Synopsis : Bien décidée à retrouver et libérer la créature réduite en servitude par leurs adversaires, notre petite famille va rencontrer des personnes étranges et peut-être pas étrangères à tout ça…
Ça commençait ici et ça continuait ici, ici, ici, ici, ici, ici et ici !
Note importante : Vous le savez si vous connaissez cette série, il y a pas mal de monde qui parle pas mal de langues. A ce titre, de nombreux personnages font des fautes de français, C’EST NORMAL, c’est pour signifier que ce ne sont pas des francophones natifs.
Pour ce texte, les phrases qui ne sont pas dites « en français dans le texte » vont être retranscrites de deux façons : celles qui sont écrites en italique, en VO et « sous-titrées » sont dites dans la langue en question et ne peuvent être comprises que par ses locuteurs, au contraire de celles qui sont écrites en italique et en français, qui sont prononcées dans une langue étrangère dans le texte, mais que tout le monde peut comprendre grâce à un sort.
Note importante bis : Ca faisait très longtemps que cette série était en pause et je m’en excuse ! J’ai eu d’énormes soucis d’inspiration et surtout de coordination, bref, ça partait dans tous les sens et je ne m’en sortais pas. J’ai eu une idée il y a seulement quelques semaines qui m’a permis de repartir, mais au prix de changements narratifs importants par rapport à ma trame initiale… J’espère donc que ça se tient et que ça va vous plaire !! 🙂
Les Veilleurs des Mondes
Une Histoire de Famille 9
Nouvelle de Ninou Cyrico
« Ce monde touche à sa fin… Cette année commence sous de bien sombres augures…
– Vous croyez ?
– Ce changement climatique, ces mœurs obscènes qui deviennent la norme, ces scandales à répétition… Que vous faut-il de plus ! Je vous le dis : l’Apocalypse est proche ! Nous avons épuisé la patience de Notre Seigneur… Il nous reste très peu de temps avant que les Portes des Enfers ne s’ouvrent… L’Apocalypse arrive…
– Mais que pouvons-nous faire ?…
– Nous ne pouvons rien contre Sa colère… Nous l’avons plus que méritée… Mais il ne sera pas dit que nous ne lutterons pas jusqu’au bout contre les serviteurs du Diable !… Où en est l’enquête sur cette maudite succube ?! Nous devons faire tomber le Conseil de Sorciers de Lyon !
– Ça avance, Monsieur, notre agent sur place avait raison. L’homme qu’il avait identifié a toutes les chances d’être le Gardien que nous cherchons. Reste qu’il semble avoir tout un groupe d’alliés puissants. Notre agent a demandé du renfort, nous sommes en train de l’organiser.
– Nous devons faire vite… Nos amis de l’Évêché nous ont avertis, nos actions déplaisent… Ces faibles ont peur de briser le Pacte, nous devons leur montrer au plus vite que ces sorciers se moquent de nous !
– Ne craignez rien, Monsieur ! Nous avançons !
– Où en est l’autre problème, d’ailleurs ?!
– Justement, c’est ce que je voulais dire ! Il est réglé ! Et ça a été très facile… Le démon a été scellé dans un flacon béni et nous nous sommes débarrassés de son serviteur, ce maudit Américain !…
– Qu’avez-vous fait du corps ?
– Nous l’avons jeté dans le Rhône… Nous avons prié pour son âme, mais à mon avis, c’était peine perdue… Un homme aussi compromis n’aura jamais accès à la Miséricorde Divine … »
*********
Damn, this water is fucking cold… [Merde, cette eau est putain de froide…]
Ce fut la première réflexion de l’homme lorsqu’il retrouva suffisamment de conscience pour pouvoir à nouveau penser.
La deuxième fut qu’il devait sortir de ce fleuve.
Il ouvrit les yeux. A priori, ces connards avaient attaché un poids à sa jambe, il devait donc être au fond… Tout était noir, le froid menaçait de le paralyser, il devait donc se dépêcher… Pas le temps d’attendre le printemps, là.
Il referma les yeux, remua pour remettre ses muscles en marche et se tortilla pour voir ce lest… Ah, ça allait, la corde était fine… Ils n’avaient pas l’air de lui avoir fait les poches, donc, son vieux canif devait encore être là…
Gagné…
Il trancha sans trop de mal le lien et remonta à la surface comme il put. L’air n’était pas beaucoup plus chaud que l’eau, surtout sur sa peau mouillée, mais il put au moins reprendre sa respiration. Il avait beau être au-dessus de ça, étouffer n’était jamais agréable…
La nuit était noire, un quart de lune brillait dans le ciel d’hiver. Il se mit à faire la planche comme il pouvait, à défaut d’autre chose. Ses yeux clairs regardèrent un moment l’astre céleste. Il y avait beaucoup d’étoiles, il devait être loin de la ville…
Le courant était fort, le fleuve large, il allait en chier pour se tirer de là… Mais il devait et ceci avant de se retrouver au milieu de la Méditerranée. Plus loin il allait se retrouver, plus longtemps il mettrait à revenir et il n’aimait pas l’idée de laisser Mist prisonnière de ces cinglés plus que de raison. Pourvu qu’au moins, elle reste sagement dans leur flacon en l’attendant… Ils avaient déjà du bol qu’elle n’en soit pas ressortie quand l’autre fou lui avait vidé son chargeur dessus… Mist pouvait devenir grognonne quand on s’en prenait à lui.
Voyant une péniche qui approchait, il se dit que c’était sa chance, même si elle allait au sud… Elle allait forcément s’arrêter quelque part et ça serait moins pénible pour lui de rester accroché et d’attendre qu’elle accoste pour retourner sur la terre ferme que d’essayer d’y aller tout seul…
La nuit jouait pour lui, il parvint à nager jusqu’au bateau et s’y agripper sans se faire repérer.
Et il ne se fit pas plus repérer quand, quelques heures plus tard, alors que le ciel claircissait, la péniche se rapprocha de la rive gauche. Il la lâcha avant le port fluvial où elle se dirigeait, dès qu’il fut assez près du bord pour pouvoir le rejoindre à la nage, et les racines des arbres qui y poussaient lui fournirent de quoi se hisser hors de cette eau glaciale pour de bon.
Il se traîna et resta, à bout de souffle, allongé sur le dos, bras en croix et dégoulinant.
Okay, Jack. That’s good. You’ve survived a lot worse than this, man. [OK, Jack. C’est bon. T’as survécu à bien pire que ça, mec.]
Il se redressa comme il put sur ses coudes et secoua la tête, ébouriffant ses boucles blondes.
Il souffla un gros coup en gonflant ses joues.
Combien de temps était passé ?… Ces mecs leur étaient tombés dessus tôt le matin, ça faisait donc minimum une journée… Peut-être plus, dur à dire… La notion du temps passé devenait délicate quand il se prenait quelques balles dans la tête, il en savait quelque chose.
Il replia ses jambes et s’assit.
Donc.
Suivre le fleuve, au nord, jusqu’à Lyon, retrouver la planque, récupérer leurs affaires, retrouver Mist et la tirer de là. Ils les avaient pris par surprise, mais il savait faire ça, lui aussi, et quand il aurait retrouvé son flingue, ça ne serait pas la même histoire.
Son regard se durcit.
Lui pouvait survivre à trois balles dans la tête. Il doutait fort que ça soit leur cas.
*********
« J’ai froiiiiiiiiiiid ! » couina Johann, faisant rire ses deux amis, alors qu’ils traversaient la cour.
Kirill soupira, goguenard :
« Tu trouves ça froid ? Jamais tu survis chez moi !
– Ouais ben je t’emmène au Brésil et je te regarde crever de chaud ! »
Gael gloussa et la voix de leur proviseur, Daniel Custos, les fit sursauter :
« Il faisait si froid que ça, là où vous viviez, Kirill ? »
Gael et Johann le regardèrent avec surprise, ne l’ayant absolument pas vu arriver, et si Kirill avait froncé un sourcil, il se reprit vite et hocha la tête :
« Da. On était loin au nord, beaucoup froid, beaucoup neige. Nuits très très longues l’hiver. »
Custos hocha la tête à son tour, souriant doucement :
« Ça doit vous changer, d’être ici.
– Da, mais bons changements. »
Le proviseur hocha encore la tête et reprit :
« Ça tombe bien que je vous voie, Kirill. Je voulais vous dire que j’avais repris votre professeur de biologie sur le fait que vous preniez vos notes en russe, il devrait vous laisser tranquille.
– Ah ? Merci.
– De rien, je vous en prie… Reprocher à un Russe vivant en France depuis moins d’un an de ne pas écrire en français est ridicule. J’espère qu’il aura compris, sinon, n’hésitez pas à nous le faire savoir. Ça ou n’importe quel autre problème, d’ailleurs… On ne nous a pas rapporté d’autre euh, comment dire… débat houleux sur la situation internationale… ? »
Kiril avait froncé un sourcil, mais Gael confirma avec un petit sourire en coin :
« Non, ça va.
– Tant mieux ! »
Appelé par une surveillante, le proviseur les salua et la rejoignit. Kirill n’avait pas relevé son sourcil, il regarda ses deux amis :
« Quoi c’est, ‘’débat houleux’’, là ?
– Quand on a parlé de la Russie en philo et que Sabrina et Marine t’ont fait suer à propos de Poutine… Tu te souviens ?
– Ah, ça… Oui, oui, je souviens… J’ai toujours pas compris quoi elles avaient… »
Les trois jeunes gens reprirent leur chemin et Johann haussa les épaules :
« Ben, de leur point de vue, que tu saches à peine qui c’est, Poutine, ‘faut admettre, ça avait de quoi surprendre… »
Kirill haussa les épaules à son tour, en secouant la tête.
Coupé du monde dans le palais en ruines de son père, il ne s’était jamais ne serait-ce que posé la question de comment était et fonctionnait le reste du monde. Il y avait des terres et des gens autour d’eux, sûrement, mais ses connaissances géographiques et historiques étaient pour le moins légères. Yulian avait eu fort à faire pour lui ouvrir l’esprit là-dessus lorsqu’ils étaient partis ensemble.
Depuis, le garçon avait appris que la Terre était ronde, qu’il y avait près de 200 pays, encore plus de langues, encore plus d’ethnies, plus d’histoires, de nuances et de diversités qu’il ne pourrait jamais l’appréhender et surtout que tout ce petit monde adorait se foutre sur la gueule pour des raisons plus ou moins, souvent moins, défendables. Et que donc, apparemment, la personne qui dirigeait actuellement la Russie, celui dont Yulian disait non sans ironie qu’il se prenait pour un nouveau tsar, faisait partie du petit club des plus gros fouteurs de merde mondiaux.
Kirill avait intégré l’information, sans plus. Il n’avait aucun attachement particulier à la Russie en tant qu’État moderne et encore moins à ses dirigeants actuels. Et encore moins pour un fantasme de grande nation passée dont il faudrait à tout prix rétablir la grandeur. Si cette grandeur n’existait plus, il devait y avoir des raisons. Il avait désormais assez conscience de la déchéance de son propre père pour songer que le passé était ce qu’il était et que vouloir le faire revivre était absurde et n’amenait rien de bon.
Kirill vivait donc loin de ces considérations. Le présent et l’avenir, ce qu’il pouvait y faire, l’intéressaient plus qu’un passé idéalisé.
« Allez, plus qu’une heure et on se rentre… soupira Gael en étirant ses bras au-dessus de sa tête. Purée, j’ai déjà faim…
– Pas assez mangé ce matin ? lui demanda Johan.
– Ben je pensais que si… Mais apparemment non… Ça ira, vous ?
– Oui, oui, ‘faut dire que Kirill nous a encore préparé un sacré petit-déj’…
– C’était petit-déj’ normal, soupira le jeune Russe en levant les yeux au ciel. C’est vous qui mangez pas assez le matin, surtout hiver, il faut manger… »
Ils rejoignirent le reste de leur classe pour une heure de lettres.
Les œuvres choisies par le ministère, cette année-là, n’étaient pas des plus passionnantes, mais leur professeur, un homme jeune et énergique, avait au moins le mérite de parvenir à les rendre intéressantes en les raccrochant à des préoccupations plus contemporaines et plus proches de son public.
Malheureusement pour lui, le mercredi de 12 h à 13 h, ledit public souffrait surtout d’inanition. Sauf Kirill et Johan, donc, et celles et ceux qui avaient grignoté un truc en douce à la pause de 10 h.
Le pauvre homme fit donc de son mieux, mais sans grand succès.
Pragmatique cependant, il les lâcha sur un « Bon appétit ! » des plus joviaux.
Le trio se fit un devoir, comme souvent, de ramener Justine et une autre demoiselle du village, pour leur épargner de rentrer par le bus qui, ramassant d’autres établissements avant le leur, arrivait souvent tard et déjà bien plein.
La grand-mère de Justine voyait ceci d’un très mauvais œil, persuadée des mauvaises intentions du trio de garçons. Comment un pervers inverti, un hérétique orthodoxe et un garçon élevé parmi les peuples non moins hérétiques d’Amérique latine auraient-ils pu n’être que serviables… Impossible !
Elle avait souvent réprimandé Justine, ne cessant de la mettre en garde, mais l’adolescente n’était plus la petite catho butée qu’elle était des années plus tôt. Bon, elle n’était pas devenue une rebelle délurée non plus, mais elle faisait désormais confiance à Gael. Elle n’en pinçait par contre plus depuis longtemps pour Johann. Cela dit, la galanterie à l’ancienne de Kirill la faisait toujours rosir. Comme quand il lui tenait poliment la portière de la voiture, comme il le fit ce jour-là.
Les trois jeunes gens avaient faim, cela dit, quand ils rentrèrent enfin.
Yuuki, Tsume et Phil les avaient attendus et Yulian, qui avait posé une RTT, était là également. Il se fit comme toujours un devoir de réactiver le sort qui permettait à son frère d’être compris en parlant russe et ils s’installèrent à table.
La conversation roula sur divers sujets aussi divers que le dernier cours d’EPS, où Kirill avait découvert le basket-ball et, une fois les règles comprises, avait poliment mis la misère à ses camarades, que le fait que Yuuki avait enfin eu confirmation qu’elle avait obtenu la nationalité française, après pas mal de galères, mais que l’appui de la Fédération française de Kendo lui en avait sûrement évité beaucoup plus, ou encore que le petit trio de brutes de sa classe, Paul, Didier et Émile, avait encore été puni par leur instituteur après avoir encore insulté Radidja et Siaka.
« … Et cette fois, M. Mourgue était vraiment en colère… raconta Phil. La directrice avait l’air embêtée, elle voulait juste mettre un mot sur leur carnet, mais lui, il lui a juré que c’était la dernière fois et que si ça recommençait, il irait voir les gendarmes. Et quand elle a répondu qu’elle lui interdisait, il a répondu qu’il n’avait pas besoin de son autorisation pour aller signaler un délit.
– Il a bien raison, approuva Gael alors que les autres hochaient la tête.
– J’ai croisé madame Breneux, la maman de Émile au marché avec Layla, jeudi dernier, raconta Yuuki. Toujours collée à la mère de Paul et Justine, avec la grand-mère, et aux curés, et à nous regarder de travers…
– Lena disait encore que la grand-mère les avait fait suer au cabinet, à encore refuser d’être reçue par Abdallah… soupira Johann. Elle en peut plus !
– M’en parle pas, sourit Gael. Le super trio de bigotes, même Justine en a marre…
– Ben même le jeune curé, ajouta Yuuki. Il avait air épuisé… »
Phil se leva pour aller ouvrir à Yami qui tapait du bec vivement du bec contre la vitre :
« Doit y avoir un truc dans l’air, M. Mourgue est très fatigué aussi, depuis lundi… Il a mal au ventre le matin… »
Le corbeau rentra en croassant plus énergiquement que d’habitude et Phil et Yulian froncèrent les sourcils de concert. Aussitôt alarmés, les autres les laissèrent écouter jusqu’au bout, graves.
Phil et Yulian échangèrent un regard, vaguement inquiet pour l’enfant et sombre pour l’adulte qui croisa les bras en se redressant :
« Bon, ben nous voilà bons pour une balade en forêt après manger…
– OK si tu nous signes un mot d’excuse pour le contrôle de bio de demain. »
*********
Il faisait très froid, dans la cabane, et l’ambiance qui y régnait n’était pas des masses plus chaleureuses.
À défaut de neiger, il avait beaucoup plu et l’humidité glaciale n’aidait pas beaucoup les trois hommes qui se trouvaient là à se sentir mieux. Principalement celui qui était attaché au sol et se prenait les coups, d’ailleurs.
Un nouveau coup de pied lui fit se dire qu’il fallait quand même qu’il réussisse à se tirer de là, alors qu’un des deux autres lui criait pour la énième fois :
« DIS-NOUS OÙ EST CETTE PORTE ! »
– Still no fucking idea of what you want… » [Toujours aucune putain d’idée de ce que vous voulez…]
Le second tenta sans grand succès de retenir son collègue quand il voulut encore le frapper.
« Arrête, Quentin, tu vois bien que ça ne sert à rien !
– Maudit rejeton des enfers ! »
Ledit Quentin regarda son comparse, exaspéré, mais ce dernier restait plus calme :
« On ne va pas y passer des heures, j’ai emmené de quoi le rendre plus coopératif.
– OK, fais vite. »
Le comparse hocha vivement la tête et alla prendre sa sacoche, posée sur la petite table de camping pliante qui se trouvait là. Il en sortit trop vite une seringue et quelques flacons, nerveux, rattrapa celui qui s’était mis à rouler sur la table et les regarda l’un après l’autre, avant d’en choisir un et de sursauter quand son camarade aboya :
« Magne-toi, on a dit ! »
L’autre manqua d’en faire tomber son flacon, mais Quentin n’en avait cure : il s’accroupit près de leur prisonnier, qui avait rouvert ses yeux clairs et les regardait l’un l’autre avec une vague inquiétude.
S’il avait su qu’ils le traîneraient là pour il ne comprenait pas quoi, au lieu de le ramener à leur base, il ne se serait pas laissé faire si facilement.
Il inspira profondément et se redressa comme il pouvait sur ses mains liées avant de lever les yeux au ciel en voyant celui qui remplissait sa seringue :
« Oh fucking God… [Oh nom de Dieu…] Je sais pas ce que vous voulez, guys, pour de vrai… C’est pas en me droguant que je devinerai…
– Arrête de nous prendre pour des cons ! »
Oh fuck, screw it… [Oh putain, merde à la fin…]
« Faites un effort pour, alors. »
Il replia ses jambes juste à temps pour que ça soit elles qui encaissent le coup qui suivit, et pas son ventre, et rigola quand même un peu.
