Héritages – 2e partie (en ligne par épisode)

Suite directe d’Héritages – Première partie, qui se lit ici.

 

Héritages

Deuxième partie

Roman de Ninou Cyrico

 

Chapitre 1

Mattéo sanglotait dans les bras d’Alec, en état de choc, tous deux assis sur le canapé. Sig était près d’eux, grave. Alec était bien secoué aussi, incapable de faire autre chose que frotter le dos du jeune homme. Ses neurones ne se connectaient plus trop. Outre la peine sincère qu’il éprouvait, ce décès remettait trop de choses en cause et il ne savait absolument pas par quel bout prendre quoi…

Caramel tournait autour d’eux en couinant, très inquiet, et, quand Sig se releva pour retourner dans le hall, le chien grimpa sur le canapé sans sommation.

Le psychiatre rejoignit la professeure et les gendarmes. Éris s’était couchée, tenant toujours les humains à l’œil, Cerbère était assis près d’elle, tout aussi vigilant, comme son frère, lui debout à côté de Mme Bougon.

« Bon… disait Tyrelon, mal à l’aise. On va pas traîner… De toute façon, il n’y a rien de plus à dire pour le moment… On va voir comment ça tourne et on vous tiendra au courant…

– D’accord, opina Mme Bougon. Je vais leur expliquer, ne vous en faites pas.

– Et encore désolé, hein…

– Oui ben ça, Mattéo verra, répondit-elle un peu sèchement. Merci quand même d’avoir pris la peine de vous déplacer. Et soyez prudents sur la route. »

Ils filèrent sans trop demander leur rester et Sig s’approcha de la retraitée :

« Qu’est-ce qu’il y avait d’autre ?

– Oh, le bazar de ce genre d’histoire… L’homme qui a agressé monsieur Ségard a été arrêté tout de suite et le corps va être emmené à l’institut médico-légal. Mais bon, pas plus de choses pour le moment… Les gendarmes sont en train de recueillir des témoignages, bref, un début d’enquête… Mais ils ne savaient pas si l’enquête allait leur être confiée pour de vrai, en fait… Tyrelon pense qu’il y a trop de conflits d’intérêts, il préfèrerait ne pas avoir à gérer ça.

– Hmmm… »

Le psychiatre croisa les bras et réfléchit un peu avant de secouer la tête :

« C’est sûr qu’un enquêteur neutre et ne connaissant rien aux problèmes serait bienvenu. Après, s’il y a eu agression devant témoins, c’est un cas assez simple et j’ai peur qu’un procureur n’aille pas plus loin…

– Ça, nous verrons bien… Mattéo a peut-être son mot à dire…

– Sûrement, mais pour le moment, il n’est pas en état.

– Oh, je vous crois ! Quel imbécile, ce Saret ! Bon sang, je comprends qu’il soit furieux, mais cracher ça comme ça devant Mattéo, c’est vraiment n’importe quoi !

– Nous sommes d’accord…

– Pauvre petit… Il pleure toujours ?

– Ça, ça m’étonnerait qu’il se calme tout de suite… Ah, je vais aller voir dans ma sacoche si j’ai quelque chose à lui donner, je l’ai laissée dans ma voiture… »

Mme Bougon opina. Il prit un parapluie et sortit. Hadès le suivit. Mme Bougon soupira et rejoignit le grand salon où la situation n’avait absolument pas évolué. Elle grimaça, navrée, et se dit qu’elle allait relayer Alec qui avait sûrement du monde à avertir. Elle s’approcha doucement :

« Le docteur Freund est parti voir s’il avait quelque chose pour aider Mattéo dans sa voiture…

– Oh, c’est gentil… » répondit Alec dans un sursaut, ne l’ayant pas entendue arriver.

Il frotta le dos de Mattéo toujours en pleurs contre lui :

« Ça va aller, ça va aller, ne craignez rien… »

Comme le garçon avait de nouveaux sanglots, il ajouta avec un sourire triste :

« Vous n’êtes pas tout seul, ne vous inquiétez de rien d’autre que de vous-même, ça va aller… »

Le téléphone sonna, les faisant sursauter. Alec jeta un œil ennuyé à Mme Bougon qui opina et vint prendre sa place. Mattéo eut du mal à le lâcher, mais finit par accepter et se laissa faire. La vieille dame l’étreignit avec douceur alors qu’Alec se hâtait vers le téléphone.

« Domaine Ségard, j’écoute ? dit-il d’un ton plus sec qu’il l’avait voulu en passant sa main dans ses cheveux.

– Euh, bonjour… dit une voix féminine interloquée. Euh… J’aurais voulu parler à monsieur Léon Ségard, je vous prie ?…

– C’est à quel sujet ? demanda Alec en fronçant les sourcils.

– M. Monsan souhaiterait décaler leur rendez-vous de demain, il a un empêchement ? Est-ce que monsieur Ségard pourrait venir après-demain, plutôt, à 14 h ? »

Alec sentit une colère aussi sincère que violente exploser en lui et il eut beaucoup de mal à la contenir. Mme Bougon, qui le regardait, grave, tout comme Mattéo qui avait levé le nez, larmoyant, lui virent tous deux serrer un poing tremblant alors qu’il répondait en contenant très mal sa fureur :

« Un ‘’empêchement’’ ? Vous avez fait courir M. Ségard de Paris et il aurait fallu décaler parce que M. Monsan n’a pas été fichu de gérer son planning ?! »

Il y eut un silence choqué au bout de la ligne alors qu’Alec continuait sur le même ton en passant nerveusement sa main dans ses cheveux :

« Ah, et puis merde, de toute façon, ça n’a plus d’importance… Veuillez informer votre patron que M. Ségard est décédé tout à l’heure… »

Un petit cri se fit entendre sans l’interrompre :

« Merci de nous laisser tranquilles durant les prochains jours, nous vous recontacterons lorsque nous y verrons plus clair.

