Le Devoir du Gardien – Une Histoire de famille 4

Ceci est une petite nouvelle pour fêter les six ans du site !

Synopsis : Nous retrouvons notre petite famille préférée qui va aller faire un petit tour au Japon…

Pour les nouveaux venus, n’hésitez pas à aller lire les trois nouvelles précédentes, sous peine de gros spoils si vous les lisez après celle-là !!

Ca commençait ici et ça continuait ici et ici !

 

Le Devoir du Gardien
Une Histoire de Famille 4

Nouvelle pour les 6 ans du site

 

« Guillaume ! Non mais t’as fini, on va louper l’avion !! »
Gael regardait son oncle avec sévérité et ce dernier lui jeta un œil de gamin pris en faute.
« Non mais sérieux… On a compris qu’elle allait te manquer, mais là on a un avion à prendre ! »
La tentative de regard suppliant de Guillaume n’y fit rien. Dans ses bras, Lena, hilare, finit par prendre son visage entre ses mains pour l’embrasser avec force et lui dire en le regardant droit dans les yeux :
« Ton neveu a raison, Professeur Dalo. Il faut y aller.
– T’es sûre que tu veux pas essayer de te caler dans ma valise ?
– Certaine, après Johann va être tout seul pour arroser les chats et nourrir le jardin et on a pas envie.
– Tout à fait, approuva Johann, amusé près de Gael, Tsume et Phil, sans compter le corbeau, il va pas s’arroser tout seul non plus. »
Dans le grand hall de l’aéroport, la petite bande attirait un peu l’attention. Phil regarda Johann et dit :
« Oui et il faut bien arroser les abeilles aussi ! »
Les faisant tous rire. Gael ébouriffa son frère alors que Lena hochait la tête :
« Y a pas de souci, on les oubliera pas ! »
La ruche sauvage qui s’était installée dans un des arbres du jardin était étonnamment pacifique, trouvaient les voisins, et Phil les avait averties qu’ils partaient un moment et que ça serait Lena et Johann qui seraient là. Les abeilles avaient sans grande surprise répondu « Bzzz. », mais Phil avait assuré aux autres qu’elles avaient grandement apprécié d’être prévenues et même qu’elles leur avaient souhaité bon voyage.
Guillaume et Gael se perdaient en tergiversations depuis pour savoir ce que pouvait être un « voyage » pour une abeille…
Mais l’heure était au départ et l’avion risquait effectivement de ne pas les attendre. Aussi Guillaume embrassa-t-il une dernière fois sa belle avant de la laisser et de suivre ses neveux et son filleul pour aller faire enregistrer les bagages et passer les contrôles divers avant d’embarquer.
Lena et Johann les regardèrent partir et s’en retournèrent tranquillement au parking, écrasé par la chaleur de juillet, remonter dans l’Espace que Guillaume avait acheté au printemps, quand il en avait eu marre des trajets à deux voitures dès qu’ils devaient aller quelque part tous les six. Lena laissa le volant à Johann qui faisait sa conduite accompagnée.
« Dis donc, remarqua le jeune homme en mettant sa ceinture, Phil commence vraiment à avoir de l’humour…
– Question de survie assez élémentaire, tu nous as vus ?
– Ouais, clair qu’il est bien entouré…
– Guillaume m’a dit que Gael avait mis un moment à en retrouver aussi, quand il les avait récupérés.
– Ah ?
– Ouais… Mais pas étonnant après une enfance et une adolescence à gérer une mère malade…
– Ouais… Il revenait de loin… »
Lena eut un sourire alors qu’ils sortaient du parking.
« Dit l’ancien zombie… »
Johann lui tira la langue.
« Regarde la route.
– Oui, chef ! »
Il y eut un silence, puis il reprit :
« Will n’était pas toujours méchant, tu sais…
– Et ton syndrome de Stockholm, ça va comment ?
– Je me soigne. Non, mais sérieux, Lena, y a eu un peu de gris au milieu du noir, pour de vrai…
– Je veux bien te croire et c’est sûrement ça le pire… »
Johann eut un sourire triste :
« Ouais… Mais Maman disait toujours qu’un être humain, c’est tout sauf un seul truc.
– Exact.
– Mais bon, pour en revenir au sujet de départ, moi ça me va bien que Phil commence à faire des blagues.
– Moi aussi.
– Tu survivras trois semaines sans ton historien ?
– Sans souci, ça fait du bien de prendre l’air dans un couple. Et toi, tu survivras trois semaines sans tes potes ?
– Sans souci, je vais avoir la console pour moi tout seul !
– Compte là-dessus !
– Eh !! »
Ils rirent tous deux. En fait, quand le voyage au Japon de la petite famille avait été confirmé, s’était posée la question de qui allait garder la ménagerie, bien plus importante que lors du dernier voyage au Japon de Guillaume. Johann avait vu là une bonne opportunité de lancer enfin les travaux divers qu’il devait faire dans sa propre maison : installer le gaz, avec des radiateurs adéquats, refaire plusieurs fenêtres, la salle de bain, et puisqu’on y était, installer une nouvelle cuisine. Tout l’argent laissé par son héritage allait y passer, ou presque, mais ça serait bien mieux ainsi. Du coup, lui et Lena, qui vivait toujours avec lui, laissaient la maison aux artisans durant trois semaines et allaient squatter celle laissée vide par les voyageurs bien contents qu’ils soient là pour gérer les bestioles.
« ’Faudra aussi surveiller un peu la forêt, reprit Lena après un nouveau silence.
– Ah oui, mais Guillaume les a prévenus, non ?
– Oui, oui, le Conseil est prévenu, et la forêt aussi, que c’est moi qui gère pendant son absence, mais bon, aller y faire un tour de temps en temps sera pas du luxe.
– Ouais, on ira voir ça.
– Ça te décollera de la console.
– Quoi, je pourrais pas l’emmener ? T’es dure avec moi… »