Mais sur quelle bande de cinglés il était tombé, bon sang…
Ils commençaient vraiment à lui peser sur les valseuses, cela dit.
Il avait déjà perdu plus de deux jours à revenir vers Lyon et – Dieu merci – réussi à retrouver son sac, tout ça pour qu’ils lui retombent dessus aux alentours de leur base, avant donc qu’il ne puisse s’y faufiler pour retrouver Mist… Et cerise sur le pompon, désormais persuadés qu’il était lui aussi un démon, ils l’avaient emmené dans cette forêt pour qu’il les guide vers une soi-disant porte des enfers, il n’y comprenait rien… Bon, au moins, ils avaient laissé ses affaires dans leur voiture, ce coup-ci.
Quand il aurait enfin réussi à libérer Mist, il allait falloir qu’ils décarrent plus vite que jamais…
Quentin le redressa et passa un de ses bras autour de son cou, l’autre autour de son torse, pour le tenir alors que le complice arrivait avec se seringue.
« Tu bouges et je te pète la nuque, OK ?!
– Please don’t. [S’il te plaît, non.] Ça fait super mal… »
Il se laissa faire en espérant que la merde qu’ils lui injectaient ne lui fasse pas dire tout et n’importe quoi, ni ne lui cause de malaise ou autre, et c’est ce moment que choisirent les deux autres gros bras, restés dehors pour il ne savait quoi, pour revenir avec, eux aussi, un inconnu qu’ils avaient attachés, lui les mains dans le dos.
Le premier prisonnier eut le temps de se dire que ça commençait à faire beaucoup de monde pour cette petite cabane avant que sa tête ne se mette à tourner.
« Fuck… » cracha-t-il entre ses dents alors que Quentin le lâchait et se relevait :
– C’est qui, ça, encore ? »
Il regarda le grand homme aux cheveux argentés et aux yeux bleu-vert que les deux autres venaient d’asseoir sans somation sur l’unique chaise du lieu. L’un d’eux s’empressa de prendre une autre corde pour lier les poignets déjà attachés à la barre du dos de la chaise.
Le nouveau prisonnier ne semblait pas spécialement alarmé, et regardait plutôt autour de lui, très attentif. Son regard resta d’ailleurs sur son homologue, que les deux autres laissèrent retomber au sol pour rejoindre leurs comparses. L’un de ses derniers expliquait :
« C’est un des gars de la bande du sorcier, lui, il doit savoir où est la porte !
– Ah, ben il va peut-être nous être plus utile que l’autre ! »
Les yeux bleu-vert dévisagèrent les quatre hommes avec le même sérieux avant qu’il ne se racle la gorge.
« C’est la Porte que vous cherchez ?… tenta-t-il.
– Ah ! Tu reconnais qu’elle est bien là !
– Euh, oui… C’est-à-dire qu’on la garde donc, oui, y a des chances qu’elle ne soit pas très loin… Vous n’en étiez pas sûrs ?… »
Il avait levé un sourcil dubitatif.
Les deux qui l’avaient emmené échangèrent un regard qui ne brillait pas par son QI, celui qui avait fait la piqûre fronça les sourcils et, bien évidemment, l’énervé ne put pas retenir son poing qui frappa violemment la joue du prisonnier. La grimace de ce dernier fut cependant plus contrariée que terrifiée.
« Aïe. … Eh, si vous voulez parler, ‘faut pas me casser trop de dents, les gars… »
Un ange passa.
« Essaye pas de nous enfumer, sorcier !
– Non, mais moi, je disais ça pour vous, hein… »
Il regarda à nouveau l’autre prisonnier, qui haletait, tremblant, couché au sol.
« Euh, il va bien, lui ?
– Inquiète-toi de toi plutôt que de ce démon, on en finira avec lui après !
– Hm, hm. »
Le prisonnier leva à nouveau les yeux vers cet excité quand il continua :
« On en sait long sur vous ! Sur vos pactes démoniaques, sur ces portes des enfers ! Et si vous croyiez qu’on allait vous laisser continuer à profaner notre monde sans réagir, à laisser les démons et les succubes s’y balader sans rien faire, vous vous fourriez le doigt dans l’œil et vous allez vite le regretter !
– D’accooord… »
Le prisonnier fronça un sourcil :
« Vous êtes au courant qu’il y a un Pacte pour garantir que ça aille, non ?
– Ah ! Comme si on était dupes de vos mensonges ! Il n’y a que les lâches, les impies qui s’abaissent à avaler vos couleuvres ! Mais quand on aura trouvé cette porte, prouvé que les démons y entrent et en sortent comme dans un moulin, ils seront bien obligés d’ouvrir les yeux et nous pourrons enfin lancer la guerre finale pour nettoyer ce monde de vos souillures ! »
Le prisonnier était quelque peu dubitatif, il hocha cependant lentement la tête :
« »Les démons y entrent et en sortent comme dans un moulin »… ?… Vous êtes sérieux ?
– Tu prétends le contraire ?!
– Je ne prétends pas, je le sais…
– Comme si la succube qui a disparu ici ne l’avait pas franchie ! Et lui ?! s’écria encore le jeune intégriste en désignant du doigt l’autre prisonnier qui avait rentrouvert des yeux vagues et vitreux. Ose prétendre qu’il n’en pas revenu par là, alors qu’on s’était débarrassé de lui ! »
À nouveau, l’homme sur la chaise fronça les sourcils :
« … Quelle succube… ? murmura-t-il avant de sursauter en comprenant : Oh. Elle…
– AH ! Donc tu la connais !
– Oui, oui, et elle OK, mais euh, lui, continua-t-il en désignant l’autre d’un signe de tête, promis que non, jamais vu. Et il n’a vraiment pas l’air bien… »
Ce qui ne fit qu’énerver encore plus son interlocuteur, pour autant que ça soit encore possible.
Les trois autres regardaient sans rien dire, les deux gros bras suspicieux et le dernier plus inquiet.
« Tu t’en fais rudement pour lui, pour quelqu’un que tu ne connais pas !
– J’ai un peu d’empathie… Plus que vous, en tout cas, on dirait.
– Pourquoi j’aurais de l’empathie pour un démon ! On épargnera ceux qui peuvent nous servir le temps nécessaire, mais les autres ? Ils peuvent commencer à trembler !
– »Ceux qui peuvent nous servir » ?…
– Oui ! Tu crois quoi, que nous n’avons pas étudié la magie, nous non plus ?! Je te l’ai dis, nous en savons long sur vous et nous avons trouvé le moyen de mettre les démons à notre botte en les liant à de fidèles serviteurs de Dieu !…
– Ah, c’est vous aussi, ça…
– … Mais assez parlé, maintenant, tu vas nous conduire à la porte et…
– Niet. »
Les quatre sursautèrent et se tournèrent comme un seul homme vers la voix qui avait dit ça avec une profonde lassitude, pour découvrir un tout jeune homme blond aux yeux verts, nonchalamment appuyé contre l’embrasure de la porte, enfin de la pauvre planche en bois à moitié pourrie qui faisait office de et était restée ouverte.
« Maintenant, il va rentrer, on se pèle. »
Complètement sidérés, les larrons regardèrent leur prisonnier lorsque ce dernier répondit :
« C’est vrai, elle est très mal isolée, cette cabane. Khorosho, vy zakonchili ? [C’est bon, vous avez fini ?]
– Da. À ty ? [Oui. Et toi ?]
– Hmmm… réfléchit-il en faisant la moue. Da, eto khorosho. » [Oui, c’est bon.]
Il sourit aux quatre hommes :
« Merci, je sais presque tout ce que je voulais savoir… »
Et ses liens tombèrent en poussière alors qu’il se levait sans attendre et que deux dagues noires courbes apparaissaient dans ses mains.
Le quatrième avait poussé un cri et profita que le jeune s’était avancé, faisant apparaître une épée dans sa main, pour fuir par la porte.
Un autre cri retentit du dehors alors que l’ex-prisonnier disait encore au plus jeune :
« My ikh ne ubivayem. [On ne les tue pas.]
– Obeshchayu poprobovat’. » [Je promets d’essayer.] répondit le garçon avec un grand sourire.
Il évita sans mal le coup de chaise qui lui était destiné et frappa très fort la poitrine de celui qui la tenait avec le plat de sa lame.
Un peu plus tard, les trois hommes étaient sonnés au sol et Yulian rejoignit l’autre prisonnier en en enjambant un.
Il s’accroupit près de lui et posa sa main sur son épaule pour le secouer un peu :
« Eh, ça va ? »
Kirill s’approcha sans tourner le dos à leurs victimes :
« Kto eto? [Qui c’est ?]
– Ponyatiya ne imeyu, govorili, chto eto demon… [Aucune idée, eux disaient que c’était un démon…] Eh oh, vous m’entendez ?
– I must free her… » [Je dois la libérer…]
La voix était à peine un souffle.
« I can’t let her… She need me… » [Je ne peux pas la laisser… Elle a besoin de moi…]
Les deux frères échangèrent un regard surpris. Le plus jeune demanda pour le principe :
« Voz’mom yego? [On l’emmène ?]
– O da ! » [Oh oui !]
*********
Gael, Johann et Tsume, qui avait pris sa forme de loup pour faire bonne mesure, n’avaient eu aucun mal à cueillir le quatrième larron lorsqu’il avait tenté de s’enfuir dehors.
Aussi était-il présentement au sol, sur le ventre, et une grosse patte noire l’y maintenait.
Tsume n’était pas spécialement menaçant. Il ne grondait pas et n’avait même pas grogné. Ça n’empêchait pas l’homme qui trembler comme un feuille en récitant on ne savait trop quelle prière.
Johann grelottait et Gael soupira en voyant enfin Kirill sortir, suivi de Yulian qui soutenait un autre homme, qui semblait incapable de mettre convenablement un pied devant l’autre.
Kirill ne fit que jeter un œil à celui que Tsume tenait toujours au sol et rejoignit vite ses amis :
« C’est bon, on peut y aller.
– OK, euh… C’est qui, ce gars ? »
Le gars en question pointa d’un doigt vague un des deux véhicules garés là.
La cabane n’était pas loin de la route, au bout d’un chemin défoncé, mais qu’on pouvait emprunter en voiture, avec de bons amortisseurs. Ce que les intrus avaient fait, et, autant le 4X4, ça avait dû passer, autant l’autre voiture, ça avait dû bien secouer… Mais bon, ils verraient ça avec leur garagiste si besoin.
« Aucune idée, ils le gardaient prisonnier, apparemment. Ils disaient que c’était un démon. »
Gael fronça les sourcils en regardant mieux l’individu.
Grand, visiblement fort, vêtements usés, un peu sales, boucles blondes qui s’échappaient de sous un vieux bonnet de laine gris-vert, yeux clairs, et aura tout ce qu’il y avait de plus humaine, a priori… ?
La voix de Yulian le tira de son scepticisme :
« Eh, les gars, il dit qu’il y a son sac dans le coffre de la voiture ? Vous l’avez vu en la fouillant ?
– Un sac ?… Euh ouais, ouais ouais, attends, on va le récupérer… »
Vraiment trop sûrs d’eux, les zozos avaient laissé leurs véhicules ouverts, ce qui avait permis aux lycéens de les fouiller, de prendre en photos leurs cartes grises, voire des papiers d’identité, laissés là aussi, dans des sacoches ou les boites à gants, en plus de photographier aussi les plaques d’immatriculation, bien sûr.
Gael se dépêcha d’aller voir ça, il avait effectivement repéré un vieux sac de sport qui dépareillait un peu au milieu du reste. Il le sortit :
« C’est ça ? »
L’homme dut confirmer, car Yulian hocha la tête, et lui s’arrêta à hauteur de Tsume :
« C’est bon, laisse-le. »
Le loup retira sa patte et s’assit en bâillant.
Yulian regarda l’homme se redresser sans cesser ni de trembler ni de marmonner on ne savait quelle prière et lui dit très fermement :
« Bon. Je vais te répéter ce que j’ai déjà dit à tes potes. Cette forêt est sous la protection d’un Gardien, nous sommes ses alliés, sous la tutelle du Conseil de Sorciers de Lyon, et ceci en accord avec le Pacte qui lie ce Conseil avec votre Évêché. La Porte qui s’y trouve n’a rien à voir avec les enfers et les démons, mais bon, imaginer que le monde est plus complexe que vos croyances archaïques, je sais que c’est beaucoup vous demander. Je sais donc être très simple : vous ne refoutez jamais les pieds ici. Jamais. On vous a épargnés aujourd’hui, ça ne se reproduira pas. Ah, et j’allais oublier… »
Il déposa aussi délicatement qu’il le put l’homme contre Tsume qui se laissa faire et se contenta de tourner la tête pour le flairer, puis il s’accroupit pour regarder l’homme dans les yeux :
« À qui vous avez attaché votre démon ? »
Mais l’homme, le regard perdu, continua à marmonner sa prière, ou sa malédiction ?, sans répondre.
Gael, qui revenait avec le sac, soupira en arrivant à leur hauteur :
« Laisse tomber, il a vrillé, on en tirera rien… On ferait mieux de se casser avant que les autres se réveillent.
– Hm, t’as raison… Dommage. »
Yulian se releva :
« Le jour où les idiots arrêteront de se prendre pour des dieux et de jouer avec des puissances qui les dépassent, l’Apocalypse sera proche… »
*********
L’homme sentit du froid contre sa poitrine et eut un petit sursaut en rouvrant les yeux.
« Ah, on se réveille ? » dit une voix féminine à sa droite.
Il tourna la tête, vague, pour découvrir celle qui était assise au bord du… canapé, apparemment, où il était allongé.
« Where… What’s happened… ? » [Où… Qu’est-ce qui c’est passé ?] murmura-t-il.
Et le froid, c’était un stéthoscope glissé sous son pull et son T-shirt.
« Speaking french or not at all ? [Vous parlez français ou pas du tout ?
– Yeah, usually manage, but now exhausted…[Ouais, normalement je gère, mais là crevé.]
– You can be, they didn’t spare you. [Vous pouvez l’être, ils ne vous ont pas épargné.]
– Where am I? [Je suis où ?]
– At my man’s. Our friends found you in the forest, these guys drugged you, do you remember? [Chez mon homme. Nos amis vous ont trouvé dans la forêt, ces gars vous avaient drogué, vous vous souvenez ?]
– … Oh… Yeah. [… Oh. Ouais.]
– This shit won’t kill you, but you have to rest a while… » [Cette merde ne vous tuera pas, mais vous allez devoir vous reposer un moment.]
Elle retira le stéthoscope et regarda ses yeux, aux pupilles encore bien dilatées :
« You’re going to be dizzy and nauseous until tomorrow at least, I think… Drug and a nice bruise on your temple… No memory problems? [Vous allez avoir des vertiges et des nausées jusqu’à demain au moins, je pense… La drogue et un beau bleu sur votre tempe… Des soucis de mémoires ? ]
– Don’t think so… [Pense pas…]
– Do you remember your name? What’s the day today ? [Vous vous souvenez de votre nom ? Quel jour nous sommes ?]
– Errr… Jack, avoua-t-il clairement à contrecœur. And January I think ? Not sure about the day… Around the 20th ? I think it was the 15th when… Anyway. And you are…? Doctor I guess ? [Euh, Jack. Et janvier, je pense ? Autour du 20 ? Je crois que c’était le 15 quand… Bref. Et vous êtes… ? Docteur, je suppose ?]
– Yeah. January, 22. And I’m Lena. Nice to meet you, Jack. » [Ouais. Janvier, le 22. Et je m’appelle Lena. Enchantée, Jack.]
Elle rangea son matériel en lui expliquant qu’elle devait y aller, que les autres allaient se charger du reste, qu’elle serait là dans la soirée et que s’il avait des douleurs à la tête, il faudrait la prévenir immédiatement. Et elle avait aussi bandé sa cheville droite qui était un peu enflée, mais rien de grave.
Elle finissait de dire ça quand il remarqua une autre personne, à l’entrée du salon, car il était définitivement dans un salon. Une personne asiatique qui approcha :
« Lena, j’ai trouvé glace ? Comment il va ?
– Ça a l’air d’aller, il va être patraque jusqu’à demain au moins. Jack, it’s Yuuki, she will help you heal the remaining bruises, I have to get back to work. [Jack, c’est Yuuki, elle va vous aider à soigner le reste, je dois retourner au boulot.] Yuuki, je te laisse le reste, tu sais gérer les bleus et tout ça, hein.
– Oui, pas de souci. Nice to meet you, Jack, salua la Japonaise en s’inclinant. Here is ice for your head… » [Enchantée, Jack. Voici de la glace pour votre tête…]
Lena les salua encore et fila. Yulian la rejoignit dans l’entrée alors qu’elle renfilait son manteau :
« Tu files, c’est bon ?
– Yep. C’est bon, il est sonné, mais c’est tout. Plus de peur que de mal, à part s’il se met à avoir mal à la tête. Ta douce va gérer le reste, pas besoin de moi pour de la pommade, hein. Tu as pu joindre le Conseil ?
– Oui, oui, j’ai eu Magdala, on a fait un gros Zip avec toutes les infos qu’on a eues, les photos des garçons, on leur a tout balancé, ils vont prendre la suite, et ton homme est prévenu. On fera un point avec lui ce soir.
– Parfait. J’espère que ces cinglés vont lâcher l’affaire…
– J’aimerais bien, mais ça m’étonnerait. Notre invité, il t’a parlé de la fameuse femme qu’il devait aller libérer ?
– Non, mais pas trop eu le temps de le lancer là-dessus. Je dois vraiment filer, je vous laisse la main.
– OK, on va voir si on peut en savoir plus… S’ils ont d’autres prisonniers, vu leur douceur, il faut qu’on règle ça très vite. »
Elle hocha la tête et partit.
Yulian la regarda faire et soupira en essayant de se remettre les idées en place.
Et dire qu’il avait posé son mercredi pour pouvoir passer un peu de temps avec sa douce…
Bon, il était certes à peine 16 h, mais avec un inconnu blessé au salon, que la douce en question était en train de soigner en plus, ça laissait peu de marge pour roucouler.
Les trois lycéens étaient quand même partis à l’étage réviser leur biologie, il espérait d’ailleurs que leur crétin de prof allait cette fois laisser Kirill utiliser le dictionnaire qu’il avait sur son téléphone pendant l’interro, Tsume bossait un peu de son côté et Phil était dehors avec les chiens et le corbeau… Et il n’allait sûrement pas tarder à rentrer goûter, d’autant qu’il n’allait pas tarder à se remettre à pleuvoir…
Ils devaient trouver comment briser la glace avec leur invité surprise…
Il ne parlait pas très bien anglais, malheureusement, mais il savait que Yuuki saurait servir d’interprète si besoin. Elle avait, pour le coup, un bien meilleur niveau que lui.