– Euh… Oui… Bien sûr, désolée… Et toutes mes condoléances, j’avertis M. Monsan tout de suite… bredouilla-t-elle.

– Merci. »

Il raccrocha avec un soupir. Sig revint à ce moment et s’arrêta à l’entrée de la pièce, intrigué :

« Euh, ça va ?

– Ouais, ouais, on va faire pour… » grommela Alec en reposant le combiné.

Alec se massa les tempes un instant en fermant les yeux, tentant de reprendre son calme. Un « empêchement », bon sang. Faire venir un homme de 69 ans épuisé et stressé de Paris pour oser demander à décaler comme si de rien n’était…

Il se secoua.

Il avait d’autres choses à gérer, là. Il garda ses mains jointes devant son visage un instant avant de regarder les autres :

« Je vais avertir madame Gwendoline, le reste de la famille et mes parents… Si je peux vous laisser un moment ?

– Bien sûr Alec, pas de souci, approuva gentiment Mme Bougon. Ne t’en fais pas, on reste là.

– Tout à fait, confirma Sig. Vois ça tranquillement, on gère. »

Alors hocha la tête et sortit après un dernier sourire à Mattéo. Il avait vraiment du mal à réaliser ce qui arrivait. Il rejoignit son propre bureau et y entra comme le téléphone sonnait à nouveau :

« Domaine Ségard, j’écoute ? soupira-t-il.

– Euh,… Varin ? Tyrelon ici.

– Oui, rebonjour ?

– Rebonjour. Je vous appelle vite fait pour vous donner les dernières infos.

– Je vous écoute ? »

Alec s’assit à son bureau et prit de quoi écrire alors que le gendarme continuait :

« Alors, l’agresseur est en garde à vue, le procureur a été saisi, mais j’ignore encore si une enquête plus poussée va être lancée ou pas. De notre côté, on a presque fini de recueillir les témoignages directs… Le corps a bien été emmené à l’institut médico-légal, ils vous tiendront sûrement au courant de la date de l’autopsie dès qu’elle sera fixée…

– D’accord.

– Enfin voilà… Sinon, ben, les témoignages se recoupent, Léon Ségard partait quand Ludovic Saret l’a interpelé pour lui parler, Ségard lui a dit qu’il n’avait pas le temps, mais qu’il repasserait plus tard et c’est quand il s’est retourné pour partir que Ludovic a attrapé ce tuyau pour le frapper, direct à la tête… Apparemment, il est tombé raide, il n’a rien vu venir…

– Bon… S’il n’a pas souffert… C’est déjà ça… soupira tristement Alec.

– Ouais, c’est sûr… »

Il y eut un silence, puis le commandant reprit, mal à l’aise :

« Comment va le petit ?

– Mal.

– Je suis vraiment désolé de ce qui s’est passé…

– Je vous crois, mais ça ne change rien. En fait, je peux tout à fait comprendre la réaction de votre collègue… Reste que monsieur Mattéo n’a rien à voir avec ce qui se passe à la Manufacture… Il commençait à s’y intéresser un peu, mais s’en prendre à lui est vraiment un non-sens.

– C’est lui qui va hériter, non ?

– Ça, oui et ça va être un beau bazar… » réalisa Alec en le disant.

Il fallait qu’il appelle le notaire.

« Bon, ben voilà, moi j’ai fait le tour… Pas dit qu’on ne vienne pas vous demander des trucs aussi, mais ça attendra qu’on sache jusqu’où on doit enquêter, enfin si c’est nous qui gardons l’affaire… Je peux pas vous dire, là.

– D’accord. Merci beaucoup, Commandant. N’hésitez pas à rappeler ou repasser si besoin et bon courage.

– Merci. »

Alec raccrocha et s’accouda un moment à son bureau en prenant sa tête dans ses mains. Bon sang… La succession allait tout arrêter… Plus rien ne pourrait être décidé avant qu’elle ne soit réglée… C’était un sacré sursis que cette horreur leur accordait…

Il se redressa. À voir avec le notaire, mais pour le moment, il devait prévenir la famille.

Il commença bien sûr par Gwendoline. Ce fut elle qui décrocha. Il fut aussi délicat que possible, mais même ainsi, la réalité était trop violente et elle fondit en larmes. Julia, qui ne devait pas être loin, reprit le combiné et Alec lui réexpliqua tristement.

« Oh, mon Dieu, quelle horreur… Comment va Mattéo ?

– Il est sous le choc, pour le moment.

– Bon, euh… C’est un peu tard pour aujourd’hui, j’en ai peur, mais nous devrions pouvoir venir dès demain… Si c’est possible ?

– Comme vous voulez, ne vous inquiétez pas. Faites vraiment comme vous voulez…

– Je vais regarder les trains et nous te rappellerons.

– Bien. Pas de problème.

– D’accord… Bon, je vais voir. Merci, Alec. Prenez bien soin de vous et dis bien à Mattéo que nous serons là très vite.

– Comptez sur moi, Madame. Merci et à bientôt. »

Le coup de fil aux Baudoin fut rapide, il tomba sur Joséphine qui, bien que choquée, tint bon et lui assura tout leur soutien. Lui-même la remercia et lui dit qu’il les recontacterait lorsqu’il aurait la date des funérailles, impossible à déterminer tant que les expertises médico-légales ne seraient pas terminées, ce qu’elle comprit très bien.

Puis, il appela ses parents. Là aussi, ce fut rapide. Il expliqua la situation à son père qui, bien que stupéfait, encaissa plutôt bien le coup et lui assura qu’eux aussi viendraient dès le lendemain, impossible de venir plus tôt.

« C’est pas grave, faites comme vous pouvez… De toute façon, y a pas vraiment d’urgence…

– Sale histoire, quand même.

– Ouais, ça tu peux le dire.

– Bon, ben courage, fiston… Je vais prévenir ta mère… Je te rappelle.

