Le Soir au fond des bois… – Une Histoire de famille 8

Synopsis : C’est la rentrée ! 🙂 Phil entre en CE2 alors que son frère et ses amis découvrent leur nouveau lycée. L’été a été mouvementé, mais d’autres soucis approchent…

Pour les nouveaux venus, n’hésitez pas à aller lire les sept nouvelles précédentes, sous peine de gros spoils si vous les lisez après celle-là !!

Ça commençait ici et ça continuait ici,  ici, ici, ici, ici et ici.

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Le Soir au fond des bois…

Nouvelle de Ninou Cyrico

Nowel 2019

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« Mes respects, Monsieur.

– Oh, relevez-vous, je vous en prie… Comment allez-vous ?

– Ça va, je vous remercie.

– J’ai vu que vous supportiez bien votre… ‘’hôte’’. C’est une bonne chose que nous ayons pu trouver le moyen de contrôler ces créatures du Diable afin d’utiliser leur pouvoir pour la gloire de Dieu…

– Je tiendrais bon pour Sa gloire… Mais j’imagine que vous ne m’avez pas fait venir pour ça. Que puis-je ?

– Vous avez eu vent, je crois, de la succube qui a disparu au sud-ouest de Lyon l’été dernier.

– Oui. Avons-nous du nouveau ?

– Oui. Nous sommes parvenus à identifier un groupe de personnes, dans un village, et nos espions à Lyon nous ont informés de l’existence d’un ‘’Gardien’’, comme ils disent, dans cette zone…

– Un ‘’Gardien’’ ? Ceux qui gardent les portes des Enfers ?

– Nous ne pouvons pas en être sûrs, mais c’est ce qui se dit… Il faut que vous alliez là-bas au plus vite, nous vous avons trouvé une couverture idéale. Nos alliés de l’évêché nous couvriront. Il faut absolument que vous retrouviez cette démone… Si nous pouvons prouver que ces maudits sorciers sont ligués à ces démons, que ces Conseils se moquent de nous et ne sont que des serviteurs du Mal, nous pourrons enfin faire rompre ce maudit Pacte et reprendre vraiment la lutte pour les éradiquer une fois pour toutes.

– Bien. Comptez sur moi. Dieu me guidera pour Sa gloire. Â»

*********

Phil était un petit garçon assez calme et même si pour la plupart de ses camarades, il était un peu bizarre avec son corbeau, il avait globalement plutôt bonne réputation.

Il avait accueilli la rentrée avec un inhabituel soulagement, en plus de sa satisfaction coutumière à la perspective d’apprendre de nouvelles choses, tant l’été avait été mouvementé.

Ce frais matin de septembre, il attendait dans la cour de l’école, tout content de retrouver ses amis, surtout le petit Ugo qu’il n’avait pas vu de l’été, car il avait fait un grand voyage avec ses parents pour aller voir son oncle qui était chercheur à Houston. Léo et Léa, les jumeaux, étaient tout excités par ce qu’il racontait. Radidja était un peu stressée et Phil caressait Yami tout triste à l’idée de rester tout seul le temps des cours.

« Allez, en rang, les enfants. Â» appela fermement la directrice, une sexagénaire aux cheveux artificiellement auburn, en tapant des mains.

Les enfants se mirent en rang plus ou moins anarchiquement. Les CE2, la classe de Phil, n’était pas la plus motivée, car ils devaient avoir cette dame comme institutrice et elle n’était pas réputée pour sa gentillesse. Il y avait cependant un homme auprès d’elle, un nouvel instituteur en plus des autres ? Phil caressa une dernière fois Yami :

« Allez, file.

– Crôa ?

– Je sais, je sais. On y peut rien, sois sage. A tout à l’heure. Â»

L’oiseau s’envola enfin, tristement, et si l’inconnu derrière elle était stupéfait, la directrice regardait le garçon avec sévérité. Elle soupira avec humeur, mais s’abstint de tout commentaire. Elle avait toujours un peu de mal à l’admettre, mais ce n’était pas Phil qui s’obstinait à amener son corbeau à l’école, mais bel et bien le corbeau qui l’y suivait… Donc, réprimander l’enfant ne servait à rien, d’autant que ce dernier avait quand même très bien dressé l’oiseau qui restait sagement dehors quand il était là et n’avait jamais agressé personne.

Alors que les autres classes rentraient plus ou moins calmement, la directrice reprit :

« Les enfants, cette année, ce n’est pas moi qui vais m’occuper de vous. Comme le directeur de la maternelle est parti, c’est à moi qu’on a demandé de le remplacer, alors je ne vais pas pouvoir enseigner en plus. Â»

Les enfants essayèrent pour la plupart de ne pas trop montrer leur soulagement.

« Je vous présente donc monsieur Mourgues, c’est lui qui va s’occuper de vous. J’espère que vous allez lui faire un bon accueil et bien travailler. Â»

Elle échangea un regard avec son collègue, un trentenaire brun à lunettes,  qui souriait doucement avant de reprendre, très droite :

« Bien. Je vous les laisse.

– Merci, madame Abèse. Vous pouvez, je suis sûr que ça va très bien se passer. Â»

Il sourit à sa classe :

« Bonjour, les enfants. Je m’appelle Dominique Mourgues. Je suis très heureux de vous rencontrer. Je compte sur vous pour qu’on passe tous une bonne année ensemble. Â»

Ils rentrèrent et les enfants accrochèrent leurs vestes dans le couloir avant d’entrer dans la classe. Comme à leur habitude, Phil et Ugo se mirent au premier rang, comme Radidja et Léa, Léo se mettant derrière sa sœur. Ils aimaient bien entendre et voir sans interférence. Au contraire des deux caïds de la classe, Paul Gordiflot et son copain Didier, plus habitués du fond. Il y avait trois nouveaux élèves, cette année-là, une petite brune à lunettes qui, entrée trop tard, s’assit près de Léo que ça ne dérangea pas, un Black assez costaud et un blond un peu rond, mais costaud aussi, qui lui avait l’air de mauvais poil.

 L’instituteur leur distribua les feuilles de renseignements d’usage et les enfants les remplirent dans le calme.

Phil retint un bâillement avant de barrer proprement « père Â» et « mère Â» pour écrire « responsable légal 1 Â» et « responsable légal 2 Â» à la place, puis le nom de son frère et de son oncle en précisant qui ils étaient entre parenthèses. Il avait l’habitude, maintenant… Le reste ne lui posa pas de souci, à part les numéros de téléphones portables qu’il ne connaissait pas par cÅ“ur, ce qui n’était pas grave parce qu’ils étaient enregistrés sur le sien, sur lequel il les chercha pour les noter, d’ailleurs.

Monsieur Mourgues se promenait paisiblement dans les rangs, surveillant et répondant aux questions quand il le fallait.

Puis, il vérifia que tout le monde avait bien les fournitures demandées, ou du moins des équivalents qui convenaient. Notant que certains enfants avaient repris leurs anciens cahiers dont il restait beaucoup de pages vierges pour les finir, il dit que ça ne lui posait pas de problèmes et que c’était très bien, car c’était important de ne pas gaspiller les choses quand on pouvait.

Puis, il fit un rappel du règlement, expliquant avec bienveillance qu’il s’agissait de choses nécessaires pour que tous puissent vivre ensemble comme il fallait et que c’était très important, donc qu’il serait très sévère avec ceux qui ne le respecteraient pas.

Phil eut un sourire en se disant que dire ça avec un sourire si gentil faisait bien plus peur que le dire en criant… Mais il ne risquait rien, n’ayant aucune intention d’enfreindre les règles.

Avec tout ça, c’était l’heure de la récréation et les enfants sortirent dans le calme, car l’instituteur fut très ferme là-dessus aussi.

Yami ne devait pas être très loin, car il arriva rapidement pour se poser sur le dossier du banc à côté duquel Phil et ses amis, accompagnée de la petite brune à lunettes, Alice, s’étaient installés pour jouer aux billes ou à la corde à sauter. Phil sourit et rejoignit son oiseau :

« Qu’est-ce que tu fais là ? Pourquoi t’es pas rentré à la maison ?

– Crôa.

– Tsss… Â»

Intriguée, Alice s’approcha timidement :

« Il est vraiment à toi ? Â»

Phil sourit alors qu’il tendait la main à Yami qui déploya un peu ses ailes pour venir se poser dessus sur son bras, la faisant un peu reculer par réflexe. L’oiseau faisait presque 60 cm d’envergure, ce n’était pas rien.

« Disons qu’on est copains.

– Crôa ! Â» approuva Yami.

Phil le caressa, souriant.

La voix de leur nouvel instituteur les fit sursauter : 

« Ah, je n’avais pas rêv酠»

Il s’était approché et regardait la scène avec scepticisme, visiblement dubitatif.

« C’est une corneille… ?

