous ne les connaissez pas ? s’étonna le commandant.
– Non, plus depuis longtemps. C’est Grand-Père qui l’avait jointe la dernière fois, moi ça fait un moment que j’ai lâché l’affaire.
– D’accord… Vous pouvez au moins nous donner son nom ?
– Isabelle Darant, répondit Julia. D-A-R-A-N-T.
– Merci. »
Le commandant sursauta et sortit de sa poche son téléphone qui vibrait. Il sourit, s’excusa et décrocha :
« Privet, Sascha. Chto eto ? »
Il écouta un peu, fit signe à Fang de lui approcher l’ordi et tapa quelques mots rapidement de sa main droite, puisqu’il tenait le téléphone de la gauche.
« … Da. Spasibo. … Da. Zatem pozzhe. Dasvidanya. »
Il raccrocha et à nouveau, posa son index sur ses lèvres. Fang reprit l’ordinateur, l’interrogeant du regard.
Mattéo avait encore froncé les sourcils. Il avait l’impression que ce n’était pas du tout par impolitesse que le commandant avait parlé russe… Vadik eut un sourire en coin et se redressa :
« Pardonnez-moi, c’était le docteur Aslanov. Il me confirmait que la cause du décès était bien le coup sur la tête et que la mort avait bien été immédiate. »
Gwen trembla, Julia grimaça et Mattéo se redressa :
« Mais il y a autre chose ? »
Les deux policiers le regardèrent un instant et un nouveau sourire passa sur les lèvres du Russe :
« Il doit faire des tests supplémentaires et nous le confirmera, mais il pense que votre grand-père avait un cancer à un stade assez avancé. »
Gwen poussa un petit cri, Julia sursauta et Mattéo frémit un instant en fermant les yeux, avant de les rouvrir pour regarder le policier :
« Bien. Nous ne sommes pas à quelques jours si besoin, qu’il fasse ce qu’il faut.
– Il en a bien l’intention, ne vous en faites pas. »

 

Chapitre 7 :

Alec préparait tranquillement la chambre de Lou. Il avait fait la poussière, passé un petit coup dans la salle de bain et les toilettes et faisait le lit en chantonnant, frottant le drap-housse pour bien l’étendre, lorsqu’il entendit une voiture et il fronça les sourcils en se redressant, car au bruit, elle arrivait beaucoup trop vite.
Un crissement de freins le lui confirma avant qu’il n’ait le temps d’arriver à la fenêtre.
Il ne connaissait pas cette grande voiture noire bien trop pétante, mais elle avait manqué de peu de rentrer dans celle des policiers. Intrigué et vaguement inquiet, il se hâta de descendre voir. Et il accéléra le pas en haut des escaliers, en entendant que ça criait dehors. Il fut en bas alors que les deux policiers arrivaient rapidement et rejoignaient sa mère à la porte. Reconnaissant la voix de son père et celle d’Édouard Malton, il courut presque jusqu’à eux.
Fang eut un soupir et retira posément ses lunettes qu’il tendit à son supérieur qui les prit avec un petit sourire goguenard. Mariette, qui tordait ses mains nerveusement nouées, vit l’Eurasien partir d’un pas décidé vers le nouveau venu, qui semblait prêt à en venir aux mains, furieux à propos d’une voiture garée n’importe comment qui avait failli abîmer la sienne et Yves, qui, s’il parlait fort, ne cherchait visiblement qu’à juste se faire entendre et surtout lui faire entendre que c’était lui qui était arrivé comme un sauvage et…
Et si Édouard leva le bras, sans doute pour pour le frapper, il fut stoppé net par un Fang impassible et une clé de bras plus tard, le Parisien était plaqué nez sur son capot. Ce n’est qu’à ce moment que Laetitia, restée dans la voiture, en jaillit comme un diable de sa boite, mais elle n’eut pas le temps de protester que le lieutenant, qui tenait Édouard d’une main unique, mais ferme, déclarait d’une voix qui ne l’était pas moins :
« Un souci avec ma voiture ? »
Alec et sa mère étaient stupéfaits et se regardèrent, sceptiques, alors que Vadik rigolait :
« Eh, pas de bavure.
– T’es pas drôle… » soupira Fang avec un petit sourire en lâchant Édouard.
Laetitia rejoignit précipitamment son ami qui secouait son bras douloureux alors que Vadik s’approchait, toujours souriant, et tendait ses lunettes à son subordonné en les regardant eux :
« Alors alors, qu’est-ce que c’est que ce bazar… »
Fang remit ses lunettes posément.
« C’est quoi cette agression ! se remit à crier Édouard. Je vais appeler les flics…
– Oh, ce n’est pas la peine… » le coupa aimablement Vadik.
Mattéo arriva dans le hall, son téléphone à l’oreille et Caramel sur les talons, et rejoignit Alec, ne prêtant pas attention à ce qui se passait dehors.
« Alec, Lou est paumée et son GPS est aux fraises, mais elle est pas loin, je pense, tu peux la guider ?
– Oh, bien sûr…
– Merci. »
Le jeune homme tendit son téléphone au régisseur qui le prit et s’éloigna dans le hall pour mieux entendre son interlocutrice et l’aider.
Mattéo jeta un œil dehors, soupira et rejoignit Mariette, toujours suivi de son chien.
« Qu’est-ce qu’ils foutent là ? grogna-t-il.
– Je l’ignore, Monsieur…
– Ils avaient appelé ?
– Euh, je ne crois pas… »
Pendant ce temps, Laetitia avait répliqué :
« Quoi, pas la peine ?! On arrive et vous nous agressez et…
– Dis donc, c’est vous qui… commença Yves, fâché, avant que Vadik ne l’arrête d’un geste et ne reprenne en levant un index :
– J’ai eu l’impression que vous étiez arrivé à une vitesse très déraisonnable. »
Partis voir les chevaux, les autres chiens arrivèrent en courant. Éris et ses fils s’arrêtèrent, elle près d’Yves et ses fils entre ce dernier et les policiers et Édouard, plus que vigilants.
« Notre voiture était garée et visible et vous êtes censé être maître de la vôtre, continuait Vadik, paisible. Mais de toute façon, en fin de compte, vous ne nous avez pas touchés. Donc, il n’y a pas de souci… Enfin, à part votre agressivité patente et que je vous conseille de calmer sans attendre. »
Mais Édouard serra les poings pour répliquer, toujours furieux :
« Non mais c’est quoi ce délire ! On arrive, l’autre, là, nous engueule parce que soi-disant on sait pas conduire, votre pote manque de me casser le bras et ‘faudrait que je me calme ?
– Ben, avant que je vous arrête pour conduite dangereuse et injures, oui, mais bon, ce que j’en dis, c’est pour vous. »
Vadik avait dit ça très calmement en sortant sa carte qu’il leur montra :
« Commandant Vadik, police criminelle de Lyon. Et je vous présente le lieutenant Fang qui n’a jamais eu l’intention de vous casser le bras, sinon croyez-moi, vous seriez en train d’expérimenter la douloureuse expérience d’une épaule déboitée, voire d’un humérus en miettes. »
Le grand Russe les regarda sursauter, toujours souriant, en enfonçant ses mains dans ses poches. Fang restait impassible, mais il ne faisait aucun doute que la douloureuse expérience décrite risquait de devenir du vécu si Édouard retentait quoi que ce soit.
Laetitia se reprit la première.
« Oui, bon, désolée, répliqua-t-elle sans en penser un mot, on arrive de Paris et on n’est pas là pour perdre du temps pour une histoire de voitures à la con… Alors si vous pouviez laisser tomber et… »
Vadik avait haussé les sourcils, aussi surpris qu’amusé, et il eut du mal à ne pas rire à la suite :
« … nous laisser passer, on a des choses bien plus importantes à régler, nous…
– Plus importantes que la mort de Grand-Père ? »
Mattéo s’était approché et il était aussi en colère :
« D’où vous vous permettez de débarquer comme ça sans même prévenir ? »
Vadik regarda le jeune homme, très intéressé de ce qui se passait.
« Oh, Mattéo ! s’exclama Laetitia en avançant pour l’étreindre. Quel drame…
– Ne me touchez pas ! aboya le garçon, la pétrifiant. Vous vous croyez où à débarquer comme des chauffards et à vous en prendre à Yves ? Alec vous a dit que je ne voulais pas vous voir avant les funérailles, qu’on vous recontacterait plus tard !
– C’est-à-dire que la situation de l’entreprise…
– Elle attendra la succession, l’entreprise ! Vous êtes censés pouvoir la faire tourner, non ? C’est quoi, le problème ? Vous êtes plus fichus de gérer ça quelques mois tous seuls ?! C’est ça, le directeur adjoint et la secrétaire de direction en qui mon grand-père avait toute confiance ?! »
Édouard s’avança pour tenter de calmer le jeu :
« Mattéo, s’il vous plaît, je ne sais pas ce qu’on vous a dit, mais la situation est urgente et ne peut pas attendre…
– On m’a dit que je n’avais légalement le droit de ne prendre aucune décision avant d’avoir formellement hérité des parts et des pouvoirs de mon grand-père, donc, ça ne sert à rien de venir m’emmerder avant ça. Et ça aussi, Alec vous l’a dit au téléphone. Maître Bisson est formel là-dessus.
– Oui mais justement, votre grand-père avait décidé de ne plus travailler avec lui… Vous savez, il avait des doutes sur sa sincérité face aux changements qu’il préparait et…