– D’accord. Bisous, papa, à plus tard. »

Il raccrocha encore et s’étira. Bon, famille, c’est fait.

Notaire.

Il composa le numéro avec un soupir. Il commençait à réaliser ce qui venait d’arriver et ça n’allait pas être facile… À lui de gérer et de tenir bon. Il allait devoir protéger Mattéo des autres rapiats, il en avait peur.

« Allo, Cabinet Bisson & Co, j’écoute ?

– Bonjour, Alec Varin. J’aurais voulu parler à Me Bisson, s’il vous plaît. C’est très urgent.

– Oh, je vais voir si je peux vous le passer, il est en rendez-vous. Un instant, je vous prie. »

Il y eut un petit silence avant un « clic » et Alec eut un rapide sourire en entendant la voix du notaire :

« Oui, monsieur Varin, bonjour. Que puis-je ?

– Bonjour, Maître. Je euh… J’ai le regret de vous informer que monsieur Léon Ségard est décédé il y a quelques heures… »

Il entendit très clairement le sursaut de son interlocuteur qui balbutia :

« Quoi ? Que s’est-il passé ?

– Apparemment, il a été agressé par un des employés de la Manufacture, mais c’est encore flou.

– … Mon Dieu…

– Enfin, voilà… Donc euh…

– Euh… »

Alec entendit le notaire tourner nerveusement des feuilles :

« … Je suis vraiment navré… Bon sang, quel coup du sort… Comment va le petit Mattéo ?

– Sous le choc, mais des amis sont là, Dieu merci.

– Est-ce que je peux passer… Ah, bon sang, pas possible demain… Bon, est-ce que je peux passer en début de soirée ?

– Euh, pardon ?

– Je suis navré, mais sinon, ça va reporter à deux jours… Mon dernier rendez-vous ce soir est à 18 h et ne devrait pas être long, je peux venir après ?

– Je ne voudrais pas vous déranger ?

– Non, non, ne craignez rien… Je voudrais juste rassurer monsieur Mattéo et lui dire qu’il ne doit pas s’en faire, que tout peut être géré tranquillement quand il le voudra et surtout quand il le pourra. Il me parait très important de le faire avant que d’autres personnes n’essayent de profiter de sa jeunesse et de sa détresse pour le pousser à faire de mauvais choix. »

Alec sourit, décodant très bien le message :

« Merci, Maître.

– De rien, Alec. En attendant, transmettez-lui mes plus sincères condoléances. Je vous rappellerai en quittant Lyon. À tout à l’heure.

– Avec plaisir. »

 

Chapitre 2 :

Ernestine Bougon, qui était toujours au salon, regarda avec tristesse Sig et Alec revenir. Éris et Cerbère se relevèrent du sol où ils étaient couchés alors qu’Hadès, qui dormait, se contentait de dresser une oreille.

« Alors ?

– Ca y est, il dort… soupira Alec.

– Et vu ce qu’on a réussi à lui faire avaler, il va dormir quelques heures… ajouta Sig, soupirant également. Il se réveillera en début de soirée, je pense.

– Bon, je pense que c’est ce qu’il y a de mieux à faire pour le moment… »

Elle se leva du canapé et s’épousseta machinalement :

« Je vais devoir y aller… Mes chiens à moi doivent être fous, il faut vite que j’aille les sortir…

– Pas de souci, merci beaucoup d’être restée si longtemps…

– Oh, c’est normal. Ne t’en fais pas. D’ailleurs, n’hésite pas si besoin…

– Merci. »

Ils la raccompagnèrent à l’entrée et en profitèrent pour lâcher les chiens dehors. La pluie s’était arrêtée. Ils restèrent un moment sur le parvis, regardant la voiture partir, puis Sig regarda Alec :

« Je vais appeler Fred…

– Oui, merci… »

Entendant le téléphone sonner à l’intérieur, Alec se hâta de rentrer alors que Sig sortait son portable de sa poche pour appeler son mari.

Alec décrocha le téléphone du hall :

« Domaine Ségard, bonjour.

– Euh, rebonjour… »

Il fronça un sourcil en reconnaissant la voix, très gênée, de la secrétaire de Monsan.

« … Je euh… Je vous rappelle de la part de monsieur Santon qui est navré et vous présente ses condoléances… Euh… Il voulait savoir si euh… »

Il fronça son deuxième sourcil. Elle balbutiait, vraiment mal à l’aise :

« … Si Mattéo Ségard pouvait prendre rendez-vous au plus vite avec lui ?… Il faudrait euh… Enfin, Monsieur Léon Ségard devait signer les papiers pour le lancement effectif de la délocalisation et c’est urgent… »

Il y eut un silence et Alec se dit que ce banquier ne manquait décidément pas d’air, mais que cette pauvre secrétaire ne méritait pas qu’il lui aboie à nouveau dessus. Elle avait l’air parfaitement consciente que sa demande était totalement déplacée. Il inspira un coup pour garder son calme :

« Monsieur Mattéo se repose, pour le moment. Vous vous en doutez, il est très secoué par ce qui est arrivé. Je lui transmettrai la demande. Cependant, si je puis me permettre, monsieur Mattéo n’était pas l’associé de son grand-père, je doute qu’il ait un quelconque droit de signer quoi que ce soit avant que la succession ne soit légalement réglée ?

– Ah… ? Euh, je ne peux pas vous dire…

– Bon… Pouvez-vous dire à monsieur Monsan que nous devons voir le notaire dans la soirée ? Je pense qu’il pourra nous éclairer là-dessus et nous vous tiendrons informés dès que possible.

– D’accord, je vais lui dire.

– Merci.

– Je vous en prie… Bon courage.

– Merci, bonne fin de journée à vous. »

Il raccrocha et passa sa main dans ses cheveux avec un nouveau soupir.

