Le Petit Papillon (Roman, en ligne par épisodes)

Synopsis : Nathanaël, un auteur illustrateur, est sans nouvelles de son mari, Adel, lieutenant de l’armée de Terre porté disparu lors d’une opération en Afrique. Lorsque ce dernier est enfin retrouvé, Nathanaël apprend avec autant de soulagement qu’il est en vie, que d’horreur qu’il gardera des séquelles irréversibles de sa captivité. Bien que choqué, Nathanaël va encaisser, parce qu’il est prêt à tout pour soutenir l’homme qu’il aime. Il restera à ses côtés quoi qu’il arrive, pour l’aider à se reconstruire… Mais Adel, qui revient déjà de si loin, aura-t-il la force de se relever encore une fois ?

AVERTISSEMENT ! Bon, vous devez vous en douter une bolinette vu le synopsis, mais cette histoire, sans être un drame abomiffreux, va aborder un certain nombre de thèmes pas cools, comme le handicap, les séquelles morales et physiques, le viol, mais aussi les questions des violences familiales, LGBTphobes, dont peuvent être victimes les populations LGBT+ encore de nos jours. Le but n’est pas de se complaire dans le trash et le glauque, mais de décrire certaines réalités sombres et surtout, comment s’en relever. Je ne vais pas m’étendre plus que nécessaire sur ces questions, mais elles feront partie du récit. Parallèlement à ça, il est plus que probable que ce roman contienne également des scènes de sexe explicite (mais pas de viol, je précise), celles-ci pouvant réellement servir la narration.

Maintenant que vous savez tout ça… Bonne balade avec Nathanaël et Adel. 🙂

*********

Le Petit Papillon

Roman de Ninou Cyrico

Chapitre 1 :

Nathanaël regarda son dessin de ses yeux bruns et sévères, derrière ses lunettes, et fit la moue. L’esquisse était fine et claire, à peu près conforme à ce qu’il voulait. Il scanna la chose avant de l’envoyer par mail à son éditeur.

Puis, il s’étira mollement et se leva, maussade, en grattant dans ses courts cheveux noirs et ébouriffés. Son bureau, encombré, était une pièce blanche. La table de travail, une simple planche posée sur deux tréteaux, avec son ordinateur, deux grands écrans, sa grande tablette graphique, était basique et fonctionnel. Les murs étaient couverts d’étagères, remplies de livres de dessins, d’illustrations, de bédés, de mangas, d’artbooks… Seul mur blanc, au-dessus des écrans. Juste un dessin en A3, au fusain, de Nathanaël et un autre homme, souriants tous deux, bras dessus bras dessous sur le canapé.

Les yeux de Nathanaël passèrent sur ce dessin et son cœur se serra.

Il soupira, prit son paquet de clopes et sortit de la pièce.

Il traversa le salon en bordel pour sortir sur la terrasse. Le ciel était gris et lourd. Il faisait frais. Il s’alluma une cigarette avant de s’avachir sur une des quatre chaises en plastique blanc qui entouraient la table posée là.

Le jardin n’était pas immense. La pelouse était pleine de fleurs, de mauvaises herbes. Le noisetier commençait à perdre ses feuilles, comme le petit pommier.

Entendant son téléphone sonner, Nathanaël posa en grognant sa cigarette sur le bord du cendrier avant de rentrer rapidement le chercher.

Il le trouva entre deux tas de fringues, sur le canapé. C’était l’éditeur. Il décrocha :

« Ouais.

– Salut, Nathy ! »

Il ressortit, reprit sa clope et se rassit mollement :

« ‘Lut.

– Houlà, ça va pas ? Je te dérange ?

– Oui. Non.

– Ah… OK. Bon !… Je viens d’avoir ton mail…

– Hm, hm. Ça te va, comme base ?

– Oui, oui oui. Moi, ça me va super. Je vais valider avec l’auteur, je le vois tout à l’heure. Je te confirme après. Ça te va ?

– Yep.

– Super ! »

Il y eut un silence. Nathanaël inspira une longue bouffée.

« Sérieux, Nathy… Ça ira ?

– Va bien falloir. »

Nouveau silence. Il souffla sa fumée.

« Toujours rien ?

– Non.

– …

– Tu me donneras une date.

– Oui, oui ! T’en fais pas. Bon ben… Je t’embête pas plus, alors, hein… Bon aprèm !

– À plus. »

Nathanaël raccrocha et soupira.

Toujours rien.

Il finit sa clope et resta un moment à regarder le jardin.

Un pommier ? T’es sérieux ?

Quoi, t’aimes pas les pommes ?

Si, mais là dans le jardin ?

Si, allez ? Je te ferai des compotes quand on sera vieux et qu’on n’aura plus de dents !

Le souvenir d’un éclat de rire et d’une bataille de coussins…

À nouveau, son cœur se serra.

Allez, Nath, c’est le dernier. Après mon retour, je raccroche. Promis. C’est une mission de routine, dans une zone sûre. Ça va aller. Tu t’en fais pas, d’accord ?

Nathanaël renifla.

Demain, ça fera cinq semaines, songea-t-il.

Il se secoua moralement et se leva. Il devait aller faire quelques courses… Une lessive… Ah, envoyer sa déclaration trimestrielle à l’URSSAF…

Il se gratta la tête et écrasa son mégot.

Le salon était vraiment en désordre. Des piles de linges, sales ou propre, traînaient de partout, tout comme des livres et pas mal de paquets de chips et de canettes vides, autour du canapé. Il passa dans la chambre, guère plus rangée.

Une chatte noire et cinq minuscules chatons dormaient dans le creux de la couette du lit défait. La mère leva la tête un instant.

Lui chercha un pantalon un peu plus propre que le vieux survêt dans lequel il traînait.

Il tirait sur la jambe d’un, caché sous une pile de linge propre, lorsque son téléphone sonna à nouveau, le fixe cette fois. Il lâcha le pantalon et fila décrocher, trouvant le combiné entre deux paquets de chips et une canette :

« Oui, allô ?

– Monsieur Anthème ? dit une voix masculine qu’il reconnut sans l’identifier.

– Lui-même… ? »

Nathanaël fronça un sourcil.

« Colonel Gradaille. Je euh… Je ne vous dérange pas, j’espère ?… »

Nathanaël s’était figé. Il se mit à trembler et ne put que balbutier :

« … Adel ?… »

Il entendit un soupir et Gradaille répondit avec calme :

« Oui, je vous appelle pour vous avertir que nous l’avons retrouvé. »

Nathanaël tomba assis sur une pile de vêtements, sur le fauteuil.

« … Il est… ?… » balbutia-t-il à nouveau alors que les larmes lui montaient aux yeux.

Il y eut un silence. Gradaille soupira encore et répondit, grave :

« Votre mari est en vie, monsieur Anthème. Mais…

– Mais ?

– Mais… Il a été victime de tortures et de mutilations assez graves. Ses jours ne sont pas en danger… Mais il restera lourdement handicapé et à l’heure actuelle, il est en état de choc et les médecins ne savent pas pour combien de temps. »

Nathanaël resta silencieux. Ses larmes coulaient sans trop qu’il s’en aperçoive.

« Monsieur Anthème ? Vous m’entendez ?

– Où est-il ?

– Nous sommes à l’aéroport, nous serons en France d’ici demain et à Lyon d’ici demain soir. Il va être hospitalisé à Desgenettes, vous voyez ?

– Oui…

– Je vous appellerai dès que vous pourrez venir. »

Il y eut encore un silence. Puis Gradaille reprit, sincèrement navré :

« Je vous présente mes plus sincères excuses, monsieur Anthème. »

Nathanaël essuyait ses yeux avec sa manche et bredouilla, surpris :

« … Hein… ? Pourquoi ?

– Pour les cinq semaines d’angoisse que vous venez de vivre et surtout, pour avoir été incapable de retrouver votre époux plus vite. Nous avons été pris de court… La zone devait être tranquille, nous ne nous attendions pas du tout à subir une attaque de cette ampleur. Le temps que les renforts arrivent et que nous réglions la question… Enfin bref… Je suis vraiment désolé. Le lieutenant de Larose-Croix ne méritait pas ça et vous non plus. »

Nathanaël renifla et sourit à travers ses larmes :

« Merci d’avoir sauvé Adel, Colonel. C’est tout ce qui compte.

– Vous n’avez pas à me remercier, monsieur Anthème. Je dois vous laisser. Je vous rappelle dès que j’en saurai plus. Prenez soin de vous.

– Merci, j’attends. Prenez soin de vous aussi et prenez soin de lui pour moi, s’il vous plaît.

– Comptez sur moi, monsieur Anthème. Comptez sur moi. Bonne fin de journée et à très bientôt. »

Chapitre 2 :

Nathanael était fatigué et très nerveux. Il était heureux que le tram soit presque vide à cette heure, car il n’aurait pas supporté la foule.

Il faisait aussi froid que beau. Un ciel bleu et un soleil radieux pour ce mardi d’automne…

Après quatre jours d’une attente intenable, les médecins de l’hôpital militaire acceptaient enfin qu’il vienne.

Si, sur le coup, l’appel du colonel Gradaille avait été un soulagement sans nom pour lui, depuis, une sourde angoisse l’avait envahi, suite au peu d’informations qu’il avait.

Adel… Mutilé ?… Handicapé à vie et en état de choc … ?

L’homme qui l’aimait existait-il encore… ?…

Il essayait de se dire que ça ne pouvait pas être si grave. Qu’Adel était un battant. Qu’il se remettrait forcément et que lui-même ne devait pas avoir peur.

Adel n’avait que lui. Il n’avait pas le droit de laisser tomber, pas le droit d’être lâche.

Pour le meilleur et pour le pire.

Il tripotait machinalement son alliance avec son pouce.

Une bande d’étudiants joyeux se mit à chanter non loin de lui, en chœur :

« When I find myself in times of trouble

Mother Mary comes to me

Speaking words of wisdom

Let it be

And in my hour of darkness

She is standing right in front of me

Speaking words of wisdom

Let it be… »

Ça lui arracha un sourire. Ouais. Laisse aller. Ça va bien se passer. Adel est vivant. Quoi qu’il ait subi, il s’en relèvera. Et je le porterai aussi longtemps qu’il faudra.

Le grand hôpital était aussi carré que gris et faisait face au principal hôpital psychiatrique de Lyon. Nathanael connaissait ce dernier pour y avoir visiter des amis. Il soupira en y repensant avant d’entrer dans la cour de Desgenettes.

Comme convenu, Gradaille l’entendait devant l’entrée.

Il y avait longtemps que les deux hommes ne s’étaient pas vus. Nathanael se dit que le colonel avait un peu blanchi. Gradaille se dit que Nathanael avait beaucoup maigri et aussi qu’il avait l’air épuisé.

« Bienvenue, M. Anthème.

– Bonjour, Colonel.

– Vraiment navré pour l’attente… Les médecins ont préféré attendre d’avoir fait un point et que son état soit bien stabilisé.

– Il n’y a pas de problème, je comprends. Ils ont fait ce qu’ils pensaient être le mieux, ce n’est pas grave… Comment va-t-il ? »

Gradaille haussa les épaules et lui fit signe de le précéder à l’intérieur. Nathanael obtempéra et entra, avant de le suivre dans le hall, puis les couloirs.

« Il est toujours amorphe… Les médecins vous l’expliqueront mieux que moi. Ils estiment que son corps sera remis, enfin autant que possible, d’ici quelques mois, à part sa main qui aura sans doute besoin d’être opérée plusieurs fois, mais c’est encore à voir… Pour sa jambe, une prothèse est envisageable.

– D’accord…

– Et pour son esprit… »

Le colonel soupira :

« … Je pense qu’il faut nous en remettre au temps… »

Nathanael hocha lentement la tête, triste :

« On l’a, le temps… »

Ils arrivèrent dans le service et une quinquagénaire en blouse blanche, les cheveux blonds relevés en un joli chignon bien blanc, vint à leur rencontre. Elle avait l’air sévère et était assez grande :

« Ah, vous revoilà, Colonel.

– Oui, je vous présente le conjoint du lieutenant de Larose-Croix, Nathanael Anthème. Monsieur Anthème, je vous présente le docteur Bajant.

– Enchantée, M. Anthème.

– De même, Docteur.

– Votre époux est en soin. Vous pourrez le voir tout à l’heure. Je voulais faire un point avec vous en attendant, si vous le permettez.

– Ah, d’accord, pas de problème… »

Les deux hommes suivirent la doctoresse jusqu’à son bureau, très propre et bien rangé, et s’assirent face à elle, comme elle les y invitait.

Elle regarda un instant Nathanael, grave, avant de croiser ses bras sur le bureau :

« Selon sa volonté, M. Anthème, votre mari vous a désigné comme personne de confiance. Il vous revient donc de décider, avec nous, ce qui est le mieux pour lui, puisqu’il est incapable de l’exprimer.

– Oui, je sais.

– Bien. J’insiste sur le fait que quoi qu’il arrive, nous sommes là pour vous accompagner, mais que cette décision doit vraiment être la vôtre.

– D’accord. Merci.

– Comme le colonel a dû vous l’expliquer, la vie de votre époux n’est pas en danger. Son état est encore très sérieux, mais a priori, ses blessures ne devraient souffrir d’aucune complication. Nous surveillons, et nous allons le faire aussi longtemps que nécessaire, ses bilans sanguins pour nous assurer de traiter à temps toute infection. Un certain nombre de traitements préventifs sont d’ailleurs déjà en cours, notamment pour le VIH.

– D’accord…

– Pour le moment, ses bilans sanguins sont bons à e niveau, mais vous devez savoir que pour certaines pathologies, l’incubation peut être assez longue.

– Oui, je sais… Donc, on croise les doigts, c’est ça ?

– C’est ça, sourit-elle.

– Et sinon… Le colonel m’a dit… Son œil gauche… Sa jambe… ? »

Nathanael tremblait et ne put finir sa phrase. A nouveau, la doctoresse sourit, avec tristesse cette fois. Le colonel grimaça, navré.

« Le lieutenant de Larose-Croix a perdu son œil gauche, sa jambe gauche également, dont nous avons dû amputer le genou… La plaie… Enfin bref. Sa main droite devrait se remettre au prix de plusieurs opérations, nous sommes en train de voir ça avec un chirurgien spécialisé. Les autres blessures sont moins graves… Disons qu’il a été tabassé, affamé et… aussi… Violé. »

Nathanael tremblait et ferma les yeux un instant. Gradaille lui tapota l’épaule.

« Nous sommes réellement navrés, M. Anthème. L’enquête est toujours en cours sur place… Les témoignages se recoupent. Il ne fait aucun doute que votre mari a été torturé dès sa capture, tout comme il ne fait aucun doute qu’il n’a pas parlé, pas cédé, ce qui a dû lui valoir bien d’autres sévices… La… perte… de sa jambe remonterait à quelques jours et serait dû à une tentative d’évasion de sa part… Il aurait sombré à ce moment-là, d’autant que cette tentative a visiblement causé la mort d’un autre prisonnier, un de ses hommes qui avait été capturé avec lui… »

Nathanael renifla et essuya ses yeux.

« Je suis vraiment désolé… lui dit encore le colonel, sincère. Nous avons fait tout ce que nous avons pu pour les retrouver…

– C’est pas votre faute… Vous l’avez sauvé et il est en vie. Il se remettra. Je sais qu’il se remettra. »

Nathanael inspira un grand coup.

« Merci, Docteur. Avez-vous une idée de quand je pourrais le ramener chez nous ? »

La doctoresse et le colonel sursautèrent ensemble.

« Vous… Vous voulez vous occuper de lui chez vous ? »

Il les regarda l’un l’autre sans trop comprendre :

« Euh… Oui ?… Enfin, quand ce sera possible… ? »

Le colonel eut un petit rire nerveux :

« Pardon… Nous avions plutôt pensé à un centre spécialisé…

– C’est un cas très lourd, M. Anthème, reprit la doctoresse en se redressant. Êtes-vous sûr de vouloir, et surtout de pouvoir, le gérer au quotidien ? Votre logement peut-il seulement accueillir un handicapé ?