*********

Phil était tout excité et ne tenait pas en place. Le personnel de l’aéroport le considéra avec amusement alors que son oncle appréhendait un peu les 11 h de vol, craignant que le petit bonhomme ne s’ennuie. Gael craignait le vol aussi, plus parce qu’il n’avait jamais pris l’avion, que 11 h, ça risquait d’être long, et puis il balisait surtout à l’idée de rencontrer la famille de Tsume en général et sa grand-mère en particulier. Tsume lui avait dit qu’elle était stricte, mais très gentille, ce que Guillaume lui avait confirmé, mais bon quand même…
Il avait révisé avec beaucoup de soin ses formules de politesse.
Tsume était tranquille, lui, content d’aller passer trois semaines au calme chez sa grand-mère. La commémoration funéraire l’emballait un peu moins, parce que ça voulait dire se coltiner tout le reste de la famille quelques jours et qu’il craignait un peu qu’ils ne soient pas très agréables avec Gael, mais il suffirait qu’il soit attentif à ne pas le laisser seul. Lui-même n’avait plus trop de soucis depuis le jour où, poussé à bout par ses idiots de cousins, il avait fini par prendre sa forme de loup et failli en bouffer deux-trois. Sans doute ces imbéciles avaient-ils cru qu’à 12 ans, Tsume était encore le petit louveteau fragile de leur enfance, mais plus vraiment. Si, adulte, le loup était aussi haut que Guillaume, à 12 ans, il était déjà quasi aussi grand qu’un loup normal.
Une chance pour eux que ce jour-là, leur frère et cousin aîné ait eu le sang froid suffisant et surtout le courage de s’interposer pour leur permettre de s’enfuir.
Il fallait dire que ce garçon, Yuuki, depuis triple champion du Japon et vice-champion de monde de kendo, était déjà plus qu’impressionnant avec un sabre de bambou à 15 ans. Il s’était souvent excusé auprès de Tsume des coups qu’il lui avait portés ce jour-là, dans le seul but de sauver les autres et d’essayer de faire retrouver ses esprits au loup fou de rage. Il y était parvenu non sans peine. Tsume avait autant d’affection et de respect pour lui que de mépris pour les autres. Il ne lui en avait jamais voulu.
Ils s’installèrent tranquillement dans l’avion qui décolla à l’heure. Phil était près du hublot, ce qui allait l’occuper la majeure partie du temps de vol, Guillaume près de lui et les deux amoureux devant eux.
Alors que Phil s’émerveillait du paysage, les yeux tout pétillants, Tsume prit la main de Gael, qui regardait dehors aussi, et sourit :
« Ça va, Koi ?
– Ouais, ouais… C’est joli, les nuages… »
Gael le regarda et lui sourit aussi :
« Et toi, content de rentrer un peu ?
– Oui. Surtout avec toi. »
Tsume se pencha pour l’embrasser. Gael rosit et caressa sa joue en répondant avec plaisir au baiser. Tsume posa sa main sur la sienne avant de lui dire tendrement :
« Ne t’en fais pas. Tout va très bien se passer. »
Le vol, pour commencer, se passa effectivement très bien. Ils regardèrent un film et dormirent un moment. Le ciel était un peu nuageux lorsqu’ils arrivèrent à Tokyo, mais il y faisait bon. De toute façon, ils ne faisaient qu’y passer, car ils ne prirent que le temps de récupérer leurs bagages avant de rejoindre la gare. Ils y mangèrent avant de prendre le train qui les emmena à Kyoto. Phil dormit durant le trajet, emballé dans la veste de son frère.
La gare de l’ancienne capitale était aussi moderne, voire futuriste, que très animée et les trois Français s’y sentaient un peu paumés, mais Tsume n’eut aucun mal à trouver et faire signe, dans le hall, à la personne qui venait les chercher :
« Obachan !! » [Tata !]
Une Japonaise d’une quarantaine d’années, menue et souriante, vient les rejoindre, leur faisant signe aussi :
« Tsume-kun !! Okaeri !
– Tadaïma ! » répondit-il joyeusement.
Ils s’étreignirent rapidement. Guillaume souriait et Gael se dit que ça devait être une de ses tantes. Il lui semblait que c’était celle qui vivait avec sa grand-mère qui devait venir les récupérer. Phil, qui lui tenait la main, regardait l’inconnue avec un sourire curieux.
« Tu as encore grandi, ma parole !
– Eh oui… »
Elle eut un petit rire, puis se tourna vers le trio :
« Guillaume-san, soyez le bienvenu. Voici donc enfin vos neveux ?
– Bonjour, Aïko-san. Merci, et oui. Je vous présente Gael et Phil.
– Je suis très honoré de faire votre connaissance… articula un peu nerveusement Gael en s’inclinant poliment.
Oh ! sursauta-t-elle, surprise de l’entendre parler japonais. Très honorée également, répondit-elle en s’inclinant aussi. Je m’appelle Aïko, je suis la tante de Tsume, la plus jeune sœur de son père. Soyez les bienvenus. Obâsama [Grand-Mère] est impatiente de vous rencontrer.
– Dans ce cas, ne traînons pas, inutile de la faire trop attendre… » dit encore Guillaume.
Il alla prendre Phil dans ses bras, l’ayant vu se frotter les yeux. Alors qu’ils sortaient de la gare pour aller reprendre la voiture, il lui expliqua qui était cette dame. Phil se rendormit rapidement quand ils repartirent.
La propriété familiale était au nord de la ville, perdue dans des forêts millénaires, où survivaient encore de puissants yokaï, à l’image de la louve qui avait donné naissance à Tsume.
Laissant poliment Guillaume monter à l’avant, Tsume s’installa derrière sa tante. Cette dernière attendit tranquillement, parlant de tout et rien, qu’ils soient sortis de la ville pour dire plus sérieusement :
« Bien, il faut que je vous parle de quelque chose… Obâsama ne voulait pas trop que vous soyez au courant, mais je crois que ça vaut mieux… Il faudra que vous soyez discrets, sinon je vais me faire gronder !
– Pas de souci, comptez sur nous, lui répondit Guillaume. Rien de grave, j’espère ?
– Si, un peu, justement. En fait, Yuuki est à la maison depuis cet hiver… Suite à une tentative de suicide. »
Tsume et Guillaume sursautèrent ensemble. Gael n’avait pas réussi à suivre, il fronça un sourcil, ayant juste reconnu le nom d’un cousin de Tsume, puis il se dit que son loup et son oncle lui feraient un topo plus tard si besoin.
« Yuuki-kun a voulu se tuer ?! balbutia Tsume, stupéfait. Mais… Pourquoi …?
– Il a été disqualifié, a perdu tous ses titres et s’est fait virer de la fédération japonaise de kendo… expliqua-t-elle avec une tristesse plus que sincère.
Quoi ?! sursautèrent encore les deux hommes.
Mais qu’est-ce qui s’est passé ?…
– Un test médical pour les sélections de l’équipe olympique…
– Il se dopait ? bredouilla Tsume.
Non, Dieu merci, mais ils ont découvert autre chose… Yuuki est une femme. »
Gael se dit que ça devait être sacrément sérieux, cette histoire, pour faire sursauter trois fois de suite Tsume et Guillaume comme ça.
« Pardon….? »
Tsume en resta coi et Guillaume secoua la tête, éberlué. Certes, Yuuki était un jeune homme assez fin de visage et d’une douceur assez inhabituelle pour un garçon élevé dans un milieu si masculin, pour ne pas dire sexiste, mais de là à…?
« En fait, c’est plus compliqué que ça et je n’ai pas su tout dans le détail, il semblerait qu’il y ait eu un doute dès sa naissance, mais comme son crétin de père voulait absolument un fils et avait déjà fanfaronné partout que c’était un garçon, puisque c’était ce qu’ils avaient cru aux échographies, je m’en souviens bien, il n’en a pas démordu, les médecins ont validé et après, ben, il s’est arrangé avec un autre médecin pour le gaver d’hormones… Yuuki n’était même pas vraiment au courant lui-même, apparemment, et tant que ça a été des magouilles internes, son père a réussi à corrompre assez de monde pour que personne ne pose de questions… Jusqu’à ce qu’il tombe sur une équipe de médecins internationaux avec de nouveaux règlements, de nouveaux tests sanguins, qui a découvert le pot aux roses. Vous n’avez rien dû en savoir en France, mais ça a fait quelques vagues ici… Yuuki a tout perdu en quelques semaines, son père et le médecin qui l’a aidé sont poursuivi pour corruption, la fédération a hurlé au scandale et préféré les lâcher que de chercher qui exactement les avait couverts en son sein et Yuuki s’est vu accusé des pires horreurs… Dieu merci, le médecin l’a dédouané publiquement, mais quand Yuuki a su que la fédération lui refusait même d’intégrer l’équipe féminine, ça a été trop pour lui et il a essayé de se tuer… »
Il y eut un silence. Aïko parlait de son « neveu » de façon neutre, comme le permettait la langue japonaise. Tsume était sidéré et Guillaume finit par soupirer, choqué :
« Bon sang, mais c’est ridicule…
– Obâsama était furieuse. Elle est allée à son chevet à l’hôpital en interdisant à ses parents et ses frères de l’approcher et elle l’a emmené ici sans sommation dès que les médecins l’ont autorisé…
– C’est n’importe quoi, cet idiot d’Ichigo aurait dû arrêter ça dès la naissance de Yoji ! Il a eu deux autres fils, bon sang, ça n’a aucun sens…
– Oui, c’est aussi ce que nous nous sommes dit… On a compris qu’il ait voulu le faire sur le coup, bon, c’était ridicule, mais au moins, ça avait un sens… En plus, apparemment, le traitement a commencé après la naissance de Yoji et Dômeki…
– Et qu’est-ce qu’ils en disent ? demanda Tsume en croisant les bras, sombre.
Yoji déteste tellement Yuuki et voulait tellement le battre qu’on se demanderait presque si ce n’est pas lui qui a prévenu la presse pour le démolir… Dômeki a repris le dojo en attendant d’y voir plus clair, il écope comme il peut. Lui est vraiment désolé… Il est passé plusieurs fois. Yuuki n’a pas voulu le revoir. Il nous a juré qu’il n’était au courant de rien et qu’il regrettait vraiment de ne rien avoir deviné…
– Et Ichigo ?
– Monsieur s’est drapé dans sa dignité en expliquant que soi-disant, il ne savait rien, que puisque les médecins avaient déclaré que Yuuki était un garçon à sa naissance, il était dans son droit et même de son devoir de l’aider à devenir un véritable homme, même à coup de piqûres de testostérone, afin qu’il puisse prendre sa suite… Cet idiot n’a jamais digéré d’avoir dû abandonner le kendo à cause de son accident de voiture alors qu’il était favori des nationaux…
– Et Hana ne dit rien, j’imagine ?
– Ça, si elle pouvait s’opposer à Ichigo, ça se saurait… Elle a passé un petit coup de fil rapide un jour, pour demander des nouvelles… Elle avait l’air anéantie, mais elle n’a rien fait de plus et elle ne fera rien. »
Il y eut un silence. Gael regardait Tsume, un peu inquiet, et posa sa main sur la sienne par-dessus Phil, qui dormait entre eux. Son loup le regarda et lui sourit :
« On t’expliquera… »
Aïko reprit, parlant toujours au neutre :
« Enfin, tout ça pour vous dire que Yuuki est à la maison et que ça ne va pas fort… Il commence à parler au féminin, il a l’air d’avoir accepté ça, comme ça fait des mois qu’il a arrêté les traitements… Mais il ne sait pas trop où il en est. Vous ne le verrez sûrement pas beaucoup, je ne sais même pas s’il participera à la commémoration, surtout si sa famille vient.
– Ils vont venir ?
– Obâsama voudrait que tout le monde soit là, comme d’habitude, par respect pour la mémoire de ton père et les traditions, et aussi et surtout pour officialiser ton couple, parce que ça ne passe pas forcément très bien, tu dois t’en douter.
– Il faudrait que Yuuki participe avec un joli furisode pour leur faire les pieds… [Kimono de jeune fille]
Ça serait bien, mais ça ne va pas être évident de le convaincre. »
Ils arrivèrent bientôt.
La propriété était perdue dans les vertes collines, ou petites montagnes, de la Préfecture de Kyoto. La région était peu habitée, calme et rurale. Ils croisèrent de nombreux sanctuaires, shintoïstes et bouddhistes. Les forêts denses recouvraient presque tout.
Tsume reprit sa vraie forme dès qu’il descendit de la voiture, dans la cour de la maison, au sol couvert de gravier blanc entre des ilots de plantes diverses et colorées, magnifiquement fleuries en cette saison. Alors que le loup dégageait sa queue de son pantalon, Gael prenait doucement Phil dans ses bras pour le rejoindre.
Guillaume s’étira, lui, avant de regarder la façade de l’antique maison de bois et papier qui se dressait là, magnifique et intacte. Gael en resta muet, impressionné, se croyant soudain propulsé des siècles en arrière ou, au minimum, dans un film d’époque avec beaucoup de budget.
Il n’aurait pas été surpris de voir quelques ninjas gambader sur les toits en pente ou une princesse en kimono luxueux au balcon d’un des deux étages.
Et ce n’était pas la douce mélodie de koto, au loin, qui allait le ramener au présent.
Phil frotta ses yeux, puis papillonna avant de les ouvrir en grand, émerveillé :
« Waaah, c’est joli !! C’est la maison de Tsume ?
– De sa mamie.
– Oui, mais c’est bien ici que j’ai grandi… intervint le loup en les rejoignant. Tu as bien dormi, Phil ?
– Oui !! »
Gael posa son petit frère par terre. Aïko leur sourit :
« Venez, Obâsama doit nous attendre…
– Oui !
– C’est joli, la musique… dit encore Phil alors que Tsume et Guillaume sortaient leurs bagages du coffre.
– Oui, on dirait de la harpe ? approuva son frère, intrigué.
– C’est du koto. » leur dit Guillaume.
Ils rentrèrent à l’intérieur et ça n’aida pas Gael à revenir au XXIe siècle. La maison sentait le vieux et le bois, très peu de meubles étaient récents et même avec l’électricité, les lumières semblaient d’un autre temps.
Ils étaient en train d’enlever leurs chaussures lorsqu’une voix se fit entendre d’une pièce voisine :
« Dépêchez-vous, le thé va refroidir. »
Aïko et Tsume échangèrent un regard amusé et précédèrent les trois Français dans la pièce en question.
Cette dernière était vaste et claire, ouverte sur le jardin. Au centre, agenouillée à une grande table basse, une vieille dame à l’air grave vêtue d’un beau kimono ocre orange très pâle, ses cheveux blancs relevés en un chignon soigné, servait avec une prestance remarquable du thé dans les fines tasses posées là. Plusieurs assiettes de pâtisseries étaient aussi disposées sur la table.
Aïko s’inclina poliment :
« Nous voilà, Maman ! »
Tsume s’agenouilla avant de s’incliner son tour en remuant la queue :
« Bonjour, Obâsama.
– Bonjour, Tsume. Sois le bienvenu. »
Guillaume entra et imita son filleul, comme Gael faisait de même nerveusement et Phil maladroitement, intrigué.
« Bienvenue, Guillaume-sensei. [Sensei : professeur et/ou intellectuel]
Merci infiniment de nous recevoir, Kaori-sama. Je vous présente mes neveux, Gael et Philippe.
– Très honoré de faire votre connaissance… bredouilla Gael en s’inclinant encore, vraiment mal à l’aise.
– Bonjour, madame. » dit Phil.
Il se demandait bien pourquoi son frère était dans cet état. C’était gentil, normalement, les mamies ?
La vieille dame regarda un instant le jeune homme qui aurait donné beaucoup pour pouvoir se transformer en n’importe quoi d’assez petit ou rapide pour disparaître de sa vue, avant d’hocher la tête et de reprendre :
« Soyez les bienvenus. Et venez, le thé va vraiment être froid. »
Ils vinrent s’installer autour de la table, mais de façon à ce que les nouveaux venus soient face au jardin.
L’air de koto se faisait toujours entendre et Tsume finit par remarquer :
« La musique vient du jardin ?
– Oui, opina sa grand-mère. C’est Yuuki qui joue et qui aime bien se mettre au calme au jardin.
– Obachan nous a dit qu’il était ici, oui…Il ne vient pas se joindre à nous ? »
Kaori lança un regard suspicieux à sa fille, qui ne fit mine de rien, avant de répondre :
« Il a besoin d’être seul, il ne veut pas voir grand monde… Ne t’en fais pas. »
Tsume et Guillaume échangèrent un regard rapide et Gael fronça un sourcil. Il se demandait bien ce qui se passait avec le cousin…
Le goûter de bienvenue fini, et alors que Gael regardait avec tendresse son petit frère qui se rendormait, Tsume se leva et fit quelques pas pour aller à la porte, vers le jardin. Il resta un moment là, oreilles bien droites, flairant l’air, à regarder les arbres, la forêt sur les collines, les montagnes au loin, et sans sommation, il se transforma.
Gael et Phil furent surpris, alors que Guillaume et Kaori souriaient. Aïko, qui ramassait les tasses sales, resta impressionnée :
« Oooh, il a encore grandi ? »
Le grand loup s’ébroua et descendit dans le jardin, flairant toujours, avant de pousser un long hurlement.
Puis, il resta aux aguets, immobile, jusqu’à ce que d’autres hurlements ne lui répondent au loin. Il remua alors la queue en poussant un petit jappement joyeux avant de s’élancer et en un clignement de paupière, il avait disparu.
Gael cligna des yeux, stupéfait :
« C’était quoi, ça ?
– Quelque chose comme ‘’Eh les copains, je suis là !’’ et ‘’Cool, viens boire un coup !’’, je dirais. » lui répondit Guillaume.
Il se leva :
« À part si c’est sa mère qui a répondu…
– Elle habite dans la forêt, la maman de Tsume ? » demanda Phil avant de bailler.
Guillaume souleva le petit bonhomme dans ses bras :
« Oui, elle vit toujours dans les montagnes, aux dernières nouvelles. Kaori-sama, continua-t-il. Je crois que notre petit Phil a besoin de dormir un peu avant le diner. Pouvez-vous me dire dans quelle chambre vous comptiez nous installer ?
– Oh, bien sûr, je vais vous accompagner… Venez. »
Gael se leva également et demanda à Aïko :
« Aïko-san, ça ira ?
– Oh, oui, oui, merci ! lui répondit-elle avec un grand sourire. Je vais m’occuper de ranger ça, allez vous installer.
– Merci… »
Gael s’inclina et suivit Guillaume et Kaori à l’étage, avec son sac et celui de son frère, sans cesser de s’émerveiller de cette maison. Kaori finit par ouvrir une porte coulissante :
« Voici la chambre où je comptais vous installer, vous et Philippe, si ça vous convient, Sensei.
– Ca sera parfait, je vous remercie.
– Je vais vous sortir un futon pour Philippe…
– Oh, montrez-moi simplement où ils sont, ne vous dérangez pas ? »
Elle sourit, mais ne céda pas et Gael la regarda, amusé, sortir du placard mural de quoi faire pour installer un couche confortable à Phil déjà à moitié endormi dans les bras de leur oncle. Il déposa le sac de son petit frère là.
Pendant que Guillaume couchait le petit bonhomme, elle revint vers Gael qui se tendit un peu et la suivit dans le couloir.
« Venez, Gael-kun, la vôtre est là-bas…
– Euh, merci…
– Je vous ai mis un peu à l’écart, Tsume et vous, pour que vous soyez tranquilles… »
Gael, sans percevoir le détail, comprit cependant l’idée et rougit :
« Ah euh… Merci infiniment !! » balbutia-t-il en s’inclinant alors qu’elle faisait coulisser une porte au fond.
Elle se tourna pour le regarder, amusée :
« Je vous en prie. C’est normal. »
Intimidé, il posa son sac dans la pièce, peu meublée et assez grande, regardant par la fenêtre. La vue était superbe.
Guillaume les rejoignit et elle se tourna vers lui :
« Sensei, prenez le temps de vous rafraîchir, je vous en prie. Vous vous souvenez où est la salle de bain ?
– Oui, merci, nous allons faire ça. Le voyage a été long. Un petit bain ne nuira pas.
– Je vais vous sortir des yukata, vous serez plus à l’aise pour la soirée…
– Merci infiniment. »
Il s’inclina aussi, elle également, et elle les laissa.
« Ça te dit, un petit bain ? Il y a un mini onsen au rez-de-chaussée…
– Sérieux ?
– Ouais… Alors, à part si ça te gène de te baigner avec moi…
– Comme si je t’avais jamais vu à poil… »
Ils prirent leurs trousses de toilettes et des sous-vêtements propres et redescendirent.
Effectivement, la maison avait ses petits bains et à nouveau, Gael resta bête. Il ne savait pas trop ce qui l’émerveillait le plus entre le grand bac taillé dans le granit, le sol dallé en gris et blanc ou le reste…
Ils se lavèrent soigneusement avant de plonger dans le bac. Et Guillaume en profita pour enfin lui expliquer ce qui se passait.
« Ah, donc le cousin est une cousine…
– En gros, un truc comme ça.
– Ca doit faire bizarre d’apprendre ça à… Euh, 23 ans, c’est ça ?
– Oui, je crois qu’il, enfin, elle, a deux ans de plus que Tsume. Mais je ne sais pas si on va beaucoup la voir, du coup…
– Moi, ça ne me gêne pas.
– Moi non plus, mais comme tu dis, ça doit faire bizarre, même si je pense que c’est plus la perte de ses titres et la fin de sa carrière qui l’a poussée à essayer de se tuer…
– Ouais, ça, sûrement… Ça a l’air d’être un sacré connard, son père… C’est lui qui avait fait des merdes à Tsume ?
– Non, mais il est du même tonneau. En fait, le père de Tsume, Takeshi, était le fils aîné, il avait deux frères, Satoru et Ichigo, et une sœur, Aïko… C’est Satoru qui en avait le plus après Tsume, mais il est en prison… Ichigo n’en pensait pas moins, mais il était tellement obnubilé par le kendo qu’il en a moins fait, et Aïko, elle, adore Tsume et aimait beaucoup Takeshi.
– Elle est célibataire, Aïko ?
– Non, divorcée. Elle est revenue vivre ici après s’être séparée de son mari… Je m’en souviens, c’était un peu avant la mort de Takeshi. Satoru et Ichigo l’avaient très mal pris… Une honte et un déshonneur, soit disant.
– C’est le gars qui est en taule maintenant et celui qui est poursuivi qui disaient ça ? rigola Gael.
– C’est ça. »