Bon sang, même pas capable de rappeler lui-même et toujours après sa fichue usine en Chine…

Il songea en retournant voir où en était Sig qu’il fallait aussi avertir Isabelle, l’ex-femme de Léon, qu’il avait complètement oubliée dans cette affaire… Mais il n’avait pas ses coordonnées… C’était son patron… ancien patron… qui les avait et s’était chargé de la contacter pour les funérailles de leurs fils et bru. Lui-même n’avait pas la moindre idée de comment la joindre.

Il se dit qu’il faudrait donc qu’il demande à Mattéo la permission d’aller fouiller dans le bureau de son grand-père.

Ah… Et prévenir les deux autres péteux aussi… Mais il n’avait pas leurs numéros non plus…

Sig était toujours sur le parvis de la maison, il fumait. Alec eut un petit sourire :

« Tu m’en lâches une ?

– Pas de souci… »

Il cala sa cigarette entre ses lèvres, sortit son paquet de sa poche et en donna une à Alec d’une main en cherchant son briquet de l’autre pour le lui tendre aussi.

« Merci.

– Ca faisait un bail que je t’avais pas vu fumer.

– Je crois que je m’en suis pas grillé une depuis les 30 ans de Mina.

– Ah, peut-être.

– Soirée mémorable…

– Certes. On avait bien rigolé…

– T’as eu Fred ?

Ja. Il est désolé. Il a demandé s’il y avait besoin qu’il vienne… Je lui ai dit que je te demandais ?

– Oh, c’est gentil, mais ça ne sert pas à grand-chose qu’il se déplace ce soir… Il faudra voir s’ils veulent qu’il fasse un cercueil, mais on verra ça avec Gwendoline et Julia demain… Je pense qu’elles vont vouloir gérer tout ça pour en décharger Mattéo…

– Plus que probable. »

Le portable du psychiatre sonna à nouveau, il le prit et sourit avant de décrocher :

« Oui, mon chéri ?… Non, il n’y a pas besoin ce soir. Mais il a dit que c’était gentil. … Oui, je te le passe… »

Sig tendit l’appareil à Alec qui le prit :

« Ouais, Fred ?

– Ça ira, vieux frère ?

– Ouais, ouais, t’inquiète. Sig t’a raconté ?

– Ouais, vite fait… Sale histoire, dis donc. Si t’as besoin de quoi que ce soit, tu sonnes, hein ?

– Oui, j’hésiterai pas. C’est gentil.

– Non, c’est normal. Tiens le coup et prends soin du gamin, OK ? On est là.

– Je sais. Merci. »

Sig repartit sans trop tarder. Il avait besoin de repasser à la clinique avant de rentrer. Resté seul, Alec retourna au petit salon ramasser la vaisselle sale, la ramena à la cuisine et se mit à la laver machinalement.

Il s’essuya les mains, puis regarda dans le frigo en se massant la nuque. Que faire pour le dîner ? Il doutait que Mattéo ait très faim, mais il fallait bien qu’il prépare quand même un petit quelque chose.

Le garçon aimait beaucoup ses papillotes de saumon oignon-citron, ça pourrait le faire…

En attendant, il se dit qu’il allait jardiner un peu. Il prit le téléphone fixe et sortit.

Les chiens le rejoignirent rapidement alors qu’il allait voir son potager.

Ça sentait bon la terre mouillée et il se dit qu’il n’allait pas avoir besoin d’arroser pendant quelques jours.

Il cueillit quelques carottes et regardait les salades, accroupi au sol, lorsque le téléphone sonna.

« Domaine Ségard, bonjour…

– Euh, bonjour, Alex… C’est ça ?…

– Alec. Bonjour ?

– … Édouard Malton, ici. … continua son interlocuteur sans s’émouvoir de la correction.

– Ah, c’est vous…

– … Je vous appelle parce que le portable de monsieur Ségard ne répond pas, là, et on aurait vous savoir si tout s’était bien passé à l’usine et aussi revoir avec lui quelques détails sur son rendez-vous de demain avec monsieur Monsan… Enfin bon, si vous pouvez me le passer ? »

Alec fit la moue et répondit en cherchant un peu ses mots :

« Ça ne va pas être possible, monsieur Malton. Je voulais justement vous joindre, il y a eu un… incident… à la Manufacture. Monsieur Ségard a été agressé et…

– Quoi ? le coupa Edouard. Mais qui a… ? Et euh… ? Comment va-t-il ? C’est grave ?

– Oui, il a été tué. »

Alec eut honte, mais clouer le bec à cet homme lui fit malgré tout plaisir.

« Je ne peux pas vous en dire plus pour le moment, je suis navré. Une enquête est en cours, le corps doit être autopsié,  mais nous n’en savons pas encore plus.

– Euh… D’accord…

– Ne vous en faites pas, je vais noter votre numéro et nous vous tiendrons informés dès que nous en saurons plus.

– … D’accord…

– Nous devons voir le notaire tout à l’heure, si vous le voulez, je peux lui demandez de vous recontacter ?

– Euh oui, mais de quel notaire vous parlez ? sursauta plus vivement Edouard.

– Eh bien, maître Bisson…

– Monsieur Ségard avait décidé de ne plus travailler avec lui ! protesta-t-il encore.

– Ah, c’était effectif ? Monsieur Ségard ne m’en avait pas reparlé ?

– Euh eh bien… bredouilla Edouard.

– Je l’ai eu au téléphone tout à l’heure, il ne m’a rien dit… Je ne pense pas qu’un notaire jouerait avec ça… »

Il y eut un silence avant qu’Alec ne reprenne avec un petit sourire :

« D’ailleurs, maintenant que vous m’y faites penser, je n’ai jamais reçu l’accusé de réception du recommandé que monsieur Ségard lui avait envoyé… Mais bon, je lui en reparlerai, ne craignez rien. Il est très important que les choses se fassent dans les règles.

– …

– Souhaitez-vous qu’il vous recontacte ?

– Euh pourquoi pas, il faudra voir… Je euh… Je vais voir de mon côté et euh, enfin bon on se tient au courant, hein !… Bonne soirée !

