Le Petit Papillon – 2e partie (Roman, en ligne par épisodes)

Suite du Petit Papillon, commencé ici !

Pour ne pas continuer sur la même page déjà très lourde, je le scinde arbitrairement ! ^^”
Je recouperai sûrement ça plus proprement une fois le roman fini. Enjoy, en attendant ! 🙂

 

 

Chapitre 73 :

Ce soir-là, alors qu’il était en train de lire dans sa chambre, à la caserne, allongé mollement sur son petit lit dur, Adel grogna en entendant son portable vibrer sur la table de nuit. Il le prit avec un soupir avant de sourire et de décrocher.

« Salut, Steph.

– Salut, frérot. Alors comme ça, t’as voulu bouffer Flo ?

– Les nouvelles vont vite…

– Bôôôh, j’suis rentré cette aprèm parce qu’exceptionnellement pas cours demain, je pensais youpi dodo trois jours et ambiance conseil de guerre à la maison, pire que le week-end dernier… Et crois-moi, déjà le week-end dernier, ça avait été costaud… Flo avait été convoqué pour le café dimanche et il s’en est pris plein les dents de ne pas encore t’avoir ramené par la peau de cul.

– Sérieux… »

Adel se massa le front, aussi désolé pour son frère aîné que blasé de l’attitude de ses aïeux.

« Ouais ouais… Et là apparemment, il est repassé hier, après votre petite explication musclée… »

L’expression fit sourire Adel qui plia son bras libre sous sa tête, finalement curieux.

« … Et il aurait dit sans ambiguïté à Papa qu’il ne pouvait rien pour eux à cause du soutien dont tu bénéficiais de la part de vos supérieurs.

– Houlà.

– Je pense que ton colonel et votre général ont dû avoir les oreilles qui sifflent une bonne partie de la journée… En tout cas, ce soir au dîner, Papa ne décolérait pas contre, je cite, ce maudit youpin et ses sbires, et que ça n’allait pas se passer comme ça parce qu’ils ne nous connaissaient pas, et qu’on avait le bras long, et qu’il était hors de question que le nom des Larose-Croix soit souillé par un scandale pareil, et je t’en passe et des meilleures.

– Super.

– Je préférais te prévenir, Grand-Père a encore un bon réseau à l’État-major.

– Oui, enfin ou pas… Dans les faits, ce sont quasi tous des bureaucrates en fin de carrière et ni Heldish ni Aymard n’en ont grand-chose à carrer de leurs délires.

– Pas faux.

– Mais je serai vigilant, merci…

– Tu feras bien, mieux vaut prévenir que guérir… Dis voir, j’avais autre chose à te demander.

– Je t’en prie ?

– Un de nos profs nous a parlé de finir notre formation à l’étranger… Il y aurait moyen de faire mon internat de médecine militaire dans des hôpitaux avec lesquels nous avons des accords un peu partout dans le monde.

– Ben ça pourrait être très bien… Ça te dirait ?

– Alors oui, je n’y avais pas trop pensé, mais ça me permettrait d’avoir une très bonne raison de foutre le camp d’ici… Après, j’ai encore le temps d’y réfléchir, puisque j’en ai pour encore quasi deux ans d’externat, mais il y a déjà moyen de négocier des stages hors de France et je vais voir à m’y mettre vite… En fait, l’internat à l’étranger, c’est pas forcément plus long qu’ici, par contre, il faudrait que je lance les démarches un peu vite.

– J’imagine. Ben si ça te dit, fonce. Voyager, c’est quand même un des vrais trucs cools dans ce boulot…

– Ouais… Je voulais surtout savoir si je pouvais compter sur ton soutien ?

– Bien sûr, dis-moi ?

– Je pense que Papa et la smala ne vont pas être trop chaud si je leur explique que je veux partir en terre mécréante pour boucler mes études, et vu le niveau, j’ai un peu peur que mes dossiers se perdent bizarrement si jamais ils l’apprennent.

– On va pas se mentir, ça risque…

– D’autant que ça commence à me parler de copains qui pourraient me trouver un poste tranquille le cul bien au chaud en France et aussi et surtout que là, après le mariage de Lucie, ça me parle aussi de notre chèèèèèère cousine Béatrice qu’elle est trop une femme pour moi, parce que bon quand même, je commence à être un peu vieux pour être célibataire, quoi.

– C’est vrai, rigola Adel. T’as 22 ans, t’as pas honte ?

– Je sais, je sais, à mon âge Papa, Flo et toi, vous aviez déjà assuré le renouvellement des générations… répondit Stéphane avec le même amusement blasé.

– Papa et moi oui, Flo non, il en avait qu’un… Et dans mon cas, je plaide non coupable.

– Je t’absous. Bref, comme j’ai pas signé pour me la couler douce d’une part et que j’ai aucune envie de me marier, surtout pas avec cette caricature de pub sexiste des années 50, partir un peu très loin, si mon dossier pouvait ne pas se perdre, ça m’arrangerait.

– Rien que pour t’épargner Béatrice, je ferais le maximum, gloussa à nouveau Adel.

– Merci.

– De rien, continua-t-il plus sérieusement. Tiens-moi au courant quand tu feras tes démarches, je sais à qui il faudra remettre ton dossier pour être sûr qu’il passe.

– Super.

– Et pas un mot à personne en attendant.

– Aucun risque, de toute façon, tu sais bien que je n’ai plus de contact avec toi depuis ton départ.

– Ah oui, c’est vrai… »

Ils rirent encore tous deux. Adel demanda encore, en masquant sa tristesse comme il pouvait : 

« Sabine et Bruno vont bien ?

– Bof… Ils ont développé des pouvoirs d’invisibilité assez fous, là… Comme Papa est une boule de colère qui pète au moindre truc, ‘faut dire que Grand-Père ne le lâche pas, c’est assez flippant, Caroline est insupportable aussi… Arnaud n’ose pas trop la ramener, mais c’est clair qu’il n’en pense pas moins. Bien sûr, aucune remise en question de leur part, hein. Maman n’est pas bien aussi, mais elle est surtout inquiète pour toi, en vrai… Tout ce petit monde t’imagine déjà rôtir en enfer, alors bon… Sabine avait très peur, du coup, j’ai profité d’un moment la semaine dernière où on était dans le jardin pour lui expliquer que tu ne risquais rien, parce que Dieu pardonnait tout et puis comme le Christ était mort pour tous nous sauver, il te sauverait toi aussi, ça l’a soulagée. Elle m’a dit qu’elle était pressée de te revoir… Bruno ne comprend pas tout, il se plaint beaucoup, forcément, t’es plus là et sa mère ne le dorlote pas comme il a l’habitude, alors bon.

– Je vois. Je compte sur toi pour garder un œil sur eux le temps que ça se règle avec les juges…

– Tu peux. Tu as du nouveau ?

– La procédure est lancée, mais comme Caroline va s’opposer, il va sûrement falloir attendre les deux ans de séparation pour que le divorce soit acté…

– C’est moche.

– Ouais. Obtenir un droit de garde partiel pendant mes perms’ devrait être gérable en attendant…

– ‘Pas de raison. Mais sinon, ça se passe toujours bien avec ton mec ? »

Adel sourit et déplia son bras pour se redresser et s’étirer.

« J’aurais jamais cru que ça soit si simple d’être heureux…

– À ce point ?

– Ouais… »

Adel s’assit au bord du lit.

« Juste vivre près lui, me réveiller à côté, savoir qu’il est là, qu’il m’attend, c’est dingue, ça me suffit… Tellement pas eu l’habitude de ça… Être aimé, être respecté… Être écouté, aussi… J’en avais vu d’autres hein, être amoureux et tout, mais le vivre, c’est juste fabuleux.

– T’es de garde, ce soir ?

– Ouais ! Et jusqu’ici, calme plat. Pourvu que ça dure… »

Adel n’eut pas plus de temps pour rien avant son départ en Syrie.

Sachant qu’il allait dans une zone dangereuse et comme c’était la première OPEX que Nathanael allait vivre comme son compagnon, il ne lui en dit pas trop, désireux de ne pas l’inquiéter.

Lorsque l’avion décolla, fin octobre, Adel eut pour la première fois un énorme pincement au cœur. Dix semaines à tenir. Pour la première fois, il pensa qu’il pouvait peut-être envisager de ne pas renouveler son engagement en 2018… Ça laissait le temps, mais il aurait 33 ans à ce moment-là, largement le temps de faire autre chose. Se reconvertir après une décennie sur le terrain n’aurait rien de déshonorant…

Après cette OPEX, il allait avoir une très longue permission, de six mois, pour souffler un bon coup. Gradaille et Heldish, plus que conscients que les troupes avaient été bien trop sollicitées depuis quelques années, avaient été intransigeants avec leur hiérarchie. Si Adel et ses collègues n’avaient pas su le détail des tractations, apprendre ce répit avait été un soulagement sans nom pour eux tous, surtout avec ce qui s’annonçait en Syrie… Ça ne serait vraiment pas volé après l’enchaînement bien trop rapide des dernières missions. Adel avait hâte, comme tous ses frères d’armes. Et ça lui laisserait le temps de réfléchir à tout ça.

L’OPEX avait été très dure pour tout le monde.

La zone était encore plus tendue que prévue, ils subissaient des attaques très régulièrement, les attentats étaient aussi de la partie et cerise sur le pompon, il fallait en plus gérer l’absurde guéguerre que se menaient les deux officiers en charge des troupes américaines et australiennes, qui ne pouvaient pas se piffer et se foutaient donc visiblement de soutenir efficacement leurs alliés quand il fallait.

Plusieurs missions conjointes se révélèrent ainsi bien plus périlleuses qu’elles n’auraient dû. Ceci jusqu’à un jour de décembre où, après que trois de ses hommes, accompagnants des Australiens, aient failli mourir dans un guet-apens, car les renforts américains n’avaient pas été envoyés à temps pour les aider, Gradaille n’aille personnellement expliquer à ces messieurs sa façon de voir les choses. Jouer au con, ça allait deux minutes, mais que six hommes sur quinze reviennent blessés, donc deux gravement, ça, non.

Le camp entier l’avait entendu démolir les bureaux des deux zouaves et son serment de les abattre de ses mains, même s’il devait y passer en représailles, au moindre nouveau manquement à leur devoir, ne tomba pas dans l’oreille de sourds. Si l’Américain se calma, un peu penaud, de fait, d’avoir failli causer de vrais morts, l’Australien fut très vite envoyé ailleurs par sa hiérarchie. La réputation du colonel français n’était plus à faire. Tous savaient qu’il ne se mettait jamais en colère pour des broutilles et que s’il avait fracassé deux tables, c’est que c’était très sérieux.