Il pointa donc le nez au salon. Apparemment, Yuuki avait fini, elle s’essuyait les mains avec un mouchoir en papier. Sur le canapé, toujours allongé, Jack tenait la poche de glace, glissée dans un gant de toilette, contre sa tempe. Ses yeux entrouverts se tournèrent vers Yulian quand ce dernier s’approcha lentement :
« Everything OK here? »[Tout OK ici ?]
Son accent fit froncer un sourcil à Jack et sourire Yuuki qui se tourna pour le regarder :
« Yes, it is OK. Beaucoup de bleus et il va falloir il fasse attention à cheville, mais sinon, ça va. On avait pas béquille encore de quand Gael avait genou blessé ?
– Ah si, sûrement…
– Je vais aller lui demander… dit-elle en se levant. Wait, I think we have… What is the word… Something to help you walk with your injured jam… [Attendez, je crois que nous avons… C’est quoi le mot… Quelque chose pour aider à marcher avec votre jambe blessée…]
– Oh. Thanks. » [Oh. Merci.]
Elle sortit, laissant les deux hommes seuls.
Jack se redressa lentement et péniblement pour d’asseoir, attendit que sa tête arrête de tourner, avant de s’adosser lentement au dos du canapé et de rouvrir les yeux avec un soupir, regardant Yulian.
« Is it your house ? [C’est votre maison ?]
– What ? [Quoi ?]
– The doctor – Lena, I think? – told me here is her man’s. Is it you ? [La doctoresse – Lena, je crois ? – m’a dit qu’on était chez son homme. C’est vous ?]
– Oh, no. Not me, no. I am hm, friend. Yulian. [Oh, non. Pas moi, non. Je suis hm, un ami. Yulian.]
– Jack. Russian ? [Jack. Russe ?]
– Yes. [Oui.]
– I remember… You’re the man they brought in right after their fucking injection… » [Je me souviens… Vous êtes l’homme qu’ils ont amené juste après leur putain d’injection…]
Jack referma les yeux.
« Yes. Do you remember else ? [Oui. Vous vous souvenez d’autre chose ?]
– Head spinning and feeling like vomiting. [Tête qui tourne et envie de vomir.]
– You looked very bad. [Vous aviez l’air très mal.]
– I was. Fucking shit… » [Je l’étais. Putain de merde…]
Il soupira et rentrouvrit les yeux.
Yulian avait beaucoup trop de questions à lui poser et il était très partagé : d’un côté, cet homme était en état de faiblesse et donc plus susceptible de lui répondre. D’un autre, profiter de cette faiblesse pouvait gâcher pour longtemps la confiance qu’il lui porterait…
« We are the 22th… [On est le 22…] souffla Jack, le regard perdu.
– … Yes ?… [… Oui ?…]
– Fuck, it’s been a week… » [Putain, ça fait une semaine…]
Le bruit de la porte d’entrée, de chiens et la voix de Phil les interrompit :
« NON ! Vous ne vous secouez pas là, vous me laissez aller chercher des serviettes ! »
Ça couina un peu et Phil reprit, sévère, mais rigolant à moitié :
« Je veux pas le savoir, vous attendez, et ça vaut aussi pour toi, Yami ! »
Ils entendirent le garçon filer et un instant plus tard, Yuuki revenait avec la béquille.
« Here it is !… How do you feel ? Are you hungry or something else ? [Voilà voilà !… Comment vous sentez-vous ? Vous avez faim ou autre chose ?]
– Errr… I don’t want to disturb ? » [Euh… Je ne veux pas déranger ?]
Il les regardait l’un l’autre, les yeux entrouverts, les traits tirés, un peu paumé et surpris.
« You do not. It’s snack time anyway, and one more meal won’t make any difference. [Vous ne dérangez pas. C’est l’heure de goûter de toute façon et on n’est pas à un estomac près.]
– … »
Jack les regarda encore l’un l’autre, épuisé, mais tout de même visiblement sceptique, ou suspicieux, ou les deux, et Yuuki sourit :
« OK, reprit doucement Yuuki. We are adults here. So. We will have to discut of what was happened in the wood. Clearly. But we mean you no harm. We are not your foes. The men who hurt you are ours and, we think, yours too. We can help you with them. But it is OK if you do not trust us now. Just, relax and take time to heal, OK ? You will not get very far with a sore foot anyway. » [OK. Nous sommes des adultes ici. Donc. Il faudra qu’on discute de ce qui s’est passé dans les bois. Clairement. Mais nous ne vous voulons aucun mal. Nous ne sommes pas vos ennemis. Les hommes qui vous ont blessé sont les nôtres et, à notre avis, les vôtres aussi. Nous pouvons vous aider contre eux. Mais c’est bon si vous ne nous faites pas confiance tout de suite. Simplement, détendez-vous et prenez le temps de guérir, d’accord ? Vous n’irez pas loin avec un seul pied de toute façon.]
Il les regarda encore un instant et finit par hocher la tête.
« So are you hungry ? [Donc est-ce que vous avez faim ?] demanda-t-elle encore, toujours souriante.
– Yeah. [Ouais.]
– Good. Come see that in the kitchen. » [Bien. Venez voir ça à la cuisine.]
Il eut un petit sourire :
« You speak English very well. [Vous parlez très bien anglais.]
– No merit. More than ten years of international competition. » [Aucun mérite. Plus de dix ans de compétition internationale.] répondit-elle en se levant.
Jack sursauta :
« Ten years of… What ?! [Dix ans de… Quoi ?!]
– Kendo. Japanese saber. » [Kendo. Sabre japonais.]
Jack cligna des yeux, séché :
« Oh whoow… »
Elle lui donna la béquille alors que Yulian souriait aussi en lui montrant sa compagne du pouce :
« Very strong woman. Do not mess with her. [Femme très forte. Ne vous frottez pas à elle.]
– Noted. » [Noté.]
Yuuki les regarda l’un l’autre, amusée, mais ne dit rien de plus et veilla surtout à ce que le blessé arrive à se lever sans mal. Il y alla lentement, fermant les yeux un instant en s’appuyant bien sur la béquille, tremblant un peu, le temps que sa tête arrête de tourner, avant de leur faire signe que ça allait. Yuuki hocha la tête et les précéda à la cuisine, Yulian restant à sa hauteur pour l’aider si besoin.
Traversant le couloir entre les deux pièces, ils y croisèrent Phil qui essuyait Cherny qui se laissait faire en remuant la queue, alors que Pesok, qui y était déjà passé, s’était assis, tout ébouriffé. Assis sur la commode de l’entrée, au chaud côté radiateur, Yami attendait son tour en s’endormant à moitié.
Pesok se leva en voyant Yulian et Jack, qui n’avait pas fait trop attention, surtout occupé à réussir à marcher, et les suivit dans la cuisine. Yulian lui tira rapidement une chaise et l’anglophone tomba dessus plus qu’il ne s’assit. Il s’accouda à la table et se frotta le visage un instant.
Il ne savait plus depuis quand il ne s’était pas senti si vaseux, mais ça remontait à loin… Très loin, ses cuites de jeunesse, peut-être ?
Yulian mit de l’eau à chauffer pour faire des boissons chaudes alors que Yuuki avait apparemment décidé de faire des crêpes, ou des pancakes, enfin quelque chose qui demandait des œufs, de la farine, du lait et un grand saladier en tout cas.
Pesok fit un tour, flaira Jack qui le laissa faire en le regardant du coin de l’œil, sans plus, pas plus qu’il ne bougea quand Cherny arriva à son tour, non moins ébouriffée, fit aussi son petit tour pour flairer tout le monde, dont le nouveau venu, avant de repartir, sans doute pour se coucher près du radiateur du salon. Pesok la suivit.
Phil arriva avec Yami dans les bras, emballé dans la serviette. Il regarda ce qui se faisait et posa le corbeau emmailloté sur le coin de la table pour aller sortir des assiettes et des couverts, et Yuuki, Yulian et lui sursautèrent en chœur en entendant Jack s’écrier :
« What the fuck is that !! » [Putain, c’est quoi ça?!]
Ils tournèrent pour regarder Jack qui fixait avec une peur réelle, une main sur la poitrine, le corbeau qui, lui, venait d’étirer ses ailes, mais s’était figé et tenta un tout petit :
« Crôa ? »
Yuuki se retint de rire :
« Oh do not worry, it is Yami, our crow. [Oh, ne vous inquiétez pas, c’est Yami, notre corbeau.]
– Fucking god, sorry, I tought it was a plush… [Nom de Dieu, désolé, j’ai cru que c’était une peluche…]
– Eetoo… No, he is a real one. But he is a good boy. [Euh… Non, c’est un vrai. Mais il est gentil.]
– … OK… »
Phil les regardait, intrigué :
« Qu’est-ce qu’il y a ? Il a eu peur de Yami ?
– Oui, il a cru c’était peluche… »
Yuuki se remit à sa pâte et Phil mit quatre couverts. Il se doutait que son frère et ses amis sortiraient de leur antre quand l’odeur leur parviendrait au plus tard, mais ils verraient à ce moment-là, la table serait un peu petite pour huit.
Yulian proposa à Jack une infusion contre les nausées, ce que ce dernier accepta volontiers. Le Russe fit aussi deux thés pour Yuuki et lui et chauffer du lait pour que Phil puisse se faire un chocolat chaud.
Le petit garçon s’assit à la table, après y avoir posé les divers pots de confitures et de pâtes à tartiner. Jack bâilla. Son estomac, réveillé par les odeurs appétissantes qui planaient là, lui signalait de plus en plus qu’il était très très trèèèèès vide, depuis bien trop longtemps, et ça finit par s’entendre. Ce qui le fit sourire, comme Yulian, Yuuki et Phil qui réfléchit un peu et demanda en articulant bien :
« You euh… sick ? Very hungry ? » [Vous euh… Malade ? Très faim ?]
Jack le regarda avec surprise :
« You speak english ? [Tu parles anglais ?]
– Little… [un peu…]
– He began study English a few month ago, expliqua Yuuki. At school. » [Il a commencé à étudier l’anglais il y a quelques mois. À l’école.]
Yami restait près de Phil, toujours intrigué par ce nouveau venu, mais n’osant pas l’approcher.
« You really do not speak French at all, Jack ? [Vous ne parlez vraiment pas français du tout, Jack ?] demanda Yuuki en battant vivement sa pâte.
– Yeah, yeah, but better when some assho… bad guys haven’t beaten me up or drugged me, I guess… [Si, si, mais mieux quand des conn… des sales gars ne m’ont pas tabassé ou drogué, j’imagine…]
– Logic I think. » [Logique, je pense.] opina la Japonaise.
Yulian avait souri, comme elle, à la façon dont leur invité avait retenu sa grossièreté, sans doute parce qu’il était désormais conscient que Phil pouvait le comprendre en partie.
Yuuki mit la poêle à préchauffer et se tourna pour faire face à la table, croisant les bras.
« Would you like to take a shower after eating ? [Vous voudrez vous doucher après manger ?]
Jack rigola, fatigué.
« Do I look that dirty ? [J’ai l’air si sale que ça ?]
– Let’s just say I have met people who were less so… [Disons juste que j’ai connu des gens qui l’étaient moins…] sourit Yuuki, amusée aussi. Do you have any clean clothes? Your bag is still in the living room… » [Avez-vous des habits propres ? Votre sac est resté au salon…]
Elle jeta un œil interrogatif à Yulian qui confirma :
« It is. And we do not look in it. » [Oui. Et nous n’avons pas regardé dedans.]
Jack hocha lentement la tête.
« Thanks. But I don’t think I’ve got any clean clothes in there; unfortunately, it’s got wet where I left it. [Merci. Mais je ne crois pas avoir de vêtements propres dedans, malheureusement, il a pris l’eau là où je l’avais laissé.]
– Hmmm… »
Yuuki réfléchit alors que derrière elle, la plaque à induction sonnait, indiquant que la poêle était chaude. Elle se retourna, versa un peu d’huile et fit tourner l’ustensile pour la répandre avant de verser une petite louche de pâte. Yulian avait fin de préparer thés, infusion et chocolat et posa les deux derniers sur la table, gardant les thés sur le plan de travail pour Yuuki et lui. Phil et Jack le remercièrent et il proposa à ce dernier de lui prêter de quoi faire pour ce soir-là, et même de laver ses affaires. Et comme il peinait un peu à dire ça clairement, Yuuki sourit et traduisit :
« … You’re a bit shorter than him, but just as broad – it’ll suit you. And we’ve got a tumble dryer, so your clothes will be clean in no time ? [Vous êtes un peu plus petit que lui, mais aussi large, ça vous ira. Et on a un sèche-linge, donc vos habits seront propres très vite ?]
– … I really don’t want to disturb you … ? » [Je ne veux vraiment pas vous déranger ?]
Il était très mal à l’aise, le regard fuyant et les mains serrées autour de son mug. Elle retourna son pancake avec un sourire :
« Do not worry. I know I would hate knowing that no one helped my man if he had needed it. Would she not ? I do not want to make her angry. » [Ne vous en faites pas. Je sais que je détesterais apprendre que personne n’a aidé mon homme s’il avait eu besoin… Pas elle ? Je ne veux pas la fâcher.]
Yulian la regarda avec surprise et porta sa main à sa bouche en se retenant de rire.
Il aimait Yuuki pour beaucoup de raisons. Sa finesse d’esprit était une des principales. Tout en retenue et en politesse, Yuuki donnait souvent l’impression de se tenir à distance, voire d’être indifférente à ce qui l’entourait. Peu de gens étaient conscients du fait que, quand elle le voulait, son esprit pouvait être aussi affûté que son sabre.
Jack avait pâli, pour autant que ça soit possible, et s’il était clairement surpris aussi, ses traits se durcirent, comme son regard et sa voix lorsqu’il répondit :
« Who are you talking about ? » [De qui vous parlez ?]
Phil le regarda, inquiet de ce changement de ton, et même Yami le remarqua, il pencha la tête vers Jack. Yulian répondit alors que Yuuki posait le pancake cuit sur l’assiette prévue à cet effet, toujours souriante :
« Emmm… You told about someone who needs you, someone you have to free from them, when we found you… And you said »she » and »her »… [Euh… Vous avez parlé de quelqu’un qui avait besoin de vous, quelqu’un que vous deviez libérer d’eux, quand on vous a trouvé… Et vous disiez »elle » et »la »…]
– Holy shit… » [Putain de merde…]
Jack leva les yeux au ciel avant de s’écrouler sur la table :
« Busted myself… » [Grillé tout seul…] l’entendirent-ils soupirer.
Yulian, toujours amusé, regarda Yuuki qui lui fit un clin d’œil avant de se remettre à ses pancakes. Il lui répondit par un bisou de loin alors que Phil, lui, regardait leur hôte et les deux autres en se demandant ce qui se passait, et Yami, lui, vraiment inquiet d’avoir vu ce drôle de bipède tomber sur la table, s’approcha de lui pour lui donner un petit coup de bec sur le bras, histoire, sans doute, de vérifier qu’il était encore vivant.
« Eh, you OK ? [Vous OK ?] demanda Phil en se penchant vers lui.
– Yeah, yeah… »
Jack replia ses bras pour poser sa tête dessus :
« Je crois je vais manger, doucher et encore dormir. »
Yuuki hocha la tête en gloussant et Yulian aussi :
« Pas de souci. Je vais aller voir ce que je peux vous prêter en attendant… »
Il sortit et Jack se redressa en soufflant un gros coup et finit par rire aussi, sûrement parce que ses nerfs lâchaient un peu, dans son cas. Ne comprenant pas tout, mais rassuré, Phil se redressa aussi. Yami les regarda tous les deux et décida de s’asseoir entre eux.
Ils entendirent des pas dans l’escalier et un instant plus tard, Tsume, qui avait prudemment pris sa forme humaine, se pointa dans la cuisine :
« Qui a senti les pancakes… sourit Yuuki. C’est comment, l’expression Gael disait ? »Le loup sort parce qu’il a faim » ?
– La faim fait sortir le loup des bois, la corrigea gentiment Phil.
– Ah, sô sô, soreda… [Ah, oui, c’est ça…] Jack, je vous présente mon cousin, Tsume.
– Content de vous voir réveillé, Jack, dit Tsume en retenant un bâillement. Vous vous sentez mieux ?
– Mieux, un peu, oui. Merci. »
Yuuki posa l’assiette, où une petite pile de pancakes fumait, sur la table :
« Allez, commencez pendant c’est chaud.
– Merci !
– Thanks.
– Arigatô. »
Tsume s’assit alors que Jack demandait avec un sourire en coin :
« OK, vous parlez combien languages dans cette maison ?…
– Euh, plein ! répondit Phil.
– Hmmm, réfléchit Yuuki en continuant de faire cuire ses pancakes. Français un peu tout le monde, russe Yulian et son frère, japonais Guillaume, Tsume, moi et Gael un peu, Lena et Johann parlent aussi espagnol je crois, ou portugais, ou les deux, je sais jamais… Anglais un peu tout le monde aussi… Ah, et moi un peu arabe aussi avec voisine. »
Jack cligna des yeux.
« … Whoow.
– Vous parlez combien de langues, vous ? demanda Phil qui avait commencé à se tartiner un pancake.
– Well, good question… [Ben, bonne question…] Anglais, français à peu près, ma mère m’avait appris l’allemand, je le parle encore pas mal, et avec les amis, quand j’étais petit, ça parlait espagnol, italien et polonais, yiddish et chinois des fois un peu, mais j’ai pas retenu grand-chose… »
Il avait un petit sourire, perdu dans ses souvenirs :
« Ça fait longtemps, il faut dire… »
Yuuki but une gorgée de thé entre deux cuissons. Tsume s’accouda à la table, intrigué :
« Vous étiez où pour avoir un mélange pareil ?…
– Oh. Dans une maison pour mères… comment vous dites… seules ?… Du coup, les personnes qui s’en occupaient récupéraient toutes celles qu’ils pouvaient… »
D’autres pas se firent entendre dans les escaliers et un peu plus tard, les trois lycéens étaient là.
« Ah, le Bel au Bois Dormant est réveillé ? remarqua Gael.
– What ? [Quoi ?]
– »Sleeping Beauty is awake », traduisit Yuuki. Vous aussi, la faim vous fait sortir des bois ?
– Overdose de bio, surtout, soupira Johann. On peut pas retourner garder la forêt demain au lieu d’aller à cette interro ?… »
Phil tendit gentiment le pancake qu’il avait tartiné à Jack qui le regarda avec surprise avec de le prendre et de le remercier.
Yulian revint un peu plus tard, il avait pris son temps, car il lui semblait avoir des boxers neufs quelque part et il avait eu du mal à les retrouver. Ça, des chaussettes épaisses, un pantalon de survêt, un t-shirt à manches longues et un sweat à capuche en polaire… Ça devrait aller.