*********

Phil se réveilla et s’assit en se frottant les yeux, tout ensuqué, se demandant où il était.
Ah oui. La joie maison de la mamie de Tsume. Tonton l’avait porté parce qu’il s’était endormi après le goûter.
Il se leva et sortit. Il se retrouva dans le couloir et regarda à droite et à gauche. Personne et pas un bruit. Il se souvenait vaguement qu’ils avaient monté un escalier ?
Il sursauta lorsqu’une porte coulissa à droite. Il regarda, intrigué, la personne qui sortit et cette dernière sursauta aussi en le voyant. C’était une grande personne dans une robe du Japon, comme celle de la mamie, mais elle, elle était vert pâle. Une autre tata ? se demanda le petit garçon alors que la personne restait à le regarder, intriguée aussi. Elle se pencha, appuyant ses mains sur ses cuisses, et il lui sourit. Elle avait l’air gentille avec ses beaux yeux bruns derrière ses lunettes et ses cheveux noirs coiffés dans un vague carré court dégradé et ébouriffé.
« Eeh ? Chibi-chan dare ?… [Qui es-tu, petit ?]
– Bonjour, madame.
Guillaume-san no oi des’ka ? [Un neveu de Guillaume ?]
– Tu connais Tonton ? »
Elle le regarda encore et sourit aussi, avec douceur, en lui tendant la main :
« Chibi-chan ikimashiôka ? » [On y va, petit ?]
Il prit sa main et la suivit. L’escalier n’était pas très loin. Phil trouvait vraiment la maison très très belle. Il était bien content d’être là.
Ils croisèrent Guillaume et Gael qui sortaient de la salle de bain. L’inconnue, l’air vaguement inquiète, lâcha la main de Phil qui courut vers eux. Gael s’accroupit pour le récupérer alors que Guillaume souriait doucement à l’inconnue et s’inclinait :
« Yuuki-san, bonsoir. Je suis heureux de te revoir. »
Yuuki eut un sourire fugace, soulagée qu’il utilise un suffixe neutre et plus le « kun » plus masculin. Elle s’inclina rapidement aussi :
« Guillaume-sensei, bienvenue. Ce sont vos neveux ?
– Oui, Gael et Philippe. Merci de l’avoir aidé à redescendre. Nous allions monter le chercher.
– Oh, ce n’est rien… »
Gael se releva avec son petit frère dans les bras :
« Dis Gael, je peux avoir une robe aussi ?
– Ça s’appelle un yukata et oui, il y en a un pour toi dans la salle de bain. Il faut que tu te laves et tu pourras le mettre.
– D’accord !… Dis Tonton, qui c’est la dame ? Tu peux lui dire merci ? Elle est gentille.
– C’est la cousine de Tsume, Phil. Elle s’appelle Yuuki. Et je lui ai déjà dit merci. »
Voyant la Japonaise les regarder, intriguée, Guillaume reprit :
« Phil te remercie également.
– De rien, vraiment… »
Gael hocha la tête, tout souriant, pour la remercier aussi et il partit avec son petit frère pour aller l’aider à se laver et surtout à s’habiller. Guillaume les regarda faire et quand il se tourna, Yuuki s’éloignait. Il hésita un instant, puis l’appela :
« Yuuki-san ? »
Elle se tendit avant de se retourner pour le regarder. Il reprit, souriant toujours, si navré pour elle :
« Ta tante nous a tout expliqué, à Tsume et moi, et je me suis permis d’avertir Gael. Et nous sommes sincèrement désolés pour toi. Je ne veux pas te forcer à te joindre à nous, mais juste que tu saches qu’il n’y a aucun souci pour nous. Tu es ce que tu es et tu dois te sentir libre d’être ce que tu veux. »
Elle le regarda, surprise, puis détourna les yeux avant de s’en aller. Il ne la retint pas.
Les traitements laisseraient des traces… Même si elle était bien moins musclée quand dans ses souvenirs, dû à l’arrêt de la testostérone, elle resterait assez carré d’épaules et androgyne. Mais elle était loin d’être repoussante… Il espérait de tout cœur qu’elle pourrait aller de l’avant, mais il n’en doutait pas vraiment.
La volonté ne pouvait pas manquer à une athlète de son niveau.
Le soir tombait lorsque Tsume revint.
Yuuki était dans le jardin, bien plus détendue, décidée à manger avec eux, cueillant quelques fleurs pour décorer la table du dîner, lorsqu’elle entendit du bruit et en se tournant, elle vit un grand loup noir et derrière lui, une immense louve blanche.
« Oh, Tsume-kun… Ça faisait longtemps… Tu as encore grandi ? »
Le loup s’approcha en trottant, joyeux, pour lui lécher la joue, la faisant rire. Elle caressa l’épaisse fourrure noire :
« Tsume-kun, okaeri. »
Le loup couina et la lécha à nouveau, la faisant rire à nouveau.
« Juste à temps pour le dîner… Oh ? »
Gael, qui arrivait avec Phil, envoyés par Kaori et Aïko pour aider Yuuki, avait souri en voyant son compagnon, mais il se figea en voyant la louve… Alors que son petit frère ouvrait de grands yeux émerveillés et ne put courir vers elle que parce que son aîné le tenait fermement par la main et ne le lâcha pas.
Phil n’insista pas, mais restait béat.
« Elle est belle… »
Yuuki les regarda, vaguement gênée, se demandant ce qu’ils faisaient là, et Tsume, les voyant, jappa encore et lécha une dernière fois la joue de sa cousine alors que la louve, elle regardait les nouveaux venus de ses grands yeux dorés.
Elle était magnifique, la fourrure immaculée semblant scintiller dans les lueurs du soleil couchant.
Tsume rejoignit Gael et Phil en remuant la queue, tout content. Gael caressa à son tour la fourrure noire :
« Bien baladé, mon chéri ?
– Wouf ! »
Tsume frotta son museau à sa joue et Gael rigola :
« Eh, c’est froid ! »
Un grand coup de langue lui répondit, le faisant rire plus fort :
« Maieuh !! Couché ! »
Yuuki regardait aussi la louve et s’inclina poliment. La yokaï inclina poliment la tête aussi et, alors que son fils reprenait sa forme humanoïde, elle fit de même. Rajoutant une couche d’émerveillement sur Phil lorsqu’il la vit.
A la place de la grande louve se tenait désormais une femme pâle aux yeux dorés et aux longs cheveux blancs, dont les oreilles velues se dressaient fièrement, vêtue d’un kimono immaculé qui semblait d’une des soies les plus fines et douces.
Yuuki la regardait, surprise, puis sourit et s’inclina à nouveau.
« Très honorée de faire votre connaissance… »
La grande louve s’inclina :
« Également. Navrée d’arriver sans prévenir.
– Je ne pense pas que ça sera un problème… »
Tsume prit la main de Gael et l’entraîna, entraînant aussi Phil qui restait fasciné.
« Viens, que je vous présente…
– C’est vraiment ta mère… ? balbutia Gael.
– Oui. Elle s’appelle Shiro. Elle voulait te rencontrer.
– Ah euh…
– Ne t’en fais pas, elle est très gentille… »
Gael était vraiment mal à l’aise, mais se laissa faire. Effectivement, la louve le regardait avec bienveillance. Il s’inclina, un peu nerveux tout de même :
« Okasama, je te présente mon ami, Gael, et son petit frère Phil.
– Très honoré de vous rencontrer… »
Elle le flaira de loin et sourit avec gentillesse :
« Moi aussi, je suis très honorée de te rencontrer. Tsume m’a beaucoup parlé de toi. »
L’arrivée de Guillaume, envoyé voir pourquoi personne ne revenait, mit fin au malaise de son grand neveu.
« Oh, Shiro-sama ? Ça faisait longtemps… »
Il s’inclina poliment alors qu’elle faisait de même sans perdre son sourire :
« Guillaume-san, merci infiniment de veiller sur Tsume.
– De rien, je n’aurais jamais abandonné le fils de Takeshi. Voulez-vous venir saluer Kaori-sama ? Elle m’envoyait chercher notre petite bande pour le dîner.
– Je ne voudrais pas déranger et retarder votre repas, mais c’est vrai que ça fait bien longtemps que je ne l’ai pas vue…
– Venez, dans ce cas, je ne pense sincèrement pas que ça posera souci. »
Elle hocha la tête et le suivit. Phil la regarda passer, toujours béat, alors que Tsume souriait et serrait la main de Gael. Ce dernier lui sourit aussi. Yuuki les rejoignit, quelques fleurs dans les bras :
« Ta mère a l’air bien aimable.
– Les montagnes sont tranquilles, la vie y est assez belle pour les yokaï…
– C’est vrai, c’est calme, ici. C’est très reposant. »
Ils prirent paisiblement le chemin de la maison.
« Je suis content de te voir, Yuuki, reprit gentiment Tsume. Obachan nous a expliqué… Ça ira ?
– Oh… J’imagine que oui… J’ai juste besoin de temps, je pense… Ça a été très dur, mais bon… La vie continue, apparemment… Je n’ai juste pas la moindre idée de ce que je vais en faire.
– Bah, tu as le temps de voir. En tout cas, ça te va très bien, ce yukata et cette coiffure. J’ai toujours trouvé que la coupe à la brosse te donnait l’air trop strict…
– Oh… Merci. » répondit-elle, un peu gênée.
Ils arrivèrent dans la salle à manger, la même pièce où ils avaient bu le thé, pour y découvrir que Kaori, ravie de la visite surprise de sa vieille amie, qu’elle n’avait pas vue depuis de bien trop longues années, l’avait invitée à dîner avec eux.
Aïko ajouta donc un couvert et ils s’installèrent rapidement autour de la table.
Shiro se retrouva entre son fils et Kaori. Guillaume était près de cette dernière, Gael près de son chéri et Phil à côté de lui. Aïko se plaça près de Guillaume et Yuuki se retrouva donc entre sa tante et Phil.
Le petit bonhomme restait émerveillé, mais il ne lui fallut pas si longtemps pour se reprendre et participer à la conversation. D’ailleurs, Shiro sursauta lorsqu’elle réalisa qu’elle le comprenait, ce qui fit rire Tsume. Ça lui avait fait pareil. Il expliqua donc à sa mère, ainsi qu’aux autres membres de sa famille qui l’ignoraient, que comme l’enfant pouvait parler aux animaux, il les comprenait et eux aussi pouvaient donc le comprendre.
Le repas était excellent et l’ambiance aussi, parvenant même à rendre par moment un vrai sourire à Yuuki, même si elle écoutait bien plus qu’elle ne participait.
Elle les laissa d’ailleurs de bonne heure. Elle avait gardé de ses années de kendo l’habitude de se coucher tôt pour se lever tôt.
La soirée se passa tranquillement et finit dans le jardin, à regarder les étoiles dans le calme et la fraîcheur de la nuit.