– Non, c’est un corbeau. Â»

Finalement amusé, Mourgues se pencha un peu :

« Comment tu as fait pour apprivoiser un corbeau ? Je croyais que c’était interdit d’en avoir un…

– Je l’ai trouvé bébé, il était perdu, du coup on s’est occupé de lui… Après, on lui a dit qu’il pouvait partir, mais il préfère rester avec nous.

– Crôa !

– Et là, il me colle parce qu’on a passé l’été à jouer ensemble et qu’il est tout triste que l’école reprenne… expliqua le petit garçon.

– Crôa… 

– … Alors qu’il y a cinq chats et deux chiens pour jouer avec lui à la maison… Â» ajouta Phil, taquin, en le caressant encore.

Le corbeau lui jeta un Å“il courroucé et bécota sa joue, le faisant rire :

« Ã‡a va, c’est une blague ! »

Des éclats de voix venant de plus loin les fit se tourner et l’instituteur fronça les sourcils en reconnaissant certains de ses élèves, il se hâta d’aller voir. Léo s’approcha de Phil et Alice pour voir et rigola :

« C’est Paul et Didier, là ? Avec le nouveau ?

– Ouais, confirma Phil, plus blasé qu’amusé, lui. Ils commencent fort… Â»

Ils n’avaient aucune envie d’aller voir de plus près, mais il semblait que les deux caïds de service s’étaient alliés au nouveau, le fâché, contre le Black alors qu’ils jouaient tous quatre au ballon avec d’autres.

« C’est qui ? demanda Alice, un peu apeurée.

– Des crétins, répondit Phil, ils font rien en classe, ils essayent tout le temps de se battre, c’est vraiment des nuls…

– Tu nous dis s’ils t’embêtent, nous, ils savent qu’ils doivent pas nous chercher, ajouta Léo.

– On dirait qu’ils ont trouvé un nouveau crétin pour les aider. » remarqua Léa, qui les avait rejoints avec Radidja et Ugo pour voir ce qui se passait.

En effet, c’était clairement les trois qui s’étaient ligués contre le petit Black que l’instituteur était en train de recadrer très sévèrement.

« Super, on en avait pas assez de deux… soupira Ugo.

– Monsieur Mourgues a l’air d’être fâché… nota Radidja.

– Tant mieux, si ça pouvait les calmer direct, on aurait peut-être la paix… Â» conclut Phil.

************ 

« Salut les gars ! Merci d’être passés ! Â»

Kirill, au portail, regarda Gael descendre lentement les marches de l’entrée pour les rejoindre, vaguement inquiet :

« Tu es sûr ça ira ? Â»

Johann, qui était sorti de la voiture pour s’approcher aussi, constata que son ami n’avait pas l’air très en forme. Gael soupira, les traits tirés et boitillant avec sa béquille :

« Ouais, ouais, t’en fais pas… C’est juste la réunion de rentrée, y en a pas pour longtemps, ça va le faire… J’ai mis les cachetons dans mon sac, je les prendrai si je tiens pas… Â»

Johann et Kirill échangèrent un regard, le blond grave et le brun haussa les épaules :

« Tu nous dis si ça va pas, hein.

– Ouais, ouais, promis… Â»

Johann prit le volant, Gael monta près de lui, calant sa béquille entre ses jambes, et Kirill s’installa à l’arrière.

Les deux amis étaient passés chercher Gael pour leur rentrée, dans leur nouveau lycée. Ils devaient y être pour 10h, ils avaient encore de la marge. Johann partit donc tranquillement :

« T’as une gueule de déterré, sérieux… Mal dormi ?

– Pas top, et j’ai pris une mauvaise position cette nuit, c’est pas grave… Â»

Johann eut un sourire :

« On en a pas pour longtemps, de toute façon, tu l’as dit… Un peu de blabla, nos emplois du temps, liste des profs, et c’est bon… Avec un peu de chance, on est rentré pour déjeuner !

– On verra… On va déjà voir à quoi ressemble ce lycée…

– J’espère on sera même classe, soupira Kirill en s’accoudant à sa portière pour regarder dehors.

– Ça devrait, lui répondit Johann, apparemment il y a qu’une classe en L… Y a juste en langues qu’on sera pas ensemble, comme l’an dernier…

– On survivra…

– Da. Â»

Le reste du trajet se fit en silence, chacun des trois jeunes gens perdus dans ses pensées. L’été avait été compliqué, agité et riche en émotions, pour eux tous et particulièrement Gael.

*********

Juin et juillet avaient été très durs pour le jeune médium. La douleur lui portait sur les nerfs et la canicule n’aidait pas. Malgré tous ses efforts pour prendre sur lui et tous ceux de son entourage pour l’aider, il était devenu très irritable et un accident bête avait fait déborder le vase, en le faisant tomber. Heureusement que Phil était absent à ce moment-là, au centre aéré, car Yulian et Yuuki l’avaient entendu crier depuis leur loft, le grenier tout juste réaménagé dont ils peignaient les murs. Ils avaient accouru pour découvrir avec stupéfaction Gael en train d’injurier Tsume, responsable involontaire de sa chute.

Bien sur les nerfs également, à cause de l’humeur de son amant comme de ses propres chaleurs, ce dernier avait eu la sagesse de quitter les lieux, préférant aller courir dans la forêt plutôt que de risquer de devenir violent envers son compagnon. Mais la fêlure était bien là et les jours qui avaient suivi n’avaient rien pu arranger, les disputes restant fréquentes. Le couple était toujours très sérieusement en froid lorsque, mi-juillet, Tsume, Yuuki et Yulian s’étaient envolés pour Tokyo.

La distance était peut-être nécessaire aux deux garçons pour faire un point. C’était la première fois qu’ils vivaient une crise aussi violente, l’une de celles qui fait se demander si cette relation qu’on chérissait tant a vraiment un sens.

Les douleurs étaient enfin passées et Gael avait attaqué les soins de kiné. La canicule était toujours là, mais il dormait enfin et surtout, il se sentait enfin mieux. A un gros détail près : il n’avait aucune nouvelle de Tsume. Ce dernier ne répondait à aucun de ses messages et, si ce n’était par Yuuki et Yulian, ils n’avaient aucune nouvelle.

Gael avait alors réfléchi, réalisé à quel point ça avait dû être dur pour son compagnon, mais il avait cette fois pris sur lui, sur le conseil de son oncle, de ne pas le harceler de messages et de le laisser en paix pour que lui aussi puisse réfléchir et faire son choix.

Ça avait été une discussion très tardive, une nuit moite où Guillaume avait trouvé son neveu seul au salon, dans la pénombre. Seul le lampadaire de la rue donnait un rayon de lumière blafard.

« Gael ? Qu’est-ce que tu fais là ? Â»

L’historien s’était approché, inquiet, en l’entendant renifler. Gael était sur le canapé, il avait avoué :

« Je voulais appeler Tsu, mais j’ai trop peur, j’y arrive pas… Â»

Navré, Guillaume était venu s’asseoir près de lui alors que le jeune homme continuait, balbutiant :

« Ã‡a fait neuf jours et il répond pas… Â»

Guillaume avait passé son bras autour de ses épaules :

« Ã‡a va aller…

– Pourquoi il répond pas… Â»

Gael tremblait :

« Qu’est-ce que je vais faire… S’il revient pas… Â»

Guillaume avait répondu avec douceur :

« Il va revenir. Il t’aime.

– On s’est dit des trucs tellement dégueulasses…

– Ça arrive, dans un couple. Vous les pensiez pas, vous le savez tous les deux. Je pense qu’il a besoin d’air, lui aussi. Besoin de réfléchir un peu, c’est normal. Il faut que tu le lui laisses, Gael.

– J’ai peur, Guillaume… Â»

Gael renifla.

« Si je peux même pas lui dire que je veux qu’il revienne… Comment on va faire… ? Â»

 Guillaume soupira et reprit après un silence :

« Dis-lui juste ça, alors. Envoie-lui un message, un dernier message, pour lui dire ce que tu veux lui dire, mais après, il faudra que tu le laisses en paix. Â»

Gael eut un sanglot, mais il obtempéra. Il essuya ses yeux en reniflant encore et tapa rapidement quelques phrases :

« Tsume, tu me manques. Je veux que tu reviennes, je t’aime. Profite bien de ton voyage. Je t’attends. Â»

Trois semaines devaient encore passer, les 21 jours les plus longs que Gael ait jamais vécus, entre espoir et désespoir.

Et comme si ça ne suffisait pas, c’était là-dessus qu’ils avaient eu la très mauvaise surprise de recevoir une visite dont ils se seraient bien passés.

Un après-midi où il faisait presque une température supportable, Gael, Johann et Phil barbotaient dans la petite piscine gonflable alors que Kirill bronzait, sur le transat, à côté. Tous les quatre étaient donc en maillot de bain. Autour d’eux, tout était calme. Les chiens et les chats dormaient à l’ombre, les abeilles butinaient çà et là, quelques frelons du nouveau nid, sur le pommier, voletaient aussi tranquillement et tout allait bien, lorsque des bruits au niveau du portail les avaient alertés.