Dans la cuisine, les jeunes monopolisaient la conversation, l’air de rien, Yuuki continuait à cuire ses pancakes, mais elle en avait mis de côté pour Yulian et elle, et Jack écoutait plus qu’il ne participait, fatigué, mais un léger sourire aux lèvres devant l’énergie et l’enthousiasme qui régnait.
Personne ne lui fit remarquer qu’il avalait les pancakes avec un appétit d’ogre et, quand il s’étira enfin en demandant s’il pouvait donc aller à la salle de bain, Yulian proposa de l’y accompagner. Yuuki hocha la tête :
« Prenez votre temps, vous triez votre linge après ? Je voulais faire une lessive avant dîner, si vous voulez me laisser votre linge pour ?
– Yeah, thanks… » [Ouais, merci…]
Jack suivit doucement Yulian jusqu’à la salle de bain, qui lui sortit une grande serviette, qu’il posa avec les vêtements sur la tablette, près du lavabo, et le laissa tranquille.
Jack enleva lentement le vieux pull et le t-shirt, dévoilant un corps musclé, mais une peau pâle couverte de cicatrices diverses, anciennes et plus nombreuses que la moyenne. Il acheva de se déshabiller, se regarda dans le miroir. Comme il le pensait, les bleus avaient déjà en partie disparu. Sa tête tournait moins, sa cheville aussi ne faisait plus aussi mal. Il serait complètement guéri à son réveil demain, il n’en avait aucun doute. Il s’appuya au lavabo et soupira en baissant la tête.
Il ne savait pas où il était. Filer pour repartir à pied était faisable, mais ça allait encore lui faire perdre du temps et Mist l’attendait depuis déjà une semaine… Il releva la tête et se regarda.
Une putain de semaine… Merde !…
Il ne savait pas chez qui il était tombé, une drôle de bande, qui se disait ennemie de ces connards. Même si c’était vrai, et ça, il n’en doutait pas trop, rien ne lui prouvait qu’ils ne se retourneraient pas contre lui, contre Mist, après qu’ils l’aient libérée. Leur faire confiance était très risqué…
Mais d’un autre côté, y retourner seul, c’était se jeter dans la gueule du loup et donc, ce n’était pas une meilleure idée. Ils étaient nombreux, armés, sans pitié. Il ne savait toujours pas qui ils étaient et pourquoi ils en avaient à ce point après eux, mais ils avaient tenté de le tuer la première fois et la façon dont ils l’avaient traité la deuxième ne les avait pas fait remonter dans son estime. Si ces gens avaient pu vaincre les quatre crétins qui l’avaient emmené dans cette cabane, l’en tirer et se disaient prêts à l’aider à libérer Mist, qu’avait-il à perdre à les croire au moins le temps de le faire ? Se tirer après ne serait pas si dur…
Il secoua la tête et se redressa pour entrer dans la douche.
Alors que l’eau chaude commençait à couler, il leva la tête pour la laisser ruisseler sur son visage.
Mist…
Attends encore un peu. J’arrive.
*********
« Quelqu’un a compté combien de pancakes il a mangés… ? demanda Johann en tartinant son 3e avec de la confiture de groseilles.
– Onze, lui répondit Phil. Il avait très faim. Son estomac gargouillait beaucoup quand on attendait.
– Ça fait demander quand c’était, son dernier repas, soupira Yuuki.
– J’espère que ça ne remonte pas à une semaine. » soupira aussi Yulian.
Ils étaient tous les deux restés debout, appuyés contre le plan de travail. Yuuki mangeait son dernier pancake, le tenant d’une main et son mug de thé de l’autre, alors que Yulian, lui, avait fini et se tenait les bras croisés.
« Il a dit quelque chose du genre »Ça fait une semaine. », tout à l’heure, quand tu es partie chercher la béquille, expliqua-t-il devant le haussement de sourcil de Yuuki.
– Tu penses que ça fait une semaine qu’ils le gardaient ? sursauta Gael.
– Je ne sais pas… Il serait plus mal que ça, non ?… Bon, pas qu’il allait bien, on est d’accord, mais pas non plus comme un homme retenu depuis si longtemps. »
Il y eut un silence. Yuuki réfléchissait, elle finit par secouer la tête :
« Oui, non, tu as raison. Vu la façon vous avez dit ils le traitaient, si une semaine, il serait bien plus mal que ça… »
Ils entendirent les chiens bouger pour aller à la porte et cette dernière s’ouvrit un peu plus tard sur Guillaume qui grogna :
« Mais quel temps de chien !…
– Wouf ! Wouf !
– Ah pardon, je ne disais pas ça pour vous… »
Il apparut dans l’encadrement de la porte de la cuisine, trempé :
« Salut tout le monde, je prends une douche et j’arrive…
– Okaeri ! l’accueillirent Tsume, Yuuki et Gael en chœur.
– Salut Tonton ! le salua Phil en agitant la main. T’es en avance ?
– Ouais, panne de courant à la fac, j’ai fait sauter le dernier cours, du coup…
– Tu arrives mal, la salle de bain est prise, lui dit Yulian.
– Ha ? »
Le regard de Guillaume fit le tour de l’assemblée et il fronça les sourcils :
« Lena est déjà rentrée… ?
– Non, ça serait trop beau… rigola Johann.
– Avant 20 h, ça serait un miracle ! renchérit Gael et Kirill hocha la tête.
– C’est notre invité mystère qui se douche, expliqua Yulian.
– Ah, il va mieux ? Cool !… Bon, ben je vais aller dans la petite salle de toilette du haut, alors, je reviens…
– OK !
– On a fini pancakes, tu veux autre chose ? demanda Yuuki.
– Non, je peux attendre le dîner, merci ! »
Il partit et Gael reprit en s’étirant :
« Y a vraiment pas moyen qu’on la sèche, cette interro, sérieux ? Non parce que l’organisation fonctionnelle des plantes à fleurs, pitié quoi…
– Je désapprouve, sourit Yulian, après, on va voir avec le chef, mais j’avoue que vous avoir sous la main avec la bande de cinglés qui cherche la Porte, je n’aurais rien contre… Je me demande si je ne vais pas rester dans le secteur les jours à venir… Surtout si Guillaume ne peut pas… Ils risquent de revenir.
– Vous croyez que c’est les mêmes gens qui ont enlevé le grand-père de Akh ? demanda Phil.
– Ça a l’air, opina Yulian. L’un d’eux a bien dit tout à l’heure qu’ils avaient trouvé un moyen d’utiliser les démons et de les soumettre… Mais bon, après, ils avaient aussi l’air de penser que Jack en était un, donc, reste à vérifier ce qu’ils considèrent comme des démons…
– Ce n’en est pas un, intervint Gael en secouant la tête. Son aura est humaine, complètement… Bon, y a un truc bizarre avec, j’arrive pas à mettre le doigt dessus, mais ça ne veut rien dire et ce n’est pas flagrant… Il a une aura humaine et pas spécialement magique… J’ai juste l’impression qu’elle est plus vieille qu’il en a l’air, mais ça, bon, ça veut tout dire et rien dire…
– Les gens qui ne font pas leur âge, ici, on connaît, sourit Yuuki en donnant un petit coup de coude à Yulian qui lui tira la langue.
– Oui, approuva ensuite ce dernier. On lui donnerait dans les 25-30 ans, mais absolument rien d’impossible à ce qu’il ait plus, il peut y avoir des ras de raisons à ça, même s’il est humain.
– Mais il est quoi, du coup ? Anglais ? demanda Johann.
– Ah, on a pas demandé…
– Il est américain. » dit Phil et tout le monde le regarda avec étonnement.
Il les regarda tous aussi :
« Quoi ?
– Pourquoi tu dis ça ?
– Il dit »fuck » tout le temps, c’est pour ça. »
Il y eut un silence amusé, ça rigolait plus ou moins fort et Gael demanda aussi sérieusement qu’il le put :
« Qui t’a appris ce mot ?
– La série que vous regardiez en VO l’autre fois.
– Clever boy. » [Futé, ce petit.] commenta avec amusement Jack qui venait de revenir et les regardait depuis la porte.
Il était encore un peu humide, ses boucles blondes encore plus ébouriffées qu’auparavant et ses yeux clairs encore moins ouverts. Yuuki lui sourit :
« Welcome back. Do you feel better ? [Qui revoilà. Vous vous sentez mieux ?
– Yeah, but the shower really wore me out. I’m going back to sleep… Oh, I’ll sort my laundry first… [Ouais, mais la douche m’a achevé. Je vais retourner dormir… Oh, je vous trie mon linge avant…]
– Thanks. » [Merci.]
Jack retourna au salon, bien content d’avoir la béquille, même s’il en avait plus besoin pour sa fatigue que pour sa cheville ou ses vertiges, sur ce coup-là. Il avait un peu abusé sur les pancakes et sûrement pris une douche un peu trop chaude, mais tant qu’à y être, autant en profiter, d’autant qu’ils étaient très bons, ces pancakes.
Les autres l’entendirent chantonner :
« Where is it… Oh here… Hi, buddy, nice to see you again… » [Où est-ce… Oh là… Salut, mon vieux, content de te revoir…]
Ça gloussa autour de la table.
« C’est ça qu’on appelle être ivre de fatigue ? demanda Johann.
– Complètement défoncé. » confirma Gael.
Quand Yuuki vint voir, un peu plus tard, Jack était rallongé sur le canapé et le sac défait. Il y avait donc un petit tas de linge divers posé au sol et d’autres objets tout aussi divers à côté, plus ou moins humides, deux livres de poche, dont un très vieux, un couteau suisse plutôt ancien aussi, une petite boite métallique, format A5, épaisse de quelques centimètres, qui avait dû être initialement une boite de biscuits, mais le dessin était presque totalement effacé, quelques carnets, quelques crayons et stylos bas de gamme, une pochette qui avait l’air de contenir des papiers divers. Yuuki nota l’absence, pas neutre au XXIe siècle, de téléphone portable ou tout autre objet connecté, mais ne s’en émut pas plus et prit le linge et le sac pour aller les ajouter au reste et lancer la lessive.
Ceci fait, elle retourna à la cuisine où, entre-temps, Guillaume était revenu. Il se faisait quand même une boisson chaude en écoutant le reste de la troupe lui expliquer plus en détail ce qui s’était passé, Yulian n’ayant pu être que succinct lors de son coup de fil de l’après-midi.
« OK, dit-il en s’asseyant à la place qu’avait laissée Jack avec sa tasse. Donc. On a des excités qui veulent trouver la Porte parce qu’ils pensent qu’elle laisse entrer ou sortir des démons, sans doute en lien avec les personnes qui ont capturé et réduit en esclavage Iwô, et comme si ça ne suffisait pas, ils gardaient aussi prisonnier un gars qui sort de nulle part, américain a priori, qu’ils prenaient pour un démon et qui veut aussi libérer une femme, enfin, une entité féminine en tout cas, que ces mêmes excités garderaient prisonnière on ne sait z’où ?
– T’as tout compris ! applaudit Johann et les autres l’imitèrent.
– On est tranquille pour la Porte, ils ne peuvent pas la trouver et même s’ils pouvaient, aucune chance qu’ils puissent l’ouvrir, dit Yulian.
– On peut pas leur ouvrir et les laisser s’expliquer avec les elfes ? proposa Gael en rigolant.
– Ça pourrait être très drôle, approuva Kirill.
– Non, on va éviter de rajouter un incident diplomatique avec eux, merci, c’est assez le bordel comme ça.
– Oh, t’es pas fun…
– Dites, intervint Yuuki en venant tranquillement se placer juste devant Yulian qui passa aussitôt ses bras autour d’elle pour la serrer contre lui, il n’y avait pas le moindre vêtement féminin dans son sac… »
Il y eut un silence, puis Johann, qui faisait la moue, proposa :
« Elle a peut-être le sien qu’ils ont gardé… ? »
Guillaume croisa les bras en fronçant les sourcils :
« On verra tout ça avec lui tout à l’heure… »
*********
Ce fut le bruit des tables qu’on bougeait au salon, pour que tout le monde puisse y manger ensemble, qui réveilla Jack, un peu après 19 h 30. Il rentrouvrit les yeux pour réaliser qu’il était recouvert d’un plaid et de deux chats.
Après les deux chiens et le corbeau, était-il à ça près ?
Il se redressa lentement et en bâillant. Tête qui tournait encore un peu… Ça allait le faire. Un des chats fila alors que l’autre, un joli minou argenté, se levait juste de sur ses cuisses pour s’étirer, venait flairer son menton et s’y frotter.
« Hi, kitty. » [Salut, chaton.]
Il le caressa et sourit en entendant la voix d’un des jeunes – Gael ? – :
« Ah, Sleeping Beauty est encore réveillé ! Bien dormi ?
– Ça ira pour le moment… »
Le chat se mit à ronronner en se frottant à sa joue et Jack sourit.
« Ah, vous faites connaissance avec Lilith ? » remarqua un homme que Jack ne connaissait pas.
Il en conclut logiquement :
« Le maître des lieux, I guess ? [… je suppose ?]
– Tout à fait. Guillaume, enchanté.
– De même. Jack, mais vous le savez déjà, je pense… C’est à vous, ce chat ?
– C’est un des cinq, oui…
– Oh god… » [Oh mon dieu…]
Il se leva lentement, gardant la boule de poils ronronnante dans ses bras :
« Cinq chats… »
Phil, qui était à côté en train d’apporter les assiettes, récita :
« Lilith, Mephisto, Jezabel, Samael et Belial !
– … »
Jack rigola :
« Oh my fucking god… [Oh Dieu du ciel…] Et c’est moi que ces gars traitent de démon…
– Oh, ils me traitent sûrement de sorcier démoniaque, bienvenu au club.
– Et vous l’êtes ?
– Sorcier, oui, si c’est comme ça que vous appelez les gens qui ont des connaissances magiques et savent s’en servir, démoniaque, non, mais ça ne veut rien dire… Sauf à considérer que tout ce qui n’est pas humain et, ou, pratique la magie, l’est. »
Jack hocha lentement la tête en contournant pas beaucoup plus vite le canapé pour les rejoindre.
« Vous savez qui c’est, ces gars ? demanda-t-il plus sérieusement.
– Pas précisément. Juste que ce sont des gens qui croient que tout ce qui pratique de la magie, quelle qu’elle soit, ou n’est pas humain, ou les deux, est démoniaque et donc à détruire. »
Jack hocha encore la tête, caressant machinalement la féline toujours ronronnante dans ses bras.
« Vous ne les connaissiez pas ? » lui demanda sérieusement, mais doucement, Guillaume.
Jack hocha négativement la tête.
« Non, pas du tout. »
Il haussa les épaules.
« On était en France depuis un moment, mais on était pas par ici… »
Guillaume le regarda un moment avant d’opiner lentement du chef :
« On va voir tout ça en mangeant, si ça vous va… »
Jack hocha lentement la tête.
« OK. »
Johann arriva avec le reste de la vaisselle pour aider Phil à mettre la table.
« Yuuki a mis la soupe miso à chauffer, donc Lena devrait arriver dans cinq minutes ! » annonça-t-il.
Guillaume sourit et Jack leva un sourcil circonspect. Le premier expliqua alors au second que la doctoresse aimait beaucoup la soupe miso et que ça avait effectivement coutume de l’attirer, ce qui arracha un petit sourire à l’Américain :
« Vous faites une drôle de famille.
– Oui, on nous le dit souvent.
– Y en a encore ou tout le monde est là ? »
Jack avait demandé ça avec un sourire et Guillaume rigola :
« Non, ça va, avec Lena, on sera tous là.
– Ça fait combien ?
– On est neuf. Et deux chiens, cinq chats et un corbeau.
– Grande famille.
– Ça nous va. »
Ils entendirent la porte d’entrée et Guillaume fit un clin d’œil à Jack alors que Johann et Phil rigolaient, avant de sortir dans le couloir :
« Bonsoir, mon amour ! »
Jack l’avait suivi des yeux avec un sourire et se tourna vers Johann quand il soupira, faisant rire Phil :
« Le pouvoir de la soupe miso ! »
Yulian arriva avec Gael et Tsume, toujours sous sa forme humaine.
« Ça va mieux, Jack ? demanda le premier. Bien dormi ?
– Yeah, ça va.
– On vous a préparé un vrai lit pour cette nuit, lui dit Gael.
– Oh. Merci.
– De rien, c’est normal… Le canapé est confortable, mais bon, on a des lits aussi…
– Assez pour tout le monde ?
– Ouais, mais on triche. Tout le monde vit pas ici, en vrai. »
Voyant que les quatre le regardaient, Jack fronça les sourcils :
« … Oui… ? »
Yulian se racla la gorge :
« On voulait vous proposer quelque chose, mais c’est si vous voulez et vous dites non sinon hein…
– Hm hm… ? Je dois m’inquiéter ? s’enquit Jack en relevant un sourcil.
– Non, non. Promis. En fait, je connais un sort qui permet d’être compris et de comprendre une personne qui ne parle pas la même langue et on se demandait si vous seriez intéressé ?… Ça permettrait qu’on se comprenne sans galérer avec les langues ? La vôtre et les nôtres… »
Jack leva son second sourcil.
« C’est pour ça que je comprends votre frère quand il parle russe, c’est ça ?
– Euh oui. »
L’Américain réfléchit un instant, faisant la moue et caressant toujours machinalement la chatte qui se frottait à sa main, dans ses bras.
« Ça serait pratique, admit-il, mais je pense pas que vous pourrez. »
La voix de Yuuki se fit entendre de la cuisine :
« Asseyez-vous, c’est prêt ! »
Phil, qui vérifiait que la table était bien mise, fila, car il manquait une serviette pour Jack. Il croisa Guillaume et Lena qui venaient d’entrer dans le salon.
Johann s’assit sagement à table, Gael et Tsume s’en approchèrent, tous les trois regardant Yulian qui hocha sérieusement la tête :
« D’accord. Est-ce que je risque quelque chose à essayer ?
– Si ce n’est pas dangereux pour moi, je pense pas, répondit avec sincérité Jack en haussant un peu les épaules. Mais j’en sais rien. »
Lena échangea un regard avec Guillaume et s’approcha :
« Vous avez l’air d’aller beaucoup mieux.
– Oui, merci. C’est parce que vous êtes très douée. »
Il avait dit ça avec un air innocent, mais sans parvenir à retenir un sourire en coin, et elle gloussa :
« Merci, mais si je pouvais faire quasi disparaître un bleu comme celui que vous aviez sur la tempe en quelques heures sans utiliser un sort, je pense que je le saurais. »
Il sourit sans répondre.
