Le Petit Papillon (Roman, en ligne par épisodes)

Synopsis : Nathanaël, un auteur illustrateur, est sans nouvelles de son mari, Adel, lieutenant de l’armée de Terre porté disparu lors d’une opération en Afrique. Lorsque ce dernier est enfin retrouvé, Nathanaël apprend avec autant de soulagement qu’il est en vie, que d’horreur qu’il gardera des séquelles irréversibles de sa captivité. Bien que choqué, Nathanaël va encaisser, parce qu’il est prêt à tout pour soutenir l’homme qu’il aime. Il restera à ses côtés quoi qu’il arrive, pour l’aider à se reconstruire… Mais Adel, qui revient déjà de si loin, aura-t-il la force de se relever encore une fois ?

AVERTISSEMENT ! Bon, vous devez vous en douter une bolinette vu le synopsis, mais cette histoire, sans être un drame abomiffreux, va aborder un certain nombre de thèmes pas cools, comme le handicap, les séquelles morales et physiques, le viol, mais aussi les questions des violences familiales, LGBTphobes, dont peuvent être victimes les populations LGBT+ encore de nos jours. Le but n’est pas de se complaire dans le trash et le glauque, mais de décrire certaines réalités sombres et surtout, comment s’en relever. Je ne vais pas m’étendre plus que nécessaire sur ces questions, mais elles feront partie du récit. Parallèlement à ça, il est plus que probable que ce roman contienne également des scènes de sexe explicite (mais pas de viol, je précise), celles-ci pouvant réellement servir la narration.

Maintenant que vous savez tout ça… Bonne balade avec Nathanaël et Adel. 🙂

*********

Le Petit Papillon

Roman de Ninou Cyrico

Chapitre 1 :

Nathanaël regarda son dessin de ses yeux bruns et sévères, derrière ses lunettes, et fit la moue. L’esquisse était fine et claire, à peu près conforme à ce qu’il voulait. Il scanna la chose avant de l’envoyer par mail à son éditeur.

Puis, il s’étira mollement et se leva, maussade, en grattant dans ses courts cheveux noirs et ébouriffés. Son bureau, encombré, était une pièce blanche. La table de travail, une simple planche posée sur deux tréteaux, avec son ordinateur, deux grands écrans, sa grande tablette graphique, était basique et fonctionnel. Les murs étaient couverts d’étagères, remplies de livres de dessins, d’illustrations, de bédés, de mangas, d’artbooks… Seul mur blanc, au-dessus des écrans. Juste un dessin en A3, au fusain, de Nathanaël et un autre homme, souriants tous deux, bras dessus bras dessous sur le canapé.

Les yeux de Nathanaël passèrent sur ce dessin et son cœur se serra.

Il soupira, prit son paquet de clopes et sortit de la pièce.

Il traversa le salon en bordel pour sortir sur la terrasse. Le ciel était gris et lourd. Il faisait frais. Il s’alluma une cigarette avant de s’avachir sur une des quatre chaises en plastique blanc qui entouraient la table posée là.

Le jardin n’était pas immense. La pelouse était pleine de fleurs, de mauvaises herbes. Le noisetier commençait à perdre ses feuilles, comme le petit pommier.

Entendant son téléphone sonner, Nathanaël posa en grognant sa cigarette sur le bord du cendrier avant de rentrer rapidement le chercher.

Il le trouva entre deux tas de fringues, sur le canapé. C’était l’éditeur. Il décrocha :

« Ouais.

– Salut, Nathy ! »

Il ressortit, reprit sa clope et se rassit mollement :

« ‘Lut.

– Houlà, ça va pas ? Je te dérange ?

– Oui. Non.

– Ah… OK. Bon !… Je viens d’avoir ton mail…

– Hm, hm. Ça te va, comme base ?

– Oui, oui oui. Moi, ça me va super. Je vais valider avec l’auteur, je le vois tout à l’heure. Je te confirme après. Ça te va ?

– Yep.

– Super ! »

Il y eut un silence. Nathanaël inspira une longue bouffée.

« Sérieux, Nathy… Ça ira ?

– Va bien falloir. »

Nouveau silence. Il souffla sa fumée.

« Toujours rien ?

– Non.

– …

– Tu me donneras une date.

– Oui, oui ! T’en fais pas. Bon ben… Je t’embête pas plus, alors, hein… Bon aprèm !

– À plus. »

Nathanaël raccrocha et soupira.

Toujours rien.

Il finit sa clope et resta un moment à regarder le jardin.

Un pommier ? T’es sérieux ?

Quoi, t’aimes pas les pommes ?

Si, mais là dans le jardin ?

Si, allez ? Je te ferai des compotes quand on sera vieux et qu’on n’aura plus de dents !