– Euh oui, ça oui, répondit le dessinateur en hochant la tête. Mes grands-parents ont fait construire cette maison pour leurs vieux jours, elle est totalement de plein pied et il y a encore pas mal de rampe et tout ce qu’ils ont laissé… Je crois que j’ai encore certains équipements… Mais ça doit se trouver, sinon, et puis je crois que notre assurance couvre ça et paierait aussi des aides à domicile…

– Ça, ça doit effectivement pouvoir être pris en charge, reconnut Gradaille.

– Je travaille à domicile, en plus, donc je devrais pouvoir m’organiser comme je veux pour m’occuper de lui… »

Il y eut un silence, puis Nathanael reprit avec un sourire et un haussement d’épaules :

« Je suis pas psy, mais je pense que ça sera mieux pour lui d’être tranquille chez nous plutôt que dans un centre… J’ai rien contre les centres, hein, je pense qu’ils font du bon boulot, mais notre maison… Il l’aime beaucoup. »

La doctoresse sourit à nouveau, avec bienveillance cette fois :

« Si vous pouvez veiller à ce qu’elle soit conforme et adaptée, avec l’équipement et l’aide nécessaire, ma foi, ça serait une solution tout à fait envisageable.

– C’est vrai qu’il aime beaucoup votre maison, sourit aussi Gradaille.

– Un cadre familier et loin des causes de son traumatisme et de tout ce qui pourra lui rappeler peut aussi l’aider. Navrée, je ne pensais pas que vous voudriez le prendre ne charge. Beaucoup de familles, surtout civiles, n’ont pas cette volonté et préfèrent laisser ce type de blessés dans ces cliniques spécialisées, au moins le temps de leur convalescence. Et c’est souvent le mieux… Mais encore une fois, dans votre cas, il ne devrait pas y avoir de problème. »

Le docteur Bajant finissait d’expliquer le protocole à Nathanael lorsqu’on frappa brusquement à la porte. Un grand Black avec une barbe fine entra sans attendre qu’on l’y autorise :

« Liliane, désolé, mais on a un problème, là…

– Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-elle en fronçant les sourcils.

– Le père de Larose-Croix est là avec une espèce d’hystéro qui prétend être sa femme, ils veulent l’emmener je sais pas où, mais ils foutent un bordel monstre… »

Nathanael poussa un soupir blasé alors que Gradaille se levait avec humeur :

« Je m’en charge…

– Je viens avec vous, Colonel, répondit Liliane Bajant en se levant également.

– Je vous suis… » souffla Nathanael, las, en se remettant sur ses jambes à son tour.

Gradaille le regarda, vaguement inquiet :

« Vous n’êtes pas obligé… ?

– Merci, mis il est hors de question que je me planque face à ces deux-là.

– Vous les connaissez ? demanda Bajant et Gradaille poussa un soupir qui en disait déjà long.

– Oh, que oui, hélas… » répondit Nathanael, fatigué d’avance.

Ils sortirent tous trois et suivirent le grand Black. Des voix se firent entendre et ce dernier grommela.

« … De quel droit voulez-vous m’interdire de voir mon mari ?!… »

Pas moins de cinq infirmiers et infirmières bloquaient le passage et encerclaient un quinquagénaire dégarni à la carrure imposante et une trentenaire vêtue d’un tailleur sur-mesure et à la mise en pli impeccable.

« Est-ce que vous pourriez baisser d’un ton ! » ordonna plus que fermement Bajant en approchant.

Ses collègues s’écartèrent pour la laisser passer. Le Black resta à côté, bras croisés, alors qu’elle continuait d’un ton s évère :

« Vous êtes dans un hôpital, vous vous croyez où à crier comme ça ? »

Gradaille et Nathanael étaient restés en arrière, le colonel surveillant le civil qui regardait les deux semeurs de trouble avec des yeux sombres.

« J’exige de voir le responsable ! » aboya l’homme avec force.

Il sursauta lorsqu’elle répliqua :

« Vous l’avez devant vous. Médecin principal Bajant. »

Il la fixa, stupéfait, et Nathanael eut un sourire en coin moqueur. C’était toujours marrant de voir ce vieux sexiste face à des femmes d’autorité.

« Puis-je savoir qui vous êtes et ce que vous voulez ? demanda froidement Bajant.

– Je suis le capitaine Théodore de Larose-Croix, le père du lieutenant Adel de Larose-Croix, répondit-il enfin avec hauteur. Et je suis venu vous informer de mes souhaits le concernant.

– Vos ‘’souhaits’’ ? releva Bajant en haussant un sourcil.

– Je suis son père et j’ai appris que mon fils était ici et désormais incapable de prendre une décision. Il est donc de mon devoir de… »

Le ton suintait le mépris et Bajant le regardait avec sévérité, mais il ne put finir, ni elle répondre, car Nathanel le coupa en éclatant de rire. Gradaille eut un sourire moqueur et Théodore de Larose-Croix, tout comme celle qui l’accompagnait, blêmirent en les voyant. Ce fut elle qui s’écria :

« Qu’est-ce que cet homme fait ici !

– M. Anthème était justement venu nous exprimer ses souhaits concernant le lieutenant de Larose-Croix… répondit Bajant avec un rapide sourire en coin.

– Comment ! s’étrangla De Larose-Croix-père. Mais au nom de quoi…

– Au nom de la loi, répondit aussi calmement que fermement Bajant. Le lieutenant a désigné son mari et lui seul comme personne de confiance s’il lui arrivait quoi que ce soit. Il est donc la seule personne légalement apte à prendre toute décision le concernant.

– QUOI !… »

Nathanael soutint avec un grand sourire le regard haineux de son beau-père, alors que la femme s’écriait encore :

« Vous voulez dire que c’est ce dépravé que mon époux a désigné… ?!

– Caroline, pitié, ça fait cinq ans qu’il vous a laissée, trois que vous avez divorcé et deux qu’il est MON mari. »

Elle serra les poings :

« Adel et moi sommes unis devant Dieu et…

– Et ce n’est ni le lieu, ni l’heure de ce débat. »

Gradaille l’avait coupé avec autorité. Il s’avança vers elle et Théodore, froid :

« Quoi que vous en pensiez, Adel de Larose-Croix, votre fils et ex-mari, est aujourd’hui l’époux légitime de monsieur Anthème, qui est la seule personne légalement autorisée à prendre des décisions concernant sa santé. Vous n’avez rien à y redire, Capitaine. Ni vous, madame. »

Théodore de Larose-Croix l’avait reconnu et s’adoucit curieusement :

« Colonel Gradaille… C’est un plaisir de vous voir…

–  Je ne sais pas si ce plaisir aurait été partagé dans d’autres circonstances. Mais vous vous prenez pour quoi, à venir faire un scandale dans cet hôpital de cette manière ?

– Pardonnez-moi, mon colonel, mais je suis juste inquiet pour mon fils…

– Ben voyons…

– … Nous lui avons trouvé une excellente clinique où il sera très bien et…

– Et comme je vous disais, ce n’est pas à vous d’en décider.

– Pourtant, vous devriez comprendre, vous aussi, que ça serait la meilleure solution… »

Gradaille soupira, croisa les bras et répliqua d’un ton plus froid encore :

« La décision de M. Anthème est prise et elle n’appartient à personne d’autre que lui, ni à vous, ni à moi.

– Vous allez laisser ce pervers gérer ça ? s’écria encore Caroline.

– C’est la loi et la décision qu’il a prise est, à mes yeux et ceux du médecin général Bajant, tout à fait raisonnable. Et j’ai bien plus confiance en sa volonté d’agir pour le bien de son époux qu’en la vôtre… Entre le père qui l’a renié et l’ex-épouse qui a tenté de faire accuser d’inceste pour le couper de ses enfants… Laissez-moi deviner, votre clinique, là, ça ne serait pas un obscur asile où vous pourriez le faire enfermer pour vous débarrasser de lui, à tout hasard ? »

Théodore de Larose-Croix serrait les dents et les poings et craqua. Il cria :

« Mon fils est malade et c’est mon devoir de le faire soigner, de le sortir de… De ces… Ces… Cette vie, ces délires obscènes et de le ramener sur le droit chemin !… Et vous pas plus que quiconque n’avez le droit de m’en empêcher !… Vous rendre complice de cette pitoyable parodie de mariage était déjà un scandale…

– Un mot de plus et vous en répondrez, capitaine. »

Le ton du colonel n’acceptait plus aucune réplique et tous frémirent lorsqu’il continua :

« J’ai soutenu votre fils dans ses démarches et ai accepté d’être témoin à son mariage parce que sortir de vos griffes est la meilleure chose qui lui soit arrivée. Le lieutenant de Larose-Croix est un soldat émérite, d’un courage, d’une bravoure et d’une abnégation que ni vous, ni ses frères, n’aurez jamais. Je me moque de ses mœurs et vous feriez bien de faire de même ou de l’oublier une fois pour toutes. Vous n’avez aucun droit sur lui et aucun devoir, vous l’avez publiquement renié. Je n’ai aucun doute sur le fait que son époux et lui se passent très bien de vous. Maintenant, si vous espériez pouvoir venir le chercher pour l’enfermer dans je ne sais quelle clinique pour l’effacer et et avec lui ce déshonneur d’un autre temps que vous ressentez de l’avoir vu épouser un homme, c’est non et vous savez où est la sortie. Et ne revenez pas, nleur faites plus aucun problème, sinon je vous jure que c’est à moi que vous aurez affaire. Suis-je clair, capitaine ? »

Théodore de Larose-Croix fulminait, mais ne répondit rien. Quant à Caroline, l’aura sévère de l’officier supérieur l’avait mouchée.

Le colonel regarda les infirmiers, le grand Black qui arborait un sourire plus que satisfait, et lui dit :

« Si vous voulez bien raccompagner ces personnes.

– A vos ordres, mon colonel. »

Chapitre 3 :

Bajant conduisit Nathanael à la chambre de son époux sans plus  attendre, alors que Gradaille, après avoir veillé à ce que les visiteurs indésirables soient bien évacués, passait un coup de fil.

« Il ne va probablement pas réagir à votre présence, M. Anthème… Il ne va même sûrement pas vraiment vous voir… Ce n’est pas… Comment dire… »

Nathanael avait beau savoir qu’elle ne cherchait qu’à le ménager, ça ne faisait que le stresser davantage.

« … Il ne vous a pas oublié, vous ne devez pas en douter, mais il faut considérer que pour le moment, il est en état de choc et que son esprit est en quelque sorte… Enfermé au fond de lui… Pour y être au calme le temps de se réparer… »

Elle s’arrêta devant une porte et se tourna pour le regarder :

« Vous risquez vraiment d’avoir un choc, M. Anthème…

– Je suis prêt, Docteur. Ou plutôt, je pourrais pas l’être plus… Alors, si on pouvait y allez, s’il vous plaît ? » répondit-il avec un sourire triste.

Elle sourit et hocha la tête. Elle ouvrit la porte et se poussa pour le laisser entrer, ce qu’il fit sans hésiter ;

La chambre était petite et claire, le soleil éclairant une partie du sol et du mur blanc, ainsi que le pied du lit.

L’homme aux courts cheveux grisonnants qui se trouvait assis dans ce lit était très maigre, presque décharné. Il regardait dans le vide de son œil bleu-vert, désormais unique, un bandage couvrant l’autre. Sa main droite était elle aussi bandée avec soin. La gauche était serrée sur le drap, un peu tremblante.

Nathanael avait eu la sensation de se prendre un bon crochet dans le ventre en le voyant. Il en eut le souffle coupé un instant.

Il se reprit et s’avança lentement. Comment l’homme qu’il aimait avait-il pu devenir ainsi en cinq semaines ?…

Il déglutit en voyant, sous le drap, la jambe droite et ce qui restait de la gauche, un moignon bien trop court.

Il avait le sentiment confus de regarder une statue de sable qui risquait de s’écrouer à tout instant.

Il s’arrêta près du lit, les larmes aux yeux.

« Coucou, mon cœur… » murmura-t-il en les ravalant.

Le blessé n’avait pas bougé, à l’exception de sa main qui tritura le drap. Nathanael nota la chose et s’assit tout doucement au bord du lit. La main tritura à nouveau le drap.

Nathanael regarda ce visage maigre et blafard, ce regard perdu, ces cheveux blanchis… Il leva une main tremblante pour caresser sa joue :

« Adel ? »

L’œil bleu-vert ne bougea pas. Nathanael trembla et n’y tenant plus, serra brusquement et avec force le corps amorphe dans ses bras en se mettant à pleurer.

Adel avait eu un léger sursaut.

Nathanael inspira un grand coup et se reprit. Il serra plus doucement son mari dans ses bras, soupira et lui dit doucement :

« Tu m’as manqué, tu sais… J’ai eu très peur… »

La tête grisonnante se pencha pour se poser sur son épaule.

« Ça va aller, mon amour. Ça va aller… Je sais que tu vas te remettre… Et ça prendra le temps que ça prendra… Ne t’en fais pas, je suis là. Tout va bien se passer ; »

Nathanael aurait voulu que ce geste soit un signe d’Adel, mais la tête de ce dernier cherchait sûrement juste un support et avait trouvé son épaule. Nathanael soupira encore et caressa son dos avec tendresse :

« Tu vas rester encore un peu ici, le temps qu’il faudra pour que tu ailles mieux et puis tu rentreras à la maison. Ça va aller, tu verras. Je suis là… »

 Une infirmière toute jeune entra timidement et rejoignit la doctoresse :

« J’ai mes derniers bilans, Madame…

– Merci, Valérie. »

Sur le lit, Nathanael berçait doucement Adel qui avait fermé son œil et Valérie remarqua :

« On dirait qu’il est plus détendu ? »

Bajant, qui regardait les résultats, releva la tête vers le couple et surit :

« On dirait surtout qu’il va s’endormir. »

Valérie gloussa. Bajant demanda :

« Où en était sa température ?

– A peine 38.

– Parfait. »

Nathanael fredonnait une chanson.

Bajant demanda doucement :

« Ça va, M. Anthème ?

– Ça va… »

Valérie s’approcha, attendrie, et sursauta avant de faire vivement signe à la doctoresse pour lui montrer quelque chose. Bajant fronça un sourcil avant de voir et son sourire s’élargit.

« M. Anthème, je crois que je vous ai dit une bêtise, tout à l’heure… On dirait bien que malgré tout, votre mari vous a reconnu… »

Nathanael releva la tête pour la regarder, surpris :

« Pardon ?… Qu’est-ce qui vous fait dire ça ? »

Elle lui montra à son tour la main gauche d’Adel, qui ne triturait plus le drap, mais était sagement posée dessus. Nathanael constata, puis re-jeta à Bajant et la jeune femme un œil dubitatif :

« Et ?

– Première fois depuis qu’il est ici que cette main lâche le drap… Je ne sais pas trop ce que ça veut dire, mais ça doit vouloir dire quelque chose. »

Nathanael eut un sourire et hocha la tête avant de reprendre son câlin :

« C’est bien d’avoir lâché ce drap, mon chéri. Il ne t’a rien fait, tu sais. »

Gradaille les rejoignit là-dessus et sourit à son tour en voyant la scène. Adel avait rouvert son œil. Il se laissait bercer sans sembler d’en rendre compte. Le colonel et la doctoresse échangèrent un regard entendu.

« J’ai averti qui de droit de votre décision, M. Anthème. Vous devriez rapidement recevoir un appel de la personne chargée du dossier, afin que vous puissiez voir avec elle les modalités de prises en charge et d’aides à domicile.