« Est-ce que vous pouvez juste me prêter votre main ?
– Sure. »
Il installa Lilith sur son épaule pour libérer sa main droite et la tendit à la doctoresse qui la prit dans les siennes en fermant les yeux. Guillaume avait froncé les sourcils, vaguement inquiet, mais la laissa faire. Elle hocha cependant vite la tête, rouvrit les yeux et déclara :
« Je confirme, Yulian. Tu ne pourras pas.
– Barrière mentale ?
– Hm hm, confirma-t-elle en hochant la tête. Et pas une petite… »
Kirill arriva avec la marmite de soupe miso :
« Ben vous foutez quoi ? On mange, là ! »
Il la posa sur la table et regarda tout le monde :
« Allez hop, miam ! Si le nikujaga crame, ça va être moins bon ! »
Yuuki arriva et sourit en entendant ça :
« Ça va, j’ai mis feu doux juste pour tenir au chaud… »
Tout le monde s’assit, Jack posant doucement Lilith par terre, la caressant une dernière fois avant de la laisser filer.
Laissant Yuuki servir proprement la soupe miso dans de petits bols blancs couverts de dessins bleus, Guillaume, qui était en bout de table et séparé de Jack uniquement par Phil, qui était à sa gauche, face à Lena, reprit sérieusement en s’accoudant à la table :
« Bon. Puis-je me permettre d’essayer de faire un point avec vous ?
– Sure.
– Mes camarades vous ont trouvé prisonnier des quatre idiots qui étaient venus essayer de trouver le Porte de notre forêt. Apparemment, ils vous prenaient pour un démon ?
– Yeah. Ils pensaient que je savais où elle était, votre porte, dit Jack avait de tendre la main pour prendre le petit bol que lui tendait Yuuki. Thanks.
– Et vous ne le saviez pas ? »
Jack dénia du chef et prit le bol de Phil pour le lui donner, car l’enfant avait les bras un peu courts.
« Merci !
– You’re welcome, kid. [De rien, petit.] Et non, j’ai aucune idée de ce que c’est que votre histoire de porte. J’ai juste compris qu’ils croyaient que j’étais revenu par là et que c’était pour ça qu’ils voulaient que je leur montre.
– Revenu de quoi ? demanda Yulian, qui s’était mis près de Lena.
– Hm… Ils m’avaient jeté dans le fleuve la première fois, ça les a surpris de me revoir… »
Il y eut un blanc. Jack but une gorgée de soupe et la trouva très bonne, et ce n’est qu’après qu’il réalisa que toute la table le regardait avec des yeux ronds.
« What ? [Quoi ?]
– Vous avez survécu à un bain dans le Rhône en janvier… ?! » articula Lena, résumant bien l’état d’esprit général.
Jack se frotta la nuque et regarda ailleurs :
« Errr… Yeah.
– Ça explique le bleu disparu en quelques heures, nota Gael.
– Y a comme un pattern. » admit Guillaume.
Yuuki, qui était à la droite de Yulian, avait fini de servir et s’assit en disant avec amusement :
« Arrêtez de faire comme si on était pas tous bizarres ici.
– C’est vrai que tu es sûrement la plus normale de nous tous, lui dit tendrement Yulian avant de lui faire un petit bisou sur la joue, la faisant sourire.
– Rien de le dire, rigola Kirill.
– Oui, à une médaille d’argent aux Mondiaux de kendo près, quand même, sourit Johann.
– C’est quand même plus normal que de parler aux animaux, intervint Phil et il continua en comptant sur ses doigts : Ou de faire sauter le courant en éternuant, ou de faire apparaître des armes dans ses mains, ou de lire les auras…
– Whoow.
– Ah oui, si vous vouliez passer la journée tranquille devant la télé et manger une blanquette, ajouta l’enfant, ‘fallait pas venir chez nous.
– Tu es mauvais, intervint son frère, goguenard, ça nous arrive de manger français !
– J’suis pas sûr que les cassoulets en boite, ça compte vraiment.
– Un point pour lui, rigola Johann.
– Pardon, intervint Guillaume, amusé, la blague était totalement valide, mais comme je n’ai pas envie d’y passer la nuit et que je connais trop bien notre capacité à partir dans tous les sens, …
– Nous ?
– Non !
– Jamais !
– … on va se recentrer, merci. »
Jack avait fini sa soupe et regardait tout ce petit monde avec un amusement certain, son menton posé dans sa main, accoudé à la table.
« Pour répondre à la question suivante, reprit-il en regardant Guillaume et Lena, j’y connais rien en magie et j’ai pas de pouvoir spécial.
– Guérir si vite, ça ne compte pas ? lui demanda Lena.
– J’y suis pour rien.
– Quelqu’un vous a donné ça ? continua-t-elle.
– Yeah.
– La même personne que pour votre barrière mentale ? enchaîna-t-elle encore.
– Yeah.
– La même personne qu’ils gardent prisonnière ? » intervint cette fois Yuuki.
Jack la regarda, soupira et admit en détournant les yeux :
« Yeah.
– Qui est-ce ? » interrogea Guillaume.
Jack ne répondit pas.
« C’est votre amoureuse ? » finit par demander Phil.
L’expression arracha un sourire à Jack.
« Peut-être qu’on peut dire ça, oui… finit-il par répondre.
– Votre compagne ? reprit doucement Lena. C’est euh… quelqu’un qui pratique la magie, du coup ? »
Jack grimaça.
« Sincèrement… Elle a des pouvoirs, oui, beaucoup… Mais… »
Il hésita, puis avoua :
« … Même après tout ce temps… Je sais pas vraiment ce qu’elle est. »
Yuuki se releva pour resservir de la soupe à qui voulait.
Jack était pensif quand il lui tendit son bol.
« Est-ce qu’elle est humaine ? demanda Guillaume.
– Je sais pas. Peut-être pas, ou pas complètement. Eux disaient que c’était un démon… C’est pour ça qu’ils l’ont gardée.
– On sait qu’ils ont capturé au moins une… On va dire une créature magique… Pour la soumettre et utiliser ses pouvoirs dans leur délire de guerre sainte, expliqua Guillaume en tendant son propre bol. Vous pensez qu’il y a un risque qu’ils essayent avec elle ? »
Jack rigola entre deux gorgées :
« Ils peuvent essayer. Aucune chance qu’ils y arrivent.
– Elle est si puissante que ça ? Vous ne connaissez pas le leur…
– Je connais la sienne. »
Tsume se leva pour ramener la marmite et aller chercher la suite.
« Et vous savez où ils la gardent ? relança Yulian.
– S’ils ne l’ont pas bougée depuis ce matin, oui, mais je pourrais la retrouver dans tous les cas.
– Parce que ? »
Jack haussa les épaules :
« Me demandez pas, je sens où elle est, c’est tout. »
Il fit un signe du pouce derrière lui, vers la gauche.
« Par là. »
Lena sourit :
« Option boussole intégrée.
– Faut admettre, ça doit être plus pratique qu’un GPS, intervint Gael.
– Et ce matin, elle était où ? reprit Guillaume, décidé à rester focus.
– Je ne connais pas le nom, répondit Jack. C’est la colline avec la grosse église blanche ?
– Fourvière ?
– Peut-être, en tout cas, c’est les tunnels qui sont dessous. »
Guillaume fronça les sourcils alors que Tsume revenait avec une encore plus grosse marmite de nikujaga, un savant mélange de pommes de terre, de carottes, d’oignons et de fins filets de porc cuit dans un bouillon sucré-salé.
« Ils ont une base là-dessous ?
– J’ai pas pu bien visiter, mais il y a de très vieux tunnels, au début c’est compliqué, mais ils sont plus propres après, plus grands et il y a des vraies pièces avec des meubles, ils sont bien installés. »
Guillaume s’était enfoncé dans son siège, les bras croisés, pensif.
« Fourvière est un très ancien lieu mystique… C’est un sanctuaire depuis des millénaires… Il y a une grande concentration d’énergie magique là-bas, ça serait logique qu’ils en aient pris possession…
– Ça ne serait pas contraire au Pacte ? demanda Yulian, grave, en passant les assiettes que remplissait sa compagne.
– Pas sûr, il faut que je demande au Conseil… »
Et juste comme il disait ça, son téléphone vibra. Il le sortit de sa poche et secoua la tête :
« Quand on parle du loup… Je vous laisse, c’est Magdala. »
Il se leva et sortit.
Jack remercia Yulian en prenant son assiette, puis demanda :
« C’est quoi encore, cette histoire de pacte et de conseil ?
– Ah ouais, vous y connaissez vraiment rien de rien là-dedans… remarqua Johann.
– Ben comme je disais, on est arrivé par ici y a quoi, dix jours, je pense… Et ça a tourné court.
– Et vous veniez d’où ?
– On se baladait, on a longé l’océan un moment… Jusqu’à ce qu’elle dise qu’il y avait un souci et qu’elle vienne ici.
– Elle vous a dit quel souci ? demanda Lena.
– Non, enfin pas clairement. Il fallait qu’elle vérifie j’ai pas compris quoi, mais c’était sous cette colline, et ils nous sont tombés dessus quand on y a été. Elle, ils l’ont gardée…
– Et vous plouf dans l’eau ?
– C’est ça. Et elle était bien froide. »
Ils mangèrent avec appétit, et encore un impressionnant pour Jack, qui avait reconnu ne pas connaître ce plat, mais ça lui plaisait, visiblement, puisqu’il attaquait sa troisième assiette quand Guillaume revint :
« Bon, alors, dit-il en s’asseyant, alors que Lena avait pris son assiette pour que Yuuki la remplisse. Suite aux infos que vous avez récupérées et envoyées, le Conseil a joint l’Évêché qui a encore foutu la poussière sous le tapis en mode : »c’est pas vrai, c’est pas nous. ». Donc, le Conseil en a plein le cul, pour dire les choses clairement, et a besoin de preuves pour les confronter et surtout obtenir le soutien des autres Conseils.
– Traduction ? demanda Yulian alors que tous écoutaient avec attention.
– On a carte blanche pour libérer toute entité qu’on trouverait prisonnière de ces cons, ils nous couvriront. »
Il regarda Jack :
« Et vu qu’on manque de beaucoup d’indices pour savoir où est la nôtre, je vous propose qu’on commence par la vôtre… Puisque vous saurez la trouver. »
Jack sourit et tous eurent l’impression d’un sourire plus sincère que tous les autres.
« Avec plaisir. Vous faites quoi, demain ?
– La même chose que vous, je pense. Vous serez retapé ?
– Oh sure I will. » [Et comment que je le serai.]
*********
À leur immense désespoir, les trois lycéens n’avaient pas obtenu de sécher l’interro de bio, l’opération étant programmée pour le soir, pour des raisons de discrétion. Jack n’avait pas été ravi du tout, mais il avait admis que c’était sûrement plus prudent.
Ils n’étaient donc pas de très bonne humeur, ce matin-là, d’autant qu’il faisait toujours aussi froid et qu’ils allaient aussi avoir EPS après et qu’aller courir après un ballon dans un stade boueux ne les inspirait pas beaucoup plus.
Ils étaient donc un peu maussades quand ils sortirent pour la pause de 10 h et cherchaient un banc dans un coin de la cour lorsqu’une voix interpella Gael :
« Eh l’enculé ! »
Gael leva les yeux au ciel et se tourna pour regarder, déjà fatigué de l’échange à venir, le grand ado qui s’approchait en rigolant, sûrement persuadé de l’incroyable originalité de son accroche, et accompagné de deux autres crétins et d’un crétine, vu que ça rigolait aussi.
Derrière lui, Kirill et Johann, qui s’étaient évidemment aussi retournés, échangèrent un regard lourd de sens. Apparemment, venir les provoquer était devenu un test de courage à la mode parmi les petits proto-mâles-alpha-virilistes, et ce genre de scène avait tendance à devenir un peu trop récurrente à leur goût…
Gael se contenta donc de regarder la petite bande sans répondre. Il n’avait pas envie de se prendre la tête avec elle… Pas avant une interro, de l’EPS par ce froid, et possiblement une opération secrète dans la soirée…
« Ben quoi, tu réponds pas quand on te dit bonjour ?
– Qu’est-ce que tu veux ? »
Son ton froid ne les arrêta pas. Ça gloussait toujours et le même gars continua sur le même ton »cool » :
« Eh chill, mec, on papote juste…
– Je crois pas que je te connais.
– Quoi, tu sais pas qui je suis ?
– Non… Et en vrai, je m’en tape, donc, tu veux quoi ? »
Gael était calme et les trois ans de plus qu’il avait face à ses vis-à-vis n’étaient pas un détail pour ça. Le décalage que Johann et lui ressentaient face à leurs camarades n’était pas nouveau, mais c’était de pire en pire et donc de moins en moins facile à vivre pour eux. Kirill n’avait pas vraiment ce souci, étant décalé de base.
L’absence de réaction de Gael sembla tout de même par un peu déstabiliser les quatre larrons. Mais, pour on ne sait quelle raison, sans doute la volonté de montrer à ses potes à quel point il pouvait dominer un pauvre pédé, le gars repartit :
« En fait, on voulait te poser une question…
– Hm hm ?
– Il paraît que tu vis chez ton oncle…
– Hm hm ?
– C’est parce que tes parents t’ont jeté ? »
Gael retint son soupir et posa la main qui ne tenait pas son sac sur sa hanche :
« Je vois pas en quoi ça te regarde ?
– Ben, c’t’à dire que l’autre version, c’est que ta mère a fait une overdose, donc… »
Kirill et Johann échangèrent un nouveau regard, inquiet cette fois, en sentant quelque chose de très inhabituel chez leur ami. Les autres l’avaient juste vu légèrement se tendre et plisser des yeux. Mais trop heureux d’avoir enfin une réaction, le jeune imbécile crut malin d’en rajouter une couche :
« … Du coup, y en a qui se demandent un peu si c’était pas une pute, parce que bon, les camées… »
L’attaque mentale le coupa et figea tout le monde autour d’eux, mais seul Kirill comprit immédiatement ce qui se passait. Malheureusement, il était paralysé comme les autres et ne put que penser : « Putain ! ».
Gael n’avait pas bougé. Il tremblait juste de colère et son ton était glacial quand il cracha :
« T’as vraiment envie de crever, toi. »
Un instant passa avant que la voix posée de Daniel Custos ne les fasse tous sursauter :
« Une telle colère est indigne de vous, Gael. »
Gael secoua un peu la tête comme s’il se réveillait alors que le proviseur, lui, se tournait avec un calme presque inquiétant vers le quatuor et le regardait avec le même air. Il soupira enfin :
« Monsieur Julien Breneux. Je commençais presque à m’inquiéter de ne pas avoir eu de vous nouvelles cette semaine… »
Kirill et Johann se regardèrent une troisième fois, le second interrogatif, le premier haussa les épaules.
Le garçon s’était repris et s’écria :
« Quoi ! J’ai rien fait ! Et lui vient de me menacer de me tuer, là !
– J’ai tout vu, Julien, répondit le proviseur. N’aggravez pas votre cas. »
Ce fut cette fois la demoiselle qui monta au créneau, alors que les deux autres, derrière, semblaient vouloir se faire tout petits.
« Quoi, mais c’est vrai ! On l’a juste salué et il a dit à Ju qu’il allait le crever !
– Vous l’avez »juste salué ».
– Ouais !
– Donc, vous considérez que »Eh l’enculé !’‘ est une façon correcte de saluer quelqu’un. »
Ce n’était pas une question et les deux adolescents le regardèrent, un peu penauds, et lui leur demanda, cette fois, avec le même calme sévère :
« Quelle est exactement la chose que vous n’aviez pas comprise dans »J’ai tout vu. », jeunes gens ? »
Il soupira à nouveau devant leur air hébété avant de reprendre :
« Bien. Sortez-moi vos carnets, nous avons tous mieux à faire que traîner ici. »
Daniel Custos attendit qu’ils commencent à s’exécuter pour se retourner vers Gael, qui semblait avoir un peu de mal à reprendre pied. Il tremblait et Johann avait posé sa main sur son épaule. Kirill, lui, s’était avancé et tenait les quatre autres à l’œil. Et l’œil était mauvais.
« Ça ira, Gael ? » demanda plus gentiment le proviseur.
Gael hocha rapidement la tête sans répondre.
Le proviseur eut l’air navré et reprit :
« Les sanctions que je prends ici concernent le lycée et le non-respect de son règlement, elles ne doivent pas vous retenir si vous souhaitez entamer des poursuites de votre côté. »
Gael le regarda sans comprendre un instant, puis il hocha la tête quand ce fut le cas :
« Ah, euh oui, d’accord… »
La déclaration posée et factuelle du proviseur avait cependant fait bondir Julien Breneux qui s’écria violemment :
« Quoi, des poursuites ! Ça va pas, j’ai rien fait ! »
Gael, Kirill et Johann virent leur proviseur lever les yeux au ciel et soupirer encore avant de se tourner vers le garçon :
« Vous l’avez insulté. Vous avez déjà oublié ?
– Quoi, j’y peux rien si c’est un pédé, j’ai encore le droit de le dire, non !
– Non, pas en ces termes. Les injures homophobes sont un délit dans notre pays. Et je sais ce que vous pouvez en penser, mais la loi reste la loi. »
Daniel Custos avait froncé les sourcils, ce garçon commençait à l’agacer.
Malheureusement, si on est rarement très finaud à 17 ans, on l’est encore moins quand on est un garçon envers qui trop peu de règles et de sanctions ont été appliquées.
Julien Breneux continua donc avec la même colère :
« Ouais, ben les lois des lobbies de pédés, vous feriez bien de pas trop compter dessus ! On peut plus rien dire à cause de ces connards de wokes et vous, vous vous écrasez devant eux !… »
Daniel Custos avait froncé les sourcils, mais il attendit qu’il ait fini sa diatribe. La suite ne fut pas moins remarquable :
« … Alors que votre premier devoir de Français, de Chrétien, surtout ici, ça devrait être de chasser ces pervers !… »
Même Kirill, pas loin d’être au fait de tout ce jargon complotisto-intégriste, comprenait que ce jeune homme était en train de creuser sa tombe à la truelle, ou, sans aller jusqu’à son décès, qu’il allait tout de même avoir de sérieux soucis.
Daniel Custos reprit enfin la parole :
« Je connais très bien mon devoir de Chrétien, je vous remercie. J’ai l’impression que ça fait un moment que vous n’avez pas ouvert vos Évangiles, vous, par contre. Et j’attends toujours votre carnet. »
Il avait dit ça le plus posément du monde, comme l’homme parfaitement droit dans ses pompes qu’il était. Et il y a peu de choses qui calment moins une personne frustrée en colère que le regard calme d’une personne totalement imperméable à ses attaques.