Le souvenir d’un éclat de rire et d’une bataille de coussins…

À nouveau, son cœur se serra.

Allez, Nath, c’est le dernier. Après mon retour, je raccroche. Promis. C’est une mission de routine, dans une zone sûre. Ça va aller. Tu t’en fais pas, d’accord ?

Nathanaël renifla.

Demain, ça fera cinq semaines, songea-t-il.

Il se secoua moralement et se leva. Il devait aller faire quelques courses… Une lessive… Ah, envoyer sa déclaration trimestrielle à l’URSSAF…

Il se gratta la tête et écrasa son mégot.

Le salon était vraiment en désordre. Des piles de linges, sales ou propre, traînaient de partout, tout comme des livres et pas mal de paquets de chips et de canettes vides, autour du canapé. Il passa dans la chambre, guère plus rangée.

Une chatte noire et cinq minuscules chatons dormaient dans le creux de la couette du lit défait. La mère leva la tête un instant.

Lui chercha un pantalon un peu plus propre que le vieux survêt dans lequel il traînait.

Il tirait sur la jambe d’un, caché sous une pile de linge propre, lorsque son téléphone sonna à nouveau, le fixe cette fois. Il lâcha le pantalon et fila décrocher, trouvant le combiné entre deux paquets de chips et une canette :

« Oui, allô ?

– Monsieur Anthème ? dit une voix masculine qu’il reconnut sans l’identifier.

– Lui-même… ? »

Nathanaël fronça un sourcil.

« Colonel Gradaille. Je euh… Je ne vous dérange pas, j’espère ?… »

Nathanaël s’était figé. Il se mit à trembler et ne put que balbutier :

« … Adel ?… »

Il entendit un soupir et Gradaille répondit avec calme :

« Oui, je vous appelle pour vous avertir que nous l’avons retrouvé. »

Nathanaël tomba assis sur une pile de vêtements, sur le fauteuil.

« … Il est… ?… » balbutia-t-il à nouveau alors que les larmes lui montaient aux yeux.

Il y eut un silence. Gradaille soupira encore et répondit, grave :

« Votre mari est en vie, monsieur Anthème. Mais…

– Mais ?

– Mais… Il a été victime de tortures et de mutilations assez graves. Ses jours ne sont pas en danger… Mais il restera lourdement handicapé et à l’heure actuelle, il est en état de choc et les médecins ne savent pas pour combien de temps. »

Nathanaël resta silencieux. Ses larmes coulaient sans trop qu’il s’en aperçoive.

« Monsieur Anthème ? Vous m’entendez ?

– Où est-il ?

– Nous sommes à l’aéroport, nous serons en France d’ici demain et à Lyon d’ici demain soir. Il va être hospitalisé à Desgenettes, vous voyez ?

– Oui…

– Je vous appellerai dès que vous pourrez venir. »

Il y eut encore un silence. Puis Gradaille reprit, sincèrement navré :

« Je vous présente mes plus sincères excuses, monsieur Anthème. »

Nathanaël essuyait ses yeux avec sa manche et bredouilla, surpris :

« … Hein… ? Pourquoi ?

– Pour les cinq semaines d’angoisse que vous venez de vivre et surtout, pour avoir été incapable de retrouver votre époux plus vite. Nous avons été pris de court… La zone devait être tranquille, nous ne nous attendions pas du tout à subir une attaque de cette ampleur. Le temps que les renforts arrivent et que nous réglions la question… Enfin bref… Je suis vraiment désolé. Le lieutenant de Larose-Croix ne méritait pas ça et vous non plus. »

Nathanaël renifla et sourit à travers ses larmes :

« Merci d’avoir sauvé Adel, Colonel. C’est tout ce qui compte.

– Vous n’avez pas à me remercier, monsieur Anthème. Je dois vous laisser. Je vous rappelle dès que j’en saurai plus. Prenez soin de vous.

– Merci, j’attends. Prenez soin de vous aussi et prenez soin de lui pour moi, s’il vous plaît.

– Comptez sur moi, monsieur Anthème. Comptez sur moi. Bonne fin de journée et à très bientôt. »

Chapitre 2 :

Nathanael était fatigué et très nerveux. Il était heureux que le tram soit presque vide à cette heure, car il n’aurait pas supporté la foule.

Il faisait aussi froid que beau. Un ciel bleu et un soleil radieux pour ce mardi d’automne…

Après quatre jours d’une attente intenable, les médecins de l’hôpital militaire acceptaient enfin qu’il vienne.

Si, sur le coup, l’appel du colonel Gradaille avait été un soulagement sans nom pour lui, depuis, une sourde angoisse l’avait envahi, suite au peu d’informations qu’il avait.