Eux étaient de l’autre côté, à l’arrière de la maison. Cherny et Pesok avaient levés la tête de concert, elle avait bondi sur ses pattes alors que lui grondait avant de faire de même. Johann, Gael et Kirill avaient échangé un regard et le premier et le troisième s’étaient levés pour aller voir, suivant les chiens qui avait filé. Gael se leva plus lentement, faisant attention à sa jambe, et Phil se leva aussi, intrigué :

« Ã‡a va ?

– Oui, oui…

– C’est qui, à ton avis ?

– Je sais pas… Mais c’est bizarre qu’ils aient pas sonn酠»

Entendant les chiens aboyer, Gael fronça les sourcils :

« Je vais voir…

– Tu veux que j’ailles chercher Tonton ?

– Euh, je sais pas… Â»

Gael sortit de la piscine :

« Si ça crie, va le chercher… Â»

Phil regarda son frère partir, un peu inquiet, avant de se tourner vers une abeille qui volait autour de lui :

« Bzzz ?

– Je sais pas… Â»

Il tendit la main et le petit insecte se posa sur son doigt :

« Bzzz bzzz ?

– Tu crois ? Â»

Un frelon arriva et Phil lui tendit son autre main pour qu’il s’y pose :

« Bzzz.

– Ah, toi aussi ?

– Bzzz ! Â»

Phil fit la moue :

« Bon, si vous voulez, mais je veux pas que vous vous fassiez mal, alors vous faites attention ! Â»

Entendant que ça criait sans trop comprendre quoi, Phil fronça les sourcils, laissa s’envoler les deux insectes et il courut à l’intérieur pour aller chercher son oncle :

« Tonton, tonton ! Â»

Guillaume était dans son bureau, il travaillait à un article pour un ouvrage collectif sur les possédées de Loudun, une sombre affaire de religieuses ensorcelées du XVIIe siècle, en corsaire et pieds nus. Alarmé par le ton de son neveu, il se redressa :

« Qu’est-ce qu’il y a, poussin ?

– Viens vite ! Il y a des gens qui crient au portail ! Â»

Guillaume se leva et ils allèrent voir tous deux ce qu’il en était. Sortant par l’avant, c’est-à-dire sur le petit perron qui surplombait la cour, ils virent que quatre jeunes gens étaient là, trois garçons et une fille, face à Kirill et Gael, Johann étant un peu en retrait. Il fut d’ailleurs le seul à voir les deux nouveaux venus, levant un instant la tête vers eux.

Guillaume fronça les sourcils en entendant ce que disait Gael, mains levées en signe évident d’apaisement :

« Jérémie, par pitié, là, t’es vraiment en train de creuser ta tombe… Â»

Phil fronça les sourcils à son tour alors que son oncle lui murmurait :

« Reste là, je vais appeler la police… Â»

Phil hocha la tête et Guillaume rentra.

Kirill serrait nerveusement sa main droite, preuve pour qui le savait que l’envie de faire apparaître son épée le démangeait. Cherny et Pesok étaient debout, la première près de Johann et le second à côté de Gael, très vigilants tous deux.

Phil croisa les bras, sombre, alors que quelques abeilles et frelons venaient voler autour de lui et que la fille criait :

« Ferme ta gueule, toi, putain d’enculé ! C’est ta faute, toute cette merde ! Qu’est-ce t’as été baver aux keufs, sale bâtard ! 

– Sonia, les flics ont pas eu besoin de nous pour vous choper, intervint Johann. Ton crétin de frangin a grillé un feu rouge, tu te rappelles ?! Â»

Elle fit un pas vers eux, furieuse, mais Pesok s’interposa en grondant, la faisant reculer :

« Dégage, toi !

– C’est Pesok, il fera rien si tu fais rien. Â» lui répondit Kirill.

Elle jura et voulut donner un coup de pied au chien, mais sursauta en entendant un bourdonnement beaucoup trop près de son oreille. Elle poussa un cri :

« C’est quoi encore c’te merde !

– Ça ressemblait à un frelon… nota Gael qui continua, aussi calme qu’il le pouvait : Sérieux, on a pas voulu vous enfoncer, qu’est-ce que vous venez nous péter les couilles, là ? Tu nous as foncé dessus avec ta caisse, Jérémie, alors qu’on se connaissait même pas, ça fait deux putains de mois que je boite, et tu crois quoi, là, qu’en revenant nous menacer avec deux potes, on va se mettre à chougner et qu’on va retirer notre plainte ?

– T’as intérêt si tu veux pas qu’on te défonce ta race, sale pédé !

– Ben viens me la défoncer, ma race, on va voir ce que tu vaux sans ta caisse, connard ! Â»

 Jérémie rugit et voulut se jeter sur lui, ses potes bien motivés aussi, mais comme sa sÅ“ur un peu plus tôt, des bourdonnements les firent sursauter alors que la voix froide de Phil les faisait sursauter, puis lever la tête vers lui : 

« Personne touche à mon frère. Â»

Ce fut un des deux acolytes qui lui cria :

« De quoi y s’mêle ce merdeux, tu veux qu’on t’défonce aussi ! Â»

Phil les fixait sans ciller et répéta d’un ton sans appel :

« J’ai dit personne touche à mon frère. Â»

 Et visiblement, un certain nombre d’abeilles et de frelons étaient d’accord avec lui.

Lorsque les policiers arrivèrent avec les gendarmes, les premiers ayant dû avertir les seconds car le village dépendait d’eux, trois des agresseurs avaient été maitrisés, le quatrième, un des deux sbires, ayant réussi à s’enfuir. Vu la peur qu’ils avaient eue lorsque les insectes les avaient attaqués, il devait être loin…

L’agent Frontaux secoua la tête, blasé.

« Ce coup-ci, t’es bon pour de la préventive, Doloirs… Â» dit-il à Jérémie.

Les tentatives des trois agresseurs pour expliquer qu’ils passaient par-là par hasard (l’enquête prouverait qu’ils cherchaient l’adresse de Gael depuis des semaines) et que c’étaient Gael et les autres qui les avaient alpagués en les voyant pour les insulter ne convainquirent pas les représentants de l’ordre, pas plus que leur histoire d’insectes agressifs lancés sur eux par Phil, puisqu’ils n’avaient pas la moindre piqûre.

Phil s’était assuré que ses petits amis à six pattes se contentent de leur faire peur, sachant pertinemment que les deux nids seraient détruits sans sommation dans le cas contraire. Quand son frère le trouva dans le jardin, au soir, il était en train de parler à quelques abeilles et frelons, posés sur ses mains ou volant autour de lui :

« Bon, tant mieux… Merci, c’est gentil de nous avoir aidés…

– Phil ? Qu’est-ce que tu fais ? Â»

L’enfant laissa les insectes partir et rejoignit son frère en lui tendant la main. Gael la prit avec un sourire.

« Je vérifiais que tout le monde allait bien.

– C’est grâce à toi qu’ils n’ont piqué personne ?

– Oui, je leur avais dit d’être prudents… Surtout les abeilles… Ça aurait vraiment été triste qu’une d’entre elles meure à cause de ces cons. Â»

Gael éclata de rire.

Jérémie et son pote, connu aussi pour diverses frasques, eurent cette fois-ci effectivement droit à un aller simple pour la maison d’arrêt alors que Sonia, jugée en comparution immédiate, se vit consignée à domicile avec pour seules autorisations de sortie celles d’aller à ses travaux d’intérêts généraux le reste de l’été et au lycée en septembre.

*********

Johann laissa Gael et Kirill devant la grande grille ouverte du lycée avant d’aller se garer un peu plus loin, sur le parking. Ses deux amis l’attendirent, regardant la grande cour encadrée de trois corps de bâtiment massifs, pur XIXe et remarquablement propres. Il y avait déjà beaucoup de monde.

« J’admets, ça en jette, dit Gael.

– Chto ? [Quoi ?]

– Ça en jette, ça veut dire que c’est imposant, ça a de la gueule.

– Ah, da, oui, c’est beau bâtiment… Â»

La voix de Justine les fit sursauter :

« Gael ? Alors c’est vrai que vous êtes là, cette année ? Â»

Gael lui sourit :

« Eh, salut, Justine ! C’est vrai que c’est ton lycée… Lena nous avait dit pour ton appendicite ? Ça va mieux ? Du coup, tu retapes aussi ? Â»

Elle hocha la tête :

« Oui, oui… Et toi, ta jambe, il parait que ça a été dur ?

– J’ai passé des étés plus cools, mais là ça va.

– Johann n’est pas là ?

– Si, il arrive, il se gare… Ah, je sais plus si tu connais Kirill ?