– Au revoir. »

Alec ne fut pas sûr qu’Édouard ait attendu la fin de son salut pour raccrocher, mais il se contenta de vérifier que le numéro était bien enregistré dans la mémoire u téléphone avant de rempocher ce dernier.

Si, comme il le pensait, tout était bloqué jusqu’à nouvel ordre, Edouard et Laeticia risquaient de venir aussi essayer de brusquer les choses. Il allait bien falloir que l’entreprise tourne en attendant et ils avaient la main sur pas mal de choses…

Il allait devoir être vigilant.

Il cuisinait tranquillement lorsque Mattéo le rejoignit, les yeux rouges et bouffis, à la cuisine. Le jeune homme se traînait et Caramel ne le lâchait pas, très inquiet.

Alec le regarda s’asseoir à une chaise et lui sourit doucement :

« Comment vous sentez-vous, monsieur Mattéo ?

– …

– Je voulais vous faire des papillotes de saumon, est-ce que ça vous conviendrait ? »

Le garçon renifla et bredouilla :

« T’es gentil…

– Je vous en prie. »

Alec vint poser une boite de mouchoirs près de jeune homme qui gloussa malgré lui du geste. Puis le régisseur reprit, toujours très doux, en se remettant à ses fourneaux :

« Votre grand-tante et son amie seront là demain dans la matinée, et mes parents en début d’après-midi. Maitre Bisson a appelé, il a quitté Lyon vers 18h25, il ne devrait pas tarder. »

Mattéo hocha la tête en essuyant ses yeux :

« Il fallait pas qu’il se force à venir…

– Ne vous en faites pas, c’est lui qui a insisté.

– Il y a eu autre chose ?…

– Non. La gendarmerie n’a pas rappelé, j’ignore comment ça va se passer. L’homme est toujours en garde-à-vue, je pense…

– Pourquoi il a fait ça ?… »

Mattéo se remit à pleurer, tremblant. Caramel vint se frotter à lui en couinant.

« C’est vrai, ce qu’a dit le gendarme ? Il y a vraiment des problèmes à la Manufacture ? »

Alec grimaça. Il posa le paquet de riz qu’il allait verser dans le cuiseur et regarda Mattéo pour lui répondre, toujours doux :

« Il y a beaucoup de rumeurs depuis l’arrivée du nouveau directeur. Des histoires de harcèlement moral, de pressions, de menaces, même…

– Mais Grand-Père n’aurait jamais permis… ?… »

Mattéo regarda Alec, serrant son mouchoir dans ses mains tremblantes.

« Alec… Qu’est-ce qui se passe ?… Grand-Père n’aurait jamais permis ça ! s’écria-t-il.

– Je sais. Mais je pense qu’il y a des problèmes, peut-être, non, sûrement, des choses faites dans son dos… Ce n’est pas clair.

– Quoi ?… Mais qui… ?

– Je ne sais pas. Cette histoire de délocalisation a mis tout le monde à cran…

– Grand-Père n’y était pour rien !

– Je sais. »

Alec croisa les bras et détourna les yeux avant de répéter, sombre :

« Je sais.

– Pourquoi Grand-Père ?… »

Mattéo sanglota en se recroquevillant :

« C’est pas juste… »

Alec le regarda, navré, et fit un pas vers lui quand la sonnette du portail les fit sursauter tous deux. Alec déglutit et bredouilla :

« Ça doit être Maître Bisson, je vais voir… »

Il alla ouvrir au notaire qui se gara devant la maison et le rejoignit rapidement, lui tapotant l’épaule quand il lui serra la main :

« Bonsoir, Alec… Vraiment navré, vous avez du nouveau ?

– Non, pas vraiment… »

Il lui expliqua ce qu’il savait pendant qu’ils rejoignaient la cuisine. Le voyant, Mattéo voulut se lever, mais il flageolait. Le notaire, sincèrement navré, le prit un instant dans ses bras pour lui dire avec une fermeté réconfortante :

« Ça va aller, Mattéo, ne craignez rien. Vous n’êtes pas seul, nous allons vous aider et va bien se passer. »

Il regarda le garçon qui le fixait avec des yeux ronds, surpris :

« Je vous présente mes plus sincères condoléances. Votre grand-père était quelqu’un de bien. Malgré nos désaccords, je n’ai aucun doute sur le fait qu’il faisait ce qu’il pensait être le mieux et qu’il faisait tout pour le faire bien.

– Merci… » bredouilla Mattéo.

Ils s’assirent tous deux à la table et Mattéo renifla encore avant de demander d’une voix peu sûre :

« Vous voulez dîner avec nous, Maître ?

– Oh, je ne veux pas déranger ?

– Aucun problème, lui répondit Alec. Si vous aimez les papillotes de saumon ?

– Ah oui, le saumon, sans souci.

– Alors joignez-vous à nous, ça sera avec plaisir.

– Merci. »

Alec sortit trois pavés de saumon et coupa trois oignons et du citron en tranches pour les emballer soigneusement dans de l’aluminium et les mettre au four.

Il leur servit un apéro pendant que ça cuisait.

Maître Bisson était vraiment un homme impressionnant. Alec le savait, mais là, il l’épatait. Il parlait à Mattéo très gentiment et simplement, profondément pédagogue et incroyablement bienveillant. Mattéo l’écoutait attentivement.

« … Donc, nous allons prendre le temps de tout régler calmement. Je crains que certaines personnes ne tentent de vous pousser à prendre des décisions rapides, sous des prétextes qui me paraissent faux. Rien ne presse. Quoi qu’on vous dise, rien ne presse. Il faut que nous prenions le temps, avec toutes les personnes concernées, de faire un bilan sur la situation globale avant que vous, et vous seul, et en toute connaissance de cause, avec toutes les cartes en main, ne décidiez de ce que vous voulez. Rien n’est figé, et la décision doit être la vôtre. Personne n’a le droit de vous dire, de vous imposer quoi faire. Vous êtes désormais seul maître à bord, Mattéo. Ou plutôt, vous le serez lorsque la succession sera réglée. Et dans tous les cas, et encore une fois, quoi qu’on vous dise, aucune décision, aucune signature ne sera valable et légale avant ça. Tant que vous n’avez pas hérité, tant que vous n’aurez pas officiellement récupéré la direction de l’entreprise, vous ne pouvez pas et personne ne peut rien faire en ce qui la concerne. Bien sûr, il faut qu’elle tourne, et il y a des solutions pour ça. Mais juste pour ça.