– Oui, ben Grand-Père en pensait ce qu’il voulait, moi, j’ai toute confiance en lui, en un homme qui me conseille d’être prudent et de ne pas foncer tête baissée sans savoir et comprendre. Bien plus, en tout cas, qu’en des gens qui me pètent les burnes depuis deux jours, à me harceler pour me faire signer des papiers de merde, se mit à hurler le garçon, furieux, en faisant un pas qui les fit eux reculer, alors que je viens de perdre mon grand-père et que la moindre des choses de leur part serait de me lâcher la grappe et de respecter ma douleur, puisqu’ils ont l’air incapable de la partager ! »
Vadik et Fang échangèrent un regard interloqué, Yves n’était pas moins scié et à la porte, Mariette avait les yeux ronds. Alec rejoignit enfin sa mère et fronça les sourcils avant de sourire, lui très agréablement surpris et plutôt content que le garçon retrouve un peu d’énergie.
« Alors vous allez remonter dans votre caisse de luxe de merde et foutre le camp de chez moi et je vous jure que si vous vous permettez de vous repointer sans même daigner m’avertir, ma première action comme chef d’entreprise sera de vous virer et je le ferai personnellement et à coups de pied au cul, est-ce que c’est clair ?! »
Ils filèrent en bredouillant des excuses incohérentes et Vadik les soupçonna de partir encore plus vite qu’ils étaient arrivés.
Fang applaudit posément et Vadik hocha la tête avec une moue approbatrice. Alec se permit de rejoindre son jeune patron et lui tendit son téléphone :
« Voilà, Monsieur, votre amie arrive.
– Ah, merci, Alec. »
Le jeune homme rempocha l’appareil avant de joindre ses mains devant son visage pour respirer un grand coup, tentant de remettre ses idées en place. Puis, il eut un petit sursaut et se tourna vers les policiers, soudain ennuyé :
« Oh, désolé, vous vouliez sûrement les interroger…
– Des employés de votre père ? s’enquit gentiment Vadik.
– Ouais, ses deux bras droits…
– Oh, on les retrouvera, ne vous ne faites pas, le rassura le policier. Il faut mieux les laisser se calmer. La route a l’air de les avoir fatigués et rendus très nerveux.
– On va dire ça… Du coup, vous aviez fini, avec Grand-Tatie et moi ?
– Je crois que oui, pour le moment en tout cas, lui répondit Vadik et Fang opina. J’aurais souhaité interroger les Varin, maintenant, si c’est possible ?
– Oh, je pense que oui ? » répondit Mattéo en interrogeant Alec et Yves du regard.
Le père et le fils hochèrent la tête alors qu’une nouvelle voiture entrait par le portail resté ouvert.
Rien à voir avec la grosse voiture noire, là, c’était une petite citadine bleu nuit. Mattéo sourit en la voyant et se précipita lorsqu’elle se gara tranquillement, assez loin pour ne pas gêner le départ de l’autre véhicule.
Alec et ses parents sourirent en voyant Mattéo et Lou s’étreindre avec force. Alec s’approcha pour la saluer aussi et prendre sa valise. Il la monta et finit de préparer le lit rapidement avant de redescendre rejoindre ses parents à la cuisine, car Mariette voulait bien répondre aux questions des policiers, mais en préparant le dîner, parce que vu l’heure, il était temps de s’y mettre.
Les policiers avaient échangé un regard amusé, mais avaient accepté sans faire d’histoire. Donc, lorsqu’Alec arriva, Fang était assis au bout de la table pour pouvoir taper à son ordi, alors que son supérieur était resté debout, appuyé contre le mur, que son père, assis à la table aussi, épluchait des pommes de terre et que sa mère, elle, était à ses casseroles, faisant dorer les escalopes de poulet marinées qui allaient mijoter un peu plus tard avec pas mal de légumes colorés.
Alec s’assit près de son père pour l’aider à « éplucher les pommes de terre, sans attendre, souriant à l’étonnement des deux policiers :
« Vous êtes sérieux ? 1854 ? »
Vadik avait les yeux ronds, mais ceux de Fang ne l’étaient pas vraiment moins derrière leurs lunettes.
« Tout à fait, confirma Mariette en leur jetant un œil amusé par-dessus son épaule. Alec est la septième génération. Comme monsieur Mattéo de l’autre côté, d’ailleurs.
– Ah ouais, quand même… »
Le commandant croisa les bras en souriant :
« Sacrés liens, donc.
– Y a un peu d’historique.
– Et donc, c’est de votre côté à vous ? continua Vadik pour la cuisinière.
– Tout à fait ! répondit cette dernière en retournant une escalope.
– Donc, vous les avez toujours connus, de fait.
– Eh bien, moins monsieur Léon, en fait, puisqu’il est parti vivre à Paris alors que c’étaient encore mes parents qui étaient régisseurs, on venait à peine de se marier, avec Yves, expliqua-t-elle et son mari opina. 79 ou 80, tu te souviens, mon chéri ?
– Ben je dirais fin 80, parce que je crois que tu étais enceinte quand il est parti pour de bon, après plusieurs longs séjours là-bas, de tête. Et comme Alec est né en avril ?
– Ah oui, exact, opina-t-elle. Ils ont divorcé en 79, il a passé un an à faire des allers-retours et puis il en a eu marre, il s’est acheté sa maison de Versailles et il s’est installé là-bas.
– Et vous êtes restés ici, vous ne l’avez pas accompagné ?
– Ben non, mes parents étaient surtout au service de ses parents à lui, à ce moment, et du coup, ils y sont restés pour continuer à s’occuper d’eux. Monsieur Léon a engagé un couple pour sa maison parisienne, et nous, nous sommes restés aussi nous occuper de ses parents, puis Alec seul pour entretenir le Domaine… »
Alec hocha la tête à son tour et prit une nouvelle patate avant que Vadik ne lui demande :
« Du coup, vous, comme vous y disiez hier, vous le connaissiez assez peu ? »
Le régisseur fit la moue avant de lui répondre :
« Ben, j’ai plus connu ses parents et je connais mieux monsieur Mattéo maintenant, mais formellement, monsieur Léon, quand j’étais petit, je le voyais surtout pendant les vacances et au moment des fêtes, puisqu’ils venaient les passer ici, mais depuis le décès de son fils, je l’avais vu très rarement. Il passait plus qu’autre chose. Sa sœur et son amie venaient tous les étés quelques semaines, mais lui, on ne s’était pratiquement pas revu avant qu’il vienne avec monsieur Mattéo. »
Le silence qui suivit fut juste occupé par le tipoti-tipota des doigts de Fang sur son clavier. Vadik réfléchissait et reprit :
« Bien, avez-vous les coordonnées de ce couple à Versailles ?
– Les Fétours ? Oui, bien sûr, je vais vous donner ça… »
Alec posa patate et économe et se leva pour aller rapidement s’essuyer les mains avant de sortir, son calepin était dans son bureau.
Vadik le laissa faire et reprit :
« Que voilà un homme véloce.
– On l’a bien élevé ! lui répondit Yves.
– Je vois ça, bravo. Si un jour, je me reproduis, je vous demanderai la recette.
– Pas de souci !! »
Mariette rit avec eux avant d’enchainer en se retournant vers eux :
« C’est vrai que nous avons finalement assez peu connu monsieur Léon… Je vous dirais que c’était un brave homme et qu’il a toujours été très gentil et correct avec nous, toujours respectueux, et il nous a toujours fait confiance.
– Comment expliqueriez-vous les maltraitances dont sont plus que probablement victimes les employés de l’usine ? »
Mariette et Yves grimacèrent ensemble. Elle croisa à son tour les bras, s’appuyant dos au plan de travail, et finit par reconnaître :
« Je ne comprends pas, mais je pense sincèrement que ça ne venait pas de lui.
– Vous avez eu confirmation de ce qui se passait pour de vrai, là-bas ? » s’enquit Yves, se sentant visiblement concerné.
Vadik le regarda un instant avant de dénier du chef et de répondre, alors qu’Alec revenait :
« Nous n’avons pas encore pu interroger la famille de son agresseur, puisque lui-même n’est pas en état de nous répondre. Les médecins nous ont confirmé qu’il était toujours en état de choc… On espère que ça va aller… On est passé vite fait à l’usine repérer les lieux et rencontrer la direction, mais le directeur n’était pas disponible et nous n’avons que croisé la responsable RH, parce qu’elle est venue discuter de je ne sais plus quelle facture avec la secrétaire qui nous a reçus… Et le responsable de prod’ n’était pas dispo non plus… Et comme ils ne nous ont pas rappelés pour prendre rendez-vous comme nous l’avions demandé, ils vont se prendre une petite commission rogatoire dans les dents très vite pour leur apprendre que nous rencontrer n’est pas une option. »
Il y eut un silence et Alec et ses parents échangèrent un sourire.
« Voilà qui me parait une très bonne idée, dit Mariette.
– Oui, moi aussi, lui répondit gentiment Vadik. Il est souvent très bon de remettre les choses à leur place. Et les gens aussi. »