*********

Guillaume eut bien du mal, le lendemain, à tirer Gael de son futon pour son entrainement matinal. Pas tant à cause de Gael, d’ailleurs, qui avait bien pris le pli de se lever pour ça, que de Tsume qui, en mode câlin, doublé à sa légendaire prise dite du koala, n’était pas du tout décidé, lui, à laisser son chéri quitter leur couche.
Gael avait dû lui promettre quelque chose, mais Guillaume n’avait pas entendu quoi, pour qu’il le lâche. Guillaume ne voulait pas le savoir, mais il n’avait pas pu ne pas voir Tsume avoir un grand sourire et se mettre à remuer la queue sous le drap avant de laisser filer Gael et de se renfouir sous le même drap pour se rendormir.
Quelque chose lui disait qu’heureusement que leur chambre était isolée des autres.
Ceci étant, ils avaient pris leurs sabres de bois pour aller s’installer dans le jardin et s’étaient mis au travail sérieusement sans plus de souci.
Le soleil tapait déjà fort et ils finirent rapidement torse nu tous deux.
Ils révisèrent avec le même soin leurs mouvements de base, l’un à côté de l’autre, avant de se mettre face à face pour réviser ensemble les attaques et les parades, puis, enfin, ils s’affrontèrent un moment.
« Tu deviens vraiment bon… » félicita Guillaume après, alors qu’ils renfilaient leurs t-shirt pour rentrer.
Gael sourit, encore un peu essoufflé :
« Merci. ‘Faut croire que j’ai un bon prof…
– On dirait qu’il est pas si nul, ouais. »
Ils reprirent le chemin de la maison, décidés à se rincer un coup avant de déjeuner. Guillaume, qui avait pris ses affaires de rechange, fila directement à la salle de bain alors que Gael remontait chercher les siennes. Il trouva la chambre vide et le futon en train de s’aérer à la fenêtre. II sourit, prit ses habits et sa trousse de toilette et redescendit. Il se demandait ce qu’ils allaient faire de leur journée. Tsume et sa grand-mère leur avaient parlé de plusieurs sanctuaires à voir dans le coin…
Il croisa Yuuki dans le couloir qui ne lui accorda qu’un rapide hochement de tête, sombre. Un peu surpris, il la regarda filer et continua son chemin. Il rejoignit son oncle qui était dans sa salle de bain et se rasait. Il posa ses affaires à côté avant de se déshabiller pour se laver.
« J’ai une dalle moi… soupira le jeune homme. Tu as vu les autres ?
– Tsume et Phil sont en train d’aider Aïko à préparer le petit-déjeuner. Kaoru va m’engueuler, par contre… »
Gael eut un sourire en prenant le pommeau de douche :
« Qu’est-ce que t’as encore fait ?
– J’ai demandé à Yuuki si elle voulait se joindre à nous pour nos entrainements le matin… Elle a refusé, mais j’ai vraiment l’impression de l’avoir blessée… Je ne pensais pas à mal… Mais c’est vrai que c’était peut-être maladroit… Donc je pense que je vais me faire gronder.
– Ah… C’est dommage, j’aurais bien aimé la voir en action…
– Oui, c’est impressionnant… Elle a vraiment un niveau de dingue… »
Gael alluma l’eau et soupira :
« C’est quand même con, cette histoire… Ils auraient au moins pu la prendre dans l’équipe féminine…
– Ouais, clair. »
Ils se lavèrent donc avant de rejoindre la salle à manger où Tsume et Phil mettaient la table. Ils se saluèrent joyeusement et un peu plus tard, ils déjeunaient tranquillement avec Aïko.
Kaori les rejoignit peu après. Elle avait déjà déjeuné et venait juste leur tenir compagnie. Elle proposa qu’ils aillent visiter Kyoto, car la ville serait assez calme, comme on était en début de semaine, alors qu’il y avait un festival après qui la rendrait bien plus peuplée et donc moins tranquille. Elle savait en effet que Tsume n’aimait pas la foule et que de toute façon, pour découvrir Kyoto, le calme était mieux.
Cela parut une bien bonne idée à tout le monde et comme Aïko proposait de leur préparer des bentos pour midi, Gael se proposa lui de l’aider pendant que Tsume et Phil allaient s’habiller. Resté donc seul avec Kaori, Guillaume accepta de l’accompagner marcher un peu au jardin. Il lui expliqua ce qui s’était passé avec Yuuki et elle soupira.
« Oh, je vois. Merci beaucoup de m’en avoir parlé, Sensei.
– Je n’aurais pas dû, n’est-ce pas ?
– Aïko vous a tout expliqué, j’imagine ?
– Oui. Ce n’était pas contre vous, mais elle préférait que nous soyons avertis. »
Elle soupira encore, songeuse. Ils firent quelques pas entre les parterres de fleurs multicolores avant qu’elle ne reprenne :
« J’aurais préféré qu’elle soit plus discrète, mais bon, je comprends aussi. Yuuki avait peur que vous la rejetiez… Elle aime beaucoup Tsume, elle craignait vraiment sa réaction. Je suis heureuse que vous l’ayez si bien pris.
– C’est normal, nous n’avions aucune raison de mal le prendre. Tsume est un demi-loup homosexuel, Gael est son amant et un sorcier aussi et pour ma part, j’ai assez souffert de l’intolérance de mes semblables, nous serions bien malvenus de rejeter quelqu’un pour une histoire de ce genre. Ca a dû être très dur pour elle…
– Oui, elle a vraiment souffert, mais elle commence à aller mieux. Elle a tout perdu en si peu de temps… Et elle n’y était vraiment pour rien. Elle m’a raconté que le médecin lui avait toujours dit que tout allait bien… Elle avait beau se douter qu’il y avait un souci, elle pensait que ça venait d’elle… Elle croyait qu’elle était un homosexuel, puisqu’elle se sentait attirée par des hommes, mais elle n’a jamais osé en parler à personne. Ça l’a soulagée de comprendre… Mais ça l’a anéantie de tout perdre… Elle ne vivait vraiment que pour le kendo, son père ne lui avait jamais laissé faire autre chose.
– C’est vous qui l’avez mise au koto ?
– Oui, elle est très douée et elle aime bien ça.
– Elle a du talent, ça doit lui faire du bien.
Oui, elle dit que ça repose son esprit. Par contre, elle a complètement arrêté le kendo.
– … Je vois. Je suis vraiment navré, j’aurais dû vous en parler avant de lui demander…
– Vous ne pouviez pas savoir. En fait, je pense qu’elle fait un rejet et un blocage. Même si son père l’a forcée dans cette voie, elle aimait vraiment le kendo et elle ne l’a jamais pratiqué uniquement pour lui. Elle y avait sa place aussi. Il serait bon qu’elle puisse reprendre… Mais ça va demander du temps et il lui faudrait retrouver une motivation. En tout cas, pour le moment, elle ne veut pas en entendre parler.
– Je suis vraiment désolé…
– Ne le soyez pas. Je vais lui parler, je ne pense pas qu’elle vous en veuille. Profitez de votre journée à Kyoto avec les garçons, et ce soir, tout ira bien. Nous, nous allons continuer les préparatifs pour la commémoration. Tout va bien se passer.
– Quand est-ce qu’ils arrivent ?
– A partir de demain. Je vous redirai tout ça ce soir.
– D’accord. Vous pourrez aussi dire à Yuuki qu’il ne faut pas qu’elle ait peur de cette réunion, nous serons avec elle. »
La vieille dame sourit et hocha la tête.
« Merci beaucoup, Sensei.
– De rien, Kaori-sama. Yuuki est quelqu’un de bien et quelqu’un de fort… Je suis sûr qu’elle va se remettre très vite et qu’elle trouvera bientôt sa voie. »

*********

Il faisait très beau et la ville était assez calme. Il y avait pas mal de touristes, mais l’ambiance était paisible.
Ils visitèrent quelques vieux temples, Guillaume y retrouva quelques connaissances et Tsume en surprit d’autres à avoir tant grandi depuis ses dernières visites. Gael les laissa papoter et se promena avec son frère toujours enclin, lui, à taper la causette avec les divers animaux qu’ils croisaient.
Gael se demanda si, un jour, les humains éveilleraient autant l’intérêt de son frère que la faune le faisait…
Ils s’installèrent pour manger leurs bentos dans un parc tranquille et plein d’oiseaux avant de repartir. Ils croisèrent quelques geikos qu’ils saluèrent poliment sans plus les déranger.
Guillaume avait une surprise pour son plus jeune neveu et il les emmena à l’ouest de la ville. Gael fut surpris de se retrouver si vite dans des bois, à grimper une petite colline verte et paisible. Tsume avait pris sa main, le chemin était quasi désert. Ils marchaient tranquillement, et très vite, Phil poussa un petit cri de joie en apercevant des macaques dans les arbres.
Son oncle lui expliqua de bien rester calme, parce qu’il y en avait beaucoup, et effectivement, au fur et à mesure de l’ascension, ils en virent de plus en plus, de moins en moins farouches.
Guillaume restait vigilant alors que Phil les saluait et que quelques singes s’approchaient pour leur faire un brin de conduite. Ils restaient par contre sans grande surprise assez loin de Tsume et donc de Gael qui ne s’en plaignait pas tant.
Au sommet, le jeune homme et son loup se posèrent donc très tranquillement pour souffler un peu et profiter de la magnifique vue que l’endroit offrait sur la ville. Ils laissèrent à Guillaume et Phil le soin d’aller acheter des cacahuètes et des pommes pour les donner aux singes qui, d’après Phil, les remercièrent poliment.
Ils rentrèrent en fin d’après-midi, très fatigués, mais très contents de leur journée.
Un air de koto les accueillit dans la cour de la maison. Ils rentrèrent et Aïko vint les accueillir, tout sourire malgré sa fatigue visible. Elle leur expliqua qu’elles avaient fini le ménage et tout ce qu’elles pouvaient faire en amont. Gael et Tsume se firent un devoir de se proposer de l’aider préparer le dîner, ce qu’elle accepta sans trop rechigner. Guillaume, pour sa part, alla prendre un petit bain avec Phil, après quoi, en yukata tous deux, ils allèrent se promener un peu dans le jardin.
Yuuki y était toujours, paisible, assise au sol contre un arbre avec le long koto sur les genoux, ce qui certes, n’était pas la position la plus traditionnelle, mais devait faire moins mal au dos que de se pencher sur l’instrument posé au sol devant soi.
Elle leur jeta un œil lorsqu’elle les entendit et sourit sans cesser de jouer.
Phil suivait un papillon qui l’emmena à elle et Guillaume suivit, surveillant l’attitude de la jeune femme pour être sûr qu’ils ne la dérangeaient pas.
Le papillon se posa sur les doigts de Phil et ils restèrent tous deux à écouter ? Yuuki finit paisiblement le morceau avant de relever la tête.
« Bonsoir. Vous avez passé une bonne journée ?
– Bonsoir, Yuuki-san. Oui, bien crevante, mais très bonne. Et vous-même ?
– Beaucoup de ménage, mais ça fait du bien aussi… Nous sommes prêtes pour demain… »
Phil s’agenouilla au sol, regardant l’instrument. Le papillon alla voleter autour de Yuuki pour finir par se poser sur l’arbre à côté d’elle.
« C’est très joli… Dis Tonton ? Tu peux dire à Yuuki que le papillon aime beaucoup sa musique aussi ? »
Guillaume sourit et traduisit à Yuuki qui sourit aussi et remercia le papillon.
Guillaume s’agenouilla et reprit plus sérieusement alors qu’elle pinçait quelques cordes au hasard :
« Je vous prie sincèrement de m’excuser pour ce matin. Je ne voulais pas vous blesser.
– Ce n’est pas grave, je sais bien que vous ne pensiez pas à mal. En fait… «
Elle joua encore quelques notes avant de reprendre :
« C’est juste que je n’ai pas envie de ça… Je ne sais pas si ça reviendra, je ne sais même pas si j’ai envie que ça revienne…
– Je crois que vous avez vraiment besoin de prendre des vacances pour faire le point.
– Sûrement. J’aime beaucoup cet endroit et je suis très reconnaissante à Obasama, mais cette maison est beaucoup trop chargée de souvenirs pour m’aider à y voir plus clair. »
Il y eut un silence avant qu’elle ne reprenne :
« Oh, et j’avais un service à vous demander. J’ai reçu une lettre il y a quelques mois, mon frère me l’a apportée ici… Mais je crois qu’elle est en français. Pourriez-vous regarder ? Je n’ai pas pu la faire traduire ?
– Bien sûr, pas de problème.
– Merci. »
Guillaume se releva et s’inclina, mais Phil resta pour écouter alors qu’elle se remettait à jouer, pour sa plus grande joie et celle du papillon.
Au dîner, Kaori leur expliqua donc qui allait venir et comment tout allait se passer.
Le lendemain matin arrivaient son frère Toshi et sa sœur Miyuki, accompagnés du fils de Miyuki, Ranmaru, qui était religieux et présiderait donc la cérémonie commémorative en tant que telle. L’après-midi étaient attendu Misaki, l’épouse du fameux oncle emprisonné, avec son fils Kei et sa fille Mai. Le surlendemain, c’est-à-dire le matin même de la commémoration, arriveraient les parents de Yuuki, Ichigo et Hana et leur deux fils, Yoji et Dômeki.
La cérémonie religieuse aurait lieu après le déjeuner commun, puis une visite au cimetière pour ceux qui le voulaient, avant le banquet du soir.
« Ichigo a prévenu qu’eux repartiraient après le banquet, les autres restent un peu plus.
– D’accord, opina Tsume.
– C’est bien ce Ranmaru-là qui avait présidé les funérailles ? s’enquit Guillaume.
Tout à fait, confirme Kaori.
Un homme de bien.
– Oui, Takeshi l’aimait beaucoup. »
Tsume traduisait à Gael et Phil et leur expliquait aussi comment ça allait se passer. Yuuki ne disait rien, le visage fermé, et tous se doutait que la perspective de revoir ses parents et ses frères ne la réjouissait guère.
Fatigués de leur journée, les voyageurs se couchèrent de bonne heure.
Une fois seuls avec Tsume sur leur futon, Gael soupira :
« Dis, Tsu, ça ira avec tes cousins ?
– Hm ? »
Tsume, qui était occupé à se blottir contre lui, câlin, releva un peu la tête pour le regarder :
« Nani ? [Quoi ?]
– Ben, je me demande, c’est tout… Entre ceux qui t’en veulent et l’histoire avec Yuuki… Ça va être chaud, non ?
– Ah, ça. Hmmm, en vrai, je suis pas inquiet pour nous… Moi, si je montre les crocs, ça ira, et tu sais te défendre aussi… Ne te retiens pas, d’ailleurs. Obasama ne t’en voudra pas.
– Il faudra faire gaffe à Phil…
– Je ne pense pas qu’ils s’en prendraient à lui. Mais on fera attention… »
Gael sourit en le sentant se mettre à bécoter son cou en le serrant dans ses bras.
« Dis donc toi, à quoi tu penses ?
– À ce que tu m’as promis ce matin pour que je te laisse te lever.
– Oh, je vois… »
Gael se tourna pour lui faire face. Ils s’enlacèrent et s’embrassèrent.
« Hentaï da… [Tu es un pervers.]
Haï. Soshite sore wo suki desu. [Oui. Et tu aimes ça.]
– C’est pas une raison… »