Pour Adel, si tout cela était, comme pour tous, pas des plus faciles à gérer, il avait au moins eu l’agréable confirmation que sur le terrain, Florent demeurait un indéfectible frère d’armes sur lequel il pouvait toujours compter les yeux fermés. Pas qu’il lui parle plus que le minimum pour être efficace, mais Adel s’en contentait. Plusieurs accrochages prouvèrent d’ailleurs que les deux Larose-Croix n’avaient, malgré tout ce qui les séparait désormais, rien perdu de leur sang froid et de leur capacité d’adaptation en cas d’attaque surprise. Adel et Florent n’avaient jamais eu besoin de se parler pour se coordonner, leurs ennemis en firent les frais.

C’est épuisée, physiquement et moralement, que la troupe rentra mi-janvier. Soulagée de n’avoir écopé que de blessures légères, mais exténuée.

Il faisait nuit noire lorsque l’avion atterrit, vers 23 h. Si le choc thermique ne fut pas au rendez-vous, les températures entre les deux pays n’étant pas si différentes, le trajet de retour avait consommé les dernières forces des militaires qui retrouvèrent leurs proches avec joie et soulagement.

Nathanael avait prévenu Adel qu’il viendrait le chercher, Clément étant disposé à faire le taxi. Alors que toutes les familles attendaient ensemble, Adel vit d’ailleurs Manon et François, le dessinateur et son ami musicien s’étaient mis un peu à part, soucieux de ne pas déranger ni probablement de se faire remarquer.

Adel sourit, immensément soulagé, et Nathanael se laissa sauter au cou avec bonheur aussi. Adel était tout tremblant, émotion et fatigue, et son compagnon répondit à son étreinte avec amour, et aucun des deux n’avait conscience des regards intrigués, choqués, noir pour Florent et attendri pour Gradaille, Mikkels et Rocal, qui passaient sur eux. Ils s’embrassèrent longuement.

Clément ramassa tranquillement le grand sac du soldat d’une main, Nathanael saisit la valise de celle qu’Adel avait laissé libre et après un regard rapide à son colonel qui lui fit signe qu’il pouvait, le lieutenant se fendit d’un rapide salut et ils partirent.

Adel les laissa charger ses affaires dans le coffre et monta à l’arrière, avant de pousser un gros soupir. Douche et dodo dans le même lit que son chéri… Joie-bonheur.

Clément prit le volant et Nathanael monta à côté de lui et se tourna pour lui sourire :

« T’endors pas là, on en a pas pour longtemps…

– Méeuh… réussit à dire Adel qui se redressa en retenant un bâillement.

– Crevé à ce point ? demanda Clément en sortant du parking.

– Ben on a quitté le camp ce matin, un peu avant l’aube, on a eu dans les sept heures de route jusqu’Alep, et pis là 3 h d’avion… Donc euh ouais, bien bien crevé là…

– Vous étiez où ?

– Oh, centre est, ça te dirait rien… Pas un coin que je te recommanderais pour tes prochaines vacances pour le moment. »

Adel s’étira et Nathanael se tourna encore pour lui dire tendrement :

« Tu vas pouvoir te reposer… Tu as mangé ?

– Pas assez…

– C’est bien ce que je craignais, je t’ai fait des lasagnes au saumon… »

Les yeux d’Adel brillèrent malgré la fatigue :

« Oh bon sang je t’aime… »

Clément les déposa, refusant leur invitation de rester boire un coup. Il ne voulait pas déranger et puis il avait du boulot tôt le lendemain.

Adel se traîna à la cuisine et s’assit en bâillant. Il se frotta le visage en grommelant. Nathanael, qui avait laissé les bagages au salon, le rejoignit :

« Tu veux te doucher pendant que je réchauffe ?

– Surtout pas ! Si je me douche là, je vais m’endormir sans manger… »

Nathanael gloussa et hocha la tête.

« D’accord ! »

Il enfourna le plat de lasagnes et revint vers Adel, caressa sa tête et se pencha pour l’embrasser. Adel se laissa faire en souriant et l’attrapa sans somation pour se serrer contre lui.

« Hmmmmmchéridemoi…

– Oui ?

– Tu m’as manquééééé… »

Nathanael rigola encore et passa ses bras autour de lui pour le serrer, caressant encore sa tête.

Le dessinateur était lui aussi soulagé de le revoir, et surtout de le revoir entier. Si Adel n’avait pas été très bavard sur le lieu exact où il était ni ce qui s’y passait, devoir de réserve et volonté de le préserver obligent, il n’était pas dupe. Il avait bien entendu la fatigue, le stress, la nervosité même de son soldat lors des coups de fil qu’ils avaient échangé, un peu quand ils pouvaient, surtout Adel, au fil des semaines. Il avait bien senti la fatigue s’accumuler et il avait été soulagé en recevant le message lui annonçant leur départ d’Alep.

« Toi aussi, tu m’as manqué. Je suis content que tu sois là.

– Hmmmm…

– Tu vas pouvoir te reposer, c’est cool que tu aies une si longue perm’… »

Adel le lâcha et leva le nez vers lui :

« Ça va pas être du luxe, c’est sûr… Bon sang, on a bien baroudé là depuis trois-quatre ans…

– C’est quand même dingue qu’ils n’aient pas d’obligation de vous laisser plus souffler.

– On signe pour ça, Nath, être dispo quand il faut. La guerre prévient pas.

– Ouais, ben elle pourrait, c’est quoi cette gestion des plannings toute pourrie ! C’est pas du boulot, ça ! »

Ils rirent et s’embrassèrent encore. Nath s’accroupit un peu pour le serrer contre lui.

« Bon retour, chéri de moi aussi.

– Merci. »

Adel mangea tout de même presque un tiers du plat. Nathanael l’accompagna, il avait, à la réflexion, dîné léger, et puis la bonne odeur lui avait rouvert l’appétit.

Puis, laissant Adel se doucher, il débarrassa et fit rapidement la vaisselle.

Il entendit Adel chantonner et un gros « pouf » qui le laissa penser à un écroulement en règle sur le lit.

Il s’essuya les mains et alla voir.

Adel était bien écroulé sur le lit.

« Je pense que tu serais mieux SOUS la couette, remarqua non sans amusement Nathanael en croisant les bras.

– Hmmm… entendit-il.

– Je te jure que si.

– Pfff… »

Nathanael éclata de rire et s’approcha pour l’attraper et le redresser :

« Allez un dernier petit effort et tu y seras, mon cœur… »

Adel se laissa border, luttant pour garder encore un peu les yeux ouverts, puis il tendit la main pour caresser la joue de Nathanael assis au bord du lit, et demanda d’une voix ensommeillée :

« Tu viens ? »

Nathanael prit sa main dans la sienne et l’embrassa :

« Je me brosse les dents et j’arrive. »

Nathanael se pencha pour l’embrasser encore avant de lui rendre sa main et de se lever. Il fit au plus vite, brossage de ratounes et pyjama, enfin les vieux survêt et T-shirt avec lesquels il dormait. Adel était en chien de fusil, tourné de son côté, les yeux fermés.

Nathanael se coucha tout doucement et éteignit tout de suite. Il s’allongea sur le dos, posa ses lunettes sur la table de nuit et sourit en sentant quelqu’un se blottir contre lui.

Il passa son bras autour de lui, posa son autre main sur la sienne, sur sa poitrine, et dit encore :

« Fais de beaux rêves, mon amour.

– ‘Ci… »

Et ce furent, sans surprise, les dernières paroles de cette soirée.

Chapitre 74 :

Adel dormait lorsque, deux jours après son retour, son avocate essaya de l’appeler.

C’était environ 15 h, mais le lieutenant, moins à cause du décalage horaire que de la pression retombée, était quasi en hibernation depuis son retour. 

Son téléphone était donc dans le bureau, près de Nathanael qui travaillait tranquillement, au cas où un appel ou un message urgent arriverait. Le dessinateur se permit donc de décrocher. L’avocate ne put cependant rien lui dire à lui, comme il le pensait, mais il l’assura qu’Adel la rappellerait dès son réveil, puisqu’elle refusa qu’il aille le réveiller. Elle le remercia et il raccrocha en se disant qu’elle avait l’air un peu contrariée. Il espéra que rien de grave n’arrivait et se remit au boulot.

Adel émergea vers 16 h, un peu ensuqué. Il rejoignit le bureau en traînant les pieds et y entra en bâillant, ce qui fit rigoler son compagnon.

« Ben alors, on se relâche, Lieutenant ?

– Fatiguééééééé… répondit Adel en venant enlacer ses épaules, posant son front sur son épaule.

– C’est du propre !

– Mééééeuh. »

Nathanael caressa sa tête :

« Tu veux un thé ? J’allais m’en faire un.

– Mmmmmmmh ouais… »

Adel embrassa son cou, le faisant rire, avant de se redresser.

« Ça va toi ? Tu as pu avancer comme tu voulais ?

– Tranquille. »

Nathanael se leva, le faisant reculer.

« Ah, ton avocate a appelé. Elle voulait te parler.

– OK, je vais la rappeler tout de suite… »

Nathanael hocha la tête, lui fit un petit bisou et le laissa. Adel le regarda faire avec un sourire avant de prendre son téléphone. La secrétaire l’accueillit aimablement avant de lui passer sa patronne.

« Bonjour, Lieutenant. Merci de votre appel.

– De rien. Désolé pour tout à l’heure, je me reposais.

– Votre compagnon m’a dit, oui, il n’y a pas de mal. Votre mission a été si pénible que ça ?

– Euh, oui… Pénible et très fatigante. Mais bon, je ne veux pas vous prendre trop de temps ? Que pouvais-je pour vous ?

– Je voulais vous informer des avancées de votre dossier. Et j’ai malheureusement de mauvaises nouvelles… »

Adel fronça les sourcils et s’assit, avant de prendre une feuille de brouillon et un crayon sur le bureau de Nathanael. Prenant le téléphone de sa main droite, il écouta, grave, en notant ce qu’il devait.

« Que se passe-t-il ?

– Vous devez vous souvenir que j’avais déjà eu du mal à déposer la demande de divorce ?

– Oh que oui.

– Eh bien, ce n’était que le début des problèmes… Votre cas a été confié à un des pires juges possibles pour un cas comme le vôtre.

– À ce point ?