 

Chapitre 8 :

Alec en était à sa sixième patate et lui et ses parents répondaient toujours aux questions des deux policiers lorsqu’on sonna au portail. Il posa à nouveau économe et tubercule pour aller répondre. C’était Fred et Sig qui passaient aux nouvelles. Il leur ouvrit et s’excusa, avant de sortir pour aller les accueillir.
Il sourit sur le perron, amusé de voir approcher la camionnette bringuebalante de Fred, qui se gara paisiblement derrière la voiture banalisée.
Il vint vers eux. Fred l’étreignit avec force et frotta son dos pendant que Sig les rejoignait.
« Ça ira, vieux frère ? » demanda le menuisier en le tenant par les épaules, le regardant avec une gentillesse inquiète.
Alec hocha la tête et tapota sa main avec la sienne :
« Ouais, t’en fais pas. Qu’est-ce que vous foutez là ?
– On passait, lui répondit Sig en lui faisant la bise.
– Comme ça pouf ?
– Ouais, confirma Fred. On revenait de Saint-Morlinou, j’avais une commande de bois à récupérer. Du coup, on s’est dit qu’on allait venir saluer tes parents et voir où vous en étiez.
– C’est gentil. Venez… »
Ils prirent le chemin de la maison et Sig remarqua :
« On ne dérange pas ? Vous avez l’air d’avoir du monde ?
– Non, ne t’en fais pas. C’est Mlle Lou, la petite bleue et l’autre, c’est celle des flics.
– Ah, c’est vrai, les gendarmes ont été dessaisis… se souvint tout haut le psychiatre. Ils sont comment ? »
Alec ouvrit la porte et se poussa pour les laisser passer :
« Plutôt aimables et apparemment très compétents. À voir après ce que ça va donner… Mais ils ont l’air bien décidés à creuser et ne pas se contenter de la surface.
– C’est bien, ça. » approuva Fred avec un hochement de tête.
Alec prit leurs vestes en haussant les épaules :
« Ça peut pas nuire. Si ça peut faire ressortir la merde et aider à la régler…
– Ça serait bien. »
Il y eut un silence avant que Sig ne demande :
« Comment va Mattéo ? »
Alec accrochait leurs vêtements et haussant encore les épaules :
« Bien. Enfin, aussi bien que possible, j’imagine… Il a l’air de vouloir prendre les choses en main et ça serait une très bonne chose. »
Il y eut un silence avant qu’il ne referme la penderie et se retourne. Fred et Sig le regardaient, un peu sceptiques. Lui les regarda, souriant doucement et pencha un peu la tête :
« Quoi ?
– Tu penses vraiment qu’il va se relever comme ça ? demanda Sig en croisant les bras alors que Fred fronçait un sourcil.
– Je n’en ai pas le moindre doute. »
Le sourire d’Alec s’élargit alors que le psychiatre fronçait les sourcils à son tour :
« Il m’a quand même eu l’air bien abattu.
– Ce n’est pas un problème.
– Et euh, pourquoi ? » demanda encore Sig.
Le sourire d’Alec s’élargit encore et il répondit avec la sérénité d’un homme sûr de son fait :
« C’est un Ségard.
– Et ? le relança Fred avec une moue sceptique.
– Les Ségard se sont toujours révélés dans l’adversité. Tous, toujours. Alors, je ne suis pas inquiet pour lui.
– Tu es sérieux ? »
Fred avait gloussé ça, un rien incrédule. Alec rigola aussi et hocha la tête :
« Tu as ma parole et je te raconterai ça un autre jour si tu veux. Mais pour en revenir à la base, je ne m’en fais vraiment pas. Mattéo est un Ségard et s’il y a une chose à ne pas faire, c’est emmerder un Ségard au fond du gouffre. Il y en a deux qui en ont fait les frais tout à l’heure et je leur souhaite d’avoir compris. Parce que sinon, ils vont dérouiller à assez court terme. »
Il s’arrêta là, car Mattéo arriva justement avec Lou, Gwen et Julia, intrigués qu’ils étaient tous quatre d’avoir entendu un nouveau véhicule et de ne voir venir personne. Ils saluèrent aimablement les visiteurs et ils papotaient avec eux lorsque Mariette arriva avec les deux policiers qu’elle raccompagnait.
Ces derniers échangèrent un regard et se firent présenter aux visiteurs avant de remercier tout le monde pour leur accueil, leur aide, les inviter à ne pas hésiter à les contacter s’ils repensaient à quoi que ce soit et leur souhaiter une bonne soirée.
Ils partirent et à nouveau, ce fut Fang qui prit le volant. La nuit tombait, il roulait tranquillement.
« Bon, on commence à y voir plus clair… soupira-t-il.
Da… Demain je te propose, notaire puisqu’on a rendez-vous, banquier, puis on repasse à l’entreprise et si la direction refuse de nous recevoir, on les convoque au poste.
– Je valide. Et les deux zozos de tout à l’heure ?
– Je pense que la direction pourra nous aider à les retrouver, au pire.
– J’ai adoré la façon dont le gamin les a jetés.
– Ouais. J’avoue, moi aussi. Il a l’air d’avoir un sacré carafon, ce petit. »
Vadik eut un petit sursaut et Fang sourit en le voyant sortir de sa poche son téléphone toujours vibrant et sourire en voyant qui appelait :
« Bonsoir, Monsieur le Juge. »
Fang entendit la réponse sans la comprendre et Vadik rit en mettant le haut-parleur :
« Quoi, non, je me fous pas de toi, t’es juge, j’y peux rien…
– Ouais, ouais, n’essaye même pas, Anya, je te connais !
– Bonsoir, monsieur, le salua Fang alors qu’il ralentissait, car ils arrivaient dans un village.
– Bonsoir, Lieutenant. Bon, vous en êtes où, messieurs ? »
Les deux hommes firent un bilan rapide et Atmen approuva :
« Bon, ben bon boulot. Si vous avez vraiment besoin d’une commission rogatoire pour interroger ces personnes si peu disponibles, vous me dites, hein. Ça me fera aussi très plaisir de leur rappeler aussi que nous ne sommes pas à leur service.
– Houla, il s’est passé un truc ? demanda Fang en s’arrêtant pour laisser trois enfants traverser la route devant lui.
– Oui, je pense que j’ai mieux compris avec cette histoire des deux que vous avez croisés, parce qu’apparemment, le banquier qui est venu faire un caca nerveux pour que l’affaire vous soit confiée, là, il a rappelé en fin d’après-midi pour se plaindre que les enquêteurs s’en étaient pris à certains témoins et qu’il ne comprenait pas pourquoi ça traînait alors qu’on tenait le coupable, que l’affaire devrait déjà être close, tout ça.
– Ah ouais, ça, ça doit être nous, approuva Vadik. Et ?
– Ben vous savez que c’est Brussel, le procureur qui a la direction de l’affaire… »
Fang et Vadik rirent ensemble avant que le lieutenant ne redémarre lentement. Atmen rit aussi avant de reprendre :
« Oui, vous avez compris, Brussel l’a envoyé balader, mais ça a vraiment été violent, apparemment. Je n’étais pas là, mais la secrétaire l’a entendu à trois bureaux de distance…
– J’adore cet homme. » gloussa encore Vadik.
Brussel était un vieux procureur pas très loin de la retraite. Très bourru, strict et parfois limite réactionnaire, il était surtout connu pour sa haute estime de son métier et de la Justice et malheur à quiconque le prenait de haut là-dessus, surtout si la personne en question tentait d’influencer une affaire en cours.
Fang hocha la tête, amusé.
« Ça, c’est sûr que bosser sous sa direction, c’est au moins être sûr de se savoir soutenu.
– C’est ça…
– Il m’a dit de ne rien lâcher et que toute la lumière devait être faite, quelles que soient les tentatives de pression.
– On en avait bien l’intention, sourit Fang.
– Oh que oui, renchérit Vadik.
– Parfait, alors je compte sur vous. »
Vadik raccrocha peu après. Il se mit au point avec Fang pour le lendemain. Le lieutenant et lui repassèrent au commissariat. Vadik le libéra rapidement et resta seul dans son bureau surchargé de dossiers pour remettre ses notes au propre. Il commençait à se dire qu’il avait faim lorsque son téléphone vibra encore. Il regarda en retenant un bâillement, puis sourit et décrocha rapidement pour saluer en russe :
« Salut, Sascha.
– Bonsoir, Anya. Je te dérange pas ? demanda le médecin légiste qu’il devina dans la rue, au bruit.
Non, je finissais les rapports… Que puis-je pour toi, vieux frère ?
– J’aurais voulu te reparler de Léon Ségard. On a regardé avec Gio et bon, il nous manque les résultats des analyses, mais on a l’essentiel.
– D’accord. Ben volontiers… Tu es où ?
– Je viens de quitter l’institut, je vais prendre le tram… Ça te dit qu’on se retrouve au bar ?
– Ton mec fait toujours ses burgers sauce moutarde et miel ?
– Oh que oui !!!
– Alors je finis ça et j’arrive en courant.
– D’accord, répondit Alexander avec amusement. Ben à tout à l’heure, Anya.
– Rentre bien, Sascha. »
Anastasy Vadik raccrocha avec le sourire et s’étira. Pour un burger du compagnon de son vieil ami, il se sentait pousser des ailes pour finir ses paperasses.
Il acheva donc rapidement et s’étirait à nouveau, content d’avoir fini, lorsqu’il entendit râler dans le couloir. Il se leva et alla voir. Il eut un petit rire en voyant le grand blond qui se trouvait là, occupé à engueuler un distributeur qui n’en avait très probablement rien à faire.
« Eh, bonsoir, Erwan, qu’est-ce qui t’arrive ?
– Oh, salut, Anya… »
Le grand blond vint lui serrer la main, fatigué, mais souriant :
« Qu’est-ce qu’il fout encore là, le husky ?
– Et toi, alors ? Ton milliardaire est pas là, que tu traînes si tard ?
– Ouais, il est à New York. Et j’avais trois interrogatoires à finir, on a réussi à en venir à bout y a à peine 20 minutes, alors j’ai lâché les autres et j’ai bouclé tout seul… Pierre était de nuit hier, il tenait plus debout là. Et toi, alors ?
– Pareil, du bazar à remettre au clair. Dis voir, j’allais aller manger un burger au bar du compagnon d’Aslanov, ça te dit, plutôt que défoncer le distributeur ?
– Ah ben ouais, volontiers, depuis le temps que j’en entends parler… C’est pas très loin en plus, je crois ?
– Entre la Part-Dieu et Brotteaux. »
Un peu plus tard, les deux hommes quittaient le commissariat pour rejoindre le bar pour rejoindre son parking où était garée la nouvelle voiture d’Erwan, offerte par son petit ami richissime après le décès de l’ancienne. Le bar, L’Arc en Ciel, n’était effectivement pas loin et Erwan n’eut pas de mal à se garer, ce qui était quasi miraculeux en soi à cette heure-là.
Alexander était déjà là, assis au comptoir face au maître des lieux, un très grand gaillard brun très costaud qui répondait au doux nom d’Enzo. Erwan regardait l’endroit, assez calme, avec curiosité, un bar clair et propre à l’ameublement ancien, banquettes en cuir et tables couvertes de marbre blanc zébré de gris, avec un long comptoir au fond à droite lorsqu’on entrait.
Enzo essuyait des verres. Il jeta un œil aux deux nouveaux venus alors que son compagnon se levait pour venir à leur rencontre. Enzo et Erwan eurent un petit rire ensemble en voyant les deux Russes échanger une étreinte et un petit baiser rapide pour se dire bonjour, habitude qu’ils n’avaient jamais perdue et qui leur avait pourtant valu quelques malentendus depuis qu’ils vivaient en France.
En vérité, ils le faisaient autant par habitude, désormais, que pour le plaisir de voir les gens sursauter en les voyant.
Puis, Alexander serra aussi la main d’Erwan et ils allèrent se poser au comptoir tous trois. Anastasy salua Enzo, lui présenta Erwan et se laissa poliment écraser la main par celle du barman.
Enzo leur servit deux bières sans se faire prier, en attendant les fameux burgers, et Anastasy sourit à son vieil ami :
« Alors, qu’est-ce que tu voulais me dire ? C’était urgent à ce point ?
– Disons que je suis en déplacement demain, donc, que je ne pourrais pas faire mon rapport avant deux jours et que je préférais que tu aies les infos avant.
– D’accord, c’est gentil. Tu m’as parlé de cancer, tout à l’heure ?
– Oui. On attend les résultats du labo, mais le cancer est confirmé. On a trouvé pas mal de tumeurs un peu partout, mais la plus importante était au niveau de la tête. C’est sans doute là que ça a commencé. Et il devait avoir de sacrées migraines, parce que les analyses sanguines ont montré qu’il était gavé de médicaments et vraiment du costaud.
– Tu peux me fournir la liste ?
– Oui, on devrait pouvoir identifier les molécules précises. Après, il faudra voir si ça nous permet d’identifier les médicaments eux-mêmes.
– D’accord, je demanderai à ses proches. Ça sera sûrement plus rapide.
Da. Et on recoupera. »
Erwan écoutait sagement et demanda, son verre à la main :
« L’histoire du gars qui s’est pris un coup sur la tête, là ?…
– C’est ça.
– Je croyais que l’agresseur avait été pris sur le fait ? C’est plus compliqué que ça en avait l’air ?
– Il y a de ça, lui répondit Anastasy. Disons que si la cause de sa mort en elle-même est assez claire, un coup sur la tête devant une dizaine de témoins, les circonstances autour sont un peu plus complexes. Sa boite était sur le point de partir en Chine et si sa mort a tout arrêté, son associé a l’air de vouloir que ça reparte vite et ses deux principaux bras droits aussi.
– Ah ?
– Oui, on les a croisés cet aprèm. Ils ont l’air de beaucoup insister auprès de son héritier pour qu’il signe à la place de son grand-père…
– Houla, strange, comme dirait mon Ricain. L’associé, je peux comprendre, mais les bras droits, c’est quoi leur intérêt ? Ils ont des actions ? »
Anastasy regarda son collègue et fronça un sourcil. Erwan avait posé une très bonne question.
Effectivement, quel intérêt les deux sous-fifres avaient à pousser comme ça ?
« Je crois que l’entreprise devait entrer en bourse avec sa délocalisation, dit-il.
– Et ça les fait bander à ce point d’être à la merci du premier consortium qui les trouvera intéressants ? Non, parce qu’à part si c’est celui de mon mec, ils risquent de tout perdre…
– Ou alors, ça cache quelque chose… intervint Alexander.
– Ouais… »
Anastasy hocha lentement la tête.
« Merci, Erwan.
– Oh, de rien. »
Enzo arriva avec les burgers qu’il leur servit et Anastasy soupira d’aise.
Il verrait ça demain… La nuit avait tendance à lui porter conseil, surtout après une bonne soirée.

 

Chapitre 9 :

Alec préparait le petit-déjeuner, pressant des oranges avec soin, lorsque le téléphone sonna. Il soupira et s’essuya les mains avant d’aller décrocher :

« Domaine Ségard, bonjour…

Oh, ça ne va pas, monsieur Varin ? »

Le régisseur eut un sourire en coin rapide en reconnaissant la voix douce et l’accent russe.

« Bonjour, Commandant. Que puis-je ?

Bonjour, monsieur Varin. J’espère ne pas vous déranger ?

– Vous offrez un sursis à mes oranges.

Tant mieux pour elles, mais il sera bref. J’ai eu confirmation de la part du médecin-légiste que Léon Ségard avait bien un cancer et sans doute qu’il était sous traitement, mais nous n’avons pas encore le détail des analyses sanguines. Sauriez-vous, ou pouvez-vous savoir, quels médicaments il prenait ? »

Alec réfléchit un instant, s’appuyant dos au mur :

« Alors, là de tête, non. Nous ne l’avons pas vu assez longtemps quand il est arrivé et ça ne m’avait pas marqué lors de ses dernières visites…

D’accord…

– Par contre, vous me faites réaliser que nous n’avons pas touché à ses bagages. Ses valises doivent être restées dans sa chambre… Je suppose que s’il était sous traitement, nous devrions trouver tout ça là ?

Hmm, ça me parait cohérent. Pouvez-vous vérifier ?

– Tout à fait. Je vais en parler à monsieur Mattéo, je vous rappellerai dès que j’aurais vu ça.

Merci.

– Puis-je autre chose pour vous ?

Non, mes excuses aux oranges. C’est tout ce que je voulais vous dire, en tout cas pour le moment. Mais n’hésitez pas si vous-même pensez à quoi que ce soit.

– C’est bien noté. Bonne journée en attendant.

Merci, de même. »

Alec raccrocha et se remit à l’œuvre. Son père le rejoignit peu après, revenant de la boulangerie avec du pain frais et des viennoiseries toutes chaudes. Il avait aussi un journal qu’il posa sur la table. Alec lui sourit :

« Ah, super, merci. Tout va bien ?

– Oui, oui, pas grand monde à la boulangerie, et c’est tant mieux, cette pipelette s’est mise à me poser des questions et c’était un peu gênant…

– Tu ne lui as rien dit, j’espère ?

– Non, mais il y a déjà beaucoup de rumeurs… Je n’ai pas trop voulu traîner, d’autant que la vieille madame Trogond est arrivée et elle, tu peux être sûr que si j’avais dit quoi que ce soit, tout le village serait déjà au courant…

– Au courant de sa version répétée déformée amplifiée, tu veux dire.