– Tout est en suspens, alors ? » demanda Mattéo.

Alec mit à la table tranquillement en les écoutant.

« Oui, et c’est normal. Il faut prendre le temps de faire les choses comme il faut. Vous êtes un tout jeune homme, il faut vraiment que vous preniez le temps d’apprendre et de comprendre pour pouvoir décider en toute conscience.

– D’accord… Mais du coup, la délocalisation, c’est commencé ou pas ?

– Non. C’est justement, il me semble, son lancement officiel que votre grand-père devait signer demain.

– Je confirme, c’est ce que la secrétaire de Monsan m’a dit au téléphone tout à l’heure, intervint Alec en enfilant ses manilles.

– Ne te brûle pas… » lui dit Mattéo.

Alec sortit les papillotes du four :

« À table ! »

Il servit les pavés et Louis Bisson sourit :

« Merci, Alec, ça a l’air délicieux.

– Je vous en prie. Si vous voulez du blanc en accompagnement ?

– Non merci, je conduis. Mais ne vous privez pas pour moi. »

Alec apporta le riz et s’assit. La conversation se poursuivit très calmement et dans une ambiance sereine. Lorsque qu’Alec raccompagna le notaire à sa voiture, il le remercia et le juriste lui sourit, aimable et toujours bienveillant :

« De rien, Alec. Il fallait mieux mettre les choses au point tout de suite.

– Vous avez bien fait… »

Il lui expliqua en deux mots l’urgence évoquée par le banquier et la réaction d’Édouard à l’annonce qu’il était encore le notaire officiel. Louis Bisson sourit :

« Quel dommage pour eux que je n’ai jamais reçu ce recommandé.

– Oui, vraiment, sourit aussi Alec.

– Quoi qu’il en soit, ce drame va nous faire gagner du temps. Je suppose que je ne lance plus la procédure ?

– Oui. Je me retire pour le moment. Il sera temps de réactiver la clause selon la décision que Mattéo prendra.

– C’est bien noté. Bonne soirée, Alec.

– Rentrez bien, Maître.»

 

Chapitre 3 :

Alec n’avait pas traîné longtemps sur Skype, ce soir-là. Ses amis étaient bien désolés et avaient tout fait pour le soutenir et lui changer les idées, mais le cœur n’y était pas.

Il s’était lancé son DVD de Château Ambulant et s’était couché, vêtu d’un vieux survêt gris et d’un aussi vieux t-shirt vert pâle, regardant le film sans vraiment le voir.

Il n’arrivait pas vraiment à réaliser… Absolument tout ce qu’il avait planifié, ce à quoi il s’était préparé, venait de partir en fumée. Tout était remis à plat. Le jeu de cartes entier avait été redistribué. Et c’était au tour de Mattéo de jouer… À un jeu dont il ignorait pour le moment la plupart des règles.

Alec se releva pour aller boire un coup, en se disant qu’il allait devoir rester encore dans l’ombre en attendant de voir quelle décision prendrait Mattéo. Rien ne pressait désormais, tant que la succession n’était pas effective. Lui devrait être vigilant, mais Mattéo n’aimait pas beaucoup ni les deux rapiats ni le banquier, et si, comme il le craignait, ces derniers revenaient trop lourdement à la charge, le jeune homme les enverrait promener naturellement sans même réfléchir aux possibles conséquences…

Ça allait être sportif.

Il allait se recoucher lorsqu’on gratta timidement à sa porte, le faisait sursauter.

Intrigué, il se hâta d’ouvrir pour découvrir Caramel qui se tapit, tout penaud, et glapit timidement :

« Caramel ?… »

Le chien n’avait pas le droit de monter à son étage… D’où son malaise visible. Alec s’accroupit et le caressa :

« Du calme, pépère, qu’est-ce qu’il y a ? »

Il se redressa, surpris, en voyant Mattéo qui montait l’escalier d’un pas peu sûr, son oreiller serré contre son torse.

« Monsieur Mattéo ? »

Alec contourna le chien pour rejoindre le garçon qui tourna la tête, gêné, alors que le régisseur lui demandait gentiment :

« Est-ce que tout va bien ?… »

Mattéo trembla et Alec le vit qui retenait ses larmes. Il soupira, désolé, et posa doucement sa main sur l’épaule du jeune homme :

« Je euh… Vous voulez quelque chose ?…

– Je… »

Mattéo se mit à pleurer et Alec passa son bras autour de lui :

« Je regardais un film, ça vous dit ?… Venez, ça va aller…

– Je suis désolé… de t’embêter…

– Vous ne m’embêtez pas, ne vous en faites pas. Vous voulez un grog ?

– … »

Mattéo se laissa emmener et Alec le conduisit jusqu’à son lit. Mattéo s’y assit et Caramel, qui avait suivi timidement, vint poser sa tête sur ses genoux en couinant. Mattéo lâcha son oreiller d’une main pour le caresser.

Alec prit la télécommande et mit le film en pause. Puis, il sourit à Mattéo :

« Ça vous dit, le grog ? »

Incapable de parler, le garçon se contenta de hocher la tête.

Alec le laissa un instant et fila dans son coin cuisine mettre de l’eau à chauffer, avant de sortir d’un placard une bouteille verte sur laquelle était scotché un bout de papier : « Prune ».

La gnole de son grand-père à lui. Rien qu’ouvrir la bouteille embauma l’air.