– Hélas oui… Il est connu pour être homophobe, mais même sans ça, c’est une personne qui ne tolère pas grand-chose et, pour être honnête, il a même bien du mal à accepter certains divorces tout court.

– Sûrement un coup de ma famille, ça, encore… soupira avec lassitude le militaire.

– C’est plus que probable, confirma-t-elle, compatissante. C’est très étrange que votre cas ait tant traîné avant de tomber pile sur son bureau. Malheureusement, ça sera très dur à prouver…

– Et qu’est-ce qu’il peut faire ?

– Il a rejeté votre demande de garde alternée, bloqué même votre droit de visite et va probablement tenter de fixer la pension alimentaire au maximum, expliqua-t-elle avec fatigue.

– Il a motivé ce rejet comment ? demanda gravement Adel, sourcils froncés.

– Le fait que vous n’ayez pas cherché à revoir vos enfants tout de suite et attendu pour faire votre demande, mais on ne va pas se mentir, c’est sans doute surtout votre adultère.

– L’adultère est encore interdit en France… ? s’étonna le soldat.

– Alors non, plus en tant que tel depuis 75, mais il reste une circonstance aggravante dans les séparations. Les époux sont censés respecter leurs devoirs conjugaux jusqu’à ce que le divorce soit légalement acté. Y compris le devoir de fidélité. »

Adel fit la moue, sceptique.

« Euh… Pas que je m’y connaisse beaucoup, mais… Il y a vraiment des gens qui font ça ?…

– Tout dépend des circonstances, répondit-elle, mais dans le cas des divorces conflictuels, comme le vôtre va plus que sûrement l’être, il est effectivement rare que les devoirs conjugaux soient respectés par des gens qui ne peuvent plus se supporter, voire qui ont effectivement refait leur vie dans l’intervalle. Mais légalement, tout ceci est laissé à l’appréciation du juge. Il est logique qu’une personne passant sa vie en dehors du lit conjugal ne soit pas traitée comme une n’ayant eu qu’un flirt d’un soir, par exemple…

– Ah oui, là oui, je comprends mieux.

– Dans votre cas, un juge conciliant et moderne reconnaîtrait sans doute que vu que vous avez été marié sous contrainte et que votre épouse et vous ne vous étiez pas touchés depuis des années, sans parler des pressions familiales, partir refaire votre vie avec quelqu’un d’autre dans une relation plus saine était sûrement la meilleure, et surtout la plus honnête, chose que vous pouviez faire.

– Mais pas un juge homophobe.

– Non. Bref, tout ça prouverait votre instabilité et vous rendrait possiblement dangereux pour vos enfants. Sans compter le fait que votre métier fait de vous une personne partiellement absente et donc pas forcément disponible en cas de souci… Et bien sûr, une méfiance certaine envers votre compagnon.

– Charmant, ironisa le lieutenant.

– Je suis vraiment désolée.

– Y a-t-il un recours ?

– Malheureusement, pas réellement… On peut faire appel de sa décision pour le droit de visite au moins, surtout parce qu’il a décidé ça sans même vous rencontrer, mais pour qu’il soit vraiment dessaisi du dossier, il faudrait l’attaquer, et sans plus d’élément factuel contre vous précisément, ça serait très compliqué… En fait, et j’en suis encore désolée, insista-t-elle, sincère, tant qu’il n’a pas rendu son jugement, toutes nos démarches sont de façon quasi certaine vouées à l’échec. Quand ça sera fait, nous pourrons envisager des poursuites… Mais tant que le jugement définitif n’est pas rendu, ça ne servirait à rien. Tant que vos enfants ne sont pas en réel danger auprès de votre ex et de vos parents, et vous savez comme moi que les mauvais traitements psychologiques sont quasi impossibles à prouver et faire condamner, ça ne serait que perte d’énergie et vous n’avez vraiment pas besoin de ça. Tant que le divorce n’est pas acté, nous sommes coincés… Et même après ça, faire appel d’une décision de justice est vraiment long et complexe. Ce sont des choses très longues et fastidieuses pour des résultats trop souvent décevants.

– …

– Je suis navrée, vraiment. »

Adel passa sa main sur son visage et ses yeux. Il reprit d’une voix blanche :

« Je fais quoi, alors ? Je me résigne à faire une croix sur mes enfants ?

– Non, surtout pas ! »

Il s’accouda mollement à ses genoux, infiniment triste.

« Non, vous restez de plein droit leur père.

– Mais si je ne peux plus les voir… ?

– Ça ne change rien. La déchéance du droit parental, c’est une autre paire de manches que simplement vous refuser le droit de visite et la garde alternée. Elle ne serait possible que si vous étiez condamné, ou si vous mettiez vraiment vos enfants en danger réel et concret, et il ne jouera pas à ça. Il sait très bien que quoi qu’il en pense, votre homosexualité seule ne sera pas un argument recevable et qu’il ne peut vous avoir sur rien d’autre. Vous devez faire le maximum pour prouver que vous voulez garder un lien avec eux.

– Ça ne répond jamais quand j’appelle… soupira Adel, se souvenant sans mal de toutes ses tentatives.

– Je m’en doute. Notez quand même vos essais. Et il y a d’autres moyens. Écrivez-leur, par exemple. Envoyez-leur des cartes, des lettres, des cadeaux, gardez-en trace. Je sais que c’est horrible pour vous et j’aimerais vraiment être dans un pays où tout ça se passe mieux ou au moins, plus vite, mais la seule chose que vous pouvez faire, pour le moment, c’est prendre votre mal en patience.

– Caroline ne veut pas divorcer… On en a pour plus d’un an et demi avant que la vraie procédure de divorce soit simplement lancée… gémit Adel en serrant son poing.

– Je sais. Mais nous sommes là et vos enfants seront vite assez grands pour pouvoir, eux aussi, donner leur avis.

– …

– Courage. On va se battre et on y arrivera. Vous êtes bien placé pour savoir qu’une longue bataille nécessite une longue préparation… Mais on va y arriver. L’important, là, c’est de garder votre but bien en vue. L’itinéraire, on fera au mieux en naviguant comme on pourra. »

Adel inspira un grand coup et répondit d’une voix un peu tremblante :

« D’accord… »

Il raccrocha peu après, profondément peiné.

Il n’avait pas souhaité demander immédiatement à revoir ses enfants. Il avait préféré prendre ses marques avec Nathanael, et après, il y avait eu l’OPEX. Pour lui, le droit de visite était un droit acquis… Avait-il eu tort d’attendre ?…

Il revit le visage suppliant de Sabine.

« Je veux pas rester ici sans toi… Je peux aller avec toi ? »

Est-ce qu’il avait eu tort, ce soir-là, de ne pas l’emmener, les emmener, avec lui… ?

« Adel ? »

Adel sursauta et se tourna vivement vers Nathanael qu’il n’avait pas entendu revenir. L’illustrateur avait deux mugs fumants en main. Il sourit :

« Eh zen, ce n’est que moi… »

Son regard était affectueux et il ajouta pareillement :

« Sales nouvelles ?

– Ouais.

– Viens m’expliquer ça. »

Adel se leva lentement, lourd de fatigue et d’abattement.

Ils s’installèrent sur le canapé et Adel prit sa tasse entre ses mains qui tremblaient un peu. Il expliqua rapidement à Nathanael ce que son avocate lui avait dit. Navré, le dessinateur passa son bras autour de ses épaules et lui dit :

« J’ai pas les mots, là, à part courage, je t’aime, et je suis là. »

Adel eut un sourire rapide et haussa les épaules. Il tourna la tête pour lui faire un bisou rapide.

« Merci, mon chéri. Y a rien à dire, hélas… Elle a raison, je pense. Il faut que je garde le lien, que j’envoie des lettres. Que je note les appels que j’essaye de passer, tout ça.

– Ça, on peut imprimer tes factures détaillées.

– Ah oui, ça sera plus simple.

– Et pour les lettres, les cartes, tout ça, il faudra tout envoyer en recommandé pour garder des preuves.

– Ah, oui, aussi… »

Adel sourit en se penchant pour s’appuyer contre lui :

« Tu penses à tout…

– Bof, c’est arrivé à un pote, j’avais noté ça dans un coin de ma tête…

– Un père parti de chez lui ?

– Ouais, plus ou moins viré par son ex, une femme qui a pété un plomb contre lui du jour au lendemain, enfin c’est ce qu’on a cru au début, jusqu’à ce qu’on apprenne qu’en fait, elle préparait son coup depuis des mois.

– Ils avaient des enfants ?

– Deux, plus petits que les tiens.

– Il a obtenu gain de cause, ton pote ?

– Oui. Ça a été long, ça a été dur, mais oui, il a obtenu gain de cause. »

Nathanael caressa la tête d’Adel et soupira, essayant d’être réconfortant :

« Je sais que l’idée de ne plus être là pour veiller sur eux te bouffe. Mais on n’y peut rien pour le moment. Ton avocate a raison, il faut qu’on vise le long terme. Une fois que ce juge-là aura rendu son jugement, on pourra agir et demander qu’un autre revoie le dossier. Avant ça, il faut mieux ne pas faire trop de vagues pour ne pas risquer de braquer tous les juges du coin. Si on attaque alors qu’il n’a rien fait de vraiment contestable contre toi personnellement, on va juste passer pour des chieurs et ça nous foutra mal de base avec ses collègues.

– Et si on tombe sur un autre homophobe à la con ?

– Là, on pourra gueuler, voire faire un peu de pub sur tout ça pour les calmer. Si le premier verdict est vraiment clairement parti pris et que le deuxième risque d’abonder dans le même sens sans plus de remise en cause, un bon coup de pression médiatique pourrait suffire à les calmer.

– Tu pourrais faire ça ?

– Autant que ma petite notoriété serve à quelque chose. La dernière fois que j’ai sonné le rappel de l’asso et de ma fanbase, ça avait bien bougé…

– C’était pour quoi ? » s’enquit Adel, curieux, en se redressant pour boire enfin un peu de thé.

Nathanael prit sa propre tasse, restée posée sur la table basse.

« Tentative de déshériter une copine lesbienne au moment du décès de son père. C’était son dernier parent et sa sœur et un de ses frères avaient essayé de l’exclure de la succession, avec la complicité d’un notaire un peu chelou. Il y avait pas mal de pognon à la clé.

– Et tu avais fait quoi ?

– Lettre ouverte au nom de l’asso à l’ordre des notaires et pétition en ligne. Ils avaient réagi au quart de tour. Ils aiment pas beaucoup de genre de pub. Bizarrement, le notaire était très vite redevenu très gentil et réglo.