– D’accord. Merci, Colonel. »

– Je vous en prie, c’est normal. »

Nathanael serait bien rester encore un moment, mais le temps filait et il dût partir.

Le colonel Gradaille se fit un devoir de le raccompagner après qu’il ait salué et remercié le docteur Bajant et le reste du personnel.

« Merci à vous d’être venu et de votre décision, M. Anthème. Et vous pouvez venir quand vous voudrez tant qu’il est ici, mais appelez tout de même avant, car nous avons encore un certain nombre d’examens et de soins à lui faire.

– D’accord. Merci, je verrai ça. A très bientôt. Prenez bien soin de lui. »

Avant de quitter la chambre, Nathanael avait doucement recouché et embrassé Adel qui s’était laissé faire sans réagir. Il l’avait encore regardé un instant, avait caressé ses cheveux avant de se lever.

La main avait tremblé avant de serrer à nouveau le drap.

Gradaille le guida jusqu’à l’entrée. Nathanael était silencieux, le cœur serré d’avoir dû laisser son mari ainsi. Gradaille le voyait bien et finit par lui dire :

« Ne craignez rien, M. Anthème. Votre époux est entre de bonnes mains.

– Oh, je ne m’en fais pas pour ça… J’ai vu et j’ai aucun doute sur les compétences de l’équipe qui s’occupe de lui. J’ai juste… du mal à imaginer ce quia pu le mettre dans cet état… Ça fait juste cinq semaines…Je l’avais eu au téléphone l’avant-veille de l’attaque et ça allait… Tout se passait bien, il était content… Et… Quarante jours après… »

Il trembla. Gradaille lui dit avec conviction :

« Il s’en remettra.

– Je sais qu’il s’en remettra, répliqua Nathanael avec force. Il est bien plus fort que ça… ajouta-t-il avant de continuer d’une voix tremblante : C’est… simplement… tellement injuste… »

Votre époux est un héros et je ferai tout pour que ce soit connu et reconnu, M. Anthème. Tous les témoignages tendent à prouver qu’il a été exemplaire pendant l’attaque et que c’est parce que lui et ses hommes ont tenu à couvrir la fuite des civils, puis lui et deux autres celle de sa troupe, qu’ils ont été capturés tous les trois.

– Les deux autres … ? Ils sont morts ?

– L’un d’eux, oui, pendant la fameuse tentative d’évasion dont nous vous avons parlé. Mais le 3e avait pu s’enfuir, c’est lui qui nous a permis de le retrouver et de contre-attaquer pour le libérer ?

– Ah… Vous le remercierez aussi, alors…

– Je pense que vous pourrez le faire vous-même. Il est en permission auprès de sa famille, mais ça m’étonnerait qu’il reste très longtemps sans prendre des nouvelles de son lieutenant.

– Comment il s’appelle ?

– Adjudant Mourad Benmani. Un sacré soldat, lui aussi.

– Ah, le fameux Moumoud, j’imagine…

– Il vous a parlé de lui ?

– Oui, il l’aime bien, il a confiance en lui…

– A raison… Il lui st d’une loyauté impressionnante. Y a rien eu à faire pour le convaincre de ne pas participer à la contre-attaque, il hurlait qu’il ne laisserait jamais son lieutenant. »

Nathanael eut un sourire. Gradaille continua :

« Ses hommes le regrettent. Ils essayaient tous de le convaincre de rester…

– Il me l’a dit, oui. Ça l’amusait beaucoup. Mais sa décision était prise… Il voulait vraiment bosser avec moi.

– Et j’espère qu’il pourra très vite. C’est une chance que ces idiots s’en soient pris à sa main droite.

– Oui, quitte à choisir… Heureusement qu’ils ne savaient pas qu’il était gaucher. »

Chapitre 4 :

Nathanael revint à l’hôpital le lendemain. Il se sentait un peu mieux, confiant en l’avenir malgré tout. Il avait fait un rêve un peu idiot, où Adel et lui marchaient sur une plage, sans rien dire, juste main dans la main. Cette plage, Nathanael la connaissait bien. C’était celle de ses vacances d’enfants chez ses grands-parents normands… Ceux dont il habitait désormais la maison, achetée dans les Coteaux du Lyonnais à leur retraite, quand ils avaient voulu se rapprocher de leurs enfants vivant désormais à ou autour de Lyon.

Ceux qui l’avaient recueilli lorsque ses parents l’avaient jeté dehors, à 19 ans, lorsqu’ils avaient découvert qu’il était gay.

Il alla directement au service et rejoignit la chambre d’Adel, saluant gentiment tous ceux qu’il croisait.

Le grand Black de la veille était là, occupé à vérifier la température d’Adel, assis au bord du lit, et lui serra aimablement la main.

« M. Anthème ! Vous allez bien ?

– Oui, merci, et vous, euh… ?

– Samuel. Samuel Resont, infirmier-chef. Désolé, je ne me suis pas présenté, hier. »

Samuel nota la température et les constantes :

« Bon, un petit 38, ça va. Ça reste gérable. »

Adel était couché, l’air un peu grognon. Sa main gauche triturait le drap.

« Il va comment ? demanda Nathanael en enlevant sa veste.

– Ben honnêtement, on en revenait pas trop hier soir, parce qu’après votre départ, on l’a vraiment trouvé bizarre… Enfin, il s’est pas mis à hurler ni rien, hein… Mais il nous a semblé très nerveux, bien plus tendu… On était vraiment surpris. »

Samuel se leva et sourit à Nathanael :

« Prenez soin de lui, ça lui fera du bien. »

Nathanael sourit aussi en posant sa veste sur la chaise, près du lit.

« On va voir ça. »

L’infirmier sortit et Nathanael s’assit au bord du lit.

« Coucou, mon chéri… »

Il prit doucement son mari dans ses bras et le redressa pour l’étreindre avec tendresse :

« Comment tu te sens, aujourd’hui ?… Ça va ? »

Un instant passa avant que la main ne relâche le drap. Nathanael ferma les yeux et soupira, souriant :

« Là, je suis là, tout va bien, Adel. Tout va bien. »

Il lui sembla que le corps se détendait un peu dans ses bras. Il reprit doucement :

« Tu es à l’abri, tu sais… Tout va bien, maintenant… Tu vas vite guérir et ça va aller, d’accord ? »

La tête se posa sur son épaule, comme la veille. Nathanael sourit et la caressa en se mettant à fredonner doucement. Un long moment passa ainsi, paisible. Les deux hommes étaient dans leur bulle, en sécurité. Adel peinait à maintenir son œil ouvert et Nathanael se sentait paisible, lorsqu’une voix venant du couloir les fit sursauter tous deux.

« Je veux voir mon frère ! »

Nathanael sentit Adel se tendre dans ses bras. Il trembla, sentant une violente colère monter en lui. Il serra Adel plus fort et lui dit :

« Ça va aller, mon amour. Je m’en occupe, d’accord ? Ne t’en fais pas, je reviens tout de suite. »

Il recoucha Adel dont la main se remit à serrer nerveusement le drap. Le dessinateur trembla encore, furieux, et sortit de la chambre sans plus attendre.

Plus loin dans le couloir, au niveau d’une petite salle d’attente, une armoire à glace brune de près de 2 m faisait face à Samuel, et cette armoire à glace, Nathanael la connaissait bien et s’en serait bien passé aussi. Il s’approcha sans hésiter et cracha :

« Qu’est-ce que vous foutez là, Florent ? »

Samuel regarda avec surprise Nathanael venir se planter sans peur devant le grand homme, ses poings serrés :

« Papa est venu chougner, c’est ça ? Il envoie son petit soldat à la casse parce qu’il a oublié de ramasser ses couilles après les avoir perdues devant son colonel hier ?! »

Florent sursauta sous l’attaque, mais se reprit vite. Samuel se tenait prêt à intervenir, très inquiet. Vu la différence de gabarit, si jamais Florent de Larose-Croix perdait son calme, ça risquait d’être très dangereux pour Nathanael…

« On peut savoir ce que vous, vous faites là ?!

– Je visite mon mari.

– Et ça vous autorise à empêcher mon père et Caroline de le voir ?

– Ils sont pas venus le voir, ils voulaient l’interner, je sais pas où, pour le laisser crever et j’allais certainement pas laisser faire ! Pas plus que je vous laisserai faire, vous ! »

Alors qu’il faisait signe à la jeune Valérie d’aller chercher du renfort, Samuel restait impressionné de la façon dont le petit dessinateur binoclard tenait tête au grand soldat.

« Me laisser faire quoi ?! Je veux juste voir mon frère ! Combien de temps vous allez encore le garder coupé de nous !

– Chais pas, quand est-ce que vous, vous allez lui dire qu’il peut revenir ? Avec moi, hein, je précise au cas où… »

Nathanael eut un sourire dédaigneux :

« Pas que ça me fasse envie, mais bon… »

Au tour de Florent de serrer les poings :

« Ça, on a bien compris et on se passe aussi très bien de vous !

– Parfait, au moins un point sur lequel nous sommes d’accord. »

Deux autres infirmiers s’approchèrent, alarmés par le bruit.

« C’est pas Adel qui est parti, c’est votre père qui l’a jeté dehors, Florent, ce serait cool que ça rentre dans votre tête, depuis le temps !… reprit Nathanael en tapotant sa tempe.

– C’est ça, comme si vous ne lui aviez pas retourné la tête avec vos merdes ! »

Nathanael soupira et secoua la tête avant de reprendre avec lassitude :

« Putain, mais pourquoi j’essaye encore de vous expliquer… »

Le docteur Bajant arriva avec la jeune Valérie.

« Comme s’il y avait quoi que ce soit à expliquer, à part qu’un pervers est venu détourner un honnête père de famille… commença Florent.

– Qu’est-ce qui se passe, encore ? le coupa froidement Bajant en venant à côté de Nathanael. Tous les Larose-Croix vont venir crier dans mon service à tour de rôle ? »

Nathanael soupira encore. Adel avait essayé pendant des mois… Avant de renoncer et de prendre le parti de tracer son chemin en espérant qu’un jour, ils reviendraient vers lui.

Le dessinateur s’apprêtait à retourner dans la chambre et laisser son beau-frère s’expliquer avec la doctoresse, lorsque Florent, furieux, cria la phrase de trop :

« Alors ça, c’est la meilleure ! Tout ce que je veux, c’est protéger mon frère, et c’est moi qui vais me faire jeter et pas ce sale pervers qui n’attend que de pouvoir continuer à le violer ? Il n’y a que nous qui y voyons clair ou quoi ? »

Florent ne dut qu’à un réflexe involontairement synchronisé de Bajant et Samuel de ne pas se prendre le pied de Nathanael en plein visage, mais ça ne passa pas loin et le grand soldat eut un sursaut de recul avant de rester stupéfait. Si l’infirmier et la doctoresse avaient réussi à saisir chacun un bras de l’illustrateur pour le retenir, ils n’en étaient pas moins surpris. Et cette fois, Nathanael était fou de rage :

« Putain, mais laissez-moi l’éclater, ce fils de pute !

– Calmez-vous, monsieur Anthème !

– Non, là, je me calmerai pas ! cria Nathanael en se dégageant. Ils commencent sérieusement à me péter les burnes, la famille de grenouilles de bénitier ! »

Il serrait les poings à s’en crever les paumes.

« De qui vous vous foutez, Florent ? Sérieusement ?!… Protéger Adel ? Vous, vous osez la ramener là-dessus ?! Non mais il y a des limites au foutage de gueule !… Vous étiez où que votre père le tabassait quand il était gosse ?! Et les coups de canne du grand-père, vous étiez où ?! Et les insultes et les gifles de votre chère grand-maman ?! Vous étiez où, sérieux ?! Ils ne lui ont cassé un bras, bordel !… À part si vous avez cru comme un débile à leur histoire de chute d’arbre !… Vous étiez là quand ils déchiraient ses dessins ?! Quand ils brûlaient ses peintures ?! Parce que “c’est pas pour les garçons” !… Quand l’autre connard de curé le harcelait ?!… Vous étiez là pour le protéger quand ils ont décidé de le marier ?!… Ah non, pardon, c’était pour son bien, c’est vrai ! Pour soigner sa déviance !… Vous avez préféré ne pas comprendre, même quand il vous l’a dit, quand il vous a supplié de les convaincre de tout annuler ! Et quand, le soir de son enterrement de vie de garçon, vous l’avez rattrapé sur le pont Wilson, vous avez bien sûr fait comme s’il était ivre pour ne pas admettre qu’il était à deux doigts de se jeter dans le Rhône parce qu’il n’en pouvait plus ! »

Florent restait pétrifié, tout comme la doctoresse et les infirmiers. Bajant regardait Nathanael avec stupeur, Samuel se tenait tout de même prêt à le ceinturer si besoin et la jeune Valérie était sincèrement choquée.

Et Nathanael n’arrêtait pas et tous devinaient sans mal que le barrage qui retenait sa rage venait d’exploser, libérant une très ancienne colère :

« Je n’ai pas séduit votre frère ! Je n’ai pas cherché à l’attirer et à le pervertir ! C’est lui qui m’a rejoint, c’est lui qui n’en pouvait plus et qui a trouvé le courage de me rejoindre !… Et il a espéré, il espérait toujours, que vous comprendriez, que vous l’aimiez assez pour comprendre !…

« Il a essayé de vous expliquer, de vous faire comprendre ! Vous avez refusé, vous m’avez accusé de tout, sans même lui reconnaître le droit de choisir, le droit de m’aimer !… Le pauvre chéri manipulé par un pervers… Et après, vous étiez où quand l’autre connasse nous faisait chier à refuser le divorce ? ! Quand elle et ce vieux con de juge ont menacé de le faire arrêter pour inceste pour essayer de le forcer à revenir, puis le faire renoncer à ses droits parentaux ? Ah mais pardon, ‘fallait bien les protéger aussi, ces gosses, du père qui les aimait tout son cœur et qui crevait à l’idée de les perdre !… Mais ça aussi, il a encaissé, mais soyez sûr qu’il ne s’est pas passé un jour depuis sans qu’il espère les revoir !…

« Regardez-vous en face et admettez-le, Florent : vous n’en avez jamais rien eu à foutre, de votre frère !… Vous n’avez jamais levé votre cul pour l’aider pour rien, vous avez suivi votre père et la clique comme un chien sans réfléchir, et quand, enfin, vous vous réveillez, alors qu’il est mutilé et en état de choc, et que merde, même si ça m’écorche la gueule de l’admettre, bien sûr qu’il aurait besoin de son grand-frère à ses côtés pour le soutenir, votre seule idée, c’est qu’il faut le protéger de MOI ? !… Moi, son mari ?…

« Vous êtes vraiment un pauvre con ! Adel a accepté de tout perdre pour vivre avec moi et vous n’êtes même pas fichu de comprendre pourquoi, de reconnaître à votre propre frère assez d’intelligence et de libre arbitre pour admettre qu’il a agi en conscience et par amour, qu’il a choisi d’être enfin lui-même, malgré tout et malgré vous ! Retournez vous noyer dans un bénitier et oubliez-nous pour de bon ! Vous ne nous manquerez pas, je n’ai pas besoin de vous pour le rendre heureux et lui n’a pas besoin que vous veniez le faire chier avec vos merdes ! Plus jamais ! »

Il n’attendit même pas de réponse de son beau-frère et retourna dans la chambre en se retenant de claquer la porte.

Chapitre 5 :

Bajant et son équipe regardèrent Nathanael retourner dans la chambre, silencieux, à moitié abasourdis, puis Florent qui ne l’était pas moins, pâle et muet. Il tremblait, le regard fuyant, et fit demi-tour pour repartir.

La doctoresse soupira :

« Retournez au travail et soyez vigilants. Si un autre Larose-Croix débarque, vous m’appelez tout de suite et on avisera avant qu’il croise Anthème.

– Bien, madame.