Lorsque l’eau fut frémissante, il la servit dans deux mugs et ajouta une cuillère à café de gnole dans chaque. Largement suffisant… Il les prit et retourna dans l’autre pièce. Mattéo n’avait pas bougé. Il tremblait un peu, pleurant encore en silence. Alec posa une tasse sur la table de nuit, près de lui :

« Vous pouvez vous installer, vous savez… Je vais remettre le film au début…

– … Je veux pas t’embêter ?

– Ne vous en faites pas, je le connais déjà par chœur, de toute façon… répondit Alec en contournant le lit pour aller poser la seconde tasse sur l’autre table de nuit, de son côté à lui. Vous voulez du sucre ou du miel dans votre grog ?

– Un sucre s’il te plaît…

– D’accord. »

Alec retourna chercher ça et quand il revint, Matteo s’était assis dans le lit, son oreiller dans le dos. Caramel s’était sagement couché sur le tapis, à ses pieds.

Alec lui donna son sucre et une petite cuillère et alla s’installer à sa place avant de reprendre la télécommande.

« Si vous voulez voir autre chose ? »

Mattéo dénia du chef, repliant ses genoux et pliants ses bras autour.

« Non, ça m’est égal… Je suis désolé, Alec… J’avais peur, en bas…

– Peur ?… » releva le régisseur en fronçant un sourcil.

Mattéo trembla :

« C’est bête, mais j’ai fait un cauchemar où d’autres gens venaient pour essayer de me tuer aussi, comme Grand-Père, et j’arrivais pas à me le sortir de la tête… »

Navré, Alec le regarda tristement et réfléchit un instant, regardant dans le vide, le temps de trouver ses mots :

« Monsieur Mattéo, personne ne s’en prendra à vous… Vous n’avez rien fait… »

Le garçon trembla encore et se remit à pleurer :

« Grand-Père non plus n’avait rien fait… »

Alec fit la moue et chercha encore ses mots. Il posa très doucement sa main sur l’épaule de Mattéo :

« Votre grand-père… Il n’a rien fait, mais il symbolisait leurs problèmes… Vous, vous n’y êtes vraiment pour rien… Et puis… Je suis sûr que cet acte… Atroce… C’était juste le geste d’un homme au bout du rouleau… Je ne cherche pas à le défendre, ce qu’il a fait est inexcusable. Mais ce n’était pas un complot contre votre grand-père, et personne ne veut votre mort. »

Mattéo renifla et essuya ses yeux avec son bras.

« C’était juste un cauchemar. Vous n’avez rien à craindre. De toute façon, Caramel dévorera n’importe qui qui essayera de vous faire du mal, et je suis là, moi aussi. »

Mattéo le regarda enfin.

Il y eut un silence avant que le garçon ne supplie dans un souffle :

« Alec… Tu seras toujours là, hein ?

– Oui. Et je ne laisserai personne vous faire du mal. »

Mattéo posa un instant sa main sur la sienne, sur son épaule :

« Merci… »

Le garçon se tourna lentement pour prendre son mug et Alec s’installa avec le sien et relança le film. Comme il l’avait pensé, une fois le grog bu, Mattéo piqua rapidement du nez et il glissa en position horizontale sans même s’en rendre compte. Alec le vit faire avec un petit sourire et se pencha pour remonter la couverture sur lui lorsque le garçon, dans son sommeil, se blottit soudain contre lui sans prévenir. Alec sursauta, le faisant grogner, et resta un instant pétrifié, sans savoir quoi faire.

Il avait lui-même franchi la ligne rouge, réalisait-il brusquement, en acceptant Mattéo chez lui et pire encore, dans son lit…

Il se gifla mentalement.

Mattéo était un enfant anéanti et terrifié. Le laisser seul dans ces circonstances aurait été totalement inhumain. De toute façon, ce n’était que pour cette nuit. Le lendemain, sa grand-tante et ses parents à lui seraient là et les choses rentreraient dans l’ordre.

Il se réinstalla comme il put sans parvenir à faire lâcher prise à Mattéo qui devait trouver, même endormi, qu’il faisait un nounours plus qu’acceptable…

Alec finit le film et s’allongea lentement, Mattéo toujours blotti contre son flanc. Il s’endormit rapidement et dormit très bien.

Rien de tel qu’un petit grog à la gnole de son papy pour ça.

Mattéo se réveilla plus tard que d’habitude et se demanda un instant où il était. Alec n’était pas là, mais Caramel si. Le chien se leva d’un bond pour venir poser sa tête au bord du lit dès qu’il l’entendit.

Mattéo se tourna vers lui sans grande énergie et le caressa d’une main molle. Le chien couina.

« Salut, toi…

– Wif !

– T’as bien dormi ? »

Mattéo se redressa lentement.

Il se sentait vide, seul et brisé. Il ne comprenait pas, n’arrivait même pas encore à admettre ce qui arrivait… Qu’est-ce qui s’était passé ? Pourquoi ?

S’il y avait des problèmes à la Manufacture ?… Vraiment ? Au point de pousser un homme à bout, de le pousser à tuer ?…

Son grand-père n’avait pas pu permettre ça ?… Ça ne pouvait pas être vrai ! Il avait toujours respecté les gens qui travaillaient avec et pour lui, il lui avait toujours dit que c’était leur travail, la seule vraie valeur de l’entreprise, que sans eux, sans leur sueur, rien ne serait et n’aurait jamais été possible.

Grand-Père…

Mattéo retomba sur le lit en se remettant à pleurer.

Pourquoi ?…

Alec était à la cuisine et faisait sa liste de courses lorsque le garçon le rejoignit, un moment plus tard. Le jeune homme, son chien sur les talons, avait pris le temps de se doucher et de s’habiller. Alec lui sourit :

« Bonjour, monsieur Mattéo.

– ‘Lut.

– Asseyez-vous. J’ai été chercher un poulet et on m’a donné des œufs… Vous en voulez à la coque ?