– Sans déc’.

– Oui hein, on se demande… »

Nathanael caressa encore la tête d’Adel :

« Patience. Je te jure que tu les reverras. »

Adel sourit, le regarda et hocha la tête :

« Oui. »

Le soldat reprit :

« Je t’aime. Je ne regrette rien. Je suis heureux avec toi. »

Nathanael sourit aussi.

« Merci de me le dire.

– Genre tu en doutais ?

– Non, mais merci quand même. »

Quelques semaines plus tard, pour l’anniversaire de son fils, Adel envoya donc un petit colis en recommandé avec une carte et un petit livre sur les dinosaures avec une petite maquette de stégosaure à monter.

Colis qui leur revint rapidement avec la mention « Refusé ».

Adel nota ça, dates et faits, et Nathanael prit un carton dans lequel il rangea l’objet avant de le mettre dans le garage. Le premier d’une très longue série, puisqu’il faudrait attendre les gourmettes, des années plus tard, pour qu’Adel n’ose demander à son frère de servir d’intermédiaire, via leur colonel.

Pour l’heure, deux cartons étaient appelés à se remplir dans le garage et Adel de se répéter qu’il leur donnerait tout ça un jour.

Il regardait souvent leurs photos et se demandait quand, espérant bientôt et que Caroline et ses parents ne leur aient pas complètement retourné le cerveau contre lui.

Bientôt.

Mais il aurait préféré que ça ne se passe pas à la Brigade des mineurs, suite à une tentative de plainte pour inceste.

Chapitre 75 :

C’était un mardi matin comme les autres, six semaines après le retour d’Adel. Il avait pu se reposer et profitait enfin de son congé en attendant la suite. Nathanael et lui faisaient tranquillement leur plein de courses de la semaine lorsque le lieutenant reçut un coup de fil : il était convoqué à la Brigade des mineurs de Lyon dans l’après-midi.

Sur le coup, Adel, qui attendait au caddie que Nathanael revienne de la poissonnerie (lui ne supportait pas l’odeur), dans le rayon désert des thés et boissons chaudes diverses, resta stupéfait.

« Euh, d’accord… finit-il par balbutier. Euh… Vous m’avez dit 14h30… ?

– Oui, lui répondit le policier sans émotion particulière.

– Puis-je euh, connaître la raison de la convocation ?

– Vous êtes convoqué en audition libre dans le cadre d’une enquête préliminaire suite à un dépôt de plainte de votre épouse concernant des faits d’agression sexuelle sur vos enfants. »

Nathanael revenait et regarda avec une curiosité vite teintée d’inquiétude son compagnon quand celui-ci grimaça sous le coup de poignard et leva un regard meurtri au ciel, enfin au plafond du magasin.

« Bien. Merci, je vais prévenir mon avocate, mais dans tous les cas, pas de souci, je serai là tout à l’heure.

– D’accord, c’est bien noté. »

Nathanael mit le poisson dans le sac isotherme alors qu’Adel raccrochait.

« Qu’est-ce qui se passe, mon cœur ? demanda gentiment le dessinateur, un peu craintif.

– Convocation à la Brigade des mineurs. »

Nathanael n’eut pas besoin qu’il en dise plus :

« Oh les connards… »

Il secoua la tête :

« C’est pas vrai, ils ont osé…

– On dirait bien.

– Bon, on a le temps de finir les courses… ?

– Oui, oui, c’est à 14h30…

– OK. »

Nathanael s’approcha pour caresser la joue d’Adel qui le laissa faire et ferma un instant les yeux quand il l’embrassa.

« Je suis désolé, mon amour.

– Tu n’y es pour rien.

– Appelle vite ton avocate. Va dans la voiture si tu veux, tu seras tranquille et il y a de quoi écrire dans la boite à gants. Je prends ce qui reste sur la liste et on se rentre vite.

– OK, répondit Adel en hochant la tête. J’y vais… »

Adel lui rendit son baiser :

« Merci, Nath.

– C’est normal, file. »

Adel hocha encore la tête et partit. Il chercha rapidement le numéro du cabinet et lança l’appel. Ça décrocha avant qu’il ne sorte du magasin et avertie de l’urgence, la secrétaire lui passa sans attendre l’avocate. Adel s’assit dans la voiture, à la place du conducteur, et lui expliqua tout. Elle soupira avec humeur :

« Bon sang, j’aurais tellement aimé me tromper…

– Oh, ça m’aurait étonné qu’ils ne tentent rien, répondit-il en prenant de quoi écrire au cas où.

– Ça, nous sommes d’accord, malheureusement. Bien, je vais vous poser une question, monsieur de Larose-Croix, et je ne vous la poserai qu’une fois. Avez-vous, oui ou non, agressé sexuellement vos enfants ? »

Adel eut un sourire.

« Non.

– C’était pour le principe.

– Je sais, il n’y a pas de souci.

– Parfait. Donc, déjà, avez-vous compris dans quel cadre vous étiez convoqué ?

– Pas vraiment.

– Bien, alors on va commencer par là. Vous avez parlé d’audition libre et d’enquête préliminaire, c’est ça ?

– Oui, c’est ce que le policier qui m’a appelé m’a dit.

– Alors, c’est peut-être bon signe. Une enquête préliminaire est faite en amont, avant la possible ouverture de l’instruction. Là, il faudrait voir si c’est à l’initiative des policiers ou du procureur, mais ça pourrait déjà vouloir dire qu’ils ont un doute et ne veulent pas lancer l’artillerie lourde sans un minimum de prudence.

– Je vois, d’accord… »

Adel nota la chose.

« Et l’audition libre ?

– C’est l’autre bon signe : vous êtes soupçonné de quelque chose, mais il n’est pas question de garde à vue, encore moins de mise en examen, mais simplement de vous interroger. C’est un cas où aucune contrainte ne doit être exercée, ni arrestation, ni rien, et vous pouvez effectivement être assisté de votre avocat.

– Vous seriez disponible ?

– Je vais m’arranger. Si jamais c’est impossible, je vous enverrai quelqu’un de toute façon, ne vous inquiétez pas.

– Merci.

– De rien. C’est mon travail. Donc, je vais quand même vous informer de vos droits dans ce cas. Avant l’audition, les enquêteurs doivent absolument vous donner les informations suivantes : …

– Euh, je vais noter, merci…

– … La nature, la date et le lieu de l’infraction pour laquelle vous avez été convoqué et aussi vos droits : vous avez, déjà, le droit de vous taire sur ce qu’on vous reproche et de ne pas répondre à certaines questions, vous pouvez aussi quitter les lieux quand vous le voudrez, puisque vous n’êtes pas en garde à vue.

– D’accord…  dit Adel qui marquait tout ça avec soin.

– Votre droit de répondre, bien sûr, d’être assisté d’un avocat, énuméra l’avocate de mémoire, bon, l’interprète sera inutile dans votre cas…

– À part pour le jargon juridique… lâcha-t-il avec un sourire.

– Ah oui, peut-être, admit-elle avec amusement. Et enfin, votre droit à bénéficier de conseils juridiques dans une structure appropriée, mais ça devrait aller aussi. »

Adel hocha la tête :

« Oui, je pense aussi.

– Dans tous les cas, encore une fois, le fait que vous n’ayez pas été arrêté et placé en garde à vue peut nous laisser espérer que les enquêteurs ne sont pas dupes de la manipulation ou au moins qu’ils sont prudents.

– J’espère que c’est le cas.

– Nous verrons. Dans tous les cas, restez calme et factuel.

– Je vais essayer… Mais entre nous, ça m’étonnerait que des policiers ici aient des capacités de torture suffisante pour arriver à m’énerver ou me faire dire ce que je ne veux pas. »

Le lieutenant sursauta quand on frappa à sa vitre, puis sourit. C’était Nathanael qui arrivait avec le chariot. Le dessinateur chargea le coffre avant de venir s’asseoir à la place-passager alors qu’Adel raccrochait.

« Ça va ? lui demanda doucement son compagnon.

– Ça ira.

– On rentre vite manger et on se prépare ?

– Tu veux venir ?

– Oui. Hors de question de te laisser tout seul, là. ‘Faut pas déconner. »

Adel sourit, ému :

« Merci.

– De rien, c’est normal, mon cœur. »

Nathanael caressa sa main.

« On en a déjà parlé, ça se fait de se soutenir quand on est amoureux.

– Hm hm, ‘scuze, j’ai pas encore l’habitude.

– Ça va venir. »

À 14h15, les deux hommes se garaient sur le parking du principal commissariat de Lyon. Le bâtiment était très grand, en partie construit sur une ancienne forteresse, et regroupait de très nombreux services. La Brigade des mineurs était l’un d’eux. Ils le trouvèrent sans mal et y furent accueillis par un agent entre deux âges qui buvait un café, sans doute pour essayer de ne pas piquer du nez. Il avait l’air épuisé.

Adel se présenta, présenta Nathanael, ce qui fit froncer un sourcil à l’agent qui n’en dit cependant rien, nota tout ça et leur expliqua :

« Vous pouvez attendre là-bas, le commandant Crépin et le lieutenant Devi vont s’occuper de vous. »

Les deux hommes le remercièrent et rejoignirent l’endroit indiqué. En approchant, ils entendirent cependant homme déclarer avec fermeté, de l’autre côté de la cloison qu’ils longeaient :

« Vous n’avez pas à discuter la procédure. »

Et Adel blêmit et trembla en entendant la voix qui répondit avec humeur :

« Mais enfin, à quoi ça rime !… »

Son père… Il s’arrêta et retint Nathanael par le bras.

« Nous avons porté plainte à notre gendarmerie, comment se fait-il que nous ayons été convoqués ici ?

– Le procureur a décidé de nous transférer le dossier et nous a demandé de faire une enquête préliminaire. Je ne sais pas trop ce que vous faites là, puisque c’est votre belle-fille, d’après ce que j’ai compris, qui a déposé la plainte suite au témoignage de votre autre fils, mais vous n’êtes pas concerné, à ce que je sache ?

– Je m’inquiète pour mes petits-enfants ! » répondit avec colère Théodore de Larose-Croix.

Adel serra les poings et Nathanael grimaça. Une voix féminine froide les fit sursauter :

« Pardon, vous êtes ? »

Ils regardèrent la femme qui les avait interpellés et les toisait, bras croisés. Aussi haute que Nathanael, cheveux châtain sombre courts, elle les dévisageait avec sévérité.