– Euh, non… Enfin, on s’est aperçu, mais… »

Le jeune Russe s’inclina poliment :

« Mes respects, Mademoiselle. Â»

Elle sursauta, toute rose, alors que Gael gloussait. Kirill tenait de son frère une galanterie un peu vieillotte qui faisait toujours son effet sur la gente féminine.

« C’est le petit frère de Yulian, le compagnon de Yuuki, la cousine de Tsume… Il vit chez Johann et Lena, tu as déjà dû le voir ?

– Euh oui, on s’est croisé…

– Kirill, je te présente Justine Gordiflot, ta voisine. Â»

Johann arriva sur ses entrefaites :

« Tiens ? Salut Justine. Ça va mieux ?

– Oui, merci… Bonjour, Johann. Et toi, tu vas bien ?

– Ouais, ouais, tranquille… Â»

Une cloche sonna et Justine leur dit qu’il fallait y aller. Ils se joignirent donc à la foule présente, des jeunes gens souvent très bien habillés et très propres sur eux. Ça changeait de leur lycée précédent… Gael se permit de se mettre un peu à part pour pouvoir s’appuyer contre un des grands marronniers de la cour, car son genou lui reprochait toujours virulemment sa mauvaise position nocturne. Johann et Kirill restèrent à côté de lui. Un petit moment passa pendant lequel un groupe d’adultes, sans doute les profs et l’équipe de direction, se rassemblait pour faire face à la masse des élèves. Un homme plus jeune approcha alors de notre trio avec une chaise pour demander à Gael :

« Pardon, nous avons vu que vous aviez une béquille, vous voulez vous asseoir ? Le discours risque d’être un peu long…

– Oh ? Oui, je veux bien, merci… C’est très gentil… balbutia Gael, surpris.

– Non, non, c’est normal, répondit le jeune homme en la posant, puis il remarqua : Je ne crois pas vous connaître, vous êtes nouveaux ?

– Tout à fait… Â»

Gael s’assit avec soulagement et son regard croisa celui d’un des hommes du groupe, un quadragénaire à l’air doux, blond un peu ébouriffé, qui lui sourit avant de regarder l’ensemble des élèves, sans perdre son sourire, et de taper des mains pour ramener le silence. Ceci fait, il commença d’une voix aussi forte que calme :

« Bonjour à tous, soyez les bienvenus. Je me présente, je suis le père Daniel Custos, le nouveau directeur de cet établissement. Monsieur Boudoins a été contraint de nous quitter suite à des problèmes de santé durant l’été. Il va bien et est très heureux de la carrière qu’il a menée ici. Souhaitons-lui une bonne retraite, il l’a plus que méritée, mais regardons devant nous, car vous le savez, jeunes gens, cette année est une année importante pour vous, car elle doit vous conduire au bac, la clé de vos études supérieures et donc d’une bonne partie de votre avenir. Je compte sur vous pour faire tous les efforts nécessaires pour y arriver et nous serons là, moi, ma direction, toute notre équipe pédagogique, pour vous y aider au mieux, pour que vous y parveniez dans les meilleures conditions possibles. Je compte aussi sur vous, qui êtes les aînés de cette école, pour être vigilants et bienveillants envers tous les plus jeunes que vous croiserez ici, surtout les plus petits des classes de primaire… Â»

Le discours était amical et positif et les élèves silencieux et attentifs. Custos présenta son adjointe, ses conseillers principaux d’éducation, les secrétaires, ainsi que les surveillants et surveillantes, parmi lesquels se trouvait le jeune homme qui avait apporté la chaise à Gael. Puis, il appela les élèves de littéraire à suivre leur professeur principal jusqu’à sa salle pour qu’il leur y explique plus en détail comment allait se passer l’année. Une trentaine de jeunes gens, principalement des jeunes filles, cela dit, se groupa donc pour suivre un quinquagénaire grand et bien vêtu, aux cheveux et à la courte barbe blanche, avec des petites lunettes fines.

« La salle est à l’étage, dit-il à Gael, est-ce que ça ira ?

– On va essayer…

– Il y a un ascenseur, sinon, n’hésitez pas.

– Ah, merci… Mais là, je risque de me perdre, je vais essayer de vous suivre…

– Comme vous voulez, monsieur Dalo. Nous n’allons pas y aller en courant, de toute façon… Â»

Gael tiqua.

« Euh… Comment vous connaissez mon nom… ? demanda-t-il prudemment en fronçant un sourcil.

– Mon épouse m’a parlé de vous… De vous trois, ajouta-t-il avec un sourire en coin.

– C’est pas vrai… gloussa Johann qui les suivait alors que Kirill essayait de suivre.

– Si, si, lui répondit l’enseignant. Je m’appelle Stéphane Maubry, enchanté de vous rencontrer. Â»

Johann et Kirill rigolèrent alors que Gael haussait les épaules avec amusement :

« Eh bé le monde est petit… Â»

Monsieur Maubry était leur professeur de philosophie et professeur principal. Il leur distribua leurs emplois du temps et leur expliqua comment allait se passer l’année, les échéances d’examens blancs et leur donna la date de la première rencontre parents-professeurs, une dizaine de jours plus tard.

Les cloches de la chapelle de l’établissement sonnaient midi lorsqu’ils repartirent. Dans la cour, ils croisèrent le surveillant qui leur avait apporté la chaise, qui parlait avec le directeur. Les deux hommes leur sourirent et Custos demanda :

« Tout s’est bien passé ? Vous voilà libérés ?

– Très bien, merci.

– Ça ira, votre jambe ? s’enquit-il encore.

– Ça va ça vient, mais ça va de mieux en mieux…

– Vous êtes dispensé d’EPS, j’imagine ?

– Alors, oui et non, en fait ça dépend des sports et j’ai des exercices à faire, donc on verra avec le prof si je peux les faire pendant les cours… J’ai une lettre de mon kiné. Â»

Le directeur hocha la tête, souriant :

« Ã‡a serait bien. Passez une bonne après-midi, en tout cas. 

– Merci ! Â»

Les trois jeunes gens partirent et dès qu’ils furent hors de leur vue, le surveillant fit un clin d’œil à son supérieur :

« Drôle de trio, hein.

– Oui… Drôle de trio. Â»

Daniel Custos souriait toujours.

********

Tsume préparait avec amour le déjeuner. Yuuki était partie chercher Phil, les garçons n’allaient pas tarder.

Pensif, il songea en éminçant les oignons qu’il espérait que le nouveau lycée allait convenir.

Lorsqu’il était revenu en France après 29 jours au Japon, il avait fait le clair dans sa tête et savait ce qu’il voulait. Les tensions qu’il y avait eues avec Gael étaient somme toute normales dans le contexte de sa blessure et de ses chaleurs et il ne faisait aucun doute qu’il y en aurait d’autres. Le plus important pour eux était de surpasser ça et il savait qu’ils pouvaient le faire.

Lorsqu’il était arrivé en France, il ne pensait pas y rester. Il pensait y passer quelques mois, peut-être quelques années, le temps de trouver sa voie. Et il avait trouvé autre chose, un beau jeune homme avec lequel il voulait vivre encore longtemps.

Il avait été surpris que Gael ne soit pas avec Guillaume et Phil à l’aéroport. Il était très tard et il faisait lourd. Guillaume n’avait pas fait de commentaires, se contentant de dire que Gael était fatigué et avait préféré s’épargner la route. Phil était tout content de revoir les trois voyageurs, son visage s’était cependant assombri lorsque son oncle avait dit ça. Il avait fait la moue :

« Il avait pas l’air bien, Gael, il a été se coucher tout de suite après manger… Â»

Yuuki et Yulian avaient échangé un regard un peu inquiet et Tsume avait souri. Il avait échangé, lui, un regard avec Guillaume qui avait juste haussé les épaules avec un sourire triste. Tsume avait caressé la tête du petit garçon :

« Je vais faire attention en entrant dans la chambre, alors, pour ne pas le déranger. Â»

Guillaume avait hoché la tête :

« Tu feras bien. Â»

Ils étaient rentrés sans encombre. Yulian et Yuuki étaient restés un peu avec Guillaume le temps de boire un coup, alors que Phil allait se coucher tout de suite. Tsume, lui, avait été se doucher rapidement. Puis il avait rejoint la porte de sa chambre et inspiré un grand coup avant d’entrer.

La pièce était sombre et silencieuse. Il devina Gael, sous le drap fin, qui lui tournait le dos, couché en chien de fusil sur la droite. Il savait que son ami ne dormait pas, le rythme de son souffle le trahissait. Il sourit avec tendresse avant de se glisser dans le lit et de venir se blottir dans son dos pour l’enlacer. Gael trembla.

« Tadaima. Â» [Je suis rentré.]

Gael resserra ses bras autour de ceux de Tsume.

« Okaeri… Â» [Bienvenue.]