Adel… Mutilé ?… Handicapé à vie et en état de choc … ?

L’homme qui l’aimait existait-il encore… ?…

Il essayait de se dire que ça ne pouvait pas être si grave. Qu’Adel était un battant. Qu’il se remettrait forcément et que lui-même ne devait pas avoir peur.

Adel n’avait que lui. Il n’avait pas le droit de laisser tomber, pas le droit d’être lâche.

Pour le meilleur et pour le pire.

Il tripotait machinalement son alliance avec son pouce.

Une bande d’étudiants joyeux se mit à chanter non loin de lui, en chœur :

« When I find myself in times of trouble

Mother Mary comes to me

Speaking words of wisdom

Let it be

And in my hour of darkness

She is standing right in front of me

Speaking words of wisdom

Let it be… »

Ça lui arracha un sourire. Ouais. Laisse aller. Ça va bien se passer. Adel est vivant. Quoi qu’il ait subi, il s’en relèvera. Et je le porterai aussi longtemps qu’il faudra.

Le grand hôpital était aussi carré que gris et faisait face au principal hôpital psychiatrique de Lyon. Nathanael connaissait ce dernier pour y avoir visiter des amis. Il soupira en y repensant avant d’entrer dans la cour de Desgenettes.

Comme convenu, Gradaille l’entendait devant l’entrée.

Il y avait longtemps que les deux hommes ne s’étaient pas vus. Nathanael se dit que le colonel avait un peu blanchi. Gradaille se dit que Nathanael avait beaucoup maigri et aussi qu’il avait l’air épuisé.

« Bienvenue, M. Anthème.

– Bonjour, Colonel.

– Vraiment navré pour l’attente… Les médecins ont préféré attendre d’avoir fait un point et que son état soit bien stabilisé.

– Il n’y a pas de problème, je comprends. Ils ont fait ce qu’ils pensaient être le mieux, ce n’est pas grave… Comment va-t-il ? »

Gradaille haussa les épaules et lui fit signe de le précéder à l’intérieur. Nathanael obtempéra et entra, avant de le suivre dans le hall, puis les couloirs.

« Il est toujours amorphe… Les médecins vous l’expliqueront mieux que moi. Ils estiment que son corps sera remis, enfin autant que possible, d’ici quelques mois, à part sa main qui aura sans doute besoin d’être opérée plusieurs fois, mais c’est encore à voir… Pour sa jambe, une prothèse est envisageable.

– D’accord…

– Et pour son esprit… »

Le colonel soupira :

« … Je pense qu’il faut nous en remettre au temps… »

Nathanael hocha lentement la tête, triste :

« On l’a, le temps… »

Ils arrivèrent dans le service et une quinquagénaire en blouse blanche, les cheveux blonds relevés en un joli chignon bien blanc, vint à leur rencontre. Elle avait l’air sévère et était assez grande :

« Ah, vous revoilà, Colonel.

– Oui, je vous présente le conjoint du lieutenant de Larose-Croix, Nathanael Anthème. Monsieur Anthème, je vous présente le docteur Bajant.

– Enchantée, M. Anthème.

– De même, Docteur.

– Votre époux est en soin. Vous pourrez le voir tout à l’heure. Je voulais faire un point avec vous en attendant, si vous le permettez.

– Ah, d’accord, pas de problème… »

Les deux hommes suivirent la doctoresse jusqu’à son bureau, très propre et bien rangé, et s’assirent face à elle, comme elle les y invitait.

Elle regarda un instant Nathanael, grave, avant de croiser ses bras sur le bureau :

« Selon sa volonté, M. Anthème, votre mari vous a désigné comme personne de confiance. Il vous revient donc de décider, avec nous, ce qui est le mieux pour lui, puisqu’il est incapable de l’exprimer.

– Oui, je sais.

– Bien. J’insiste sur le fait que quoi qu’il arrive, nous sommes là pour vous accompagner, mais que cette décision doit vraiment être la vôtre.

– D’accord. Merci.

– Comme le colonel a dû vous l’expliquer, la vie de votre époux n’est pas en danger. Son état est encore très sérieux, mais a priori, ses blessures ne devraient souffrir d’aucune complication. Nous surveillons, et nous allons le faire aussi longtemps que nécessaire, ses bilans sanguins pour nous assurer de traiter à temps toute infection. Un certain nombre de traitements préventifs sont d’ailleurs déjà en cours, notamment pour le VIH.

– D’accord…

– Pour le moment, ses bilans sanguins sont bons à e niveau, mais vous devez savoir que pour certaines pathologies, l’incubation peut être assez longue.

– Oui, je sais… Donc, on croise les doigts, c’est ça ?

– C’est ça, sourit-elle.