« Euh, répondit Adel, mal à l’aise, je suis Adel de Larose-Croix, j’ai été convoqué euh…

– Ah, c’est vous, d’accord. Et vous ? demanda-t-elle à Nathanael.

– Nathanael Anthème. Je suis le compagnon d’Adel. J’ai préféré l’accompagner. »

Elle hocha la tête, un peu radoucie :

« D’accord. Vous êtes à l’heure, c’est bien. Vous ne deviez pas venir avec votre avocat ?

– Si, elle arrive. Et vous, vous êtes ?

– Commandant Crépin, c’est à moi qu’est revenue la direction de cette enquête.

– Ah, enchanté…

– Mouais, ça on verra si vous le maintenez encore dans quelques heures. »

Adel eut un sourire :

« Je pense que oui. »

Elle le toisa un instant et eut un sourire en coin rapide aussi.

« Bon, continua-t-elle en avançant et en leur faisant signe de la suivre. On va vous épargner d’attendre dans la même salle que votre famille, on a cru comprendre que c’était un peu tendu entre vous.

– Merci. » lui répondit Adel alors qu’ils lui emboîtaient le pas.

Elle les laissa dans une autre salle un peu plus loin en leur disant qu’elle allait revenir chercher Adel rapidement avant d’entrer dans un bureau voisin, où l’attendait le propriétaire de la voix masculine entendue plus tôt, un grand Indien plutôt costaud.

« Ah, vous voilà, Commandant, vous étiez où ?

– Je suis tombée sur notre suspect en revenant de ma pause clope, il attend à côté. Où on en est ?

– Mona va se charger d’interroger les gamins, avec Lucas. Avec leur mère d’abord, puis sans, et on filmera.

– Parfait.

– Comment vous l’avez trouvé, le suspect ?

– Grand gars baraqué, plutôt calme et serein. Il est venu avec son mec, par contre.

– Son mec ?

– Ouais.

– Voilà qui explique beaucoup de choses.

– C’est ce que je me suis dit. J’ai entendu que le grand-père râlait dans leur salle d’attente ?

– Oh, m’en parlez pas ! »

Il soupira :

« Très contrarié d’être ici, il ne comprend pas pourquoi on ne se contente pas de la simple parole de son fils et que l’autre n’est pas déjà arrêté.

– Et tu lui as dit quoi ?

– En gros, qu’il y avait une procédure à suivre et qu’on allait le faire, et que si ça ne lui plaisait pas, ça ferait pareil.

– Ouais, on va voir ce que nous dit notre suspect, mais j’avoue que j’y crois moyen.

– Moi aussi.

– Mona ne devrait pas avoir de mal avec les enfants, elle sait y faire et Lucas aussi. La déposition du frère est un peu trop précise et cohérente pour des faits remontant si loin, je trouve.

– Et leur réticence à tous à nous laisser interroger les enfants est un peu trop vigoureuse. »

Elle fit la moue et hocha la tête.

« Ce n’est pas la même chose d’être chez ses copains gendarmes chez soi et ici face à nous, conclut-il.

– Pas pour rien que le procureur nous a filé le bébé. Il n’est pas idiot et de toute façon, tout le monde sait qu’il déteste ce JAF… Il n’allait pas manquer une telle occasion de l’emmerder. »

Le lieutenant Devi hocha la tête. Il n’avait pas été surpris non plus et, en fait, personne ni dans la police ni dans la magistrature lyonnaise n’aurait vraiment pu l’être, tant il était de notoriété publique que le procureur Rosemond avait, non pas une dent, mais tout un râtelier, contre Gondéant, le juge des affaires familiales qui s’occupait du dossier Larose-Croix. Rosemond ne pouvait pas encadrer le vieux réac’ et si son nom avait l’outrecuidance d’apparaître dans un des dossiers qui atterrissaient entre ses mains, il y avait environ une chance sur une pour que le dossier en question soit passé trois fois au peigne fin et l’affaire traitée avec la plus grande attention.

Absolument rien d’étonnant donc à ce qu’une plainte pour agression sexuelle dans une famille de cathos réac’ vivant dans la même ville que le fameux juge des familles, avec une demande de divorce gelée par le même juge, lequel avait déjà bien chargé la mule contre le père et demandeur de la séparation, n’ait attiré plus que de coutume son attention… Et qu’il ait donc retiré illico presto l’affaire aux gendarmes de la même petite ville pour la confier à des policiers sans lien avec tout ça.

Policiers qui avaient eux aussi, au vu de la chose, pris tout ça avec circonspection et décidé donc de convoquer tout ce petit monde, le témoin des faits, la mère, les enfants et le père pour essayer de mettre tout à plat en appliquant très strictement les procédures prévues pour ce type de cas. Ils ne s’attendaient par contre pas à ce que le grand-père ne vienne d’un côté ni le compagnon du père de l’autre.

Ça commençait à faire pas mal de monde.

Mais il en fallait plus pour déstabiliser la commandante Crépin, qui, toute dans sa trentaine qu’elle soit, en avait vu d’autres, et Devi, plus près de la cinquantaine, n’était pas un débutant non plus à ce type de jeu.

Loin de se douter de tout ça, Adel et Nathanael attendaient sagement, là où on les avait laissés, assis l’un près de l’autre et main dans la main. Le militaire n’était pas spécialement stressé. Habitué à gérer des situations autrement plus dangereuses, il attendait de voir à quelle sauce on allait vouloir le manger. Nathanael était plus inquiet, même s’il essayait de ne rien en montrer. Il avait un peu trop souvent eu affaire à l’indifférence, pour ne pas dire pire, des policiers face aux violences auxquelles les membres de sa communauté étaient confrontés… Il espérait que ça allait bien se passer.

Adel sentait bien la nervosité de son homme et ne savait pas trop quoi faire. Lorsque ça arrivait à un de ses gars, il l’envoyait courir un peu ou faire des pompes pour le calmer, mais là, ça n’était ni la bonne personne ni la bonne méthode…

Il se demandait donc que faire lorsque l’arrivée de son avocate mit fin à ses tergiversations.

Quasi aussi haute que lui et pas vraiment moins large, vêtue d’un tailleur-jupe mauve très sombre, avec de longs cheveux noirs et bouclés, maquillée juste ce qu’il fallait, Maître Roshane était une femme imposante, dans absolument tous les sens du terme.

Adel se leva pour l’accueillir. Elle lui sourit aimablement, ainsi qu’à Nathanael quand Adel les présenta, avant de s’asseoir avec eux pour voir s’il y avait du nouveau en attendant qu’on vienne les chercher.

Adel ne put que lui dire que l’accusation venait d’un de ses frères, il pensait à Arnaud, et que son père était également là, mais que les policiers semblaient décidés à au moins faire un point propre.

« De ce que je sais du commandant Crépin, leur dit-elle, ce n’est pas le genre à se laisser berner et elle est très à cheval sur le respect des règles.

– Et le lieutenant euh, Devi, je crois ? demanda Nathanael.

– Alors, lui je sais que c’est un ancien du service, mais je n’en sais pas plus. »

La voix de l’Indien, amusée, les fit sursauter tous les trois :

« Effectivement, je travaille ici depuis 19 ans. »

Il gloussa devant leur air d’enfants pris en faute.

« Le commandant vous attend, monsieur de Larose-Croix. Vous êtes son avocate, j’imagine ? demanda-t-il poliment à Maître Roshane, qui s’était levée la première.

– Tout à fait, dit-elle.

– Bien, si vous voulez bien me suivre tous les deux ? »

Adel se leva et regarda Nathanael qui lui sourit :

« Je vais aller m’en griller une petite pendant que vous papotez sagement. Tu m’appelles si besoin ?

– Promis, mais à mon avis, t’as le temps. »

Ils lâchèrent leurs mains et Adel et l’avocate suivirent le policier dans le bureau voisin.

Nathanael les regarda disparaître et soupira.

Bon bon bon, ben on croise les doigts…

Il repartit de là où il était venu. Avec un peu de chance, quelqu’un lui indiquerait où fumer sans devoir se retaper tout le bâtiment pour retourner à l’entrée…

Repassant devant l’autre salle d’attente, il entendit la voix désormais identifiée de son beau-père et reconnut sans surprise celle d’un petit con qu’il avait croisé éméché dans un bar un peu moins d’un an plus tôt. C’était donc, sans grand scoop, bel et bien Arnaud qui avait témoigné contre Adel, permettant à Caroline de porter plainte.

Apparemment, ils étaient très très colère que les policiers aient tenu à interroger les deux enfants et surtout qu’ils osent remettre en doute le témoignage du jeune militaire.

Nathanael eut un sourire dédaigneux. Lui ne devait pas se montrer, en tout cas pas tout de suite, il continua donc son chemin et l’homme de l’accueil, un peu réveillé par son café, lui désigna sans souci où fumer, un peu plus loin.

Il se retrouva donc sur une terrasse avec de beaux bacs à fleurs, un peu plus loin, désert à l’exception d’un beau blond qui fumait sagement, accroupi contre le mur.

S’apercevant que son briquet ne marchait plus, Nathanael grogna et alla lui demander du feu.

Visiblement amusé, le blond hocha la tête et se releva avec un soupir pour sortir le sien de sa poche arrière. Le policier s’avéra très grand et Nathanael le remercia, un peu mal à l’aise.

« Z’êtes pas de la maison, vous, qu’est-ce que vous faites là ? lui demanda sans animosité aucune le blond.

– Désolé, c’est votre collègue de l’accueil qui m’a dit de venir ici, c’est réservé au personnel ?

– Non, non, pas vraiment, ‘vous en faites pas. »

Nathanael alluma sa cigarette.

« Mon compagnon a été convoqué pour un truc chelou, j’ai préféré l’accompagner. »

Il guetta la réaction, mais le blond sourit.

« C’est cool de votre part.

– Ben quand on aime… »

Le blond hocha la tête, concerné. Nathanael demanda :

« Vous êtes de la Brigade des mineurs aussi ?

– Non, de la Crim, mais on est à trois couloirs, on fume ici aussi, du coup. Il a été convoqué par qui, votre compagnon ?

– Euh, le commandant Crépin. »

Le blond fit la moue et hocha la tête.

« Bonne pioche.

– Vous la connaissez ?

– Ouais, une vieille amie de mon supérieur. Aussi psychorigides l’un que l’autre sur le respect des lois et des règles, bref, si votre mec n’a rien fait, il n’a rien à craindre. »

Une tête grisonnante apparut de l’intérieur :

« On te cherche, Erwan, notre prévenu est arrivé.