– C’est ça. »

Alec sortit un panier pour y mettre les viennoiseries, pensif :

« Fred et Sig m‘ont dit hier que c’est le bordel. On entend un peu tout et son contraire, apparemment, entre autre que la délocalisation va être avancée et tout le monde viré sans dédommagement, parce que soi-disant, tous les employés sont considérés comme complices, voire carrément que c’est un complot, justement, d’une partie du personnel… Il parait que les pauvres délégués du personnel, enfin les deux qui ne sont pas vendus à la direction, se sont fait convoqués et qu’il y a encore plus de pression sur les employés… »

Yves soupira avec humeur :

« ‘Perdent pas le nord ces enfoirés… »

Mariette arriva :

« Mademoiselle Julia voudrait son café, c’est prêt, Alec ? Oh, tu es revenu, mon chéri ! Parfait, elle voulait aussi ses croissants ! »

Alec hocha la tête, lança la cafetière qui n’attendait que ça et sortit sa table roulante pour y poser jus d’orange et panier de viennoiseries, ainsi que le pain, du beurre et de la confiture. Le café passé, il l’y ajouta et laissa son père apporter tout ça à la salle à manger.

Resté seule avec sa mère, il croisa les bras et lui dit :

« Je n’aime pas beaucoup ça, mais il va falloir commencer à préparer les funérailles… Je ne pense pas que les légistes vont garder le corps encore longtemps, maintenant.

– C’est vrai, reconnut-elle tristement. Est-ce que tu sais si monsieur Léon avait laissé des consignes ?

– Pas à ma connaissance, mais Maître Bisson m’a au moins parlé d’un testament. Il saura peut-être… Je voulais déjà demander à monsieur Mattéo et mademoiselle Gwendoline ce qu’ils en pensaient.

– C’est vrai, il faut mieux commencer par ça. Les funérailles de monsieur Léon vont attirer beaucoup de monde… Je ne sais pas trop, vu les circonstances, si c’est une bonne ou une mauvaise chose…

– Nous verrons. »

Un peu plus tard, alors que Gwen et Julia étaient parties s’occuper un peu de leurs chevaux, Lou et Mattéo vinrent déjeuner. Les deux jeunes gens avaient regardé la télé assez tard, comme à leur habitude, et personne ne les avaient dérangés.

Alec les servit aimablement. Son patron était grognon, son chien toujours un peu inquiet, attentif à tout, et son amie essayait comme elle pouvait de le maintenir à flot. Elle y arrivait plutôt bien. Alec s’en voulut un peu de les ramener à la triste réalité, mais il n’avait pas trop le choix.

« Monsieur Mattéo, le commandant Vadik a rappelé ce matin… Il voulait savoir si nous étions au courant d’un possible traitement qu’aurait pris votre grand-père ? J’aurais voulu votre accord pour aller regarder dans ses bagages et euh, j’aurais aussi besoin de votre accord pour aller dans son bureau, entre autre pour chercher les coordonnées de votre grand-mère… À part bien sûr si vous voulez vous en charger ?… »

Mattéo soupira. Il enfouit son nez dans sa tasse de roïboos un moment avant de se redresser et de grogner :

« Grand Père avait mal à la tête, je vois pas grand-chose d’autre, à part qu’il était crevé, mais il était tellement stressé… Bon, bref… Va voir les bagages pendant que je finis de manger et rejoins-nous au bureau après.

– Bien, Monsieur. »

Alec les laissa sans rien ajouter.

Lou regarda Mattéo, navrée :

« Ça ira ?

– Mouais… »

Il reprit un croissant, avant de soupirer :

« De toute façon, à quoi ça sert de traîner… ‘Va bien falloir y aller  »

Ils finirent de manger et elle le suivit. Le garçon la précéda dans la pièce en allumant la lumière. Lou lâcha un « Waouh ! » impressionné. La pièce restait impressionnante avec ses superbes meubles et son décor soigné. Mattéo sentit son cœur se serrer et avança. Il caressa le bureau de bois avec un soupir. Il savait où était la clé des tiroirs et se demandait s’il fallait regarder l’intérieur du coffre, une fois qu’il eut ouvert la porte d’ébène du meuble où il se trouvait, derrière le bureau lui-même.

Il secoua la tête et essaya de se souvenir d’où son grand-père avait pu noter les coordonnées de son ex-femme.

Il se gratta la tête et lorsqu’Alec les rejoignit, un peu plus tard, Lou était assise sur un des fauteuils, Caramel couché à ses pieds et Mattéo regardait dans les tiroirs, sortant un peu en vrac ce qu’ils contenaient.

« Tout va bien, Monsieur ?

– Je trouve pas le calepin… Par contre, j’ai trouvé un horaire de bus de 1998… Entre autres… Et toi, les bagages ?

– J’ai bien trouvé une ordonnance et des médicaments.

– Rassure-moi, c’est pas le docteur Lafoute ?

– Non, non, rassurez-vous, sourit Alec. Apparemment, il s’agit d’anti-inflammatoires et d’antimigraineux, mais il faudrait l’avis d’un médecin. J’ai descendu tout ça et l’ai laissé à la cuisine, je pensais demander à Siegfried son avis à l’occasion. Puis-je vous aider ici ?

– Tu sais ouvrir le coffre-fort ? Je voudrais vérifier ce qu’il y a dedans.

– Bien sûr, si vous me laissez aller chercher le code dans mon propre bureau… »

Le jeune homme releva la tête et le regarda, intrigué :

« Tu ne le connais pas par cœur ? 

– Non, j’avoue, j’ai toujours un doute sur la fin… Je reviens tout de suite. »

Alec revint effectivement très vite et avec son propre calepin. Le code y était noté, mais comme il l’expliqua à Mattéo, et Lou aussi, d’ailleurs, il y était noté de façon elle-même codée :

« Le code du coffre, c’est AIS25121851, commença-t-il, et vous le saurez si besoin, même si ma mère le connait aussi, il est noté là, sous la forme d’un faux numéro de téléphone. »

Il donna le calepin à Mattéo qui sourit :

« Aison C., 04 25 12 18 51… Pas bête. Pas bête du tout. C’est marrant, continua le jeune homme en lui rendant le carnet. Tu sais ce qu’il veut dire ? On dirait une date ? »

Alec sourit et haussa les épaules :

« Je peux juste vous dire que c’est le même code depuis le début, donc que c’est votre ancêtre Auguste qui l’a choisi, mais qui sait ce qu’il signifiait pour lui… »

Lou écoutait avec intérêt et demanda :

« C’est le même code depuis 150 ans et y a jamais eu de souci ?

– Quand un secret est bien gardé, il n’y a pas à compliquer les choses. »

Alec montra donc à Mattéo comment ouvrir le coffre et ils regardèrent ce qu’il contenait. Des contrats, notamment ceux, confidentiels, des trois ingénieurs qui faisaient tourner l’usine, et la fameuse formule, incompréhensible pour Mattéo, qui regarda la feuille et soupira :

« Ça tient à peu de chose, la richesse… »

Il y eut un silence alors qu’il replaçait tout dans le coffre :

« Alec, je compte sur toi pour garder ça à l’abri de quiconque le voudrait sans mon accord. »

Alec le regarda un instant, puis sourit, visiblement satisfait :

« Cela allait sans dire, Monsieur. »

Il fallut encore un moment aux deux hommes pour retrouver le fameux calepin et le numéro de téléphone d’Isabelle Darant. Alec prit aussitôt le téléphone pour l’avertir, alors que Mattéo, près de lui, continuait ses fouilles.

« Allo, oui. Bonjour, madame Isabelle. Alec Varin, ici. … Oh, je n’en ai pas pour longtemps et oui, c’est important. J’ai le regret de vous informer du décès de votre ex-mari, Léon Ségard. … Il y a trois jours, madame, mais nous n’avions pas vos coordonnées, nous venons de les retrouver. … Euh… Non, non, je vous jure que non, nous venons vraiment juste de retrouver vos coordonnées… Non !… De toute façon, elles n’ont pas encore eu lieu… … »

Mattéo leva un œil vers Alec qui retint un soupir énervé en levant les yeux au Ciel et en posant son poing sur sa hanche :

« Je l’ignore, madame. En fait, il a été agressé et il y a eu une autopsie. Nous pensons que le corps va nous être rendu rapidement, mais nous ne savons pas… … Pardon ?… Non, madame, nous n’en savons rien, et personne ne veut vous évincer de rien, … « 

Mattéo se redressa cette fois pour regarder son régisseur. Ce dernier roula des yeux et inspira un coup :

« Je l’ignore, je ne connais pas le contenu de son testament, mais Maître Bisson vous contactera dans tous les cas, je pense… … Non, mais madame, s’il vous plaît, nous voulions juste… »

Mattéo eut à son tour un soupir exaspéré et fit signe à Alec de lui passer le téléphone. Interloqué, Alec obéit pourtant et Mattéo commença sèchement :

« Bonjour, Grand-Mère. … Quoi ?… »

Il fronça les sourcils en écoutant et serra le poing, tremblant de colère :

« Tu te fous de ma gueule ?! »

Alec et Lou sursautèrent, Caramel se redressa brusquement. Le régisseur et la jeune femme échangèrent un regard inquiet alors que le garçon continuait, glacial :

« Non, mais sérieux ? Tu m’as toujours à moitié ignoré, depuis que Papa et Maman ont disparu, t’as disparu des écrans radar, t’as jamais répondu à aucune des cartes de vœu que je t’ai envoyées pendant plus de dix ans, t’es venue en trainant les pieds pour les funérailles de ton fils unique en passant ton temps à faire chier le monde, t’as plus donné de nouvelles depuis, comme avant, et là, brusquement, parce qu’on t’appelle pour t’annoncer que Grand-Père est mort, tu te mets soudain à être désolée pour moi et à vouloir venir pour me soutenir ? Tu crois quoi, que je vais les avaler, tes salades, croire que je suis devenu ton petit-fils chéri comme ça pouf, d’un coup, alors que tout ce qui t’inquiète, c’est de savoir ce que va devenir ta pension alimentaire, maintenant que Grand-Père est mort ?! … LA FERME !! explosa-t-il, faisant reculer Alec d’un pas et se lever Caramel. Je ne sais pas ce qui est prévu et je m’en bats les couilles ! Ce que je sais, c’est que t’as pas intérêt à te ramener pour jouer les veuves éplorées, parce qu’on se passera très bien de toi ! Le notaire te joindra pour voir ce qui est prévu, oublies-nous pour le reste, et au plaisir de jamais te revoir ! »

Il raccrocha rageusement et jeta plus qu’il ne posa le combiné sur le bureau.

Alec, séché, le regarda un instant en clignant des yeux, coi, et ce fut un couinement de Caramel qui ramena Lou au présent :

« Euh, ça va, Matt ?

– Putain de vieille connasse… » grommela le garçon et passant ses mains sur son visage, puis sa tête, en inspirant un grand coup.

Alec finit par sourire en reprenant le combiné pour le reposer calmement sur son socle :

« Bien, je crois que nous n’aurons pas à nous inquiéter de la venue de votre grand-mère pour les funérailles.

– Qu’elle essaye et je lâche les chiens !

– Oh, je ne pense pas qu’elle essayera, Monsieur. Vous avez été plutôt clair. »

Alec était visiblement amusé. Il pouffa même un peu avant de reprendre :

« Ce n’est pas moi qui vais la regretter. Avez-vous encore besoin de moi ? Je vois que le temps passe, on va avoir besoin de moi pour préparer le déjeuner.

– Bof, je sais pas trop, il faudra regarder tout ça avec le notaire ou l’équipe de direction de la Manufacture, mais quand la succession sera faite. Je vais ranger tout ça, tu peux y aller si tu veux. Appelle le docteur Freund au plus vite, vois avec lui et rappelle le commandant Vadik si besoin.

– Bien, Monsieur. »

Alec les laissa donc sans attendre pour rejoindre la cuisine où sa mère était déjà à l’œuvre.

« Ah, te voilà ! Tout va bien ? »

Il mit son tablier en lui répondant, tout sourire :

« Oui, ça va. Monsieur Mattéo vient d’envoyer promener sa grand-mère, c’était magnifique ! »

Il lui expliqua ce qui venait d’arriver, la faisant hocher la tête avec une moue approbatrice :

« Bien. Il se réveille, notre petit Mattéo. Un vrai Ségard, je n’en attendais pas autre chose.