*********

L’après-midi était bien avancé et Guillaume buvait paisiblement du thé en compagnie de Kaori, de Ranmaru, de Miyuki et de Toshi.
Toshi était un vieux monsieur bedonnant et très joyeux, Miyuki une petite dame très élégante et souriante et Ranmaru un grand homme au crâne rasé très posé et bienveillant. Il avait salué Tsume et Gael avec gentillesse et ne semblait pas du tout gêné par leur couple.
Ils s’étaient installés sur la terrasse, profitant de la vue du jardin, et parlaient de tout et rien dans une ambiance très sereine.
Misaki et Aïko les rejoignirent.
« Ca y est, vous êtes installés ? demanda Kaori à sa bru qui hocha la tête.
Oui, ça y est, merci infiniment, Obasama. Mai est très heureuse d’avoir cette chambre. »
Ranmaru leur servit du thé et la conversation reprit tout aussi sereinement. Un moment bien agréable pour eux tous et lorsque Kei, un grand jeune homme de 22 ans, passa en courant à toutes jambes dans le jardin, cela ne causa d’un échange de regards intrigués entre sa mère, sa tante et son grand-oncle.
Lorsqu’ils virent un grand loup noir grondant passer à son tour, ils comprirent mieux. Guillaume soupira, comme Kaori et Ranmaru, alors que Miyuki, Toshi Aïko et Misaki sursautaient, plus inquiets.
« Qu’est-ce qui se passe, encore… soupira Kaori en reprenant sa tasse avant que la voix de Gael ne se fasse entendre :
– TSUME !!! »
Les voyant, le jeune homme s’arrêta brusquement et voyant un visage inconnu, il s’inclina rapidement :
« Très honoré de vous rencontrer et euh… »
Un cri se fit entendre et Gael sursauta et reprit à toute vitesse en désignant la direction qu’avait prise son amant :
« Euh je reviens ! »
Il repartit en criant :
« Tsume, on avait dit pas de cousins au goûter, merde ! »
Kei repassa, toujours poursuivi de Tsume, toujours poursuivi de Gael :
« AU PIED !!! »
Guillaume riait et Kaori rassura Misaki :
« Ne t’en fais, il s’amuse… S’il lui voulait vraiment du mal, il l’aurait déjà attrapé.
– Je confirme, gloussa Guillaume. Tsume peut courir beaucoup plus vite que ça. »
Phil arriva à son tour et rejoignit son oncle. Ce dernier le présenta à Misaki et le petit garçon la salua gentiment.
« Tu sais ce que s’est passé avec Kei et Tsume ? lui demanda ensuite Guillaume alors qu’il s’agenouillait à côté de lui.
– J’ai pas tout compris, mais c’est parce que Kei a embêté Yuuki.
– Ah ?
– Oui, je crois qu’il se moquait d’elle et Tsume n’était pas content… Et Kei a voulu la toucher là, expliqua Phil en montrant son torse, et Yuuki a eu peur et là Tsume s’est vraiment fâché… »
Guillaume hocha la tête, comprenant et il caressa la tête du petit garçon.
« Je vois, merci, poussin. »
Guillaume connaissait assez peu Kei, mais il se souvenait bien que ce n’était pas une lumière. S’il avait vraiment voulu toucher la poitrine de Yuuki, pas étonnant que Tsume soit passé un mode fauve pour le calmer direct.
La jeune Mai, toute fraîche étudiante de 19 ans aux très longs cheveux noirs, vêtu d’un jean moulant et d’un débardeur plutôt sexy, les rejoignit aussi. Elle salua poliment Guillaume.
Tsume fit encore courir son cousin un moment avant de se coucher en bâillant, tranquillement, sous un cerisier et de pousser un gros soupir. Gael resta près de lui et c’est là que Guillaume et Phil les trouvèrent, un moment plus tard. Yuuki était près d’eux et jouait paisiblement du koto. Elle ne fit aucun commentaire sur ce qui s’était passé.
La soirée passa sans plus de soucis et le matin suivant, Mai, Aïko et Kaori se firent un devoir de pomponner Yuuki pour la faire toute belle. La jeune femme n’avait rien contre, mais était tout de même très mal à l’aise. Elle n’y connaissait rien en maquillage et sa jeune cousine était toute excitée, elle avait l’impression d’être une poupée… Sa grand-mère lui avait prêté un de ses plus beaux kimonos, bleu outremer décoré de fleurs multicolores, mais plutôt pâles. La tenue était superbe sans être trop « girly » et Yuuki la portait bien. Mai ne parvint pas à la convaincre d’accrocher une barrette dans ses cheveux, à son grand désespoir. Elle-même portait un très beau kimono blanc avec des volutes roses et ses longs cheveux étaient relevés en un très élégant chignon.
Ranmaru avait mis sa tenue de prêtre, Guillaume et ses neveux s’étaient vus prêter des kimonos aussi, Tsume en avait mis un également et tout le monde était prêt lorsque les derniers invités arrivèrent.
Kaori attendait ces derniers dans la salle à manger, Yuuki était prêt d’elle et Toshi et Ranmaru également. Les deux hommes avaient gentiment complimentée le demoiselle sur sa tenue, la faisant rougir. Ce fut Aïko, Miyuki et Misaki qui accueillirent Ichigo et les siens.
Le père de Yuuki, Ichigo, portait un kimono noir. Il semblait d’une humeur exécrable. Son épouse, Hana, en portait un vert assez sobre et restait tête basse, visiblement horriblement mal à l’aise. Yoji avait l’air d’aussi bonne humeur que son père et Dômeki, le benjamin, qui soit dit en passant dépassant son père et son frère d’une bonne tête, plus las qu’autre chose.
Ichigo précéda sa famille dans la salle et sa grimace, lorsqu’il vit Yuuki, n’échappa à personne. Hana, qui le suivait, poussa un petit cri surpris. Yuuki avait détourné son regard, le visage fermé. Yoji grimaça de dégout, à moins que ça ne soit de colère, et Dômeki resta surpris.
« Merci de ton accueil, Mère, dit Ichigo en s’inclinant très bas.
Soyez les bienvenus. Nous n’attendions plus que vous. »
Il y eut un silence avant qu’Ichigo ne salue les autres personnes et, au moment de saluer Yuuki, il eut un soupir et dit avec embarras :
« Si je puis me permettre, Obasama, encourager Yuuki dans sa déviance ne me parait pas très sain… »
Yuuki se tendit et aurait probablement quitté la pièce si son grand-oncle, assis près d’elle, n’avait pas gentiment tapoté sa main. Kaori avait froncé les sourcils et regarda son fils avec froideur :
« Comment ça ?
– Ma foi… continua Ichigo, je sais bien que ces médecins ont semé le doute dans son esprit, mais je suis certain que l’enquête prouvera sans doute possible que mon fils est bien un homme et donc, le laisser se travestir n’est pas une très bonne idée… »
Ranmaru regardait Ichigo avec surprise, mais ce fut Toshi qui répondit avec un petit rire :
« C’est nous priver des charmes d’une si jolie jeune femme qui n’était pas une bonne idée, mon cher neveu.
– Voyons, mon oncle, tout ceci est ridicule… Des médecins savent tout de même distinguer le sexe d’un nouveau-né ! C’est évident que ceci est un coup monté pour tenter d’arrêter la carrière de Yuuki et…
– Ichigo, s’il vous plaît, intervint posément Ranmaru en voyant Yuuki qui tremblait, n’en rajoutez pas. Votre enfant a besoin de votre soutien et votre déni est ridicule.
– Mais je vous assure que…
– Assez. » coupa Kaori.
Elle soupira, énervée.
« Nous ne sommes pas là pour parler de ça. Les médecins ont tranché et Yuuki a choisi.
– Mais Obasama…
– Pas de ‘’mais’’, Ichigo. Nous sommes là pour honorer la mémoire de Takeshi. Et je te prierais de ne pas déranger cette journée avec des préoccupations qui n’ont rien à y faire. Tu t’expliqueras avec les juges en temps et en heure. En attendant, merci de ne pas déranger ta fille avec ça. »
Ichigo grogna, mais l’arrivée de Guillaume et du reste de la famille le détourna de Yuuki qui restait silencieuse, profondément attristée.
Toshi tapota encore sa main, se voulant réconfortant, mais ça ne l’aida pas vraiment.
Le déjeuner fut assez tendu. Le plan de table avait été fait avec soin, mais, si la jeune Mai était de charmante humeur et s’amusait avec Tsume, Gael et Phil, Kei grommelait avec Yoji. Dômeki les surveillait, craignant que son crétin de frère, qui n’avait pas digéré de n’avoir pas obtenu de facto la place qu’occupait Yuuki au sein de la fédération de kendo avant de s’en faire chasser, ne finisse pas s’en prendre à elle. Dômeki savait que si son frère détestait leur aînée, jaloux comme un pou de sa réussite bien avant que le scandale n’éclate, ce dernier n’avait fait qu’ajouter de l’eau à son moulin, furieux que Yoji était d’avoir été trompé et surtout si souvent vaincu par une femme.
La cérémonie se passa dans le calme. Ranmaru parvint à apaiser les esprits un temps, mais ça ne devait pas durer.
Gael accompagna Tsume au cimetière, avec Kaori, Guillaume et Ranmaru. Les autres déclinèrent, souhaitant les laisser tranquilles ou n’ayant pas grand-chose à faire d’aller se recueillir sur la tombe de Takeshi.
Ce fut un moment paisible pour eux. Tsume présenta Gael à son père et Gael promit à ce dernier de prendre soin de son fils aussi longtemps que ce dernier et lui se supporteraient.
Lorsqu’ils rentrèrent, ils trouvèrent Yuuki au jardin, jouant du koto, entourée de toutes les autres femmes présentes, ainsi que Phil, à l’exception de sa mère. Les arrivants s’installèrent près d’eux, sauf Ranmaru qui décida d’aller remettre un kimono civil et préparer du thé.
Tout le monde félicita Yuuki pour sa musique, ce qui la fit encore rosir et balbutier qu’elle débutait et qu’elle était loin d’être si douée que ça.
Toutes ces dames, sauf Mai et Yuuki, allèrent bientôt préparer le dîner, Tsume, Gael, Guillaume et Ranmaru allèrent installer la salle, rejoints par Dômeki qui resta un moment silencieux. Au bout d’un moment cependant et alors qu’il installait les tables basses avec Ranmaru, ce dernier le remercia et lui demanda :
« Où est passé ton frère ?
– Oh, avec Kei, Papa et Toshi-Jisan [Oncle Toshi], mais ils ont attaqué la bière… Pas envie d’en boire ni de les regarder faire pour ma part.
– La bière à cette heure-ci ? soupira Guillaume qui apportait les coussins sur lesquels ils allaient s’asseoir. Eh ben ça promet…
– Papa commençait à s’énerver… avoua encore Dômeki, blasé.
Hm, c’est vrai que ton père a l’alcool mauvais… se souvint Ranmaru.
Je ne crois pas que Yoji l’ait moins… » soupira Tsume qui apportait d’autres coussins.
Dômeki soupira encore et Ranmaru, Guillaume et Tsume échangèrent un regard. Mode vigilance activé.
Yuuki et Mai les rejoignirent un peu plus tard avec Phil pour dresser les couverts.
Ils avaient presque fini lorsqu’un cri de Mai les fit tous sursauter. Une araignée passait tranquillement sur un mur. Dômeki n’eut pas le temps de prendre un balai pour s’en charger, Phil fut plus rapide. Sous le regard amusé de ceux qui le connaissaient et surpris des autres, il courut jusqu’au mur et tendit la main en appelant la petite bête qui descendit tranquillement pour y grimper.
« … Non, il ne faut pas que tu restes là… Je vais te ramener dehors… Il y a des jolies fleurs, tu seras bien… »
Et le petit garçon quitta la pièce pour emmener l’araignée dehors.
Le dîner commença dans une ambiance un peu étrange. Le plan de table avait encore une fois été étudié avec soin pour isoler Yuuki de ses père, frères et cousin. Ces derniers, effectivement pas du tout de bonne humeur et compagnie, étaient donc en bout de table et coupés des autres par un Toshi bien guilleret et un Ranmaru plus posé, Guillaume et Tsume étaient après, Gael près de son ami et son frère près de lui, avant les dames qui entouraient Yuuki. Mai restait joyeuse et, si Kaori avait souhaité qu’Hana ne soit pas loin de sa fille, dans l’espoir qu’elles puissent parler, ce fut en vain. Hana n’osait même pas regarder Yuuki et si cette dernière faisait bonne figure, son mal-être n’était pas vraiment dur à deviner.
La soirée s’avança et les personnes se dispersèrent un peu. Tsume, qui avait un peu trop bu, s’installa sur la terrasse pour prendre l’air. Gael resta avec lui, tout amusé. Il savait que son loup ne tenait pas très bien l’alcool, mais il n’avait pas été très vigilant.
Tsume s’était allongé par terre pour poser sa tête sur ses cuisses et Gael caressait ses cheveux tendrement. Il était content. Finalement, la famille de son loup l’avait plutôt bien accepté. Mis à part l’oncle et les cousins, et encore, Dômeki semblait plus indifférent que gêné, ça se passait bien. Ranmaru était bienveillant, Toshi plus amusé qu’autre chose et Miyuki et Misaki le considéraient avec une gentillesse qu’il ne pensait pas feinte.
Quant à la jeune Mai, elle leur avait avoués être une grande fan de yaoi et avait été toute heureuse qu’ils l’autorisent à prendre une photo d’eux pour pouvoir la montrer à ses copines.
Tsume soupira d’aise. Il aimait bien se reposer comme ça, surtout tranquillement sous sa vraie forme. Gael gratouillait entre ses oreilles, ce qui était très agréable, l’air était doux et la nuit paisible…
« Tsume ! Gael-kun ! »
L’appel de Mai les fit sursauter tous les deux. La demoiselle arrivait aussi vite que le lui permettait son joli kimono.
Tsume se redressa, intrigué :
« Mai-Chan ? Il y a un problème ?
– Yuuki était partie aux toilettes et elle ne revient pas et… Et Yoji et Kei ne sont plus dans la salle non plus… »
Le loup fronça les sourcils, cette fois, et se leva d’un bond avant de filer en grondant. Gael le suivit rapidement après avoir dit à Mai de prévenir Guillaume et Kaori.
Tsume n’eut aucun mal à retrouver la trace de sa cousine et à la suivre. Il gronda en sentant celles de Kei et Yoji s’y mêler et accéléra le pas. Il se mit à courir en attendant un cri. Gael ne l’avait pas entendu, lui, et peinait à se suivre. Il trébucha contre il ne vit pas quoi en tournant trop cite dans un couloir et l’étala de tout son long.
Il se redressa immédiatement, secoua la tête avant de se relever. Il regarda devant lui, Tsume avait disparu, mais un nouveau cri le fit repartir en courant.
Il n’eut pas de mal à retrouver son ami, dans une pièce toute proche, et il serra les poings en voyant la scène.
Tsume tenait ses deux cousins par le cou, plaqués contre un mur et recroquevillée au sol, Yuuki serrait ses bras autour de sa poitrine, tremblante, et il ne faisait aucun doute que son kimono avait été ouvert violemment.
Les mains griffues de Tsume tremblaient aussi, lui de rage, et Gael, se reprenant, se précipita vers elle :
« Yuuki-san ! »
Il s’accroupit pour l’aider doucement à se redresser.
« Ça va aller… »
Elle serrait les dents, mais ses yeux étaient secs. Elle eut un soupir plus énervé qu’autre chose en tentant de refermer le kimono.
« Lâche-moi ! » finit par cracher Yoji, ne parvenant qu’à arracher un grondement sourd au loup.
Gael regarda les deux jeunes gens qui tentaient en vain de faire lâcher prise à leur cousin, tenant ses bras pour le repousser.
C’était oublier que sous sa forme réelle et hybride, Tsume était bien plus fort qu’un humain de base.
« Donnez-moi une seule bonne raison de pas vous réduire en morceaux comme les pauvres tas de viande sans cervelle que vous êtes. » répondit le loup.
Yoji se débattit plus fort, tentant un coup de pied, alors que Kei abandonnait, apeuré. Même ainsi, les crocs de Tsume ne faisaient pas particulièrement rire.
« Pourquoi tu le défends ?! cracha encore Toji en tentant un autre coup de pied qui n’eut pas plus d’effet que le premier. C’est juste un sale travelo, qui n’a gagné que grâce à ses piqûres d’hormones et ses mensonges…
– Même si c’était vrai, ça vaudrait toujours mieux qu’être un sale petit con jaloux et lâche. »
Yoji sursauta sous l’insulte et Tsume envoya voler Kei pour frapper le mur juste à droite de la tête de Yoji qui blêmit. Le vieux mur en bois fin se fendit.
Gael avait pris Yuuki dans ses bras dans un réflexe pour la pousser et éviter Kei qui tomba juste près d’eux.
« C’est ton père le tricheur et le menteur. Mais c’est toi, le pauvre lâche qui n’a rien compris à rien. Tu hais Yuuki parce qu’elle est meilleure que toi ? Parce que votre père la préférait à toi ? Ton père est un connard, ses obsessions ont failli tuer ta sœur et regarde-toi, tu n’es qu’un pauvre concentré de haine et de colère qui n’arrive à rien. Regarde ta vie et ce que tu peux en faire au lieu d’essayer de détruire celle des autres !… Yuuki a peut-être pas de couille, mais elle a plus de courage que tu n’en as jamais eu ! »
Kaori arriva avec Ranmaru et Guillaume alors que Kei essayait de se relever, flageolant.
« Qu’est-ce qui se passe, ici ? demande froidement la grand-mère, l’air sévère.
Rien qui vaille la peine de te déranger, Obasama, grogna Yuuki en se relevant, soutenant par Gael. Mon imbécile de petit frère et Kei, toujours aussi doué pour le suivre comme un chien dans ses conneries, ont voulu vérifier que j’avais des seins et Tsume a visiblement trouvé, comme moi cela dit, que ce n’était pas très correct de leur part. »
Elle tenait toujours les bords du kimono et frémit quand Yoji cria :
« T’es fini, de toute façon, personne voudra plus d’un sale travelo qui n’a jamais eu de couilles ! »
Elle le regarda, très droite, et répliqua d’un ton sans appel :
« Je n’ai pas eu besoin de couilles pour atteindre la médaille d’argent aux championnats du monde, pas plus que pour me tenir au sommet du Japon pendant 4 ans. Et les tiennes ne t’ont jamais permis même de vaincre les deux seuls adversaires qui m’ont un tant soit peu intéressée ici. Quand tu auras gagné contre Samejima et Sagano, déjà, tu vaudras quelque chose dans les dojos. Mais ça m’étonnerait beaucoup que tu y arrives… Ils ont du talent, eux. »
Et elle sortit sans rien ajouter.