« Peuh ! finit donc par cracher avec tout son mépris l’adolescent. Faites ce que vous voulez, de toute façon, qu’est-ce que j’en ai à faire ! Dans moins de cinq ans, je gagnerai dix fois votre salaire minable dans la boite de mon oncle ! »
Ceci fut le dernier clou du cercueil.
Daniel Custos était surpris, et ça, il ne s’y attendait pas. Mais il en fallait tellement plus pour réellement le déstabiliser… Il se contenta donc de soupirer encore en secouant la tête, navré de tant de petitesse :
« Oh. Dans ce cas, la question est réglée. Vous n’avez absolument rien à faire ici. »
Il y eut un silence avant que le garçon ne fronce les sourcils :
« Quoi… ? »
*********
Yuuki s’était réveillée de très bonne heure, comme toujours, et toujours aussi heureuse d’avoir un joli Russe dans son lit.
Elle s’était levée sans le réveiller, avait bu son jus d’orange discrètement dans la petite kitchenette de leur petit appart’, avant d’enfiler ses sous-vêtements thermiques, son survêtement, ses baskets, ses gants et son bonnet et de sortir.
L’escalier qui menait de leur nid, ce vieux grenier réaménagé avec soin en petit appartement douillet au-dessus de l’auvent où ils garaient les voitures, à la cour, était un peu raide, mais elle le descendait et le montait sans aucune gêne, désormais.
Il faisait encore nuit, froid, mais le ciel était dégagé. Souriante, elle avait caressé les chiens quand ces deux derniers étaient sortis de la maison principale en l’entendant. Leur nid était un peu petit pour eux, ils préféraient les laisser passer la nuit en bas, au salon, plus grand et bien chauffé. Mais les chiens la rejoignaient toujours quand elle descendait, parce qu’elle allait courir et qu’ils l’accompagnaient.
Ça avait été le cas ce matin-là, comme chaque matin, sauf pluie, et encore, et le trio avait donc fait son petit tour habituel dans les rues quasi désertes du village.
Après quoi, elle était rentrée, laissant les chiens faire de même dans la maison, elle remontant chez elle pour se doucher. Elle avait fait moins attention à être discrète à cette heure, vu que le réveil de son homme n’allait pas tarder à sonner et, comme souvent, ce dernier l’avait rejoint sous la douche.
Elle était étroite, ça ne les dérangeait pas. Yuuki avait appris à se sentir belle et désirable, dans ses bras, et il était rare qu’elle refuse un petit câlin de Yulian, surtout le matin, car il y avait peu de choses qui les mettaient de meilleure humeur.
Il arrivait qu’ils prennent leur petit-déjeuner en privé, mais ça n’avait pas été le cas ce jour-là. Vu ce qui s’était passé la veille, mieux valait vérifier que tout allait bien.
C’était le cas.
Gael essayait de se réveiller, assis à la cuisine, Phil, à côté, avait l’air de l’être plus que lui, ce qui était habituel, Guillaume avait l’air un peu éteint aussi en attendant que le café coule et Tsume chantonnait en faisant griller du pain pendant que la bouilloire chauffait.
« Ohayô ! [Bon matin !] les avait-il salués, tout sourire, quand ils étaient entrés.
– Dobroye utro! [Bon matin !] lui avait répondu Yulian. Comment ça va, ici ?
– Comme un jeudi, et vous ? avait répondu Guillaume.
– Ça va, bien dormi et bien couru ! »
Yami mangeait sagement dans son écuelle, sur son coin de plan de travail, et les chats dans les leurs, au sol.
Yuuki avait souri en constatant que son cousin avait mis du riz à cuire et le reste de soupe miso à réchauffer. Ayant un peu la flemme de se faire griller du saumon, elle s’était dit que des œufs au plat irait très bien et avait sorti de quoi faire.
Sans grande surprise et à part Tsume, les autres s’étaient contentés de tartines grillées beurrées, confiturées ou affilié.
« Notre invité dort encore ? avait demandé Yulian.
– Oui, avait approuvé Guillaume. On peut vous laisser avec lui, ça ira ? avait-t-il ensuite demandé à Yuuki et Tsume.
– Pas de souci, avait-elle répondu. J’aurais des bras en plus pour faire le marché. Il va falloir faire des provisions en plus s’il reste un peu…
– Ça tombe bien, moi j’ai du boulot, avait soupiré Tsume.
– Rien de le dire, avait rigolé Gael. Je ne sais pas pour combien il mange, mais c’est impressionnant !
– J’avoue, je me suis demandé s’il allait s’arrêter, hier soir… »
Jack se réveilla vers 9 h et mit un instant à se souvenir où il était, peu habitué à se réveiller dans un vrai lit et sous trois chats.
Ah oui, la bande qui l’avait recueilli la veille…
Il soupira. Il n’avait aucune envie d’attendre le soir pour aller chercher Mist… Mais il se dit qu’il n’avait pas le choix, qu’y retourner seul était idiot, surtout à pied, et il s’étira dans le lit en se disant qu’il était à l’abri et que la journée passerait vite.
J’arrive, Mist… J’arrive.
Il avait dormi en boxer et se rhabilla avant de descendre, accompagné des chats. La maison était calme, Yuuki faisait la poussière au salon.
« Oh, morning ! [Bonjour !] le salua-t-elle.
– Morning… » bâilla-t-il.
Il avait l’air ensuqué et regarda à droite à gauche :
« Where is everyone ? [Où ils sont, tous ?]
– Oh, jobs, school, high-school… As usual for a Thursday. How do you feel ? Are you hungry ? » [Oh, travail, école, lycée… Normal pour un jeudi. Comment vous vous sentez ? Vous avez faim ?]
Il hocha la tête :
« Yeah… I sleep weel, I feel better… » [Ouais… J’ai bien dormi, je me sens mieux.]
– Come, we have tea, coffe, bread or I can make you eggs or something else ? » [Venez, nous avons du thé, du café, du pain ou je peux vous faire des œufs ou autre chose ? »
Il la suivit dans la cuisine.
« Eggs, yeah, thanks… » [Des œufs, ouais, merci…]
Il se gratta la tête, un peu gêné, en la regardant prendre une poêle et la poser sur la plaque à induction :
« Sorry, I don’t know how to use this stuff… [Désolé, je ne sais pas me servir de ces trucs…]
– What stuff ? [Quoi donc ?]
– This, err… Electric stove… ? [Ça, euh… Cuisinière électrique… ?]
– Oh. Plaques à induction, induction cooktop.
– Way too modern for me… [Beaucoup trop moderne pour moi…]
– Would you want to learn ? How use it ? » [Vous voulez apprendre ? Comment l’utiliser ?]
Elle avait demandé ça avec gentillesse et il la regarda avec surprise avant d’accepter. Il était un élève attentif et prudent et elle une professeure patiente, ils parvinrent donc à préparer quatre œufs au plat sans mettre le feu à la cuisine.
Il venait de finir de manger quand on sonna au portail, c’était Layla qui venait chercher Yuuki pour aller au marché. Yuuki avait prévenu Jack qui avait accepté de les accompagner et de se faire passer pour un ami de la famille arrivé à l’improviste.
Layla fut donc un peu surprise de voir son amie la rejoindre avec un inconnu, mais elle était un peu plus à l’aise avec les hommes et surtout confiante dans ceux qui gravitaient autour les Dalo & Co. Elle salua donc poliment Jack et ils partirent tous les trois au marché.
Jack était silencieux, découvrant l’endroit, curieux, et amusé de ces deux femmes si différentes et parlant un improbable mélange de français, de japonais et d’arabe.
Le marché était animé à cette heure-ci. Il faisait froid, mais le soleil, qui manquait depuis des jours, incitait les gens à y traîner un peu pour papoter.
Les deux femmes firent leur tour habituel, saluant leurs connaissances et échangeant quelques nouvelles. Une rumeur courait, apparemment, sur un groupe d’hommes inconnus qu’on aurait aperçus dans la forêt… Ils en partaient, apparemment mal en point, d’après le vieux couple qui les avait vus en allant se balader, mais personne n’en savait plus et ça psychotait évidemment pas mal.
Malheureusement pour le clan catho-très-très-à-droite, les témoins avaient assuré que les suspects étaient blancs.
Le trio croisa d’ailleurs, comme trop souvent à leur goût, les bigotes et les deux curés.
Le vieux Père Crozet marchait de moins en moins vite, mais il restait bon pied bon œil et aimable. Son jeune acolyte, le jeune Père Mascherare, avait encore l’air très fatigué. Madame Gordiflot faisait attention à sa mère qui ne semblait pas très stable sur ses jambes et madame Breneux regarda avec une suspicion absolument pas discrète les deux étrangères et surtout l’inconnu qui les accompagnait.
Jack les avait à peine vus, il regardait l’étal du marchand de fromages avec le petit sourire d’un étranger que la science des Français pour les fermentations et moisissures laitières fascinait.
Layla commandait divers laitages quand le petit troupeau catholique arriva à leur hauteur. Yuuki les salua poliment, sans plus, Jack leur jeta un œil et fit de même d’un signe de tête, comme il l’avait un peu fait pour tout le monde, et le vieux prêtre, curieux, prit la parole :
« Tiens, bonjour, mesdames. Vous avez un nouvel ami ? »
Yuuki lui sourit. Autant elle n’était pas beaucoup dupe de ce que les personnes qui l’accompagnaient pensaient d’elles, autant lui restait un brave homme qui n’avait jamais eu la moindre parole déplacée envers elles.
« Oui, un ami qui nous a fait la surprise de débarquer sans prévenir hier.
– Hi. [Salut.]
– Oh ! sourit le vieil homme, surpris. Are you English ? [Êtes-vous anglais ?]
– No, American, [Non, américain.] corrigea gentiment Jack.
– Welcome in France ! [Bienvenue en France !]
– Thanks. » [Merci.]
Mascherare rejoignit son collègue, regardant le grand blond avec attention.
« Décidément, notre cher universitaire a des amis partout… »
Jack ne répondit pas, pas sûr de ce que ça voulait dire, et Yuuki s’en chargea :
« Ah, c’est l’avantage, quand on a un travail comme le sien. »
Une sonnerie de téléphone se fit entendre, c’était celui de madame Breneux qui rosit, très gênée, en le sortant de son sac à main. Gênée, encore, elle décrocha pourtant :
« Oui, bonjour. … C’est elle-même, oui. … Ah, euh, monsieur le proviseur, bonjour ?… »
Elle s’éloigna un peu. Les autres se regardèrent, intrigués, mais personne ne dit rien. Layla avait fini avec le fromager, Yuuki prit sa suite.
La moitié du marché sursauta en entendant madame Breneux crier :
« COMMENT ÇA, RENVOYÉ ?! »
Madame Gordiflot et sa mère échangèrent un regard outré alors que les deux prêtres, eux, étaient surpris. Jack avait levé un sourcil et remarqua que Layla, malgré son étonnement, se retenait de sourire.
Pas Yuuki. Elle, elle se retenait de rire.
Autour d’eux, les gens étaient surpris et plus ou moins choqués, surtout qu’elle continuait, furieuse :
« Je vous interdis !… … Ah, mais je ne me laisserai pas faire, monsieur ! … Ne croyez pas que vous allez vous en tirer comme ça ! Je n’ai qu’un coup de fil à passer à l’Évêché pour qu’ils vous rappellent vos devoirs… »
Il y eut un blanc et ils crurent entendre que ça rigolait à l’autre bout du fil.
« C’est ça, riez, vous allez voir ! »
Elle raccrocha, furieuse, toute rouge, et ça ne s’arrangea pas quand elle vit que tout le monde la regardait. Elle rangea en grognant son téléphone dans son sac et revint d’un pas rapide vers son groupe :
« Ah, mais ça ne va pas se passer comme ça ! Renvoyer mon fils, il aurait insulté un de ses camarades, soi-disant ! N’importe quoi ! … »
Ça continua sur le même ton, ses amies soutenant la malheureuse, le vieux prêtre navré, le second lui assurant que bien sûr que l’Évêché ne laisserait pas une telle injustice passer, si vraiment, le proviseur refusait d’entendre raison.
Jack eut un sourire en coin en voyant Yuuki respirer très profondément pour rester sérieuse.
Madame Breneux s’excusa, elle devait donc aller chercher son fils, ou plutôt, s’expliquer avec la direction du lycée. Elle partit donc et le vieux Père Crozet remarqua :
« Hm… C’est dommage pour son garçon, mais il me semble qu’il prenait ses cours avec beaucoup trop de légèreté… »
Un peu plus tard, Yuuki, Layla et Jack, qui tirait gentiment les caddies, repartirent et, dès qu’ils furent à l’abri d’oreilles indiscrètes, Yuuki gloussa :
« Si le grand faisait autant n’importe quoi que le petit, ça m’étonne pas qu’ils renvoient…
– Oui, sûr. » approuva Layla, amusée aussi.
*********
Tsume avait travaillé toute la matinée avec son casque sur les oreilles, de la musique tranquille, pour rester concentré. Il avait une traduction à rendre un mois plus tard et elle n’était pas simple, c’était de l’espèce d’anticipation avec de la magie et un auteur qui s’était amusé à inventer plein de mots pour complexifier (inutilement selon lui) son univers.
Il avait du mal à suivre en français, avec ce jargon, alors le traduire en japonais était très complexe…
Yuuki lui avait assuré qu’elle allait gérer Jack, il lui faisait confiance pour ça. Ce drôle de gars lui semblait plus paumé que méchant et Yuuki avait un niveau d’anglais qui lui permettait d’être à l’aise avec lui, et lui avec elle, ce qui était bien.
Il enleva son casque, qui était filaire, pour passer aux w.c.. Pas de bruit dans la maison, mais vu l’heure, Yuuki devait être au marché et elle avait sans doute emmené Jack.
Il fit donc sa petite pause bio tranquillement, mais, en revenant dans la chambre, il entendit une voiture. Ça, par contre, ce n’était pas l’heure ?
Et c’était celle de Johann ?
Encore moins normal…
Inquiet, il descendit rapidement pour aller voir.
Il sortit sur le perron et vit que c’était bien Johann, avec Kirill et Gael. Et son amoureux n’avait vraiment pas l’air bien. Vraiment alarmé cette fois, il les laissa monter rapidement et dès qu’il le vit, Gael se blottit dans ses bras. Tsume le serra fort, regardant les deux autres, interrogatif. Johann était navré et Kirill grognon.
Ils rentrèrent tous les quatre et Jack et Yuuki les trouvèrent au salon à leur retour, un peu plus tard. Gael était emballé dans un plaid, Tsume avait son bras autour de lui, le serrant bien, Kirill était toujours sombre et Johann se leva pour rejoindre la Japonaise et l’Américain qui n’avaient rien osé demander et étaient partis ranger les provisions à la cuisine.
« Salut… Ça a été, le marché ?
– Hi.
– Bonjour, Johann. Oui, oui, sans souci… Qu’est-ce qui se passe ? »
Johann haussa tristement les épaules et leur raconta rapidement l’agression dont Gael avait été victime :
« … Alors bon, sur le coup, Gael était déjà pas bien, mais en plus, ben déjà, ça a fait remonter plein de sales souvenirs de la mort de sa mère, et ensuite, il a vraiment failli lui griller le cerveau, à l’autre con, et ça, il le vit pas très bien non plus… »
Jack avait l’air désolé. Il ne dit rien, mais il mit à l’œuvre ses nouveaux talents pour préparer un chocolat chaud à Gael, pendant que Yuuki finissait de ranger les courses.
« Je vois, c’est normal. Vous avez bien fait rentrer, ça servait à rien rester au lycée si vous étiez pas bien… » dit-elle pensivement.
Elle espérait que le proviseur n’allait pas céder à madame Breneux et bel et bien virer ce jeune idiot de son lycée.
Gael gloussa un peu tristement quand Jack lui apporta le chocolat chaud. Il le remercia en prenant le mug entre ses mains.
Tsume se fit à cet instant la réflexion que, s’ils n’avaient pas clairement expliqué à Jack la nature de leur relation, cette dernière devait désormais être claire pour lui et que ça n’avait pas l’air de le gêner, ce qui était rassurant.
Ensuite, qu’il avait repris machinalement sa forme hybride et que ça n’avait pas plus l’air de déranger Jack… Ce qui était un peu plus surprenant.
Il ne savait pas trop si cet homme avait des nerfs en acier ou si, simplement, il en savait plus sur les créatures magiques qu’il ne l’avait avoué la veille… Ce qui n’était pas incompatible, d’ailleurs.
La matinée continua son chemin et Yuuki proposa à Gael et Tsume d’aller avec elle chercher Phil à l’école pour la pause déjeuner.
Gael se dit que marcher un peu lui ferait du bien, ils y allèrent donc tranquillement en se tenant la main, en compagnie de Layla qui ne posa aucune question.
Le principal sujet de conversation devant l’école était le renvoi possible du grand frère du petit Émile, car c’était madame Gordiflot qui allait le récupérer, avec son petit Paul, pour la pause déjeuner, sa maman n’étant pas revenue.
Malheureusement pour elle, Gael l’entendit raconter l’affreuse injustice dont était victime le pauvre Julien et Tsume le sentit trembler quand elle expliqua que madame Breneux, devant le refus catégorique du proviseur de réintégrer son fils à l’établissement, non contente de jurer que ses amis de l’Évêché allaient régler ça en un clin d’œil, était partie porter plainte pour diffamation…
Le ton du jeune homme, qui se serrait qu’un poing, car son autre main écrasait celle de son compagnon qui ne l’avait pas lâchée, charriait l’Arctique quand il s’approcha pour la couper :
« Madame Gordiflot, avec tout le respect que je vous dois, je vous conseille d’arrêter tout de suite de raconter n’importe quoi. »
Elle avait sursauté, les autres dames, autour d’elle, aussi, et toutes regardèrent Gael qui inspira un grand coup pour rester calme :
« Parce qu’à part si vous êtes extralucide, commencer à propager des rumeurs sur des faits dont vous ne savez rien pourrait vraiment vous causer de sacrés problèmes. »
Gael était connu pour être un jeune homme poli et posé.
Le voir dans cet état était donc aussi inhabituel qu’inquiétant.
« Gael… murmura Tsume, navré.
– Il se trouve que c’est moi que Julien a insulté, de façon totalement gratuite, sans même me dire bonjour, et que, non content de ça, il s’est aussi permis d’insulter ma mère… »
La voix de Gael trembla :
« Alors, à part si vous aussi, vous trouvez normal de me traiter d’enculé et de pédé au milieu de la cour et de… »
Il ravala ses larmes.