– Et sinon… Le colonel m’a dit… Son œil gauche… Sa jambe… ? »

Nathanael tremblait et ne put finir sa phrase. A nouveau, la doctoresse sourit, avec tristesse cette fois. Le colonel grimaça, navré.

« Le lieutenant de Larose-Croix a perdu son œil gauche, sa jambe gauche également, dont nous avons dû amputer le genou… La plaie… Enfin bref. Sa main droite devrait se remettre au prix de plusieurs opérations, nous sommes en train de voir ça avec un chirurgien spécialisé. Les autres blessures sont moins graves… Disons qu’il a été tabassé, affamé et… aussi… Violé. »

Nathanael tremblait et ferma les yeux un instant. Gradaille lui tapota l’épaule.

« Nous sommes réellement navrés, M. Anthème. L’enquête est toujours en cours sur place… Les témoignages se recoupent. Il ne fait aucun doute que votre mari a été torturé dès sa capture, tout comme il ne fait aucun doute qu’il n’a pas parlé, pas cédé, ce qui a dû lui valoir bien d’autres sévices… La… perte… de sa jambe remonterait à quelques jours et serait dû à une tentative d’évasion de sa part… Il aurait sombré à ce moment-là, d’autant que cette tentative a visiblement causé la mort d’un autre prisonnier, un de ses hommes qui avait été capturé avec lui… »

Nathanael renifla et essuya ses yeux.

« Je suis vraiment désolé… lui dit encore le colonel, sincère. Nous avons fait tout ce que nous avons pu pour les retrouver…

– C’est pas votre faute… Vous l’avez sauvé et il est en vie. Il se remettra. Je sais qu’il se remettra. »

Nathanael inspira un grand coup.

« Merci, Docteur. Avez-vous une idée de quand je pourrais le ramener chez nous ? »

La doctoresse et le colonel sursautèrent ensemble.

« Vous… Vous voulez vous occuper de lui chez vous ? »

Il les regarda l’un l’autre sans trop comprendre :

« Euh… Oui ?… Enfin, quand ce sera possible… ? »

Le colonel eut un petit rire nerveux :

« Pardon… Nous avions plutôt pensé à un centre spécialisé…

– C’est un cas très lourd, M. Anthème, reprit la doctoresse en se redressant. Êtes-vous sûr de vouloir, et surtout de pouvoir, le gérer au quotidien ? Votre logement peut-il seulement accueillir un handicapé ?

– Euh oui, ça oui, répondit le dessinateur en hochant la tête. Mes grands-parents ont fait construire cette maison pour leurs vieux jours, elle est totalement de plein pied et il y a encore pas mal de rampe et tout ce qu’ils ont laissé… Je crois que j’ai encore certains équipements… Mais ça doit se trouver, sinon, et puis je crois que notre assurance couvre ça et paierait aussi des aides à domicile…

– Ça, ça doit effectivement pouvoir être pris en charge, reconnut Gradaille.

– Je travaille à domicile, en plus, donc je devrais pouvoir m’organiser comme je veux pour m’occuper de lui… »

Il y eut un silence, puis Nathanael reprit avec un sourire et un haussement d’épaules :

« Je suis pas psy, mais je pense que ça sera mieux pour lui d’être tranquille chez nous plutôt que dans un centre… J’ai rien contre les centres, hein, je pense qu’ils font du bon boulot, mais notre maison… Il l’aime beaucoup. »

La doctoresse sourit à nouveau, avec bienveillance cette fois :

« Si vous pouvez veiller à ce qu’elle soit conforme et adaptée, avec l’équipement et l’aide nécessaire, ma foi, ça serait une solution tout à fait envisageable.

– C’est vrai qu’il aime beaucoup votre maison, sourit aussi Gradaille.

– Un cadre familier et loin des causes de son traumatisme et de tout ce qui pourra lui rappeler peut aussi l’aider. Navrée, je ne pensais pas que vous voudriez le prendre ne charge. Beaucoup de familles, surtout civiles, n’ont pas cette volonté et préfèrent laisser ce type de blessés dans ces cliniques spécialisées, au moins le temps de leur convalescence. Et c’est souvent le mieux… Mais encore une fois, dans votre cas, il ne devrait pas y avoir de problème. »

Le docteur Bajant finissait d’expliquer le protocole à Nathanael lorsqu’on frappa brusquement à la porte. Un grand Black avec une barbe fine entra sans attendre qu’on l’y autorise :

« Liliane, désolé, mais on a un problème, là…

– Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-elle en fronçant les sourcils.