– A tes ordres, Liliane. »

Samuel et Valérie, elle encore un peu étourdie, restèrent alors que les autres repartaient. Bajant les regarda e leur fit signe de la suivre. Elle alla entrouvrir la porte de la chambre et ils jetèrent un œil discret.

Nathanael était à nouveau assis au bord du lit et avait repris Adel dans ses bras.

Ils refermèrent la porte sans un bruit. Ils repasseraient plus tard.

Nathanaël pleurait sans trembler, le visage fermé, essayant de se reprendre. Il s’en voulait d’avoir hurlé comme ça, mais Florent avait vraiment été trop loin.

Adel était toujours tendu dans ses bras. Il avait dû tout entendre. Nathanaël le serra plus fort et frotta son dos doucement. Il inspira un grand coup et dit avec tendresse :

« Ça va aller, Adel. Tu n’as rien à craindre, mon amour. Je ne laisserai plus jamais aucun de ces connards te faire le moindre mal. Plus jamais, c’est juré. Je te protégerai et je te porterai aussi longtemps qu’il le faudra… Jusqu’à ce que tu puisses à nouveau… Ne t’en fais pas. Je suis là… Je t’aime. Pour le meilleur et pour le pire… Et je sais que le meilleur reviendra. »

Un moment passa avant qu’Adel ne se détende à nouveau. Nathanaël finit par se sentir mieux lui aussi. Il berçait tendrement le convalescent qui sommeillait contre lui lorsque la doctoresse revint avec la jeune infirmière.

Adel rentrouvrit un œil vague et Nathanaël leur en jeta un :

« Oui ?

– Ça va mieux, monsieur Anthème ?

– Ça va, oui… Désolé pour le coup de gueule…

– Oh, pas de souci. Il faut toujours mieux que ça sorte. Ça vous a fait du bien ?

– Euh… »

Il eut un petit rire avant d’admettre :

« Ouais… Ça m’a fait beaucoup de bien… »

Bajant et Valérie eurent un petit rire aussi, puis la doctoresse demanda, intriguée autant qu’amusée :

« C’était quoi, ce coup de pied ? Très impressionnant.

– Oh ça, un reste des quelques mois que j’ai passés dehors quand mes parents m’ont jeté… »

Il eut un sourire en coin rapide :

« Un petit pédé de 18 ans, ça a intérêt à très vite taper très fort quand ça devient SDF… »

Nathanaël repartit un peu plus tard. Tout le monde lui avait juré de protéger Adel de toute nouvelle tentative d’intrusion familiale.

L’illustrateur rentra chez lui. Il faisait déjà nuit lorsqu’il arriva.

Il se mit à sa table de dessin malgré tout, il avait un dessin à rendre quelques jours après et il ne voulait apprendre trop de retard.

Comme toujours lorsqu’il travaillait, il ne vit pas le temps passer et c’est son estomac qui se chargea de le tirer de son œuvre.

Nathanaël grommela en se tâtant le ventre et se leva en soupirant. Il alla à la cuisine jeter un œil à son frigo pas aussi plein qu’il l’aurait voulu et fit la moue.

Sans grande surprise, la chatte ne tarda pas à le rejoindre, suivie de ces cinq petits. Si elle guettait évidemment une opportunité alimentaire, eux se mirent rapidement à jouer un peu partout.

Nathanaël eut un sourire en sentant la jolie minette se frotter à ses jambes.

« Tu perds pas le nord, Squatt. »

Elle roucoula en levant le nez. Lui se pencha pour prendre du jambon, des œufs et une boîte qui contenait un reste de pâtes en disant :

« Pauvre petit minou famélique… »

Squatt miaula. Il caressa la petite tête poilue avant de se relever. Une petite omelette au jambon et aux pâtes, ça le ferait très bien pour ce soir-là.

Il bailla et prit une poêle à frire qu’il posa sur la cuisinière. Il allait casser les œufs lorsque son téléphone fixe sonna.

Il bailla à nouveau en allant le chercher au salon. Il regarda qui appelait et sourit, c’était sa sœur.

« Allo, salut ma Lilou !

– Coucou, Nathy ! Comment ça va ?

– Bah écoute tranquille… J’allais me faire manger… Ça va vous ? Emy va bien ?

– Oui, oui… Elle est vraiment très heureuse qu’Adel soit revenu et c’est un peu pour ça que je t’appelais… Elle veut absolument aller le voir, mais bon… Desgenettes, ça fait un peu loin pour nous et puis… D’après ce que tu me disais… Il n’est pas en état, je me trompe ? Tu en penses quoi ? »

Nathanaël retourna à la cuisine avec le combiné, pensif.

Emeline, sa nièce, était une adorable gosse de sept ans déjà très éveillée et intelligente qui les aimait beaucoup, Adel et lui. La disparition d’Adel l’avait beaucoup inquiétée et Nathanaël les avait prévenus tout de suite quand il avait été retrouvé. Rien d’étonnant à ce que cette demoiselle veuille aller voir son tonton chéri à l’hôpital. Mais Adel n’était pas encore de lui-même et voir l’espèce de fantôme qu’il était était-il souhaitable pour une enfant ?

« Ben, je sais pas trop quoi te dire… avoua Nathanaël en sortant une bouteille d’huile d’olive bio d’un placard. Il est encore en état de choc, amorphe et il ne parle pas, sans même parler des blessures, j’ai peur que ça la choque… Et puis, c’est vrai que ça fait une trotte pour vous… ajouta-t-il en en versant dans la poêle. Il faut peut-être mieux, au moins attendre qu’il soit revenu ici… Ça l’impressionnera moins que cet hosto et puis, il sera sûrement mis d’ici là… »

Il alluma le feu, posa la poêle dessus alors qu’elle répondait après un silence :

« C’est un peu ce que je m’étais dit. Tu as été le voir, toi, alors ?

– Hier et aujourd’hui…

– Il t’a reconnu ?

– Difficile à dire… En tout cas, il se détend quand je suis là… Après, clair qu’il a dérouillé… Les médecins sont confiants, mais ça va prendre du temps. »

Il mit les pâtes dans la poêle et ralentit le feu.

« J’ai bouffé son père et son ex hier et son frère aujourd’hui, par contre…

– Ah ? Qu’est-ce qu’ils foutaient là ? Je croyais qu’ils l’avaient renié ?

– Moi aussi, mais visiblement, ils n’allaient pas perdre une si belle occasion d’essayer de l’envoyer dans je ne sais quel asile de merde pour se débarrasser lui…

– Sérieux ?… Ah, mais quels sales cons !

–Ouais… Heureusement qu’il m’a désigné et surtout que son colonel et la toubib sont de notre côté…

– Sûr, ce serait vraiment impossible sinon… »

Il coinça le combiné avec son épaule pour couper le jambon dans la poêle avec ses ciseaux de cuisine :

« Et ton mari à toi, ça va comment ?

– Oh, ça va… Boulot, boulot, tu le connais… Il ne devrait pas tarder, d’ailleurs. Sinon, euh… juste pour que tu le saches, hein… Seb a eu un accident de chantier… Rien de trop grave, il a une fracture du pied, il est arrêté un mois… »

Nathanaël prit une spatule en bois pour secouer un peu ses pâtes et son jambon.

« Laisse-moi deviner, ce crétin n’avait pas ses chaussures de sécurité ?

– Tu as deviné juste. Son patron est furieux, il paraît.

– Je comprends pas qu’il le garde… Sérieux ? Un gars qui refuse de porter ses équipements de sécurité, c’est super dangereux…

– Ben ouais… Il pourrait se tuer…

– Ouais et ça serait tout pour la gueule de son patron alors qu’il est réglo… Dingue… Enfin, il se démerde, il est grand.

– Maman est dans tous ses états… »

Nathanaël soupira.

Lui n’avait plus de contact depuis presque 20 ans avec ses parents et s’il avait recroisé son frère aîné une ou deux fois, ça avait été rapide et par erreur. Mais Lilou lui donnait régulièrement des nouvelles, d’eux, de lui, et leur autre sœur, Helena, avait tenté de reprendre contact avec Nathanaël quelques années auparavant, profitant de son mariage avec Adel.

Nathanaël savait que Lilou vivait dans une certaine nostalgie et souhaitait une belle réconciliation familiale digne d’un mauvais téléfilm de Noël. Mais Nathanaël, lui, avait fait son deuil et sa vie loin des parents qui l’avaient mis à la rue et du grand frère qui les y avait aidés, loin de la grande sœur qui n’avait rien fait pour les en empêcher et avait fait la morte près de 15 ans derrière. Il n’avait revu ses parents que de rares fois, lorsque ses grands-parents, après l’avoir recueilli, les avait invités pour qu’ils s’expliquent. Lors du mariage de Lilou. Et aux funérailles de leur grand-père. Juste de quoi se rendre compte qu’il n’avait toujours rien à leur dire et qu’eux ne savaient toujours que l’insulter et le rabaisser.

Juste une piqûre de rappel pour lui, de pourquoi il les avait rayés de sa vie.

Chapitre 6 :

Nathanael avait encore échangé quelques banalités avec sa sœur avant de raccrocher, des nouvelles de ses BD, l’exposé qu’Emy, toute fière, voulait faire à son école sur son travail, un petit point sur l’actualité politique et mondiale. Il avait fini de préparer son omelette et s’était assis à la table de la cuisine pour la manger, pensif.

Les chatons et leur mère étaient partis, sûrement se coucher quelque part.

Nathanael avala son omelette, prit un bout de tomme de brebis avec du pain complet, une crème dessert au chocolat, au lait de brebis aussi, et il fit rapidement sa vaisselle avant de retourner au travail.

En bougeant sa souris pour réveiller son ordinateur qui s’était mis en veille, il vit qu’il avait quelques mails et des messages sur Facebook. Il fit la moue et s’assit pour aller voir ça.

Rien de spé’ côté mails… Un peu de spams, de pétitions et de pub et un ou deux mails de copains, faisant tourner des infos ou proposant d’aller boire un coup ou manger quelque part un de ces jours.

Côté Facebook, quelques amis se réjouissaient, sur son compte perso, de son message de la veille disant qu’il avait pu voir Adel à l’hôpital et que ça irait.

Trop cool, Nathy !

Bon courage à vous, les gars !

Super nouvelle, je croise fort les doigts pour lui, embrasse-le de ma part !

Il eut un sourire. Ça faisait du bien de se sentir soutenu… Il avait quand même de sacrés potes.

Côté page d’auteur, quelques comm’ enthousiastes sur son dernier dessin et les habituelles injures des rageux homophobes qui venaient régulièrement perdre du temps là. Il ne répondait jamais et ses fans rarement, puisqu’il avait plusieurs fois exprimé sa volonté de les ignorer. Il se contentait de signaler les plus violents ou menaçants.

Il bâilla à nouveau, lika quelques posts, passa vite voir Twitter et Insta et ferma son navigateur pour se remettre au boulot.

Il chantonnait en réfléchissant aux couleurs des habits des trois personnages du dessin, issus de sa BD de SF Poussière d’étoile : son héros, un petit rouquin aussi chétif qu’agile et malin, et ses deux amis, la belle guerrière brune et grave et l’immense et très costaud extra-terrestre reptilien à la peau mauve et aux yeux dorés, lorsque son portable sonna, sur la musique de Dr Who. Il tendit le bras pour le prendre, devinant sans mal qui l’appelait à cette heure tardive…. Il ne fréquentait pas tant d’autres insomniaques. Il décrocha avec un sourire.

« ‘Lut, Clem.

– ‘Lut, Nathy. Va, vieux frère ?

– Yep… Et toi ?

– Va… Boulot, boulot, boulot… La joie… Mais bon, j’aime bien les tournées, c’est toujours cool.

– Mais les répétitions avant te pètent les burnes.

– C’est ça. T’en es où, toi ?

– Une illu pour la promo de Poussière d’Etoile… Le tome 5 est demandé pour ce printemps… Il devrait sortir pour septembre au plus tard. Sinon, la routine… J’ai une affiche en prévision pour un salon et je voudrais sortir le tome 3 des dessins du blog pour cet été… Mais j’en ai pas mal à retravailler… »

Nathanael tenait depuis des années un blog où il racontait des anecdotes ou de petites histoires diverses. Si ça l’avait aidé à se faire connaître, la demande d’une version papier l’avait poussé à reprendre pas mal de dessins pour en faire des versions plus propres.

« Cool.

– Ouais… Ça avance… Comme d’hab’, il me faudrait des journées de 48h…

– Si tu trouves comment faire, je prends. Sinon, rien à voir… J’ai vu sur face de bouc que tu avais pu aller voir ton homme ?

– Ouais, hier et aujourd’hui… J’ai failli tuer mon beau-père et l’ex d’Adel hier et son frère aujourd’hui…

– Failli seulement ? C’est dommage, ça aurait fait quelques cons de moins sur Terre.

– Je sais, mais pas envie d’aller en tôle pour des cons, justement.

– Pas faux. »

Nathanael se leva en s’étirant. Il allait se faire une infu pour boire un truc chaud avant dodo. Il raconta à son ami ce qui s’était passé, la tentative d’emmener Adel il ne savait où et son explosion contre Florent. Clem grogna :

« C’est quand même de sacrées enflures… Sérieux, et après ça te prêche la charité et l’amour de son prochain, putain de connards d’hypocrites de merde…

– Ouais…

– Tu sais, je repensais à vous, l’autre fois… Tu te souviens, le soir où tu m’as présenté Adel ?

– Ouais, le concert à L’Arc En Ciel… Une super soirée…

– Comme toujours là-bas. Mais c’est vrai qu’on avait grave assuré… Ça fait toujours plaiz de jouer avec toi… T’es trop bon à la basse !

– Ouais… Super concert, c’est vrai, on avait bien joué… Surtout vu ce qu’on avait bu avant… Et c’est vrai que c’est là que je vous ai présenté Adel… On était même pas encore ensemble, d’ailleurs…

– Exact… J’y repensais et je me souvenais comme il était mal à l’aise… Un grand gosse qui sait pas comment il doit agir, c’est dingue comme on le voit maintenant… Il en est où, alors ?

– Ben là, on dirait Cloud à la fin de Crisis Core avec une jambe et un œil en moins.

– Ouch… gémit Clem.

– Ouais. »

Peu de personnes auraient compris l’allusion au héros de Final Fantasy, bien mal en point à la fin du jeu cité, mais Clem était de celles-là. Et c’était une référence assez claire pour lui.

« Bon… Ben au moins, si la Shinra attaque, on est paré… »

La référence à la grande entreprise ennemie de Cloud réussit à arracher un sourire à Nathanael.

« Ah ben s’il se met à invoquer des trucs aussi classes que Shiva ou Ifrit, je prends… »

Les créatures en question étaient effectivement magnifiques.

« Ton salon est un peu petit, remarqua Clem.

– Je leur monterais une tente dans le jardin… »

Ils rirent tous deux, puis Clem reprit plus sérieusement, mais avec une sincère douceur :

« Sérieux, ça ira ? »

Nathanael était dans sa cuisine et venait de mettre la bouilloire en route. Il soupira en allant prendre un mug dans un placard :

« On va faire pour… Niveau médical, il y a encore deux-trois trucs, mais ses jours ne sont pas en danger dans tous les cas… C’est sa main qui doit être opérée et après, il faudra voir pour une prothèse pour sa jambe… Sinon, ça s’annonce bien… J’ai des gens qui doivent passer voir si la maison va ou s’il y a des trucs à réaménager… Je vais avoir une aide à domicile quasi à plein temps, au début au moins… Le gros inconnu, c’est quand il se réveillera et dans quel état… Comment il vivra ce qu’il a vécu… Ses handicaps… 

– Je suis pas inquiet… Il a des tripes. Il s’en relèvera.

– Je pense aussi… Et son colonel aussi… Mais on saura pas avant qu’il revienne… Qu’il sorte de cette léthargie…

– Son colonel ?… Ah, le gars qui était son témoin, là ? Comment il s’appelle, déjà ?