« … de traiter une mère malade, morte à 36 ans d’une overdose médicamenteuse après des années de lutte, de camée et de pute, je vous conseille vraiment d’arrêter tout de suite de plaindre cet idiot. Et tant qu’à faire, prévenez votre chère amie que deux de mes camarades ont tout filmé, que monsieur Custos et moi avons ces vidéos et qu’on les montrera avec plaisir aux gendarmes si vraiment, elle ose déposer cette plainte. »
Les enfants commençant à sortir, Gael s’en tint là, laissant madame Gordiflot toute rouge et gênée et les autres, autour, gênées aussi, mais plus de l’avoir écoutée sans chercher à en savoir plus. Plusieurs regardaient Gael avec une sincère compassion.
Si les enfants sentirent la tension d’en l’air, leur présence la fit vite s’envoler.
Tsume avait écarté Gael de ces dames et passé son bras autour de ses épaules pour le serrer :
« Daïjobu, daïjobu… » [Ça va aller, ça va aller…]
Restée en retrait pendant la mise au point, Layla tapota doucement son dos, navrée.
Les CE2 arrivèrent à leur tour, accompagnés de leur instituteur, qui, s’il avait une petite mine, était surtout grave.
Phil s’illumina en voyant Gael et, comme toujours, courut à toutes jambes lui sauter au cou.
Layla rejoignit sa mère, le reste de la troupe les siennes, et madame Gordiflot, qui s’était reprise comme elle pouvait, récupéra donc le petit Émile à qui elle bredouilla qu’il allait manger avec eux ce midi, car sa maman avait eu un empêchement.
Comme le garçonnet avait froncé les sourcils, inquiet, elle ajouta :
« Non, non, tout le monde va bien, c’est euh… Il y a eu un petit souci avec ton frère au lycée… »
Elle avait jeté un œil inquiet du côté de Gael, mais ce dernier s’était accroupi pour serrer Phil dans ses bras et ne l’avait même pas entendue.
Dominique Mourgue, si, et il la rejoignit :
« Heureusement que madame Breneux a pensé à nous prévenir il y a dix minutes, soupira-t-il, sinon on n’avait pas le droit de vous le laisser… »
Il avisa Gael et Tsume et reprit pour madame Gordiflot :
« Ce n’est pas moi qui l’ai eue, pourriez-vous donc lui transmettre un message de ma part ?
– Euh… Oui… ?
– Puisqu’elle n’est pas là ce midi… Je serais très contrarié si elle partait sans me parler à la sortie de ce soir. »
Le ton était cordial, mais ferme, et madame Gordiflot hocha vivement la tête :
« Euh, d’accord, je lui dirai… »
Elle s’excusa et fila à toute allure avec les deux garçons.
Gael s’était relevé, un peu retapé du câlin de son petit frère qui restait blotti contre lui avec sa mine suspicieuse, ayant bien conscience que sin aîné n’avait rien à faire là et qu’il y avait donc un souci. Tsume remarqua avec un sourire :
« J’ai l’impression que c’est pas un bon jour pour madame Breneux… »
Ce qui arracha un sourire à Gael, à Layla, et aussi à l’instituteur qui vint vers eux.
« Un souci au lycée… Quelque chose à voir avec votre présence ici à cette heure, Gael ?
– Possible. »
Gael fronça les sourcils :
« Vous n’avez pas l’air bien…
– Oh, rien de grave, j’ai dû manger quelque chose que je ne devais pas, j’ai le ventre à l’envers depuis ce week-end… Ça passera. »
Layla regardait l’instituteur avec une certaine appréhension et demanda :
« Le souci avec Émile ?… Il ne s’en est pas encore pris à Radidja ? »
Dominique Mourgue lui sourit en déniant du chef :
« Non, non, enfin pas directement… On a commencé à parler de laïcité ce matin, dans le cadre du cours d’éducation civique… Et simplement, j’ai dû rappeler à son fils, et je vais lui rappeler poliment à elle, que musulman, ça ne se dit pas »bougnoule terroriste ». »
Layla soupira en levant les yeux au ciel, désormais tristement coutumière de ces amalgames, et Tsume grimaça en hochant la tête. Gael secoua la sienne :
« Je vous trouve d’une patience admirable.
– C’est mon boulot. Et je file manger, j’ai des copies à corriger pendant ma pause ! »
Il repartit en leur souhaitant bon appétit. Gael fronça un sourcil. Le voyant, Tsume lui demanda gentiment :
« Nani ? » [Quoi ?]
Gael secoua la tête :
« Non, rien, j’ai eu l’impression d’un truc bizarre, mais j’ai dû rêver… »
Ça avait été subliminal. Comme si l’aura de l’instituteur avait changé ou qu’une autre, infime, y était mêlée ?
Ils rentrèrent et arrivèrent juste à temps pour entendre des éclats de rire dans la cuisine.
« No way ! » [Pas moyen !] s’écria Jack et les rires redoublèrent.
Intrigué, le trio alla voir, dès qu’il fut déchaussé et débarrassé de ses manteaux et autres couches hivernales.
Yuuki cuisinait avec Kirill et, assis à table, à côté de lui, Johann venait visiblement de montrer quelque chose à Jack qui, certes, riait avec eux, mais semblait aussi vraiment choqué.
« Qu’est-ce qui se passe ? demanda vivement Phil.
– On parlait fromage avec Jack, expliqua Yuuki, et que ce qu’il y a au marché, ça reste assez classique, et comme il nous croyait pas, Johann lui a montré le fromage plein de vers, là, celui que le vieux qui vit près de la mairie mange toujours…
– Ah oui, le truc, quoi, corse ou je sais plus quoi ?
– »Casu martzu », de son petit nom, dit Johann, qui s’était repris, et apparemment, c’est la Sardaigne, enfin y en a là-bas aussi…
– Oh fucking God… [Oh nom de Dieu…] Il y a vraiment des gens qui mangent cette horreur… ?
– Il paraît, oui.
– I swear [Juré], c’est arrivé que j’ai vraiment faim, mais jamais je pourrais avaler ça… »
Le déjeuner se passa dans la bonne humeur et personne ne fit remarquer à Jack que son estomac semblait décidément avoir un lien de parenté certain avec un trou noir.
Guillaume appela vers 13 heures, profitant de sa propre pause. Il se fit confirmer par Jack que son amie n’avait pas bougé. Pas plus contrarié que ça que les garçons soient là, il s’organisa avec eux : mieux valait y aller en force. Léna avait prévenu le cabinet qu’elle devrait rentrer tôt ce soir-là : dès qu’elle serait là pour s’occuper de Phil, car il fallait quelqu’un pour le garder, hors de question qu’il vienne, cette fois, et la magie de défense de la doctoresse était la plus puissante, les autres partiraient rejoindre Guillaume et Yulian à Lyon. La nuit tombait tôt et Jack saurait retrouver l’entrée des tunnels pour les guider.
Dans l’attente, Gael, Tsume, Yuuki et Kirill se dirent qu’un échauffement ne leur ferait pas de mal. Johann déclina, mais il alla au calme, à l’étage, se reposer un peu pour être sûr de maîtriser au mieux ses pouvoirs s’il en avait besoin.
Il descendit un peu avant 16 h et trouva Jack, silencieux, debout devant une des fenêtres du salon. Lilith ronronnait dans ses bras, mais il la caressait sans même en avoir vraiment conscience.
La fenêtre donnait sur l’arrière de la maison. On y voyait le jardin et les maisons des voisins, plus loin.
Mais le regard clair était perdu bien au-delà que ça et Johann connaissait l’orientation de la vieille bâtisse. Jack avait les yeux braqués vers le nord-est. Vers Lyon.
Un peu mal à l’aise, le jeune homme n’osa pas le déranger et enfila discrètement de quoi sortir pour rejoindre les autres dehors.
Ces derniers n’avaient pas trop fait gaffe à l’heure et décidèrent de vite rentrer se doucher et se changer avant d’aller chercher Phil.
Ce n’est qu’au retour de ce dernier et alors que tout le monde se posait à la cuisine pour goûter que Jack les rejoignit. Son air les fit tiquer sans que personne ne lui dise rien, une nouvelle fois. Pas fâché, pas triste, pas nerveux. Juste curieusement absent, comme s’il venait de se réveiller d’un rêve particulièrement puissant dont il n’arrivait pas à sortir.
Il participa peu à la conversation, même s’il la suivait, et mangea encore une fois beaucoup trop.
En attendant Lena, il les laissa le temps de se doucher et de se changer, lui aussi. Il voulait remettre ses propres habits, pour être plus à l’aise.
Il y eut un silence pendant lequel tous se regardèrent et Phil finit par demander, un peu inquiet :
« Qu’est-ce qu’il a ?… Il est bizarre, tout d’un coup…
– Je pense qu’il est très pressé de retrouver son amie, lui répondit son frère.
– Je sais pas ce qui les lie, mais ça a vraiment l’air chelou… soupira Johann.
– Ouais… Vraiment très curieuse de la rencontrer, cette fameuse amie. » conclut Yuuki.
Tous étaient pensifs, mais pas vraiment inquiets. Leurs ennemis étaient dangereux, mais humains, et sans pouvoir particulier, à part éventuellement l’inconnu à qui ils avaient lié Iwô, mais ils savaient que ce dernier n’avait aucune raison d’être sur Lyon.
Même bien entraînés et armés, ces gens ne pourraient pas grand-chose contre eux.
Et ils ne pensaient pas non plus que l’être qu’ils allaient chercher se révélerait particulièrement dangereuse pour eux non plus, et même si c’était le cas, Guillaume, avec Akh, et Yulian seuls se pensaient capables de la maîtriser. Il ne fallait pas, quoi qu’elle puisse être, la laisser entre les mains de ses cinglés.
Lena arriva un peu après 17 h 15. Le reste de la troupe ne s’éternisa pas. Gael dut juste faire un gros câlin à son petit frère inquiet, puis ils filèrent.
Lena et Phil regardèrent la voiture partir et elle passa son bras autour de ses épaules :
« T’en fais pas, ils vont revenir entiers et avec elle.
– Ils sont plus forts que ces pauvres cons, hein ? »
Elle sourit, plus amusée que fâchée qu’il utilise ce terme :
« Beaucoup plus forts.
– Je crois que j’avais pas vraiment réalisé…
– Quoi ? »
Ils rentrèrent au chaud. Yami, qui avait dû sentir que son ami humain n’était pas bien, vint voir et Phil le prit dans ses bras.
« … Que c’est dangereux, pour de vrai, quand vous partez pour ces trucs-là… Que vous êtes très forts, mais qu’en face, ils peuvent aussi vraiment être des connards… »
Il leva le nez vers Lena qui avait caressé sa tête avec douceur :
« … Des connards capables de jeter quelqu’un dans le Rhône en janvier…
– C’est ça de grandir, poussin. Comprendre que les choses peuvent être très moches. »
Il eut un petit sourire :
« Y a pas que ça, rassure-moi ?
– Non, Dieu merci, y a plein de trucs très cools aussi ! »
********
Ils avaient pris le plus gros véhicule, celui pour sept. Tsume conduisait, Gael près de lui et à l’arrière, Jack, Kirill et Yuuki. Johann, qui restait le moins épais, était encore derrière, dans un des deux sièges additionnels.
Tsume était attentif. Il faisait nuit noire et il avait choisi des petites routes tranquilles, pour éviter les grands axes noirs de monde à cette heure. Gael parlait un peu avec Kirill, Yuuki et Johann et Jack ne disait rien, le regard perdu, mais irrémédiablement braqué dans une direction fixe qu’il ne quittait pas.
Ils arrivèrent sans souci sur les quais de Saône sans que Jack ne dise rien. Ils en avaient conclu qu’ils allaient toujours dans la bonne direction.
Guillaume et Yulian les attendaient là. Mais ils n’étaient pas seuls. Gael reconnut Josef, l’homme qui les avait aidés contre, déjà, une bande d’excités, peu de temps après que son oncle les ait récupérés, Phil et lui. Il n’était pas seul, il y avait six ou sept personnes avec lui.
« Du renfort ? demanda Yuuki en s’approchant.
– Ouais, des vieux potes, lui répondit Guillaume.
– On a été faire du repérage vers les entrées des catacombes, expliqua Josef, dès qu’on a su qu’il pouvait s’y passer des trucs louches. Et y a bien des gars louches qui surveillent, plus que d’habitude et pas la faune habituelle non plus. Ils ne sont pas si nombreux, mais on s’est dit qu’on pouvait s’occuper d’eux pour vous dégager l’entrée.
– Ça serait toujours ça de plus en moins pour nous, approuva Gael. Content de vous revoir, Josef. Ça fait un bail.
– Content de te revoir aussi, Gael, t’as bien poussé ! »
Jack était sorti de la voiture. Il fit quelques pas, son regard était encore braqué sur la colline. Il murmura quelque chose que personne ne comprit et Yuuki, qui n’avait pris que le temps de sortir son sabre, dans son sac de transport caché dans le coffre, s’approcha prudemment de lui :
« Still over there ? » [Toujours là-bas ?]
Il hocha la tête.
Josef échangea un regard entendu avec Yulian et ses camarades.
« On y va ? On voudrait pas rentrer trop tard… Blanka nous a promis son super ragoût de poulet.
– Ah, oui, ça serait un crime de louper ça. » approuva Johann.
Ils partirent donc, l’air d’une bande de potes en route pour aller boire un coup dans le Vieux Lyon, tout à fait innocemment, suivant Jack qui ne disait rien et les conduisit bien là où ils pensaient, à l’entrée d’une zone entourée d’un haut grillage sur lequel étaient accrochés, ou pensaient à moitié, vu leur grand âge, des pancartes « Entrée Interdite », « Danger », et même un indiquant les risques d’amende encourus.
L’état du grillage laissait peu de doute quant au respect de ces réglementations.
Ils n’eurent en effet aucun mal à passer, alors que plusieurs faisaient les guets dans la rue, par une ouverture visiblement faite à la pince coupante.
Ils furent suffisamment loin de la rue et à l’abri de regards indiscrets.
Laissant Josef et ses potes partir vérifier et déblayer le terrain, ils avaient attendu, derrière un talus, entendu des bruits de luttes et quelques cris, puis Josef les avait appelés :
« C’est bon, la voie est libre ! »
Lorsqu’ils les rejoignirent, leurs alliés étaient occupés à tranquillement ligoter leurs victimes KO les mains dans le dos.
« On va les tenir à l’œil en vous attendant, mais c’est juste pour être sûrs que personne passera d’appel ou de message embêtant.
– Ça vaudra mieux, approuva Guillaume. On va faire au plus vite. Soyez prudents, et foutez le camp au moindre souci, OK ?
– T’en fais pas, vieux frère, et soyez prudents. »
Jack n’avait pas eu un regard pour les prisonniers, il s’avança vers l’entrée, peu visible dans la nuit, des antiques catacombes lyonnaises. Les autres suivirent et Guillaume arrêta doucement l’Américain, lui passa devant et alluma une petite lampe pour regarder. Sombre, très vieux, étroit, et casse-gueule…
« Tsume, c’est pas assez large pour ta forme de loup, mais tu peux passer en premier, ça te va ?
– Je tends le nez et l’oreille, approuva le loup en prenant sa forme hybride.
– Je passe derrière… Jack, derrière moi, vous nous guiderez ?
– OK.
– Kirill, Gael et Johann après, et on me laisse avec Yuuki à l’arrière ? proposa Yulian.
– Impecc’ ! »
Ils s’engagèrent donc dans l’antique tunnel qui descendait à l’intérieur de la colline. Ce n’était pas si pire, le sol était à peu près régulier. Un petit moment passa avant qu’ils ne débouchent sur un couloir plus large et en meilleur état. Tsume prit le temps de flairer et d’écouter, mais RAS, ils avancèrent donc et Jack leur fit signe d’aller vers la droite.
Ils repartirent prudemment, s’éclairant de petites lampes pas très puissantes, mais leurs yeux s’étaient bien faits à la pénombre.
Voyant de la lumière un peu plus loin, ils éteignirent les lampes et s’y dirigèrent, toujours sur leurs gardes.
Tsume s’arrêta et tendit le bras pour signifier d’attendre, ce que tout le monde fit, et ils virent un groupe de personnes passer plus loin, a priori deux hommes en soutane et une dizaine d’autres, qui avaient la tenue paramilitaire typique des bandes de gros bras qui donnaient du muscle contre les ennemis de Dieu, ou de la Nation, ou contre n’importe qui ne leur plaisant pas.
Ils les virent partir à droite et, heureusement, Jack les guida vers la gauche, où ils filèrent dès que le groupe fut assez loin.
Le couloir était beaucoup plus haut, large et éclairé, cette fois, et il y avait plusieurs portes sur ses murs. Il conduisait à une salle carrée, éclairée d’une ampoule nue au centre de son plafond.
Une salle bizarre, aux murs couverts de symboles divers, avec en son centre un homme entre deux âges, un peu dégarni, en soutane, qui tenait une fiole dans sa main, au-dessus d’un gros bocal en verre posé sur une petite table.
Tsume gronda, Guillaume fronça les sourcils, et les autres regardaient tout ça en se demandant ce que c’était que ce bordel.
Jack dépassa le loup et le sorcier, les yeux braqués sur le flacon de verre que tenait l’homme qui ricana, mauvais :
« Droits dans notre piège !… Un pas de plus et votre démon se disolvera dans cette eau bénie par Notre Sauveur !
– On dit ‘’dissoudra’’. » le corrigea machinalement Johann.
Il y eut un blanc. Guillaume regardait les inscriptions sur les murs, il avait froncé les sourcils. Le prêtre avait serré et dents et reprit un ton au-dessus :
« Faites les malins ! Vous ne pouvez rien, ici ! Nos sceaux sacrés bloquent vos pouvoirs démoniaques ! Rendez-vous et espérez sauver ce qui reste de vos âmes en vous soumettant au seul vrai Dieu, … »
Tsume gronda en se retournant, Yulian, lui, jura, car le groupe qu’ils avaient vu était revenu et leur bloquait désormais la sortie. Les deux soutanes étaient en retrait, mais les gros bras avaient l’air prêts à en découdre et ricanaient.
« … Ou alors nous vous éliminerons comme le méritent tous les serviteurs du Diable ! »
Jack n’avait rien entendu, c’est à peine s’il s’était rendu compte qu’il y avait quelqu’un en face de lui. Il soupira, soulagé, les yeux humides, et dit simplement :
« Je suis là, Mist. Tu peux venir. »
Guillaume eut à peine le temps de se dire qu’il venait de comprendre l’Américain comme il comprenait Kirill que le prêtre repartit en riant :
« Quoi ! Imbécile ! Tu crois que ton démon peut sortir comme ça de… »
Son rire s’étrangla quand ledit démon sortit comme ça de.