– Tu trouves, aussi ?

– Oui, et c’est très bien. Ça va sûrement résoudre pas mal de problèmes. »

 

Chapitre 10 :

« Non. »

Le silence régnait dans le petit salon. Alec échangea un regard inquiet avec sa mère, debout comme lui derrière le canapé.

Gwen et Julia, assises là, regardaient, elles, Matteo qui leur tournait le dos, car il regardait dehors par la fenêtre. Julia avait son bras droit autour des épaules tremblantes de sa compagne, son autre main tenant les siennes.

Le jeune homme soupira et leur jeta un œil un peu gêné par-dessus son épaule avant de reporter à nouveau son attention sur le parc.

« Non, je ne veux pas de ça. J’ai vraiment pas envie… »

Mariette se tordit les mains, mal à l’aise. Alec fit la moue, réfléchissant, puis croisa les bras. Il finit par dire :

« Il est vrai que dans ce contexte, une cérémonie publique pourrait être… compliquée.

– Ce n’est pas faux… reconnut Julia.

– C’est vrai que je n’ai pas forcément envie de ça non plus… » soupira Gwen.

Elle était pâle et avait toujours les traits tirés. Alec haussa les épaules :

« Je ne pense pas qu’il soit problématique d’organiser une cérémonie privée. Après tout, il suffit de ne pas annoncer publiquement la date et d’être vigilant… Je ne vois vraiment pas pourquoi le père Poncin nous le refuserait.

– Et est-ce qu’on pourrait faire ça ici ? » demanda Matteo, toujours tourné vers la fenêtre.

Alec et sa mère échangèrent encore un regard et le premier s’enquit :

« Euh, pardon ?

– Je n’ai pas eu le temps d’aller montrer à Grand Père la rénovation de la chapelle du parc… »

La voix du garçon trembla et il inspira un coup pour retenir ses larmes :

«… alors, ça me ferait plaisir que ses funérailles, on les fasse là-bas… »

Alec soupira aussi, navré.

« Ce serait sûrement le mieux, si vous voulez vraiment une célébration intime… dit Julia, très douce.

– C’est vrai, on serait sûr d’être tranquille… » souffla Gwen.

Elle renifla. Julia resserra son étreinte autour d’elle.

Alec grimaçait et reprit :

« C’est tout à fait faisable. Il n’y a pas de souci, nous pouvons organiser ça ici, effectivement. Et dans ce cas, je vous propose d’établir la liste des personnes que vous souhaitez prévenir, à part si, bien sûr, vous voulez vraiment rester entre vous.

– Ah, oui… »

Matteo vint s’asseoir sur le fauteuil le plus proche du feu, pensif. Il resta silencieux, triste, puis reprit sans grande énergie :

« À part les Beaudoin et tes parents, Mariette, j’avoue je ne vois pas trop en fait… Qu’est-ce que tu en penses, Grand Tatie ?

– Il y aurait peut-être son ami Bruno, mais je ne connais pas son numéro… chevrota Gwen.

– C’est qui ? demanda Matteo.

– Un de ces vieux camarades de lycée… Tu ne dois pas t’en souvenir, mais il venait souvent lorsque tu étais petit et qu’on passait les vacances ici…

– Je crois que je peux retrouver ses coordonnées, se permit Alec. Lui et Monsieur Léon avaient passé quelques jours ici il y a quelques années. J’avais été le chercher à la gare, je dois avoir gardé son numéro quelque part. Sinon,… j’avoue que je ne vois pas trop non plus…

– Nous avons encore un peu de temps pour y réfléchir, dit Julia. De toute façon, le corps nous sera rendu que demain… Où en est le cercueil ?

– Frédéric a prévenu qu’il pourrait le préparer dans les temps. Et les pompes funèbres attendent nos consignes. Tout est en ordre. » répondit Alec.

Il sourit malgré sa lassitude :

« Je pense que, vu que Monsieur Léon n’avait pas laissé de consignes particulières, il aurait parfaitement compris et accepté l’idée d’une cérémonie dans la plus stricte intimité et de la faire ici, dans la chapelle.

–Ça m’ira bien… Vraiment pas envie de me coltiner une église bondée, remplie de je ne sais pas combien d’hypocrites ou pire, grogna Matteo en se relevant, de gens qui lui en voulaient… »

Alec ne répondit pas. Gwen renifla :

« Une petite célébration simple et entre nous, ça sera le mieux… Moi non plus, je ne veux pas avoir à affronter tous ces gens…

– Personne ne vous y oblige, il n’y a aucun souci. » lui dit tendrement Julia.

Alec et sa mère les laissèrent peu après. Alec alla s’occuper des écuries des chevaux et sa mère devait faire des lessives avant de s’occuper du dîner.

Alec revint deux heures plus tard, puant la paille et le purin, mais satisfait pour plusieurs raisons : les chevaux dormiraient sur une propre et lui-même, concentré sur une tâche physique et simple, avait pu se vider la tête et se sentait bien mieux.

Il remonta dans son grenier pour se prendre une bonne douche et se changer.

Il resta un moment sous l’eau chaude et se séchait en se disant qu’il allait sûrement bien dormir après tout ça, lorsqu’il sursauta, car on venait de frapper à sa porte.

« Euh, un instant… »

Il enfila un pantalon et alla ouvrir. Il se retrouva face à Lou, qui sursauta :

« Oh, désolée ! »

Elle avait une pile de mangas dans les bras.

« Désolée désolée, je voulais pas vous déranger… Je vous ramenais vos mangas…

– Oh, pas de problème… Merci. Entrez. Vous en voulez d’autres ?

– Surtout la suite d’Amatsuki, mais on se demandait si elle était sortie ?

– Je crois que vous aviez pris tout ce que j’avais… »

Lou alla dans sa pièce principale et il la l‘y suivit. Comme ils en avaient désormais l’habitude, elle posa ce qu’elle ramenait sur le bureau et alla voir les étagères. Alec sortit une chemise et l’enfila alors qu’elle demandait :

« Qu’est-ce que vous avez de bien à me conseiller ? »

Il s’approcha en boutonnant sa chemise avec soin :

« Oh je ne sais pas… Ah si, si vous aimez bien Viewfinder, Bi no isu pourrait vous plaire… C’est un peu plus sombre, mais le jeune est un vrai cinglé, il est marrant.

– Ah, ben je vais tenter, alors… »

Alec s’assit sur le bord de son lit pour enfiler ses chaussettes pendant que la jeune femme explorait sa bibliothèque. Au bout d’un moment et alors qu’Alec enfilait ses chaussures, elle demanda sans le regarder :

« Ça ira, vous ?

– Hm ? »

Il se tourna vers elle, souriant, interrogatif :

« Pardon ? »

Elle tendit le bras pour attraper un livre tout en haut, n’y parvint pas, et Alec vint derrière elle pour l’aider. Alors qu’il lui tendait l’ouvrage, elle regarda :

« Merci… En fait, je me demandais si ça allait pour vous… Ça ne vous a pas trop secoué, que votre patron se fasse tuer comme ça ?

– Ah, ça. »

Il fila moue et haussa les épaules :

« Si, un peu, avoua-t-il. Ça a été brutal et j’avoue que j’espère vraiment que l’enquête nous aidera à comprendre et surtout, aidera Monsieur Matteo à faire son deuil et avancer… C’est plutôt pour lui que vous devriez vous inquiéter.

– Oh, ça, ne vous en faites pas. Ça n’empêche pas de m’en faire pour vous aussi… »

Alec sourit :

« C’est gentil de votre part, mais vraiment, ça ira. Merci. »

Elle fit la moue à son tour et se retourna vers les livres :

« C’est gentil aussi de veiller sur Matteo comme vous le faites.

–Ç a, c’est mon travail, Mademoiselle.

– Ouais, ouais, à d’autres !… »

Elle lui jeta un regard moqueur :

« Le laisser dormir avec vous, c’est pas dans le contrat de base ! »

Il sursauta.

« Et c’est super sympa de l’avoir fait, ajouta-t-elle plus sérieusement. Vraiment. »

Il croisa les bras et haussa encore les épaules, regardant ailleurs :

« Je n’aurais pas dû, mais il aurait vraiment été horrible de ne pas le faire… Il ne se sentait vraiment vraiment pas bien.

– Il m’a raconté. Ça le gêne un peu, mais ça lui a fait du bien de ne pas être seul à ce moment-là. Alors, merci d’avoir été là… Merci d’être là, Alec. Merci de veiller sur lui pour de vrai et pas juste de vous assurer qu’il mange et que son linge est propre comme les deux autres à Versailles… »

Alec haussa encore les épaules :

« Monsieur Matteo est un garçon qui mérite qu’on prenne soin de lui… Je ne fais que mon travail, mais j’admets que c’est un plaisir de le faire pour quelqu’un d’aussi aimable, généreux et respectueux qu’il est. J’espère vraiment qu’il va se remettre de ce drame pour aller de l’avant.

– Ça, je suis sûre que oui ! »

Lou prit deux autre livres et lui sourit :

« Il se relève toujours. C’est vrai que là, c’est chaud, mais je n’ai aucun doute, il a vite reprendre les choses en main !

– Voilà un point sur lequel nous sommes d’accord.

– N’importe qui qui le connaît le serait ! Et les autres vont vite le découvrir.

– Tout à fait. »

Alec décroisa les bras et ajouta :

« Ce n’est pas un Ségard pour rien.

– C’est de famille ? sourit encore Lou.

– Vous n’avez pas idée. Comme je le disais à des amis l’autre jour, les Ségard se sont toujours révélés dans l’adversité. C’est une constante qui ne s’est jamais démentie depuis un siècle et demi. Croyez-moi, Mademoiselle, si Monsieur Matteo a un ennemi, si qui que ce soit au monde lui veut du mal, c’est maintenant que cet ennemi devrait trembler. »

 

Chapitre 11 :

Alex se gara devant la Manufacture et soupira. Il tapota son volant un instant, inspira un grand coup avant de détacher sa ceinture et de descendre de la voiture.

Le parking était réservé aux cadres et à la direction et était à moitié vide, trop grand pour le peu de personnes que ça représentait.

Alec grommela dans l’air frais du matin et sursauta en voyant une autre voiture noire, qu’il connaissait maintenant bien, entrer et se garer là.

Il eut un sourire et attendit donc que ses deux occupants le rejoignent.

« Bonjour, Commandant, Lieutenant. »

Anastasy Vadik était aussi élégant, avec un costume anthracite sous son fin manteau noir, et souriant qu’à l’accoutumée, et Fang aussi passe-partout, tout en noir, avec son habituel sac rouge, mais il eut un petit sourire en serrant la main d’Alec.

« Monsieur Varin, quelle surprise de vous trouver là ! répondit aimablement Vadik en lui serrant la main également.

– Je pourrai vous dire la même chose.

– La direction daigne enfin nous recevoir.

– Oh, parfait. Dans ce cas, je crois que le message que je leur rapporte va vous intéresser. »

Vadik hocha la tête.

Les trois hommes sortirent donc du parking pour longer sur quelques mètres aux murs qui entouraient la structure, une grande cour rectangulaire qu’on aurait presque crue sortie du XIXe siècle, presque rien n’avait changé, sorti de l’entretien basique et normal de bâtiments de ce genre.

Les nouveaux arrivants passèrent devant la plaque vissée au mur d’enceinte juste avant de franchir au portail.

 

« Manufacture de métallurgie de Millors

Inaugurée le 6 octobre 1864

Fondée par Monsieur Auguste Ségard »

 

La cour était presque vide.

Sur la gauche se trouvaient le bâtiment de la direction, un peu décrépi, mais assez propre. Au fond, on voyait les entrepôts de stockage, tant des matières premières que des produits finis. À droite enfin, l’usine elle-même. Il était presque 10 heures du matin et cette dernière tournait bien sûr déjà. Les vieilles cheminées en briques fumaient et le bruit sourd et répétitif des machines se faisait entendre.

Alec ouvrit la porte et la tint aux deux enquêteurs, un peu par réflexe, ce qui fit sourire Vadik comme Fang. Ils le précédèrent donc à l’intérieur.