Il y eut un silence. Puis Tsume reprit doucement :

« Tu m’as manqué aussi. Mais il fallait, je pense… J’ai beaucoup réfléchi.

– …

– Je voudrais te dire que j’étais désolé aussi. Que je t’aime aussi. Que j’ai attendu ce retour aussi. Et euh… J’aimerais beaucoup… Passer le reste de ma vie près de toi… Ou en tout cas… Aussi longtemps qu’on le sentira. Â»

Gael renifla et se tourna lentement pour l’enlacer :

« T’es un crétin.

– Ouais.

– Plus jamais tu me laisses 29 jours sans nouvelles. Sinon tu vas finir en descente de lit, pigé ?

– Promis. Â»

Tsume l’avait embrassé et Gael répondu avec passion, mais la fatigue des deux jeunes gens les avait retenus d’aller plus loin et ils s’étaient endormis rapidement.

Tsume surveillait ses casseroles en se disant qu’il avait de la chance.

Yuuki et Phil furent les premiers arrivés, sans grande surprise. Le petit garçon était plutôt content de sa rentrée. Il expliqua aux deux Japonais que le nouvel instituteur était très gentil et qu’il pensait que ça allait être bien de travailler avec lui.

Gael, Johann et Kirill arrivèrent alors que Phil et Yuuki finissaient de mettre la table. Phil sauta comme toujours sur son frère pour l’accueillir, faisant rire tout le monde.

« Coucou, mon bébé. Ça a été, ta rentrée ?

– Oui ! Et toi ?

– Ben écoute, on a l’air d’avoir un emploi du temps plutôt sympa et le lycée a l’air bien… commença Gael en s’asseyant à la table. Le dirlo a l’air cool et j’ai même eu droit à une chaise pour écouter son petit speech tranquille, donc on va pas se plaindre… Â»

Ils s’installèrent et commencèrent à manger dans une bonne ambiance. Phil leur raconta sa matinée et ce qui s’était passé à la récréation :

« â€¦ Alors le maître les a grondés, on a pas trop entendu, mais quand on est rentrés dans la classe, il nous a expliqué que Paul et Didier et le nouveau, Emile, ils avaient insulté l’autre nouveau, celui qui est noir… Ils lui ont dit qu’ils voulaient pas jouer avec un nègre et le maître a dit que c’était très grave, et quand Emile il a dit qu’en France, on était libre et qu’on disait ce qu’on voulait, le maître a dit que non, qu’on avait pas le droit d’insulter les gens, et il a dit aussi qu’en plus, ça c’était une insulte raciste, que c’était un délit et qu’on pouvait aller en prison quand on disait ça… C’est vrai ?

– Euh, ouais, confirma Gael, ouais ouais, j’avais cherché, quand tu insultes quelqu’un, tu peux avoir une amende, mais les insultes racistes, c’est comme les insultes homophobes et sexistes et tout ça, tu peux aller un peu en prison, oui.

– Homophobes, c’est les gens qui t’insultent parce que vous êtes amoureux avec Tsume ?

– C’est ça.

– Ils sont bêtes…

– Ouais !

– Et eux, ils sont bêtes aussi, il a l’air sympa, Siaka…

– Siaka c’est nom petit garçon noir ? demanda Kirill.

– Oui.

– C’est joli, comme prénom, remarqua Johann et Yuuki hocha la tête.

– Dis Gael, tu m’accompagnes tout à l’heure ?

– Oui, si tu veux… Â»

C’est comme ça que Gael et Tsume accompagnèrent Phil pour sa reprise à 13h30.

Ils firent le trajet avec Layla et Radidja et, devant l’école, furent accueillis par monsieur Mourgues qui faisait connaissance avec les parents de ses élèves. Voyant Phil, il s’excusa auprès de la personne avec qui il parlait pour venir vers lui.

« Rebonjour, Philippe, tu as bien mangé ?

– Oui !

– Et voici ton grand frère, j’imagine ?

– Oui ! C’est Gael.

– Enchanté, le salua l’instituteur, aussi aimable que grave. Je suis Dominique Mourgues, l’instituteur de Philippe, en lui tendant la main.

– Enchanté aussi, répondit Gael en la lui serrant, et puisque nous y sommes, je vous présente mon compagnon, Tsume Fukuro.

– Oh ? s’étonna l’instituteur avant de se reprendre et de tendre la main à Tsume : Enchanté également.

– De même, répondit Tsume en la serrant et en s’inclinant légèrement par réflexe.

– Ça tombe très bien que vous soyez venus, j’avais l’intention de demander à vous rencontrer… commença Mourgues et il ajouta avec un geste d’apaisement et un sourire en voyant Gael froncer un sourcil : Il n’y a aucun souci, j’ai juste regardé les fiches de mes élèves pendant la pause et vous ne nierez pas que la situation de Phil est particulière, je voulais donc faire un point avec vous, pour être sûr de bien l’appréhender. Â»

Gael leva le sourcil qu’il avait froncé :

« Ah, d’accord… C’est bien la première fois qu’on nous demande ça, mais c’est gentil… Vous voulez qu’on prenne rendez-vous avec notre oncle ?

– Ce serait le mieux, s’il est disponible.

– Ben, je lui en parle ce soir et on voit, il n’a pas encore repris les cours, moi, j’ai plusieurs jours où je finis de bonne heure, on devrait réussir à trouver un moment…

– Ce serait bien, merci. Â»

******** 

Yuuki alla tranquillement sonner à la porte de Layla avec son grand caddie, dans son joli yukata bleu clair, ce matin-là, pour aller au marché avec elle, comme à leur habitude. Il faisait beau et encore très bon et Yuuki souriait, de bonne humeur. Elle était contente, car comme il y avait deux autres Lyonnais dans l’équipe de France, elle allait pouvoir s’entraîner avec eux sans avoir besoin de quitter la région. Elle avait un peu craint de devoir partir, ce dont elle n’avait pas du tout envie, surtout depuis qu’elle s’était installée dans le petit loft refait à neuf avec Yulian, au-dessus de l’auvent. Avoir enfin un petit nid à eux avait été un grand pas dans leur relation, qui était au beau fixe. Elle avait un peu appréhendé le voyage au Japon, mais ce dernier s’était très bien passé et ils avaient reçu la bénédiction de sa grand-mère, très heureuse de rencontrer Yulian et de voir Yuuki si épanouie à ses côtés.

Layla la rejoignit et elles partirent. La Syrienne avait enfin lâché le voile strict au profit de jolis foulards colorés, elle était bien plus détendue et souriante, enfin intégrée au sein du village.

En chemin, les deux femmes parlèrent du nouvel instituteur. Layla et Abdallah avaient également eu droit à leur rendez-vous, qui s’était très bien passé, comme celui de Guillaume et Gael. Dominique Mourgues était une personne très ouverte et soucieuse avant tout de ses élèves. Layla l’avait beaucoup apprécié, se sentir respectée et écoutée l’avait sincèrement touchée. Yuuki était vraiment heureuse de la voir chaque jour plus confiante en elle-même et en son pays d’accueil.

Le marché était paisible à cette heure. Elles attendaient au maraîcher, parlant avec deux vieilles dames de leur connaissance, lorsqu’elles virent le prêtre du village, un vieux monsieur rond et vouté, accompagné d’un homme plus jeune, bien plus souriant, tous deux escortés de madame Gordiflot et de sa mère, et d’une troisième femme qu’elles ne connaissaient que de vue, une nouvelle arrivante, leur semblait-il, croisée à la sortie de l’école. La mère du petit Emile, dont les insultes racistes à la rentrée avaient fait le tour du village.

Voyant le regard intrigué de Yuuki et Layla, une de leurs amies leur dit :

« Ah, vous ne devez pas être au courant, nous avons un nouveau cur酠»

Il sortit de l’explication qui suivit qu’on projetait une fusion de plusieurs paroisses en une seule, pour pallier le manque de prêtres, et que cet homme avait donc été envoyé afin d’une part d’aider le prêtre vieillissant dans sa mission, d’autre part pour préparer cette fusion. Ni Yuuki, ni Layla n’étaient bien sûr concernées, mais elles savaient toutes deux l’importance que tout cela avait pour beaucoup de leurs voisins.

L’autre vieille dame ricana :

« Les trois bigotes ont un nouveau chouchou, en tout cas… Â»

Le petit groupe continuait son chemin et arriva donc à leur hauteur. Le vieux prêtre salua poliment les quatre femmes, son jeune acolyte fit de même, bien que visiblement intrigué par la présence des deux Orientales, Mme Gordiflot et sa mère le firent par pure politesse hypocrite et la cinquième toisait Yuuki et surtout Layla avec un dégout si visible qu’elles ne s’étonnèrent même pas de son silence.