– Le père de Larose-Croix est là avec une espèce d’hystéro qui prétend être sa femme, ils veulent l’emmener je sais pas où, mais ils foutent un bordel monstre… »

Nathanael poussa un soupir blasé alors que Gradaille se levait avec humeur :

« Je m’en charge…

– Je viens avec vous, Colonel, répondit Liliane Bajant en se levant également.

– Je vous suis… » souffla Nathanael, las, en se remettant sur ses jambes à son tour.

Gradaille le regarda, vaguement inquiet :

« Vous n’êtes pas obligé… ?

– Merci, mis il est hors de question que je me planque face à ces deux-là.

– Vous les connaissez ? demanda Bajant et Gradaille poussa un soupir qui en disait déjà long.

– Oh, que oui, hélas… » répondit Nathanael, fatigué d’avance.

Ils sortirent tous trois et suivirent le grand Black. Des voix se firent entendre et ce dernier grommela.

« … De quel droit voulez-vous m’interdire de voir mon mari ?!… »

Pas moins de cinq infirmiers et infirmières bloquaient le passage et encerclaient un quinquagénaire dégarni à la carrure imposante et une trentenaire vêtue d’un tailleur sur-mesure et à la mise en pli impeccable.

« Est-ce que vous pourriez baisser d’un ton ! » ordonna plus que fermement Bajant en approchant.

Ses collègues s’écartèrent pour la laisser passer. Le Black resta à côté, bras croisés, alors qu’elle continuait d’un ton s évère :

« Vous êtes dans un hôpital, vous vous croyez où à crier comme ça ? »

Gradaille et Nathanael étaient restés en arrière, le colonel surveillant le civil qui regardait les deux semeurs de trouble avec des yeux sombres.

« J’exige de voir le responsable ! » aboya l’homme avec force.

Il sursauta lorsqu’elle répliqua :

« Vous l’avez devant vous. Médecin principal Bajant. »

Il la fixa, stupéfait, et Nathanael eut un sourire en coin moqueur. C’était toujours marrant de voir ce vieux sexiste face à des femmes d’autorité.

« Puis-je savoir qui vous êtes et ce que vous voulez ? demanda froidement Bajant.

– Je suis le capitaine Théodore de Larose-Croix, le père du lieutenant Adel de Larose-Croix, répondit-il enfin avec hauteur. Et je suis venu vous informer de mes souhaits le concernant.

– Vos ‘’souhaits’’ ? releva Bajant en haussant un sourcil.

– Je suis son père et j’ai appris que mon fils était ici et désormais incapable de prendre une décision. Il est donc de mon devoir de… »

Le ton suintait le mépris et Bajant le regardait avec sévérité, mais il ne put finir, ni elle répondre, car Nathanel le coupa en éclatant de rire. Gradaille eut un sourire moqueur et Théodore de Larose-Croix, tout comme celle qui l’accompagnait, blêmirent en les voyant. Ce fut elle qui s’écria :

« Qu’est-ce que cet homme fait ici !

– M. Anthème était justement venu nous exprimer ses souhaits concernant le lieutenant de Larose-Croix… répondit Bajant avec un rapide sourire en coin.

– Comment ! s’étrangla De Larose-Croix-père. Mais au nom de quoi…

– Au nom de la loi, répondit aussi calmement que fermement Bajant. Le lieutenant a désigné son mari et lui seul comme personne de confiance s’il lui arrivait quoi que ce soit. Il est donc la seule personne légalement apte à prendre toute décision le concernant.

– QUOI !… »

Nathanael soutint avec un grand sourire le regard haineux de son beau-père, alors que la femme s’écriait encore :

« Vous voulez dire que c’est ce dépravé que mon époux a désigné… ?!

– Caroline, pitié, ça fait cinq ans qu’il vous a laissée, trois que vous avez divorcé et deux qu’il est MON mari. »

Elle serra les poings :

« Adel et moi sommes unis devant Dieu et…

– Et ce n’est ni le lieu, ni l’heure de ce débat. »

Gradaille l’avait coupé avec autorité. Il s’avança vers elle et Théodore, froid :

« Quoi que vous en pensiez, Adel de Larose-Croix, votre fils et ex-mari, est aujourd’hui l’époux légitime de monsieur Anthème, qui est la seule personne légalement autorisée à prendre des décisions concernant sa santé. Vous n’avez rien à y redire, Capitaine. Ni vous, madame. »

Théodore de Larose-Croix l’avait reconnu et s’adoucit curieusement :

« Colonel Gradaille… C’est un plaisir de vous voir…

–  Je ne sais pas si ce plaisir aurait été partagé dans d’autres circonstances. Mais vous vous prenez pour quoi, à venir faire un scandale dans cet hôpital de cette manière ?