À son bureau en angle, encombré de beaucoup trop de choses malgré sa grande taille, une quadragénaire fatiguée, aux cheveux grisonnants tenus par une grosse barrette de travers, les regarda approcher avec nervosité.

Alec lui sourit :

« Bonjour, Madame Chatone. Comment allez-vous ? »

Elle lui serra la main et répondit :

« Bonjour… Ça va euh… Il y a un souci, monsieur Varin ?

– J’aurais voulu voir monsieur Padolt, j’ai un message à lui remettre de la part de monsieur Ségard.

– Ah ?… D’accord. Je vais l’appeler. »

Elle prit son téléphone. Vadik regardait la pièce, claire et peu décorée, à part deux plantes vertes et trois cadres tout à fait banaux et oubliables, une forêt, des montagnes et un banc de poissons colorés.

Fang, lui, regardait la secrétaire, dont le stress ne lui échappait pas, pas plus que son ton hésitant lorsqu’elle parlait :

« Monsieur Padolt ?… Oui… Oh désolée… Les policiers sont là et monsieur Varin est là aussi avec un message de monsieur Ségard pour vous… »

Elle regarda interrogativement Alec qui anticipa la suite :

« Mes consignes sont de le lui laisser en main propre. »

Elle répéta et grimaça alors qu’on n’entendait son interlocuteur pester dans le combiné sans comprendre ce qu’il disait. Alec et Fang froncèrent un sourcil alors qu’elle tremblait :

« Je ne sais pas… D’accord, Monsieur, et toutes mes excuses… »

Elle raccrocha trop rapidement et reprit pour les visiteurs en grimaçant un sourire :

« Monsieur Padolt arrive, monsieur Varin.

– Merci. »

Vadik rejoignit innocemment Fang et demanda gentiment, tout sourire :

« Madame Chatone, auriez-vous la gentillesse de nous fournir l’emploi du temps de Ludovic Saret ?

– Euh… Son… ? »

Alors qu’elle le regardait sans comprendre, une autre voix féminine jeta froidement :

« Peut-on savoir en quoi cela concerne votre enquête ? »

Une trentenaire brune aussi belle que froide, dans un tailleur mauve superbe, venait d’arriver par le couloir qui partait à droite du bureau. Alec fit la moue avant de le saluer :

« Madame de Vernoux, bonjour.

– On se connaît ? »

Il eut un sourire rapide et froid avant de répliquer :

« Je suis Alec Varin, le régisseur du domaine Ségard. Nous nous sommes déjà rencontrés au moins deux fois.

– Si vous le dites… »

Vadik et Fang échangèrent un regard un rien amusé. Stella de Vernoux, la responsable RH de l’entreprise, détonnait un peu tant on aurait pu la croire sortie d’une série télé. Mais ils n’eurent pas le temps de lui répondre, eux, car le directeur arriva derrière elle.

Portant costume gris sûrement très cher, Bernard Padolt était assez grand et avait l’embonpoint attendu d’un quinquagénaire de sa condition. Très dégarni, les quelques cheveux qui lui restaient taillés très courts, il avait l’air sévère et de mauvaise humeur. Il toisa Alec avec une défiance certaine en lui serrant trop rapidement la main.

« J’ai peu de temps, Varin. Qu’est-ce que c’est cette histoire ? »

Alec restait calme et posé et répondit fermement en lui tendant une enveloppe scellée :

« Monsieur Ségard m’a prié de venir vous remettre personnellement ses consignes concernant l’enquête en cours sur le décès de son grand-père. »

Alors que Padolt prenait l’enveloppe avec suspicion, Alec continua sur le même ton :

« Il attend de vous tous la plus sincère et totale collaboration avec le commandant Vadik et le lieutenant Fang, afin que toute la lumière soit faite sur cette triste affaire. Vous êtes priés, donc, de répondre à toutes leurs demandes avec célérité et transparence et également de transmettre cette consigne à l’ensemble du personnel. »

Vadik eut un sourire moqueur et Fang gloussa discrètement.

Alec ajouta donc en regardant à nouveau la RH stupéfaite :

« Leurs demandes ne sont donc pas discutables. Il serait très malvenu que Monsieur Ségard apprenne que vous n’avez pas tenu compte de ses consignes. »

Stella de Vernoux grimaça sans répondre. Padolt ne semble guère plus ravi et il semblait bien peu sincère lorsqu’il répondit :

« Monsieur Ségard peut compter sur nous… Même si je ne comprends pas pourquoi diable cette enquête s’éternise alors que le coupable est connu depuis le début…

– On ne vous demande pas de comprendre, lui répondit très aimablement Vadik. On vous demande nous laisser faire notre boulot et de nous y aider lorsque nous vous en prions. »

Le frissonnement de colère de Padolt et de De Vernoux n’échappa pas à Alec et Vadik, pas plus que celui de peur de Madame Chatone n’échappa à Fang.

Alec ajouta encore :

« Monsieur Ségard compte sur vous pour que vous transmettiez son message au reste du personnel au plus vite. Pour ma part, je ne vais pas plus déranger. Je vous souhaite une agréable journée. Commandant, Lieutenant, n’hésitez pas pas si vous avez encore besoin de nous. Au revoir.

– Bonne journée, Varin, lui répondit Vadik. Au plaisir. »

Alec partit sans attendre et Vadik se tourna vers le directeur, tout sourire :

« Bien. Ravi de vous rencontrer enfin, Monsieur Padolt, et ravi de vous revoir, Madame de Vernoux. Pouvons-nous enfin vous interroger ?

– Soit, puisque vous avez du temps à perdre… grogna le directeur.

– Et nous avions aussi demandé à voir le responsable de production, monsieur… Frondert, je crois ?

– Il est en réunion, mais il devrait être là tout à l’heure, répondit de Vernoux, toujours très froide. C’est avec lui que vous devriez voir cette histoire de planning.

–Parfait, merci de l’info. » lui dit Vadik avec un hochement de tête.

Les deux policiers suivirent Padolt et De Vernoux dans le couloir, jusqu’au bureau du directeur. Ce dernier était meublé avec confort et de modernité. L’ordinateur était flambant neuf et le fauteuil, visiblement très confortable, également.

Padolt s’y assit et Vadik s’installa sur un des sièges qui lui faisaient face et Fang sur le second.

De Vernoux resta debout derrière son directeur.

Fang sortit son ordinateur de son sac et l’ouvrit sur ses genoux pour se mettre à taper.

« Qu’est-ce que vous faites ? lui demanda De Vernoux en croisant les bras.

– Le lieutenant Fang va simplement noter vos réponses, Madame. Rien de plus normal dans un interrogatoire, répondit Vadik. Bien. Donc, pour commencer… Je crois ne pas vous avoir vu, ni l’un ni l’autre, dans les témoignages directs de l’agression ?

– Nous étions ici, répondit avec gêne Padolt. Nous étions en train de reprendre ensemble les consignes que Monsieur Ségard nous avait laissées…

– Vous ne l’avez pas raccompagné ?

– Uniquement jusqu’à la porte…

– D’accord.

– C’est quand nous avons entendu le bruit et les cris dehors que nous avons été voir, mais il était trop tard.

– Vous connaissiez Ludovic Saret avant qu’il agresse Léon Ségard ?

– Non, moi non. Je ne connais pas tous les employés des ateliers, grogna Padolt avec un certain mépris.

– Et vous, madame ?

– Non, je ne le connaissais pas spécialement non plus.

– Nous allons devoir interroger ses collègues, principalement, vous devez vous en douter, ceux qui travaillaient avec lui le jour du drame.

– Les gendarmes l’ont déjà fait ! » soupira avec humeur Padolt.

Fang levait régulièrement les yeux sur la nervosité des deux personnes qui faisaient face. Vadik restait très calme et aimable, mais son regard acéré ne perdait rien non plus.

« Tout à fait, mais leur déposition ne répond pas toutes nos questions. Il y a plusieurs points à éclaircir.

– Mais enfin ! intervint enfin De Vernoux avec humeur. Qu’est-ce que vous cherchez, à la fin, alors que le coupable est connu !

– La vérité, madame. Car voyez-vous, juridiquement, le juge d’instruction est tenu de monter un dossier à charge et à décharge. Bref, nous devons découvrir absolument tout ce qui entoure cette mort. »

Il sourit :

« Et vous n’avez rien à cacher, j’en suis sûr. »

 

Chapitre 12 :

Alec sortit du bâtiment avec une sale impression. Il ne portait pas particulièrement Padolt dans son cœur, mais De Vernoux lui avait paru encore plus méprisante et hautaine que dans ses souvenirs… Et la pauvre Madame Chatone semblait à bout de nerfs. Ça, la différence avec l’époque du brave Henri Gavriel devait être un peu violente pour elle…

Son regard fit le tour de la grande cour. Il y avait un petit groupe d’ouvriers fumeurs en pause du côté de l’usine. Il hésita un peu avant d’aller vers eux, car il en connaissait quelques-uns, mais leur gène était visible et plusieurs rentrèrent pendant qu’il approchait. Il eut un soupir navré et s’arrêta à quelques pas d’eux. Un quinquagénaire usé se leva lentement du banc où il était assis pour venir à sa rencontre.

« Salut, Alec…

–Bonjour, monsieur Bouchut… Ça va ? »

Bouchut était un vieil ami de son père. Alec le trouva bien pâlichon. Bouchut haussa les épaules :

« Bof, tu dois t’en douter… Qu’est-ce que tu fais là ?

– J’apportais un message de monsieur Matteo à la direction.

– Ah, il aime pas les mails ?…

– Si, mais là, un courrier officiel et physique remis en main propre lui paraissait plus carré. Sérieux, ça va comment, ici ? »

Bouchut haussa encore les épaules avant de poser sa main calleuse sur celle d’Alec pour l’entraîner un peu plus loin et lui dire tout bas :

« Traîne pas trop par là, ‘faudrait pas que certains gars te voient…

– Qu’est-ce qui se passe ? répondit Alec sur le même ton.

– Ben y a pas mal de monde qu’était bien remonté contre monsieur Ségard là, et ben… C’est pas forcément la joie concernant le petit, alors ça serait bête qu’ils s’en prennent à toi… Y en a vraiment qu’ont les nerfs à fleur de peau, tu sais…

– C’est si chaud que ça ?

– Ouais… Les cadres nous passaient déjà rien, mais depuis… Enfin, il nous cherchait et dès qu’on craque, ils  hurlent qu’ils vont appeler les flics, que de toute façon on va tous finir en tôle et ce sera très bien parce que les Chinois, eux, ils font pas chier… »

Alec avait froncé les sourcils et reprit :

« Bon courage… Mais euh… »

Il hésita, mais continua tout de même :

« Vous pouvez faire passer l’info qu’en fait, quoi qu’il vous dise, la délocalisation n’est pas officielle ? Léon Ségard n’avait rien signé et monsieur Matteo ne peut rien signer non plus pour le moment…

– Et tu crois vraiment qu’il va refuser ?

– Je crois juste que rien n’est fait. Entre nous, ces connards le font tellement chier qu’il pourrait bien freiner juste pour les emmerder… Donc, ne perdez pas espoir. Sérieusement, rien n’est joué… »

Le vieil ouvrier le regardait avec scepticisme. Alec ajouta avec un sourire :

« Et si un d’eux vous emmerde trop, balancez-le dans une cuve de métal en fusion… Pas de traces, pas de problème. »

Bouchut eut un sourire aussi :

« Pas con… »

Une voix hurla, les faisant sursauter tous les deux, que la pause était finie et que les retards seraient décomptés les salaires.

Alec soupira, énervé, alors que l’ami de son père filait après lui avoir tapoté l’épaule.

Il retourna au parking. Il ne voulait pas leur donner de faux espoirs, mais il lui semblait vraiment que Matteo n’était pas un monstre d’égoïsme courant après l’argent à tout prix et surtout au mépris de ses semblables. Et puis, c’était vrai, tout simplement. Rien n’était officiellement acté. Sans compter que lui avait sa propre carte à jouer, au pire…

Il remonta dans sa voiture, il était temps de rentrer.