*********

L’ambiance était étrange et tendue, le lendemain matin, lorsque Gael descendit pour le petit déjeuner. Mai était là, occupée à tenter de remonter le moral de Yuuki qui avait les traits tirés et les yeux rouges. Guillaume, qui n’était pas loin, mangeant avec Phil, lui expliqua que Kaori avait sans beaucoup de délicatesse chassé Ichigo, Hana et leurs fils après qu’Ichigo ait tenté de prendre la défense de Yoji, après l’agression de Yuuri. Gael soupira. Lui avait convaincu Tsume de laisser sa grand-mère gérer et ils étaient monté se coucher rapidement. Gael ne voulait pas que son amant s’en mêle plus, dans son état de colère et vu sa force, ça aurait vraiment pu mal finir.
« Tsume dort encore ? demanda Phil. On l’a pas vu.
– Non, il s’est levé très tôt et il m’a dit qu’il allait se promener dans la forêt… répondit Gael. Il y a autre chose ?
– Misaki et Kei sont partis tôt ce matin aussi, lui dit Guillaume. Mai va rester quelques jours… Elle est sympa, cette petite. »
Tout le monde s’activa pour remonter l’ambiance générale et aussi le moral de Yuuki.
C’est un peu avant le dîner, ce soir-là, que Yuuki apporta à Guillaume la fameuse lettre dont elle lui avait parlé. L’historien était posé sur la terrasse avec ses neveux, Tsume, Ranmaru, Kaori et Miyuki. Les deux femmes et lui buvaient du thé alors que le prêtre apprenait à Gael et Phil à jouer au go.
Tsume, fatigué de sa petite nuit et de sa matinée à courir dans les bois, sommeillait sous sa forme de loup, servant de dossier à Gael.
Yuuki s’agenouilla près de Guillaume et ce dernier lui confirma que c’était bien du français.
« Il s’agit d’un courrier d’une mademoiselle Pauline Martizet…
– Oh, vraiment ? sursauta Yuuki.
Oui, tu la connais ?
– Euh, nous nous sommes croisées… C’est la championne de France, et d’Europe aussi, je crois, de kendo…Elle avait fini 5e aux Mondiaux, il me semble… »
Guillaume hocha la tête avant de commencer à traduire :
« À l’attention de Yuuki Fukuro,
« Chère Yuuki,
« J’ai appris avec stupeur, puis tristesse, ce qui vous était arrivé. Des amis japonais nous ont informés de tout ce qui s’était passé et j’espère qu’ils pourront vous faire parvenir cette lettre.
« Je voulais juste que vous sachiez que vous avez toujours été un modèle et une référence pour moi et beaucoup d’athlètes à travers le monde. Quoi qu’on ait pu vous dire et quoi que vous en pensiez, vous le restez.
« Parmi tous les kendokas avec qui j’ai pu en parler, personne ne remet en cause ni votre talent, ni votre droiture, ni votre bonne foi. J’ai été vraiment peinée d’apprendre que le Japon vous refusait de poursuivre votre carrière en tant que femme, et espère vraiment très sincèrement que vous trouverez une façon de reprendre la Voie du Sabre, car je n’ai aucun doute sur le fait que votre place y est toujours, même différemment.
« Dans l’espoir de vous revoir très prochainement,
« Amicalement,
« Pauline Martizet. »
Il y eut un silence. Guillaume replia soigneusement la lettre et la rendit à Yuuki qui hocha la tête et le remercia.
Tsume leva la tête le temps de bâiller longuement, faisant bâiller par ricochet la moitié de l’assistance.
Yuuki était dubitative et Guillaume se racla la gorge et reprit doucement :
« Yuuki-san, les garçons et moi avons un peu parlé et euh… Nous voulions te dire que si tu le veux, nous étions prêts à t’accueillir en France quelques temps… Nous nous sommes dit que partir un peu loin du Japon pourrait peut-être te faire du bien, t’aider à prendre du recul pour mieux te reconstruire… »
Elle le regardait avec surprise et il ajouta avec un geste d’apaisement :
« Ne te sens pas forcée, ce n’est vraiment qu’une proposition. Nous repartons dans quinze jours, ça laisse le temps de voir… Et d’ailleurs, rien ne t’empêche de venir plus tard si tu préfères…
– Euh… Merci… »
Le reste du séjour fut agréable et paisible.
L’idée d’un petit séjour en France fit le tour de la tête de Yuuki qui finit par se dire que ça ne pouvait pas lui nuire. En bonne athlète de niveau international, elle avait un passeport valide et un niveau d’anglais correct, et puis, la perspective de se retrouver dans un pays qui ne la connaissait pas, où donc, logiquement, personne ne la jugerait sur son passé, lui paraissait une perspective reposante.
Elle avertit donc Guillaume et les autres qu’elle acceptait leur proposition et ils en furent très heureux.
Guillaume, le soir-même, en parla à sa douce au téléphone. Lena, qui avait suivi l’affaire de loin, soupira avec amusement :
« Eh ben, heureusement que la voiture a 7 places…
– Ce n’était pas prémédité.
– Non, mais ça tombe bien. Du coup, vous rentrez à cinq ?
– Oui, elle a pu avoir une place dans notre vol.
– Super.
– Tout va bien, chez nous ?
– Ouais, ouais, les travaux seront finis à temps, on sera même pas obligé de squatter plus que prévu.
– Zut, moi qui espérais t’avoir à la maison un moment.
– Eh non, raté. Tu te remettras ?
– Je pense, oui, tant que tu squattes mon lit de temps en temps. Rien de spé ? Pas de nouvelles du Conseil ? La forêt est sage ?
– Non, ça va… On a été voir plusieurs fois, RAS. Par contre, tu vas avoir de nouveaux voisins.
– Ah, ça y est ?
– Oui, la mairie a confirmé que c’était là qu’ils allaient installer la famille de réfugiés qu’on a récupérée.
– Ca hurle pas trop ?
– Ah si, horrible. Ca a même manifesté.
– Sérieux ?
– Oui, je crois qu’ils étaient au moins dix… Soi-disant qu’on allait pas se laisser envahir par des gens qui venaient profiter de nos minimas sociaux… J’aurais bien pris du pop-corn pour regarder, mais j’avais pas le temps. Ils ont parait-il eu droit à une leçon de réalité de toute beauté sur les dites prestations et le fait qu’une famille composée d’un médecin, de sa femme, sa fille et sa sœur, ça restait gérable comme envahisseurs… Mais ça promet pour la suite… Je crois qu’ils arrivent mi-aout.
– Bon, on verra ça.
– Yep. Moi en tout cas, je suis bien contente qu’on récupère un troisième médecin ici, même syrien.
– Ca, sûr que ça va vous aider. Bon, il faut que je te laisse, mon amour. Je crois qu’on m’attend pour dîner.
– Pas de sushi, mon chéri. Bon app’.
– Merci ! »