– OK, Anya, j’arrive. »

Le blond sourit encore à Nathanael :

« Vous en faites pas, ça va aller. »

Il fila rejoindre l’autre et ce n’est qu’à ce moment que Nathanael se rendit compte qu’il avait toujours le briquet en main.

« Oups… »

Chapitre 76 :

Nathanael souffla sa bouffée et se précipita à la porte, ne passant que la tête à l’intérieur pour ne rien enfumer, et il interpella le policier qui n’était pas encore loin :

« Excusez-moi ! »

Le grand blond et son collègue, un élégant homme grisonnant aux traits fins, se retournèrent.

« Votre briquet ? 

– Ah merci ! Pardon ! »

Le blond fit demi-tour alors que l’autre soupira, amusé :

« Erwan, on a pas le temps, là !

– Déso Anya… J’en connais un qui va me bouffer, si je le perds, celui-là… »

Nathanael se dit que le second avait un bel accent slave et tendit le briquet :

« Merci à vous.

– Je vous en pr… commença le blond avant d’être interrompu sans avoir eu le temps de saisir l’objet.

– Qu’est-ce que tu fous là, sale tarlouze ! »

Nathanael, le blond et le Slave sursautèrent de concert, les deux premiers se tournant d’un bloc vers celui qui s’était écrié ça et le troisième, l’ayant vu arriver de plus loin, se contentant de plisser les yeux.

Les deux policiers entendirent un Nathanael blasé soupirer :

« Oh putain… »

Alors qu’un jeune homme haineux au crâne quasi rasé se précipitait vers lui :

« C’est toi, l’enculé qu’a retourné la tête à mon frère ?! »

Mais il ne put le rejoindre, car le grand blond s’interposa et demanda froidement :

« Y a un problème ? »

Le Slave leva les yeux au Ciel et s’approcha aussi en gémissant :

« Non, mais on a un interrogatoire, là… »

Nathanael soupira encore :

« Vous devriez tenir votre langue, Arnaud. »

Mais Arnaud était furieux, il cria en essayant de pousser le blond :

« Pousse-toi, toi, c’est pas après toi que j’en ai ! 

– Vous cherchez les emmerdes, vous. »

Non seulement le blond avait dit ça très sèchement, mais Arnaud ne parvenait pas à le pousser.

« J’ai dit dégage ! »

Le blond soupira, attrapa le garçon pour le plaquer très fermement face au mur :

« Eh. On se calme. »

Le Slave regarda Nathanael.

« C’est quoi, l’embrouille ? demanda-t-il.

– Euh, cet homme est le jeune frère de mon compagnon… répondit l’illustrateur en reculant un peu dehors, cherchant où éteindre la cigarette qui se consumait entre ses doigts. Et disons que c’est un peu compliqué…

– On va te crever, sale… commença Arnaud avant que le blond ne le coupe avec froideur :

– Eh oh. Arrêtez d’en rajouter, vous. »

Nathanael alla inspirer une dernière bouffée avant d’écraser la cigarette, en l’entendant continuer avec la même froideur :

« Vous venez de commettre deux délits sous le nez de deux officiers de police, donc un contre l’un d’eux, donc vous devriez vraiment vous calmer. »

Sans surprise et alors que Nathanael revenait, Arnaud protesta :

« Comment ça ! Ce sale pédé ose se pointer et c’est moi le problème ?! »

Le blond souffla un coup, énervé :

« Il n’y a aucune loi qui lui interdit d’être ici. Par contre, il y en a une qui vous interdit de l’insulter, de le menacer, et aussi une qui vous interdit de vous en prendre à un commandant de police. »

Il ajouta, sec :

« L’outrage à une personne dépositaire de l’autorité publique, c’est un an de prison et 15 000 € d’amende. Vous voulez qu’on en reparle dans mon bureau ? »

Le Slave grogna :

« Erwan…

– Je sais, je sais… »

Il regarda Nathanael :

« Désirez-vous porter plainte contre notre jeune ami ? »

Nathanael fit la moue :

« J’avoue, c’est une possibilité.

– QUOI ! s’écria Arnaud. Non mais ça va pas ! Qu’est-ce que j’ai fait !

– Injure homophobe devant deux flics, plus insulte contre un des flics, dit le Slave. Qu’est-ce que vous faites là, tous les deux ? »

Nathanael se massa les tempes.

« Euh, j’accompagne mon compagnon, dont ce garçon est donc le frère, qui est entendu en ce moment par vos collègues de la Brigade des mineurs, suite à une accusation d’inceste de sa future ex-femme.

– OK, opina le Slave. Et vous ? continua-t-il pour Arnaud.

– Vos collègues voulaient que je vienne leur redire ce que j’ai dit aux gendarmes… » expliqua de mauvaise grâce Arnaud qui n’ajouta pas ce qu’il pensait très fort, à savoir que qu’est-ce qu’ils l’emmerdaient au lieu de lire sa première déposition.

Le blond hocha la tête et le lâcha en disant :

« Bon, on vous ramène aux collègues, vite fait. »

Le Slave soupira encore, mais ne fit pas plus de commentaires, et ils repartirent tous quatre en direction des bureaux de la Brigade des mineurs. Arnaud n’osait plus la ramener, mais les regards meurtriers qu’il jetait à Nathanael étaient suffisamment éloquents.

Le planton de l’accueil les salua, visiblement un peu surpris, mais ne fit aucune remarque, et, comme dit, les deux officiers les ramenèrent à la salle d’attente où se trouvaient toujours Théodore de Larose-Croix et Caroline. Arnaud regarda son père d’un air ennuyé en les rejoignant. Nathanael ne fit pas attention au froncement de sourcils de Caroline et se contenta de dire au blond en lui tendant à nouveau le briquet :

« Merci, moi je vais attendre à côté…

– Ah, merci, je l’avais encore oublié. Bon, là ‘faut vraiment qu’on aille faire notre interrogatoire de notre côté, sinon je vais me faire bouffer…

– Hm, hm, approuva calmement le Slave avec un sourire en coin.

– … mais je reviens après et on verra votre plainte.

– D’accord, merci, on vous attendra si besoin. »

Le blond hocha la tête alors que dans la salle d’attente, Théodore regardait son benjamin avec sévérité :

« Qu’est-ce que tu as fabriqué, encore ?!

– Mais c’est cette euh, ce gars, là ! se défendit le jeune homme en jetant un regard sombre à Nathanael. C’est lui qu’Adel a rejoint !

– Ne recommencez pas, soupira le blond.

– Ouais, soupira aussi Nathanael. Y a déjà eu une main courante contre vous l’an dernier et là je crève d’envie d’en remettre une couche, alors sérieux, lâchez l’affaire… »

Il remercia une dernière fois les deux officiers qui repartirent et retourna dans la salle voisine pour attendre.

Pendant ce temps, dans le bureau de la commandante Crépin, Adel et son avocate avaient écouté les faits.

Caroline avait porté plainte, car Arnaud lui avait raconté avoir vu, quelques années plus tôt, Adel abuser de ses enfants. Le récit était précis : ça avait eu lieu dans la maison de leur cousine bretonne, lors d’un Noël. Adel était parti se coucher de bonne heure, emmenant ses enfants fatigués pour les coucher aussi, la veille du réveillon. En allant aux WC un peu plus tard, Arnaud les aurait donc vu tous trois dans le même lit et une position sans équivoque.

La description était d’une précision glaçante, mais le petit sourire en coin d’Adel, s’il n’avait pas interrompu la policière, ne lui avait pas échappé, pas plus qu’au lieutenant Devi.

« Qu’avez-vous à répondre à ça ?

– Je n’ai jamais agressé sexuellement aucun de mes enfants.

– Il va me falloir mieux que ça.

– Je sais. Mais j’ai déjà une chose très simple. Vous avez dit qu’il m’avait vu faire ça lors du Noël 2010 ?

– Oui.

– Alors j’ai un alibi.

– Ah ?

– Oui. J’étais en opération extérieure en Afrique avec mes troupes. Et je peux très facilement le prouver tout de suite, mais sinon il y a déjà à la louche 150 à 200 personnes qui peuvent en témoigner. Le seul Noël que j’ai passé avec eux chez notre cousine bretonne, c’était en 2008. Mais 2010, j’étais en Afrique. 2011 en Irak, 2012, on l’avait fait chez nous, et cette année, j’étais en Syrie. Et avant, 2009, on l’avait fait chez notre grand-oncle dans le sud, et 2007, chez nous aussi parce que notre père avait une jambe cassée.

– D’accord… On va reprendre tout ça et le noter. Vous pouvez nous le prouver comment ?

– Euh, le courrier de mobilisation, si ça vous va, il y a les dates dessus… Attendez, je les ai, archivés dans ma messagerie… »

Il prit son téléphone portable avec fatigue et commença à chercher. Son avocate le regardait, navrée.

« Pourquoi votre frère aurait menti, à votre avis ? demanda la commandante.

– Mon frère est homophobe. J’ai quitté le domicile conjugal pour aller vivre avec un homme. Je ne pense pas qu’il faille chercher beaucoup plus loin. Ma famille a essayé plusieurs fois de faire pression sur moi pour me faire rentrer depuis mon départ… Un divorce pour eux, c’est un scandale inimaginable. Ça ne m’étonne pas qu’il soit parti dans un délire de ce genre, je m’y attendais, mais mêler mes enfants à ça, par contre, ça me débecte…

– Vos enfants sont en train d’être interrogés par nos collègues. »

Adel grimaça.

« Vous filmez leurs interrogatoires ? demanda son avocate.

– Tout à fait. Vu les circonstances, nous préférons tout mettre en boite, leur témoignage en présence de leur mère et sans. On le fait le plus souvent, mais là, c’est un cas où ça nous a paru indispensable. »

Crépin hocha la tête :

« OK. On va tout reprendre depuis le début, alors, histoire que ça soit clair. »

Adel hocha la tête. Il échangea un regard avec son avocate et commença donc à tout expliquer aux deux policiers. Son milieu familial très traditionaliste, son mariage forcé, ses enfants, sa carrière. Il était sobre, mais précis, et désormais plus las que réellement triste ou en colère. Puis sa rencontre avec Nathanael, un hasard, suite à la demande de sa fille, leur deuxième rencontre au musée, la troisième dans ce bar où son frère, celui-là même qui l’accusait aujourd’hui, avait été faire une descente un soir pour aller « casser du pédé »…

« … Je sais qu’il n’y avait pas eu de plainte, ajouta-t-il, mais je crois que le patron du bar avait déposé une main courante.