– Bastien Gradaille. Oui, c’était son second témoin, avec Lou…

– Il était sympa, on avait bien causé au repas… »

Clem avait été un des témoins de Nathanael, avec Lilou. Ceux d’Adel avaient été son colonel, qui l’avait immédiatement soutenu et protégé de toute tentative de pression au sein de l’armée, et il y en avait eues, car les Larose-Croix avaient le bras long, et Lou, une amie qu’ils avaient à l’association LGBT+ dont Nathanael était un membre fondateur et qu’Adel avait rejoint. Lou était une femme magnifique et personne n’avait besoin de savoir qu’elle s’était longtemps appelée Louis avant de s’appeler juste Lou. Le fait était qu’au repas du mariage, le colonel s’était étonnamment bien entendu avec tout le monde.

« Tu l’as prévenue, Lou, d’ailleurs ? demanda Clem.

– Euh, oui, oui…. Enfin, je lui ai laissé un message, mais là, elle est en mission en euh… Je sais plus où en Amérique latine… Du coup, je suis pas sûr qu’elle soit hyper connectée…

– Ah oui, c’est vrai, son truc en Bolivie…

– Bolivie, c’est ça. Elle rentre d’ici deux ou trois semaines, je crois.

– Oui, début décembre… Elle sera super contente de le savoir en vie, elle était malade de devoir partir en te laissant comme ça…

– Oui, je sais… C’est moi qui ai dû la convaincre, c’était assez dingue… »

Lou travaillait dans l’humanitaire et était souvent bien loin de Lyon. Elle voyageait aux quatre coins du globe pour apporter son aide et ses compétences en gestion à tous ceux qui en avaient besoin. Sa mission en Bolivie était prévue depuis des mois, mais elle avait failli tout annuler, trop inquiète pour Nathanael. Il avait mis un bon moment à la convaincre de partir tout de même.

« Elle a du mal à laisser son petit frère tout seul, hein…

– Ça… »

Lou connaissait Nathanael depuis presque 15 ans et elle avait été un de ses premiers contacts dans le milieu LGBT+ lyonnais. Ils avaient monté l’association à quatre, un sacré pari à l’époque.

Nathanael retint un bâillement en versant l’eau chaude dans le mug, sur le sachet d’infusion « antistress ».

« … Mais ‘fallait qu’elle y aille… Sérieux, depuis le temps qu’elle devait… »

Il prit la grande tasse et repartit vers son bureau.

« Bon, je vais pas t’embêter plus, Nathy. J’ai quand même répèt’ à 9h demain…

– Ça tombe bien, ‘faut que je me remette un peu au boulot…

– OK, ben bon courage.

– ‘Erci, bâilla encore Nathanael. Bonne nuit et bonne répèt’ ! »

Ils raccrochèrent et Nathanael se remit au boulot.

Alors qu’il commençait ses couleurs un peu en mode automatique, ses pensées le ramenèrent à cette soirée où il avait présenté Adel à ses amis, un peu plus de cinq ans plus tôt. Puis à une autre soirée, quelques mois plus tard, quand tout avait basculé… Quand Adel s’était retrouvé à la rue, après avoir quitté sans sommation la grande maison familiale après une ultime dispute avec son père… Celle où il n’avait pas cédé.

Nathanael sourit tout seul en y repensant, à ce soir pluvieux de septembre 2013 où, vers 21h30, on avait frappé à sa porte alors qu’il était en mode larvaire devant sa télé, devant un documentaire totalement inepte sur la reproduction des crevettes roses du sud-ouest de la Patagonie équatoriale.

Il avait eu une dure journée.

Vaguement inquiet qu’on vienne toquer là si tard, il avait été jeter un œil à son judas et avait sursauté en reconnaissant son amant, trempé jusqu’aux os et avec son grand sac militaire visiblement plein à craquer.

Il avait ouvert sans attendre :

« Adel ? … Qu’est-ce que tu… »

Ses mots s’étaient étranglés dans sa gorge lorsqu’il avait réalisé qu’Adel pleurait et n’osait pas le regarder. Il tremblait, mais ça n’était pas que de froid, ses yeux bleu-vert fuyants.

« … Adel… ?… 

– J’suis désolé… J’ai pas osé t’appeler… » avait-il bredouillé d’une voix presqu’inaudible.

Nathanael avait froncé les sourcils et saisi son bras pour le tirer à l’intérieur. Adel avait eu un petit sursaut.

« C’est pas grave, te me déranges pas… Viens, rentre, tu vas prendre froid… »

Adel n’avait pas résisté. Il était resté amorphe et dégoulinant dans l’entrée pendant que Nathanael allait chercher une serviette. Il avait laissé son sac tomber au sol en reniflant.

« J’suis désolé… » avait-il répété dans un souffle alors que Nathanael revenait.

Nathanael avait mis la serviette sur sa tête :

« C’est pas grave, Adel… C’est pas grave… Tu sais quoi ? Tu vas aller te prendre une bonne douche bien brûlante pour te réchauffer et je vais préparer du café… Ou tu veux autre chose… ? Tu as mangé ? »

Adel avait dénié du chef en reniflant encore.

« Bon, moi non plus, alors je vais faire un truc… Va te laver, d’accord ? Tu me rejoins à la cuisine quand tu voudras… » avait gentiment dit Nathanael en le frottant avec la serviette.

Adel avait eu un sanglot et Nathanael, aussi navré qu’inquiet, l’avait pris dans ses bras.

« Adel… »

Sentir ce grand soldat fondre en larmes contre lui avait été un peu étrange pour le petit illustrateur, même si ce n’était pas la première fois qu’il le voyait pleurer. Il l’avait étreint, frottant doucement son dos sans rien dire. Si Adel était là, avec un sac, à une heure pareille, ça ne pouvait vouloir dire qu’une chose… Et cette chose, Nathanael l’avait tant attendue que même s’il compatissait de tout son cœur à la douleur de son amant, il était en même temps profondément heureux…

Cet homme avait choisi de le rejoindre, enfin.

Cet homme qu’il avait rencontré au hasard d’une séance de dédicaces, deux ans plus tôt…

Chapitre 7 :

Mai 2010 (huit ans plus tôt)

Nathanael était à un salon jeunesse, un beau weekend de printemps, pour faire la promo et dédicacer un petit album jeunesse qu’il avait écrit et illustré. Il avait été invité par un ami, libraire BD, qui avait aussi fait le stock de ses autres titres. C’était de ces weekends comme il les aimait, crevants, mais sympathiques, qui passaient trop vite et laissaient de bons souvenirs de rencontres agréables, ou au moins de belles anecdotes lorsqu’ils y croisaient des personnes plus pénibles.

Comme souvent en salon, Nathanael passait autant de temps à raconter des blagues avec ses collègues ou le personnel du stand qu’à faire des petits dessins et des signatures.

La file d’attente était un peu longue avec lui, car il aimait prendre son temps, autant pour parler un peu avec son public que pour faire de jolies petites aquarelles en dédicaces. Il estimait être là pour ça et vivait comme un devoir de ne pas bâcler. Ça lui avait déjà valu quelques prises de tête sévères sur certains salons, avec des responsables plus enclins à faire du chiffre que de la qualité, mais il n’avait jamais cédé. Il n’était pas à l’usine et ne s’était jamais gêné pour le faire savoir haut et fort.

Du fait de la publication de ce petite livre jeunesse, il y avait, dans la queue, ce jour-là, autant d’enfants avec leurs parents venus pour cet album que d’adultes venus le rencontrer pour ses autres œuvres, ses Notes ou ses séries de fantasy ou de science-fiction.

Il était en train de rigoler avec un trentenaire aussi rond que barbu, sur le dernier tome de sa série de fantasy, lorsqu’il avait remarqué, derrière, un homme magnifique, brun aux yeux clairs, tranquille, qui portait dans ses bras une fillette fatiguée, à la mine un peu triste, très jolie aussi. Mais s’il trouva le duo mignon, tant l’affection entre les deux était visible, tant dans l’étreinte du père que dans la façon dont la petite était blottie contre lui, ce qui l’intrigua, c’était la différence vestimentaire…

L’homme était en vieux treillis, t-shirt gris déformé et veste de sweat noire, alors que la petite semblait tout droit sortie d’une image d’Epinal avec sa petite jupe, son chemisier à col et ses souliers vernis… Même un petit serre-tête…

Le barbu serra la main de Nathanael et partit, et l’auteur comprit mieux en voyant la femme qui accompagnait le duo, dans un tailleur mauve sûrement taillé sur mesure, foulard autour du cou, talon et mise en plis, très droite et respirant tout, sauf le bonheur. Il avait déjà vu des couples mal assortis, mais celui-là était largement sur le dessus du panier…

Il eut du mal à retenir un sourire moqueur.

Elle avait l’air aussi énervée que l’homme blasé. Il s’avança avec la petite et la femme également, serrant son sac Vuitton dans ses mains manucurées.

L’homme tendit d’une main l’album à Nathanael, en lui disant avec un sourire las, tenant l’enfant d’un seul bras :

« Bonjour, nous voudrions une dédicace au nom de Sabine, s’il vous plaît.

– Bien sûr, répondit gentiment Nathanael en prenant le livre. Est-ce que notre demoiselle veut un dessin ? »

La femme répondit vivement, sans laisser à la petite le temps de réagir :

« Nous sommes un peu pressés et… »

Le regard noir de l’homme et triste de la fillette n’échappa pas à Nathanael qui la coupa avec son plus beau sourire :

« Je parlais à votre fille. »

Parce qu’il était hors de question de ne pas au moins demander son avis à la principale intéressée. Il y avait peu de choses que Nathanael aimait moins que les parents qui décidaient pour leur gosse en fonction de leurs petits besoins à eux.

La femme sursauta et le regarda, contrite, alors qu’il ajoutait sans perdre son grand sourire :

« C’est bien pour elle, le livre ?

– Euh… Oui… » balbutia-t-elle.

Le regard satisfait et le petit sourire en coin de l’homme valaient tout l’or du monde et le sourire timide de la demoiselle encore plus.

Nathanael regarda cette dernière, avec un sourire toujours aussi grand, mais plus gentil :

« Alors, tu veux un dessin ? »

Elle répondit un petit « oui » quasi inaudible et il hocha la tête. L’homme posa très doucement la fillette au sol en lui disant :

« Approche-toi pour regarder si tu veux, mais pas trop, hein, il ne faut pas le gêner… »

Nathanael s’était mis à l’œuvre tranquillement, en se disant que le regard bleu-vert de ce type était à tomber, mais qu’il faisait vraiment tâche à côté de la femme et de la petite. Sérieux… C’était quoi, ce couple ?… Vraiment mal assorti et pas qu’au niveau vestimentaire… Il y avait visiblement de l’eau dans le gaz… Pour rester poli et soft…

Une autre femme, ronde et plus âgée, mais du même moule (tailleur, foulard et mise en plis) arriva :

« Oh, Caroline, vous êtes là !… Nous vous cherchions !

– Ah, Bernadette… Désolée, Sabine voulait absolument une dédicace pour ce livre… J’ai bien essayé de lui expliquer que nous étions pressés, mais vous connaissez les enfants… »

Ladite Caroline avait dit ça avec un certain mépris, mais Bernadette hocha la tête, compréhensive. De son côté, l’homme avait levé les yeux au ciel en secouant la tête, sans rien dire toutefois, puis Bernadette se figea en voyant de quel livre il s’agissait :

« Oh ! Le Petit Papillon !

– Vous connaissez ? »

Nathanael sourit à la petite Sabine qui le regardait dessiner avec d’immenses yeux pétillants, émerveillée. C’était toujours aussi touchant, aussi génial pour lui, ces enfants fascinés par son travail. Ça lui donnait une pêche de fou pour continuer.

De son côté, indifférent aux deux femmes en tailleur, l’homme, approché aussi, regardait le premier tome de sa série de fantasy.

« Oh ouiiiii !… Tu ne l’as as lu ? reprit Bernadette, tout joyeuse. C’est l’histoire d’une petite chenille qui vit dans un monde tout gris et se fait rejeter parce qu’elle aime les couleurs, elle se fait même chasser de chez elle, mais elle finit par rencontrer d’autres chenilles comme elle et elle devient un magnifique papillon !

– Eh ! Racontez pas la fin ! » protesta Nathanael, amusé.

Il regarda la dame qui était toute gênée :

« Oh pardon !

– Je plaisante… lui dit-il.

– Elle l’a déjà lu, de toute façon, fit Caroline avec le même dédain. À l’école… Mais elle le voulait pour elle quand même… »

Nathanael hocha la tête en prenant sa palette d’aquarelles. Il avait dessiné un grand papillon et un petit, le premier, son « héros », posé sur une fleur, encourageant le petit à voler plus haut. Il humidifia son pinceau et demanda à Sabine :

« Tu l’as aimé à ce point, ce livre ? »

La petite fille hocha vivement la tête, toute rose. Il sourit :

« Merci, c’est gentil. »

Motivation + 100.

Il peignit avec autant de soin que de rapidité le petit dessin, pendant que l’homme sortait son portefeuille et achetait la BD au responsable du stand, sous l’œil suspicieux de Caroline qui le surveillait, comme elle aurait surveillé un enfant difficile et désobéissant.

Bernadette ne tarissait toujours pas d’éloges sur Le Petit Papillon, expliquant à son amie à quel point l’histoire de cette petite chenille qui lutte pour réussir à devenir elle-même alors que ses parents la rejettent, puis la chassent, était poignante et forte :

« … Vraiment, tu devrais le lire… C’est une magnifique leçon de vie, sur le courage de s’affirmer et de s’accomplir… Nous, on l’a offert à la bibliothèque de la paroisse, les enfants l’adorent aussi ! »

Nathanael regarda sa peinture et sourit, satisfait. Il tendit le livre ouvert à Sabine :

« Voilà ! Ne ferme pas tout de suite, il faut encore que ça sèche un peu. »

L’homme caressa la tête de la fillette radieuse :

« Qu’est-ce qu’on dit, ma chérie ?

– Merci ! s’exclama Sabine avec un immense sourire.

– De rien, répondit Nathanael, souriant aussi. Merci à toi. »

Motivation + 1000.

Il leva la tête vers l’homme en se disant qu’il était vraiment aussi beau de visage que bien foutu et lui demanda :

« Et vous, vous voulez une dédicace sur la BD ?

– Oh, avec plaisir… »

La femme sursauta et cria :

« ADEL ! Nous n’avons pas le temps ! »

Le dénommé Adel soupira, cette fois clairement exaspéré, et lui jeta froidement en tendant la BD à Nathanael :

« Mais vas-y, pars devant, à la fin ! On arrivera à rentrer sans toi ! »

Le ton glacial et le regard firent trembler la femme alors qu’Adel, sans plus lui accorder d’attention, se tournait vers la table, vers Nathanael qui le regardait, un peu surpris, mais amusé, en faisant tourner son crayon de papier dans sa main.

Wahou. Et ben, ça devait être joyeux à la maison… Comment ces deux-là avaient-ils pu finir ensemble et surtout, y rester… ?

« Vous voulez un perso précis ? demanda-t-il, l’air de rien.

– Je n’ai fait que feuilleter, donc je ne les connais pas encore… Faites vous plaisir.

– D’accord ! »

Nathanael se mit à dessiner son personnage préféré de la série, sans grande surprise, son héros, un sorcier centenaire à l’allure d’adolescent, ainsi que son familier, un chat ailé, lui assis sur un rocher derrière le personnage. Sabine regardait, accrochée au bord de la table, toujours émerveillée.

« Vous faites quoi, dans la vie ? demanda Nathanael en esquissant le petit animal.

– Je suis militaire, répondit Adel. Pourquoi ?