Une épaisse brume bleutée s’échappa du flacon comme s’il n’existait même pas pour prendre rapidement la forme d’une femme minuscule, aux immenses cheveux noirs, raides, et vêtue d’une robe composée d’une multitude de voiles fins et multicolores.
« Jaaaaack !!! » s’écria-t-elle joyeusement.
Elle sauta au cou de l’Américain qui la pressa dans ses bras de toutes ses forces.
Guillaume eut un sourire et regarda le prêtre sidéré :
« Ça n’a pas l’air très au point, votre truc. Et j’ai une mauvaise nouvelle pour vous, vos sceaux, là, continua-t-il en désignant les murs d’un signe de tête, je n’en sens pas le moindre effet non plus. »
Il jeta un œil au reste de la bande.
Yulian fit apparaître ses dagues et Kirill son épée, Yuuki dégaina son sabre, Tsume prit sa forme de loup et Johann leva les yeux vers l’ampoule qui grésilla :
« Ça a l’air d’aller, ouais… »
Gael, pour sa part, regardait Mist, séché par son aura. C’était humain sans l’être ?… Puissant, oui, sûrement… Mais… Épuisé… ? Un coup de coude de Kirill le tira de sa stupeur :
« Eh, ça va ?
– Euh ouais… »
Il se reprit pour constater que leurs adversaires étaient partagés entre la stupeur, eux aussi, et la colère.
Le prêtre qui tenait le flacon désormais vide tremblait et s’exclama :
« Maudits démons, vous ne vous en tirerez pas ! »
Il lâcha le petit pot de verre et sortit un revolver qu’il braqua sur Mist et Jack, alors même que les gros bras faisaient pareils.
Guillaume et Yulian n’eurent pas le temps de créer une barrière magique…
Les armes tombèrent en poussière.
Les beaux yeux sombres et bridés de Mist se rouvrirent alors qu’elle soupirait :
« Arrêtez avec ces jouets… »
Personne n’aurait pu identifier la langue qu’elle parlait, mais tous la comprenaient. Elle s’écarta enfin un peu de Jack et regarda le prêtre, derrière elle :
« Ça ne sert à rien, ça fait juste mal … »
Jack souriait et caressa sa joue avec une infinie douceur :
« Tu vas bien ?
– Oui, répondit-elle en le regardant à nouveau, souriante aussi, je t’ai attendu, comme tu m’as dit.
– Désolé d’avoir été si long.
– C’est bon, ça va… Ah, attends… »
Sous le regard médusé de l’assistance, la minuscule femme asiatique en robe faite de voiles grandit pour devenir un bel homme du gabarit de Jack, toujours asiatique, aux cheveux courts et vêtu d’un jean noir et d’un t-shirt sous une veste des plus classiques.
« Voilà pardon, j’oublie toujours…
– C’est pas grave, ma chérie. » répondit Jack, toujours souriant.
Ils s’étreignirent à nouveau, Mist avec un grand sourire.
Gael lâcha alors, résumant assez l’état d’esprit général :
« Cette histoire a de moins en moins de sens. »
Yulian se racla bruyamment la gorge :
« Bon, on a un peu pas que ça à faire, on se rentre ?
– C’est vrai, ça, les copains vont louper leur ragoût ! » ajouta Gael.
Guillaume eut un sourire en coin :
« Ouais… Bon. »
Il soupira et reprit :
« Je me doute que je parle dans le vent, mais. Nous sommes ici missionnés par le Conseil des Sorciers de Lyon. Qui que vous soyez, emprisonner une créature magique en dehors de notre contrôle vous est interdit et vous le savez parfaitement. De même, ces lieux sont, selon le Pacte, censés n’être accessibles qu’en notre présence… D’autant que si c’est pour y gribouiller des sceaux au hasard sans tenir compte de la vraie nature de ce que vous voulez sceller, c’est vraiment pathétique… »
Ne tenant plus, un des gros bras, qui fulminait depuis un instant, se jeta sur eux et ses amis suivirent.
Guillaume secoua la tête et regarda le prêtre :
« Vous répondrez de tout ça. Vous avez ma parole. … Bon, on essaye de pas les tuer, les gens ! ajouta-t-il pour ses comparses.
– Oui, oui…
– Promis, on essaye. »
Privés de leurs armes à feu, les brutes avaient sorti des couteaux, mais ceux-ci ne purent pas grand-chose face aux lames plus longues, et surtout, bien mieux maniées, de Yulian, Kirill et Yuuki.
Johann, que ces trois derniers couvraient, leva le bras pour attirer à lui le courant électrique qui alimentait l’ampoule, ce qui lui permit, en en faisant des boules, d’en sonner deux.
D’autres avaient contourné pour attaquer Guillaume et Tsume, mais le loup ne fit pas de quartier en sautant sur le premier qui fut à sa portée, faisant reculer celui d’à côté.
Mais pas le troisième qui se jeta sur Guillaume, lequel esquiva sa lame sans souci, saisit son poignet et lui asséna un bon crochet en pleine tête, l’envoyant au sol.
Le prêtre crut que la voie était libre, il sortit lui aussi un couteau et voulut se jeter sur Mist.
La vitesse avec laquelle réagit Jack n’avait rien d’humain.
Il écarta sa compagne pour s’interposer, et avant d’avoir eu le temps de le comprendre, son adversaire était au sol, Jack au-dessus de lui, tenant d’une main le poignet de celle qui tenait la lame, et de l’autre, un vieux revolver qui, lui, ne tomba pas en poussière.
Complètement indifférente au chaos ambiant, Mist jeta un œil indifférent à l’homme, au sol.
Jack tenait son arme contre sa tempe et son regard n’avait absolument plus rien de tendre :
« Tiens, je t’avais pas reconnu…
– Maudit démon…
– Ouais, ouais, on lui dira. »
Jack appuya le canon de son arme plus fort :
« Tu veux voir ce que ça fait ? »
Mist s’étira :
« On s’en va ? J’ai sommeil… »
Jack eut un sourire mauvais :
« On va y aller, on va y aller… »
Il donna un bon coup de crosse à sa victime pour la sonner, avant de se relever, l’entraînant avec lui et veillant à ce que le couteau tombe au sol, puis il cria en plaçant le prêtre à moitié assommé devant lui et en replaçant son arme contre sa tempe :
« Eh les gars ! »
Il fallut quelques secondes pour que les combattants comprennent et, de très mauvaise grâce, les adversaires de nos amis, enfin, ceux qui n’étaient pas encore en train de gémir au sol, reculèrent, mais leur regard en disait long sur ce qu’ils en pensaient.
Yulian, Kirill et Yuuki ne baissèrent pas leur garde, mais en profitèrent pour reprendre leur souffle.
Guillaume fronça les sourcils.
Il était loin d’approuver le fait de prendre un otage, mais il devait bien admettre que ça pouvait accélérer les choses… Ils avaient jusqu’ici réussi à ne pas trop abimer leurs ennemis, mais vu la hargne de ces derniers, ça aurait été dur de continuer sans…
Un des deux autres prêtres restés en retrait, un homme plus âgé, émacié et au crâne rasé, s’avança en levant les mains devant lui :
« Lâchez-le, soyez raisonnable… »
Mais Jack le coupa, acerbe :
« Ce type m’a tiré trois balles dans la tête il y a une semaine, n’était pas gêné à l’idée de dissoudre Mist dans sa flotte et a voulu la poignarder. Et c’est à moi que vous parlez d’être raisonnable ? »
Un ange passa et Gael balbutia :
« Quoi, ils t’ont pas jeté dans le Rhône ?
– Si. Après. »
Guillaume se massa le front et inspira avant de regarder Jack :
« Tu le laisses en vie si on sort sans souci ?
– Ça peut se négocier. »
Guillaume se dit qu’il n’obtiendrait pas mieux et regarda l’autre prêtre :
« Ça vous va ? »
Le prêtre soupira avec humeur et cracha :
« Ne croyez pas que vous vous en tirerez comme ça !
– Vous non plus. Et j’ai encore une question. À qui avez-vous lié la créature que vous avez soumise ? »
Il y eut un silence. Le prêtre soupira encore :
« Navré, je n’en sais rien. Nous gardions celle-ci, ce n’est pas nous qui gérons le reste. »
Guillaume plissa les yeux, mais Gael intervint :
« Il dit la vérité.
– Oui, confirma Mist. On peut y aller ?… Je suis fatiguée. »
Guillaume soupira à son tour avec colère :
« Et bien prévenez ceux qui gèrent ce reste qu’ils ont créé une bombe à retardement, qu’aucun humain ne peut survivre longtemps à ce genre de blague et que s’ils ont un minimum d’envie que leur pote reste en vie, ils ont intérêt à très vite nous le ramener pour qu’on rompe le sort, si ce n’est pas déjà trop tard.
– C’est vrai… dit encore Mist. D’autant que les autres ne sont pas contents non plus… »
Le prêtre hocha sèchement la tête avant de faire signe aux siens qui s’écartèrent.
Guillaume regarda Mist et se dit qu’il lui demanderait ce qu’elle voulait dire plus tard, il fallait qu’ils filent.
Yulian fit signe à son frère et ce dernier partit en premier avec Gael et Johann, Yuuki après, et les autres suivirent vite, Yulian et Guillaume restant en derniers avec Jack et son otage, tant pour le couvrir que s’assurer qu’il ne descende pas son otage.
Mais Jack n’était pas idiot, il ne revint pas sur sa parole.
Une fois revenu à la surface, il se contenta de le balancer dans le tunnel d’un bon coup de pied, sur les deux qui avaient suivi pour s’assurer qu’il allait le libérer.
« S’il me recroise, il est mort, c’est un serment. » dit l’Américain avec des yeux froids et il les tint en joue jusqu’à sa sortie du tunnel.
Josef et ses amis furent heureux de les revoir entiers, mais personne ne traîna. Tous décampèrent sans attendre, surtout pas que d’autres arrivent avec d’autres flingues.
Josef et deux de ses gars raccompagnèrent la troupe à leurs voitures.
« On va les tenir à l’œil, rentrez vite.
– Merci, soyez prudents. Et biz à Blanka. »
Guillaume et Yulian invitèrent Jack et Mist dans leur voiture, les autres reprirent l’espace.
Le trajet fut silencieux. Guillaume conduisait, soucieux, Yulian surveillait leurs passagers, dans le rétroviseur, mais ces derniers étaient calmes. Enfin, Jack était calme. Il regardait le paysage nocturne par la vitre. Il avait son bras autour des épaules de Mist, qui était endormie contre, lui, sa tête dans le creux de son épaule, avec ce même sourire heureux aux lèvres.
*********
Le trajet fut rapide, les routes désormais calmes.
Ils arrivèrent un peu après l’autre véhicule. Jack réveilla très doucement Mist quand ils se garèrent et elle papillonna des yeux en se redressant.
Ils rentrèrent sans attendre.
Les autres étaient en train d’enlever chaussures et manteaux dans l’entrée, mais ils sentirent immédiatement que quelque chose n’allait pas. Lena expliquait :
« Non, non, il est resté dehors, dans la cour… Et les chiens étaient dedans avec nous, il n’y avait que Yami qui était dehors… »
Guillaume se faufila jusqu’à elle :
« Lena ? Vous allez bien ? Qu’est-ce qui s’est passé ?…
– La créature de l’autre fois, Iwô… Elle est venue, on l’a vue dans la cour, devant la maison…
– Quelque chose est corrompu, ici… » murmura Mist en cherchant du regard.
Personne ne fit trop attention, écoutant Lena qui continuait :
« Elle n’a pas pu approcher, la barrière est assez puissante… Mais Yami était dehors et Iwô a poussé un cri et… »
Mist entra dans le salon, sourcils un peu froncés, et alla vers Phil qui sanglotait sur le canapé, tenant le petit corps à l’agonie de son corbeau dans ses mains.
« Ah, c’est lui… »
Mist s’accroupit devant l’enfant qui la regarda sans comprendre. Elle secoua la tête et marmonna :
« C’est pas parce que tu es fâché d’être prisonnier qu’il faut faire payer les autres… »
Elle plaça sa main droite au-dessus du corbeau et un peu de fumée noire s’en échappa. Elle la retourna, paume en l’air, regarda un instant cette fumée avant de refermer ses doigts dessus, la faisant disparaître.
Gael arriva précipitamment au salon, mais stoppa en voyant Mist secouer sa main, avant d’attraper il ne vit pas quoi avec, puis de la plaquer sur le corbeau.
Ce dernier eut un sursaut avant de remuer et de croasser faiblement.
Phil le regarda, stupéfait, se remettre maladroitement sur ses pattes et secouer la tête.
« Voilà, c’est mieux… »
Gael entendit Jack gémir derrière lui :
« Oh putain, c’est pas vrai… »
L’Américain le dépassa pour venir vers sa compagne qui s’était relevée :
« Mist, pour l’amour de Dieu, combien de fois… »
Gael, stupéfait, s’approcha de Yami. Le corbeau était sonné, mais bien vivant, et son aura presque normale…
Les autres arrivèrent à leur tour dans la pièce :
« Ben ? Yami va mieux ? sursauta Lena.
– Oui, c’est Mist qui… » commença Gael avant de sursauter et de fixer Jack : C’est pas vrai… »
Presque normale.
Comme celle de Jack.
Il fallut un battement de cils à ce dernier pour tirer Mist derrière lui et braquer son arme sur eux.
« Eh, du calme ! cria Guillaume.
– Putain, Jack… Tu es… mort… ?… » balbutia Gael.
Jack ne répondit pas, tremblant, visiblement paniqué, et Yuilian s’avança à côté de Guillaume, les mains levées en signe d’apaisement :
« Jack, pitié, personne ne te veut de mal, ici… »
Dans le dos de Jack, Mist pencha un peu la tête, sceptique, quand Jack lui dit entre ses dents :
« Combien de fois faudra-t-il que je te dise de laisser les morts tranquilles… ?
– Tu m’avais pas dit pour les corbeaux. »
Jack soupira, blasé :
« TOUS les morts, Mist. Tous. Les humains, les oiseaux, les chiens, les fourmis, les fleurs, les brins d’herbe, TOUT. Tu arrêtes ! »
Mist passa ses bras autour de lui pour se blottir dans son dos.
« À part toi.
– Ouais… soupira-t-il.
– Parce que j’ai juré à ta maman.
– … Ouais. »
Les autres se regardaient, incrédules. Guillaume se massa encore le front alors que Yulian reprenait calmement :
« Sérieusement, Jack, baisse ce flingue. Personne ne vous veut de mal, et dans aucun monde, tu n’arrives à t’enfuir d’ici… Tu n’as pas assez de balles et on arrivera à te maîtriser dans tous les cas.
– Il a raison, il te reste que cinq balles… »
Jack tourna un regard lourd de sens vers Mist, qui avait fermé les yeux, câline.
« J’ai sommeil. On va dormir ? »
Comme Jack regardait ses vis-à-vis sans savoir quoi faire, Mist finit par tendre le bras pour attraper l’arme et il la laissa la lui prendre :
« Arrête avec ça, tu vas finir par faire mal à quelqu’un…
– C’est fait pour, je crois… soupira Guillaume en croisant les bras.
– C’est pas une raison. »
Mist jeta le vieux revolver à Yulian qui l’attrapa par réflexe, surpris, et elle reprit doucement, serrant à nouveau Jack dans ses bras :
« Personne ne nous veut de mal, ici, ne t’en fais pas.
– On peut leur faire confiance ?…
– On peut. Ils veulent juste comprendre. Ils ne nous feront pas de mal. »
Les yeux fins de Mist firent le tour de l’assemblée.
« J’ai sommeil. »
Jack rendit les armes.
« OK. On va dormir.
– Oui… »
Guillaume fit la moue :
« C’est ça, reposez-vous, on verra tout ça demain. »
Jack sortit sans oser regarder personne, tenant Mist par la main, qui se laissa entraîner sans rien dire.
Phil se leva, tenant Yami contre lui d’un bras, et se frotta les yeux :
« J’ai sommeil aussi… »
Gael s’accroupit et le prit dans ses bras :
« Ça va aller, mon bébé… Tu ne veux pas manger un bout ? Tu ne vas pas être bien, si tu ne manges pas ?
– Ouais, on va faire ça, souffla Guillaume en posant ses poings sur les hanches et en regardant tout le monde : On mange, on dort et on débriefera tout ce bordel demain… »
*********
Guillaume était assis à la table de la cuisine, soucieux, à côté de Lena, devant de grands mugs de café, pendant que du pain grillait et que Yuuki se faisait griller un pavé de saumon, quand Jack les rejoignit.
Il s’assit face à eux sans oser les regarder, mal à l’aise, et finit par murmurer :
« Désolé… »
Guillaume le regarda sans répondre et ce fut Yuuki qui dit doucement :
« Ça arrive d’avoir peur. Mais Mist a dit que tu pouvais nous faire confiance.
– Je sais… J’ai du mal… Et je veux juste la protéger… »
Il se frotta le visage.
« On t’a trahi si souvent que ça ? demanda Lena.
– …
– Jack, dit enfin Guillaume. Je sais peu de choses sur toi, mais je sais que tu es un homme très intelligent. Je n’ai pas la putain de moindre idée de ce qu’est Mist, mais c’est une créature très puissante et maintenant que ces connards vous ont repérés, ils ne vous lâcheront pas. Fuir ne sert à rien, leur réseau est vaste et ils vous pourchasseront. On peut vous protéger. Vraiment, on peut. Il ne faut pas que Mist tombe entre de mauvaises mains. Et tu sais très bien ce à quoi beaucoup trop de gens seraient prêts pour posséder une créature qui peut ranimer les morts… Tu peux te régénérer, mais ça ne te rend pas invincible et il y aurait des tas de moyens très moches de te maîtriser.
– …
– Bonjour ! »
Phil entra dans la cuisine, Yami dans les bras.
« Salut, poussin, le salua Lena.
– Mist n’est pas là ? » demanda le petit garçon en s’asseyant à côté de Jack.
Yami alla voir son écuelle et Yuuki vint la remplir et le caressa.
« Elle dort encore, répondit Jack.
– Elle était très fatiguée ?
– Oui, elle dort beaucoup. »
Jack appuya ses lèvres contre ses mains serrées l’une dans l’autre, accoudé à la table.
« Tu sais ce qu’elle est ? demanda Lena.
– Non. J’en ai pas le moindre idée.
– Quand est-ce que tu l’as connue ? »
Jack soupira encore, leva ses yeux clairs sur eux et les dévisagea un moment avant de répondre :
« Le lundi 31 octobre 1927, un peu avant minuit. »
Ils sursautèrent et Yuuki remarqua :
« C’est précis. »
Jack haussa les épaules.
« Difficile d’oublier le soir de sa propre mort. »
À suivre… (Suite et fin prévue pour Halloween 2026)