– Pardonnez-moi, mon colonel, mais je suis juste inquiet pour mon fils…

– Ben voyons…

– … Nous lui avons trouvé une excellente clinique où il sera très bien et…

– Et comme je vous disais, ce n’est pas à vous d’en décider.

– Pourtant, vous devriez comprendre, vous aussi, que ça serait la meilleure solution… »

Gradaille soupira, croisa les bras et répliqua d’un ton plus froid encore :

« La décision de M. Anthème est prise et elle n’appartient à personne d’autre que lui, ni à vous, ni à moi.

– Vous allez laisser ce pervers gérer ça ? s’écria encore Caroline.

– C’est la loi et la décision qu’il a prise est, à mes yeux et ceux du médecin général Bajant, tout à fait raisonnable. Et j’ai bien plus confiance en sa volonté d’agir pour le bien de son époux qu’en la vôtre… Entre le père qui l’a renié et l’ex-épouse qui a tenté de faire accuser d’inceste pour le couper de ses enfants… Laissez-moi deviner, votre clinique, là, ça ne serait pas un obscur asile où vous pourriez le faire enfermer pour vous débarrasser de lui, à tout hasard ? »

Théodore de Larose-Croix serrait les dents et les poings et craqua. Il cria :

« Mon fils est malade et c’est mon devoir de le faire soigner, de le sortir de… De ces… Ces… Cette vie, ces délires obscènes et de le ramener sur le droit chemin !… Et vous pas plus que quiconque n’avez le droit de m’en empêcher !… Vous rendre complice de cette pitoyable parodie de mariage était déjà un scandale…

– Un mot de plus et vous en répondrez, capitaine. »

Le ton du colonel n’acceptait plus aucune réplique et tous frémirent lorsqu’il continua :

« J’ai soutenu votre fils dans ses démarches et ai accepté d’être témoin à son mariage parce que sortir de vos griffes est la meilleure chose qui lui soit arrivée. Le lieutenant de Larose-Croix est un soldat émérite, d’un courage, d’une bravoure et d’une abnégation que ni vous, ni ses frères, n’aurez jamais. Je me moque de ses mœurs et vous feriez bien de faire de même ou de l’oublier une fois pour toutes. Vous n’avez aucun droit sur lui et aucun devoir, vous l’avez publiquement renié. Je n’ai aucun doute sur le fait que son époux et lui se passent très bien de vous. Maintenant, si vous espériez pouvoir venir le chercher pour l’enfermer dans je ne sais quelle clinique pour l’effacer et et avec lui ce déshonneur d’un autre temps que vous ressentez de l’avoir vu épouser un homme, c’est non et vous savez où est la sortie. Et ne revenez pas, nleur faites plus aucun problème, sinon je vous jure que c’est à moi que vous aurez affaire. Suis-je clair, capitaine ? »

Théodore de Larose-Croix fulminait, mais ne répondit rien. Quant à Caroline, l’aura sévère de l’officier supérieur l’avait mouchée.

Le colonel regarda les infirmiers, le grand Black qui arborait un sourire plus que satisfait, et lui dit :

« Si vous voulez bien raccompagner ces personnes.

– A vos ordres, mon colonel. »

Chapitre 3 :

Bajant conduisit Nathanael à la chambre de son époux sans plus  attendre, alors que Gradaille, après avoir veillé à ce que les visiteurs indésirables soient bien évacués, passait un coup de fil.

« Il ne va probablement pas réagir à votre présence, M. Anthème… Il ne va même sûrement pas vraiment vous voir… Ce n’est pas… Comment dire… »

Nathanael avait beau savoir qu’elle ne cherchait qu’à le ménager, ça ne faisait que le stresser davantage.

« … Il ne vous a pas oublié, vous ne devez pas en douter, mais il faut considérer que pour le moment, il est en état de choc et que son esprit est en quelque sorte… Enfermé au fond de lui… Pour y être au calme le temps de se réparer… »

Elle s’arrêta devant une porte et se tourna pour le regarder :

« Vous risquez vraiment d’avoir un choc, M. Anthème…

– Je suis prêt, Docteur. Ou plutôt, je pourrais pas l’être plus… Alors, si on pouvait y allez, s’il vous plaît ? » répondit-il avec un sourire triste.

Elle sourit et hocha la tête. Elle ouvrit la porte et se poussa pour le laisser entrer, ce qu’il fit sans hésiter ;

La chambre était petite et claire, le soleil éclairant une partie du sol et du mur blanc, ainsi que le pied du lit.

L’homme aux courts cheveux grisonnants qui se trouvait assis dans ce lit était très maigre, presque décharné. Il regardait dans le vide de son œil bleu-vert, désormais unique, un bandage couvrant l’autre. Sa main droite était elle aussi bandée avec soin. La gauche était serrée sur le drap, un peu tremblante.