– Pour trouver quoi faire dire à ces deux-là… »

Ni l’un ni l’autre ne faisaient mine d’entendre Caroline pester après ce mari qui allait les mettre en retard pour le thé chez leur grand-tante et qui lui faisait honte à être sorti dans cette tenue un dimanche alors qu’ils étaient invités. De quoi ils allaient avoir l’air ! Qu’est-ce qu’on allait penser d’eux !

Bernadette tentait de calmer le jeu en disant qu’il était en permission après de longs mois pénibles en Afrique et que c’était normal qu’il ne veuille pas trop se casser la tête… Mais Caroline ne décolérait pas.

Nathanael se dit que ce couple n’avait vraiment pas l’air au beau fixe, que ça puait la séparation et pas en douceur, que c’était triste, surtout pour cette petite, mais que, bon, ça ne le concernait pas.

Il était loin d’imaginer à quel point ça le concernerait quelques années plus tard…

Mais comme il avait cependant bien envie de faire bisquer cette femme si désagréable, car on pouvait être pressée sans être aussi déplaisante, il prit donc bien son temps pour faire ce dessin et le mettre en couleurs. Il finit la dédicace et la tendit à Adel qui sourit en voyant les bulles. Le sorcier disait :

« N’hésite pas à nous rejoindre, quand tu voudras ! »

Et le chat ajoutait :

« Ouais ! On a toujours besoin de soldats contre les Ténèbres ! »

Le sourire d’Adel, enfin sincère, surprit Nathanael autant qu’il le toucha par sa beauté et sa douceur :

« Merci beaucoup.

– Euh, de rien !… N’hésitez pas à me dire ce que ce que vous en aurez pensé. Je suis trouvable un peu partout sur le net.

– Volontiers, opina Adel. Bon courage pour la fin du salon.

– Merci ! »

Motivation + 10000.

Adel prit la main de sa fille et ils partirent sous les reproches d’une Caroline toujours en colère.

Nathanael les suivit quelques secondes des yeux avant de passer à la personne suivante.

Bel homme et drôle de famille… Mais ça ne le concernait pas.

Son ami libraire, qui avait tout suivi de la scène et s’en était bien amusé, vint derrière lui pour lui dire, goguenard :

« Drôle de famille… »

Ah, les grands esprits se rencontrent…

« Combien tu paries qu’ils n’ont rien pigé au vrai message du Petit Papillon ? »

Nathanael rigola avant de répondre :

« Alors, lui, je sais pas, la gamine, je pense pas, et la mère, à mon avis, si elle pige, elle va pas aimer.

– Ouais, ça a pas trop l’air d’être le genre, effectivement… »

Intriguée, la jeune femme qui se faisait dédicacer le troisième tome de ses Notes de Blog, recueil de courtes anecdotes, souvent personnelles, et de dessins, demanda :

« C’est quoi, le vrai message du Petit Papillon ? »

Nathanael et son ami rirent encore et l’auteur répondit innocemment :

« Si je vous dis que c’est autobiographique et que la chenille devient un magnifique papillon arc-en-ciel ? »

Elle rit avec eux.

L’homosexualité de Nathanael n’était pas un secret et son engagement pour la cause LGBT+ non plus.

« Et vous ne vous êtes pas encore fit agresser par des parents outrés ? plaisanta-t-elle et ils rirent encore.

– Non, répondit-il, hilare, mais pas mal de messages d’insultes m’accusant de vouloir corrompre la jeunesse et pervertir les petits n’enfants en leur montrant qu’il existe d’autres modèles sociaux que le saint hétéro-patriarcat… Un scandale tutafé scandaleux… Vous vous rendez compte, le monde serait nuancé, avec plein de choix, plein de possibilités… Plein de chemins de vie possibles… Faut surtout pas montrer ça aux enfants, qui sait, ils pourraient devenir libres et tolérants et pas de gros cons frustrés !

– C’est vrai que ça serait dommage, ajouta le libraire, hilare.

– Ah, et j’ai pas mal de gens qui délirent sur le complot visant à rendre tout le monde gay, aussi… Pas juste les enfants, hein, tout le monde…

– Ah, carrément ?

– Bien sûr, c’est bien connu, on a que ça à foutre. On se réunit le samedi soir pour écouter du Britney Spear ou du Mylène Farmer et mettre en place notre terrible plan de conquête du monde à coups d’arcs en ciel et de paillettes…

– Y a pire, comme méthode.

– Bof, moi j’aime pas les paillettes… C’est pas écolo… Non, non, je vais laisser tomber, le lobby gay, c’est plus ça… J’ai un pote chez les reptiliens, franchement, ça a l’air bien plus cool… »

Chapitre 8 :

Nathanael continua sa vie en repensant parfois à ce bonhomme, persuadé qu’il ne le reverrait jamais. Ce n’était pas grave, ça restait un beau souvenir, un moment précieux comme il les aimait.

Il fut donc très surpris de le revoir, seul cette fois, l’automne suivant, à un autre salon lyonnais, Les Intergalactiques, où il était invité pour participer à plusieurs débats et aussi, bien sûr, des séances de dédicaces.

C’est lors d’une table ronde très intéressante sur la place des minorités sexuelles dans la SF et la fantasy qu’il remarqua Adel dans le public, debout au fond de la petite salle. Il écoutait une collègue romancière expliquer l’intérêt narratif de personnages aux mœurs variées lorsque, laissant son regard errer dans le public, il aperçut la haute silhouette du militaire. Ce dernier avait les bras croisés et écoutait visiblement avec intérêt.

Nathanael le vit ensuite, intrigué, tourner dans la salle où il dédicaçait, visiblement sans but précis, mais ce ne fut qu’à la toute fin, alors qu’il ne restait quasi personne et qu’il s’apprêtait à ranger son matériel, que le grand soldat s’approcha enfin. Il avait l’air aussi mal à l’aise que triste, n’osant pas le regarder, et Nathanael s’inquiéta, sincère :

« Adel ? Ça ne va pas ? »

Adel sursauta et le regarda, surpris :

« … Vous vous souvenez de moi ?!… »

Nathanael rosit et haussa les épaules :

« Ben, disons qu’Adel, c’est pas fréquent pour un mec… Et puis, difficile d’oublier un regard comme le vôtre… » avoua-t-il avec un sourire en coin.

Il y eut un petit silence pendant lequel Adel resta bête, avant d’avoir un petit rire et de lui tendre un petit sac :

« Logique, je suppose… »

Nathanael prit le sac, toujours intrigué, pour en sortir l’exemplaire du Petit Papillon qu’il avait dédicacé à la petite Sabine au printemps précédent. Il sursauta avant de regarder à nouveau Adel avec des yeux ronds. Le militaire était très gêné et les autres personnes, autour d’eux, suivaient la scène avec curiosité.

« Euh… Vous avez pas gardé le ticket de caisse pour la garantie ? » demanda Nathanael avec un sourire.

Il parvint à arracher un sourire à Adel.

« C’est quoi, le problème ? demanda ensuite le dessinateur avec douceur, posant le livre devant lui et croisant les bras.

Adel soupira en haussant les épaules à son tour.

« Ils ont découvert qui vous étiez et le vrai message du livre et ils sont partis dans un délire comme quoi Sabine allait devenir lesbienne si elle lisait encore ça, en plus elle l’avait lu à son petit frère, vous imaginez pas le psychose… Ils voulaient le brûler, mais j’ai réussi à le récupérer… Et avec Sabine, on a décidé que le mieux, c’était encore de vous le rendre… On a vu que vous seriez ici, alors je suis venu… Elle vous demande pardon. Elle était très triste. »

Nathanael tremblait, profondément choqué et peiné. Il se souvenait trop bien de cette petite demoiselle toute intimidée, puis finalement rayonnante de bonheur après l’avoir vu lui faire un dessin…

« … Ils l’auraient vraiment brûlé… ? »

Adel eut un sourire amer.

« Ils ne se sont jamais gênés pour ça. Détruire ce qui les dérange, c’est leur grand truc. »

Nathanael fit la moue :

« Ça a l’air cool, chez vous…

– Longue histoire.

– Mouais… Bon, on va faire un deal, alors… »

Nathanael avait dit ça très sérieusement, en se levant :

« Je garde le livre. Mais je veux que vous, vous disiez à votre fille que je le garde pour elle et qu’elle pourra venir me le demander quand elle voudra. Demain, dans 20 ans, quand elle pourra et qu’elle voudra, répéta-t-il. OK ? »

Adel le regarda encore avec surprise avant d’avoir un nouveau sourire triste.

« Y a aucune chance, mais d’accord, je lui dirai.

– Aucune, ça, on verra. Moi, je dis jamais jamais, parce que rien n’est joué à aucun moment dans la vie et que j’ai bien envie de croire que tout reste possible. »

Adel le regarda encore avant de soupirer avec une tristesse étrangement résignée :

« Si vous le dites…

– Vous n’y croyez pas ? »

Adel secoua la tête et répondit :

« Toutes les chenilles ne peuvent pas devenir les papillons qu’elles veulent, monsieur Nathy. »

Ce « monsieur » devant son pseudo fit sourire Nathanael.

« Ces chenilles-là restent des chenilles, alors, répondit-il avec bienveillance. Mais si, si, elles pourraient devenir ce qu’elles veulent. J’en ai vu devenir des papillons fabuleux à plus de 70 ans… Rien n’est jamais joué. »

Adel le regarda encore, avant de partir sans rien ajouter.

Ça aurait pu en rester là et une fois encore, Nathanael reprit sa vie en se demandant si, un jour, la petite Sabine reviendrait lui demander le livre, qu’il gardait précieusement, fidèle à sa parole.

Mais le hasard, le destin ou peut-être un dieu un peu joueur décida que non et, un peu avant Noël, Nathanael se fit réveiller, un matin, par un appel paniqué d’une amie et collègue, Minano.

Nathanael, qui tentait de connecter ses quelques neurones réveillés, comprit qu’elle devait faire une animation dans un musée cet après-midi-là avec une classe de primaire et cata, l’autre dessinateur qui devait la faire avec elle avait chopé la grippe. Apocalypse, fin du monde, collision de galaxies à prévoir…

Nathanael s’assit dans son lit avec un soupir amusé :

« OK, OK, compte sur moi… »

Il réunit donc un peu de courage pour se bouger et, à 13h30, il rejoignit Minano au Musée des Beaux-Arts de Lyon. Il faisait beau, très froid, il fut heureux de n’avoir oublié ni son écharpe en grosse laine ni ses gants.

Minano était une petite gonzesse perpétuellement débordante d’énergie et donc, Nathanael avait coutume de dire d’elle qu’elle sautillait au lieu de marcher. C’était de fait assez vrai. Ils s’étaient connus des années plus tôt en festival et étaient restés très bons amis.

Elle lui sauta au cou, ils s’étreignirent avec chaleur. Puis, alors qu’il finissait sa cigarette, elle lui expliqua mieux le truc, une petite visite guidée et un petit atelier dessin après, avec une classe de CP des Monts d’Or.

« Bon ben cool. Par contre, t’es prévenue, tu me signes une décharge. Moi, je veux pas de souci avec l’école ou les parents s’ils ont un truc contre moi !

– T’inquiète, j’ai appelé, la directrice pour la prévenir et elle nous couvre.

– Oh, ça, c’est cool.

– T’auras pas de procès pour corruption de la jeunesse à cause de ça !

– Super !

– … Mais évite de dessiner des bites partout quand même !

– Promis. »

Ils rirent et rentrèrent dans la cour du musée, puis dans le hall, pour rencontrer la personne qui allait les guider. Puis ils devisèrent tranquillement avec elle en attendant les enfants.

Et Nathanael sursauta en voyant qui les accompagnait… Le fameux Adel… Car c’était la classe de sa fille Sabine.

Le hasard, le destin ou un dieu joueur…

Sabine et son père sursautèrent aussi et ça n’échappa à personne.

Nathanael fut le premier à se reprendre et désamorça sans attendre le malaise naissant en les saluant joyeusement, venant à leur rencontre en tendant la main à Adel :

« Et ben, le monde est petit !… Ça va comment, depuis le Salon Jeunesse de Chaponost ? »

Soulagé de cet aimable salut, qui gardait le secret de leur deuxième rencontre, Adel serra poliment la main tendue :

« Oui, merci… Qu’est-ce que vous faites là ?

– Je remplace un collègue grippé. »

Alors que l’institutrice faisait avancer les enfants vers Minano et la guide, Nathanael s’accroupit devant Sabine, pour lui dire gentiment et tout bas, car elle se cachait derrière son père, toute gênée :

« Bonjour, petite demoiselle. Tu vas bien ? Je ne t’en veux pas, d’accord ? Et ton papa m’a bien rendu le livre pour plus tard. Viens me le demander quand tu voudras, d’accord ? Il n’y a pas de problème. Tu avais le droit de l’aimer et c’est très dommage que ta maman et les autres n’aient pas voulu, mais moi, je ne t’en veux pas et je te le rendrai quand tu voudras. »

Il tendit son petit doigt à la petite fille :

« Tu me promets que tu viendras ? »

Elle le regarda sans comprendre et il expliqua :

« C’est comme ça qu’on se fait une promesse, au Japon. On croise ses petits doigts. »

Elle hocha la tête, leva le nez vers son père qui hocha aussi la tête avec un petit sourire doux, et tendit la main pour accrocher son petit doigt à celui de Nathanael. Il lui sourit, la relâcha et se releva. Ils rejoignirent les autres, l’air de rien :

« Et vous, encore en perm’ ? Ou vous vous êtes reconverti en auxiliaire scolaire ?

– Non, non, encore en perm’. Je reviens de deux mois d’opé en Allemagne… Et je repars dans une semaine pour quatre mois en Afrique. »

 La petite fille ne lâchait pas la main de son père. Nathanael devinait sans mal qu’elle n’avait pas envie qu’il reparte. Surtout que ce qu’il venait de dire signifiait qu’il ne serait pas là à Noël…

Le regard curieux de Minano fit sourire Nathanael qui lui dit tout bas :

« Je t’explique ce soir… »

La visite se passa bien. Les enfants étaient curieux et sages, vifs et intéressés.

Après la visite, ils allèrent dans une salle où un grand rectangle de tables les attendait. Les enfants, l’institutrice et Adel s’assirent là autour et, entre les tables, Minano et Nathanael se mirent, elle à expliquer l’exercice, redessiner un tableau ou une statue qu’ils avaient aimé(e), et lui à distribuer feuilles, crayons et gommes. Le sursaut d’Adel le surprit, mais il ne le laissa pas protester.

« Ah si si, au boulot comme tout le monde, naméo ! »

Le regard du grand soldat était un curieux mélange de surprise et de panique, mais il prit le crayon d’une main un peu tremblante.

Et tout le monde se mit à l’œuvre.

Minano et Nathanael allaient de l’un à l’autre pour aider et conseiller, encourager aussi, et tout allait bien, dans une ambiance calme et studieuse.

Nathanael repassa plusieurs fois devant Adel et constata qu’il avait plutôt un joli coup de crayon, sans plus, tant le mal-être du militaire était palpable.

Lorsque la fin de l’atelier arriva, les enfants rangèrent leurs dessins avec soin et Adel froissa le sien, le visage fermé, avant de partir sans un mot.

Minano raccompagna les enfants et l’institutrice. Nathanel ne prit que le temps de vérifier que la salle était en ordre avant de suivre tranquillement, décidément intrigué par cet homme, et surtout désireux d’aller s’en griller une.

C’est au détour du couloir qu’il entendit la voix d’Adel et de la petite Sabine :

« Mais pourquoi ? demandait la fillette, aussi vive que triste. Il était trop joli, ton dessin !

– Parce que Papi va être très en colère s’il l’apprend, ma puce. Vraiment très très en colère. Alors promets-le moi.

– Mais c’est pas juste… »

Nathanael s’était caché dans l’angle et écoutait, sans oser se montrer, très gêné d’espionner ça.