*********

Guillaume se réveilla, ce matin-là, tout content d’être dans son lit et plus encore que ce dernier ne soit pas vide. Malgré la canicule, se réveiller blotti dans le dos de Lena était un plaisir dont il ne se serait passé pour rien au monde.
Il soupira d’aise.
Le voyage s’était très bien fini et ils étaient rentrés sans encombre. Lena et Johann étaient bien sûr venus les chercher à l’aéroport malgré l’heure tardive de leur arrivée. Tout le monde était rentré, Lena était restée, Johann était retourné chez eux, Yuuki s’était installée dans la chambre toujours libre et tout le monde avait dormi.
Il ne savait pas quelle heure il était, mais il se sentait en forme et de très bonne humeur.
Lena soupira aussi et se tourna pour se serrer dans ses bras, visiblement de très bonne humeur aussi.
« Je t’ai manqué à ce point ? demanda-t-elle.
– T’as pas idée. »
Lorsqu’ils descendirent, un moment plus tard, Johann s’était invité pour le petit-déj’ avec un grand sac de croissants et il faisait plus ample connaissance avec Yuuki qui préparait des œufs au plat, en anglais. Phil était là aussi, tout comme Yami qui surveillait tout ce petit monde du haut d’une étagère.
Enfin de ne pas trop brusquer les choses, la mission du jour consistait à aller faire le marché pour remplir le frigo et les placards pour les jours à venir. Puisque Gael et Tsume dormaient encore, Yuuki accepta d’y accompagner Guillaume, et Lena et Johann se joignirent à eux pour faire leurs propres provisions.
La Japonaise portait un yukata gris pâle asse sobre et aucun de ses amis ne lui fit de réflexion là-dessus. Guillaume avait compris, et leur avait expliqué, que ce vêtement avait pour avantage, en plus d’être androgyne, de camoufler des formes avec lesquelles, visiblement, Yuuki n’était pas encore très à l’aise.
Phil les accompagna aussi, tout content. Il avait pris Yuuki par la main et lui nommait très doctement le contenu des étalages.
Yuuki était surtout surprise de voir autant de fruits et de légumes.
Le marché était assez calme, à cette heure-ci, et on regardait la Japonaise avec surprise et curiosité. Guillaume la présentait comme une cousine de Tsume en vacances en France, elle saluait poliment les gens autour, et tout alla bien jusqu’à ce qu’ils ne croisent le jeune Justine Gordiflot accompagnée de sa mère et sa grand-mère, sur le stand du marchand de fromages.
La demoiselle vint bien évidemment saluer Johann et si sa mère avisa avec suspicion la nouvelle venue, sa grand-mère y vit une nouveauté intéressante pour alimenter les ragots dont elle était si friande.
« Oh, Professeur Dalo, ça y est, vous êtes rentré du Japon ? demanda la mère.
– Cette nuit. Bonjour, madame Gordiflot. Nous avons atterri vers 1h50, je crois.
– Je confirme, intervint Lena qui arrivait du marchand de légumes. Bonjour. Ah, Yuuki découvre le fromage. On est pas revenu. Déjà qu’elle a buggué sur les pommes…
– Ah, là, c’est pas sa faute, sourit Guillaume. Il y a très peu de fruits au Japon et ils coutent très cher. Du coup, ça les surprend toujours d’en voir des cagots entiers vendus à ce prix-là. »
Yuuki regardait l’étal avec un scepticisme plus que visible. Johann et Phil lui expliquaient comme ils pouvaient, mais ça n’avait pas l’air gagné. Le fromager avait l’air amusé et interpela Guillaume :
« On dirait votre filleul. Il avait fait cette tête-là aussi la première fois.
– Oui, ça, le fromage, ils ne connaissent pas non plus, là-bas. »
Le fromager se mit à servir Johann alors que la grand-mère demandait :
« Et qui est ce jeune homme ?
– Euh, jeune femme, la corrigea Guillaume. Yuuki, c’est une cousine de Tsume. Elle est en vacances chez nous pour quelques temps.
– Oh, pardon, fit semblant de s’excuser la grand-mère qui semblait ne rien en penser. Elle n’est pas très féminine.
– Oh, Maman, ça ne se dit pas ! sursauta Mme Gordiflot qui n’en pensait surement pas moins, cela dit.
– Ah, c’est vrai qu’elle est un peu carrée, reconnut Guillaume. Que voulez-vous, les Japonaises ne sont pas faites comme les Françaises. Je vous jure que là-bas, c’est vous qui n’auriez l’air de rien. »
Il avait dit ça avec son plus grand sourire et il en remit une couche :
« Après, elle a fait du sport à haut niveau, ça sculpte forcément le corps aussi. J’ai une tante qui faisait de l’athlétisme, vous l’auriez vue, ses bras étaient aussi larges que mes cuisses… »
Elles rendirent les armes rapidement après qu’il ait commencé à leur raconter que la tante en question avait été sélectionnée plusieurs fois en équipes de France et dès qu’elles furent éloignées, Johann et Lena échangèrent un regard avant d’applaudir de concert, sous l’œil intrigué de Yuuki qui n’avait rien suivi.
« Quoi ? demanda-t-il en rigolant à moitié.
– Je te félicite, mon chéri, je crois qu’en termes de noyage de poissons, tu viens d’atomiser le grand aquarium de Lyon.
– Tu déconnes, intervint Johann. Je crois qu’il y a plus une branchie qui respire de tout l’Atlantique nord. »
Ils rirent tous les trois. Yuuki ne chercha pas à comprendre et ils finirent tranquillement leur petit tour.
Lorsqu’ils rentrèrent, Gael et Tsume étaient réveillés et buvaient un petit café dans la cuisine.
Mis au courant de la rencontre, ils rirent aussi. Tsume se fit cependant un devoir d’expliquer à Yuuki qui étaient ces dames et surtout quelle vipère était la plus âgée. Guillaume n’avait pas noyé le poisson pour rien, il ne voulait surtout pas, alors que Yuuki était venue en France pour pouvoir y vivre en tant que femme sans que son passé d’homme l’encombre, que cette vieille peau ne commence à jeter le doute sur son genre.
Yuuki remercia Guillaume et lui promit de faire attention. Elle ne voulait pas lui faire de souci. Guillaume la rassura, il n’en avait pas grand-chose à faire et sa réputation dans ce village n’était plus à ça près.
Gael et Tsume se dévouèrent pour préparer le repas et Lena en profita pour prendre Yuuki entre 4 yeux sous prétexte de lui faire visiter la maison et de lui expliquer un peu deux-trois trucs.
La doctoresse parlait très bien anglais et parvint non sans mal, car très diplomatiquement, à emmener Yuuki sur un terrain qu’elle savait glissant, celui de son genre. C’était surtout, et elle insista bien là-dessus, comme médecin qu’elle voulait être sûre que Yuuki allait bien et surtout n’hésiterait pas à faire appel à elle si elle en ressentait le besoin.
Yuuki la remercia, un peu gênée, mais tout aussi soulagée. Elle n’avait pas eu l’occasion de parler avec une doctoresse et, même si le médecin qu’elle avait vu avait été très gentil, à part lui confirmer qu’elle était bien une femme et arrêter les traitements d’hormones, il n’avait pas pu faire grand-chose.
« Si tu veux que je t’ausculte ? lui demanda Lena. J’y verrais plus clair, si je veux t’aider… »
Yuuki rougit.
« Ben, avoua-t-elle, j’avoue que j’aimerais bien qu’on m’explique parce que euh, je n’ai pas vraiment compris moi-même ce qui n’allait pas, en fait… »
Lena hocha la tête.
Ce fut donc le lendemain, après un examen en règle, que Lena comprit enfin le problème et put l’expliquer à Yuuki. C’était en fait très simple, mais la jeune Japonaise ne connaissait juste pas assez l’anatomie féminine pour l’avoir compris.
Lena lui expliqua donc tout d’abord ça, les bases, schéma à l’appui, avant de lui expliquer le souci :
« Donc, ton sexe est tout à fait normal, à un gros détail près : ton clitoris est hypertrophié. Il est juste beaucoup plus gros que la moyenne. Du coup, c’est ça que les médecins, à ta naissance, ont pris, ou ont fait semblant de prendre, pour un pénis. Et effectivement, enfin, tu testeras et tu me diras si tu veux, mais je pense que gonflé, il peut avoir la taille d’un micro-pénis. Mais il n’y a aucun doute pour moi, c’est bien un clitoris, et tu as tout ce qu’il faut derrière, le canal urinaire et un vagin. Bon, dans l’idéal, il faudrait que tu voies un gynécologue, mais pour moi, ce n’est pas plus compliqué que ça. »
Yuuki la regardait avec de grands yeux, se sentant soudain toute légère. Enfin des mots, simples, concrets et rassurants, sur cette question qui la hantait depuis si longtemps.
La petite famille constata avec joie le changement. Même si Yuuki ne devint pas une pin-up sexy, gardant l’habitude de s’habiller de façon androgyne, on sentait de jour en jour une jeune femme bien plus à l’aise et enfin en paix avec ce qu’elle était.

*********

L’été se tirait et la rentrée approchait, au grand désespoir de Gael et Johann, mais pas de Phil impatient d’entrer au CP.
Ils profitaient donc de la fin des vacances, des barbecues et des soirées dans le jardin, en compagnie des abeilles toujours aussi aimables.
C’était un soir, comme ça, qu’ils prenaient le frais paisiblement, tous les cinq, car Lena et Johann n’étaient pas là tous les soirs quand même, qu’en allant avec Gael chercher des glaces pour le dessert, Phil avait sursauté en voyant des petites silhouettes humanoïdes qui approchaient timidement, sans oser sortir de l’ombre.
« Gael, regarde…
– Hm ? »
Le jeune homme sursauta à son tour.
Guillaume lui en avait parlé… Mais il n’en avait jamais vu et il n’y avait aucune raison qu’elles viennent là… ?
« Va vite chercher Guillaume.
– Oui ! »
Le petit garçon fila en courant et Gael s’approcha très lentement pour s’accroupir tout aussi lentement et dire avec calme :
« Bienvenue, ne craignez rien. Je suis le neveu du Gardien et mon frère est allé le chercher. Paix à vous et aux vôtres. »
Pourvu qu’il ne se soit pas planté sur la formule de politesse…
Une petite créature d’une vingtaine de centimètres de haut, au corps trapu, verdâtre, vêtu d’un petit pagne et s’appuyant sur un petit bâton, sortit de l’ombre. Elle avait l’air âgée et dit :
« Paix à toi et aux tiens… »
Ah ouf, c’était bien ça.
« … Je suis Ferus l’Ancien. Nous voudrions voir ton oncle, notre Gardien, car la Porte s’est ouverte.
– Quoi ? sursauta Gael.
– Nous sommes venus avertir le Gardien, il doit agir vite… Si les humains l’apprennent, l’Ordre et le Pacte ne tiendront plus… »
Guillaume arriva, suivi de Tsume et Yuuki suivait, tenant un petit Phil inquiet par la main.
Guillaume posa un genou à terre en portant son index et soon majeur gauche dressé à son front :
« Mes respects à Ferus l’Ancien.
– Mes respects au Gardien.
– Qu’est-ce qui amène tant de membres du Petit Peuple à mon seuil en pleine nuit ?
– La Porte s’est ouverte, sans que nous comprenions pourquoi, mais un monstre l’a passé et il frappe sans distinction, les animaux fuient, mais plusieurs des miens ont été blessés.
– Un monstre ?! sursauta Guillaume.
– Je ne l’ai pas vu, mais ce qu’on m’en a dit me fait penser à un troll.
– Quoi ? Mais qui aurait lâché un troll de ce côté de la Porte… ? »
Le Gardien était stupéfait.
« Je l’ignore, Gardien, mais il faut agir avant l’aube. Le Pacte est en jeu, je le crains.
– Je le crains aussi. »
Guillaume se releva et réfléchit un instant, les mains jointes devant son visage. Gael se releva aussi et lui dit :
« C’est moi ou ça craint ?
– Ca craint. Ca te dit, une petite chasse nocturne ?
– On a le choix ?
– Moi, pas vraiment, mais tu n’es pas obligé de venir, Tsume et Lena peuvent suffire…
– Parce que tu penses que je vais laisser mon mec et ta douce aller bouffer un troll sans moi ? Et toi, d’ailleurs, tu y vas pas ?
– Moi, je passe la Porte pour aller voir ce qui s’est passé. Je suis le seul à avoir le droit d’y aller sans prévenir. Et je pense pas que ça soit le moment de chier sur les règles diplomatiques.
– Vu comme ça… »
Gael eut un sourire :
« Bon ben on va chercher nos sabres ?
– T’as tout compris. »
Guillaume se raccroupit et reprit :
« Ferus, merci d’être venu. Nous allons aller voir ce qu’il en est sans attendre. Toi et les tiens pouvez rester à l’abri ci en attendant. Si jamais nous ne sommes pas revenus à l’aube, avertissez le Conseil. Tu connais le sort et la loi. Je compte sur toi.
– Tu peux, gardien. Merci et bonne chance. »
Yuuki et Phil regardèrent Gael, Tsume et Guillaume partir, très inquiets. Les petites créatures, sorte de petits lutins, étaient une quinzaine en tout, mâles et femelles de tous âges, et ils s’installèrent dans le salon, infiniment reconnaissants et très intimidés. La plupart n’avaient jamais mis les pieds dans une maison humaine et les plus jeunes, la peur passée, devaient se révéler plutôt curieux.
Les chats les toisèrent avec curiosité, mais aucune agressivité.
Johann arriva peu après, n’ayant pas envie d’attendre seul le retour du quatuor.
Pour tromper sa peur tant que faire passer le temps, Yuuki fit du thé et eut bien du mal à trouver des verres assez petits pour le servir à ses hôtes imprévus. Les verres à shot firent l’affaire. Ferus la remercia et Johann finit par allumer la console. Si Phil trompait sa peur en parlant avec les lutins et les chats, lui savait que la nuit serait longue.