Yuuki écouta poliment Mme Gordiflot présenter le nouveau prêtre aux deux autres : le père Luc Mascherare, pendant que Layla, interpellée par le marchand, lui expliquait ce qu’elle souhaitait lui acheter. Le jeune prêtre était aimable, souriant, visiblement curieux. Yuuki s’excusa poliment lorsque ce fut son tour et commença également à voir avec le marchand tout ce qu’elle voulait, tant pour elle et Yulian que pour le reste de la bande. Et ça faisait pas mal de légumes. Le voyant, le jeune prêtre, qui avait décroché du discours enflammé de Mme Gordiflot sur le bien-fondé de la fusion des paroisses, lui demanda avec amusement :

« Vous avez un régiment à nourrir ? Â»

La remarque arracha un sourire à Layla, qui attendait son amie, comme à Yuuki qui lui jeta un Å“il et répondit en prenant le lourd sac de pommes de terre que lui tendait le maraîcher :

« Ah, quatre grands garçons à la maison et on est neuf en tout, ça fait beaucoup patates. Â»

Il hochait la tête avec une moue impressionnée, lorsque la cinquième femme jeta :

« Ah ben c’est bien la peine de venir ici pour se retrouver avec un restaurant chinois payé par nos allocations ! Â»

Il y eut un silence. Yuuki, qui rangeait ses patates dans le caddie, se redressa, réajusta ses lunettes et regarda la femme :

« Je suis Japonaise, j’ai jamais touché un centime de votre pays et je crois plutôt que c’est mes impôts qui payent les vôtres, d’allocations. Je vous souhaite une bonne journée, j’ai un championnat à préparer, mes collègues de l’équipe de France comptent sur moi. Â»

Yuuki s’inclina et continua son chemin sans se retourner. Layla salua le groupe avec amusement et la suivit.

Le jeune prêtre était également amusé, comme son collègue et les deux vieilles dames.

« Voilà une femme de caractère, nota-t-il.

– Oui, approuva son collègue. Elle donne des cours au club d’arts martiaux du village, il parait qu’elle est très douée… Â»

*********

Même s’ils avaient leur cuisine dans leur petit loft, il arrivait fréquemment que Yuuki et Yulian mangent avec les autres à la maison. Ce qui était le cas ce soir-là. Comme Gael, Johann et Kirill finissaient à 18h, que Guillaume avait une réunion tardive aussi, et que Lena ne serait pas là plus tôt que de coutume, Yuuki et son cousin avaient décidé de s’occuper du dîner.

Yulian ne fut pas là très tôt non plus, il avait un peu trop traîné au bureau pour finir d’enregistrer un livre un peu complexe, ce qui lui avait fait louper son train habituel, il avait donc dû attendre le suivant.

Ils ne dinèrent donc pas de très bonne heure et lorsque Yuuki raconta ce qui était arrivé au marché, Lena poussa un soupir à décoiffer quelques chauves :

« Ah, elle… Madame Breneux. M’en parle pas, on l’a eue au cabinet pour le rappel de vaccin de son fils, pas le petit qui est avec Phil, hein, elle en a un plus grand… Ça a été une horreur…

– A ce point ? s’étonna Guillaume.

– Ah ben c’est pas compliqué, quand elle a su qu’Abdallah était syrien, elle a voulu appeler la police…

– Parce que ? demanda Johann en fronçant un sourcil.

– Parce que c’était forcément un escroc avec un faux diplôme venu ici pour préparer l’invasion des Musulmans…

– Ah, une adepte du Grand Remplacement ? sourit Guillaume.

– Ouais. Mais pas que, apparemment son mari est un parachuté du FN pour les municipales…

– Ah, ben ça explique tout ! Â»

Phil demanda :

« Ã‡a veut dire quoi ?

– Quoi ?

– Le Remplacement et le parachute ?

– J’allais demander aussi… dit Kirill et Yuuki et Yulian opinèrent.

– Le Grand Remplacement, expliqua Guillaume, c’est une théorie qui veut qu’il y ait un grand complot mondial de plein d’étrangers pour venir vivre ici à notre place, en prenant toutes nos richesses, et que tous les gens qui arrivent, comme la famille d’Abdallah, ils le fassent exprès pour ça, juste pour nous envahir petit à petit en prenant tout.

– Mais la famille d’Abdallah, ils sont venus à cause de la guerre de leur pays ?

– Oui, mais pour ces gens-là, la guerre, c’est pas une assez bonne raison pour partir.

– Preuve qu’ils n’en ont pas vécue depuis un moment… Et le parachute, c’est quoi ? demanda à son tour Yulian, curieux.

– Alors, quand on dit que quelqu’un est parachuté pour une élection, expliqua à son tour Lena, ça veut dire que son parti l’envoie dans un endroit où il n’a aucune attache juste pour avoir un candidat, au cas où, on sait jamais, il puisse se faire élire… Là, c’est pour les élections municipales de mars. Â»

Yulian hocha la tête :

« Il y en a du monde qui est arrivé ici ces derniers temps… Tu avais une réunion avec le Conseil, il y a du nouveau ? Â»

Guillaume dénia du chef :

« Pas vraiment… Y a toujours des petits excités pour harceler le campement, mais aucun n’a l’air d’avoir reparlé de sorciers et de démon… On sait pas trop quoi en penser, du coup… Est-ce qu’ils se sont calmés ou est-ce qu’ils préparent un coup fourré, dur à dire… Toujours est-il qu’on reste sur nos gardes… Â»

*********

C’était un lundi matin d’octobre, froid et pluvieux, et Phil avait eu du mal à se lever. Il était grognon et il fallut toute la bonne humeur et les ronrons des chats pour lui rendre le sourire avant son départ à l’école.

Il partit avec Yuuki, Layla et Radidja. Les deux femmes les laissèrent au portail. Les deux enfants filèrent dans la cour pour y découvrir une ambiance un peu étrange, car une rumeur y courait ce matin-là. On avait retrouvé un cadavre de biche dans la forêt, la veille, et la rumeur du grand chien noir avait refait surface en un éclair.

Phil ne fit mine de rien, se contentant d’écouter, et l’affaire en resta là. On pensa à un chien errant et on passa à autre chose. Mais ce n’était que partie remise, car un sanglier fut retrouvé pareillement mutilé à trois semaines de là, et cette fois, l’enfant se dit que ce n’était pas normal. Aussi, lorsque Yami vint lui faire un petit coucou à la récré, il en profita pour lui demander discrètement d’aller faire un tour dans la forêt pour avoir des infos. L’oiseau s’exécuta sans attendre.

Il attendait sagement Phil à la maison lorsque l’enfant y revint manger, à midi.

Yuuki, qui avait su la rumeur en passant à la boulangerie, et Tsume l’écoutèrent attentivement lorsqu’il leur traduisit ce que Yami avait appris :

« Il y a une chouette qui a tout vu et qui lui a raconté… C’était une espèce de grand chien très maigre, sombre, peut-être noir, avec plusieurs grosses queues touffues… Il grondait fort et il courait vite… Elle a dit qu’il s’était jeté sur le sanglier comme un fou, comme s’il avait pas mangé depuis très longtemps… Â»

Mis au courant dès son retour, en milieu d’après-midi, Guillaume resta très sceptique.

Même s’il ne faisait aucun doute qu’il y avait de la magie, deux attaques à plusieurs semaines d’écart, ça restait très étrange. A part si ça venait du Second Monde et faisait des allers-retours ? Ça lui paraissait la seule explication plausible, car si une bête aussi affamée restait là, il y aurait forcément plus de victimes, mais la description ne lui rappelait aucune créature vivant de l’autre côté de la Porte…

Il décida donc d’aller dès la nuit tombée dans la forêt, passer la porte pour demander de l’aide aux elfes.

Lorsqu’il apprit ça à son retour, Yulian lui proposa de l’accompagner.

Kirill, Gael et Tsume firent de même, tout de même inquiets de les laisser partir seuls dans ce contexte étrange.

 Phil était inquiet et voulut les attendre. Il s’installa avec Johann au salon, pour le regarder jouer à la console en attendant, mais, fatigué, il s’endormit, en boule sur le canapé.

Il eut un sursaut et la sensation de se réveiller. Un peu vague, il se redressa sur ses bras et regarda autour de lui. Il était dans une belle forêt, il faisait grand jour et très beau. Phil se demanda ce qu’il faisait là avant de sourire en voyant une grande renarde rousse courir joyeusement vers lui.

Reconnaissant sans mal l’animal avec lequel il avait déjà joué dans un rêve, il y avait quelques mois de cela, il se leva pour le rejoindre. Tout content, la renarde lui sauta presque dans les bras, le faisant rire :

« Tu vas bien ? Ça faisait longtemps !

– Oui, oui, ça va ! jappa la rouquine en lui sautillant autour. Viens, Maman voulait te voir ! Â»

Intrigué, Phil la suivit à travers les arbres, jusqu’à une magnifique clairière avec une vieille fontaine un peu en ruines. Le clapotis de l’eau se mêlait au chant des oiseaux.