Nathanael avait eu la sensation de se prendre un bon crochet dans le ventre en le voyant. Il en eut le souffle coupé un instant.

Il se reprit et s’avança lentement. Comment l’homme qu’il aimait avait-il pu devenir ainsi en cinq semaines ?…

Il déglutit en voyant, sous le drap, la jambe droite et ce qui restait de la gauche, un moignon bien trop court.

Il avait le sentiment confus de regarder une statue de sable qui risquait de s’écrouer à tout instant.

Il s’arrêta près du lit, les larmes aux yeux.

« Coucou, mon cœur… » murmura-t-il en les ravalant.

Le blessé n’avait pas bougé, à l’exception de sa main qui tritura le drap. Nathanael nota la chose et s’assit tout doucement au bord du lit. La main tritura à nouveau le drap.

Nathanael regarda ce visage maigre et blafard, ce regard perdu, ces cheveux blanchis… Il leva une main tremblante pour caresser sa joue :

« Adel ? »

L’œil bleu-vert ne bougea pas. Nathanael trembla et n’y tenant plus, serra brusquement et avec force le corps amorphe dans ses bras en se mettant à pleurer.

Adel avait eu un léger sursaut.

Nathanael inspira un grand coup et se reprit. Il serra plus doucement son mari dans ses bras, soupira et lui dit doucement :

« Tu m’as manqué, tu sais… J’ai eu très peur… »

La tête grisonnante se pencha pour se poser sur son épaule.

« Ça va aller, mon amour. Ça va aller… Je sais que tu vas te remettre… Et ça prendra le temps que ça prendra… Ne t’en fais pas, je suis là. Tout va bien se passer ; »

Nathanael aurait voulu que ce geste soit un signe d’Adel, mais la tête de ce dernier cherchait sûrement juste un support et avait trouvé son épaule. Nathanael soupira encore et caressa son dos avec tendresse :

« Tu vas rester encore un peu ici, le temps qu’il faudra pour que tu ailles mieux et puis tu rentreras à la maison. Ça va aller, tu verras. Je suis là… »

 Une infirmière toute jeune entra timidement et rejoignit la doctoresse :

« J’ai mes derniers bilans, Madame…

– Merci, Valérie. »

Sur le lit, Nathanael berçait doucement Adel qui avait fermé son œil et Valérie remarqua :

« On dirait qu’il est plus détendu ? »

Bajant, qui regardait les résultats, releva la tête vers le couple et surit :

« On dirait surtout qu’il va s’endormir. »

Valérie gloussa. Bajant demanda :

« Où en était sa température ?

– A peine 38.

– Parfait. »

Nathanael fredonnait une chanson.

Bajant demanda doucement :

« Ça va, M. Anthème ?

– Ça va… »

Valérie s’approcha, attendrie, et sursauta avant de faire vivement signe à la doctoresse pour lui montrer quelque chose. Bajant fronça un sourcil avant de voir et son sourire s’élargit.

« M. Anthème, je crois que je vous ai dit une bêtise, tout à l’heure… On dirait bien que malgré tout, votre mari vous a reconnu… »

Nathanael releva la tête pour la regarder, surpris :

« Pardon ?… Qu’est-ce qui vous fait dire ça ? »

Elle lui montra à son tour la main gauche d’Adel, qui ne triturait plus le drap, mais était sagement posée dessus. Nathanael constata, puis re-jeta à Bajant et la jeune femme un œil dubitatif :

« Et ?

– Première fois depuis qu’il est ici que cette main lâche le drap… Je ne sais pas trop ce que ça veut dire, mais ça doit vouloir dire quelque chose. »

Nathanael eut un sourire et hocha la tête avant de reprendre son câlin :

« C’est bien d’avoir lâché ce drap, mon chéri. Il ne t’a rien fait, tu sais. »

Gradaille les rejoignit là-dessus et sourit à son tour en voyant la scène. Adel avait rouvert son œil. Il se laissait bercer sans sembler d’en rendre compte. Le colonel et la doctoresse échangèrent un regard entendu.

« J’ai averti qui de droit de votre décision, M. Anthème. Vous devriez rapidement recevoir un appel de la personne chargée du dossier, afin que vous puissiez voir avec elle les modalités de prises en charge et d’aides à domicile.

– D’accord. Merci, Colonel. »

– Je vous en prie, c’est normal. »

Nathanael serait bien rester encore un moment, mais le temps filait et il dût partir.

Le colonel Gradaille se fit un devoir de le raccompagner après qu’il ait salué et remercié le docteur Bajant et le reste du personnel.

« Merci à vous d’être venu et de votre décision, M. Anthème. Et vous pouvez venir quand vous voudrez tant qu’il est ici, mais appelez tout de même avant, car nous avons encore un certain nombre d’examens et de soins à lui faire.