*********

Arrivés dans la forêt, Guillaume avait donc, la mort dans l’âme, laissé ses trois compères pour filer à la Porte.
Tsume avait pris sa forme animale et Dieu merci, la nuit était assez claire, grâce à la lune presque pleine, pour que Gael et Lena y voient à peu près. Le loup flairait l’air, à la recherche de leur proie, et les deux autres le suivaient, aux aguets.
Des grognements sourds finirent par se faire entendre et Tsume bondit. Malheureusement, la créature avait l’ouïe fine et ils ne purent que l’apercevoir, elle fila.
S’en suivit une très longue traque, un épuisant jeu de cache-cache qui dura de longues heures, entre un troll qui jouait de la forêt pour les perdre, et eux qui ne le lâchaient pas malgré tout, jusqu’à ce qu’enfin, ils ne parviennent à l’encercler dans une clairière. Gael brandit son sabre, Tsume gronda en se préparant à bondir et Lena ne dut qu’à une intuition fulgurante d’éviter la flèche qui lui était destinée et qui lui permit de comprendre que le troll n’était pas seul et que celui ou celle qui l’accompagnait n’avait rien d’un monstre sans cervelle, ce qui expliquait déjà en parti que la traque ait été si longue.
Elle arracha la flèche de l’arbre dans lequel elle s’était plantée et l’envouta dans mal :
« Toi, ramène-moi à l’arc qui t’a lancée. »
La flèche quitta sa main pour filer dans l’air et elle la suivit en criant :
« Gael, Tsume, gaffe, il y a un archer ! Je m’en occupe, chargez-vous du troll ! »
Le grand loup bondit, rugissant, et sa mâchoire se referma sur le bras de la grande créature, car cette dernière l’avait replié pour protéger sa gorge. Gael en profita pour s’approcher et la frapper à la cuisse.
Le troll faisait bien plus de deux mètres et sa force était juste titanesque à l’échelle d’un humain. Le faire chuter était donc une bonne stratégie.
Pendant ce temps, Lena suivait toujours la flèche, tenant sa main devant elle pour maintenir une barrière magique qui en empêcha trois autres de la frapper. Dans sa panique, la créature finit par trébucher et elle lui sauta dessus sans hésitation, s’asseyant sur son dos et coinçant ses bras aves ses jambes, elle sortit sa dague, la posa sur la gorge de la créature et dit froidement :
« Mes respects, elfe. Je suis Elena Tessier, Sorcière de l’Ordre de Mû et compagne du Gardien de cette forêt et de sa Porte. Et je te conseille de me dire très vite ce que c’est que ce bordel. »

***

Gael recula d’un bond, à bout de souffle. Merde, mais il foutait quoi, Guillaume ? C’était pas l’heure de prendre le thé avec les elfes, là, y avait urgence !
Tsume le rejoignit, à bout de souffle aussi. La fatigue de la traque se faisait plus que sentir, ils n’allaient plus tenir très longtemps. Le loup gronda. Ils avaient bien amoché le troll, mais cet enfoiré était sacrément coriace… Même avec une jambe en charpie, il tapait fort.
Tsume lui fit signe et Gael hocha la tête. Il brandit encore son sabre et ils s’élancèrent ensemble. Mais le troll les attendait et il parvint tant à esquiver le loup en se penchant rapidement qu’à frapper Gael lui, ne put esquiver et qui vola jusqu’au premier arbre qui l’arrêta violemment avant de tomber au sol, sonné.
Il tendit une main tremblante vers son sabre, tombé un peu plus loin, en vain.
« Merde… »
Le jeune homme, cette fois, n’arriverait pas à se relever. Il tendit encore la main alors que sa vue se brouillait avant d’avoir un faible sursaut en voyant une silhouette apparaître là et se pencher pour ramasser son sabre d’une main plus que sûre. Gael fronça les sourcils alors que la personne se redressait lentement, mais sûrement.
Yami se posa près de lui et croassa en gonflant ses plumes, visiblement décidé aussi à ne pas laisser le troll faire.
Tsume esquiva un coup de poing de la créature et bondit en arrière, entre cette dernière et Gael, et regarda, non sans une lueur de joie complice dans ses yeux dorés, Yuuki qui elle, regardait le troll avec un calme aussi glacial que déterminé.
Elle tenait le sabre fermement et échangea un regard avec le grand loup.
Devant eux, le troll frappa le sol en poussant un hurlement à glacer le sang.
Ni Tsume, ni Yuuki ne frémirent.
Le loup montra les crocs en ce qui était un sourire et il s’élança, changeant cette fois de direction alors que le troll frappait dans le vide, pour bondir et saisir son bras gauche dans la gueule, le faisant basculer, alors que Yuuki, elle, profitait de l’attaque et la diversion pour s’élancer et frapper sans hésitation dans son flanc droit rendu accessible par la chute.
Le troll cria et si le loup dût lâcher prise et reculer, Yuuki n’en fit rien, esquiva un coup sans peine avant de bloquer le bras droit avec le sabre, l’entaillant profondément, et comme le troll le retirait, criant à nouveau, elle saisit l’ouverture pour frapper à nouveau son flanc, plantant cette fois le sabre aussi fort qu’elle le put, avant de le sortir et de bondir en arrière juste à temps pour ne pas être écrasée par le monstre qui s’écroula dans un râle, cette fois vaincu.
Yuuki resta un instant sur ses gardes, un genou au sol et garde levée, avant de se relever lentement.
Tsume s’ébroua, épuisé, avant de la rejoindre. Elle caressa la fourrure sale et lui sourit. Puis, elle se tourna et tendit le sabre vers des arbres, un peu plus loin.
Un ricanement se fit entendre. Tsume sursauta et se tapit en grondant alors qu’une voix somme toute assez fluette persiflait :
« Pas si mal pour des humains… »
Mais le ricanement s’étrangla quand une autre voix se fit entendre :
« Quel est ce carnage ? »
Guillaume arrivait enfin et il n’était pas seul. Une dizaine de petits humanoïdes dorés ou argentés aux oreilles pointues, pâles et fluets l’accompagnaient, la plupart en armes, sauf un vêtu bien plus richement, un diadème sur la tête dans ses cheveux d’or. Lena était là aussi, et celui qu’elle avait capturé était attaché, tenu par deux des gardes, derrière eux.
Elle se précipita vers Gael qui était parvenu à se redresser pour s’asseoir, vidé.
Il eut un faible sourire :
« Toujours à la bourre, la cavalerie… »
Yuuki avait froncé les sourcils et baissa le bras et le sabre, interrogeant Guillaume du regard alors que Tsume rejoignait aussi Gael.
Guillaume fit signe que ça allait alors que l’être au diadème, à ses côtés, ordonnait :
« Sors de là, Faussel, et explique à ton roi ce qui s’est passé, ici. »
Un autre de ces êtres, celui que Yuuki avait vu en arrivant et qu’elle avait défié après avoir vaincu le troll, sorti alors du couvert des arbres pour venir s’agenouiller devant l’autre qui le toisait avec froideur.
« Votre Majesté, ce troll s’est évadé et je l’ai poursuivi, mais ces humains l’ont eu avant moi… »
La claque tomba sans prévenir et avant qu’il ne puisse rien ajouter, deux garde saisissaient le dénommé Faussel alors que son roi reprenait avec humeur :
« Tu devrais savoir que je ne laisse qu’une chance et que me mentir est vain, imbécile.
– Mais mon roi… J’ignore ce que cet humain t’a dit, mais…
– C’est ton serviteur qui nous a tout dit, idiot, le coupa le roi en lui désignant l’autre prisonnier. Et même sans ça, jamais un troll n’aurait pu ouvrir la Porte et la passer seul. Je sais ce que toi et tes amis du lac pensez du Pacte, du fait que nous n’ayons plus droit d’agir à notre guise sur la terre des Hommes, mais les lois sont ce qu’elles sont et personne n’est en droit de les violer, pour notre sécurité à tous. Tu serviras d’exemple à tous ceux qui sont trop stupides pour comprendre que les temps ont changé. Et crois-moi, ça les dissuadera pour longtemps de revenir provoquer un Gardien, de menacer l’Ordre et le Pacte. »
Le roi se tourna vers Guillaume reprit plus calmement :
« Gardien, merci de ta célérité et de ta confiance. Le reste m’appartient, si tu le permets. J’ai manqué de vigilance, mais sois sûr que ça ne se reproduira plus.
– Merci à vous de votre écoute et de votre réactivité, Roi Vrial. Vous avez ma confiance et celle des miens, ne craignez rien. L’incident est clos.
– Merci. Je reste votre obligé, n’hésitez pas si le besoin s’en fait sentir. Et prenez ceci pour ces courageux combattants, ajouta Vrial en lui donnant deux fioles. Cela guérira leurs blessures. Encore toutes mes excuses. »
Le roi s’inclina et Guillaume fit de même :
« Et encore toute ma reconnaissance. »
Les créatures allèrent ramasser le troll et partirent. Guillaume avait été donner les fioles à Lena et les suivit. Il devait s’assurer que la Porte était bien refermée.
Lorsqu’il revint, Gael était sur pieds et Tsume avait repris sa forme normale. Yuuki avait retrouvé le fourreau et rendu le sabre rengainé à Gael qui l’avait remercié autant que félicité.
Sur le chemin du retour, Guillaume lui expliqua ce qui s’était passé.
Bien des siècles plus tôt, ce qu’on appelait désormais le Second Monde, celui de ces créatures, les Elfes, et celui des Hommes cohabitaient, communicant par de nombreuses Portes ouvertes. La magie des Elfes s’équilibrait avec la force des Hommes et la paix était maintenue ainsi. Mais l’évolution des Hommes, le développement sans fin d’un armement de plus en plus puissant et dévastateur, avait fini par rompre l’équilibre. Après une tentative d’attaque contre le Second Monde, mené à la fin du Moyen Age par des fous croyant attaquer les Enfers et détruire des démons, les Elfes et les Ordres de Sorciers humains avaient conclu un pacte vivant à sauver le Second Monde, aussi bien que celui des Hommes, d’ailleurs, car les Elfes, poussés à bout, pouvaient générer des sortilèges dévastateurs.
Ainsi, les deux mondes avaient été séparés, les Portes détruites, sauf quinze qui restaient à travers les mondes, secrètes et sous le contrôle de Gardiens. Toutes les traces écrites de l’existence du Second Monde avait été effacé, jusqu’à devenir des légendes auxquelles plus personne ne croyait.
Parfois, des humains en retrouvaient trace et tentaient de passer, s’imaginant souvent une terre de richesse ou de jeunesse éternelle.
Ou parfois, comme ce soir-là, c’était un Elfe qui, gavé de leurs propres légendes d’un temps où leur puissance dominait les faibles humains, venait dans le Monde des Hommes les provoquer pour montrer sa supériorité, manquant de rompre le Pacte, voire de perdre son monde, car tous n’imaginait que trop bien par quelle violence l’humanité traiterait la découverte de cet autre monde.
« Comment as-tu fait pour les retrouver ? demanda Guillaume à Yuuki alors qu’ils arrivaient.
C’est Yami qui m’a guidé… Il avait demandé à sortir, un moment, et quand il est revenu, il a croassé jusqu’à ce que je le suive… Il avait dû aller voir ce que vous faisiez et se rendre compte que les garçons étaient en difficulté…
– Merci, ils ne s’en seraient peut-être pas sortis si bien sans toi.
– Bah, tu arrivais et ils avaient fait le plus gros du boulot, je n’ai vraiment eu qu’à l’achever…
– En tout cas, tu fais honneur à ta réputation. Tu n’as rien perdu de ta maitrise du sabre. »
Yuuki eut un petit sursaut, réalisant seulement avec ses paroles ce qu’elle avait fait. Elle avait pris le sabre sans même y penser, désirant juste protéger Gael et aider Tsume… Elle eut un petit rire gêné en se grattant la nuque :
« Oh… Je crois que je vais devoir y réfléchir… »
Ils arrivèrent enfin et Johann, qui luttait pour ne pas s’endormir sur la console, alors que Phil dormait sur le canapé près de lui, poussa un soupir à décoiffer douze chauves lorsqu’ils entrèrent.
Phil se réveilla et se redressa en frottant ses yeux, tout comme les lutins qui s’étaient installés là. Le vieux Ferus, qui, lui, veillait avec quelques autres, vint vers eux et Guillaume, malgré son épuisement, posa un genou à terre pour lui dire :
« Ancien, le troll a été vaincu, la Porte refermé et la forêt est désormais à nouveau en paix. Toi et les tiens pouvez rentrer chez vous. Je n’aurais rien contre que vous restiez ici jusqu’à l’aube, mais je crains pour vous si vous voyagez de jour.
– Sois remercié, Gardien, et tu as raison. Nous ne pouvons pas risquer que d’autres humains nous voient. Nous allons repartir tout de suite. Merci de ton hospitalité.
– Merci à vous d’être venu m’avertir si vite. Paix à vous et bon retour.
– Paix à toi et aux tiens, Gardien. »
Phil avait couru vers Gael qui le serra fort dans ses bras pour le rassurer, alors que Johann les regardait et soupirait :
« Et ben vous tous, douche et dodo.
– On est crades à ce point ? demanda Gael.
– Un peu terreux, ouais… »

*********

Yuuki préparait le petit-déjeuner en chantonnant, de très bonne humeur, ce matin-là, lorsque Guillaume, revenant de la boite à lettres, lui tendit une enveloppe.
« Dôzô. [Tiens.]
Eeh ? Nani ? [Hein ? Quoi ?]
Tegami. [Une lettre.]
Watashi no tame ni ? [Pour moi ?]
Anata no namae da. [C’est ton nom.]
Hontô ? » [Vraiment ?]
Elle regarda l’enveloppe, la tournant dans tous les sens et l’ouvrit, surprise. C’était encore du français et Guillaume accepta de lui traduire sans attendre.
Pauline Martizet s’excusait platement de la déranger. Elle avait appris qu’elle était en France et souhaitait savoir si elle pouvait se permettre de venir la voir, désirant la rencontrer.
Yuuki eut un sourire.
« Ça te dit ? lui demanda Guillaume.
Pourquoi pas… »
Gael et Tsume arrivèrent sur ses entrefaites, pas très bien réveillés, et elle sourit en entendant Guillaume se moquer d’eux. Elle les écouta se chamailler et rire sans comprendre et hocha la tête, amusée.
Pourquoi pas, revoir Pauline, entre femmes, cette fois…
Yuuki eut un sourire en se remettant à cuisiner tranquillement. Elle ne se sentait pas si mal, ici… Elle pouvait bien rester encore un peu.

 

À suivre…

4 réponses à Le Devoir du Gardien – Une Histoire de famille 4

  1. Amakay dit :

    Happy B-Day le site (bon un peu en retard, j’avoue)…. Trop contente d’avoir eu une suite. Et je sens qu’elle n’est pas finie cette histoire… Biz

  2. Haelya dit :

    coucou

    j’espère que tu va bien et que tu n’est pas trop fatiguée.

    que voici un 4èmè épisode tout aussi bien que les précédants, ca fait du bien d’avoir des nouvelle de cette grande famille.

    a + et bisous

    • Ninou Cyrico dit :

      @Haelya : Euh, ça va, j’ai réussi à dormir un peu entre temps…
      Merci, je le sentais moins celui-là, contente si ça t’a plu. 🙂
      A piluche !!

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