– D’accord, on va voir, nota Crépin. Et ensuite ? »

Ensuite, une relation amicale, apaisante et, au fil des mois, des deux années qui avaient suivi, un amour naissant qui avait pris tout son temps. Adel reconnut sans aucune gêne avoir effectivement couché avec Nathanael en juillet, deux mois avant qu’il ne quitte son domicile conjugal. Et depuis, les tentatives pour le faire revenir, tous les appels téléphoniques et les messages, son frère aîné à la caserne, les tentatives de pression plus que probables de son grand-père auprès de l’État-major de Lyon, le refus du juge des affaires familiales de le recevoir pour le moment et les mesures qu’il avait pris contre lui, l’interdiction de voir ses enfants, jusqu’à cette plainte.

Il redonna les dates de Noël et put envoyer directement à la commandante, par mail, le courrier lui annonçant la mission en Afrique, de novembre 2010 à février 2011.

Crépin réfléchit un instant et hocha la tête.

« D’accord, Lieutenant. On va voir tout ça, recouper avec le reste, et on va voir ce que ça donne. Je vous laisse retourner attendre, s’il vous plaît, on va faire au plus vite.

– D’accord… Merci. »

Nathanael se leva en les voyant revenir. Adel lui sourit, rassurant. Ils se rassirent tous trois et l’avocate déclara :

« Bon. Je pense que ça va aller… Tout dépendra de si vos enfants maintiennent la version de votre frère ou pas.

– J’espère que non… soupira Adel alors que Nathanael reprenait sa main.

– C’est quand même dégueulasse de manipuler des gosses comme ça… soupira à son tour Nathanael.

– Oui, et tout ce que ça fait, c’est décrédibiliser les vraies victimes quand elles viennent voir la police… ajouta l’avocate.

– Ça a été, ta pause clope ?

– Oh, charmant, j’ai croisé ton frère et je vais peut-être le poursuivre pour insulte homophobe et menace…

– Pardon ?! » sursautèrent ensemble Adel et son avocate.

Nathanael haussa les épaules et leur raconta ce qui s’était passé.

« C’est pas vrai… Mais il cherche du pétrole ce petit con… gémit Adel en levant les yeux aux ciel.

– C’est très bien que ces officiers soient intervenus et veuillent bien témoigner, dit l’avocate.

– Oui, ils ont été très réactifs et très fermes, ça m’a presque surpris, mais tant mieux.

– Des gens de la Criminelle, donc ?

– Oui, d’après ce que j’ai compris…

– S’ils dépendent du commissaire de cet étage, ça ne m’étonne pas… Il a la réputation d’être le policier le plus droit de Lyon. »

Une petite heure passa avant que la commandante ne réunisse l’ensemble des Larose-Croix and Co dans une plus grande salle pour faire le point.

Chapitre 77 :

Si les tensions étaient toujours palpables, surtout du côté d’Arnaud dont les regards meurtriers à Nathanael étaient plus qu’éloquents, la présence des policiers, au nombre de cinq, dont un grand roux barbu à peu près aussi large que haut, allait calmer les potentielles velléités.

Enfin presque.

Théodore, qui avait identifié la source du problème, ou du moins la personne qu’il jugeait l’être, interpella très sèchement Nathanael lorsque ce dernier arriva, accompagnant innocemment Adel et Maître Roshane en se demandant s’il allait pouvoir assister à la mise en point.

« Puis-je savoir qui vous a permis de dépraver mon fils ?! »

S’il s’attendait probablement à ce que son ton ou sa carrure ne fassent trembler d’effroi celui qu’il considérait désormais comme un pitoyable pervers, sa déclaration n’eut pas l’effet escompté. Si Adel avait jeté un regard sombre à son père, Nathanael, lui, le contempla avec un petit air dubitatif avant de répondre en désignant son amant du pouce :

« Bah, lui ? »

Et d’ajouter tout aussi posément, même si avec un petit sourire et en posant ses poings sur ses hanches :

« Je sais pas, j’avais besoin de l’autorisation de quelqu’un d’autre ? »

Le silence qui suivit fut interrompu par les gloussements plus au moins discrets d’Adel, de son avocate, et de plusieurs policiers. Crépin, d’abord agacée par la remarque du capitaine, avait souri en entendant les réponses de Nathanael.

« Installez-vous, dit-elle, on va pas y passer le réveillon.

– Où sont les enfants ? demanda Adel à la policière.

– En train de boire un chocolat avec nos collègues, on va leur épargner cette petite réunion.

– Ils vont bien ? s’enquit encore le lieutenant, inquiet.

– On va en parler. » répondit la commandante avec un coup d’oeil rapide à Caroline et Théodore.

Adel grimaça. Le voyant, Nathanael prit sa main. Adel le regarda et suivit un échange silencieux qui disait : « Ça va aller ? » et un hochement de tête qui répondit : « Oui. ».

Ils s’assirent sur les chaises posées là, Adel entre Nathanael et son avocate à gauche de la policière et le reste ensemble à sa droite.

Debout contre un bureau, bras croisés, la commandante Crépin n’avait donc rien perdu de tout ça. Devi, près d’elle du côté des Larose-Croix, non plus. Le grand roux surveillait surtout Arnaud et les deux autres policiers étaient une petite femme épuisée avec un chignon ébouriffé et un grand maigre avec une queue de cheval brune, qui, lui, regardait surtout Caroline et non sans une certaine irritation.

« Bien, commença la commandante avec autorité. Avant toute chose, maintenez-vous tous vos déclarations ? »

Un silence suivit, que Caroline fit l’erreur d’interrompre :

« Tout à fait. Cela dit, je tenais à dire à Adel que nous pourrions oublier tout ça s’il arrête ses enfantillages et rentre à la maison. »

Le policier à la queue de cheval leva les yeux au ciel, comme Adel, en secouant la tête, alors que Devi et Nathanael soupiraient et que Crépin, elle, regardait la future ex-femme d’Adel avec un bref sourire en coin. Maître Roshane, l’avocate d’Adel, avait jeté un œil à Caroline, notant très soigneusement ce qui venait de se dire.

« C’est pas la logique qui vous étouffe, vous, hein, dit la commandante.

– Pardon ?! sursauta Caroline, agacée.

– Venez-vous, devant nous tous, de proposer à votre mari de ne pas le poursuivre pour les faits dont vous l’accusez s’il rentre au domicile conjugal ? »

Il y eut un autre silence avant que Théodore de Larose-Croix ne réplique :

« Vous nous reprocheriez d’essayer de régler ça à l’amiable ?

– Alors, non. Je pourrais par contre éventuellement trouver étrange que vous souhaitiez le retour chez vous d’un prédateur sexuel dont vous prétendez qu’il a violé ces enfants. Merci pour eux et leur sécurité. »

Un troisième silence suivit pendant lequel Théodore et sa belle-fille réalisaient ce qui venait de se passer. Mais Crépin ne leur laissa pas le temps de se rattraper :

« Bon, puisque vous maintenez vos déclarations, nous allons tout reprendre depuis le début. On verra avec nos collègues de la Criminelle tout à l’heure, concernant l’interaction entre Nathanael Anthème et Arnaud de Larose-Croix, mais nous, nous allons nous concentrer sur votre plainte, madame. Donc, vous souhaitez poursuivre votre mari pour viol sur vos deux enfants, dont il aurait, selon le témoignage de son frère, abusé au moins une fois lors d’un séjour chez votre cousine en Bretagne à Noël 2010. C’est bien ça ?

– Tout à fait, confirma Caroline.

– Bien. Alors nous avons quelques soucis avec ça.

– Comment ça ! s’exclama Arnaud.

– Je vais laisser mon collègue vous expliquer. »

L’homme à la queue de cheval s’avança :

« Nous avons repris les faits avec les enfants, chacun à leur tour, comme vous le savez, avec vous, puis sans vous, madame, ce malgré vos protestations, d’ailleurs. Et vous avons rencontré plusieurs problèmes.

– Lesquels ? grogna Théodore.

– Alors, comment vous dire, commença le policier en se contenant autant qu’il le pouvait, entre la demoiselle qui a explosé en larmes parce qu’elle savait qu’elle ne disait pas la vérité, mais que c’est ce qu’on lui avait dit de dire parce que ça allait faire rentrer son papa à la maison, mais qu’elle ne voulait pas mentir, parce que Dieu ne veut pas qu’on mente, qu’on lui a toujours dit que c’était un pêché très grave, qu’elle avait peur de l’avoir fâché et qu’on a mis à la louche vingt minutes à calmer… »

Le regard qu’Adel, qui tremblait de colère, jeta à Caroline, en disait très long sur ses envies de meurtre à cet instant.

« … Et le petit qui a répondu à plusieurs questions : ‘’Ça je sais pas, Papy et Maman ne m’ont pas dit.’’, on a un petit peu de mal à considérer leurs déclarations comme crédibles. »

Théodore s’écria violemment :

« Mais c’est normal que ces pauvres enfants soient confus…

– Au point d’avoir besoin que vous leur expliquiez ce qui leur est arrivé et comment ils devaient nous le dire ? » le coupa froidement Crépin.

Elle ajouta sur le même ton sans appel :

« Ces ‘’pauvres enfants’’ que vous vouliez donc remettre en présence de leur soi-disant agresseur il y a pas cinq minutes. Mais bon, de toute façon, ce n’est pas le seul problème que nous avons avec vos déclarations. Et nous en revenons au témoignage de notre ami Arnaud.

– Quoi ! » cria encore ce dernier, très énervé.

Il bouillonnait de plus en plus. Nathanael se demanda s’il n’allait pas se mettre à fumer.

Ce qui ne semblait impressionner aucun des policiers présents.

« Alors, vous vous êtes rendu coupable tout à l’heure, devant deux commandants de police criminelle, d’injures homophobes et de menaces envers le compagnon de votre frère. Mon collègue va revenir, mais il m’a précisé quelques détails de ce qui s’est passé, et on ne va pas dire que ça joue pour vous. Un homme a bien déposé une main courante contre vous et trois de vos amis, l’an dernier, parce que vous aviez fait une descente dans son bar, connu pour être un lieu LGBT, dans le but tout à fait avoué d’y agresser les personnes qui s’y trouvaient. Votre opinion sur ces choses n’est par conséquent pas vraiment à prouver. C’est déjà plus que parlant, mais ce n’est pas ça qui nous intéresse ici. Ce qui nous intéresse, c’est que vous ayez été très insistant sur les circonstances de l’agression dont vous auriez été témoin, à avoir une chambre précise de la maison de votre cousine, la veille du réveillon de Noël 2010.