Devant la maison, il trouva son jeune patron en train de lancer un bâton, jouant avec les chiens. Lou était assise sur les marches du perron, derrière lui.

« Ça a été, Alec ? demanda le garçon en reprenant le bâton que venait de lui rapporter Hadès.

– Votre courrier a été remis devant le commandant Vadik et le lieutenant Fang, qui se trouvaient là, Monsieur.

– Ah ? Fit Matteo, un soupir un sourcil en l’air, en relançant le bâton.

– Oui, la direction les recevait enfin.

– Pas trop tôt. »

Les trois chiens, Caramel restant couché près de Lou, étaient partis comme un seul homme, enfin un seul chien. Éris saisit le bout de bois, Cerbère l’attrapa aussi et tira et ils firent semblant de se battre alors que Matteo soupirait :

« Y a intérêt à ce qu’ils déconnent pas.

– J’espère également, Monsieur… »

Matteo nota le ton un peu énervé d’Alec et le regarda un instant, un sourcil à nouveau levé.

Éris parvint à arracher le bâton à son fils et le rapporta à Matteo, toute fière. Matteo le reprit :

« … Mais ?

– Mais… Il m’a semblé que Monsieur Padolt et Madame de Vernoux étaient très contrariés du fait que les policiers continuaient leur enquête alors que pour eux aussi, visiblement, le fait que l’agresseur de votre grand-père soit connu devrait tout clore sans chercher plus loin. »

Matteo lança le bâton avec énergie :

« Je veux savoir pourquoi cet homme a tué Grand-Père.

– Le commandant Vadik le lieutenant Fang sont aussi de cet avis. Je n’ai aucun sur le fait qu’ils ne lâcheront rien avant d’avoir tout compris.

– Je leur fais confiance… »

Cette fois, ce fut Cerbère qui lui rapporta le bâton. Il frémit et soupira en le lançant encore plus fort :

« Mais c’est quoi leur problème à tous ces cons de vouloir absolument boucler cette enquête ? !…

– Je n’en sais rien, Monsieur, mais ça me dérange autant que vous. »

Lou écoutait et intervint en croisant ses bras sur ses genoux :

« Ils ont tant que ça de sales trucs à cacher ? »

Matteo la regarda en fronçant son second sourcil, contrarié. Alec haussa les épaules :

« J’espère que non, Mademoiselle. Mais je dois admettre que c’est une idée qui m’a traversé…

– En tout cas, je vais avoir beaucoup de mal à leur faire confiance… » grogna Matteo.

Éris le rapporta le bâton à nouveau et il le lança cette fois avec une énergie furieuse.

« Si la propre direction de mon entreprise se fout de savoir pourquoi mon grand-père, leur propre patron, est mort…

– T’as qu’à les virer ! dit encore Lou, mi-amusée, mi-choquée, elle aussi, du comportement qu’avait décrit Alec.

– C’est à l’étude. » répondit très sérieusement Matteo, soudain très froid.

Ils rentrèrent peu après. Alec alla aider sa mère a préparé le déjeuner.

Lydia arrivait dans l’après-midi, mais aucun autre Baudouin ne viendrait. Margaux venait d’être hospitalisée pour une appendicite et Joséphine était donc restée à Cannes pour pouvoir s’occuper du petit Quentin, et son mari pour gérer l’hôtel en absence de leur fille. Matteo avait pris ça bien, content de revoir Lydia, mais se passant volontiers de la présence du sale gosse, entre autres.

Alec alla chercher la vieille dame à la gare. Aussi digne au printemps précédent, elle accepta la main qu’il lui tendit pour l’aider à descendre du train. Il porta ses deux valises jusqu’à la voiture, lui ouvrit la portière, la laissa monter avant de mettre les valises dans le coffre pour enfin remonter lui-même et redémarrer.

« Tout va bien, Madame ? Nous pouvons y aller ? demanda-t-il en bouclant sa ceinture.

–Oui, merci, Alec. Navrée du dérangement, j’aurais pu commander un taxi…

– Oh non, je vous en prie. C’est tout à fait normal, vous ne m’avez absolument pas dérangé. Comment allez-vous ?

– Ma foi, aussi bien que possible vu ces tristes circonstances… Comment vont Gwendoline et Matteo ? Et Julia ?

– Mademoiselle Gwendoline est très peinée, elle est épuisée… Mademoiselle Julia la soutient, les soutient autant qu’elle peut et Mademoiselle Lou est là aussi…

– Ah, la jeune amie de Matteo ?

– Oui. Vous les verrez en fin d’après-midi, ils sont partis au cinéma.

– Et lui, comment va-t-il ?

– Il commenct à relever la tête, à reprendre pied… Il essaye de gérer autant qu’il peut, mais c’est très dur pour lui malgré tout… Ça va leur faire du bien de vous voir.

– C’est normal… Paul et Joséphine étaient réellement navrés de ne pas pouvoir venir…

– Il n’y a pas de souci, tout le monde a très bien compris. Ne craignez rien. Comment va mademoiselle Margaux ?

– Elle a été opérée hier après-midi et tout va bien, elle devrait sortir après-demain.

–Oh, parfait. Vous lui souhaiterez un bon rétablissement. »

Ils arrivèrent bientôt. Alec laissa la vieille dame devant l’entrée, sa mère l’attendait. Lui alla ranger la voiture, avant d’aller porter les valises dans la chambre. Lorsqu’il redescendit, il rejoignit le petit salon où Gwendoline sanglotait dans les bras de Lydia, sous l’œil attristé de Julia. Mariette, là aussi, les mains nouées devant elle, regardait la scène, navrée. Elle jeta un œil à son fils qui attendit que Julia le regarde pour demander d’une voix très douce :

« Je ne voulais pas vous déranger. J’aurais juste souhaité savoir si madame Lydia souhaitait un thé ou un café ?

– Un thé, merci, Alec. » répondit dans un murmure la nouvelle arrivant.

Alec s’inclina et ressortit sans attendre.

Il gagna la cuisine où il retrouva son père, qui rangeait la vaisselle propre. Il la sortait du lave-vaisselle, essuyait avec soin l’eau qui restait avant de tout remettre dans les placards.

« Tout doux, papa… Te penche pas trop, tu veux de l’aide ?

– Non, non… T’en fais pas, fiston, j’y vais tranquille.

– D’accord… »

Alec se mit à préparer le thé.

« Ils rentrent quand, monsieur Matteo et son amie ? demanda Yves.

– Ils seront là pour dîner, je pense.

– Pas plus tôt ?

– Non, le film était vers 15 heures et quelques et ils allaient sûrement traîner un peu la Part-Dieu avant de rentrer. Bah, tant qu’il sont là à temps pour dîner… Ils sont grands et ça fait sûrement du bien à monsieur Matteo de prendre un peu l’air, je l’ai senti nerveux, ce midi.

– Il tient plutôt bien, je trouve.

– Oui. Il tient bien. C’est un Ségard et il est bien décidé à prendre les choses en main. Et c’est très bien.

–Tu crois qu’il va vraiment renoncer à la délocalisation ? »

Alec versa l’eau chaude dans la théière avec délicatesse et répondit avec un sourire :

« Si les trois autres ne le lâchent pas, il pourrait bien, juste pour les faire chier.

– Ça va être marrant.

– Ouais. ‘Faudra prévoir du pop-corn pour regarder ça. »

 

Chapitre 13 :

 

La cérémonie se déroula, comme Matteo et sa grand-tante l’avaient souhaité, dans la plus stricte intimité de la chapelle du parc du Domaine.

Le père Poncin officia, réconfortant et bienveillant. Gwen était en larmes dans les bras de Julia, Matteo n’en menait guère plus large et Lou finit par passer son bras autour de ses épaules et prendre sa main. Lydia restait très droite et digne, même si visiblement très émue, comme Bruno, le vieil ami du défunt, qui était assis près d’elle.

Derrière se trouvaient Yves, Mariette et les parents de Mariette, Mathieu et Rose Dandre. Mariette pleurait, comme sa mère.

Alec, pour sa part, était debout avec le personnel des pompes funèbres, car la petitesse du lieu ne permettait pas à tous être assis.

Il faisait froid et le ciel était sombre lorsqu’ils sortirent pour se rendre au cimetière.

Ce dernier était calme. Il y avait juste un couple de personnes âgées qui restèrent à distance.

Matteo sanglotait, cette fois, tout comme Gwen, et si Lou tenait à peu près bon, Julia, elle, pleurait également et même Lydia et Mathieu n’en menaient pas large.

Alec semblait le seul à garder la tête froide, même s’il restait profondément triste. Quel gâchis… se répétait-t-il.

Il commençait à pleuvoir lorsqu’ils repartirent.

La journée s’acheva, maussade. Le vieux Bruno resta dîner avec eux, tout comme les parents de Mariette, avant qu’Alec ne ramène ces derniers chez eux. Il rentra tard, n’ayant pas voulu rouler trop vite sous la pluie.

Le lendemain, il raccompagna Bruno à la gare. Lorsqu’il revint, après avoir fait quelques courses, ce fut pour découvrir le portail ouvert, car la voiture des policiers était en train de se garer devant la maison.

Laissant ses parents les accueillir, il se contenta de les saluer de la main en passant avant d’aller ranger la voiture et les courses, non sans remarquer qu’un troisième homme les accompagnait : le docteur Aslanov.

Mariette, encore toute retournée des funérailles, les fit entrer aussi poliment qu’elle le put, mais sa petite mine ne leur échappa nullement.

Anastasy Vadik lui sourit, compatissant :

« Est-ce que ça va, madame Varin ? Vous êtes toute pale ? Nous ne dérangeons pas, j’espère ?

– Non, non… Il n’y a aucun souci, Commandant, dénia-t-elle vivement avant d’inspirer un grand coup. Soyez les bienvenus. Que pouvons-nous pour vous ? »

Aslanov regardait le hall avec intérêt, curieux, et Fang demeurait comme souvent impénétrable. Vadik répondit, toujours très aimable :

« Le docteur Aslanov, que voici, aurait souhaité rencontrer la famille de monsieur Ségard pour les informer des conclusions de l’autopsie, maintenant que les résultats y sont connus. Navré de ne pas avoir pris le temps de vous avertir… Nous ne vous dérangeons pas, vous êtes sûre ?

– Mes respects, madame, la salua Aslanov, souriant lui aussi

– Oh… Non, non. Il n’y a vraiment aucun souci. Enchantée, Docteur. Venez attendre au salon, je vais chercher Monsieur Matteo et Mademoiselle Gwendoline. »

Elle les guida jusqu’à la grande pièce, se poussa pour les laisser entrer, avant de demander, droite :

« Ces messieurs voudront-ils un thé ou un café ?

– Volontiers, lui répondit Vadik en hochant la tête. Un café pour moi.

– Moi aussi, merci, ajouta Aslanov et Fang se contenta d’un signe de tête.

– Installez-vous, je vous apporte ça très vite. »

Elle repartie en refermant la porte et Fang eut un sourire :

« Je n’arrive pas à m’y faire…

– Bah, si ça leur va… soupira Vadik en retirant son manteau avec soin avant de s’asseoir et le poser sur ses genoux.

– De quoi vous parlez ? s’enquit Aslanov, curieux, avant de faire de même.

– Killian a du mal avec la politesse des employés de cette maison, expliqua Vadik en levant une main théâtrale.

– C’est pas tant ça que l’impression qu’ils se pensent à nos ordres… corrigea l’Eurasien en allant voir, un peu plus loin, les vitrines des minéraux. Sérieux, déjà que quand je croise ma concierge qui passe la serpillière, je me sens mal qu’elle s’excuse de me déranger alors que c’est moi qui la dérange, mais là, une famille qui en sert un autre depuis 150 ans, sérieux, c’est vraiment bizarre…

– Ah, toi, tu n’as pas de cousin aristocrate… soupira Aslanov, amusé.

– Toi si ?