Une femme était assise là, sur le muret encore intact, et Phil reconnut celle dont il n’avait aperçu que la silhouette lointaine lors de son rêve précédent. Elle n’était ni très grande ni très épaisse, aux cheveux mi-longs sombres et bouclés partant un peu dans tous les sens. Elle portait une tunique longue, aux manches repliés sur ses avant-bras, un pantalon ample et des sandales. Une canne de bois reposait entre ses jambes. Le pommeau était une tête de dragon finement sculpté aux yeux de grenat étincelant.

Elle avait l’air très doux, étrangement sans âge, et sourit en les voyant arriver.

La renarde se précipita vers elle et elle la caressa affectueusement :

« Merci, Rosanna. Bonjour, Phil. Â»

Le petit garçon s’approcha, intrigué :

« Bonjour, madame… C’est vous sa maman ?

– Disons que je l’ai recueillie tout bébé, alors c’est tout comme. Â»

Elle lui fit signe et il la rejoignit : 

« C’est joli, ici… C’est chez vous ?

– Pas vraiment, nous sommes dans un espace à part, un monde où on peut se promener dans les rêves, et donc s’y rencontrer.

– On est dans un rêve pour de vrai, alors ?

– Tout à fait. Je te demande pardon de t’avoir fait venir sans te demander. Mais il fallait que je te parle.

– Ah ?

– Oui. Â»

Elle prit sa main pour y déposer un pendentif argenté :

« Ton oncle va avoir besoin de toi. Â»

*********

Phil se réveilla en sursaut lorsque Johann lui tapota l’épaule, car le petit groupe venait de rentrer.

Un peu vague, le petit garçon sursauta en sentant un objet dans sa main, mais, occupés à se saluer, les autres ne le virent pas. Phil s’assit et jeta un Å“il rapide dans sa main replié. Le pendentif s’y trouvait, une étoile à 12 branches avec au centre un A au milieu d’un cercle ouvert en bas ?

L’enfant allait le leur montrer quand le conseil de la femme revint à son esprit :

Garde-le secret, sinon ils te le prendront et tu ne l’auras plus quand tu en auras besoin.

Il se retint donc, le glissa dans sa poche et les rejoignit. Ils étaient fatigués, mais allaient bien, ils n’avaient rien croisé de dangereux. Point moins réjouissant, le Second Monde n’avait rien pu pour eux. La Porte n’avait pas été ouverte, elle était désormais trop surveillée pour qu’ils puissent en douter, et aucune créature ne semblait correspondre à celle décrite.

Dans l’incertitude, Yulian avait formellement demandé à toutes les bêtes de la forêt, et Guillaume à son Petit Peuple, de les avertir à la seconde où cette créature y reposerait ses pattes.

 Les semaines passèrent à nouveau sans que rien ne se passe. La rumeur s’était éteinte, les Fêtes approchant. Tout le monde avait autre chose à faire.

Phil regardait souvent ce drôle de pendentif, quand il était seul. Il le gardait toujours avec lui, car il ne savait pas quand il en aurait besoin. Il n’avait qu’une certitude, ce qu’elle lui avait dit : il saurait s’en servir au bon moment.

Lorsque la nuit tomba, au soir du dimanche 8 décembre, le village s’illumina des dizaines de lumignons que tous posèrent à leurs fenêtres. Comme chaque année, beaucoup de gens se promenaient dans les rues pour voir ça, en plus des lumières installées par la municipalité, et pour les adultes, pour boire un petit vin chaud sur la place. Les enfants n’étaient pas oubliés, puisqu’on y trouvait aussi des marrons chauds.

Kirill regardait ça avec curiosité, découvrant cette fête locale que ses amis lui avaient expliqué un peu plus tôt : pour remercier la Sainte Vierge de les avoir sauvés de la peste, les Lyonnais illuminaient chaque 8 décembre la ville et sa région en posant de petites bougies à leurs fenêtres. On était loin ici de la récupération outrancière que la municipalité de Lyon avait fait de cette tradition, en faisant une attraction touristique internationale alors même que les lumignons se faisaient de plus en plus rares aux fenêtres de la capitale des Gaules. La fête était ici plus simple et conviviale.

Notre petite bande trainait donc sur la place, Phil mangeant des marrons chauds avec son frère et ses amis, Lena et Yuuki parlant avec Layla et Abdallah, alors que Yulian et Guillaume savouraient leur vin chaud, essayant de deviner quelles épices y avaient été rajoutées, lorsque Yami était arrivé bien trop vite.

L’oiseau était intelligent, il savait qu’il ne devait pas trop attirer l’attention des humains. Il se posa donc sur le bras que Gael lui tendait et croassa plusieurs fois, mais pas trop fort. Phil sursauta et dit tout bas :

« Il y a le grand chien dans la forêt !

– Quoi ?! Â»

Les garçons se regardèrent, filer discrétos allait être ardu… Mais ils n’avaient pas le choix. Gael donna l’oiseau à son frère pour aller rejoindre sans attendre son oncle et leur ami. Ces derniers échangèrent un regard, il fallait faire vite et mieux valait y aller en nombre. Ils ne pensaient pas risquer grand-chose, mais plus ils seraient, mieux ça serait… Ils trouvèrent un prétexte pour filer tous en vitesse, une subite envie de cinéma, parce que les Lumières, c’était cool, mais il faisait pas chaud, donc allez bonsoir tout le monde, finissez bien sans nous !

*********

Ils avaient pu atteindre la forêt sans peine, le temps d’aller récupérer leurs armes, et se garer tout au bord. Yami avait volé et les attendait à l’orée des arbres. Ils étaient tous là, sur leurs gardes, y compris Phil, même si son oncle comme son frère n’en étaient pas très heureux. Mais puisque personne ne pouvait le garder et qu’il ne devait pas rester seul, ils n’avaient pas eu trop le choix.

Le petit garçon avait promis de rester prudent, de se cacher s’il le fallait, mais le pendentif était serré dans sa main gantée.

Il marchait rapidement, sans se plaindre, tenant la main de son frère de son autre main. La forêt était silencieuse, comme toujours lorsqu’elle avait peur, et Yulian et Guillaume, qui marchaient en tête, s’arrêtèrent soudain et s’accroupirent, faisant signe aux autres qui firent de même. La créature n’était plus très loin, ils pouvaient entendre ses grondements sourds alors qu’elle dévorait un cerf. Sans un bruit, Yulian et Guillaume firent signe à tous de se disperser sans bruit pour l’encercler, ce qu’ils firent, lentement mais sûrement.

Phil devait rester en arrière, mais il avança pourtant pour suivre son oncle sans que ce dernier, focalisé sur la créature, ne s’en rende compte.

L’enfant tremblait, mais il avançait pourtant.

Il aurait pourtant donné beaucoup pour s’éloigner au plus vite de cette créature aussi belle qu’effroyable. Une espèce de grand canidé, effectivement, possiblement aussi haut qu’un cheval, mais décharné. Sa fourrure presque noire, zébré de quelques traits blancs sur le bas du dos et les cuisses, était rase sur tout le corps, à l’exception d’une crinière hirsute tout autour de sa tête et de pas moins de cinq longues queues touffues qui s’agitaient nerveusement.

Guillaume resta accroupi et appela Akh, autant par sécurité que pour lui demander si lui avait une idée de ce que c’était que ce truc…

Alors qu’il sentait le vieux démon s’éveiller, il se releva, car tous étaient en place et il était temprs d’en finir.

« Qui que tu sois, cria-t-il, je t’ordonne à l’instant de te présenter à moi, moi, le Gardien de ce lieu ! Â»

Yulian avait sorti ses lames et se tenait prêt à bondir, tout comme Kirill et Yuuki, et Tsume se retenait de grogner sous sa forme animale. Alors que la créature relevait la tête en grondant sourdement, une tête étrangement fine, toute noire, sa gueule dégoulinant de sang, ses deux yeux entièrement rouges se fixèrent sur Guillaume.

Gael regardait ce dernier et jura entre ses dents. Il avait senti l’aura de son oncle changer, Akh était là, pourquoi donc Guillaume restait-il soudain comme paralysé… ?

La créature se tourna vers le Gardien, grondante, alors que Yulian comprenait. Il bondit, mais trop tard, elle avait sauté pour se jeter sur Guillaume qui ne bougea pas.

Le cri de Phil les surprit tous lorsque l’enfant surgit pour s’interposer, tendant ses mains vers la bête qui fut stoppée en plein vol. Quelque chose brillait dans les mains de l’enfant, la créature hurla de rage et disparut dans un nuage noir qui s’évapora dans l’air.

Un silence très étrange suivit alors que tous essayaient de comprendre ce qui venait de se passer.

Yulian et Yuuki accoururent vers Phil, qui venait de tomber à genoux, pâle comme un mort, et Guillaume qui semblait reprendre ses esprits.