– D’accord. Merci, je verrai ça. A très bientôt. Prenez bien soin de lui. »

Avant de quitter la chambre, Nathanael avait doucement recouché et embrassé Adel qui s’était laissé faire sans réagir. Il l’avait encore regardé un instant, avait caressé ses cheveux avant de se lever.

La main avait tremblé avant de serrer à nouveau le drap.

Gradaille le guida jusqu’à l’entrée. Nathanael était silencieux, le cœur serré d’avoir dû laisser son mari ainsi. Gradaille le voyait bien et finit par lui dire :

« Ne craignez rien, M. Anthème. Votre époux est entre de bonnes mains.

– Oh, je ne m’en fais pas pour ça… J’ai vu et j’ai aucun doute sur les compétences de l’équipe qui s’occupe de lui. J’ai juste… du mal à imaginer ce quia pu le mettre dans cet état… Ça fait juste cinq semaines…Je l’avais eu au téléphone l’avant-veille de l’attaque et ça allait… Tout se passait bien, il était content… Et… Quarante jours après… »

Il trembla. Gradaille lui dit avec conviction :

« Il s’en remettra.

– Je sais qu’il s’en remettra, répliqua Nathanael avec force. Il est bien plus fort que ça… ajouta-t-il avant de continuer d’une voix tremblante : C’est… simplement… tellement injuste… »

Votre époux est un héros et je ferai tout pour que ce soit connu et reconnu, M. Anthème. Tous les témoignages tendent à prouver qu’il a été exemplaire pendant l’attaque et que c’est parce que lui et ses hommes ont tenu à couvrir la fuite des civils, puis lui et deux autres celle de sa troupe, qu’ils ont été capturés tous les trois.

– Les deux autres … ? Ils sont morts ?

– L’un d’eux, oui, pendant la fameuse tentative d’évasion dont nous vous avons parlé. Mais le 3e avait pu s’enfuir, c’est lui qui nous a permis de le retrouver et de contre-attaquer pour le libérer ?

– Ah… Vous le remercierez aussi, alors…

– Je pense que vous pourrez le faire vous-même. Il est en permission auprès de sa famille, mais ça m’étonnerait qu’il reste très longtemps sans prendre des nouvelles de son lieutenant.

– Comment il s’appelle ?

– Adjudant Mourad Benmani. Un sacré soldat, lui aussi.

– Ah, le fameux Moumoud, j’imagine…

– Il vous a parlé de lui ?

– Oui, il l’aime bien, il a confiance en lui…

– A raison… Il lui st d’une loyauté impressionnante. Y a rien eu à faire pour le convaincre de ne pas participer à la contre-attaque, il hurlait qu’il ne laisserait jamais son lieutenant. »

Nathanael eut un sourire. Gradaille continua :

« Ses hommes le regrettent. Ils essayaient tous de le convaincre de rester…

– Il me l’a dit, oui. Ça l’amusait beaucoup. Mais sa décision était prise… Il voulait vraiment bosser avec moi.

– Et j’espère qu’il pourra très vite. C’est une chance que ces idiots s’en soient pris à sa main droite.

– Oui, quitte à choisir… Heureusement qu’ils ne savaient pas qu’il était gaucher. »

A suivre…

16 réponses à Le Petit Papillon (Roman, en ligne par épisodes)

  1. Pouika dit :

    Merci pour cette fin de chaptre 2, et chapitre 3
    on en apprend bien plus et le lien de notre nouveau petit couple sera le fond de l’histoire.

  2. Armelle dit :

    Vu que je t’ai tout dit en direct à l’oral, je me contente ici de dire :

    Merci pour ce chapitre et… Vivement la suite !!!!

    (Par contre je comprends pas qu’une pouffiasse qu’il a pas vu en 5 ans vienne voir son ex mari, sachant qu’il est maintenant handicapé… Vu le caractère de la connasse, je me dis qu’elle doit plutôt être contente d’être débarrassé d’un poids mort… bref…)

  3. Armelle dit :

    Non mais tu peux pas couper comme ça ? il s’est rien passé ! On veut la suite ! là ! maintenant ! Allez ! Hop hop hop !

  4. Pouika dit :

    Merci pour ce second chapitre !

  5. Armelle dit :

    Très bon début. J’aime déjà Nath ! Mais… j’ai peur de toutes les difficultés qu’ils vont avoir pour les chapitres à venir… Enfin, du moment que j’ai un happy end, ça ira, je survivrai ^^

  6. Pouika dit :

    Merci pour ce début d’histoire, hâte d’en découvrir plus sur ce nouveau couple !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.