– Et c’est quoi le problème avec ça ?! » s’écria encore Arnaud, qui se rapprochait de l’explosion.

Elle répondit :

« Le fait que votre frère n’était pas avec vous lors de ce Noël, pour commencer. »

Seul le regard sombre de l’ours roux, qui s’était un peu approché de lui, empêcha Arnaud de bondir.

« Quoi, d’où il était pas là ! Je l’ai vu ! »

Crépin n’avait pas frémi :

« Votre frère était en Afrique, en mission avec ses troupes. Il nous a fourni le document de mobilisation qui prouve sans équivoque qu’il n’était pas sur le territoire français entre novembre 2010 et février 2011. »

Nathanael serrait toujours la main d’Adel dont la colère était retombée, laissant la place à un épuisement visible.

Crépin ne lâchait pas Arnaud du regard :

« Vous savez ce que ça coûte, un faux témoignage dans une affaire criminelle ? »

Le regard froid se posa sur Caroline et Théodore qui ne savaient plus quoi dire :

« Et l’incitation à en faire, a fortiori sur des enfants ? »

Si les trois Larose-Croix étaient furieux, ils eurent la sagesse de ne pas répliquer.

Crépin décroisa enfin les bras et reprit :

« Le Procureur verra ce qu’il fait de votre plainte. Comme c’est sur sa demande que cette enquête préliminaire nous a été confiée, c’est à lui de décider de la suite qu’il donnera à tout ça. »

Adel passa sa main dans ses cheveux en inspirant un grand coup, à la fois soulagé et accablé.

Nathanael passa son bras autour de lui, désolé, et son avocate n’avait pas l’air moins navrée.

Adel se redressa et demanda :

« Est-ce que je pourrais faire un point avec mon avocate quelque part, s’il vous plaît ? »

Crépin hocha la tête :

« On va vous laisser un bureau. »

Nathanael les regarda partir avec inquiétude.

Adel se retrouva avec maître Roshane dans une petite pièce vide, à part une table et trois chaises. Ils s’assirent et il demanda :

« Qu’est-ce que je peux faire contre ça ?

– Vous pouvez les poursuivre pour dénonciation calomnieuse. Mais dans tous les cas, il faut mieux attendre la décision du procureur, même si, vu tout ça et le fait qu’il déteste le juge des familles qui gère votre dossier, je n’ai pas trop de doute sur sa réponse.

– Et le juge des familles ?

– Rien de plus qu’avant, à part qu’il ne pourra pas s’appuyer sur cette plainte de votre épouse pour en rajouter contre vous.

– Une plainte contre mon ex-femme, mon père et mon frère, ça n’ajouterait pas d’eau à son moulin ?

– Ça n’aidera pas à accélérer les choses, c’est sûr. Ça risque même de sérieusement les ralentir, car ça implique tout de même une enquête sur leur tentative de plainte à eux.

– Une enquête sur leur plainte, ça implique aussi que son motif va être réétudié ?

– Oui.

– Et donc que mes enfants vont à nouveau être appelés à témoigner ?

– C’est plus que probable.

– Avec le risque que ça recommence encore s’il y a appel, cassation, et j’en passe…

– Vous pensez que votre famille irait jusque-là ?

– Je pense qu’ils ne lâcheront rien… »

Adel plia ses bras sur la table pour poser un instant sa tête dessus, abattu.

Lorsqu’il se redressa, il demanda d’une voix froide :

« Combien de temps ça prendrait, tout ce bazar ?

– Des années.

– Mes enfants seront majeurs avant qu’on en sorte, c’est ça ?

– Malheureusement, vu la lenteur des procédures, surtout s’il y a appel ou plus… Oui, ils seront majeurs avant que nous en sortions. Et vous avez raison de vous inquiéter pour eux s’il y a une enquête plus approfondie… Car oui, ça implique qu’ils soient interrogés, réinterrogés et croyez-moi, entre les policiers, les psys, les services sociaux et j’en passe, ça serait extrêmement lourd pour eux, sans parler de nouvelles manipulations de vos proches. Ça ne doit pas forcément vous retenir, mais c’est une réalité.

– Combien de temps j’ai pour poursuivre ces trois cons ?

– Pour dénonciation calomnieuse ? Vous avez six ans.

– … »

Adel croisa les bras, pensif.

La décision qui s’imposait à lui lui brisait le cœur.

Mais il aimait trop ses enfants pour leur infliger ça.

Pendant ce temps et alors que les autres Larose-Croix attendaient en grognant et sûrement en appelant leur propre avocat, qu’ils devaient amèrement regretter de ne pas avoir invité plus tôt, Nathanael se renseignait, à la machine à café, sur ce que lui pouvait faire de son côté.

Le grand roux, désireux lui aussi de faire le plein de caféine, et informé de la situation, lui dit qu’il y avait plusieurs choses possibles : plainte pour injure ou pour violence homophobe, selon comment les faits seraient définis.

C’est à ce moment que les deux policiers de la Criminelle revinrent. Ils n’étaient cependant pas seuls et la présence de l’homme qui les accompagnait allait suffire à anéantir définitivement, ce jour-là au moins, toute velléité d’agressivité de la part de tout le monde.

Même Nathanael, qui avait l’habitude qu’on le regarde de haut, s’était rarement senti aussi minuscule. Et pour cause. L’inconnu devait faire largement plus de deux mètres.

Crépin sourit et rejoignit les trois hommes pour l’interpeller, amusée :

« Qu’est-ce que tu fais là, Théo ?

– Ben c’est toi ! Qu’est-ce que tu me kidnappes deux de mes gars sans sommation ? » répondit l’homme, tout aussi amusé, comme les deux autres.

Voyant la mine impressionnée de Nathanael, Devi le rassura :

« Ne vous en faites pas, il ne mord pas.

– Qui est-ce ?

– Le commissaire Coreyban, leur supérieur. »

Nathanael hocha la tête et sourit en écoutant l’échange qui suivit. La commandante avait l’air de s’entendre très bien avec le géant. Il se souvint que le blond, qui rigolait doucement avec le Slave, lui avait dit qu’ils étaient de vieux amis. Ça se voyait.

« En fait, expliquait Coreyban, on est surtout venu voir si on pouvait récupérer le bébé ? On va pas se mentir, les agressions homophobes, c’est quand même plutôt notre domaine que le vôtre.

– Ouais, ben on va pas se priver de vous lâcher du boulot, ça, ‘faut pas déconner… »

Ils rirent doucement.

« Bon, reprit plus sérieusement le commissaire, ils sont où, le petit gars et sa victime ?

– La victime est là, lui dit le blond en désignant Nathanael qui s’approcha tranquillement.

– Et l’autre ?

– Il attendait à côté… répondit Crépin.

– Je vais vous le chercher. » dit Devi en se redressant du mur où il était appuyé.

Coreyban le remercia d’un hochement de tête et regarda Nathanael :

« Monsieur… ?

– Nathanael Anthème. Mes respects, Commissaire.

– On va prendre votre déposition et celle de votre agresseur… Souhaitez-vous porter plainte ? »

Nathanael allait répondre quand un éclat de voix d’Arnaud se fit entendre de tous :

« Non mais sérieux, il va me lâcher l’autre pédé ! »

Le rappel à l’ordre de son père suivit, mais trop tard :

« Arnaud ! »

Nathanael soupira et répondit enfin avec un haussement d’épaules au commissaire :

« Il fait pas grand-chose pour m’en dissuader.

– Je vois ça… »

Devi revint avec Arnaud et son père. Ce dernier était très énervé, mais la carrure imposante du commissaire le retint d’être trop vindicatif quand il demanda ce que c’était que cette mascarade.

Le blond et le Slave échangèrent un regard amusé alors que leur supérieur expliquait calmement :

« Votre fils s’est rendu coupable d’insultes, de menaces et de tentatives de coup et blessures sur la personne de monsieur… Anthème, c’est ça ?… »

Nathanael hocha la tête.

« … Ainsi que contre le commandant Perdreau, lorsque ce dernier s’est interposé en lui demandant de se calmer. »

Le blond hocha la tête à son tour sans perdre son petit sourire goguenard.

« Nous allons donc prendre leurs dépositions à tous les deux et voir quelle suite est possible à ça.

– Mon fils s’est mis en colère parce que…

– Votre fils est assez grand pour s’expliquer tout seul, monsieur. »

Le ton du commissaire avait beau être parfaitement posé, il n’en était pas moins sans appel.

« Il est libre de ne pas le faire, mais ça sera son problème, dans nos bureaux. Après, libre à vous de nous envoyer un avocat si vous en avez un sous le coude, en attendant, merci de nous laisser faire notre boulot. »

Nathanael se dit qu’il l’aimait bien, ce commissaire.

Il regarda Crépin :

« Vous pourrez prévenir Adel que je suis chez vos collègues ?

– Pas de souci, allez-y tranquille. »

 

A suivre…

(9 commentaires)

  1. *cri de fangirl hystérique* ERWAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAN !!!!!!!!

    XD
    Bref, contente de l’avoir revu, même si très brièvement. Contente aussi de ce chapitre qui apporte plein de nouvelles informations qu’on n’avait pas.

    Et… Nath va-t-il rendre le briquet un jour ? Suspense…

    Vivement la suite !!

      1. Erwan, je n’arrive pas à remettre, une petite aide ?
        Désolé d’avoir été absente, beaucoup trop de bouleversements pas du tout positif ces derniers mois.

        1. @Pouika : Erwan est un des deux héros de ma nouvelle Long is The Road… (et du roman qui reprend cette nouvelle et la complète). Tu l’as aussi croisé dans Héritages, puisqu’il est collègue avec les deux personnes qui enquêtent sur le décès du grand-père de Matteo. ^^
          Sinon aucun souci, j’espère que ce n’est pas trop grave. Prends soin de toi avant tout !!

  2. Ah ! l’histoire de la meuf qui préparait son coup depuis des mois pour divorcer, je sais qui c’est ^^

    Sinon, même si on savait déjà, là on a des détails, notamment ce qu’il ressent à l’instant T, et du coup… pauvre Adel…

    Vivement qu’il puisse revoir ses enfants pour de bon !

    Merci et vivement la suite !

    1. @Armelle : Cht cht pas de nom ici ! ^^”
      Et oui, vous allez enfin avoir le détail de cette histoire. Ca va aller mais sale moment ! ^^”

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