Les autres suivirent.

« Guillaume, ça va ? Â»

Mais ce ne fut pas la voix du Gardien qui répondit, et tous tremblèrent malgré eux en attendant Akh dire d’une voix faible :

« Impossible… Iwô… ? Â»

Guillaume parvint enfin à reprendre le contrôle de son corps et il porta ses mains tremblantes à son visage :

« Akh, s’il te plaît, explique-toi… Tu le connais ?

– C’est mon grand-père… Â»

Un silence abasourdi suivit ses mots.

« Pardon ? bredouilla Gael qui venait de s’agenouiller près de Phil.

– C’était Iwô, le père de ma mère…

– Il s’est désintégré ? demanda Johann.

– Non, lui répondit Yulian en secouant négativement la tête. Juste téléporté face à ce que lui a montré Phil… Â»

Gael avait pris son frère dans ses bras et le serrait fort en lui disant que tout allait bien. Yulian s’accroupit devant eux et demanda doucement :

« Tu veux bien me montrer ce que c’était ? Â»

Phil lui tendit le pendentif comme il put, pleurant à moitié. Yulian lui sourit :

« Tu as été très courageux… Â»

Puis, le grand Russe sursauta tant en voyant la chose qu’il en tomba sur ses fesses, éberlué.

Phil bredouilla très vite :

« Je suis désolé je voulais pas vous mentir mais la dame elle a dit que je devais pas vous le dire parce que sinon vous alliez le prendre et qu’après on l’aurait pas quand il fallait… Â»

Lena s’accroupit à son tour alors que Guillaume secouait la tête pour achever de redémarrer ses neurones.

« Tout va bien, Phil, ne t’en fais pas… Montre, Yulian ? Â»

Il lui tendit la chose, elle observa et fronça les sourcils :

« J’ai déjà vu ça dans un bouquin… Une étoile à 12 branches… ? Â»

Yulian se releva :

« Ce n’est pas une étoile à 12 branches, ce sont deux étoiles à 6 branches superposées… Le sceau de Salomon, doublé, qui contient l’alpha et l’omega… C’est le sceau des Veilleurs des Mondes. Â»

Il semblait ne pas en revenir :

« Qui t’a donné ça, Phil ?

– C’est la dame, dans mon rêve… La dame avec la renarde… Elle me l’a donné en me disant qu’on en aurait besoin… Mais que tant que je m’en étais pas servi, je devais rien vous dire…

– Elle ne t’a pas dit son nom.

– Non… Â»

Yulian se massa les tempes alors que Johann demandait :

« C’est quoi, ça, les veilleurs des Mondes ? Â»

Lena fit la moue :

« Je croyais que c’était une légende ?

– Moi aussi… reconnut Guillaume.

– Pareil, soupira Yulian. On parle de personnes qui gardaient les accès entre les Mondes, pas seulement entre celui-ci et celui des Elfes, mais entre tous les mondes, mais je n’ai jamais vu la moindre preuve qu’elles existaient vraiment… Â»

Yuuki vint frotter le dos de son compagnon :

« Je crois il faut aller dormir pour ce soir, le grand-père de Akh est parti, il faudra qu’on cherche, pourquoi il est là et si on peut faire quelque chose, et qui est la femme qui a donné ça à Phil, mais là, il faut qu’on repose. Â»

Akh soupira encore par les lèvres de Guillaume :

« Tu as raison, nous ne pouvons rien faire de plus pour l’instant… Â»

*********

De haut du grand sapin depuis lequel il avait suivi toute la scène, Sakariel regarda le groupe repartir. Il n’avait pas eu à intervenir, mais il s’en était fallu de peu.

« Tu es satisfait ? Â» demanda la grande chouette blanche qui l’accompagnait.

Il hocha la tête.

« Oui, j’y vois déjà plus clair… Â»

Quoi qu’il en fût, les choses s’avéraient plus graves et compliquées que prévu… Leurs ennemis avaient donc réussi l’impensable, réussir à emprisonner un démon pour en faire une arme… Les fous… Un être aussi puissant était une sacrée bombe à retardement…

« Mais cette femme a raison, nous ne pouvons rien de plus pour cette nuit, rentrons. Â»

Il déploya ses ailes et s’envola et elle le suivit. Il allait devoir redoubler de vigilance. Mais il savait maintenant qui étaient ses alliés.

*********

L’homme se réveilla en sursaut, en sueur. Son serviteur venait de revenir très violemment en lui… Il grimaça sous l’afflux de sensations et d’images floues, mais le visage de Guillaume lui apparut assez clairement au milieu du chaos indescriptible de tout ça.

Il serra les dents.

Maudit Gardien… Maudit serviteur du Diable, il ne perdait rien pour attendre… Il se leva lentement de son lit, à bout de souffle. Il parvint à atteindre son bureau pour y prendre son téléphone.

« Oui, c’est moi… Désolé, c’est urgent… J’ai une bonne et une mauvaise nouvelle… J’ai identifié le Gardien… Mais il a pu faire fuir mon serviteur, je vais avoir besoin de renfort… Â»

*********

Guillaume accepta sans rechigner l’invitation de son hôte. Akh ne lui avait encore jamais proposé de le voir sous sa véritable forme, mais dans cette transe un peu étrange, il ne fut pas trop surpris de découvrir une créature ressemblant beaucoup à celle de la forêt, à deux nuances près : pas de zébrures, son corps était tout noir et moins émacié, ses queues par contre n’étaient pas unies, des taches blanches et rouges s’y trouvaient, formant un étrange dessin évoquant un crâne aux yeux sanglants lorsqu’elles étaient bien alignées.

« J’avoue, je ne pensais pas que tu ressemblais à ça.

– Je ne pensais pas utile de te le montrer…

– Ce n’est pas un souci. De quoi voulais-tu me parler ?

– Je suis très inquiet, Iwô n’a rien à faire dans ton monde et en prime, il n’était pas du tout dans son état normal… Comme s’il était devenu un chien sans volonté… Il faut que je retourne chez moi savoir ce qui s’est passé.

– Euh, tu sais ce qui va se passer si tu me quitte, Akh…

– Je le sais, oui, et je ne veux pas causer ta mort. C’est pour ça que je t’en parle. Il faut que nous trouvions une solution pour que je puisse temporairement me détacher de toi le temps d’aller voir ce qui s’est passé.

– Ça peut être possible, il faut que je fasse des recherches…

–Prends ton temps, mon ami. Même si la situation est urgente, mon grand-père ne peut pas être en réel danger ici, à notre échelle… A la tienne, ça te laisse un peu de marge… Â»

Les deux êtres savaient ce qu’il en était : Guillaume n’avait survécu au sort de l’invocation que parce que le démon s’était fondu en lui. La conséquence du départ de celui-ci serait la réactivation du sort, qui ne pouvait que provoquer alors la mort du Gardien.

Guillaume revint à lui, dubitatif. Il allait devoir joindre au plus vite le Conseil.

*********

Phil écoutait son grand-père lui raconter des souvenirs d’une de ses campagnes militaires en Inde, avec un bon chocolat chaud, près du sapin scintillant.

Non loin de là, sur un fauteuil, Guillaume lisait tranquillement. Ce soir-là, c’était le réveillon.

Iwô n’était pas réapparu… Pour le moment en tout cas. Lui avait quelques pistes pour exhausser la demande d’Akh, le Conseil et tout son réseau cherchait.

Phil n’avait pas fait de nouveau rêve. L’identité de cette étrange femme à la renarde restait donc un mystère… L’ordre immémorial et légendaire des Veilleurs des Mondes pouvait-il être une réalité… ? La formule rituelle de l’ouverture de la Porte les invoquait, certes, mais il y avait toujours vu un simple symbole…

Gael passa par là et lui mit sans sommation un bonnet rouge sur la tête, le tirant de ses pensées. Guillaume leva les yeux et se contenta de le repositionner pour ne pas qu’il lui tombe sur le nez. Il fallait rester dans l’ambiance du jour, après tout. Les choses arriveraient en leur temps.

A suivre…

6 réponses à Le Soir au fond des bois… – Une Histoire de famille 8

  1. Suzie dit :

    Merci beaucoup pour cette histoire j’aime vraiment j’ai hâte de lire la suite j’ai lu les deux premier tome vivement

  2. romeyer dominique dit :

    C’est absolument génial ! J’aimerai acheter ces livres ! J’attends la suite avec impatience

    • Ninou Cyrico dit :

      @Dominique : Merci beaucoup, le tome 3 paraitra prochainement, dès que le 3e arc sera bouclé. 🙂 Et la 9e nouvelle paraitre ici très bientôt ! 🙂
      N’hésitez pas à aller lire d’autre chose si vous voulez pour patienter, il y a de quoi faire ici 🙂 !

  3. Pouika dit :

    Merci pour ce début de nouvelles péripéties en persepective !

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