– Tout à fait, une branche que j’ai un peu fréquentée à mon arrivée en France, puisqu’elle vit à Paris… Vieille noblesse russe, installée là depuis 1917, jamais rentrée… Deux fois plus de domestiques que d’habitants dans la maison… Et la cousine ! Même pas capable de faire cuire des pâtes ou de s’habiller toute seule ! Je te jure, j’étais sur une autre planète. Et d’un mépris pour ses employés, c’était à vomir…

– Ce qui est dingue, c’est qu’ils acceptent encore de se laisser traiter comme ça de nos jours… » fit encore Fang, bougon.

Et la conversation s’arrêta là, car Matteo arriva avec Lou, Gwen, Julia et Lydia.

Les présentations faites ou refaites, tout le monde s’assit. Cette fois, Fang ne sortit pas son ordinateur. Assis sur le canapé, à droite Aslanov lui-même à droite de Vadik, il resta à observer, face à eux, Lydia, Matteo et Gwen, alors que Julia et Lou s’étaient assises sur le troisième sofa, à la droite, donc, du Lieutenant.

Alors que Mariette était revenue avec les cafés, Matteo attendit qu’elle ait fini de les servir pour commencer :

« Merci infiniment de vous être déplacé en personne, Docteur.

– Je vous en prie. Je reconnais que ce n’est pas habituel. J’espère que nous ne vous dérangeons pas ?

– Ben, vous avez interrompu une partie de cartes, ça reste gérable… » répondit le garçon.

Aslanov et Vadik eurent un sourire.

« Parfait, dit le second.

– Je tenais à vous informer des résultats de l’autopsie. J’ai reçu tout ça hier après-midi.

– C’est vraiment très aimable à vous d’être venu, répéta Matteo, mais un coup de fil n’aurait pas suffi ? »

Aslanov dénia du chef et se pencha, appuyant ses coudes sur ses genoux :

« Il n’y a aucun problème. Il nous semblait important de faire un point avec vous. »

Fang prit sa tasse de café et en respira les vapeurs alors que Vadik opinait du chef en s’appuyant lui sur le dossier.

Matteo fronça un sourcil :

« Ah, il y a un problème ?

– Nous avons confirmation que votre grand-père avait bel et bien une tumeur au cerveau.

– Vous en aviez parlé, oui ? »

Gwen avait tremblé et Julia prit sa main. Lydia avait aussi froncé les sourcils :

« Léon était malade ?

– Oui, madame. Si ça peut être une consolation pour vous, son agression lui a épargné une longue agonie. Il n’en avait plus pour longtemps, de toute façon. Vu les métastases que nous avons trouvées, en particulier au niveau du foie et du pancréas, nous pouvons vous assurer que c’était de toute façon une question de mois tout au plus. »

Gwen se mit à pleurer et Julia passa comme elle put son bras autour d’elle. Matteo, lui, prit sa tête dans ses mains un instant, tremblant, avant d’inspirer un grand coup, de se redresser, et de demander d’une voix sourde en joignant ses mains devant son visage

« Est-ce que vous avez une idée de quand cette maladie a débuté ? »

Aslanov se redressa en haussant les épaules en signe d’ignorance. :

« Impossible de savoir avec précision. Les vitesses d’évolution de ces pathologies sont extrêmement aléatoires. Cela dit, avec le nombre de métastases, plusieurs mois sans doute, peut-être un an ou deux en tout, mais ce sera impossible à prouver.

– Je vois. »

Lydia restait grave, tout comme Lou qui avait croisé les bras.

Il y eut un silence, puis Matteo reprit, sombre :

« Et est-ce que ça pouvait affecter son jugement ? »

Aslanov haussa à nouveau les épaules, mais ce fut Vadik qui répondit :

« Le neurologue que nous avons interrogé le pense, mais il n’a pu donner qu’un avis rapide. Il devrait nous en donner un plus poussé d’ici quelques jours, le temps de mieux analyser les scanners et les photos.

– Bien. Merci.

– Vous n’aviez aucune idée du faitque votre grand-père ait pu être atteint d’une maladie de ce genre, n’est-ce pas ? » demanda encore Vadik, très doux.

Ses deux poings serrés l’un dans l’autre devant ses lèvres, Matteo trembla et dénia du chef alors que les larmes lui montaient aux yeux. Lydia frotta son dos avant de poser sa main sur son épaule. Il reprit enfin d’une voix tremblante :

« On se voyait moins et au téléphone… Il avait l’air stressé et fatigué, mais… il se plaignait pas… C’est vrai que quand il venait ici, depuis cet été, il avait très souvent mal à la tête… Et là, je le voyais bien, qu’il était à bout… Mais avec la merde à gérer là et les autres continuent foutaient la pression… Je pensais pas… J’aurais jamais cru… »

Il ne put finir sa phrase et sanglota. Vadik et Aslanov échangèrent un regard, navrés, alors que Lydia, désolée elle aussi, frottait à nouveau le dos du jeune homme en disant :

« Personne ne t’en veut, Matteo. Tu ne pouvais pas deviner, tu n’as rien à te reprocher. Et puis, comme ce monsieur l’a dit, Léon a fini de souffrir, maintenant. Il a rejoint mon Justin et tout va très bien pour eux. »

Vadik, Aslanov, Fang et Lou eurent un petit sourire. Gwen, elle, pleurait toujours.

Matteo hocha la tête en se redressant, sortit un mouchoir en papier de sa poche, essuya ses yeux et se moucha, avant de soupirer :

« Désolé…

– Il n’y a pas de souci, lui répondit Vadik. Votre grand-père avait un traitement contre les migraines, sans plus. Connaissez-vous le médecin qui lui avait prescrit ?

– Ah non, aucune idée… Grand Père n’avait pas de médecin traitant… Il a dû en chercher un… »

Matteo eut un petit sursaut, comme s’il réalisait quelque chose, avant de grogner :

« J’espère qu’il n’a pas demandé aux deux autres, s’ils l’ont envoyé chez un toubib aussi doué que le psy qu’ils lui avaient recommandé pour moi… »

Fang fronça un sourcil, Vadik deux, et le second demanda :

« C’est quoi, cette histoire de psy ? »

Matteo grommela, puis leur expliqua rapidement comment, suite à sa déprime après la découverte des corps de ses parents, son grand-père avait emmené chez un psychiatre « très compétent », recommandé par Édouard Malton et Laetitia Frajet, psychiatre qui voulait à tout prix l’interner et l’avait gavé de médicaments qui avaient failli le rendre fou pour de bon. Lou confirma que l’état de son ami n’avait fait que se dégrader jusqu’à ce qu’un autre psychiatre lui fasse tout arrêter.

Vadik nota avec soin les coordonnées de Siegfried et le nom du psychiatre parisien.

Décidément, cette affaire était loin d’être claire. Dès qu’on pensait avoir défait un noeud, on en trouvait six…

 

A suivre….

50 réponses à Héritages – 2e partie (en ligne par épisode)

  1. Armelle dit :

    Dis dis dis, c’est quand la suite ?
    XD
    Merci pour ce chapitre (imagine Fang en chien de chasse qui dresse l’oreille dès qu’il entend un truc utile pour son enquête MDR)

  2. Pouika dit :

    Merci pour ce 13ème chapitre

  3. Pouika dit :

    Merci pour ce 13ème chapitre

  4. Pouika dit :

    Merci pour le chapitre 12
    mais il ne manque pas le mot doute ici : « Je n’ai aucun * sur le fait qu’ils ne lâcheront rien avant d’avoir tout compris. »
    popcorn sorti !

  5. Armelle dit :

    Comme d’hab, j’adore Alec et ses petites phrases ^^
    et, oh mon dieu !, Fang a gloussé ! Il se dévergonde !!!! XD
    pour finir, mon refrain : vivement la suite !!!

  6. Pouika dit :

    Merci pour ce onzième chapitre ! à la semaine prochaine !

  7. Pouika dit :

    Merci pour le 10me chapitre

  8. Armelle dit :

    aaaaaaaaaaahhhhhhhh depuis le temps qu’on l’attendait le coup de gueule de Mattéo envers la vieille peau ! ça fait du bien ! c’est anti-stress XD
    Le prochain sur la liste, c’est le banquier ou l’associé ? voire les deux en même temps ?
    vivement la suite !!!!

    • Ninou Cyrico dit :

      @Armelle : Lol, eh oui, car comme l’a dit Alec, ‘faut pas faire chier un Ségard au fond du gouffre, ça mord !!
      Et t’en fais pas, ils auront leurs comptes, les autres :p ! Laisse Vadik et Fang faire leur boulot ^^ !

  9. Pouika dit :

    Merci pour ce neuvième chapitre !

  10. Pouika dit :

    Non ! une autre semaine à attendre pour le chapitre 9 !! ouin !!!!!
    bon bah merci quand m^me pour le 8 snif nif

  11. Armelle dit :

    euh…

    et la suite ? Elle est où ? Veux pas attendre moi !!!!

    C’est trop long une semaine…

  12. Pouika dit :

    Merci pour ce 7ème chapitre, l’enquête avance

  13. Pouika dit :

    Merci pour ce 6ème chapitre , qu’un cancer, pas de poison pou le tuer à petit feu ! euh je suis peut-être trop paranoïaque

  14. Armelle dit :

    Ils ont l’air bien ces flics ^^ mais où étaient julia et gwen pendant l’interrogatoire ?
    et vivement demain avec le retour de Lou ^^

    • Ninou Cyrico dit :

      @Armelle : Toi t’as pas bien lu le début du chapitre… Elles sont avec les parents d’Alec pour faire le tour des artisans et tout pour les funérailles. ^^
      Eh ben dis donc, vous l’attendez Lou !!!
      Merci !!

  15. Pouika dit :

    oh oh intéressant ce 5ème chapitre

  16. Pouika dit :

    Merci pour ce 4ème chapitre ! Moi aussi je veux revoir Lou !

    Et Alec « nounours portable ! avec bouillotte intégré »

    • Ninou Cyrico dit :

      @Pouika : Bon, bon, d’accord, je vais voir si elle peut passer… ^^
      Oui, Alec a des options insoupçonnées 🙂 !!
      Merci de suivre et bonne semaine !!

  17. Armelle dit :

    j’ai adoré la scène où Matteo se sert d’Alec comme d’un nounours ^^ trop mignon ! dommage que ce soit dans ces circonstances et inconsciemment…
    et chouette la dernière scène du chap 4 ! du coup, à quand la sortie de placard d’Alec ? et celle de Matteo ?
    et Lou elle va venir ou pas ?

    • Ninou Cyrico dit :

      @Armelle : Merci 🙂 !! Moui, Alec a une option « Nounours » insoupçonnée. :p
      Et oui, je tenais à cette scène et ça finit sur un ton un peu plus léger.
      Et dis donc, t’y tiens à revoir Lou ?!

  18. Pouika dit :

    M3rci pour c3 troisi3m3 chapitr3 !

  19. Armelle dit :

    J’aime beaucoup le notaire ^^ mais j’adore Alec qui est capable de rester calme dans une telle situation et honnête sans essayer d’en profiter, même pas pour un câlin ^^
    Et Lou alors ? Elle va venir ?
    Vivement la suite !

    • Ninou Cyrico dit :

      @Armelle : Oui, il est bien ce gars, et Alec ben, il reste pro. ^^ Il gère. Il est là pour ça. Lou ben je l’avais un peu zappouillée, mais ouais, y a des chances qu’elle passe. Merci ^^ !

  20. amakay dit :

    Il est bien ce notaire… marchi pour ce 2-2

  21. Pouika dit :

    MErci pour ce second chapitre

  22. Pouika dit :

    Merci pour ce chapitre; trop triste pour Matteo

  23. Armelle dit :

    snif snif… faut que Alec lui fasse du chocolat chaud et des muffins et un gros câlin jusqu’à ce qu’il s’endorme ! Le mieux pour le petit là c’est de dormir jusqu’à l’arrivée de Gwen, Julia et les parents d’Alec. Au moins il sera bien entouré pour prendre de bonnes décisions et se remettre de ses émotions ! Et Lou ? Elle va venir aussi ?

  24. amakay dit :

    Bon ben deuxième partie qui commence avec des larmes… Pauvres Mattéo et Alec…

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