Il entendit Adel soupirer et reprendre fermement :

« Promets-le-moi. S’il te plaît. »

Il y eut un silence avant que la fillette n’abdique dans un souffle, tristement :

« Promis. Je ne dirais pas à Papi et à Maman que tu as dessiné… Ni à Mamie, ni à personne…

– Merci. »

Nathanael les entendit s’éloigner et fit la moue.

Drôle de gars, décidément…

Chapitre 9 :

Et les mois passèrent à nouveau. Nathanael repensait parfois au beau militaire et à sa fille, se demandant ce qu’ils devenaient.

La réponse allait lui parvenir de façon plutôt brutale et inattendue.

Il était installé au comptoir d’un bar LGBT+, un soir de printemps, tranquille, à raconter des conneries avec le barman, Enzo, un grand gaillard de ses amis, maître des lieux, lorsque quatre jeunes gens visiblement un peu éméchés entrèrent.

Sur le coup, personne ne fit très attention à eux jusqu’à ce qu’ils ne se mettent à insulter une famille de lesbiennes, un couple, leurs deux enfants et une amie, assises à une table.

Le ton monta très vite et Enzo, un de ses serveurs et Nathanael s’approchèrent rapidement, blasés, mais décidés à calmer sans attendre ces petits fouteurs de merde avant qu’ils ne blessent quelqu’un.

Le bar n’était pas noir de monde. On était en semaine et il y avait, au mieux, une quinzaine de personnes, personnel compris, à cette heure.

Nathanael évalua sans mal les importuns : treillis, rangers et crânes rasés. Du jeune militaire ou du petit facho qui se paluchait sur l’uniforme. Pas incompatible, d’ailleurs… Dans tous les cas, des connards qui savaient se battre… Et qui, visiblement, en crevaient d’envie.

Il échangea un regard avec le grand barman.

Si ces quatre petits cons étaient venus casser du pédé, ça n’allait pas les gêner de casser du petit con.

« Y a un souci ? » cracha froidement Enzo.

Nathanael eut un sourire en coin lorsque celui qu’il jugeait être le meneur montra qu’il ne doutait vraiment de rien en narguant l’armoire à glace qui lui faisait face :

« T’en mêles pas si tu veux pas venir couiner ta sale race, tarlouze ! »

Nathanael vit qu’un des trois autres allait attraper une chaise pour frapper Enzo sur le côté, mais il n’eut pas le temps de l’arrêter, car une main plus que ferme s’en chargea, tordant le bras du jeune homme en arrière sans aucun ménagement, alors qu’une voix aussi autoritaire que ferme déclarait :

« C’est quoi, ce bordel ?! »

Nathanael reconnut avec stupéfaction Adel, lui aussi en treillis, et toute l’assistance resta scotchée quand il cracha sans lâcher sa proie qui, ironiquement, couinait bien sa race :

« Vous foutez quoi, là, tous les quatre ? »

Enzo fronça les sourcils, mais un geste de Nathanael le retint. Alors que le meneur, écumant de rage, fixant Adel avec fureur, les deux restants le regardaient comme deux gosses pris en faute. L’un bredouilla :

« Euh, on était juste venu boire un verre, mon lieutenant… »

Adel lâcha l’autre en l’envoyant s’étaler au sol et en répliquant :

« Ils arrêtent tout de suite de me prendre pour un débile, ces crétins, ou ils vont vraiment avoir des emmerdes !… C’est quoi, ce trip ?! Vous jouez à quoi, là, à aller vous beurrer dans vos bars à fachos pour partir après casser de l’Arabe et du pédé comme des merdes ?… C’est ça, l’image que vous voulez donner de l’armée française ?! Celle de connards bourrés qui se la jouent à quatre contre un comme des pauvres lâches minables qui ont perdu leurs couilles en picolant ?! »

On aurait pu entendre les mouches voler s’il y en avait eues.

« Alors vous allez illico remonter dans la jeep, je vous ramène à la base et je veux rien entendre, c’est clair ?! »

Enzo et Nathanael échangèrent un regard aussi surpris qu’approbateur.

Le meneur voulut répliquer, rageux :

« Quoi, tu vas laisser ces pédales s’en tirer comme ça, Adel ?!… T’es vraiment qu’une fiot… »

La droite qu’il se prit en pleine mâchoire lui coupa la parole et l’envoya direct au sol dont l’autre se relevait à peine.

Même les spectateurs avaient eu mal pour lui.

Adel, lui, ne semblait pas du tout avoir mal à la main lorsqu’il alla le ramasser. Il le tint debout par le col pour lui dire droit dans les yeux, glacial :

« T’es qu’une pauvre merde qui auras le droit de la ramener quand il aura été au front. Fous-toi ça dans le crâne, Arnaud ! T’es juste un sale petit con qui fantasme sur de la merde. La guerre, c’est pas un jeu et l’uniforme fait pas de toi un surhomme. Si je te réentends avant qu’on soit rentré, tu t’expliqueras avec Papa et Grand-Père. Et si je vous y reprends, toi et tes trois clebs, à recommencer ce genre de soirée, c’est avec un putain de plaisir que je vous ferai virer de l’armée à coups de pied dans vos sales petits derch’ de fils à maman pourris-gâtés. Vos seuls ennemis, ils seront sur le front. Vous avez plus jamais intérêt à l’oublier. »

Il le lâcha sèchement et désigna la porte sans rien ajouter. Les quatre sortirent, tout penauds, et lui soupira avant de les suivre sans attendre.

Un long silence éloquent suivit dans le bar, avant qu’Enzo ne dise :

« Et ben. Ça, c’est de l’autorité.

– Ouais. Impressionnant. »

La soirée reprit sans plus de souci. Le bar se vida petit à petit. Nathanael attendait qu’Enzo ferme pour rentrer, voulant être sûr que les excités n’allaient pas revenir. Mais ce fut Adel seul qui reparut, fatigué, un peu avant 23h, pour venir au comptoir sans hésiter.

Il sursauta en reconnaissant Nathanael, cette fois.

« Oh, bonsoir…

– De retour, Lieutenant ? l’avait salué l’illustrateur, amusé.

– Ah, vous étiez là… Toutes mes excuses pour ça… »

Enzo, qui était dans la réserve, en revint et fronça un sourcil en voyant le militaire.

« Vous avez oublié un truc ? » demanda-t-il en s’approchant.

Adel soupira en s’asseyant près de Nathanael au comptoir.

« De m’excuser et surtout de vous laisser ma carte… Et comme je suis arrivé un peu tard, je voulais surtout m’assurer que personne n’avait été blessé ?

– Non, non, ça va, vous êtes arrivé à temps… »

Enzo prit la carte que lui tendait Adel.

« Ne vous gênez pas si vous désirez porter plainte. Je vous ai noté leurs noms derrière. »

Enzo hocha la tête :

« Je verrai, merci… Je vous sers un truc ? »

Adel sourit :

« Si vous avez une petite bière pression…

– J’ai. »

Enzo le servit et Nathanael demanda :

« C’était qui, ces pisseux ? »

Adel soupira :

« Mon plus jeune frère et ses faire-valoir… Quatre beaux petits cons qui n’en peuvent plus d’être en école d’officiers et qui s’imaginent que la guerre, c’est comme à la télé, viril et trop cool… Et comme ils peuvent pas encore tester en vrai, ils se sont dit qu’aller casser les responsables de la déchéance de la Nation, ça serait ça de fait… Ils ont du cul qu’un de leurs potes m’ait prévenu… »

Il eut un sourire :

« Je pense qu’ils crâneront moins devant le colonel demain matin… »

Nathanael, qui buvait aussi une bière, la leva et ils trinquèrent :

« Merci en tout cas.

– De rien, c’est quand même mon devoir. »

 Ils burent un peu et Enzo remarqua :

« Vous êtes jeune pour un lieutenant.

– En vrai, je suis encore sous-lieutenant, répondit Adel avec amabilité.

– Jeune quand même.

– Il parait que je suis doué.

– C’était bien, l’Afrique ? » demanda Nathanael.

Adel eut un sourire :

« Comment vous savez ça ?

– Vous me l’aviez dit au musée… »

L’officier rigola :

« Vous avez une mémoire, c’est impressionnant ! »

Adel se pencha vers Nathanael avec un sourire en coin :

« C’est mes beaux yeux qui vous font de l’effet ? »

Nathanael rit à son tour :

« Ben vous aussi, vous avez de la mémoire !… »

Enzo, lui, fit la moue.

« Vous étiez en Afrique ?

– Cet hiver.

– Où ça ?

– Ça, je ne peux pas vous le dire. Pour faire simple, on assurait la protection des populations civiles contre un émule de Boko Haram…

– Oh, tout un programme, sourit encore Nathanael. Vous lui avez botté le cul au passage ? »

Adel haussa les épaules avec une moue innocente :

« On l’a un peu renvoyé dans ses dunes. Ça devrait le calmer un moment. »

Les trois hommes parlèrent tranquillement alors que le bar finissait de se vider. Adel, un peu ivre, sans doute à cause de la fatigue autant que de la bière, racontait à Nathanael des souvenirs d’Asie lorsqu’Enzo les laissa pour aller ranger un peu, leur disant bien qu’ils pouvaient rester au bar.

Au bout d’un moment et alors que Nathanael, la tête appuyée sur sa main, le regardait avec amusement, Adel s’arrêta, gêné :

« Désolé… Je dois être terriblement ennuyeux…

– Non, non, pas du tout ! s’empressa Nathanael, sincère, en se redressant. J’ai juste un petit coup de barre, mais bon, à cette heure, c’est plutôt normal… »

L’illustrateur sourit :

« Vous faites remonter les militaires dans mon estime, en tout cas.

– On était si bas que ça ?

– J’ai eu des soucis avec des collègues à vous quand j’étais SDF… Une bande de mou-du-bulbe qui voulait casser du clodo…

– Je vois… Vous avez été SDF ?

– Vous n’avez pas lu Le Petit Papillon ? »

Adel sursauta, puis le regarda ; navré :

« Oh, pardon… Je ne pensais pas que c’était autobiographique à ce point… »

Nathanael sourit encore :

« Vous excusez pas, c’est pas grave. »

Il y eut un très long silence pendant lequel les deux hommes se regardèrent, avant de sursauter en chœur quand Enzo revint :

« Allez, je ferme, les gars ! »

Nathanael sourit à son ami :

« Tu nous jettes ?

– Sans sommation ! »

Ils rirent tous trois. Nathanael se leva et Adel suivit, plus lentement et un peu instable sur ses jambes.

« Houlà, ça va ? s’inquiéta Enzo.

– Ouais, ouais… »

Adel rigola encore :

« Je crois que j’ai un peu trop bu… Je vais marcher un peu avant de reprendre le volant… Ça ira… »

Nathanael fit signe à Enzo qu’il gérait et Adel et lui serrèrent la main du barman avant de sortir.

La nuit était fraîche et la rue déserte. Enzo ferme le rideau de l’intérieur et Nathanael sourit encore à Adel :

« Ça ira, Lieutenant ? »

Adel gloussa encore.

« J’aurais pas dû tant boire après avoir si peu mangé… Vous n’êtes pas obligé de m’attendre, vous savez…

– J’suis pas pressé. »

Un long silence, encore, pendant qu’ils faisaient quelques pas.

Puis Adel demanda sans le regarder :

« Comment vous arrivez à vivre comme ça ?

– Comment j’arrive à quoi ? »

Adel trembla, le regarda, cette fois, et leva une main tremblante pour caresser sa joue. Nathanael ne le repoussa pas. Par contre, il posa doucement sa main sur la bouche d’Adel quand ce dernier se pencha pour l’embrasser.

Adel recula sa tête sans bouger plus, restant très près de lui.

« Je pensais que je vous plaisais…

– C’est le cas. Mais vous avez une alliance. »

Adel trembla encore et murmura :

« C’est un mensonge… »

Il semblait soudain au bord des larmes.

« Ma vie entière… est un mensonge… »

Nathanael lui sourit tristement et lui demanda avec douceur :

« Est-ce que vous voulez en parler ? »

Adel grimaça, visiblement déchiré par un choix qui lui coutait. Puis il soupira :

« Ouais… Je crois qu’il faudrait. »

Chapitre 10 :

Adel suivit Nathanael dans le local de l’association, par la porte intérieure. Il était intimidé, regardant tout autour de lui avec de grands yeux, mal à l’aise.

« … Vous êtes sûr que ça ne gêne pas ?

– Oui, oui, vous en faites pas ! »

Nathanael alluma la lumière avant de poser ses clés sur une table ronde, dévoilant une pièce confortable et accueillante, colorée, avec des sofas moelleux dans un angle et le long du mur qui leur faisait face, derrière des tables basses, et à gauche, un comptoir derrière lequel se trouvait une petite cuisine. La table ronde était à droite de la porte par laquelle ils étaient rentrés, entourés de quelques tabourets.

Adel devina que le mur de droite était une vitrine, fermée à cette heure tardive par une grille opaque. Il y avait des posters colorés au murs, affiches de films ou de prévention.

Nathanael sourit au militaire :

« Bienvenue, Adel !

– Euh, merci…

– Asseyez-vous où vous voulez, où vous vous sentez bien, pendant que je me fais un thé. Vous voulez quelque chose, vous ? À manger, peut-être ? »

Nathanael rejoignit la cuisine et Adel bredouilla :

« Je ne veux vraiment pas déranger…

– On a des réserves, vous en faites pas ! »

Nathanael sourit encore et insista doucement :

« Salé ou sucré ?

– Euh, plutôt salé… ?

– OK ! »

Nathanael ouvrit un placard alors qu’Adel s’approchait timidement.

« En salé, j’ai des chips au poulet grillé ?

– Euh… Ça ira, oui… Et euh… Un thé aussi, je veux bien… S’il vous plaît… 

– Il n’y a pas de souci. »

Adel eut un petit sourire et prit un tabouret pour s’asseoir au comptoir. Il regarda Nathanael mettre de l’eau à chauffer dans la bouilloire, puis poser près de lui le paquet de chips et une grosse boite métallique vert sombre contenant une multitude de sachets de thé et d’infusion aussi divers que bariolés.

Adel fouillait là-dedans, dubitatif, quand Nathanael leur apporta deux grands mugs d’eau chaude. Il posa celui avec les chats filiformes devant Adel et garda celui avec la montre à gousset en noir et blanc.

Adel le regarda, gêné à nouveau :

« Désolé… Il y a euh… beaucoup de choix…

– On n’est pas pressé… Ne vous en faites pas, répéta encore Nathanael.

– Ouais… Juste euh, il faut que je sois à la base à 7h pour l’appel…

– Ça laisse du temps. Et puis, vous pourrez revenir, si on n’a pas fini et que vous voulez.

– … On verra…

– Tout à fait. On verra. »

Nathanael s’assit face à lui, tranquille. Il le regardait avec douceur et bienveillance. Adel tremblait un peu, n’osant pas trop le regarder, lui. Il finit par choisir un sachet de thé noir aux épices. Nathanael prit du thé vert au citron, puis ouvrit le paquet de chips.

Le dessinateur attendait, patient. Il savait d’expérience que dans ce type de situation, il fallait que la personne se lance d’elle-même, que tenter de forcer sa parole ne servait à rien.

Un moment passa, Adel faisait tourner le sachet dans sa tasse, toujours sans oser le regarder. Il finit par demander :

« Comment vous avez fait pour supporter ça ?…

– Quoi donc ? demanda en réponse Nathanel, doux, ses mains autour de la tasse.

– Être chassé par vos propres parents… »

Nathanael sourit à nouveau.

« Je n’ai pas vraiment eu le choix.

– … Vous étiez prêt à les perdre pour… être comme ça ?…

– J’étais prêt à ne pas céder, parce que je n’avais pas à me battre pour sauver une relation pourrie à la base. »

Adel lui jeta un œil, ne comprenant visiblement pas trop. Nathanael chercha ses mots un instant en regardant le plafond.