– Euh… Oui… Merci… »

Mattéo s’assit mollement à la table alors qu’Alec ouvrait la porte à Caramel qui bondit dehors, ayant un besoin urgent à combler. Le régisseur le regarda filer avant de refermer la porte.

« Vous avez bien dormi ? demanda-t-il ensuite en mettant une casserole d’eau à chauffer pour les œufs.

– Comme une masse… C’était quoi, ton infu ?

– Gnole de prune de mon pépé. Un dé à coudre dans un bol d’eau chaude et vous dormez comme un bébé.

– Effectivement… Pépé de quel côté ?

– Le père de ma mère. Il en fait à la poire, aussi. Un délice. »

Alec plongea les œufs dans l’eau frémissante et retourna le petit sablier.

« J’en avais mis dans le cake à la poire que j’avais fait lorsque votre amie Lou était venue… Oh, j’y pense… Si vous souhaitez qu’elle vienne ? N’hésitez pas, ce n’est pas un souci. »

Mattéo le regarda, un peu surpris. C’était vrai que la veille, choqué, il n’avait même pas songé à appeler son amie… Est-ce qu’il voulait qu’elle vienne ? Il n’en savait rien… Mais lui parler un peu… ?

Elle devait être en plein en train de préparer sa rentrée universitaire… Elle n’aurait sûrement pas le temps…

Alec le coupa dans ses pensées en le servant, posant une coupelle avec les deux œufs devant lui, avec un coquetier et une cuillère. Mattéo sursauta et Alec aussi, par ricochet :

« Oh, pardon, j’aurais dû vous avertir…

– Euh… Non non c’est moi… C’est pas grave… Je euh… Je sais pas, pour Lou… Je l’appellerai… Plus tard, tout à l’heure… Je sais pas…

– Rien ne presse, mangez déjà vos œufs pendant qu’ils sont chauds ! »

Alec déposa encore les mouillettes et lui prépara un roïboos.

Mattéo se mit à manger lentement, sans grand appétit. Alec posa le mug fumant et le regarda un instant avant de rouvrir à Caramel qui revenait et grattait à la porte. Le chien rentra vivement et s’ébroua avant de venir se coucher aux pieds de Mattéo.

Alec se rassit à la table pour continuer sa liste de courses.

Le garçon était pâle, ses yeux cernés malgré sa bonne nuit et on lisait son cœur en miettes sur chaque trait de son visage. Alec en avait mal rien qu’à le regarder. Sig lui avait laissé des cachets « au cas où ». Il espérait ne pas en avoir besoin.

« Monsieur Mattéo ? Je dois faire quelques courses avant d’aller chercher votre grand-tante et son amie à la gare. Voulez-vous m’accompagner ?

– …

– Je peux vous laisser à la libraire en ville, si vous voulez ?

– Ah, tu vas à l’Inter de Givery ?

– Oui, c’est le plus près de la gare et je n’ai pas grand-chose à prendre…

– Je veux bien, oui… Pas envie de rester tout seul ici, de toute façon… »

Alec hocha la tête.

« Finissez de manger tranquillement, nous partirons après. Si quoi que ce soit vous fait plaisir, n’hésitez pas. »

Mattéo soupira en trempant son pain dans son œuf :

« Non, ça ira, merci… »

Alec n’insista pas.

Ils partirent bientôt et Alec laissa le garçon à la librairie avant de filer au petit supermarché.

Mina était seule dans sa boutique, rangeant un rayon terroir, lorsqu’il entra. Elle se précipita pour le serrer dans ses bras :

« Oh, Mattéo, j’suis tellement désolée… »

Il trembla en serrant les dents pour retenir ses larmes alors qu’elle frottait son dos et le lâchait :

« T’hésite pas s’il te faut quoi que ce soit, hein ? On est là ! »

Il grimaça un sourire :

« Merci…

– J’ai la suite de ta série… Et je t’avais mis d’autres trucs de côté… Fais ton tour et on verra, ça te va ? »

Il opina du chef.

Alec fit effectivement vite et les trouva en pleine discussion au comptoir. La pile était moins imposante que les premières fois, mais Mattéo revenait très régulièrement.

Alec sourit. Son jeune patron, enfin futur, lui semblait un peu plus vivant. Ils firent tous deux la bise à Mina en partant. Il était l’heure d’aller chercher Gwendoline et Julia à la gare.

 

A suivre….

14 réponses à Héritages – 2e partie (en ligne par épisode)

  1. Pouika dit :

    M3rci pour c3 troisi3m3 chapitr3 !

  2. Armelle dit :

    J’aime beaucoup le notaire ^^ mais j’adore Alec qui est capable de rester calme dans une telle situation et honnête sans essayer d’en profiter, même pas pour un câlin ^^
    Et Lou alors ? Elle va venir ?
    Vivement la suite !

    • Ninou Cyrico dit :

      @Armelle : Oui, il est bien ce gars, et Alec ben, il reste pro. ^^ Il gère. Il est là pour ça. Lou ben je l’avais un peu zappouillée, mais ouais, y a des chances qu’elle passe. Merci ^^ !

  3. amakay dit :

    Il est bien ce notaire… marchi pour ce 2-2

  4. Pouika dit :

    MErci pour ce second chapitre

  5. Pouika dit :

    Merci pour ce chapitre; trop triste pour Matteo

  6. Armelle dit :

    snif snif… faut que Alec lui fasse du chocolat chaud et des muffins et un gros câlin jusqu’à ce qu’il s’endorme ! Le mieux pour le petit là c’est de dormir jusqu’à l’arrivée de Gwen, Julia et les parents d’Alec. Au moins il sera bien entouré pour prendre de bonnes décisions et se remettre de ses émotions ! Et Lou ? Elle va venir aussi ?

  7. amakay dit :

    Bon ben deuxième partie qui commence avec des larmes… Pauvres Mattéo et Alec…

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