« Je vais reformuler… Pourquoi aurais-je dû m’écraser et me nier face à des personnes qui ne me témoignaient aucun respect et pas beaucoup plus d’affection ?

– … Ce sont vos parents…

– Et alors ? »

Nathanael répondit un sourire doux au regard perdu d’Adel :

« Une relation toxique, c’est une relation toxique. Personne n’a le droit de vous faire du mal, Adel. Personne. Pas plus vos parents que les autres.

– …

– Mes parents et moi, ça n’a jamais été. Ils ne me comprenaient pas et ils essayaient à tout prix de me faire rentrer dans leurs cases à la con. Et je n’ai jamais voulu, je ne me suis jamais laissé faire. Et plus le temps passait, moins on se comprenait et plus on devenait agressif… Moi comme eux, hein, j’admets, parce que j’en avais marre… et eux aussi. Pour vous donner un exemple, mes parents sont des cathos pratiquants, alors qu’ils sont à peine croyants. Ils ne pratiquent pas parce qu’ils ont une vraie foi, ils pratiquent parce que c’est comme ça, que ça se fait, sans se poser de question. Et des questions, moi, je m’en posais. Surtout une : pourquoi ? Aller à la messe, ça faisait chier tout le monde chez nous, toutes les semaines, mais on y allait, parce que c’était comme ça. ‘’C’est comme ça’’, c’était leur réponse préférée. J’avais huit ans quand ça m’a gonflé, j’ai été discuter avec le curé, un mec adorable et très intelligent, lui, pour le coup, qui m’a très officiellement autorisé à ne pas aller à la messe si je ne voulais pas, parce que pour lui, ça devait être une démarche de foi volontaire. Mes parents ont quand même essayé de m’y traîner le dimanche suivant, j’ai fait le scandale du siècle dans l’église et je n’y ai jamais remis les pieds. »

Adel le regardait avec surprise et il finit par sourire, amusé :

« Vous êtes sérieux ? À huit ans ?

– Ouais.

– Ça ne m’étonne pas tant de vous, en fait… Vous êtes athée ?

– Pas vraiment… Croyant en libre-service, plutôt… Disons que je me suis détaché des dogmes pour me pencher sur le fond et j’en ai conclu que s’il existait une entité immortelle, intemporelle, omnipotente et omnisciente qui a tout créé, c’est, déjà, juste totalement inconcevable pour les petits trucs que nous sommes à côté et, surtout, qu’un tel absolu, ça devait vraiment se contrefoutre que j’aille à la messe ou que je mange du jambon. »

Adel sourit à nouveau :

« Je ne pense pas que la forme soit effectivement si primordiale quand on a le fond… Ma famille est très pratiquante aussi et beaucoup par convenance. Moi, la pratique me parle, parce que je comprends les symboles et que j’y adhère… Après, je préfère de loin vivre ma foi dans ma vie quotidienne plutôt que de bêler dans une église pour devenir un connard dès que j’en sors. »

Nathanael sourit aussi :

« C’est une vraie vocation, votre carrière ?

– Non. Chez les Larose-Croix, on est soldat depuis 1587, ou on est religieux si on n’a pas la santé pour. Je n’ai pas plus eu le choix que mes frères, que mon père, mes oncles, mon grand-père avant nous… Mais ça ne me déplait pas tant. Il y a quand même de bons côtés… J’ai beaucoup voyagé, découvert et appris plein de choses… J’ai vu des horreurs, mais j’ai vu des choses fabuleuses aussi… Rencontré des gens fabuleux… Et puis, tout le temps que je passe ailleurs, c’est ça de pris à ne pas avoir à supporter ma femme et mes parents…

– À quel âge vous vous êtes mariés ?

– 18 ans, elle 19.

– Et c’était déjà un mensonge ? »

Adel soupira, regardant sa tasse, avant d’hausser les épaules.

« Ils m’ont informé un mois avant… Tout était prêt. Moi… Moi, j’étais en pension à l’école d’officiers… Je rentrais passer l’été en famille… Et j’ai appris ça sans aucune préparation… Et avec le tact habituel de mon père…

– C’est-à-dire ?…

– Que je me suis pris une gifle monumentale quand j’ai osé bredouiller que je ne voulais pas. »

Adel soupira encore, l’air plus résigné que vraiment triste.

« En vrai, j’avais toujours su que ça arriverait… Mais comme ça… À 18 ans, sans même être prévenu, ni avoir mon mot à dire sur la personne… »

La tasse tournait entre ses mains.

« Le soir de mon enterrement de vie de garçon,… j’ai failli me tuer… »

Nathanael fronça les sourcils en buvant une gorgée de thé.

« … On avait pas mal bu… On a traversé le pont Wilson et j’ai vraiment voulu me jeter à l’eau… Mon frère m’a retenu, mais… »

Il but un peu avant de continuer :

« C’était trois jours avant et j’étais à bout… J’avais tout essayé, je les avais tous suppliés… Mes parents, mon frère, Caroline, notre prêtre… Même le maire… Mais ils s’étaient tous mis d’accord, personne ne voulait comprendre… Ils étaient persuadés que c’était la solution, que ça allait me guérir… Caroline était même dans un sacré délire là-dessus… Une sainte qui se sacrifie pour le salut d’un pêcheur… »

Il soupira une nouvelle fois, cette fois infiniment triste :

« Me guérir… Ils y croyaient vraiment… »

Nathanael le regardait, sincèrement compatissant. Adel continua, las :

« Le jour de mes noces… J’ai passé les cérémonies à prier pour que quelqu’un, quelque chose, arrête cette mascarade… J’ai prié Dieu pour qu’Il me pardonne de souiller un saint sacrement comme ça… Ils étaient tous se satisfaits… Et moi, je voulais juste mourir… »

Il vida sa tasse avant de continuer avec la même lassitude :

« Sauf que bien sûr que ça n’a rien changé et ça a très vite été très mal entre Caroline et moi… Nos nuits étaient un calvaire pour moi et ça ne devait pas être beaucoup mieux pour elle… Mes parents étaient furieux, elle aussi… Mon père m’a traîné chez les putes pour ‘’m’apprendre’’… Comme si je savais pas ce que je devais faire… J’ai jamais compris par quel miracle j’avais réussi à lui faire Sabine… J’ai pas plus compris pour Bruno, d’ailleurs… Parce que bien sûr, Sabine ne leur allait pas, il fallait un fils pour la lignée, ou je sais pas quelle connerie, encore… C’était de pire en pire entre Caroline et moi, j’ai signé mon engagement dans leur dos dès que j’ai pu… Ça les a rendus fous de rage… Mais comme ça, j’ai pu me casser… À chaque perm’, ça recommence, mais au moins, j’ai des moins loin d’eux en paix… Même si Sabine me manque… »

Un petit sourire passa sur les lèvres du grand soldat :

« À elle aussi, je lui manque… Elle me lâche jamais quand je suis là… »

Il regarda enfin Nathanael :

« Ça s’est tassé un peu quand Bruno est né… Caroline a estimé que son devoir de femme était accompli… Elle avait pondu une paire de couilles, plus besoin de copuler… Depuis, j’ai au moins la paix à ce niveau… »

Nathanael demanda gentiment :

« Ça a toujours été comme ça ?

– Très tôt… Ils ont très vite compris que j’étais pas normal…

– Pas dans leurs normes, le corrigea doucement Nathanael. La normalité, ça n’existe pas, Adel. »

Le soldat le toisa un instant avant de répondre :

« Pas dans leurs normes, ouais, c’est sûr… J’aimais pas me battre, moi, ni crier, ni embêter les filles, ni même spécialement jouer au ballon… Moi, j’aimais le calme, la musique, lire… Et… Dessiner… aussi. Ils ont compris bien avant moi que j’aimais pas les filles… Ils ont commencé très tôt à essayer de me recadrer… À surveiller mes livres, à m’interdire le dessin, puis la musique… Et à me bassiner avec les filles, les filles, les filles, qu’est-ce que c’est bien d’être un gros con de macho débile avec elles… Apparemment, les emmerder et les harceler, c’est de la virilité… »

Nathanael sourit encore et hocha la tête, blasé :

« C’est vrai pour beaucoup trop de mecs, ça…

– Faudrait m’expliquer…

– Culture patriarcale et virilité toxique… Très longue histoire…

– Ouais… Enfin, bref… Malgré tous leurs efforts, je ne suis jamais rentré dans le moule… Alors, mariage, mensonges… Déni, violence… Je me suis engagé, rengagé, toujours volontaire pour partir le plus loin et le plus longtemps possible… »

Nathanael hocha la tête. Adel continuait :

« … À la maison, c’est de pire en pire… Ça les rend fous de ne pas arriver à me briser pour me mettre dans leur boite… Dans leurs idées… Caroline est toujours sur mon dos… Je marche pas comme il faut, je parle pas comme il faut… Mes parents, c’est pire… »

Nathanael sursauta :

« Vous vivez avec vos parents ?! »

Adel eut un petit rire triste :

« Comme s’ils allaient prendre le risque de me laisser sans surveillance…

– La vache…

– Bref, mon père a jamais trop su me parler sans hurler, rien ne change… Enfin, il s’est un peu calmé depuis que mon colonel l’a recadré, un jour qu’il l’a pris à m’aboyer dessus à la caserne, mais ça tardera sûrement pas à repartir… »

Nathanael soupira en piochant dans les chips :

« Cool… Vous repartez quand ? »

Adel éclata d’un rire fatigué et Nathanael suivit un peu sans le vouloir. Ils mirent un petit moment à se calmer, puis le grand soldat répondit :

« Dans deux semaines…

– Où ça, cette fois ?

– Afghanistan.

– Houlà ! Bon courage.

– Merci. »

A suivre…

42 réponses à Le Petit Papillon (Roman, en ligne par épisodes)

  1. Pouika dit :

    Merci on en découvre plus sur notre nouvel ami Adel !

  2. Pouika dit :

    MErci !!! j’avais pas fait attention que tu reprenais un chapitre par semaine, tu refais ma soirée !
    Perso je dois aller bosser, mais demain j’ai une journée de repos !

    • Ninou Cyrico dit :

      @Pouika : Houlà ben bon courage !!! 🙂 Et de rien, je reste sur un par semaine le temps du confinement, je verrais après si je peux garder le rythme ! Courage encore !!

  3. Armelle dit :

    *couine couine couine*

    J’adore Adel et ses répliques face aux petits cons mais… la fin du chapitre est triste…. J’ai mal pour lui avant même qu’il raconte…

    Merci pour ce bon chapitre (burp!). Je vais le digérer en attendant la suite ^^

    Vivement qu’elle arrive d’ailleurs, n’est-ce pas ?

  4. Pouika dit :

    Merci, c’est tout mimi !

  5. Armelle dit :

    Le hasard fait bien les choses… Ou une autrice qui n’a pas voulu succomber à la facilité du coup de foudre instantané et réciproque ? XD

    Très joli chapitre, triste et émouvant et malheureusement trop réaliste… Et j’aime de plus en plus la petite Sabine ^^ Elle est trop chou !

    Vivement la suite !!!

    • Ninou Cyrico dit :

      @Armelle : Tu me connais, j’aime bien les histoires qui prennent leur temps… A lire, à regarder et donc, logiquement, à écrire… ^^ Contente que ça t’ait plu ! 🙂

  6. Armelle dit :

    Elle est trop mignonne la petite !!! J’espère qu’Adel pourra la récupérer !!

    Sinon, très sympa la rencontre mais je me demande comment ils vont se revoir et en finir par se fréquenter…

    Et maintenant, nous seulement je veux que tu publies Le Petit Papillon, mais aussi la BD de Fantasy avec le sorcier et son chat ailé parlant !

    Au boulot ! Et… vivement la suite !!!

    • Ninou Cyrico dit :

      @Armelle : Sabine euh, ouais ouais on la reverra…

      Et la suite, ben tu verras lol !!

      Le Petit Papillon, ben t’en as une page par chapitre, et la BD ben déconne pas, rien que décrire les persos ça m’a donné des idées… mais il me faut un illustrateur plus doué que moi lol ! ^^’

      La suite bientôt !

  7. Pouika dit :

    Merci j’ai adoré leur rencontre !

  8. Armelle dit :

    Ah oui mais non !!!!! Tu peux pas t’arrêter en disant « cet homme qu’il avait rencontré à une séance de dédicaces deux ans plus… » et nous faire le coup de « mais ça, je vous le raconterai au prochain épisode, dans deux semaines » : vilaine !!!!!! sadique !!!!! méchante !!!!!

    Sinon, pas d’action mais un peu plus de souvenirs, donc informations, sur les persos. On cerne encore mieux ^^.

    Et moi je connais la référence sur la reproduction des crevettes roses du sud-ouest de la Patagonie équatoriale !!!!

    Allez, vivement la suite !

  9. Pouika dit :

    Merci pour ce chapitre, on en apprend plus sur nos deux amis

  10. Armelle dit :

    Okkkk… La famille de Nath c’est pas ça non plus…. A part Lilou et les grands-parents, les autres sont à jeter aussi… Au moins, ça fera moins de monde à inviter au barbecue annuel ^^

    Sinon j’ai l’impression d’un chapitre plus court que le précédent et, même si j’aime l’histoire et que je veux la suite, je sais pas mais… ça me semble plus mou et moins passionnant que ce que tu nous as habitué… j’ai une impression de « ça se traîne »… Ou alors c’est moi qui ne suis pas en état ?

    • Ninou Cyrico dit :

      @Armelle : Ouais, Nath a ses casseroles aussi.

      Oui, ce chapitre était court. Désolée, la mise en place est un peu longue sur cette histoire, il y a encore un chapitre au présent, puis on va passer aux flash-backs et ça devrait aller mieux, j’espère… ^^ Tu me diras…

  11. Pouika dit :

    Merci pour ce cinquième chapitre, par contre il y a plusieurs formulations… erroné. Je pense que ton correcteur a pris ses aises
    ex : apprendre au lieu de pas prendre je pense

  12. Armelle dit :

    Adel aura vraiment eu un sacré tas de merde dans sa vie… Je sais que c’est plausible mais t’en as pas mis un peu trop quand même ? (j’ai un peu l’impression d’avoir new york new york…)

    Par contre j’adore le caractère de Nath ! Et j’espère que cette fois la belle famille va vraiment arrêté de les faire chier !

    Veux voir Nath câliner son chéri en paix !!!

    Vivement la suite !!!!!

  13. Pouika dit :

    Merci pour ce 4ème chapitre ! on en apprend bien plus sur Adel.

  14. Pouika dit :

    Merci pour cette fin de chaptre 2, et chapitre 3
    on en apprend bien plus et le lien de notre nouveau petit couple sera le fond de l’histoire.

  15. Armelle dit :

    Vu que je t’ai tout dit en direct à l’oral, je me contente ici de dire :

    Merci pour ce chapitre et… Vivement la suite !!!!

    (Par contre je comprends pas qu’une pouffiasse qu’il a pas vu en 5 ans vienne voir son ex mari, sachant qu’il est maintenant handicapé… Vu le caractère de la connasse, je me dis qu’elle doit plutôt être contente d’être débarrassé d’un poids mort… bref…)

  16. Armelle dit :

    Non mais tu peux pas couper comme ça ? il s’est rien passé ! On veut la suite ! là ! maintenant ! Allez ! Hop hop hop !

  17. Pouika dit :

    Merci pour ce second chapitre !

  18. Armelle dit :

    Très bon début. J’aime déjà Nath ! Mais… j’ai peur de toutes les difficultés qu’ils vont avoir pour les chapitres à venir… Enfin, du moment que j’ai un happy end, ça ira, je survivrai ^^

  19. Pouika dit :

    Merci pour ce début d’histoire, hâte d’en découvrir plus sur ce nouveau couple !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.